Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
/ / /
Sylvie Bourgeois Harel - Professeur Michel Onimus - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Professeur Michel Onimus - Saint-Tropez

Bravo et merci cher professeur Michel Onimus, par Sylvie Bourgeois Harel

 

Dans mon panthéon de souvenirs, il y a aussi des héros. Des héros discrets qui ont traversé ma vie. Des héros que je n’ai jamais oubliés. Des héros que je voudrais  féliciter et remercier. 

 

Aujourd’hui, je tiens donc à féliciter et à remercier un héros qui a traversé mon adolescence. Un héros à qui je pense souvent. Un héros qui a sauvé l’un de mes frères  de sept ans mon aîné, de la paralysie, le professeur Michel Onimus, un cousin de ma maman, plus exactement un petit-cousin, le fils de son cousin Jean avec lequel elle a grandi à Cap-d’Ail, leurs parents respectifs ayant des villas voisines. 

 

Nous sommes en 1977. D’un côté, nous avons mon frère Hervé qui, suite à un accident d’avion dans lequel je devais être aussi car, à seize ans, j’apprenais à piloter, c’était ma passion, mais au dernier moment mon père ne m’a pas réveillée, est allongé avec le dos cassé dans une chambre de l’hôpital de Besançon.

 

De l’autre, nous avons le chef de service de traumatologie qui a décidé de l’opérer pour lui poser des vis et des plaques afin de maintenir sa colonne vertébrale. Le hic est que ce chirurgien est réputé pour rater de nombreuses opérations. Mes parents refusent donc qu’il touche à leur fils.

 

C’est là que mon héros apparaît. Il est tout jeune, à peine trente-trois ans, et vient d’être muté à l’hôpital de Besançon. Il a déjà une solide réputation derrière lui d’être l’un des meilleurs dans sa spécialité, l’orthopédie et, notamment, celle du dos. Mes parents demandent donc au cousin de maman de s’occuper d’Hervé.

 

Sauf que le chirurgien, que de nombreux Franc-Comtois le surnommaient Le boucher, refuse net de lui donner son patient. Onimus n’a pas encore de pouvoir dans l’hôpital d’autant qu’avec ses cheveux longs et sa barbe naissante qui le faisaient ressembler aux images bibliques représentant Jésus-Christ, et surtout son van Peace and Love, décoré de fleurs de toutes les couleurs, qu’il garait aux côtés des Mercedes et des BMW de ses collègues, il ne rentrait pas dans la caste de ceux qu’on appelait, à l’époque, les mandarins, qui se croyaient des dieux au-dessus des lois de la médecine. 

 

Commence alors une lutte acharnée entre le bon et le mauvais, entre le bien et le mal, entre la forte probabilité d’une guérison et la forte probabilité d’une paralysie. De peur d’être surpassé par un jeune chirurgien qui ressemble à Jésus-Christ avec ses cheveux longs et sa barbe naissante, et qui n’a même pas l’outrecuidance de conduire une BMW ou une Mercedes auxquelles il préfère son Van de baba cool coloré de fleurs de toutes les couleurs, le chirurgien habitué, mais jamais embêté, de rater de nombreuses opérations, avance sciemment sa date d’opération. Le couperet tombe. Celle-ci aura lieu dans trois jours.

 

Affolement général. Et impossibilité de sortir Hervé de l’hôpital. Il a le dos cassé. Il ne peut pas bouger. Le moindre mouvement endommagerait encore plus ses vertèbres.

 

Mon héros, lui, ne s’affole pas. Il ne dit rien. Mais il agit. La veille de l’opération, il entre sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde, dans la chambre d’Hervé, à 5 heures du matin, accompagné de trois internes qui lui vouaient une admiration sans borne. Toujours sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde, ils poussent son lit jusqu’à l’ascenseur et descendent au sous-sol. En effet, Onimus, qui n’a pas encore de pouvoir à l’hôpital, n’a pas accès à une salle de soins décente.

 

— Tu vas avoir mal, dit-il à mon frère, je n’ai pas d’anesthésiant pour toi, mais tout va bien se passer.

 

Hervé sourit. Il n’a pas peur. Il fait totalement confiance à ce Jésus-Christ familial, cousin de notre maman au regard si bienveillant. Mais oui, il a mal, très mal même quand Onimus, aidé de ses trois internes, attachent les pieds de mon frère à une corde, la corde à une chaîne, la chaîne à une poulie qu’ils accrochent à un tuyau au plafond du sous-sol qui suinte d’humidité. Un gros tuyau. Un tuyau solide. Mais un tuyau quand même. Tout doucement, ils soulèvent ainsi Hervé par les pieds. Une fois qu’il a la tête en bas, façon supplice militaire pour faire avouer les ennemis de la nation, le héros de mon adolescence, qui venait d’adopter, en plus des siens, trois enfants dans un orphelinat en Asie, a remis en place avec ses doigts reliés au divin chacune des vertèbres de mon frère jusqu’à ce que son dos soit de nouveau parfaitement aligné. Puis il l’a plâtré. Ils l’ont ensuite allongé sur son lit et remonté dans sa chambre sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde. 

 

Quand à sept heures du matin, celle-ci est rentrée dans la chambre, elle a vu l’énorme bosse sous la couverture. Elle a alors soulevé le drap et a poussé un cri d’horreur et d’incompréhension en découvrant le plâtre. Elle est partie en courant chercher le chirurgien qui venait de garer sa nouvelle Mercedes aux côtés du van coloré et fleuri de Jésus, en pestant que ce soit la dernière place disponible tellement il ne voulait plus entendre parler de notre cousin. 

 

Quand il a compris qu’Onimus lui avait damé le pion, il a puni Hervé. Dorénavant, il était interdit de le nourrir. Puisque sa famille avait plus fait confiance à leur cousin baba cool qu’à ses compétences de chef de service, c’était à elle de s’occuper de ses repas. C’est d’ailleurs grâce à cette punition que, quelques semaines plus tard, j’ai compris qu’Hervé était en train de faire une phlébite. Un dimanche soir où je lui avais apporté son repas et que je lui donnais à manger, je l’ai vu si pâle, si blanc, si proche de la mort que je me suis affolée. Il m’a alors montré sa cuisse qui avait triplé de volume. 

 

— J’en ai parlé au docteur et aux infirmières, mais on m’a répondu que ce n’était rien.

 

J’ai filé dans le bureau de l’infirmière de garde pour lui demander un ruban métrique afin de mesurer la cuisse de mon frère.

 

— Certainement pas, mademoiselle, vous n’êtes ni médecin, ni infirmière, vous n’avez aucun compétence en la matière, d’ailleurs vu l’heure tardive, vous devriez déjà avoir quitté l’hôpital.

 

J’ai alors déchiré un bout de drap et j’ai mesuré, avec, le tour de la cuisse d’Hervé. Puis j’ai sauté sur ma 103 Peugeot qu’un copain avait débridée afin que je puisse rouler jusqu’à 80 km à l’heure, sans casque évidemment. Arrivée à la maison, j’ai montré le bout de drap à mes parents qui ont aussitôt téléphoné à un de leurs amis médecin, un autre Michel qui, lui aussi, avait les cheveux longs et une barbe naissante, mais qui ne ressemblait pas à Jésus-Christ, plutôt à Michel Fugain. 

 

Inquiet et furieux, le lendemain matin, dès l’ouverture de l’hôpital, il a couru dans la chambre d’Hervé qui, d’après ses mots, était à l’article de la mort, et lui a administré une piqûre d’anti-coagulants. Puis rassuré d’être arrivé à temps, à une heure près, Hervé mourrait, il a attendu le chirurgien-chef de service et lui a pété la gueule d’avoir ainsi risqué la vie du fils de ses meilleurs amis. Pas complètement soulagé, il lui a administré un deuxième coup de poing pour le punir de coucher avec sa femme. Ça couchait beaucoup à Besançon !

 

Par ces quelques mots que j’écris plusieurs décennies plus tard, je félicite et remercie de nouveau mon petit-petit-cousin du côté de ma maman, le professeur Michel Onimus, à qui je pense si souvent. Grâce à lui, Hervé a pu marcher, courir, nager, skier, et aussi refaire de l’avion.

Sylvie Bourgeois Harel

Saint-Tropez, la Ponche. Restaurant le Mazagran La pesquière

Saint-Tropez, la Ponche. Restaurant le Mazagran La pesquière

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez - été 2026

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez - été 2026

En tant qu'écrivain, jamais, je n'utiliserai une IA

par Sylvie Bourgeois Harel

 

À une personne qui me conseillait hier de m’adapter à l’IA, je lui ai répondu que non, non, je ne voulais pas m’adapter. En tant qu’écrivain, et je précise bien en tant qu'écrivain, j'aime ne parler que de ce que je connais, je n’argumenterai donc pas sur l’outil fabuleux que l’IA représente et qui arrive à faire des calculs phénoménaux à une vitesse jamais égalée par l’homme, non, je ne parle pas de ses avancées révolutionnaires de pointe, mais en tant qu’écrivain qui est l’un des plus vieux métiers du monde et qui n’a jamais vraiment évolué puisque nous n‘avons besoin que d’une feuille de papier et d’un crayon, jamais je ne demanderai à une IA d’écrire à ma place, jamais, même ne serait-ce qu’une ligne, ou de me corriger et encore moins de m’apporter des idées, jamais, jamais, mais vraiment jamais. 

Et même si cela m’est terriblement difficile, me demande beaucoup de travail, me prend énormément de temps, me fait souffrir car je ne puise mon inspiration que dans la douleur qui est logée dans le bas de mon ventre, j’aime écrire, j’aime créer de l’émotion, j’aime créer ma propre musique avec mes mots, j’aime approfondir mon style, je n’offrirai donc jamais à une IA le plaisir que je prends à passer des heures et des heures devant mes feuilles de papier et mon ordinateur. 

Non, j’ai ajouté à cette dame, non, je n’ai pas envie de m’adapter à ce monde-là. Je préfère continuer à travailler mon intuition, ma médiumnité, ma sensibilité, mon écriture aussi, ma relation avec la nature, la mer, la forêt, prendre le temps de faire mon Qi Gong et mes longues promenades, de caresser et jouer avec mes cinq chattes, de nager avec mes copains poulpes et poissons, d’aider les personnes autour de moi, de rester simple, de parler à tout le monde, de ne pas avoir forcément réponse à tout, de continuer à me poser mille questions dont je n’aurais peut-être jamais la réponse, d’apprendre, de me tromper, de savoir attendre, de ne pas être impatiente, de chercher des solutions, de créer de l’étonnement, de lire des bons livres, d’écouter de la belle musique, de ne pas avoir la télévision, au lieu des informations anxiogènes que certains avalent chaque jour et même parfois plusieurs fois dans la même journée sans comprendre que c’est un poison qui nuit à leur âme, qui la paralyse, qui l’anesthésie, qui lui en faisant peur la rétrécit, je préfère nettement contempler un coucher de soleil qui me mettra en joie. 

Cette joie m’ouvrira le coeur. Mon coeur ouvert sourira aux gens dans la rue. Mon sourire m’apportera mille cadeaux, des attentions, des gestes, des mots gentils, et même des framboises l'autre jour. 

Bref, j’ ai conclu à cette dame que si le monde désirait aller de plus en plus vite, et bien, je m'en fichais. Puis j'ai ajouté en souriant, de ce sourire qui est né dans ma joie d'aimer la nature, les grandes promenades dans la forêt, les longs bains dans la mer, les caresses de mes minettes, que je n’étais pas pressée, et que je désirais avant tout rester désespérément humaine avec mes doutes et mes certitudes que la seule chose qui m’intéresse vraiment est l’amour.

 

Sylvie Bourgeois Harel

En tant qu'écrivain, jamais, je n'utiliserai une IA, par Sylvie Bourgeois Harel
Partager cet article
Repost0
/ / /
Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

 

Le coeur serré, je le regarde. Je n’ose pas m’approcher. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Très longtemps. Mais je suis sûre que c’est lui. Ces longs cheveux blonds bouclés, je les reconnais, ce sont les siens, je n’ai aucun doute là-dessus.

Un livre est posé à ses côtés. Il a toujours énormément lu. Surtout de la philosophie. Lorsqu’il était étudiant, il avait suivi les cours de Gilles Deleuze à la faculté Paris VIII de Vincennes, et aussi ceux de Jacques Derrida à Nanterre. Nos conversations étaient passionnantes. Il m’a beaucoup appris. Sur la philosophie bien sûr, mais aussi sur la nature et sur les animaux. Lorsque nous nagions ensemble, il connaissait le nom de tous les poissons. C’est lui qui m’a montré comment sympathiser avec les poulpes.

Il porte des chaussures de bateau marine. C’est également un indice que c’est bien lui. Les chaussures de bateau représentent tout ce qu’il aime, la mer, la voile, le large, la liberté, les dauphins.

J’hésite à avancer. Je ne sais pas comment lui dire bonjour. Je crains qu’il ne soit pas content de me voir. La dernière fois que je l'ai vu, c'était sur le chemin du bord de mer à Menton. C’était en juin, il y a onze ans. Il était en maillot de bain et portait une serviette sur l’épaule. Il partait de la plage. J’ai voulu l’embrasser, mais il m’a repoussée. Brusquement. Je n’ai pas compris pourquoi d’autant que nous avions longuement parlé au téléphone deux jours auparavant. Je lui avais proposé mon aide. Qu’il avait accepté. Il venait de vivre un drame. Un drame qui allait détruire sa vie. Il était en panique. Moi aussi. Je lui avais dit que je m’occuperais de tout. Que j’avais déjà parlé de son affaire avec une avocate. Qui était excellente. Qui serait parfaite pour le défendre. Qu’elle était scandalisée par ce qu’il lui arrivait. Que je paierai ses honoraires. Il m’avait remerciée.

Mais là, sur le chemin du bord de mer, ce n’était plus le même homme. J’avais en face de moi un homme traqué, apeuré, sur la défensive. Un homme qui m’a repoussée alors que je voulais le protéger. Les jours et les mois qui ont suivi, je l’ai appelé. Plusieurs fois. Régulièrement. Je lui ai également écrit. De nombreuses lettres. J’étais inquiète. Très inquiète. Il avait besoin de moi. J’étais la seule à vouloir l’aider, à pouvoir l’aider. Mais il ne m’a jamais répondu. J’ai eu beau insister et chercher à le revoir, je n’existais plus pour lui.

Son drame de perdre la part de sa maison l’avait complètement absorbé. Il en avait décidé ainsi. Je ne faisais plus partie de son monde, il m’en a éloigné, il m’en a exclu, alors que nous nous étions tant aimés, nous avions tant ri, tant nagé ensemble aussi.

Je me souviens parfaitement des derniers mots qu’il m’a dit cet après-midi de ce mois de juin, il y a onze ans. Il s’est énervé que j’aille à la plage avec mon ami d’enfance. Il m’en a fait la réflexion de façon très désagréable. Mon ami d’enfance a été parfait. Il n’a pas essayé de le raisonner. Au contraire, il a tout de suite compris sa souffrance et lui a proposé que nous prenions le temps de nous voir tous les trois afin d’essayer de trouver une solution pour le procès en appel qu’il serait obligé d’intenter. Mais il a refusé. Violemment. Ça m’a fait beaucoup de peine.

— Je n’ai pas besoin de vous. Je n’ai besoin de personne. Foutez-moi la paix, a-t-il crié en s’éloignant.

C’était incompréhensible alors qu’il avait toujours apprécié mon ami d’enfance. Chaque fois qu’il écrivait un scénario, et il en a écrit des dizaines, mon ami d’enfance en était le personnage principal. Il voulait être réalisateur. Il a même tourné un court-métrage. Que j’ai essayé de vendre à Canal +. Le cinéma était sa passion. Avec la mer. Les poissons. Les dauphins. La nature. Et la photo. Et son besoin de liberté aussi. Il a parcouru le monde entier avec son appareil photo autour du cou. Un Nikon.

Lorsque j’avais vingt ans, il m’a photographiée des centaines de fois. Des photos superbes en noir et blanc. Qu’il développait lui-même. J’en ai encore certaines. Lui les a toutes gardées. Ma préférée est celle où je suis allongée nue sur une plate-forme qui surplombe la mer. Je fixe l’objectif comme si je désirais l’embrasser. Je donne l’impression de voler au-dessus de la Méditerranée. Je devrais en faire un poster. Je suis très maquillée dessus. Je me maquillais beaucoup à vingt ans. Pour cacher ma jeunesse. Je me trouvais vieille. C’est idiot. On n’est jamais aussi belle qu’à vingt ans. Aujourd’hui que j’en ai cinquante, je ne me maquille plus. Ou alors exceptionnellement, si je me rends à une soirée. Mais trop souvent, au moment de me coucher, j’ai la flemme de me démaquiller. Mais le matin, je me réveille avec le mascara qui a coulé sous mes yeux. Je suis sûre que c’est lui. Mais comment l’aborder ?

Mon avocate l’avait également contacté à plusieurs reprises, mais comme avec moi, il ne lui a jamais répondu. Il a voulu se défendre tout seul. Il a refusé mon aide. Il a refusé mon soutien. Il refusé ma protection. Il a refusé mon amour. Il a tout perdu. Il s’est alors encore plus fermé. Sans m’expliquer pourquoi. Le plus difficile à accepter est qu’il n’y a jamais eu de rupture entre nous, ni de reproches, et encore moins de disputes.

Je me souviens que j’avais consulté plusieurs voyantes afin qu’elles me disent pourquoi il m’avait éliminée aussi vite de sa vie au moment où il avait le plus besoin de moi. Une m’avait expliqué qu’il ne trouverait la force de se battre qu’en agissant seul. Que mon aide le détruirait.

J’avais quitté Menton à vingt-cinq ans pour aller travailler à Paris. Lui est resté y vivre. Et aujourd’hui que j’ai emménagé, il y a quelques mois, à Cassis pour me rapprocher de la mer que j’aime tant, je le vois, il est là, dans ma petite ville. Il est là. Il est venu peut-être pour me voir sinon que ferait-il au mois de janvier à Cassis ? Il est là, à une trentaine de mètres de moi. Et j’ai peur. J’ai peur à l’idée qu’il me rejette de nouveau.

Je réfléchis à la meilleure façon de l’aborder. Je ne veux pas me planter devant lui et ne pas savoir quoi dire ou, pire, lui poser des questions. C’est toujours très désagréable quelqu’un qui vous assaille de questions. Non, je dois être légère, même si la situation est loin d’être légère. Je regarde ses longs cheveux blonds bouclés. Ça fait si longtemps. Onze ans. Je l’observe de loin et les souvenirs remontent, nos bains, nos photos, nos discussions, nos rires.

C’est ça, c’est exactement ça, je dois le faire rire. le rire est un excellent complice. Un éclat de rire, j’en suis persuadée, serait capable de lui faire oublier ses onze années de silence. De faire comme si tout cela n’avait jamais existé. De repartir à zéro. Nous avons été si proches.

Le coeur battant, je m’approche. Je fais quelques pas. Je marche de plus en plus vite. Je suis contente. Je veux le voir. Je veux lui parler. Je m’approche. Il dort. Ses vêtements sont usés. Ses cheveux blonds sont sales. Ses chaussures de bateau sont trouées. Son bout de couverture sent fort. Je me penche. Non, ce n’est pas lui. Ce n’est pas mon frère. Non, ce n'est pas mon frère qui dort par terre.

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Mes parents dans les cieux

Depuis peu, lorsque je pars nager seule le matin, en général à la Ponche, le vieux quartier de Saint-Tropez, il me vient le désir de parler à mes parents qui sont décédés il y a longtemps, le 4 octobre 1996 pour mon père et le 7 juillet 1997 pour ma mère, à l’âge de 70 et 71 ans. Alors je lève les yeux au ciel, ce ciel qui me semble être la continuité de la mer tant l’horizon les confond, comme si soudain tandis que je flotte dans l’eau et eux dans les cieux, nous étions dans le même monde, dans le même univers, que nous étions tout près, presque à pouvoir se toucher et à communiquer. 

Grâce à se sentiment de proximité de la mer qui semble se prolonger dans le ciel, il me plaît d’imaginer que mes parents sont là, ils sont ensemble, tous les deux, serrés l’un contre l’autre, au-dessus de moi, et ils me regardent. Ils me regardent vivre, nager, penser à eux.

Il me suffit alors de fermer les yeux et d’écouter le silence, le silence de la mer, le silence du ciel, le silence de l’amour, le silence de notre amour pour comprendre que le seul lien qui existe vraiment entre tous les êtres est l’amour, c’est notre force, notre pouvoir, notre sérénité, notre joie… ma joie.

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0
/ / /
Pourquoi je n'aime plus les feux d'artifice, par Sylvie Bourgeois Harel

Pourquoi je n'aime plus les feux d'artifice...

Enfant, lorsque nous passions l’été à Cap-d’Ail, chaque semaine, mes parents nous emmenaient à Monaco pour assister au Festival International du Feu d’Artifice. C’était très beau. En revanche, aujourd’hui, j’éprouve un certain malaise chaque fois que j’en regarde un. Le spectacle est toujours très beau, mais je n’y prends plus aucun plaisir. Au contraire même. Ce sentiment de malaise s’est accentué lorsque j’ai dernièrement assisté à celui du 14 juillet. Et pour plusieurs raisons. Déjà, je suis très troublée par le message que cela envoie alors qu’une grande partie de la France brûle. Faire un feu même s’il est d’artifice finit par apparaître, à mes yeux, comme un signe de mépris vis-à-vis de ceux qui ont perdu leurs maisons, de certains pompiers qui sont décédés alors qu’ils luttaient contre l’incendie, de tous ces animaux qui sont morts pris au piège des flammes, de toute cette nature détruite.

Et puis, une autre chose m’inquiète. Les oiseaux. Le lendemain du feu d’artifice du 14 juillet, comme d’habitude, je suis allée faire mon heure de nage dans la mer, l’eau était recouverte de plumes, il y en avait partout. J’ai eu envie de pleurer en les imaginant fuir, terrorisés, peut-être même que certains sont morts, mes martinets, par exemple, je ne les vois plus alors que cet oiseau migrateur, qui est d’ailleurs protégé, reste normalement dans le Sud au moins jusqu’à mi-août.

Ce qui me trouble également, c’est ce besoin de célébrer par un feu d'artifice comme, par exemple, pour le 15 août, une victoire guerrière. Je n’aime pas la guerre. Même si celle-ci est victorieuse. Elle est toujours victorieuse sur des millions de morts. Je préfère rendre hommage à tous ces hommes, en général très jeunes, qui ont perdu leur vie sur le champ de bataille, en priant afin que cela ne recommence jamais.

J’avoue que ce 15 août 2026, je préférerais assister à un hommage à ces morts. Chacun se réunirait dans les rues ou sur une grande place ou sur un port, aux fenêtres des appartements ou sur les terrasses des restaurants. Et à vingt-deux heures, alors que la nuit serait pleine, une musique douce qui appellerait au recueillement et à une méditation collective, emplirait l’espace pendant une dizaine de minutes. Une musique qui nous inciterait à penser à tous nos ancêtres morts à la guerre. Une musique qui nous inspirerait à appeler la paix. Une musique qui inviterait à la prière. Une musique enfin qui remplirait nos coeurs.

À la suite de cela, puisque nous sommes à Saint-Tropez, les cornes de brume des bateaux retentiraient pendant que chacun, comme à la messe, serrerait la main de son voisin ou le prendrait même dans ses bras pendant quelques secondes de partage et d’amour.

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0
/ / /
Lire... ou me remettre à écrire..., par Sylvie Bourgeois Harel

Lire... ou me remettre à écrire..., par Sylvie Bourgeois Harel

 

J’ai toujours beaucoup lu, énormément lu, dès mon plus jeune âge, je lisais partout, tout le temps, même sur notre voilier de dix mètres, lorsque nous étions en mer et qu’il y avait des vagues, pendant que mes parents et mes frères étaient sur le pont à avoir le mal de mer, moi, j’étais à l’intérieur dans la cabine à l’avant, celle qui bouge le plus, et je lisais. J'étais ailleurs, heureuse, indépendante, avec mes personnages, me fichant totalement des éléments extérieurs à mon histoire.

C’est d’ailleurs toute cette sensation de liberté que je recherchais dès que j’entrais dans la librairie Cart à Besançon où maman avait eu la bonne idée d’ouvrir un compte afin que je puisse acheter tous les livres que je voulais sans lui demander la permission, ou lorsque je pénétrais dans les bibliothèques que j’ai toujours énormément fréquentées, avec leurs grandes étagères remplies de savoir qui m’impressionnaient.

Maintenant que j’écris depuis une vingtaine d’années, je lis toujours beaucoup, mais quand même moins qu’avant. En effet, je consacre moins de journées à la lecture d’autant que lorsque je tombe sur un auteur que j’aime, je vais me mettre à lire toute son oeuvre, et à passer, en sa compagnie, des heures délicieuses, mais pendant lesquelles je n'écrirais aucune ligne.

C’est exactement ce qu’il m’arrive en ce moment. Grâce à Michel Houellebecq qui me l’a conseillé, j’ai lu dernièrement Le fil du rasoir de William Somerset Maugham. J’ai tellement aimé ce roman, simple et si bien écrit, et donc très bien traduit aussi car Maugham, né en 1874 et décédé en 1965, bien qu’il ait longtemps vécu en France, écrivait en anglais, que j’ai tout de suite enchaîné avec L’envoûté, puis avec l’un de ses recueils de nouvelles Madame la colonelle et, maintenant, je suis dans son chef-d’oeuvre, sa "master piece", Servitude humaine, 554 pages de finesse, d’intelligence, de sensibilité, d’observation.

C’est tellement bien qu’il me devient alors difficile d’écrire. Je m’incline devant Maugham. Je lui laisse la place. La place d’honneur. La place de choix. La place du roi. Ce n’est pas que je me juge, ni que je me compare, mais soudain l’utilité d’écrire a disparu devant cette Servitude humaine. J’ai eu le même sentiment, il y a une dizaine d’années lorsque j’ai découvert La source vive d’Ayn Rand. Ce roman qui m’a tellement enthousiasmée en tant que lectrice m’avait mis KO en tant qu’écrivain.

Heureusement qu’il y a des anges qui me protègent. Ce matin, dans la mer, pendant que je nageais à la Ponche, le plus vieux quartier des pêcheurs à Saint-Tropez, une dame, une Florence qui a lu et aimé tous mes livres m’a pressé d’écrire un nouveau roman car elle désirait tellement me lire. Je n’ai pas pris ses mots pour un compliment, ce n’est pas que je ne les apprécie pas, au contraire, ils me font plaisir, mais je m’en méfie, toujours mon besoin d’indépendance, je ne dépends de personne, donc encore moins d’un compliment, non, j’ai pris sa demande comme une aide divine, un coup de pouce tombé du ciel dans la Méditerranée qui me disait : allez Sylvie, remets-toi au boulot, réorganise ta journée autour de ton écriture, tu liras aussi mais seulement le soir avant de t’endormir.

Alors voilà, ce matin, après ma nage d’une heure vingt tellement la mer était chaude et amusante avec son léger clapot, je suis rentrée chez moi et, j'ai rapidement préparé une pâte à crêpes avec des bons oeufs qui viennent d’un paysan de la Garde-Freinet, de la bonne farine qui vient de chez mon ami Henri qui cultive des blés anciens dont les souches ont plus de quatre cents ans près de Saint-Rémy-de-Provence et qui moud lui-même sa farine afin que celle-ci garde toute ses valeurs nutritives tout en ayant très très peu de gluten, et du lait écrémé bio, afin de me faire des bonnes crêpes pour mon déjeuner, puis je me suis assise à mon bureau sur mon grand fauteuil rouge, et je me suis remise dans mon roman commencé en juin que j’avais lâchement abandonné pour m’abandonner justement dans les bras de Maugham.

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0
/ / /
Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline l'aubergine - Club 55 - Ramatuelle

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline l'aubergine - Club 55 - Ramatuelle

Patrice de Colmont et Le Club 55 sur la plage de Pampelonne à Ramatuelle, partenaires historiques de la chaîne Youtube Marcelline l'aubergine créée par Sylvie Bourgeois Harel

En juillet 2016, je suis encore Parisienne. J’habite avec mon mari, le réalisateur Philippe Harel, à Saint-Germain-des-Près, dont je suis amoureuse, c’est le plus beau quartier du monde. J’écris un roman par an. Je vais dans les salons du livre où je suis régulièrement invitée. Également dans de nombreux festivals de cinéma avec mon époux. Je profite de la capitale, de ses restaurants, de ses bistrots, notamment mon cher Café de Flore où d’ailleurs nous nous sommes mariés et où j’ai écrit mon roman Sophie au Flore, paru chez Flammarion. J’adore ma vie urbaine quand, un matin, mon vieil ami de quarante ans, Patrice de Colmont, me téléphone et me propose de venir travailler avec lui au Château de la Mole qu’il vient d’acheter dans le Golfe de Saint-Tropez, afin de rendre cette propriété agroécologique la plus indépendante possible.

J’accepte aussitôt. À condition que ce soit à mi-temps. J’ai besoin et envie de continuer d’’écrire. Et j’aime toujours Paris. Je commence donc mes allers-retours fréquents dans le Sud. Mais l’appel de la forêt et de la mer ont raison de mon écriture. J’écris moins. Je me promène beaucoup. J’écoute le silence des arbres. Je joue avec les petits renards. J’apprends également de nouveau beaucoup sur la nature. Les paroles de ma maman qui connaissait par coeur le nom de toutes les fleurs, de toutes les plantes, de tous les arbres, de tous les oiseaux me reviennent.

Si bien qu’un an plus tard, en juin 2017 exactement, j’ai de nouveau envie et besoin de m’exprimer, de transmettre, de parler de mon amour de la nature et de ce que Pierre Rabhi m'avait appris comme quoi 75% du patrimoine mondial des semences reproductibles avaient disparu. Cela m'avait choquée au point que j'ai créé une association Avec Sylvie on sème pour la vie ainsi qu'une chaîne YouTube Marcelline l’aubergine.

Patrice, immédiatement séduit par l’idée que ce soit un légume avec de belles lunettes dorées, un modèle unique que Cutler and Cross m'avait offert, et un magnifique foulard Inoui, qui s’exprime sur les graves problèmes liés à l’industrialisation de l’agriculture, désire être mon partenaire. Nous signons donc trois contrats, un pour chacune de ses sociétés, son restaurant du Club 55 sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, sa ferme des Bouis et le Domaine de La Mole, dans lesquels je m’engage à filmer ses lieux et à l’interviewer régulièrement afin de mettre en avant les efforts qu’il fournit pour  servir à ses clients des aliments de qualité, cultivés sans pesticides, ni produits phytosanitaires, dont une grande partie est cultivée sur ses terres.

C’est ainsi que de nombreuses interviews de Patrice de Colmont, décédé le 11 octobre 2025, sont présentes sur la chaîne YouTube de Marcelline l’aubergine, dédiée à la lutte pour la préservation des semences paysannes, libres et reproductibles, dont 75% du patrimoine mondial a disparu depuis l’ère de l’industrialisation de l’agriculture lorsque des grands groupes céréaliers ont confisqué le vivant. Ce que le paysan philosophe Pierre Rabhi, hélas décédé, mais également la star américaine Léonardo DiCaprio, qualifient de crime contre l’humanité.

Léonardo DiCaprio que Marcelline a d’ailleurs rencontré le lendemain du dîner caritatif pour sa Fondation de Protection de la Nature auquel nous étions toutes les deux invitées. En me voyant la photographier au Club 55 au milieu des légumes des paniers de crudités, le beau comédien a saisi Marcelline que je tenais au bout de mon bras et a  éclaté de rire en la voyant. À plusieurs reprises, il m’a demandé who is she, who is she, mais de nombreux fans se sont approchés, et ses copains-gardes du corps l’ont éloigné. Oui, Marcelline est très appréciée par les gens de talent qui ont compris que je n’avais rien à vendre, au contraire, je donne, je donne de mon temps, de mon humour, de mon amour de la nature !

Beaucoup de sujets sont évoqués parmi les 250 vidéos de ma chaîne Youtube : Les blés anciens d’Henri de Pazzis et son pain au levain naturel que l’on trouve dans sa boulangerie Terre de Blé à Saint-Rémy de Provence. Les dégâts de la pêche intensive qu’explique Lamya Essemlali, la présidente de Shepherd France, l’ONG créée par le Capitaine Paul Watson. La Plantation de Seed, le potager de Sydney Biasotto à Grimaud. Beaumanière, le merveilleux hôtel de Jean-André Charrial, le premier chef à avoir créé un potager biologique. Les jardins participatifs de l’Oasis Esperanza, à Grimaud. Mais aussi nos soirées au Café de Flore ou aux Deux Magots, et même au Festival de Cannes. Et bien sûr, une rubrique Le salon littéraire de Sylvie, avec des lectures d’extraits de mes romans publiés, entre autres, chez Flammarion, Fayard, aux éditions Les Escales, aux éditions Blanche, chez Pocket, chez Piper en Allemagne, mais aussi quelques unes de mes nouvelles de mon recueil Brèves enfances, paru au Diable-Vauvert.

Sylvie Bourgeois Harel

 

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Club 55 - Ramatuelle - Plage de Pampelonne

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Club 55 - Ramatuelle - Plage de Pampelonne

Paul Watson - Yana Watson - Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont

Paul Watson - Yana Watson - Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Club 55 - Ramatuelle - Plage de Pampelonne

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Club 55 - Ramatuelle - Plage de Pampelonne

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Paul Watson - Yana Watson - Club 55 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Paul Watson - Yana Watson - Club 55 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Paul Watson - Yana Watson - Club 55 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Paul Watson - Yana Watson - Club 55 - Ramatuelle

Partager cet article
Repost0
/ / /
Mon amie Dominique, par Sylvie Bourgeois Harel

Mon amie Dominique par Sylvie Bourgeois Harel

 

Lorsque je commence un texte, que ce soit un roman ou une nouvelle, la première question que je me pose est celle de la distance, de la distance que je dois prendre par rapport à mon sujet. Cette distance entraîne ensuite ce que j’appelle la grammaire de mon roman ou de ma nouvelle. Une grammaire qui va structurer mon récit et lui imposer sa forme. Une distance, une grammaire, une forme que j’ai beaucoup de mal à trouver pour raconter l’histoire de mon amie Dominique. Plus exactement, pour raconter ce que je sais de l’histoire de Dominique.

 

J’ai hésité à écrire son histoire au « je », c’est à dire en me mettant à la place de Dominique. Il m’arrive souvent d’écrire au « je » en me mettant à la place de mes personnages afin d’être au coeur de leur émotion, au plus près de leur intimité. Mais avec l’histoire de Dominique, j’ai essayé, cela n’a pas fonctionné. J’ai eu l’impression d’écrire une fiction. De donner seulement une vague interprétation des faits. D’être dans une sorte d’affirmation. Alors que je ne veux rien affirmer puisque je ne suis que questionnements. Oui, c’est exactement cela, je ne suis que questionnements. Que questionnements et incompréhension. Des questionnements et une incompréhension qui m’attristent toujours autant.

 

Les seules choses que je peux affirmer sont les conversations que j’aie eues avec Dominique durant deux années. Des conversations dont je m’en souviens très bien. Des conversations au cours desquelles je sentais une urgence. Je voulais que Dominique agisse. Et qu’elle agisse vite. Je ne voyais pas d’autre solution. Elle devait changer de vie. Je me souviens aussi que j’étais très inquiète pour elle.

 

Alors, aujourd’hui, je me dois de retranscrire le plus fidèlement possible les conversations que j’ai eues avec Dominique. Ces conversations qui résonnent encore dans ma tête. Pourtant, c’était il y a longtemps. C’était il y a presque trente ans. Plus exactement en 1997.

 

Le 24 juin 1997, j’ai téléphoné à Dominique.

 

— C’est la fin pour maman. Je viens de faire installer l’hospitalisation à domicile afin qu’elle puisse mourir à la maison, dans mes bras. Tu m’as dit l’autre jour que tu voulais partir quelque temps de chez toi, accepterais-tu que je t’embauche histoire de faire les courses et les repas pendant que je m’occupe d’elle, tu auras bien sûr tout le temps pour sortir le soir ou aller à la plage.

— Oh non, pas ma Lélé, ce n’est pas vrai, pas ma Lélé, si forte qui m’a toujours soutenue.

 

Dominique était en larmes.

 

— Elle est trop jeune pour mourir.

— Oui, soixante-et-onze ans, j’ai répondu bouleversée par son chagrin.

— Et elle part seulement quelques mois après ton papa. Elle l’aimait tellement son Pierrot. Elle n’a pas dû supporter son décès. Et lui, sa Lélé, pour ton père, c’était tout, tes parents s’aimaient vraiment. Bien sûr, je viens, Sylvie.

 

Dominique a tenu parole. Le lendemain matin, elle a quitté sa montagne, a roulé durant sept-cent kilomètres jusqu’à Cap-d’Ail où elle est arrivée dans la soirée. Maman est décédée dix jours plus tard, à la maison, dans mes bras. Après l’enterrement, j’ai donné trois mois de salaire à Dominique qui m’a confié son désir de divorcer.

 

— Installe-toi dans la maison de ma mère, je lui ai aussitôt proposé. Il n’y aura personne durant l’été. Dis à tes enfants de te rejoindre, et aussi ton mari, ça vous fera du bien d’être au bord de la mer.

 

J’ai également téléphoné à un ami, Bruce qui cherchait une assistance. Dès qu’il a vu Dominique qui parlait trois langues, il l’a tout de suite embauchée.

 

Je suis repartie à Paris soulagée pour Dominique et contente aussi de lui avoir donné les moyens de réfléchir à son couple, une maison, un peu d’argent, un travail. Mais alors que tout allait bien, le sympathique Bruce est même devenu son amant, les deux avaient eu un coup de foudre réciproque, Dominique est rentrée dans son village au bout de trois semaines. C’était incompréhensible. Son seul argument était que ses enfants de dix-sept et dix-neuf ans ne savaient pas se faire à manger, ce qui, j’avoue, me rendait dingue  qu’elle n’ait pas d’autre ambition que de faire à bouffer à ses gosses qui refusaient de quitter leurs copains durant les vacances.

 

Dominique me faisait énormément de peine. En janvier, je l’ai donc invitée une semaine avec moi en Guadeloupe. Elle n’avait pas beaucoup d’argent. Je lui ai offert l’avion, c’était la première fois de sa vie qu’elle le prenait, l’hôtel, la demi-pension, la voiture de location. Sur la plage, Dominique m’a raconté sa vie.

 

À dix-huit ans, elle s’est mariée avec un beau champion de ski, sélectionné pour entrer dans l’Équipe de France afin de participer aux Jeux Olympiques, rencontré pendant les vacances aux sports d’hiver. Ses parents étaient furieux qu’elle, la belle Parisienne destinée à faire des études, décide de s’enterrer si jeune dans un village de montagne.

 

Mais, contre toute attente, alors que le destin d’André était tout tracé, ses parents lui ont interdit de s’engager dans l’Équipe de France, prétextant des problèmes financiers. Ne pouvant se rebeller car encore mineur,  malgré toutes les compétitions qu’il gagnait, André a abandonné ses rêves et a accepté d’aller travailler dans le magasin que son frère aîné, ancien champion lui aussi mais qui avait raté sa sélection aux Jeux Olympiques, a ouvert quelques mois plus tard.

 

Et puis, un autre bonheur l’attendait. Avec sa belle Dominique, leur premier enfant est né, suivi rapidement du second. Ils ont  aussi pu acheter une maison et même deux chevaux, leur nouvelle passion.

 

Pendant dix années, le jeune couple a été heureux. Mais un jour, leur horrible et plus proche voisin avec lequel ils étaient en procès pour une barrière commune, a expliqué à André qu’il n’était pas devenu un grand champion olympique, à cause de son frère aîné qui, par jalousie, de ne pas avoir été sélectionné, avait incité leurs parents à plutôt investir dans son futur magasin que d’aider financièrement leur plus jeune fils.

 

André était un vrai gentil. Incapable de détester son frère aîné qu’il adorait et même vénérait, il s’est mis à se détester lui-même et a commencé à boire. Énormément. Et à conduire de plus en vite. La vitesse, c’était son truc. Descendre très vite les pistes de ski. Descendre très vite les bouteilles de vin. Galoper très vite sur son cheval noir. Conduire très vite sur les routes enneigées. Il a alors enchaîné les accidents. Et les cures de désintoxication. Mais dès qu’il sortait de la clinique, il repartait encore plus vite dans la destruction.

 

— Et pour clore le tout, a ajouté Dominique, notre fille, pour énerver son père, a couché avec notre horrible voisin, celui-là même qui nous emmerde avec sa clôture et qui a raconté à André la jalousie de son frère. Ce salopard de quarante-cinq ans lui a sorti le grand jeu en lui faisant croire qu’il était amoureux d’elle. Une fois qu’il l’a dépucelée, il l’a quittée sans lui donner d’explications. Elle passe ses journées à pleurer. Quand il l’a appris car, en plus, il s’en est vanté à son père, André est devenu fou, il veut le tuer.

 

— Tu n’as plus une seconde à perdre, ai-je dit effarée à Dominique, prends André que tu aimes toujours et partez immédiatement de tous ces drames, sinon un autre drame encore plus grave va vous arriver. C’est toujours ce qu’il se passe lorsque l’on reste englué dans des situations impossibles.

— Je veux divorcer. Si je reste avec André, je vais sombrer à mon tour. J’ai tout essayé pour l’aider, je ne peux plus rien pour lui.

— Alors retourne vite t’installer dans la maison de ma mère qui est toujours vide pour le moment, prends tes enfants et change de vie, j’ai peur pour toi. Très peur.

 

Dans la foulée, j’ai téléphoné à Bruce qui était d’accord de la réembaucher et, par la même occasion, de redevenir son amoureux et de prendre soin d’elle. Alors sur la plage, Dominique s’est mise a rêver, à faire des projets, à envisager un nouveau départ.

 

Mais de retour à Paris, Dominique n’a plus répondu à mes appels. Le temps a passé. Un matin, un de mes frères m’a appris qu’elle avait eu un accident à cheval. Je lui ai immédiatement téléphoné.

 

— Je suis désolée, Sylvie, je n’osais pas t’appeler, tu as été si gentille avec moi. Je me souviens de tes paroles, de tes conseils, de l’urgence dans ta voix, à me répéter que si je ne partais pas, j’aurais un accident qui me montrerait que je suis sur le mauvais chemin. Tu étais même assez autoritaire à vouloir que j’aille vivre dans la maison de Lélé, à Cap-d’Ail. Je m’en veux terriblement de ne pas t’avoir écouté. J’ai honte.

— Il n’y a pas à avoir honte, Dominique, tout ça est très compliqué. Écoute, dès que tu vas mieux, tu viens passer quelques jours chez moi à Paris, et on avise.

 

Dominique n’a pas eu le temps d’aller mieux. À peine s’est-elle remise, André s’est jeté du haut de la falaise qui surplombait la piste de ski que, plus jeune, il descendait si vite lorsqu’il croyait encore à ses rêves de champion. À son enterrement, son cheval noir, sans selle, ni licol, a suivi, tête baissée, son cercueil jusqu’au cimetière. L’attitude digne de cet animal, le seul à connaître toutes les déceptions et les souffrances de son maître, a imposé un respect que le suicide d’André a fait planer sur tous les habitants du village, ennemis et amis, qui se sont soudain tus en suivant la procession.

 

Quelques mois plus tard, j’apprends que Dominique a eu, cette fois, un accident de voiture. Je l’appelle aussitôt.

 

— Je suis paralysée, je ne peux plus marcher, me dit-elle, je suis sur une chaise roulante. C’est fini. Mes enfants veulent vendre la maison. Je ne peux pas m’y opposer. Lorsque j’ai monté mon commerce avec le petit héritage que j’avais reçu au décès de mes parents, notre avocat nous avait conseillé de changer notre contrat de mariage en Séparation de Biens. Mais quand j’ai fait faillite, nous n’avons pas pensé à le rétablir en Communauté de Biens. Je vais être à la rue.

— Non, Dominique, tes enfants qui sont majeurs maintenant ont l’obligation de s’occuper de toi et de subvenir à tes besoins financiers.

— Ils s’en fichent, je t’assure, maintenant que je ne peux plus leur faire à manger, je ne leur sers plus à rien. Ils sont devenus odieux. Ils n’ont que ce mot en tête, vendre, et me mettre à la porte.

— Je vais t’aider, Dominique, je vais te prendre un avocat que je paierai.

— Il faut que je te laisse, Sylvie, ma fille vient de rentrer. J’ai entendu le clic qui signifie qu’elle a décroché le deuxième téléphone. Elle et son frère écoutent toutes mes conversations. Je ne peux plus rien dire. Ils me surveillent sans cesse. Je te rappellerai. Clac.

 

Le lendemain, un autre clac a retenti dans la chambre de Dominique. Celui de sa nuque qui s’est brisée lorsqu’elle s’est pendue à une poutre au-dessus de son lit.

 

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0
/ / /
Mon père, par Sylvie Bourgeois Harel

Sur cette photo, j'ai le même âge que mon père quatre ans avant qu'il ait son AVC au cours duquel il a perdu la parole et la mobilité. Il est resté ainsi paralysé sans plus pouvoir parler jusqu'à son décès deux ans plus tard.

Enfant et adolescente, je n'étais pas proche de lui. Je n'appréciais pas son besoin de liberté qui faisait souffrir ma mère. De son côté, il était triste de cette situation et s'en plaignait régulièrement à ma mère, lui disant qu'il ne comprenait pas pourquoi je le repoussais systématiquement. Il m'aimait, j'en suis sûre. Il était très heureux et très fière d'avoir une fille après trois garçons. Je me souviens que quand ses amis venaient à la maison, il n'arrêtait pas de me faire de nombreux compliments, genre, regardez comme elle est belle ma fille. Je ne le croyais pas.

Puis à 23 ans, une nuit, alors que je vivais à Paris, je lui ai écrit. Une longue lettre. Dans laquelle je me décrivais. Je l'ai terminée, en lui disant que je l'aimais, qu'il me manquait, et qu'il était temps de faire connaissance.

Il m'a appelé en larmes dès qu'il l'a reçue. Le lendemain, il a sauté dans un train pour venir me voir. À partir de là, nous ne nous sommes plus quittés, à nous téléphoner régulièrement, à nous parler, à nous voir souvent, à rire, mon père était très drôle. Je lui ai même demandé de faire mon portrait en peinture pour mes trente ans. Mon père avait beaucoup de talent. Ce que je lui reprochais aussi enfant et adolescente qu'il ne peigne plus et passe tout son temps chez ses clients pour qui, en tant qu'architecte, il dessinait leur maison et leurs meubles tout en décorant leur intérieur. Bref, il leur consacrait beaucoup de journées et de soirées alors que je rêvais qu'il se remette à la peinture, ses tableaux m'émouvaient terriblement.

Quand il a eu son AVC, l'hôpital a donné à ma mère ses vêtements. Dans son portefeuille qu'il rangeait toujours dans la poche intérieure de sa veste, se trouvait ma lettre pliée en quatre. Il l'a gardée avec lui contre son coeur pendant toutes ses années. C'est, je crois, ce qui me fait le plus mal, toutes ses années que j'ai gâchées loin de lui alors qu'il était un papa formidable, aimant et généreux.

On est con parfois quand on est enfant et adolescent. Je ne me rendais pas compte de la chance que j'avais d'avoir un super papa intelligent, talentueux, gentil. et pas convenu.

Si je veux être honnête, je crois aussi que cela m'ennuyait de devoir le partager avec tous ses clients, alors j'ai préféré le fuir... pour ne jamais devoir l'attendre... comme le faisait si souvent ma mère...

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0
/ / /
Dix femmes vivent en moi

Dix femmes vivent en moi

 

Dix femmes vivent en moi. Je le sais, je les ai comptées, puis identifiées. Suivant les événements, les personnes, les situations, les urgences, les lieux, l'une d'entre elles prend le pouvoir sur les autres. Il y a :

- Sylvette, la femme-enfant
- La Fugueuse, celle qui, depuis mes 8 ans, désire toujours fuir, partir ailleurs
- Cosette, justement, cette petite-fille de 8 ans qui a vu son innocence être fracassée et qui, depuis, peut redevenir totalement anéantie face à certains bourreaux
- La Reine-mère, quand je suis dans un groupe, j'avoue que j'aime bien prendre le pouvoir, conséquence, je ne suis jamais en groupe, en effet, prendre le pouvoir ne m'intéresse absolument pas
- Castro, là, ce n'est plus une question de pouvoir mais d'autorité quand il y a une urgence, un danger, un danger surtout pour autrui, j'agis et personne ne peut se mettre sur mon chemin
- Sissi Impératrice, oui, j'adore les jolis lieux et me faire gâter
- Tout-Terrain, mais je sais aussi apprécier un pique-nique sur une jolie plage ou dormir dans le désert
- L'Amoureuse, je suis une grande amoureuse
- La guérisseuse, j'aime aider, comprendre, soigner
- La travailleuse, j'ai commencé à travailler à 12 ans et j'écrirai jusqu'à la fin de mes jours

Heureusement, mon mari les aime toutes.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
  • Contact

Profil

  • Sylvie Bourgeois Harel
  • écrivain, scénariste, novelliste
  • écrivain, scénariste, novelliste

Texte Libre

Recherche

Archives

Pages

Liens