Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
/ / /

J’ai été élevée au milieu de garçons. Mes seules références féminines étaient ma mère qui ne travaillait pas, ma grand-mère morte lorsque j’avais 9 ans, et ma meilleure amie de mon âge. Mais j’observais. J’observais l’évolution de Marie, la secrétaire célibataire de mon père, qui portaient des mini-jupes de plus en plus courtes avec des manteaux maxi de plus en plus longs. Amoureuse de Barret, le dessinateur de l’atelier d’architecture et de publicité de mon père, elle attendait, mettant sur son nez des lunettes de plus en plus grandes, et aux pieds des talons compensés de plus en plus hauts, que le beau Barret se déclare. Mais Barret, c’est ma tante Pauline qui l’a eu, un été, où Barret et Marie avaient été invités en vacances chez mes parents dans le Sud, ma tante divorcée et prédatrice sexuelle étant notre voisine, elle n’a eu qu’à tendre la main d’autant qu’elle était la pionnière des seins nus sur la plage. Pauline était professeur de sciences naturelles et étudiait dans son lit l’anatomie masculine de chaque homme qu’elle prenait en stop dans sa 4L, de préférence des barbus qui râlaient contre la société de consommation en pleine essor.

Ma mère me répétait que je devais bien travailler à l’école afin de devenir financièrement indépendante et de ne jamais avoir besoin d’un homme pour payer mon loyer et voyager. Ma mère aimait la nature et les livres. Mais elle était constamment épuisée par l’énergie masculine de la maison pour laquelle elle devait faire à manger en permanence. Faire les courses, préparer les repas, débarrasser la table, ranger la cuisine. J’étais la dernière après trois garçons, et dès mes 6 ans, je l’aidais. À faire les courses, préparer les repas, débarrasser la table, ranger la cuisine. Je la consolais aussi quand, épuisée, elle quittait le repas en disant qu’elle avait hâte d’être dans le trou.
Madame Collaud, la boulangère chez qui j’achetais des gros pains, aussi, était toujours fatiguée, jusqu’au jour où elle est morte, un de ses fils qui était dans ma classe avait 8 ans. Dans le quartier, les femmes chuchotaient en silence que cette pauvre madame Collaud était morte de s’être fait avorter en cachette, épuisée que le boulanger la mette enceinte chaque année. La mère de ma meilleure amie est morte aussi, quelques mois plus tard, d’un cancer, tout comme ma grand-mère, mon grand-père, la dame qui organisait à la maison des réunions Tupperware, la coiffeuse qui faisait des chignons de laque, immenses, à ma mère, monsieur Royer du bureau de tabac, sa fille qui tenait le pressing, et l’épouse de notre docteur de famille. Le seul à avoir eu une rémission a été Roland, l’ami poète de mes parents obligé de cacher son homosexualité, sauf à la maison où mes parents revendiquaient la liberté et la tolérance. J’entendais ce mot, cancer, sur toutes les bouches lorsque je faisais les courses chez les commerçants où les épouses tenaient toujours la caisse, tandis que les maris servaient les clientes. Ces couples semblaient inséparables beaucoup plus que ceux qui venaient danser à la maison aux soirées que mes parents organisaient chaque mois, et où il n’était pas rare que je surprenne le mari de l’une embrasser la femme de son copain qui lui-même essayait de voler un baiser à ma mère pendant les slows où mon père mettait sur sa platine BO la chanson Sag warum qui leur donnait, à tous, l’envie de s’aimer avant qu’il ne soit trop tard. Quand mes parents invitaient à dîner des clients pour qui mon père assurait un service après-vente impeccable en couchant avec leurs épouses qui s’ennuyaient fortement dans la jolie maison qu’il venait de leur construire, les hommes fumaient cigarettes sur cigarettes, buvaient whisky sur whisky, et citaient Freud, Marcuse, et les publicités Marlboro qui les faisaient passer pour des cowboys bisontins au volant de leur BMW ou Mercedes qu’ils conduisaient à 200 à l’heure. Mon frère aîné, aussi, conduisait sa moto à 200 à l’heure, et sans casques, avant de partir au service militaire la veille de sa majorité fixée à 21 ans.
En sixième, après avoir rendu visite avec ma mère aux ouvrières de Lip qui s’était érigées en communauté autonome afin de pouvoir continuer à fabriquer et vendre des montres, malgré la fermeture de l’usine, nous avons manifesté à leurs côtés avec ma tante divorcée nymphomane venue spécialement à Besançon pour participer au mai 68 franc-comtois, et pleins d’étudiants barbus qui avaient commencé à envahir notre salon depuis que ma mère faisait des conférences au sein d’une association culturelle. Pendant qu’ils vidaient notre frigidaire et la cave de mon père, elle écoutait, en fumant alors qu’elle ne fumait jamais, leurs revendications et les aidait à synthétiser leurs convictions révolutionnaires. Afin de ne pas leur ressembler, je me suis mise à travailler à 12 ans, après l’école, de 5 à 7, j’étais boulangère, et aussi les mercredis et samedis après-midi, et le dimanche matin. Je buvais des panachés-bière avec les vendeuses pour me vieillir. Le soir, deux fois par semaine, je rejoignais des grands de 20 ans qui avaient monté une troupe de théâtre. Un étudiant barbu de ma mère, certainement pour se débarrasser de moi car je ne décollais pas du salon quand ils fumaient avec elle et buvaient les grands crus de mon père, en exposant leurs idéologies maoïstes et trotskistes, m’avait donné leurs coordonnées. J’étais arrivée en pleine séance d’improvisation. Après m’être roulée par terre en hurlant ma haine de la famille que j’exprimais à chaque repas quand mes frères envisageaient de me marier plus tard à un homme riche afin de pouvoir venir habiter chez moi, ils ont décidé de me donner le rôle d’un enfant-roi dans une pièce de Ionesco que nous avions joué au théâtre en fin d’année.
Ma mère m’a transmis le goût de la nature et des livres. Je lisais tout le temps. À 14 ans, les biographies des peintres me passionnaient, Suzanne Valadon me fascina, et les dix tomes des Histoires d’amour de l’histoire de France, écrits par Guy Breton, achevèrent mon éducation et ma compréhension du monde, le sexe et l’argent étaient les mots-clés.

*

Après la boulangerie, par souci d’indépendance, j’ai continué de travailler, je n’ai pas fait d’études, mais j’ai toujours continué de lire. Beaucoup. À 20 ans, mes auteurs préférés étaient Balzac, Guitry, Claudel, Marivaux, et aussi Freud. À l’époque, je ne savais pas que son neveu américain Edward Bernays, le père des Relations Publiques et de la propagande, s’était servi des travaux de son oncle et du Français Gustave le Bon qui avait écrit, en 1895, La psychologie des foules, pour mettre au point des méthodes de manipulation de l'opinion et d'incitation à la consommation. En 1929, ayant comme client Lucky Strike, Bernays transgressa l’interdit de la cigarette pour les femmes en créant des publicités où de jolies jeunes filles, sous le slogan les torches de la liberté, fumaient en public afin d’affirmer leur indépendance et leur émancipation.

Les débuts des années 80 marquèrent aussi un vent de panique chez les amies de ma mère, elles se mirent à parler, à revendiquer, à divorcer, à reprendre le chemin de la faculté, à entamer des études de psychologie, à suivre une analyse ou une psychothérapie, à forcer leur époux à consulter un conseiller conjugal, à boire, à fumer, à partir à la rencontre d’elles–mêmes dans des ashrams en Inde, à répondre à des annonces de rencontres amoureuses sur le Chasseur Français, à oser entrer dans une agence matrimoniale. Pendant ce temps, les filles de mon âge allaient en fac, fumaient des pétards, additionnaient les aventures, avortaient à tour de bras, un de mes frères posait une antenne sur le toit de la maison pour diffuser sa radio libre, et les garçons ne se cachaient plus pour s’embrasser en boîte de nuit, Roland, l'ami poète de mes parents, enchanté de cette nouvelle liberté, se trouvait néanmoins trop vieux pour afficher son homosexualité.
 
Pendant que François Mitterrand faisait passer une loi qui accordait les mêmes droits de protection et d'héritage aux enfants adultérins que l'on appelait dorénavant, au lieu de bâtards, enfants nés hors mariage, que les tests sanguins se perfectionnaient jusqu’à être reconnus juridiquement (en 1993) pour effectuer une recherche en paternité, que les premières Fécondation In Vitro voyaient le jour, ma mère m'annonça que j’étais un bébé Ogino, et que si la pilule ou l’avortement avaient été autorisés, je n’aurais jamais vu le jour. Elle m'expliqua qu'en 1920, une loi avait associé la contraception à l’avortement qui était considéré comme un crime (un avorteur et une avorteuse avaient été guillotinés en 1943), et qu'avant ma naissance, certaines de ses amies arrivaient à se procurer des diaphragmes ou des pilules anti-contraceptives, mais clandestinement. Elle ajouta qu'en 1956 une association, La Maternité Heureuse, donnait des conseils et des informations sur l’éducation familiale et sexuelle, suivie du Planning Familial en 1960. Ma mère m'apprit aussi que la pilule avait été autorisée qu'en 1967, que le MLF avait été créé en 1970, et que la loi Veil sur l’avortement, signée le 17 janvier 1975, autorisait également la mise à disposition des pilules pour les mineures.
 
Ma mère aimait me rappeler que le droit de vote pour les françaises n'avait été accordé qu'en 1944, qu’en 1946, le principe d’égalité absolue avait été inscrit dans la Constitution de la IVe République, qu’en 1965, les femmes mariées purent ouvrir un compte bancaire à leur nom sans l’autorisation de leur époux, qu’en 1970, l’autorité parentale remplaça la puissance paternelle. Elle était fière que mon père n’ait pas attendu 1972, où le principe du "à travail égal salaire éga"l venait d’être instauré, pour payer sa secrétaire Marie aussi bien que son dessinateur Barret (celui dont elle était secrètement amoureuse). En effet, précurseur dans sa façon de concevoir le travail qui permettait de gagner sa vie mais aussi et surtout d’être un accomplissement de l’épanouissement personnel, mon père avait toujours refusé qu’il y ait des pointeuses dans son atelier d’architecture et de publicité. Chacun de ses employés, autant les hommes que les femmes, était libre de ses horaires, responsable de sa mission, et intéressé au chiffre d’affaires. Il était le seul patron à Besançon à être aussi social et généreux.
 
Ma mère aimait aussi me raconter que le code Napoléon, en 1804, avait interdit le divorce qui pourtant avait été autorisé en 1792, et que celui-ci avait été rétabli en 1886, et que ce même code Napoléon avait interdit le port du pantalon aux femmes, excepté pour Mardi Gras où le « travestissement » était autorisé dès lors qu’il était un déguisement. Par la suite, des décrets autorisèrent les femmes, qui en faisaient la demande à la préfecture, de porter un pantalon à condition qu’elles conduisent un vélo ou montent à cheval. Georges Sand et la peintre Rosa Bonheur (première femme à avoir reçu la légion d’honneur), effectuèrent cette démarche se revendiquant du féminisme instauré par Olympe de Gouges.
 
Ma mère m’avait également confié qu'elle était ravie que mon père ait refusé de divorcer lorsqu'elle en avait fait la demande en 1969 (le divorce par consentement mutuel n'avait été instauré qu'en 1975), grâce à cela, elle avait pu continuer de vivre auprès de cet artiste drôle, beau, intelligent, talentueux, généreux, auprès duquel elle ne s’ennuyait jamais. Elle m'enseigna alors sa vision du couple qui devait évoluer dans la tolérance, la joie, la bienveillance, le pardon, le rire et surtout d'apprendre à foutre la paix à l'autre, que personne n'appartient à personne, mais qu'en revanche, l'entité "couple" est a préserver car c'est une force pour lutter contre tous les violences de la vie qui sont beaucoup plus dures que les simples déceptions ou frustrations que l'on peut rencontrer dans la vie quotidienne lorsque l'on vit à deux et en famille.
 
Quand je suis partie travailler à Paris, ma mère m’écrivit une très belle lettre sur l’amour et la tolérance, et m’engagea à lui répondre afin d’instaurer entre nous une correspondance à la manière de celle de Madame de Sévigné et de sa fille Madame de Grignan. Du haut de mes 21 ans et de mon obsession de travailler dans deux boulots à la fois afin d'’être indépendante financièrement, je n'ai pas pris le temps de lui répondre. Et j'en souffre aujourd'hui. Ce documentaire qui relate l’évolution des droits des femmes au travers du parcours d’une française qui aurait 95 ans et de sa fille, est ma réponse, bien des années plus tard, à toutes les formes d’amour et de tolérance que ma mère m’a transmises et dont, j’espère, être digne.
 
Ma mère, dont la passion était les livres et la nature, mourut à 70 ans d’un cancer généralisé sans savoir que j’étais devenue écrivain, et sans savoir non plus que j’habitais à Saint-Germain-des-Près, le quartier où elle rêvait de vivre, entouré d’artistes, les seuls êtres qui la fascinaient.
 
Ma mère est morte sans connaître non plus la loi de 2010 relative aux violences faites spécifiquement aux femmes, continuité de celle de 1992 qui pénalisait les violences conjugales et le harcèlement sexuel sur le lieu du travail, ni la loi du 6 juin 2000 sur la parité, ni celle de 2012 relative au harcèlement sexuel, ni la loi de 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, ni celle de 2016 pour renforcer la lutte contre le système prostitutionnel, ni le PACS, ni la PMA, ni le mariage pour tous, ni la GPA, commerciale ou altruiste, ni les termes LGBTQI+, ni le botox, ni le jeunisme. Elle n’aura pas connu non plus l’écriture inclusive qui l’aurait certainement rendue folle, elle qui aimait tellement la littérature et la pensée.
Mère et fille
Partager cet article
Repost0
/ / /

J’ai 10 ans. C’est les vacances. Nous arrivons à Cap-d’Ail, le paradis de ma maman, près de Monaco, et, là, catastrophe, notre jolie petite plage du Golfe où l’on descend, en cinq minutes à pieds nus, depuis notre maison, en maillot de bain, avec seulement une serviette jetée sur les épaules, a été bétonnée et grillagée par Alliata, qui a également fait recouvrir une partie du chemin du bord de mer, dorénavant, nous sommes obligés de marcher sous un tunnel piétonnier sombre et sans lumière, une horreur. Elle a aussi fait construire un escalier dans le rocher de lave qui surplombe notre plage pour pouvoir descendre directement de sa villa à notre crique de galets adorée, ainsi qu’une digue dans la mer afin que ses invités puissent accoster en bateau à moteur, genre, ils ne connaissent pas la voile.

 

Notre plage du Golfe est une institution. Ma maman en est la reine parce qu’elle a le plus beau et le plus rigolo des maris. Certes qui n’aime pas se baigner. Qui n’aime pas se faire bronzer. Qui n’aime pas la chaleur. Mais c’est un mari que tout le monde lui envie d’autant que, chaque été, il offre aux enfants, dès que ceux-ci savent aller tout seul à la brasse jusqu’au rocher plat, un magnifique dessin en guise de brevet de natation. Question natation, il est le contraire de ma mère qui adore nager et parfois juste flotter, elle peut faire la planche pendant des heures pour se régénérer des frustrations de devoir vivre à Besançon où elle répète en permanence que Besançon, c’est du provisoire.

 

Tous les jours, Alliata, qui se dit princesse mexicaine maîtresse du préfet qui lui a donné les autorisations illégales de construire sur le littoral et de s’octroyer une plage privée, cherche à nous faire déguerpir, mais nous résistons, les parents brandissent des textes que le bord de mer appartient à tout le monde, en effet, il est hors de question que ma mère, reine du Golfe, se fasse dicter la loi par une princesse de mes fesses, c’est les grands qui l’appellent ainsi, d’autant que nous habitons, Alliata également, dans l’avenue du Docteur Onimus, mon arrière-grand-père maternel, un médecin-savant-chercheur qui aurait inventé les rayons X, mais qui s’est fait voler le brevet par son assistant allemand qui l’a déposé avant lui. Alors, Alliata aura beau faire, pendant cent ans, la danse du ventre devant son préfet, jamais elle n’habitera dans son avenue de la princesse de mes fesses, jamais, comme elle n’aura jamais la visite de la princesse Grâce de Monaco.

 

Maintenant que les garçons ont réussi à découper le grillage avec des pinces, qu’Alliata fait réparer tous les soirs en mettant des fils de fer barbelés et aussi une porte fermée à clef, histoire de faire princesse en prison derrière ses barreaux, et que tous les matins, les garçons retirent et ouvrent avec leur attirail de bricoleur spécialisé en princesse mexicaine destructrice de la plus belle crique du monde, la dalle en béton est finalement bien pratique lorsque nous faisons des pique-niques. Même mon père tout blanc commence à prendre plaisir à nous accompagner à la plage où il peut enfin s’asseoir sans se faire mal aux pieds. Et la digue pour apprendre à plonger.

 

Une résistance est organisée dans le quartier pour que notre plage soit occupée toute la journée par les habitués afin que l’ennemie Alliata ne puisse pas l’investir. Et quand un de ses invités se fait déposer en bateau pour aller déjeuner, les garçons l’accueillent sous une horde de houhouhous et de youyous tunisiens qui l’accompagnent de la digue en haut des escaliers où un gardien apeuré le fait vite entrer.

 

L’organisation de cette résistance revient à Madame Cottenot qui arrivent avec ses deux enfants, Charles-Édouard et Catherine, à 9 heures du matin. Elle attend ma mère jusqu’à midi où elle doit rentrer car le docteur Cottenot veut déjeuner tôt. Ils sont tous les deux docteurs, mais il n’y a que lui que l’on appelle le docteur Cottenot, elle, c’est seulement madame Cottenot qui fait la concurrence avec madame Tyrolle question bonnets de bain surmonté de fleurs en plastique. Madame Cottenot porte des grands maillots deux-pièces, fleuris également, qui lui montent jusqu’au milieu du ventre, avec des poils qui dépassent entre les jambes qui font rire les garçons. Elle passe son temps, pliée en deux, les pieds dans l’eau, en équilibre sur les galets, à manger tout cru un nombre invraisemblable d’arapèdes, ce sont de gentils et jolis coquillages plats qui adorent se prélasser sur les rochers entre ciel et mer qu’elles terrifient avec son couteau pointu et sa voix de crécelle.

 

Ma mère, reine de la mer, ne descend jamais seule à la plage. Elle a sa cour, en l’occurrence ses sœurs. Il faut savoir que Cap-d’Ail, le paradis de ma mère, est une propriété familiale divisée en quatre parties que ma mère et mes tantes ont hérité, il y a longtemps, de ma grand-mère, qui était une grand-mère enfant dans le sens où elle riait tout le temps, qui est morte il y a deux ans. Je n’ai pas connu mon grand-père, le fils du savant, qui est décédé à la fin de la guerre quand ma maman avait 17 ans. La villa principale dans laquelle ma maman est née, est séparée en deux, d’un côté, ma mère et de l’autre, Noémie, sa sœur aînée, que tout le monde appelle Nono. Ma mère, c’est Lélé, ma grand-mère c’était Titi. Moi, c’est Baba. Allez savoir pourquoi mes trois frères aînés m’appellent ainsi. Peut-être parce que mon père était à Moscou lorsque je suis née. Baba est le diminutif de Baba Yaga qui veut dire sorcière en russe. Il est vrai que je prédis souvent ce qu’il va arriver, mais personne ne m’écoute.

 

Quand ma grand-mère Titi est morte, mon père a fait bâtir un mur entre les deux terrasses afin d’avoir un peu d’intimité. Nono, vexée d’être ainsi séparée, n’a pas parlé à ma mère de tout l’été, alors que ma mère avait exigé de mon père qu’il y ait des fleurs de chaque côté et une porte de saloon qui ne ferme pas vraiment, afin que, dès le lever du soleil, elle puisse se faire dicter sa façon de vivre par sa sœur aînée qui revendique son droit d’aînesse, à tout savoir sur tout, et surtout sur nous. L’histoire d’Alliata les a réconciliées, comme quoi, il suffit parfois d’un drame pour s’apprécier de nouveau. À droite, Mireille, qui aurait voulu être la plus belle alors qu’incontestablement, c’est ma maman qui est la plus jolie des filles Onimus, avec son visage fin et délicat que Paul Belmondo, le papa de l’acteur, a sculpté en ange dans la cathédrale d’Amiens, a construit une petite maison en ciment surmonté d’un balcon en fer forgé qui désole mon père architecte de sublimes maisons modernes dans lesquelles la nature entre chez les habitants, ce n’est pas une histoire d’argent, se désole-t-il chaque fois qu’il voit ce bloc de ciment, même avec peu de sous, j’aurais pu lui dessiner une villa dedans-dehors qui se serait fondue dans les oliviers et les bougainvilliers. Plus haut, Monique, la plus jeune sœur, a bâti avec Jo, son mari commerçant tunisien, une villa pas belle comme celle de Mireille, avec aussi un balcon en fer forgé, mais plus grande car ils ont plus d’argent.

 

Nono est également fâchée avec Monique depuis que celle-ci a mis un poteau pour faire passer sa ligne téléphonique juste dans l’axe de la vue où Nono, tous les soirs, admire le coucher de soleil sur Saint-Jean-Cap-Ferrat. Nono aurait voulu que Monique fasse passer sa ligne de téléphone dans le sol comme le font les gens qui aiment admirer la beauté. Le grillage et le béton d’Alliata n’ont pas réussi à les réconcilier. Ça ne m’étonnerait pas que Monique rêve en cachette d’être invitée avec son mari commerçant tunisien aux soirées de la princesse mexicaine maîtresse de préfet.

 

Cap-d’Ail, c’est donc quatre foyers et quatre raisons pour Nono de se disputer à cause de l’allée commune où chaque famille n’a le droit de garer qu’une voiture. Avec son mari qui trouve très drôle de me tordre la joue ou de me mordre l’oreille quand je suis obligée de lui dire bonne nuit - merci papa d’avoir construit un mur entre mes joues et ce vieux monsieur aux cheveux blancs que tout le monde trouve intelligent car il étudie l’histoire des juifs au XIIème siècle, personnellement, je ne trouve pas très intelligent de me tordre la joue ou de me mordre l’oreille -, Nono a décidé que l’allée commune serait son terrain de prédilection pour fomenter ses remontrances de sœur aînée. Heureusement, ma maman, avec son visage d’ange de cathédrale, arrive à pacifier les invités dont, depuis l’avancée de sa terrasse où mon père n’a pas eu la possibilité de bâtir un mur, Nono surveille les allées et venues de chacun, en fumant. C’est sa grande occupation de l’été, d’autant que mes parents sont des parents joyeux qui reçoivent beaucoup et tout le temps, ça rit, ça boit, ça danse, et ça se gare n’importe comment, de quoi occuper Nono qui, n’empêche, est bien contente quand mon papa ou l’un de mes frères aînés gare la voiture de son mari qui ne sait pas faire une manœuvre sans pester, ni cogner sa carrosserie contre le palmier sous lequel sa place est attribuée, il fait crisser ses pneus et jure en autrichien avec son accent allemand. Monique a résolu le problème en garant sa voiture pile sous le poteau électrique qui gâche la vue de Nono, elle a dû se dire que quitte à gâcher la vue, autant la gâcher complètement, et puisqu’elles sont fâchées autant qu’elles soient fâchées à vie.

 

C’est la guerre partout, mais surtout dans ma tête, pas à cause de mon papa qui ne sait pas, mais depuis qu’un grand, dont j’ai interdiction de dire le nom, m’a fait promettre de ne jamais dévoiler ce secret qui encombre mon cerveau, j’en veux à tous ceux que je croise d’avoir été détruite. Alors ce n’est pas Alliata, avec son grillage, son béton, ses fils de fer barbelés et ses portes fermées à clé qui va m’impressionner, moi, dorénavant, c’est mon cœur qui est fermé avec plein de colère et de peur et de douleur que je dois taire et qui transforment mes mots en ouragans qui font mal à plein de gens, à commencer par ma maman que j’aime et qui pleure souvent de ne pas reconnaître la gentille petite fille si douce que j’étais auparavant, alors je l’embrasse et lui demande pardon.

 

Aujourd’hui, c’est décidé, j’ai une idée. À l’heure du déjeuner, quand ma maman remonte de la plage, je lui dis, oui, oui, je fais un dernier bain et j’arrive. Quand elle est loin, je demande à mes cousines de mon âge de rentrer avec moi, on va bien se marrer, je leur promets. Nous prenons un chemin qui permet d’observer ce qu’il se passe chez l’ennemie, côté bonne idée, je ne me suis pas trompée, une réception est donnée autour de la piscine d’Alliata, des robes décolletées, des grosses voitures, des préfets, mais pas le prince et la princesse de Monaco qui préfèrent Gary Grant et leur bal de la Rose, à une fausse princesse mexicaine.

 

Je gonfle mes poumons de toute ma peur et ma haine de mon innocence fracassée, et en vomissant ma douleur, je hurle : princesse de mes fesses, mes cousines me reprennent en chœur, je me sens forte, c’est rassurant et enthousiasmant de pouvoir aider mes parents qui n’arrivent pas à avoir gain de cause malgré la plainte et le procès qu’ils ont intenté avec tout le quartier pour retrouver la beauté de notre plage ensevelie sous les tonnes de béton.

 

Soudain la camionnette bleue des gendarmes arrive. Nous sommes sauvés, je crie joyeusement, nous avons gagné, le préfet a enfin compris que sa maîtresse l’a accueilli dans son lit juste pour qu’il lui signe les papiers hors-la-loi, ils vont jeter Alliata et ses fils de fer barbelés en prison pour la punir d’avoir détruit la plus belle crique du monde. Par la même occasion, ils y mettront aussi celui dont je dois taire le nom.

 

Patatras, je ne comprends rien au monde, un gendarme me prend par l’épaule et me pousse dans la camionnette tandis que son collègue saisit mes cousines, en me grondant que ce n’est pas possible d’être aussi mal élevée. Taratata, je lui réponds, venez, je vais vous montrer ma plage défigurée qui a besoin d’être réparée et consolée, je ne peux plus me baigner quand il y a des vagues à cause du danger d’être projetée contre les barbelés alors qu’auparavant c’était tellement marrant de jouer dans les rouleaux comme me l’a appris ma maman qui est une sirène-dauphin. Sa seule réponse est de me demander où nous habitons car il va nous ramener chez nos parents et exiger une punition. Le gendarme ne s'adresse qu'à moi, il a compris que j’ai une âme de chef de bande, mes cousines sont gentilles, mais elles n’ont pas connu la violence, ni la douleur. Une punition de quoi, monsieur le gendarme, je le questionne, c’est moi et les habitués du quartier qui avons été abusés. Puis je lui explique avec une certaine fierté due à mon hérédité maternelle que nous habitons dans l’avenue de notre arrière-grand-père qui doit se retourner dans sa tombe que ce cap rempli d’ail, qui était si élégant lorsqu’il est venu y installer sa clinique, soit saccagé. Le gendarme lève les yeux au ciel en disant que c’est pitié que les petites filles Onimus soient devenues des harpies.

 

J’ai beau lui expliquer que je suis malheureuse et qu’il devrait plutôt m’aider à récupérer ma dignité plutôt que de me faire la morale d’autant que je n’ai rien fait de mal comparé aux dégâts de la maîtresse de son patron, les gendarmes nous ramènent, avec nos maillots mouillés qui dégoulinent sur la banquette en bois, chez ma mère étonnée de découvrir notre nouveau moyen de locomotion pour remonter de la plage qui n’est qu’à cinq minutes à pieds nus. Bien que la camionnette bleue ait eu du mal à monter l’allée commune et soit allée se garer tout droit à l’emplacement réservé de la voiture de son mari, pour une fois, Nono n'est pas descendue pas de son bout de terrasse non murée pour venir disputer les gendarmes.

 

De son coté, ma maman a promis aux gendarmes de me gronder, mais dès qu’ils sont partis, elle m’a fait des crêpes pour me remettre de nos émotions, et elle a ri quand je lui ai raconté comment j’avais crié tellement fort princesse de mes fesses.

Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
Partager cet article
Repost0
/ / /

J’ai 12 ans. J’habite à Besançon. Je suis en 6ème à Notre-Dame. Je déteste Besançon. Je déteste Notre-Dame. Je déteste l’école. Je déteste la demi-pension. Je déteste les blouses en nylon que nous avons l’obligation de porter. Le nylon me donne des frissons. Je le dis à ma mère et lui montre les poils de mes avant-bras qui se hérissent dès que le nylon crisse. Ma mère montre mes avant-bras à la directrice afin que celle-ci lui donne l’autorisation de m’acheter une blouse en coton. Ma mère m’a inscrite à la demi-pension car je ne mange rien à la maison. À la cantine, c’est pareil, je ne mange rien, sauf qu’elle ne le voit pas. Elle me dit que c’est éreintant qu’à chaque repas je ne mange rien, d’autant que le mot anorexie n’existe pas encore. Je suis toute petite et toute maigre. Pascale Baudouin m’appelle Petit bout. Je déteste. Heureusement, je suis meilleure qu’elle au baby-foot où nous avons le droit de jouer après le déjeuner Il n’y a que le vendredi où je mange bien à la cantine car c’est le jour des frites. Frites et poisson. Je ne mange que les frites. Dès que je rentre de l’école, à 5 heures, je me prépare un goûter avec des crêpes, du chocolat chaud et des tartines de pain beurrées avec du miel ou de la confiture rouge. Encore aujourd’hui c’est mon repas préféré. J’adore. C’est d’un grand réconfort.

 

Les vacances de février arrivent. Tous les ans, mon père emmène un de mes trois frères aînés au ski pendant une semaine. C’est la tradition, une semaine entre garçons. Cette fois, ma mère exige qu’il m’emmène, moi, sa seule fille, ça vous fera du bien à tous les deux, argumente-t-elle, de passer un peu de temps ensemble, d’autant que Sylvie skie aussi bien que ses frères, ajoute-t-elle pour achever de convaincre mon père. Au moment de partir, elle me dit d’être gentille avec mon papa, qu’il m’aime et qu’il est malheureux que je ne veuille pas lui parler et encore moins l’embrasser. C’est vrai, je refuse ses baisers ou qu’il me touche l’épaule ou dans le dos comme le font les papas affectueux. Dès qu’il s’approche, je fuis. Tout le monde aime mon père à Besançon. Sauf moi. C’est ballot parce que je vis avec lui. Notre maison est toujours remplie d’amis qui l’apprécient. Où que j’aille dans les magasins, en ville, chez le médecin, on me parle de mon père qui est si formidable, si drôle, si talentueux. J’aime beaucoup recevoir tous ces compliments, d’autant que c’est vrai qu’il est rigolo, mon papa. Et talentueux. C’est lui qui dessine les plus belles maisons de la région. Je suis fière de lui mais je n’aime pas vivre avec lui au quotidien. Je l’aime de loin. Comme pour mes frères aînés, je n’aime pas vivre avec eux au quotidien. Ils ont toujours faim, font trop de bruit, ne débarrassent jamais la table, sentent parfois des pieds, et fatiguent ma mère qui, après chaque dîner, dit qu’elle a hâte d’être dans le trou.

 

Ça y est, la voiture de mon père est prête. Mon père a une Triumph blanche très belle qui ressemble à une voiture de compétition. C’est une drôle de voiture pour une famille de quatre enfants, lui a dit ma mère quand il l’a achetée. En même temps, mes frères sont déjà grands, ils ont tous des mobylettes ou des motos, et mon papa est un papa qui a besoin de liberté. Parfois, il rentre se coucher tellement tard que ma mère lui punaise son pyjama sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clé, comme ça, il est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Il revient tout penaud, tout gentil, le lendemain avec un bouquet de fleurs. Moi aussi, j’ai besoin de liberté. C’est ce que j’essaye d’expliquer régulièrement à la directrice de Notre-Dame quand, au lieu d’aller au lycée, je vais me promener avec Sam, mon chien de traîneau très gros très beau avec des longs poils blancs. Sam aussi, comme mon père, a besoin de liberté. La nuit, il va chasser les poules du voisin qu’il dépose le matin aux pieds de son amoureuse, la chienne labrador de notre médecin de famille. À force de les acheter pour dédommager le paysan du bout de la rue, ma mère, depuis peu, les récupère chez le médecin et les cuisine pour mes frères qui ont toujours faim. Quand il se sent trop seul, Sam vient me chercher jusque dans ma classe. Il connaît l’adresse, tous les matins, après avoir déposé sa poule chez la chienne de notre médecin, il m’accompagne à Notre-Dame. Il ouvre la porte de ma classe. Les professeurs ont peur. Il faut dire que son besoin de liberté le pousse à grogner si on lui dit de s’en aller sans moi. Je suis obligée de le ramener à la maison d’où je ne reviens jamais, trop contente de ces quelques heures de tranquillité avec ma maman qui me prépare un goûter que je partage avec Sam pour le remercier.

 

Nos skis sont sur le toit. À Noël, mes parents m’ont offert des Rossignol Roc 550. Magnifiques. Mon père a des Léo Lacroix tout neufs aussi. Je suis très fière car c’est lui qui a dessiné le logo, la typo et le design de cette marque que vient de créer son ami Léo Lacroix, un ancien champion olympique copain de Jean-Claude Killy. Et très fière aussi d’aller aux Ménuires, la station de Léo Lacroix qui nous attend. J’aime beaucoup Léo Lacroix qui est un grand et beau champion toujours souriant. J’aime beaucoup aussi la voiture de mon papa. Ça me réconcilie avec lui. C’est la seule Triumph blanche de Besançon. Et hop, on roule ! On ne parle pas beaucoup. Je ne sais pas comment lui expliquer qu’à la rentrée, je dois passer au conseil de discipline car j’ai dessiné sur un couloir du lycée : boum boum tralala l’anarchie vaincra. En même temps, ça devrait lui plaire, mon besoin de liberté, d’autant qu’il est le seul patron socialiste de Besançon où il n’y a pas d’horaires et qui donne des bonus à tous ses employés, même sa secrétaire Marie est bien payée. C’est un papa généreux et ça, ça me plait.

 

Dès que nous arrivons à l’hôtel, aux Ménuires, j’apprends que je dormirai dans la chambre des enfants de Monsieur Marguet qui est veuf, dans laquelle un troisième lit a été ajouté. C’est plus simple ainsi, argumente mon papa lorsque je lui demande comment se fait-il que tout ait été organisé dans mon dos alors que maman voulait que l’on profite de cette semaine pour mieux faire connaissance tous les deux. Bon, je file, Léo m’attend, continue-t-il en me laissant au restaurant où je commande une assiette de frites.

 

Pascale Marguet a mon âge et Christophe Marguet deux ans de plus que moi. Nous jouons aux cartes, ils me racontent Damprichard, la montagne où ils habitent, je leur explique l’anarchie que je crée à Notre-Dame. Je dors depuis un bon moment quand Christophe Marguet me réveille et me demande de le rejoindre dans son lit. J’aime l’anarchie, mais avec les garçons, j’obéis. C’est ce que m’ont appris mes trois frères aînés. À dire oui. Sinon c’est le bâton. Christophe est plutôt mignon avec ses cheveux rasés et ses yeux marrons. Il veut savoir si j’ai déjà embrassé avec la langue et avant même que je lui réponde non, il ouvre ma bouche, en me serrant les joues, et y met sa langue trempée qu’il tourne à toute vitesse, dans un sens, puis dans un autre. Mon amie d’enfance Nathalie que j’aime autant que ma maman, m’avait dit qu’elle l’avait déjà fait, et que ça lui avait plu. De mon côté, je me suis ennuyée à compter les tours que Christophe fait rapidement avec sa langue dans ma bouche qui a sommeil. Le lendemain matin, au petit-déjeuner, il veut me prendre la main et entrelacer ses doigts dans les miens comme le font les amoureux, mais je préfère tartiner mes tranches de pain avec le bon miel savoyard. Christophe insiste comme savent le faire les garçons quand le directeur de l’hôtel vient me demander où est mon papa. Je ne sais pas, je lui réponds, j’ajoute que je veux avoir une chambre pour moi toute seule, que c’est une mauvaise idée cette histoire avec les enfants Marguet, mais je m’abstiens de lui expliquer la langue de Christophe trop mouillée et trop rapide que rien que d’y penser j’ai le tournis.

 

— D’accord pour la chambre, me répond-il ennuyé, mais il faut absolument que vous trouviez votre père, c’est urgent, il a les clefs du coffre de l’hôtel, et des clients réclament leur argent.

— Mais pourquoi mon père a les clés du coffre de votre hôtel, je le questionne du haut de mes 12 ans ?

 

J’ai le droit de ne pas parler à mon papa et de lui en vouloir de ne pas avoir su me protéger, mais j’interdis à quiconque de l’embêter et encore moins de lui faire porter une responsabilité qui ne lui incombe pas.

 

— Là n’est pas le problème, ajoute le directeur, il faut que vous m’aidiez à le trouver.

— Là est tout le problème, je continue sur le même ton comme si j’avais 30 ans. Mon père n’a pas pu prendre vos clés tout seul, pourquoi les lui avez-vous données ? Et ne me dites pas qu’il a voulu mettre quelque chose dans votre coffre, c’est impossible, à la maison, rien n’est jamais fermé, et il n’y a même pas de clé à la porte d’entrée, c’est vous dire comme il aime la liberté.

 

Le directeur est alors parti dans une explication comme quoi la veille au soir, ils étaient allés dîner avec des amis, oui ça je le sais, c’est pour ça que j’ai mangé, seule, des frites et que j’ai dit oui à Christophe Marguet pour qu’il mette sa langue dans ma bouche alors que je n’en avais pas trop envie. Puis d’un air embêté, il a chuchoté dans mon oreille qu’ils avaient peut-être un peu trop bu.

 

— C’est là, je crois, que j’ai donné les clés du coffre de l’hôtel à votre papa, mais sincèrement, je ne sais plus pourquoi.

 

Mon père n’a réapparu que trois jours plus tard. Trois jours pendant lesquels aucun client de l’hôtel n’a pu récupérer son argent. Trois jours où, au petit-déjeuner, le directeur, de plus en plus ennuyé et inquiet, venait me demander si j’avais eu des nouvelles de mon papa. Trois jours où je n’ai mangé que des frites et des goûters. Trois jours merveilleux où Léo Lacroix venait me chercher avec les enfants Marguet pour nous donner une leçon de ski avec d’autres enfants de la station. J’étais très fière de sauter les bosses et de descendre les pistes noires aussi vite que les garçons, et que Léo Lacroix, la star de la station, me dise que j’étais très élégante à ski. Aux Ménuires, c’était comme à Besançon, dès que quelqu’un savait que j’étais la fille de mon père, il me disait à quel point il l’aimait, que j’avais de la chance d’avoir un papa si formidable, si gentil, si drôle, mais que c’était quand même un sacré phénomène.

 

Mon père est revenu en fin de matinée.

 

— On va rentrer cet après-midi, Sylvie, je suis désolée, je dois écourter notre semaine, j’ai trop de travail qui m’attend à Besançon mais, promis, nous allons skier ensemble cet après-midi, d’autant que Léo m’a dit que tu étais une vraie championne qui n’a pas peur de descendre vite dans les noires et de sauter les bosses.

 

Nous avons pris le téléphérique pour aller déjeuner sur les pistes, j’ai mangé des frites. Très bonnes. J’en ai recommandé. Toutes aussi bonnes. Mon papa est fatigué mais content que je me régale autant. Au moment d’aller skier, ce que j’attendais depuis mon arrivée aux Ménuires et peut-être même depuis que je suis née que mon père voit combien je suis douée, j’ai cherché partout mes skis Rossignol Roc 550 tout neufs, mais on me les avait volés pendant le déjeuner.

Léo Lacroix et mon père Pierre Bourgeois au ski aux Ménuires
Léo Lacroix et mon père Pierre Bourgeois au ski aux Ménuires
Partager cet article
Repost0
/ / /
En ce moment, le soir, je m’endors avec un documentaire sur les F1. C’est assez mal réalisé avec un montage d’images coupées très rapidement et une musique hystérique afin de créer du sensationnel, alors que ce monde de la vitesse est suffisamment sensationnel à lui tout seul, inutile d’en rajouter. Mais ce que j’adore, ce sont les interviews de ces jeunes pilotes qui, pour certains, comme Charles Leclerc ou Esteban Ocon, ont démarré en F1 a, à peine, 20 ans, ce sont mes deux chouchous. Esteban parce qu’il a un bon état d’esprit, et Charles parce que je connaissais son papa, Hervé.
J’ai rencontré Hervé Leclerc à Cap-d’Ail lorsque j’avais 18 ans. Son beau-père Charles Manni était l’ami d’enfance de ma maman. Nous nous sommes revus à Paris, quand je montais de Besançon, en camion, avec mon frère, un autre Hervé, de 7 ans plus âgé que moi, et son meilleur copain, Serge, étudiant, comme lui, en architecture. Le camion, c’était le rêve d’Hervé qui voulait vivre dans un immense camion rouge comme ceux dans lesquels l’écurie Ferrari transportait ses F1 au Grand-Prix de Monaco où nous avions la chance, grâce à Zizi, le directeur de l’Automobile Club de la Principauté, d’avoir des passes pour aller dans les stands.
J’adorais m’y promener avec mon short en daim et mes bottes plates assorties, en daim également, puis pendant la course, m’asseoir dans un coin où je ne gênais personne et admirer la rapidité avec laquelle les mécaniciens, tous en combinaison assortie, changeaient en quelques secondes les pneus des voitures et la vitesse avec laquelle les pilotes repartaient sur le circuit. De son côté, mon père, casquette Achille, du nom de notre voilier, sur la tête, et cigarette au bec, se régalait également d’observer ce manège où perfection rimait avec précision, jusqu’au jour où un policier monégasque s’est posté devant lui, l’empêchant de faire un pas de plus. Ayant son casque anti-bruit sur les oreilles, n’entendant rien de ce qu’il lui disait, mon père, en bon Franc-Comtois, lui a gentiment offert une de ses Disque bleu sans filtre et tendu son briquet, ne pouvant imaginer que cet homme du Sud puisse lui demander autre chose que de partager le plaisir de fumer ensemble, alors que le policier lui intimait l’ordre d’éteindre immédiatement sa cigarette vu les milliers de litres d’essence présents, le moindre mégot mal éteint pouvait faire exploser tout Monaco.
L’année d’après, était-ce de la faute de mon gentil papa rigolo bon-vivant, gros fumeur et grand buveur, seulement d'excellents vins et de vieux whiskys, aimait-il préciser, mais ces passes ont été supprimés, même s’ils étaient distribués au compte-goutte, il était trop dangereux pour les pilotes d’avoir des visiteurs dans les stands. Seul mon frère Vincent, de 4 ans de plus que moi, eut droit à un badge, ayant été embauché par Zizi pour photographier les rails de sécurité. Mais quand il dut rendre son travail à l’Automobile-Club, il se mit en tête que ses photos étaient artistiques et refusa de donner ses négatifs. Il commençait à souffrir de bouffées délirantes qui accentuait sa paranoïa naissante. Ma mère fut obligée de faire développer des milliers de photos de rails, ce qui lui coûta une fortune. Deux ans plus tard, Vincent connut son premier internement à l’hôpital psychiatrique de Nice après avoir voulu récupérer une villa que mon grand-père aurait donné, bien avant la Seconde Guerre mondiale, à sa maîtresse dont le mari était peintre et mon aïeul le seul acheteur de ses tableaux.
J’embêtais souvent Hervé en lui répétant que son rêve de vivre dans un camion devait certainement venir de sa peur que la possession d’une maison lui tue son imagination comme si, en n’ayant rien, il aurait toujours le désir de créer la maison idéale, quoi qu’il en soit, son rêve de camion rouge, c’est son copain Serge qui l’a réalisé, il a acheté une camionnette J7 beige dans laquelle il a installé très sommairement un lit et un bureau. Serge habitait dans notre maison de Besançon, il adorait mes parents qui étaient drôles, beaux, généreux, ouverts et intelligents. Le talent de mon père architecte l’épatait. De mon côté, j’aurais préféré que mon père se remette à la peinture, ses dessins m’impressionnaient de beauté, de simplicité, de justesse.
Cette année-là, les deux garçons montaient régulièrement à Paris pour voir des chantiers ou des filles, je ne sais plus. Moi, je sautais souvent dans leur camion-maison-bureau et j’allais voir Hervé Leclerc qui me parlait de sa passion pour les voitures et de son rêve d’être pilote de F1. Il vivait chez sa grand-mère, une dame excessivement élégante qui l’aidait financièrement dans son désir de futur champion. J’ai revu Hervé, un an plus tard, lorsque je suis allée vivre seule à Cap-d’Ail dans la maison de vacances de ma mère qu’elle avait hérité de sa propre mère, plus exactement, la demie-maison, sa sœur aînée ayant hérité de l’autre partie. Je voulais gagner ma vie, être indépendante, je travaillais comme hôtesse à Monaco et prenais des cours du soir pour apprendre à dessiner des habits.
Entretemps, Hervé Leclerc avait beaucoup tourné en F3, il était très rapide. Le manager du circuit de la Châtre croyait en lui et voulait le pousser à réussir, mais un autre coureur qui avait une plus grosse expérience que lui en karting, devint leur coureur officiel. Hervé fut terriblement déçu. Il continuait les entraînements et les courses, mais sa souffrance de ne pas avoir été choisi se transforma en obsession. Il s’installa chez sa maman, Monique, une très belle femme, qui avait refait sa vie près de Monaco avec Charles Manni, l’ami d’enfance de la mienne. Charles était pauvre, enfant, peut-être le seul pauvre de Monaco. Il avait fait fortune en fournissant des pièces mécaniques à l’industrie automobile, et avait construit son usine à Fontvieille, un quartier de la Principauté situé sous le zoo où un éléphant pleurait nuit et jour, et à deux pas du vieux port où mes parents et Charles avaient leurs voiliers.
Un matin, Hervé, accompagné de son chagrin, vint me voir à Cap-d’Ail, m’offrit un chien, un Braque de Weimar, magnifique, et m’embrassa. Tous les jours, nous marchions main dans la main au bord de la mer. J’écoutais son obsession, sa déception, sa frustration.
Puis ce fut le mois de mai, le Grand Prix de Monaco arriva. La maison de Cap-d’Ail se remplit de jeunes pilotes de Formule 3 qui s'entraînaient à la Châtre avec mon frère Hervé, passionné également d’automobiles, qui, la nuit, au volant de la Talbot Sunbeam GTI noire de ma mère qui aurait préféré une voiture moins sportive, m’apprenait les trajectoires dans les chicanes du circuit et les talons-pointes, me tapant dans l’épaule que je ne devais pas conduire comme une fille, alors que mon statut de fille lui convenait très bien quand je nourrissais, chaque soir, ses copains affamés en leur cuisinant des immenses quiches et pissaladières, et aussi des gâteaux au chocolat que je ne faisais pas beaucoup cuire afin qu’ils soient coulant au centre.
C’est ainsi qu’entre les camions rouges Ferrari qui faisaient rêver Hervé, la camionnette J7 beige de Serge qui ne ressemblait en rien à ceux de la Scuderia, néanmoins Serge, en bon Italien, arrivait à mettre suffisamment d’étoiles dans ses yeux pour arriver à embrasser des filles dedans, les jeunes pilotes de F3, les espoirs déçus d’Hervé Leclerc, l’usine de pièce automobiles de Charles Manni, la cigarette de mon père dans les stands, les photos des rails du circuit que Vincent n’a jamais voulu donner, les dizaines de pâtes à tarte que je faisais suivant la recette de ma grand-mère, farine, levure de boulanger, eau et huile d’olive, mon chien qui me protégeait de ces nombreux mâles envahissants, toutes ces histoires de voiture qui tournaient en rond, m’ont fatiguée.
Je n’ai plus voulu embrasser Hervé Leclerc. Pourtant, il était drôle, gentil, tendre, mignon, déjà, je ne comprenais rien aux désirs des garçons, et je ne voulais pas tourner en rond avec sa frustration de comprendre qu’il ne sera jamais champion. J’ai quitté Hervé sur un rocher au bord de l’eau. Il a pleuré dans la mer. Ma mère a rendu à la sienne mon chien trop grand pour ma petite vie qui avait mal commencé, mais dont je n’avais jamais parlé. Ni à Hervé Leclerc, ni à ma mère, ni à ma meilleure amie, juste à mon grand chien à qui j’avais confié mon chagrin de petite fille bafouée qui ne pourra plus jamais avoir confiance aux hommes qui disaient l’aimer.
J’ai fui Monaco et je suis partie travailler à Saint-Tropez, j’ai trouvé un travail de serveuse dans un restaurant situé sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, au Planteur. Le 18 août, comme il pleuvait, mon patron m’a donné mon jour de congé. J’ai fait du stop pour aller embrasser ma mère qui me manquait et qui passait l’été à Cap-D’ail, à 130 kilomètres. Un conducteur m’a pris et m’a violée dans sa voiture qu’il avait fermée à clef après avoir quitté la route du bord de mer pour s’éloigner dans la campagne.
De nouveau, je n’ai rien dit, les victimes se taisent, je me suis tue, perdue dans la honte de croire que c’était de ma faute, que tout ce qui m’arrivait était encore et toujours de ma faute. Alors j’ai fui à Paris pour me perdre encore plus et ne plus voir mes amis qui m’aimaient puisque je me haïssais. Mais chut, sans rien dire à personne. Personne ne devait savoir.
Une dizaine d’années plus tard, Hervé Leclerc s’est marié et a projeté son amour des voitures, sa volonté, son talent, ses désirs de F1, son humour, sa bonne humeur et sa gentillesse sur ses fils qu’il a initiés très tôt au karting. Le fantôme de la victoire de l'ancien coureur de karting, qui a lui coûté son destin de champion, y était certainement pour quelque chose. Très rapidement, Hervé a pu admirer les victoires de ses fils qui n’arrêtaient pas de gagner et gravissaient tous les échelons, mais hélas, il n’a pas pu voir le destin de Charles, son deuxième enfant, qui a réalisé son rêve et celui de son père de devenir pilote de F1.
En effet, Hervé est mort le 20 juin 2017, et Charles a intégré l’équipe Sauber le 2 décembre 2017, avant de rejoindre l’année suivante l’écurie Ferrari et ces beaux camions rouges qui ont si longtemps fait rêver l’autre Hervé.
Mon ami Hervé Leclerc, papa de Charles, le jeune et talentueux pilote de F1
Mon ami Hervé Leclerc, papa de Charles, le jeune et talentueux pilote de F1
Mon ami Hervé Leclerc, papa de Charles, le jeune et talentueux pilote de F1
Partager cet article
Repost0
/ / /

En croquant dans une madeleine qui vient des Deux frères, ma boulangerie préférée de Saint-Tropez, assise devant Alcyon, un vieux gréement qui fête cette année ses 150 ans, je me souviens avec émotion d’une Nioulargue de mon père. Mon père était beau, drôle et généreux. Quand mon frère aîné, Max, à 14 ans, a voulu un voilier, il lui en a acheté un, un Shérif rouge de 6 mètres de long, comme ça, sans réfléchir, juste pour faire plaisir à son fils, au grand dam de ma mère qui aurait préféré qu’avec cet argent, mon père fasse repeindre la cuisine de notre maison. C’est ainsi que la passion de mon père pour la voile est née. Il faut dire qu’il a appris à nager à seulement 25 ans, le jour où ma mère l’a amené à Cap-d’Ail, près de Monaco, et qu’il voyait, pour la première fois de sa vie, la mer.

 

Mon père est né pauvre, très pauvre, enfant, il ne se lavait qu’une fois par semaine dans la cuvette d’eau chaude familiale, et faisait 8 kilomètres à pied, chaque matin, pour se rendre à l’école. Dès qu’il a commencé à gagner de l’argent, il l’a dépensé allégrement et en a fait profiter ses amis. Tous les ans, il louait une goélette ancienne très élégante pour participer à la Nioulargue, une semaine de régates à Saint-Tropez, qui conjuguait parfaitement son amour de la mer et celui de la fête. Son plus grand plaisir était de pouvoir s’amarrer devant chez Sénéquier. « Si, je vous assure, j’amarrais mon voilier juste devant les fauteuils rouges », il disait, en riant, à ses copains quand il rentrait à Besançon. C’était son bonheur que Max, qui travaillait pour cette course, contribuait à lui organiser.

 

Nous sommes donc en octobre 1986, il est minuit, quand un garde-côte entre affolé dans le restaurant où nous finissons de dîner.

 

— Le bateau de votre père a disparu, nous lance-t-il, affolé, il n’est toujours pas rentré au port, on a regardé partout dans la baie, mais rien, il ne répond pas non plus à sa radio, peut-être avez-vous eu de ses nouvelles ?

 

Je ne suis pas inquiète. Je me dis que mon père a dû profiter de la pleine lune pour rester dîner en mer. De son côté, Max fulmine. Il déteste la tendance de mes parents, et la mienne aussi, à l’excentricité, la liberté, l’amusement. Mon père a bien fait de lui acheter un Shérif à 14 ans, il en a fait son métier, il est devenu skipper sur des Maxis, des voiliers de course parmi les beaux du monde. Max aurait pu aussi faire un excellent militaire. Il adore donner des ordres ou obéir aux ordres d’un chef, si une hiérarchie a été établie.

 

— Nous allons reprendre les recherches, continue le garde-côte, voulez-vous venir avec nous ?

— Bien chef ! répond max en enfilant son ciré jaune.

 

Pendant la Nioulargue, le ciré jaune était l’uniforme, même pour ceux qui ne naviguaient pas, mais qui avaient envie de ressembler à ces beaux marins aux cheveux blonds décolorés par le soleil et à la barbe envahie de sel de mer qui avaient envahi le village, les filles d’ailleurs en étaient folles, sauf moi qui embrassait en cachette mon amoureux-chef de la Nioulargue.

 

— Je pars avec vous, dis-je en avalant la tarte tropézienne que me tendait mon amoureux.

— Non, c’est trop dangereux, me dit Max.

— Taratata, c’est mon papa aussi, j’y vais.

 

Une heure plus tard, nous arrivons au large de la plage de Pampelonne quand, soudain, nous entendons la Walkyrie de Wagner retentir dans la nuit. Nous nous dirigeons au son et, eurêka, le bateau de papa est là, au mouillage. Hop, nous montons à l’abordage et, là, mon père complétement saoul tend un verre de whisky de bienvenue au garde-côte étonné tandis que Sosthène, son copain-restaurateur qu’il emmenait partout, lui propose une crêpe Suzette que j’accepte aussitôt. J’adore les crêpes et j’adore Sosthène, un petit bonhomme tout gros tout gentil tout rouge, qui adore nourrir mon père qui peut manger et boire ce qu’il veut sans prendre un gramme. Toute mon enfance, je ne me suis d’ailleurs nourrie que de crêpes et de baguettes beurrées avec du miel ou de la confiture rouge. Pendant que Max crie après mon père qui n’écoute pas, tout occupé à offrir une tartine de cancoillotte, c’est le fromage tout mou très fort de notre région, la Franche-Comté, au garde-côte, Sosthène m’installe dans le carré, ravie que je sois la digne descendante de mon père qui apprécie sa bonne cuisine pleine de beurre, de gras et de sucre.

 

— Ça suffit maintenant, je mets le moteur en marche, on rentre au port, assène Max, furieux de voir le garde-côte en grande discussion avec mon père sur la provenance de son whisky hors d’âge. Mon père était un homme charmant et drôle. Tout le monde l’adorait.

— Ah impossible, s’interpose mon père, on doit attendre Prieur.

— Ah oui, c’est vrai, dis-je en avalant ma troisième crêpe sous les yeux béats de Sosthène qui n’arrête pas de répéter en me pinçant la joue : « tu es une bonne petite, Sylvie, tel père, telle fille ! », il est où Prieur ?

 

Prieur est le masseur-kinésithérapeute de mon père qu’il emmène également chaque fois qu’il fait du bateau.

 

— Il a plongé, il y a une heure, continue mon père en allumant une cigarette, une Disque bleu sans filtre, il en fumait tellement qu’il avait la dernière phalange de l’index tout marron. Son rêve a toujours été d’aller en Corse à la nage. Alors après dîner, il s’est mis tout nu et il a plongé. Depuis on ne l’a plus revu. On ne peut pas le laisser, on partira quand qu’il n’est pas revenu.

— S’il revient, j’ajoute.

 

Le garde-côte, éberlué, me questionne du regard.

 

— Il est aveugle, Prieur, il a sauté sur une bombe lors de son service militaire.

— C’est pour ça qu’on a mis la Walkyrie, explique mon père, pour qu’il se repère au son de la musique. Il fonctionne ainsi au ski. Il descend les pistes noires à fond la caisse, et sa fille le guide devant avec un sifflet.

 

Le skipper, un Polonais qui cuvait son vin sur une banquette, en profite pour se réveiller. Impressionné par l’uniforme et la casquette du garde-côte, il sort de sa cave personnelle une bouteille de vodka.

 

— Puisqu’on a les autorités portuaires avec nous, il faut fêter ça, hein chef, s’exclame-t-il en lui versant un verre.

 

C’est à ce moment-là que je me suis endormie dans la cabine de mon père, loin des effluves d’alcool et de cigarettes et des chants à la gloire de la Marine que le garde-côte et le Polonais n’ont pas tardé à enchaîner.

 

Trois heures plus tard, je suis réveillée par un bruit sourd et tonitruant. Prieur était revenu nu et trempé. Il avait saisi le verre de whisky que lui avait tendu mon père, l’avait bu cul sec puis s’était écroulé au sol, mort de fatigue.

 

C’était ça mon papa.

 

Fin septembre 1994, mon père à 68 ans. Il se prépare pour aller à la Nioulargue, mais sans bateau cette-fois. Il était ruiné. L’usine qui avait fabriqué et commercialisé les toilettes design et écologiques qu’il avait dessinées et créées, pour lesquelles il avait hypothéqué la maison afin de pouvoir déposer un brevet au niveau mondial, ce qui était très coûteux, l’avait escroqué et refusait de payer ses royalties qui étaient sa retraite, en tant qu’architecte, il n’en avait aucune. Soudain, mon père est tombé inerte au sol devant ma mère affolée. Les pompiers sont arrivés. Il avait eu un AVC. Après trois semaines, inconscient, à l’hôpital, il se réveille, mais ne peut plus parler, il est paralysé de tout le côté droit. Il restera ainsi, sur sa chaise roulante, sans dire un mot, mais avec le regard toujours vif, pendant deux ans. Jusqu’au 4 octobre 1996, exactement où il est mort pendant la nuit.

 

À Saint-Tropez, il n’y a plus de Nioulargue depuis l’année précédente, suite à un accident mortel survenu entre Mariette, une goélette aurique de 42 mètres et Taos Brett, un 6 Mètres JI, causant le décès d’un des coéquipiers. Le lendemain, à midi, Max demande à tous les bateaux présents dans le port de faire sonner leurs sirènes pendant cinq minutes afin de rendre un dernier hommage au marin Pierre Bourgeois, mon papa.

Sylvie

Pierre Bourgeois - 1926 - 1996

L'architecte Pierre Bourgeois à Besançon avec sa fille Sylvie

L'architecte Pierre Bourgeois à Besançon avec sa fille Sylvie

L'écrivain Sylvie Bourgeois Harel devant Alcyon durant les Voiles de Saint-Tropez - 2021

L'écrivain Sylvie Bourgeois Harel devant Alcyon durant les Voiles de Saint-Tropez - 2021

Sylvie Bourgeois - Août 1984 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois - Août 1984 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois 1986 - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois 1986 - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois 1985

Sylvie Bourgeois 1985

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois à 8 ans - à Besançon par Pierre Bourgeois architecte

Sylvie Bourgeois à 8 ans - à Besançon par Pierre Bourgeois architecte

par Pierre Bourgeois - Beaux-Arts de Paris 1948

par Pierre Bourgeois - Beaux-Arts de Paris 1948

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 12 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 12 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 5 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 5 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 33 ans, dessinée de la main gauche, suite à un AVC, Pierre Bourgeois est paralysé de tout le côté droit et ne peut plus parler depuis deux ans. Pierre Bourgeois meurt une semaine après ce portrait.

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 33 ans, dessinée de la main gauche, suite à un AVC, Pierre Bourgeois est paralysé de tout le côté droit et ne peut plus parler depuis deux ans. Pierre Bourgeois meurt une semaine après ce portrait.

Pierre Bourgeois - 1929 1996 - Architecte Besançon - Les poules

Pierre Bourgeois - 1929 1996 - Architecte Besançon - Les poules

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Les daurades

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Les daurades

Sylvie Bourgeois - Pierre Bourgeois 1926 - 1996

Sylvie Bourgeois - Pierre Bourgeois 1926 - 1996

EN ATTENDANT QUE LES BEAUX JOURS REVIENNENT

Roman de Sylvie Bourgeois

sous le nom de Cécile Harel

paru aux Éditions Les Escales - Pocket - PIPER (Allemagne) - ADORA

... L'année de ma terminale, je suis tombée malade. Je n’avais peut-être que ça à faire pour tenter de changer de voie. J’ai été hospitalisée, opérée, et envoyée en maison de repos. Quand je suis revenue à Barnezon, mes parents m’ont emmenée manger une truite dans un restaurant au bord d’une rivière.

- Papa, pourquoi tu ne peins plus ? ai-je demandé à mon père.

Je venais de découvrir au grenier d’anciennes toiles qu’il avait peintes pendant ses études aux beaux-Arts. Elles étaient là, abandonnées, depuis des années. Émue par son talent et l’émotion de son coup de crayon, je les ai vernies, encadrées et exposées partout dans ma chambre.

- Cela me provoque des maux de tête, je suis trop vieux pour souffrir.

- Tu bois tout le temps, ça devrait t’aider à supporter.

- Dis donc Marie, tu veux être polie avec ton père ?

- Je voudrais que tu arrêtes de travailler.

- Tu crois que c’est facile ?

- Enferme-toi au grenier et ne pense à rien d’autre qu’à peindre.

- Mais je dois gagner ma vie. Cela coûte cher, quatre enfants.

- Eh bien, arrête de tout payer à tes idiots de fils.

- Parlons plutôt de ton bac. Ta mère t’a trouvé une école d’été pour que tu puisses le présenter en septembre.

- Je m’en fous de mon bac, je veux travailler.

- Et tu vas faire quoi sans diplôme ?

- Je serai ta secrétaire.

- Je ne veux pas de toi comme secrétaire.

- Alors remets-toi à peindre et je vendrai tes tableaux.

- Tu crois que nous avons gâché notre vie en ayant fait tous ces enfants ? a soudain demandé ma mère.

- Tu es folle, pourquoi dis-tu cela ? a rétorqué mon père.

- Si je n’étais pas tombée enceinte de Virgil, tu n’aurais jamais arrêté de peindre. Aujourd’hui, tu serais reconnu, j’en suis sûre, je n’ai jamais douté de ton talent. Tu te souviens quand nous nous sommes rencontrés ? Tu peignais. Je travaillais. Nous étions pauvres, mais qu’est-ce que nous étions heureux. Tu te souviens ?

- Elle a raison maman, ce serait rigolo d’avoir un père artiste.

- Peux-tu demander à ta fille qu’elle se taise.

- Laisse-la s’exprimer, pour une fois que vous vous parlez.

- Elle ne me parle pas, elle m’agresse.

- Je ne t’agresse pas papa, je veux que tu peignes. De toute façon, c’est nul de faire des gosses quand on a du talent. Il faut laisser ça aux gens qui n’ont rien d’autre pour remplir leur vie. Tu as 53 ans, mais si c’est pour te voir gâcher tes prochaines années en te saoulant tous les soirs, eh bien, ça sera sans moi. Je pars travailler.

- Si tu préfères gagner ta vie alors que je me démène pour pouvoir te payer des études afin que tu mettes du savoir dans ta petite cervelle vide de bécasse qui ne pense qu’à s’acheter des santiags à étoiles dorées et des minijupes, je t’émancipe.

Le lendemain, mon père ne se souvenait plus de notre dispute, mais, j’étais déjà partie avec la voiture de ma mère à Sainte-Estelle où j’ai trouvé un job de serveuse sur une plage. Ferdinand venait d’arrêter la faculté sous prétexte que c’était un repaire de pourris qui ne lui offrirait aucun débouché, et m’avait accompagnée, avec le dessein de photographier les poulpes, ses anciens complices. Ce fut surtout moi, cet été-là, qui lui servis de modèle.

Je comprends seulement aujourd’hui à quel point j’ai été injuste avec mon père et combien j’ai été idiote de refuser ce qu’il m’offrait. Non seulement il a été le premier supporter de ses enfants et ne s’est jamais opposé à aucun de nos désirs, mais il a fait son possible pour nous donner les moyens de nos ambitions. Sauf qu’à cette époque, j’avais besoin du conflit pour exister. D’aller au choc. Comme avec mon petit copain. Il était venu me retrouver à Sainte-Estelle. Cela m’avait énervée.

- Je vais te présenter des filles.

- Non, je suis venu pour te voir.

- À ton âge, on doit sortir avec plein de nanas.

- Mais c’est toi que j’aime.

- Oui, mais moi je n’ai pas le temps, je dois faire autre chose de ma vie.

- Tu te souviens qu’en septembre, on part en Egypte ?

- Sans moi.

- Tu as rencontré quelqu’un ?

- Oh tu sais, les garçons, ça ne m’intéresse pas, je préfère trouver ma voie.

- Tu veux faire quoi ?

- Les Beaux-Arts.

- Et ça t’empêche d’être avec moi ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- J’ai besoin d’être triste.

Il est reparti le lendemain. Malheureux. Jurant de ne plus jamais tomber amoureux.

*

Ma colère primait sur mes intérêts. Je gâchais tout. Encore aujourd’hui, avec mes phrases assassines, comme les appelait ma mère, je suis capable de faire exploser une relation de dix ans en dix secondes. Mon mari dit que je suis un marteau-piqueur. J’aurais pu me calmer, rester à Barnezon, réussir mon bac, profiter du confort de la maison, m’épanouir grâce à l’amour de mes parents, aller à Paris, prendre des cours de théâtre, présenter le concours du Conservatoire. Mes parents auraient été ravis de me louer un studio. Je me serais fait des amis de mon âge. Au lieu de cela, je me suis épuisée à gagner ma vie, à trouver des endroits où dormir, à éloigner les hommes qui voyaient en moi une proie facile. J’étais dans le court terme. Je me projetais à un mois. Jamais plus.

Pierre Bourgeois - 1926 1996 - Architecte Besançon - Sylvie Bourgeois et Nathalie Miserez à 30 ans

Pierre Bourgeois - 1926 1996 - Architecte Besançon - Sylvie Bourgeois et Nathalie Miserez à 30 ans

Pierre Bourgeois 1926/1996 - Architecte Besançon - Bouilloire rue des Lavaux. Pontarlier

Pierre Bourgeois 1926/1996 - Architecte Besançon - Bouilloire rue des Lavaux. Pontarlier

Pierre Bourgeois 1926-1996. 1/2 (demande en mariage... )

Pierre Bourgeois 1926-1996. 1/2 (demande en mariage... )

Pierre Bourgeois 1926 - 1996 . 2/2 (demande en mariage... )

Pierre Bourgeois 1926 - 1996 . 2/2 (demande en mariage... )

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois -Saint-Tropez - Var-Matin - Juillet 2016

Sylvie Bourgeois -Saint-Tropez - Var-Matin - Juillet 2016

extrait page 100 :

... — Mais Raphaël, continue Gaspard, notre petit dernier, est né avec une malformation cardiaque. Il a fallu l’opérer. Il est resté plusieurs semaines entre la vie et la mort. C’était l’horreur. Valérie passait son temps à l’hôpital. Quand notre enfant a enfin pu rentrer à la maison, Valérie, au lieu d’être contente d’avoir son bébé sauvé, n’arrêtait pas de râler après les placards de la cuisine que je n’avais pas encore fixés au mur. Je n’avais jamais le temps. Posés à même le sol, ils étaient à la hauteur de notre aîné dont le grand jeu était de prendre les provisions et de tout faire tomber. Ça l’amusait beaucoup. Valérie, pas du tout. Elle se mettait à hurler que j’étais nul, que je la baisais mal, que j’avais gâché ses plus belles années. Je ne comprenais pas ses reproches. Puis un jour, j’ai compris. Le problème ne venait pas de mes placards, mais du chirurgien qui avait pris soin de Raphaël. Valérie, que j’avais admirée dans son rôle de mère exemplaire, paniquée à l’idée de perdre notre bébé malade, passait en fait ses journées, non pas auprès de notre enfant mourant, mais dans les bras de ce médecin. En larmes ‒ pourquoi faut-il toujours que les femmes pleurent quand elles nous font du mal ? ‒, elle m’a avoué vouloir vivre avec lui. Ils avaient, paraît-il, les mêmes visions de construction de leur avenir. Le mien fut démoli dans la seconde. Boum !

Gaspard mime avec ses doigts la détente d’un coup de pistolet sur sa tempe. Devant la violence du geste, Sophie sursaute et fait un bond en arrière.

— Lors du divorce, poursuit Gaspard, ma femme a tout obtenu, la garde des enfants, de la maison et une pension conséquente calculée sur mes anciens revenus. Je me suis retrouvé criblé de dettes, à vivre dans un studio pourri. Le pire, c’est que je ne supportais pas l’idée que mes fils soient élevés par ce médecin qui n’avait eu aucune éthique en se faisant passer pour un réparateur de bébé afin de séduire Valérie. J’ai pété les plombs. Je me suis mis à picoler. Les placards de mon studio me rappelaient mon aîné. Je les ai détruits à la hache. Je les ai détruits en hurlant. En pleurant. À force de pleurer, toutes mes bouteilles se sont vidées. Quand je n’en pouvais plus, je prenais ma voiture et je roulais pour m’éloigner de ma douleur. Les corniches n’avaient aucun secret pour moi. Le ravin n’était jamais loin. Il m’aurait suffi de ne plus tourner le volant, mais il me fallait rester vivant pour mes enfants. Le petit dernier n’arrivait à s’endormir que posé sur ma poitrine, le rythme lent de mon cœur le rassurait, le pauvre chéri avec sa cicatrice qui le marquerait à vie. Qu’est-ce que j’ai pu rouler ! Je roulais pour aller ailleurs. Pour aller là où je n’étais pas. Je roulais partout et aussi dans ma tête. Surtout dans ma tête. C’était là où je roulais le plus vite. Des images cauchemardesques défilaient devant mes yeux, des cafards par milliers, des araignées gigantesques, des siamoises à la poitrine exubérante. Un jour, j’ai même vu un dauphin déguisé en chirurgien qui faisait de la trottinette. Plus je roulais, plus je le voyais. Pour ne plus le voir, j’ai arrêté de rouler et donc de créer. À partir de là, plus aucune idée ne sortait de mes mains et mes crayons tombaient de ma tête. Valérie a fini par me faire interner dans une clinique psychiatrique. Quand j’ai réalisé que la fenêtre de ma chambre donnait sur l’hôpital où elle avait sucé ce salaud de docteur chargé de réparer mon bébé malade du cœur, ça m’a rendu encore plus dingue. On m’a gardé enfermé pendant deux mois. Pour me soigner de la solitude dans laquelle ma femme m’avait abandonné, j’ai couché avec quelques filles paumées.

Impressionnée de la facilité avec laquelle Gaspard livre son intimité, Sophie toussote. Elle ne s’attendait pas à avoir ce genre de conversations douloureuses à Saint-Tropez. Au royaume de la futilité et des célébrités, elle se demande comment elle s’est débrouillée pour tomber sur la seule personne qui va aussi mal qu’elle, si ce n’est plus mal.

— Ces sirènes maniacodépressives m’ont redonné confiance, reprend Gaspard. Troublée par leur délicieuse asthénie, ma virilité de dauphin-architecte a retrouvé de sa superbe. La nuit, je sautais de chambre en chambre. L’une de ces déesses de la frustration avait raconté aux médecins que mon sexe était une épée magique qui avait réussi à vaincre sa mélancolie, une autre qu’il était la meilleure piqûre d’antidépresseurs qui ne l’ait jamais pénétrée. En fait, leurs psychotropes agissaient sur leurs hormones et stimulaient leur libido. Ça baise beaucoup en HP.

— Ah bon ? s’étonne Sophie avec une petite voix éraillée.

J’ai bien fait de refuser le séjour en maison de repos que m’avait proposé l’hôpital, se dit-elle pendant que Gaspard lui explique qu’après son séjour épicurien dans cette formidable clinique sexuelle, il était retombé amoureux de l’alcool, alors qu’il n’y avait plus droit.

— Je te la fais courte. Quand je suis sorti, je n’en menais pas large. Je n’avais plus d’argent. Quand tu es faible, les charognards viennent te bouffer la laine sur le dos. Des clients ont commencé à ne pas payer mes honoraires comme s’il y avait écrit sur mon front Couillon qui travaille gratuitement pour le plaisir de créer de la beauté. Ce qui n’est pas totalement faux, avoir des idées suffit à me rendre heureux. Les pénalités de retard des impôts, de l’Urssaf, se sont accumulées. J’ai été entraîné dans un engrenage administratif impossible à stopper. Je devais du fric partout. Les huissiers ont fini par débarquer chez moi. Je leur ai dit que j’étais une tortue Hermann, une espèce protégée du massif des Maures, et qu’ils n’arriveraient jamais à m’expulser de ma carapace qui me servait de bouclier pour me protéger de mon salopard de banquier qui avait coupé ma carte bleue. Ça ne les a pas fait rire. Ils ont volé mon scooter. Mais pas ma voiture. Je l’avais bien cachée. N’empêche, ils ont réussi à me mettre à la rue.

— Et tu as fait quoi ? demande Sophie interloquée par cette avalanche de confessions désolantes.

— Calou, continue Gaspard, a proposé de m’héberger dans sa maison près de Rennes, mais je ne voulais pas d’un chez-moi chez lui. Je préférais dormir dans des petits hôtels quand j’avais trois sous. Sinon, c’était dans ma voiture. Mon essence préférée était la vodka. Comme les Vikings. Je commençais mes journées par un grand verre, puis j’allais m’entraîner au tir à l’arc pour pouvoir un jour décocher une flèche empoisonnée dans le cœur du docteur qui avait brisé le mien. Il vaut mieux d’ailleurs que ce vaurien ne croise jamais la route du Viking que je suis devenu. Je ne vais pas rester éternellement le gentil architecte qui se fait tout piquer.

Gaspard se relève sur son siège et se met à chanter à tue-tête :

         Les coups ah quand ils vous arrivent

         Oh oui, oui, ça fait mal

— J’ai aussi un nunchaku, ajoute-t-il, l’air menaçant.

Sous le choc de la vague de désespoir de Gaspard, Sophie reste muette. Elle aimerait avoir la trousse à outils adéquate pour lui ouvrir le cerveau et percevoir qui il est réellement. Et pourquoi pas, le réparer aussi un peu au passage !

— Et pour clore le tableau, un jour est arrivé où je ne pouvais plus payer mes assurances professionnelles. Il faut savoir qu’en tant qu’architecte, je suis responsable de tous les corps de métier que je fais bosser. Si un plombier rate son évier ou un carreleur son sol, c’est moi qui raque. Sans assurance, je ne pouvais plus travailler. Mon banquier qui trouvait que j’étais déjà trop à découvert a refusé de m’accorder un crédit supplémentaire. Je me noyais et au lieu de me tendre la main pour que je me remette à niveau afin de m’acquitter de mes dettes, ce salopard a appuyé sur ma tête pour me faire couler. N’étant pas à jour de mes cotisations, j’ai été rayé de l’Ordre des architectes. Je n’avais plus le droit d’exercer mon métier. Ce qui est un comble, ajoute-t-il en tapotant affectueusement la cuisse de Sophie, car l’Ordre des decins n’a jamais daigné répondre à ma plainte concernant un chirurgien voleur de femmes et d’enfants, les miens en l’occurrence. Allez, fous les gaz, Sophie ! Je vais te guider jusqu’à chez moi.

Interloquée, elle règle les rétroviseurs et son siège qu’elle avance au maximum.

— Ah, oui, j’ai aussi oublié de te dire que je suis interdit bancaire. Heureusement, un client me paye au noir sinon je serais mort. La France assiste les escrocs, pas les honnêtes gens. Si j’avais monté une société, j’aurais pu déposer tranquillou le bilan, me mettre au chômage, planter mes fournisseurs et me faire bronzer les fesses avec mes indemnités. Mais en profession libérale, je n’ai aucune protection sociale et je suis responsable jusqu’au dernier sou. Et si je meurs demain, mes gosses hériteront de mes créances. Tu te rends compte, je n’ai même pas de quoi payer l’opération de mon chien qui a un cancer. Et si je ne l’opère pas, il meurt. Et mon saligaud de banquier ne veut pas m’avancer les 1 500 euros dont j’ai besoin. Je t’assure, c’est une sale race, les banquiers, toujours à vous épier. Avec le mien, c’est bien simple, il m’est impossible de travailler. Il passe son temps à me harceler, à se renseigner sur mes futures rentrées. Comme si je le savais ! Je suis architecte, merde, pas comptable. Qu’on me donne des maisons à construire, pas des chiffres à additionner ! Quand j’ai choisi ce métier, j’avais l’ambition d’ériger des musées, de bâtir des tours, de dresser des gratte-ciel, pas de passer mes journées à négocier avec un abruti pour obtenir un crédit. Je suis un raté, Sophie. Voilà, ma petite tourterelle, si toi ou ta copine qui cherche désespérément un mec, vous voulez vous taper un looser, c’est le moment, sourit-il étrangement.

— Comment sais-tu que Géraldine cherche un mec ?

— Ça se sent à dix mille kilomètres qu’elle est seule. C’est désolant d’ailleurs toutes ces femmes célibataires. Si ça ne tenait qu’à moi, je les consolerais toutes, mais elles ne veulent pas d’un paumé. Les filles d’aujourd’hui veulent des vainqueurs. C’est là où elles se trompent. Parce que les vainqueurs, ils n’ont ni l’envie, ni le temps de s’occuper d’elles, puisque ce qui les motive, c’est de gagner !

— C’est ce que je me tue à expliquer à mes copines qui veulent des mecs dont elles puissent admirer la réussite professionnelle, ajoute Sophie, étonnée de la perspicacité de Gaspard. Moi ce qui m’épaterait chez un homme, ce serait sa capacité à m’aimer quoi que je fasse, même quand je suis bête ou que je pue de la bouche ou que je fais des prouts qui chlinguent. Voilà, je veux pouvoir rire avec lui de mes défauts et qu’il soit fier que je sois la seule à lui donner autant de plaisir au lit. C’est ce qui me ferait l’aimer encore plus.

Sophie tourne la tête pour reculer et découvre à l’arrière, cachée sous le brancard, une minuscule machine à laver le linge.

— C’est un problème les habits, dit Gaspard. Comme mon souci est d’être autonome, j’ai toujours une culotte propre dans ma mallette d’architecte. Les nanas apprécient que je sois soigné. Je te promets, le mec qui a un slip de rechange avec lui, il marque des points. J’ai réussi à bricoler un truc pour brancher l’arrivée d’eau de ma machine aux canalisations des maisons des femmes qui m’ont accepté dans leur lit.

— Tu as eu beaucoup de fiancées ?

— Il ne faut pas poser ce genre de questions, ma colombe, elles vont te faire du mal. Sache juste que c’est grâce à toutes ces filles que je suis encore en vie. Quand tu crois que tu n’as plus rien, eh bien, il te reste de bien faire l’amour. C’est le seul luxe des pauvres. Les couples friqués explosent quand ils ne baisent plus ensemble, c’est bien connu. Ma femme a arrêté de baiser quand je n’ai plus eu d’argent. Ce n’était peut-être qu’une grosse pute. Va savoir ?

— Va savoir, répète Sophie, pensive.

— Une grosse pute que j’aime toujours.

...

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles et articles sur mes coups de cœur
  • Contact

Profil

  • Sylvie Bourgeois Harel
  • écrivain, scénariste, novelliste
  • écrivain, scénariste, novelliste

Texte Libre

Recherche

Archives

Pages

Liens