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J’ai 10 ans. C’est les vacances. Nous arrivons à Cap-d’Ail, le paradis de ma maman, près de Monaco, et, là, catastrophe, notre jolie petite plage du Golfe où l’on descend, en cinq minutes à pieds nus, depuis notre maison, en maillot de bain, avec seulement une serviette jetée sur les épaules, a été bétonnée et grillagée par Alliata, qui a également fait recouvrir une partie du chemin du bord de mer, dorénavant, nous sommes obligés de marcher sous un tunnel piétonnier sombre et sans lumière, une horreur. Elle a aussi fait construire un escalier dans le rocher de lave qui surplombe notre plage pour pouvoir descendre directement de sa villa à notre crique de galets adorée, ainsi qu’une digue dans la mer afin que ses invités puissent accoster en bateau à moteur, genre, ils ne connaissent pas la voile.

 

Notre plage du Golfe est une institution. Ma maman en est la reine parce qu’elle a le plus beau et le plus rigolo des maris. Certes qui n’aime pas se baigner. Qui n’aime pas se faire bronzer. Qui n’aime pas la chaleur. Mais c’est un mari que tout le monde lui envie d’autant que, chaque été, il offre aux enfants, dès que ceux-ci savent aller tout seul à la brasse jusqu’au rocher plat, un magnifique dessin en guise de brevet de natation. Question natation, il est le contraire de ma mère qui adore nager et parfois juste flotter, elle peut faire la planche pendant des heures pour se régénérer des frustrations de devoir vivre à Besançon où elle répète en permanence que Besançon, c’est du provisoire.

 

Tous les jours, Alliata, qui se dit princesse mexicaine maîtresse du préfet qui lui a donné les autorisations illégales de construire sur le littoral et de s’octroyer une plage privée, cherche à nous faire déguerpir, mais nous résistons, les parents brandissent des textes que le bord de mer appartient à tout le monde, en effet, il est hors de question que ma mère, reine du Golfe, se fasse dicter la loi par une princesse de mes fesses, c’est les grands qui l’appellent ainsi, d’autant que nous habitons, Alliata également, dans l’avenue du Docteur Onimus, mon arrière-grand-père maternel, un médecin-savant-chercheur qui aurait inventé les rayons X, mais qui s’est fait voler le brevet par son assistant allemand qui l’a déposé avant lui. Alors, Alliata aura beau faire, pendant cent ans, la danse du ventre devant son préfet, jamais elle n’habitera dans son avenue de la princesse de mes fesses, jamais, comme elle n’aura jamais la visite de la princesse Grâce de Monaco.

 

Maintenant que les garçons ont réussi à découper le grillage avec des pinces, qu’Alliata fait réparer tous les soirs en mettant des fils de fer barbelés et aussi une porte fermée à clef, histoire de faire princesse en prison derrière ses barreaux, et que tous les matins, les garçons retirent et ouvrent avec leur attirail de bricoleur spécialisé en princesse mexicaine destructrice de la plus belle crique du monde, la dalle en béton est finalement bien pratique lorsque nous faisons des pique-niques. Même mon père tout blanc commence à prendre plaisir à nous accompagner à la plage où il peut enfin s’asseoir sans se faire mal aux pieds. Et la digue pour apprendre à plonger.

 

Une résistance est organisée dans le quartier pour que notre plage soit occupée toute la journée par les habitués afin que l’ennemie Alliata ne puisse pas l’investir. Et quand un de ses invités se fait déposer en bateau pour aller déjeuner, les garçons l’accueillent sous une horde de houhouhous et de youyous tunisiens qui l’accompagnent de la digue en haut des escaliers où un gardien apeuré le fait vite entrer.

 

L’organisation de cette résistance revient à Madame Cottenot qui arrivent avec ses deux enfants, Charles-Édouard et Catherine, à 9 heures du matin. Elle attend ma mère jusqu’à midi où elle doit rentrer car le docteur Cottenot veut déjeuner tôt. Ils sont tous les deux docteurs, mais il n’y a que lui que l’on appelle le docteur Cottenot, elle, c’est seulement madame Cottenot qui fait la concurrence avec madame Tyrolle question bonnets de bain surmonté de fleurs en plastique. Madame Cottenot porte des grands maillots deux-pièces, fleuris également, qui lui montent jusqu’au milieu du ventre, avec des poils qui dépassent entre les jambes qui font rire les garçons. Elle passe son temps, pliée en deux, les pieds dans l’eau, en équilibre sur les galets, à manger tout cru un nombre invraisemblable d’arapèdes, ce sont de gentils et jolis coquillages plats qui adorent se prélasser sur les rochers entre ciel et mer qu’elles terrifient avec son couteau pointu et sa voix de crécelle.

 

Ma mère, reine de la mer, ne descend jamais seule à la plage. Elle a sa cour, en l’occurrence ses sœurs. Il faut savoir que Cap-d’Ail, le paradis de ma mère, est une propriété familiale divisée en quatre parties que ma mère et mes tantes ont hérité, il y a longtemps, de ma grand-mère, qui était une grand-mère enfant dans le sens où elle riait tout le temps, qui est morte il y a deux ans. Je n’ai pas connu mon grand-père, le fils du savant, qui est décédé à la fin de la guerre quand ma maman avait 17 ans. La villa principale dans laquelle ma maman est née, est séparée en deux, d’un côté, ma mère et de l’autre, Noémie, sa sœur aînée, que tout le monde appelle Nono. Ma mère, c’est Lélé, ma grand-mère c’était Titi. Moi, c’est Baba. Allez savoir pourquoi mes trois frères aînés m’appellent ainsi. Peut-être parce que mon père était à Moscou lorsque je suis née. Baba est le diminutif de Baba Yaga qui veut dire sorcière en russe. Il est vrai que je prédis souvent ce qu’il va arriver, mais personne ne m’écoute.

 

Quand ma grand-mère Titi est morte, mon père a fait bâtir un mur entre les deux terrasses afin d’avoir un peu d’intimité. Nono, vexée d’être ainsi séparée, n’a pas parlé à ma mère de tout l’été, alors que ma mère avait exigé de mon père qu’il y ait des fleurs de chaque côté et une porte de saloon qui ne ferme pas vraiment, afin que, dès le lever du soleil, elle puisse se faire dicter sa façon de vivre par sa sœur aînée qui revendique son droit d’aînesse, à tout savoir sur tout, et surtout sur nous. L’histoire d’Alliata les a réconciliées, comme quoi, il suffit parfois d’un drame pour s’apprécier de nouveau. À droite, Mireille, qui aurait voulu être la plus belle alors qu’incontestablement, c’est ma maman qui est la plus jolie des filles Onimus, avec son visage fin et délicat que Paul Belmondo, le papa de l’acteur, a sculpté en ange dans la cathédrale d’Amiens, a construit une petite maison en ciment surmonté d’un balcon en fer forgé qui désole mon père architecte de sublimes maisons modernes dans lesquelles la nature entre chez les habitants, ce n’est pas une histoire d’argent, se désole-t-il chaque fois qu’il voit ce bloc de ciment, même avec peu de sous, j’aurais pu lui dessiner une villa dedans-dehors qui se serait fondue dans les oliviers et les bougainvilliers. Plus haut, Monique, la plus jeune sœur, a bâti avec Jo, son mari commerçant tunisien, une villa pas belle comme celle de Mireille, avec aussi un balcon en fer forgé, mais plus grande car ils ont plus d’argent.

 

Nono est également fâchée avec Monique depuis que celle-ci a mis un poteau pour faire passer sa ligne téléphonique juste dans l’axe de la vue où Nono, tous les soirs, admire le coucher de soleil sur Saint-Jean-Cap-Ferrat. Nono aurait voulu que Monique fasse passer sa ligne de téléphone dans le sol comme le font les gens qui aiment admirer la beauté. Le grillage et le béton d’Alliata n’ont pas réussi à les réconcilier. Ça ne m’étonnerait pas que Monique rêve en cachette d’être invitée avec son mari commerçant tunisien aux soirées de la princesse mexicaine maîtresse de préfet.

 

Cap-d’Ail, c’est donc quatre foyers et quatre raisons pour Nono de se disputer à cause de l’allée commune où chaque famille n’a le droit de garer qu’une voiture. Avec son mari qui trouve très drôle de me tordre la joue ou de me mordre l’oreille quand je suis obligée de lui dire bonne nuit - merci papa d’avoir construit un mur entre mes joues et ce vieux monsieur aux cheveux blancs que tout le monde trouve intelligent car il étudie l’histoire des juifs au XIIème siècle, personnellement, je ne trouve pas très intelligent de me tordre la joue ou de me mordre l’oreille -, Nono a décidé que l’allée commune serait son terrain de prédilection pour fomenter ses remontrances de sœur aînée. Heureusement, ma maman, avec son visage d’ange de cathédrale, arrive à pacifier les invités dont, depuis l’avancée de sa terrasse où mon père n’a pas eu la possibilité de bâtir un mur, Nono surveille les allées et venues de chacun, en fumant. C’est sa grande occupation de l’été, d’autant que mes parents sont des parents joyeux qui reçoivent beaucoup et tout le temps, ça rit, ça boit, ça danse, et ça se gare n’importe comment, de quoi occuper Nono qui, n’empêche, est bien contente quand mon papa ou l’un de mes frères aînés gare la voiture de son mari qui ne sait pas faire une manœuvre sans pester, ni cogner sa carrosserie contre le palmier sous lequel sa place est attribuée, il fait crisser ses pneus et jure en autrichien avec son accent allemand. Monique a résolu le problème en garant sa voiture pile sous le poteau électrique qui gâche la vue de Nono, elle a dû se dire que quitte à gâcher la vue, autant la gâcher complètement, et puisqu’elles sont fâchées autant qu’elles soient fâchées à vie.

 

C’est la guerre partout, mais surtout dans ma tête, pas à cause de mon papa qui ne sait pas, mais depuis qu’un grand, dont j’ai interdiction de dire le nom, m’a fait promettre de ne jamais dévoiler ce secret qui encombre mon cerveau, j’en veux à tous ceux que je croise d’avoir été détruite. Alors ce n’est pas Alliata, avec son grillage, son béton, ses fils de fer barbelés et ses portes fermées à clé qui va m’impressionner, moi, dorénavant, c’est mon cœur qui est fermé avec plein de colère et de peur et de douleur que je dois taire et qui transforment mes mots en ouragans qui font mal à plein de gens, à commencer par ma maman que j’aime et qui pleure souvent de ne pas reconnaître la gentille petite fille si douce que j’étais auparavant, alors je l’embrasse et lui demande pardon.

 

Aujourd’hui, c’est décidé, j’ai une idée. À l’heure du déjeuner, quand ma maman remonte de la plage, je lui dis, oui, oui, je fais un dernier bain et j’arrive. Quand elle est loin, je demande à mes cousines de mon âge de rentrer avec moi, on va bien se marrer, je leur promets. Nous prenons un chemin qui permet d’observer ce qu’il se passe chez l’ennemie, côté bonne idée, je ne me suis pas trompée, une réception est donnée autour de la piscine d’Alliata, des robes décolletées, des grosses voitures, des préfets, mais pas le prince et la princesse de Monaco qui préfèrent Gary Grant et leur bal de la Rose, à une fausse princesse mexicaine.

 

Je gonfle mes poumons de toute ma peur et ma haine de mon innocence fracassée, et en vomissant ma douleur, je hurle : princesse de mes fesses, mes cousines me reprennent en chœur, je me sens forte, c’est rassurant et enthousiasmant de pouvoir aider mes parents qui n’arrivent pas à avoir gain de cause malgré la plainte et le procès qu’ils ont intenté avec tout le quartier pour retrouver la beauté de notre plage ensevelie sous les tonnes de béton.

 

Soudain la camionnette bleue des gendarmes arrive. Nous sommes sauvés, je crie joyeusement, nous avons gagné, le préfet a enfin compris que sa maîtresse l’a accueilli dans son lit juste pour qu’il lui signe les papiers hors-la-loi, ils vont jeter Alliata et ses fils de fer barbelés en prison pour la punir d’avoir détruit la plus belle crique du monde. Par la même occasion, ils y mettront aussi celui dont je dois taire le nom.

 

Patatras, je ne comprends rien au monde, un gendarme me prend par l’épaule et me pousse dans la camionnette tandis que son collègue saisit mes cousines, en me grondant que ce n’est pas possible d’être aussi mal élevée. Taratata, je lui réponds, venez, je vais vous montrer ma plage défigurée qui a besoin d’être réparée et consolée, je ne peux plus me baigner quand il y a des vagues à cause du danger d’être projetée contre les barbelés alors qu’auparavant c’était tellement marrant de jouer dans les rouleaux comme me l’a appris ma maman qui est une sirène-dauphin. Sa seule réponse est de me demander où nous habitons car il va nous ramener chez nos parents et exiger une punition. Le gendarme ne s'adresse qu'à moi, il a compris que j’ai une âme de chef de bande, mes cousines sont gentilles, mais elles n’ont pas connu la violence, ni la douleur. Une punition de quoi, monsieur le gendarme, je le questionne, c’est moi et les habitués du quartier qui avons été abusés. Puis je lui explique avec une certaine fierté due à mon hérédité maternelle que nous habitons dans l’avenue de notre arrière-grand-père qui doit se retourner dans sa tombe que ce cap rempli d’ail, qui était si élégant lorsqu’il est venu y installer sa clinique, soit saccagé. Le gendarme lève les yeux au ciel en disant que c’est pitié que les petites filles Onimus soient devenues des harpies.

 

J’ai beau lui expliquer que je suis malheureuse et qu’il devrait plutôt m’aider à récupérer ma dignité plutôt que de me faire la morale d’autant que je n’ai rien fait de mal comparé aux dégâts de la maîtresse de son patron, les gendarmes nous ramènent, avec nos maillots mouillés qui dégoulinent sur la banquette en bois, chez ma mère étonnée de découvrir notre nouveau moyen de locomotion pour remonter de la plage qui n’est qu’à cinq minutes à pieds nus. Bien que la camionnette bleue ait eu du mal à monter l’allée commune et soit allée se garer tout droit à l’emplacement réservé de la voiture de son mari, pour une fois, Nono n'est pas descendue pas de son bout de terrasse non murée pour venir disputer les gendarmes.

 

De son coté, ma maman a promis aux gendarmes de me gronder, mais dès qu’ils sont partis, elle m’a fait des crêpes pour me remettre de nos émotions, et elle a ri quand je lui ai raconté comment j’avais crié tellement fort princesse de mes fesses.

Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
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Les Mystères de l'écriture

"Je suis contente de vous présenter mon roman Tous les prénoms ont été changés, mon dixième livre. J’ai mis un certain temps à écrire cette histoire d’amour entre Victor et Madeleine. Avec de nombreuses étapes. C’est la première fois que cela m’arrive. D’habitude, lorsque je commence un livre, je ne fais que ça jusqu’à ce que je le finisse. Mais là, non. Je l’ai commencé le mercredi 5 décembre 2018 à 13 heures. Je m’en souviens. Je déjeunais seule au Migon, un des rares restaurants de la plage de Pampelonne, ouvert durant l’hiver. J’apprécie beaucoup cet endroit où l’on peut déjeuner les pieds dans le sable, à deux mètres de la mer. Le propriétaire m’avait installée à une jolie table dehors. Il faisait beau. J’avais commandé des pâtes au pistou. J’étais heureuse et triste. J’ai ouvert mon ordinateur. J’ai toujours mon ordinateur avec moi. J’adore déjeuner ou dîner, seule, au restaurant avec mon ordinateur. Mon premier roman, Lettres à un Monsieur, je l’ai pratiquement écrit au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, autour d’un chocolat chaud. À Ramatuelle, les personnes me connaissent pour être l’écrivain qui déjeune ou dîne seule avec son ordinateur. Ce qui est paradoxal dans cet endroit de vacances où personne ne veut être seul de peur certainement que l’on croie qu’ils n’ont pas d’amis. Moi, c’est le contraire. J’ai de nombreux amis mais l’écriture m’oblige à une certaine solitude. Savoir être seule dans un endroit bondé est délicieux, je créé mentalement un cercle autour de moi qui délimite mon univers spirituel dans lequel aucun être humain ne peut m’atteindre, ni me déranger. Donc je déjeune seule mes pâtes au pistou et soudain les mots arrivent : « Elle savait. Elle savait qu’en entrant au bar du Grand Hôtel, un homme serait là pour la sauver. Qu’elle l’appellerait l’inconnu. » Et j’écris, j’écris, j’écris, je n’arrête plus d’écrire, mes pâtes au pistou refroidissent. Je veux rentrer à Paris. Je veux m’enfermer dans mon bureau. Je ne veux plus parler, plus téléphoner, je veux me concentrer, j’ai besoin de rester seule avec mes personnages, Madeleine, Victor et l’inconnu. Je réserve un billet de train pour le lendemain matin. J’appelle le gardien du château de La Mole où je travaille depuis juillet 2016 pour Patrice de Colmont et où j'habite lorsque je suis dans le Sud, pour le prévenir qu’il doit m’accompagner à l’aube à la gare. Je lève les yeux. La mer est magnifique. Le ciel est sublime. Toute cette beauté m’appelle. Mais je ne la vois déjà plus. Je ne vois plus que mes mots et ma nécessité d’écrire, de rédiger cette histoire d’amour entre mes personnages qui s’aiment et qui souffrent de trop s’aimer, Victor, de jalousie, et Madeleine, d’incompréhension. Un peu plus loin, un ami déjeune avec ses enfants. En partant, j’apprends qu’il a réglé mon addition. C’est élégant. C’est important d’avoir des amis élégants. L’élégance a le pouvoir de cacher la tristesse, le malheur, la peine, le chagrin, la lâcheté aussi.
 
Pendant cinq semaines, je n’ai fait que ça, écrire, écrire, écrire. Puis la lumière du Sud m’a de nouveau attirée. Et j’ai laissé mes mots, je les ai abandonnés, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Je ne les ai retrouvés que le 6 mars 2019 lorsque je suis rentrée précipitamment à Paris mais, cette-fois, pour ne plus les quitter jusqu’à la fin de mon roman. Il n’y a que mon mari qui peut accepter de vivre avec moi, qui peut comprendre que l’écriture happe tout, le temps, les bons moments, les plaisirs, les repas, les amis, les amours, l’écriture happe tout, il n’y a plus que ça qui compte. Personne ne peut accepter de vivre avec un écrivain.
 
Mais je n’étais pas heureuse. Je n’étais pas contente de mon roman. Je n’étais pas satisfaite de la fin. J’avais une colère en moi. Ce n’est pas bon d’écrire sous le coup de la colère. J’avais fait mourir Victor d’un accident de voiture. C’est faible de se débarrasser d’un personnage en le faisant mourir. C’est facile. Alors j’ai laissé mon roman pendant un an et demi. Il me fallait tout ce temps pour nettoyer ma colère et la déception qui polluaient ma pensée. C’est seulement en novembre 2020 que j’ai repris mon roman, j’ai commencé par retirer cent-trente pages inutiles, des pages de colère et de déception, complètement inutiles. Je n’ai laissé que l’amour et la douceur, et l’humour aussi, oui, beaucoup d’humour et beaucoup d’amour, et pendant deux mois je l’ai totalement réécrit.
 
Et maintenant je suis contente de mon roman, c’est certainement mon meilleur livre."


Sylvie Bourgeois
 

Sylvie Bourgeois Harel - Photographe Daniel du Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Photographe Daniel du Club 55

Extrait page 157 :

(...) Madeleine récupéra cinq ânes, deux juments à la retraite et sept chèvres qui sympathisèrent immédiatement avec son petit chat. Elle recréa le même potager qu’à Gorbio avec des poules et des lapins. En souvenir de leur première rencontre, Victor lui offrit un lusitanien blanc, sosie de Baba Yaga. Elle apprit à le dresser afin qu’il sache danser à ses côtés, c’était sa nouvelle passion. Et ne pouvant résister à l’idée d’avoir un chien, un chiot leonberg vint compléter sa bande de copains, les seuls qu’elle avait le droit de fréquenter sans créer de drame, la jalousie s’étant subrepticement installée assez rapidement dans leur couple. Un matin, ils vivaient ensemble depuis seulement cinq mois, Madeleine n’avait pas décroché son téléphone. Victor s’était alors mis en tête qu’elle ne répondait pas car elle était avec un autre homme. Mais qui ? Il était incapable de le nommer ou de le décrire, mais il en était persuadé, Madeleine avait reçu quelqu’un dans leur lit. Ce quelqu’un englobait toutes les blessures de Victor, toutes ses souffrances, toutes ses trahisons. Et là, à cet instant précis, il détenait enfin la preuve qu’il avait raté sa vie. Tous les indices étaient là. Les draps avaient été changés. Et elle n’avait pas répondu au téléphone.

 

— Alors, qu’as-tu à répondre à ça ? Hein, qu’as-tu à dire ? hurla-t-il en rentrant le soir.

— Rien. La femme de ménage a changé les draps sans me demander mon avis, je ne m’y suis pas opposée, j’adore dormir dans des draps tout propres qui viennent d’être repassés. Et je ne t’ai pas répondu car j’étais en ligne avec Emma qui était en larmes, bouleversée par le décès brutal de sa cousine, c’était impossible d’abréger notre conversation. Je suis désolée, mon amour, que tu aies aussi mal vécu par le passé et que ta souffrance cherche à nous détruire en imaginant le pire, viens dans mes bras, laisse nos peaux se dire qu’elles ont besoin l’une de l’autre.

 

Madeleine s’approcha de Victor pour tenter de le calmer, mais il la repoussa violemment, criant qu’elle était une sorcière, qu’elle le manipulait, que les mots qui sortaient de sa bouche étaient du poison. La tête rentrée dans les épaules, le regard en biais vers le sol, méconnaissable, il effectuait de grands gestes avec ses bras comme s’il chassait un fantôme.

 

— Regarde-moi, répéta calmement Madeleine. Regarde-moi dans les yeux. Sors de ta crainte dans laquelle tu te persuades que je t’ai trompé, cette crainte t’obsède et, en même temps, tu la recherches car tu la connais, tu sais la maîtriser, tu sais la maîtriser dans la colère, les cris, la fuite, tandis que l’amour, tu le découvres, tu m’as dit que c’était la première fois de ta vie que tu étais amoureux, tu as peur parce que tu ne te reconnais plus, ton monde de certitudes s’écroule, tu as peur car je monopolise tes pensées. Je ne fais que répéter tes mots. Tu m’as dit que tu pensais à moi toute la journée et que tu hurlais le matin dans ta voiture lorsque tu allais de la maison à ton bureau parce que nous serions séparés quelques heures. Si cela peut te rassurer, c’est la même chose pour moi. Je pense à toi en permanence. Tu as raison de me traiter de sorcière. Oui, je t’ai ensorcelé. Je t’ai ensorcelé d’amour. L’amour, c’est avoir peur de perdre l’autre, tu as peur car tu es devenu dépendant de mon regard et tu crains qu’il ne soit plus dirigé sur toi.

Madeleine réussit à lui saisir un bras.

— Réfléchis mon amour, pourquoi te tromperais-je ? Tu penses que tu n’es pas à la hauteur pour me garder ? Que j’ai besoin d’un autre homme ? Écris notre histoire, tu verras, il n’y a de place pour personne. Tu me fais l’amour trois fois par nuit, tu me téléphones dès que tu as cinq minutes, j’ai quitté Menton et la lumière du Sud pour venir vivre avec toi à Châteaugay où je ne connais personne. Après la mort de mon mari, tu as mis six ans pour me reconquérir. Six ans ! Si je t’ai dit non à toi qui es mon premier amour, comment peux-tu imaginer que je vais dire oui en trois minutes à un inconnu ? Et tu sais très bien que depuis le décès de Paul, j’ai toujours refusé d’avoir un homme dans mon lit.

 

À l’évocation du prénom de Paul, Victor sursauta.

 

— En plus, je ne suis pas une femme d’aventures, continua Madeleine, je n’en ai jamais eues, je n’aime que les hommes fous de moi et il n’y en a pas tant que ça. Et tu sais que j’aime faire l’amour avec toi, c’est mon bien le plus précieux, je ne vais pas le gâcher.

 

À bout d’arguments pour rassurer Victor, Madeleine ajouta :

 

— Et tu sais aussi combien c’est compliqué pour moi d’avoir du plaisir. Tu te souviens le nombre de nuits que tu as passé à caresser mon sexe en me demandant de me détendre, détends-toi, détends-toi, tu répétais inlassablement. Pourtant, j’étais confiante avec toi, mais je n’y arrivais pas. Alors comment peux-tu imaginer que je vais confier la gestion de ma jouissance à n’importe qui ?

 

Victor renifla aussi bruyamment qu’un enfant puni.

 

— Reviens dans le concret, Victor, continua Madeleine d’une voix douce et autoritaire pour le sortir de sa léthargie dans laquelle il semblait emprisonné. Dis-moi ce que tu ressens. Respire. Prends le temps de respirer. Regarde-moi dans les yeux. Ils sont ta nouvelle maison. Ton repère. Ton univers. Voilà, mon amour ! Essaye de décrire les sensations qui t’envahissent. Tu te sens abandonné ? Menacé ? Asphyxié ? Tu as une boule dans le ventre ? Les jambes en coton ?

 

Victor restant buté, Madeleine changea de stratégie.

 

— Tu es mon dieu. Mon héros. Mon homme. J’aime tout en toi. Je te trouve beau. Tu me plais. Je ne pensais pas d’ailleurs que j’aurais pu autant aimer un homme pour sa beauté. Regarde comme tes mains sont belles, tes oreilles, tes cuisses, tes fesses aussi. Tout est joliment dessiné chez toi, même tes orteils.

 

Voyant que Victor demeurait muet, Madeleine finit par exploser :

 

— Et puis, je n’ai pas que ça à faire de mes journées de rester sur un lit, les jambes écartées à attendre qu’un homme vienne me sauter, tu me fatigues, vraiment, tu n’es pas drôle, conclut-elle en se dirigeant, épuisée, vers la salle de bains.

 

Pas convaincu, Victor, pour la première fois, abandonna le lit conjugal et partit dormir dans une autre chambre, en répétant comme un vieux chien qui veut avoir le dernier aboiement que Madeleine le manipulait. Le lendemain matin, après avoir passé une nuit blanche à être désespérément malheureuse du comportement incompréhensif de Victor, Madeleine trouva un mot sur la table de la salle à manger : Il vaut mieux que tu partes, mes blessures sont irréparables. Persuadée que Victor parlait de ses blessures anciennes, et presque contente qu’il ait conscience que ses mauvaises fréquentations passées l’avaient pollué au point de l’empêcher d’être serein et confiant dans l’évolution de son état amoureux jusqu’à provoquer la crise de jalousie de la veille, Madeleine, soulagée, déchira le mot en souriant. Mais très rapidement, elle comprit que Victor souffrait, non pas des erreurs de son passé, mais de situations qu’il s’inventait dans lesquelles Madeleine le trompait. Prisonnier de ses propres délires de persécution et fantasmes d’humiliation, Victor n’arrivait jamais à exprimer ses doutes, ni à formuler ses craintes de façon frontale ou directe, non, c’était toujours des suppositions vagues ou des questions tordues dans le but de tendre des pièges à Madeleine pour qu’elle se contredise. Incapable de trouver des preuves concrètes, puisque Madeleine ne le trompait pas, Victor devenait de plus en plus suspicieux, persuadé d’avoir affaire à une femme vraiment maligne et dangereuse puisqu’il ne pouvait ni l’accuser, ni lui reprocher quoi que ce soit, et encore moins la prendre sur le fait.

 

À partir de là, le moindre indice devint prétexte à une crise, une herbe dans les draps, de la terre sur le parquet, une odeur différente, et Victor, qui cogitait en permanence à réinterpréter les faits et gestes de Madeleine sous le prisme de sa parano, se mettait à ruminer, puis à hurler que Madeleine le prenait pour un con.

 

— La terre, se justifiait patiemment Madeleine, émue par l’impétuosité quasiment bestiale de Victor de ne l’avoir qu’à lui, c’est celle que je ramène quand je marche pieds nus dans le pré pour me soigner et me reconnecter à l’univers, l’herbe, c’est parce que je me roule dedans avec mon chien, et l’odeur que tu ne connais pas, c’est celle des biquettes qui viennent de naître.

 

C’est ainsi que Victor, qui ne pouvait jamais calmer sa colère rapidement, prit l’habitude après chaque crise qui avait lieu, en général toutes les deux semaines, de finir sa nuit dans une autre chambre où Madeleine, paniquée et attristée, mais ne pouvant plus se passer du corps de son amoureux, le rejoignait quelques heures plus tard. Dès que Victor la sentait se glisser sous les draps, il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers. Madeleine n’avait jamais su si c’était pour la remercier d’être tolérante et compréhensive ou pour la remercier d’être le parfait objet ou symptôme sur lequel il pouvait projeter toutes ses angoisses afin de ne plus se sentir affaibli d’être devenu aussi rapidement dépendant de l’amour qu’il éprouvait pour Madeleine.

 

*

 

Une nuit où ils faisaient l’amour, Madeleine demanda à Victor de l’embrasser dans le cou. À peine entendit-il cette requête, qu’il lui tourna le dos et se mit en boule sur le côté opposé.

 

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? questionna-t-elle en essayant de le remettre dans le bon sens.

 

Victor avait tellement raidi son corps en s’accrochant à son oreiller qu’il était devenu trop lourd pour que Madeleine puisse le bouger. À force de batailler, de le chatouiller, de le caresser, Victor avait fini par bredouiller que la nuit dernière, il s’était réveillé en nage car il avait fait un cauchemar.

 

— Raconte.

— Peux pas, renifla-t-il.

— Mais si, tu peux.

— Un homme te mordait dans le cou, finit-il par avouer en sanglotant.

 

Le lendemain, décidée à tenter différentes méthodes pour exorciser Victor de ses démons, Madeleine acheta un crucifix et des bougies qu’elle déposa sur un secrétaire, dans le salon. Dès que Victor les remarqua, il sourit béatement.

 

— Quelle bonne idée, dit-il. On les allumera tous les soirs.

 

Encouragée par ce premier succès, Madeleine prit l’habitude, quand Victor avait une crise de jalousie durant la nuit, de lui réciter des prières à l’oreille jusqu’à ce qu’il s’apaise. Pendant trois mois, les bougies et les prières eurent leur effet bénéfique, puis se sentant manipulé, Victor les refusa catégoriquement. Lorsque Madeleine commençait Notre Père ou Je vous salue Marie, il partait dormir dans sa chambre de puni. (...)

Lecture par la comédienne Manoëlle Gaillard - En attendant ques beaux jours reviennent - Editions les Escales - Pocket -Piper (Allemagne)

Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

En attendant que les beaux jours reviennent - Éditions Les ESCALES - POCKET - PIPER (Allemagne)

Lecture par le comédien François Berland - Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

Lecture par le comédien Alain Guillo - Éditions Au DIABLE VAUVERT - Brèves enfances

Lecture par le comédien François Berland - Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

Tous les prénoms ont été changés

Tous les prénoms ont été changés

Tous les prénoms ont été changés - 4ème de couv

Tous les prénoms ont été changés - 4ème de couv

Sylvie Bourgeois Harel - plage de Pampelonne - Ramatuelle - snack du Club 55

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Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var - Massif des Maures

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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Je n’arrive pas à dire que je suis écrivain. Même si ces treize dernières années, j'ai publié neuf romans et chez des éditeurs importants dont certains à l’étranger, chaque fois que l'on me demande ce que je fais, je réponds, en ce moment, j'écris. Ce n'est pas par excès d'humilité, je ne suis ni humble, ni prétentieuse, mais je n’arrive pas à me projeter dans un métier et encore moins à me définir par une passion d'autant que l'écriture n'est pas une passion, je n'ai jamais désiré écrire, mais j'écris. La seule chose dans laquelle je sais me projeter est mon mari. Je l’ai rencontré, il y a treize ans. Une semaine après la publication de mon premier roman. Depuis, à tout bout de champ, pratiquement tout le temps, je dis mon mari. Surtout lorsque je ne connais pas la personne qui s’adresse à moi, très vite, pour ne pas dire immédiatement, dès la première phrase, je lui parle de mon mari, mon mari a fait ci, mon mari a fait ça, mon mari m’aime, il m’épate tellement il m’aime, si, si, je vous assure, quoique je dise, quoi je fasse, il m’aime, j’ajoute en riant. Dans ces cas, les femmes (plus enclines à croire aux histoires d’amour) m’envient surtout si une amie est là pour confirmer, je n’ai jamais vu un couple aussi fusionnel, il la regarde toute la journée avec des yeux remplis d’admiration, c’est très beau, elle a beaucoup de chance, j’aimerais tellement vivre la même chose. Les hommes sont plus sceptiques. Certains prennent cela pour une provocation lorsque j’affirme que je n’embrasserais plus personne d’autre que mon mari. Ils ne comprennent pas ma soif d’absolu. Ni l’exigence, ni la beauté, ni la tranquillité que je mets dans ma fidélité. Ils échafaudent alors toutes sortes d’arguments pour me déstabiliser ou me faire rougir comme si je leur avais proposé un challenge et mis en place une invitation à jouer. Ce n’est pas la réaction que je recherche. Je ne recherche rien d’ailleurs. C’est ce qu’ils ne comprennent pas. Que je ne veuille rien d’eux. Comme si ma fidélité les castrait ou était une atteinte à leur virilité. Celle-ci délimite seulement un territoire. Mon territoire. Je les positionne à l’extérieur. C’est tout. Et ils le seront toujours. À l’extérieur. De ça, j’en suis persuadée. Ils n’auront jamais la possibilité d’entrer. Il n’y a pas de clé. Pas de lumière pour se repérer. Mon intimité est interdite. À peine est-elle lisible ou détectable dans mes romans. Mais pas dans mes yeux. C’est pour cela que j’aime dire, mon mari. C’est ma protection. Comme une porte. Un mur. Un mur qui m’encerclerait. Qui m'enfermerait. Me grandirait. Cette protection me rend forte. Je me sens en sécurité. Je suis en sécurité. Je peux dire ce que je veux. Tout ce qui me passe par la tête. Comme les enfants. C’est très satisfaisant. Mieux qu’un baiser volé. Il m’arrive de parler de sexualité. En toute liberté. Ça me rassure de pouvoir offrir une possibilité. La possibilité de ce qui ne sera jamais. Comme un rêve. J’ouvre. Sans rien donner. Sans rien montrer. Sans ambiguïté. Pour me différencier. Pour installer ma particularité. Dessiner ma force. Me persuader de l’être. Me soigner. Voilà, je le dis, je l’affirme, je pourrais le crier, le hurler aussi, les deux mots, mon mari, me protègent de cet inconnu planté en face de moi. Un inconnu qui me plaît terriblement.

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Hiver 2012

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Marcelline l'aubergine et Sylvie Bourgeois Harel au marché bio du boulevard Raspail à Saint-Germain-des-Près. Paris 6

La semaine dernière, au marché bio, quelle tristesse quand mon primeur, qui vend sa propre production cultivée sous le label Demeter (label beaucoup plus exigeant que le label bio Écocert), m’expliquait que son chiffre d’affaires de l’année 2020 avait baissé de 50%, et idem pour ses collègues. Les consommateurs, qui avaient commencé à prendre de bonnes habitudes, sont donc repartis au galop vers les grandes et moyennes surfaces, motivés certainement par la peur ambiante qui ne cesse de grandir depuis bientôt un an. La peur ne m’a jamais intéressée. J’ai été éduquée à ne pas avoir peur. Ma mère me répétait que si j’avais peur de quelque chose, ce quelque chose allait m’arriver. Je devais avoir 8 ans, je skiais avec l’un de mes frères aînés qui voulait à tout prix que je saute une immense bosse, je lui ai répondu non, que j’avais peur, il m’a donné une paire de claques en m’interdisant d’être une fille idiote qui pleure car elle a peur. J’ai sauté et j’ai adoré cette sensation de pouvoir voler dans les airs, en revanche, la claque n’était pas nécessaire.... Adolescente, pendant que mes amis se réunissaient pour voir des films d’horreur, excités à l’idée d’avoir peur, je déclinais les invitations et restais chez moi à lire des belles histoires d’amour ou d’aventures, Jack London et Balzac étaient mes compagnons préférés. Leurs héros, capables de grands engagements pour sauver leur pays ou leur amoureuse, me fascinaient, je rêvais d’épouser un homme qui leur ressemblerait, brave et courageux, sans peur et avec des belles valeurs. J’ai continué de lire énormément, puis je me suis mise à écrire des romans et à créer le personnage de Marcelline l’aubergine. Marcelline ressemble aux héros de mon enfance, elle est sans peur, ni malveillance. Observer le monde au travers des yeux joyeux et spontanés de mon amie aubergine qui regarde vivre les êtres humains en se posant des questions simples et pleines de bon sens, me rassure et m’instruit. Cela me fait grandir aussi. Au lieu d’éprouver de la colère lorsque l’on me fait du mal ou que l’on m’impose une décision absurde ou une action qui me peine, je fais comme Marcelline, je positive. Et ça fait un bien fou d’apprendre à s’éloigner de la méchanceté fomentée, en général, par la peur. La peur, aujourd’hui, semble s’être immiscée, partout, dans tous les rapports humains, sauf au fond de mon cœur qui veut croire à l’amour, à la pureté, à l’innocence, les seuls sentiments qui peuvent sauver l’humanité.
 
Alors quand je vois mes primeurs, qui œuvrent à nous livrer de la bonne nourriture saine, cultivée sans pesticides, ni produits chimiques, en train de mourir, mon cœur saigne. Pour les aider, je continue de créer mes vidéos communiquant des messages doux, drôles et gentils, simples et gais. Sans peur, Marcelline affronte la réalité et nous donne envie de consommer local, d’arrêter ou de freiner sa consommation de viande et de poissons, d’aimer la nature qui est notre grande amie. En effet, malgré le mal que l’homme peut lui faire, la nature lui pardonne et continue de pousser et de se renouveler. Là où n’importe quel humain ferait la tête qu’on lui ait coupé ses racines et ses branches, la nature, du haut de ses millénaires et de sa certitude de toujours continuer d’exister bien après notre passage destructeur sur terre, nous regarde en souriant, nous offrant ses fleurs et ses animaux pour nous consoler de nos chagrins passés et à venir.
                                                                                                                                                                         Sylvie

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Ramatuelle - Plage de Pampelonne

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Ramatuelle - Plage de Pampelonne

Sylvie Bourgeois et Marcelline l'aubergine - Le Club 55 - Ramatuelle - Pampelonne - Sur la plage abandonnée...

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Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Cap-Taillat - Maison des Douaniers

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Cap-Taillat - Maison des Douaniers

J'ai 20 ans. Je fais toutes sortes de boulot depuis l'âge de 12 ans. J'ai quitté Besançon et Monaco, et je travaille depuis neuf mois chez Daniel Crémieux, une boutique pour hommes, rue Marbeuf, à Paris. Le mois de juin arrive. Mon frère aîné Max me propose de faire un aller-retour avec lui, en voiture, à Saint-Tropez pour voir un certain Patrice de Colmont qu'il avait rencontré l'année d'avant à Porto-Cervo lorsque celui-ci avait débarqué dans le port sarde qui abritait toute la jet-set afin de convaincre les propriétaires de Maxis (voiliers de 24 mètres appartenant à des milliardaires qui ne régataient qu'entre eux, pour la journée, autour de triangles olympiques,  et dans les plus beaux endroits du monde, avec 24 équipiers à bord, tous des marins hors pair. Max était skipper sur l'un d'eux) de participer à la course de la Nioulargue qu'il venait de créer. Nous arrivons à 17 h au Club 55. Patrice s'installe avec nous à une table. Les deux parlent bateaux et faisabilité. Au moment de partir, je dis à Patrice :

- C'est très joli chez vous, je viendrai bien travailler juillet, août. L'été dernier, j'ai été serveuse pendant le mois d'août chez votre voisin, à la plage du Planteur.

Si seulement j'avais eu la capacité de lui dire que durant ce même mois d'août, je m'étais fait violer pas très loin de là. Il pleuvait. On nous avait donné notre journée. J'ai fait du stop pour aller voir ma mère à Cap-d'Ail. Le chauffeur s'est éloigné de la route du bord de mer pour prendre, soi-disant, un raccourci à cause des embouteillages. En haut d'une colline, il a arrêté la voiture dans un endroit désert, et s'est jetée sur moi en pointant un cran d'arrêt sur ma gorge. Puis il m'a poussée de sa voiture en me disant que j'étais trop conne, que si j'avais été gentille, il m'aurait acheté pleins d'habits et m'aurait offert un grand coiffeur. Je suis rentrée à pied et en bus. Je n'en ai parlé à personne. Je n'ai pas porté plainte non plus. Je me sentais sale, honteuse et stupide. C'est de ma faute, je répétais en larmes sous la douche du bungalow où j'étais logée sur la plage de Pampelonne, pendant que j'essayais de me laver de cette humiliation.

- Avec plaisir, me répond Patrice, mais l'année prochaine, mon équipe est complète pour la saison.

N'ayant aucune envie d'attendre un an, je ne savais pas (et ne sais toujours pas d'ailleurs) me projeter au-delà d'un mois, j'ai insisté :

- Vous savez quoi, réfléchissez à ma proposition et je vous rappelle la semaine prochaine.

La semaine prochaine, je l'appelle :

- J'ai réfléchi, me répond Patrice, oui, je vous embauche tous les matins, vous mettrez les nappes sur les tables et ferez les bouquets.

- Ah non, ce n'est pas possible, je lui dis, j'ai besoin de travailler à temps complet, je suis pauvre, je dois gagner ma vie, et puis je vais quoi faire de mes après-midis, j'ai horreur de rester sur la plage quand il fait chaud.

- Bon, fait Patrice, rappelez-moi demain, je vais chercher une solution.

Le lendemain :

- Coucou, c'est moi ! je fais gaiement.

- Coucou, me répond Patrice aussi gaiement. Voilà j'ai trouvé une solution. J'avais un restaurant avec mon frère que nous venons de vendre. J'ai parlé aux nouveaux propriétaires qui sont d'accord pour vous embaucher le soir. Ainsi vous travaillez chez moi le matin et chez eux le soir.

- Ah non, ce n'est pas possible, je vais faire quoi dans la journée, je vous l'ai dit, j'ai horreur d'être sur la plage quand il fait chaud, et puis si je travaille chez eux le soir, je vais être fatiguée le matin chez vous, non, il me faut un travail à temps complet.

- Alors, venez chez moi, acquiesce Patrice, je vous embauche à plein temps.

Deux semaines plus tard, je commence mon travail au Club 55, au bar du restaurant. Chaque jour, Patrice me demande de déjeuner à sa table et pas avec les autres employés. Il me parle beaucoup. Je l'écoute en attendant avec impatience la fin du repas pour pouvoir aller me baigner avant de reprendre mon service. Je me baignais chaque jour avant et après mon travail. C'était très gai. Un soir, un anniversaire est organisé pour un client. Une fois que tous les invités et serveurs sont partis, Patrice, lui, ne part pas.

- Tu sais, je lui dis, tu n'es pas obligé d'attendre que l'on s'en aille, regarde, j'ai organisé près du bar un grand lit avec des draps, une couverture et des matelas. Avec Frédéric,on va dormir là. Frédéric était homosexuel et travaillait avec moi au bar. Patrice me regarde, les yeux remplis d'admiration.

- C'est toi qui as raison, me dit-il, tu as tout compris de la vie, c'est le plus beau lit qui soit.

- Tu veux dormir avec nous ?

- Oui.

- D'accord, mais avant, je vais nous préparer une omelette.

Nous avons soupé tous les trois à 2 heures du matin au milieu du Club éclairé par la lune, c'était féérique, je suis toute jeune et heureuse d'avoir su créer ce moment exceptionnel avec ces deux bonnes personnes autour de moi. Je suis heureuse mais je n'ai pas la capacité de comprendre que je suis amoureuse. Puis j'ai emmené Patrice et Frédéric se baigner. J'ai toujours besoin et envie de me baigner. Été comme hiver. Patrice s'est mis tout nu. Moi aussi du coup. Frédéric, je ne me souviens plus. Dix minutes plus tard, je m'endormais entre Frédéric et Patrice. Le lendemain matin, à 7 heures, les plagistes défilaient devant nous :

- Regardez, chut, il y a le patron qui dort avec Sylvie.

Il y a quelques mois, j'ai revu Frédéric durant cet été 2020. Il me rappelle ce souvenir.

- Tu ne savais pas que Patrice était amoureux de toi ? me demande-t-il, étonné.

- Non.

- Pourtant, au Club, tout le monde le savait.

- Sauf moi.

J'avais 20 ans. J'étais brisée par les abus que j'avais subis enfant (ce n'était pas mon papa qui était un être merveilleux), et par le viol de l'année auparavant. Je n'avais pas la capacité de comprendre que Patrice était tombé amoureux de moi en me voyant, et encore moins de comprendre que moi aussi j'étais également tombée amoureuse de lui. J'étais une jeune femme brisée qui ne savait que fuir l'amour. Je ne savais que fuir l'amour et continuer de me briser en me faisant mal.

 

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Les voyageurs sans trace - Salle Albert Raphaël - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Les voyageurs sans trace - Salle Albert Raphaël - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55 - @ Gilles Bensimon

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55 - @ Gilles Bensimon

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Tee-shirt de Richard Poppitti que j'ai customisé

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Tee-shirt de Richard Poppitti que j'ai customisé

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - Mars 2020

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - Mars 2020

Sylvie Bourgeois Harel - écrivain - Le club 55 - Ramatuelle - Pampelonne - Janvier 2021

Sylvie Bourgeois Harel - écrivain - Le club 55 - Ramatuelle - Pampelonne - Janvier 2021

Sylvie Bourgeois Patrice de Colmont Le Club 55 Ramatuelle Pampelonne

Sylvie Bourgeois Patrice de Colmont Le Club 55 Ramatuelle Pampelonne

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Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Club 55

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Club 55

Patrice de Colmont, un prince paysan à Pampelonne

du Club 55 au Château de la Mole

par Sylvie Bourgeois Harel pour le magazine américain Maxim

(détenu par Sardar Biglari, propriétaire de  Steak and Shake)

 

Tout a commencé en 1947, lorsque le père de Patrice, Bernard de Colmont (qui fut le premier occidental à entrer en contact avec les Indiens Lacandons en 1935), tourne pour gagner un peu d’argent un documentaire à bord d'un pailebot, un bateau à voiles majorquin qui assure le transport des oranges en Méditerranée. Une tempête de mistral les oblige à s'abriter dans la baie de Pampelonne. Bernard, subjugué par la beauté des lieux qui étaient à l’époque déserts, décide de revenir avec sa famille. « N’est-ce pas l’endroit idéal ? » rétorque-t-il à ses amis du Club des Explorateurs avec lesquels il a voyagé dans le monde entier. « Il n’y a pas d'araignées, ni de serpents mortels, pas de requins, ni de lions, pas de choléra, ni de tsunami… et nous sommes en France, dans une démocratie. »

Après avoir occupé pendant plusieurs étés une cabane de pêcheurs sur la plage de Bonne terrasse, Bernard acquiert en 1954 deux parcelles de terrain au bord de la mer, à l'endroit où les Américains, sous les ordres du Général Patch, ont débarqué pour libérer la France. Sa femme Geneviève est furieuse que son mari qui vient de toucher un petit héritage ait acheté un bout de plage remplie de mines laissées par la guerre alors qu’elle n'a pas de quoi offrir des pull-overs neufs à leurs garçons de 9 et 6 ans. Mais elle aime son homme alors ils quittent la Haute-Savoie et s'installent pour vivre à l'année, sans eau, ni électricité, sous des tentes puis dans trois cabanes en bois que Bernard a dessinées et fabriquées.

Dès les beaux jours, leurs amis pique-niquent au cabanon. Très rapidement, Geneviève leur propose de s'occuper de l'intendance des repas. Un jour de 1955, l'équipe du film de Et Dieu créa la femme avec Brigitte Bardot, qui n'a que 19 ans et n'est pas encore une star, croit qu'il s'agit d'un restaurant et demande à Geneviève si elle peut leur faire la cuisine pour 80 personnes pendant trois semaines. Ça l'amuse terriblement. Elle aime les gens de talent. Pour preuve, elle voulait devenir aviateur, ses parents n'étant pas d'accord, elle a réussi à travailler (bénévolement) pour l'explorateur Paul-Émil Victor. Alors elle dit oui. Elle n’a pas de four. Peu importe ! Elle fait cuire les rôtis dans celui du boulanger. Le film terminé, Roger Vadim et Brigitte Bardot reviennent. Et amènent leurs amis, réalisateurs, comédiens, écrivains, chanteurs, tous les artistes de Saint-Germain-des-Près qui font le Saint-Tropez des années 50. Geneviève, issue de la grande bourgeoisie, n'est pas impressionnée. Le soir, on dîne, on danse, c’est l’endroit où il faut être. Mais tout le monde n’est pas admis. Le Club 55 est né.

Pendant ce temps, Patrice grandit dans, sur et sous l'eau. À 8 ans, son père l'émancipe de façon complice : « À ton âge, les jeunes Lacandons apprennent à fabriquer leurs arcs et flèches pour se nourrir, et bien, toi, fais la même chose ! » Après l'école, Patrice part sur sa ‘’cocotte’’, un joli petit dériveur en acajou, pêcher et dormir derrière le Cap Camarat à l'endroit où la Méditerranée est si transparente que les pierres sont bleues. À 15 ans, Patrice a un rêve : devenir paysan et châtelain comme son cousin de Montfort l'Amaury chez qui il travaille plutôt que d’aller au lycée, aucun prof ne pouvant remplacer le savoir de son père qui lui a tout appris. Mais la vie en décide autrement. Lorsque Patrice a 17 ans, Bernard est obligé de vendre l’une des deux parcelles afin de réunir l’argent nécessaire pour construire une « vraie » maison en pierres (qui est aujourd’hui celle sur laquelle le restaurant est adossé). Patrice ne supporte pas cette injustice. Pourquoi son père si brillant n’a pas les moyens de garder le lieu qu’il aime le plus au monde ? Le lieu de son enfance. Furieux, il part travailler à Paris. Mais sa mère atteinte d’un cancer décède. Son père ne s’en remet pas et tombe à son tour malade. Avant de mourir, il demande à Patrice de revenir. Patrice qui a alors 24 ans reprend avec son frère aîné Jean et leur jeune sœur Véronique le Club 55. Et l’ouvre sur l’extérieur, en restant cependant vigilant sur l’attitude des nouveaux clients qui, pour seul parrainage, doivent émettre des ondes positives.

Patrice tient à garder le même état d’esprit que celui de ses parents, c’est à dire un endroit où rien ne bouge, ni ne change, avec la même cuisine authentique et familiale que celle de sa mère, ratatouille, poisson sauvage grillé amené chaque matin par les pêcheurs locaux, feuilleté de Ramatuelle, et les mêmes principes :

Ici le client n’est pas le roi… parce qu’il est un ami et La cuisine n’est pas faite par le patron.

Très rapidement, le Club devient cosmopolite et le rendez-vous incontournable des rois, des stars, des hommes d’affaires ou d’état en vacances, mais aussi celui de Jack Nicholson, de Sylvester Stallone, de Bono, de Naomi Campbell, de Kate Moss, de Sarah Ferguson pour ne citer qu’eux. Ici, pas de paparazzi, juste un photographe attitré qui ne vend ses photos qu’aux personnes qui sont représentées dessus ! Patrice crée le mouvement et donne le rythme aux employés, impressionnante chorégraphie rodée au centimètre près afin que personne n’attende et soit accueilli comme à la maison. C’est ce qui fait le charme du Club 55 dont Patrice devient le Prince. Un Prince humble qui n’oublie jamais de s’amuser : un jour où deux clients font un pari sur la rapidité de leurs voiliers respectifs, d’emblée, il créée (en se souvenant de sa petite ‘’cocotte’’) une course de bateaux, la Nioulargue, qui devient le must des courses de Méditerranée.

Quelques années plus tard, Jean vend ses parts à Patrice. Le restaurant s’organise désormais pour servir des quantités importantes de repas. Quand on demande à Patrice combien exactement ? Il répond en souriant qu’ils sont dans du déraisonnable ! (en réalité jusqu’à 1000 couverts par jour). Puis il ajoute (toujours en souriant) que l’idée n’est pas de battre des records, mais de faire plaisir à toutes les personnes qui veulent venir déjeuner, comme avec les amis qui s’invitent et qui sont plus nombreux que prévus, on ne les met pas dehors, on se débrouille pour les asseoir et les nourrir.

Patrice construit le mobilier avec le bois flotté qui s’est échoué sur le sable après les tempêtes, et pose sur les tables des nappes bleues, douces et délavées (dans la même tonalité que les matelas de la plage), ainsi que des fleurs... bleues… Plus les matières ont vécu, plus elles respirent la joie de son passé de jeune garçon libre et aventurier, et lui indiquent qu’il peut continuer de vivre dans la mémoire de ses parents sans angoisse puisque rien n’a changé, plus Patrice est heureux. Il investit toute son énergie, sa passion, son temps, son amour des relations humaines dans le Club 55 qui ne désemplit pas et reste ouvert pratiquement toute l’année, excepté les trois mois d’hiver. Patrice est chaque jour au cœur de son restaurant. Il est le cœur du Club 55. Tout le monde l’appelle Patrice. L’embrasse. Lui serre la main. Lui explique sa dernière folie ou son divorce. Il se souvient de tout et de tous. Rit. Blague. Tout en apportant une chaise supplémentaire ou en servant une tarte tropézienne, il raconte le Bailli Pierre-André de Suffren ou le voyage de noces de ses parents qui ont descendu en kayak les fleuves Green et Colorado. Il lui arrive aussi parfois de se mettre en colère et de demander aux indélicats de ne plus revenir. L’endroit devient mythique. On se sent unique et privilégié d’avoir la possibilité d’y déjeuner. C’est le seul lieu où les clients remercient le patron en partant.

En 1993, il rachète enfin la parcelle que son père avait été obligé de vendre et construit des cabanons pour que les habitués puissent séjourner de façon aussi authentique que lui, enfant, sur la plage. Mais malgré sa réussite, son rêve de devenir paysan et châtelain ne le quitte pas. Il cherche des fermes dont les terres seraient intactes et n’auraient jamais été en contact avec les pesticides et autres semences modifiées. Partout. Même dans les Alpes de Haute-Provence. Jusqu’au jour où une famille lui propose d’acheter la ferme de leurs parents. Ils ne veulent la céder qu’à Patrice de Colmont car ils savent qu’avec lui, celle-ci ne changera jamais. Son rêve se réalise enfin, et dans des conditions idéales, la ferme des Bouis est située à cinq minutes du Club 55. Il y installe des chevaux, des ânes, des chèvres, des chiens, qui peuvent contempler, au travers des oliviers, le Cap Camarat, derrière lequel se trouvent ses belles pierres bleues.

Aux Bouis, il fait pousser un potager, des olives et des vignes, fait son vin, son huile et livre le Club 55 en légumes et fruits évidemment bios, toujours dans sa philosophie de faire le plus naturel possible : « Moins on s’éloigne de la nature, moins on se trompe » ajoute-t-il en vous fixant de ses yeux verts. Sur le menu, le label « bio » n’est mentionné nulle part. Patrice préfère éduquer en laissant à chacun la possibilité de découvrir et d’apprécier. En effet, ses clients séduits par la qualité et le goût délicieux des tomates ou radis de ses fameux paniers de crudités l’assaillent de questions. Alors, Patrice prend une grande inspiration et raconte le maraîchage sans tracteur mais avec des chevaux de trait, les semences reproductibles, le danger des OGM, la permaculture, le composte, la résilience écologique, l’influence de la lune, la vision holistique. Il est intarissable. L’idée de Patrice est de sensibiliser ses clients dont certains, financiers ou industriels, sont de gros acteurs de la pollution mondiale, à l’agroécologie, non pas en leur donnant des leçons, mais en leur montrant, par son expérience réussie de prince paysan, que c’est possible. Qu’il est possible de respecter la terre et l’humain. Alors pourquoi ne pas essayer ? les questionnent en silence ses yeux verts.

Son éthique prend une dimension supplémentaire lorsqu’il découvre en 2011 les mots du paysan écrivain philosophe Pierre Rabhi (dont l'actrice Marion Cotillard est proche) : « Il est temps de prendre conscience de notre inconscience. » « Enfin un homme qui pense comme moi ! » se dit Patrice en dévorant ses livres. Désireux de le rencontrer, il l’invite à donner une conférence sur sa plage. Trois jours plus tard, Pierre téléphone à Patrice : « Je sais que je suis capable de résoudre le problème de la faim dans le monde par l’agroécologie. J’aimerais que tu me rejoignes. » Depuis les deux hommes ont créé ensemble le Fonds de dotation Pierre Rabhi. Et Patrice lui a fait rencontrer Léonardo di Caprio. « Pierre, que pensez-vous des OGM ? » lui demande celui-ci. « C’est un crime contre l’humanité », répond Rabhi. « Alors nous allons pouvoir continuer notre conversation parce que je suis d’accord avec vous. » Une réflexion est en cours afin que les trois hommes avancent ensemble.

En mai 2015, Patrice, qui a toujours prôné la patience et la sagesse, concrétise le plus excitant de ses rêves : l’acquisition du Château de la Mole (où a grandi Antoine de Saint-Exupéry, l’auteur du Petit Prince). Le projet est de faire de cette demeure historique une « villa Médicis » de l’agroécologie pour susciter des rencontres et transmettre le savoir, ainsi qu’une ferme comme au XVIIIème siècle, dans le souci d’un écosystème naturel qui préserve la biodiversité.

Au printemps 2016, le potager est planté et trois mois plus tard, les premiers légumes fournissent le Club 55. En quantité impressionnante ! Qui a dit que le bio n’était pas rentable ?

À 20 heures, chaque soir, après douze heures de travail intenses, Patrice ferme la porte de son Club 55 et charge dans le coffre de sa voiture une centaine de kilos d’épluchures qu’il apporte à sa ferme des Bouis pour nourrir ses ânes et ses chevaux. Si on lui demande pourquoi il le fait lui-même, il répond d’un air étonné, presque amusé : « À quoi bon avoir des animaux si ce n’est pas pour les nourrir ? » Puis serein, il rejoint à une quinzaine de kilomètres de là son château de la Mole où l’attend le petit Prince qui, la nuit, l’inspire et lui souffle de…, mais chut, c’est leur secret. Un secret de Princes naturalistes prêts à toutes les bontés pour sauver l’humanité. 

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - by Gilles Bensimon - Le Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - by Gilles Bensimon - Le Club 55

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Paul Watson - Le Club 55

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Paul Watson - Le Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois - Le Club 55 - Ramatuelle - Saint-Tropez

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois - Le Club 55 - Ramatuelle - Saint-Tropez

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Paul Watson - Le Club 55

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Paul Watson - Le Club 55

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Rabhi - Maurice Freund

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Rabhi - Maurice Freund

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois - Le Club 55 - Saint-Tropez - Ramatuelle

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois - Le Club 55 - Saint-Tropez - Ramatuelle

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - J'aime ton mari (éditions ADORA) - Le Club 55 - Ramatuelle - Saint-Tropez

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - J'aime ton mari (éditions ADORA) - Le Club 55 - Ramatuelle - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline - Patrice de Colmont - Le Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline - Patrice de Colmont - Le Club 55

Patrice de Colmont - La Nioulargue - les Voiles de Saint-Tropez - Le Club 55

Patrice de Colmont - Marcelline l'aubergine - Château de La Mole

Patrice de Colmont - Marcelline l'aubergine - Château de La Mole

Château de La Mole - Patrice de Colmont - Marcelline - Sylvie Bourgeois

Sylvie Bourgeois - Patrice de Colmont - Le Club 55

Sylvie Bourgeois - Patrice de Colmont - Le Club 55

PATRICE DE COLMONT, UN PRINCE PAYSAN À PAMPELONNE
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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles et articles sur mes coups de cœur
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