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Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Mes parents dans les cieux

Depuis peu, lorsque je pars nager seule le matin, en général à la Ponche, le vieux quartier de Saint-Tropez, il me vient le désir de parler à mes parents qui sont décédés il y a longtemps, le 4 octobre 1996 pour mon père et le 7 juillet 1997 pour ma mère, à l’âge de 70 et 71 ans. Alors je lève les yeux au ciel, ce ciel qui me semble être la continuité de la mer tant l’horizon les confond, comme si soudain tandis que je flotte dans l’eau et eux dans les cieux, nous étions dans le même monde, dans le même univers, que nous étions tout près, presque à pouvoir se toucher et à communiquer. 

Grâce à se sentiment de proximité de la mer qui semble se prolonger dans le ciel, il me plaît d’imaginer que mes parents sont là, ils sont ensemble, tous les deux, serrés l’un contre l’autre, au-dessus de moi, et ils me regardent. Ils me regardent vivre, nager, penser à eux.

Il me suffit alors de fermer les yeux et d’écouter le silence, le silence de la mer, le silence du ciel, le silence de l’amour, le silence de notre amour pour comprendre que le seul lien qui existe vraiment entre tous les êtres est l’amour, c’est notre force, notre pouvoir, notre sérénité, notre joie… ma joie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Pourquoi je n'aime plus les feux d'artifice, par Sylvie Bourgeois Harel

Pourquoi je n'aime plus les feux d'artifice...

Enfant, lorsque nous passions l’été à Cap-d’Ail, chaque semaine, mes parents nous emmenaient à Monaco pour assister au Festival International du Feu d’Artifice. C’était très beau. En revanche, aujourd’hui, j’éprouve un certain malaise chaque fois que j’en regarde un. Le spectacle est toujours très beau, mais je n’y prends plus aucun plaisir. Au contraire même. Ce sentiment de malaise s’est accentué lorsque j’ai dernièrement assisté à celui du 14 juillet. Et pour plusieurs raisons. Déjà, je suis très troublée par le message que cela envoie alors qu’une grande partie de la France brûle. Faire un feu même s’il est d’artifice finit par apparaître, à mes yeux, comme un signe de mépris vis-à-vis de ceux qui ont perdu leurs maisons, de certains pompiers qui sont décédés alors qu’ils luttaient contre l’incendie, de tous ces animaux qui sont morts pris au piège des flammes, de toute cette nature détruite.

Et puis, une autre chose m’inquiète. Les oiseaux. Le lendemain du feu d’artifice du 14 juillet, comme d’habitude, je suis allée faire mon heure de nage dans la mer, l’eau était recouverte de plumes, il y en avait partout. J’ai eu envie de pleurer en les imaginant fuir, terrorisés, peut-être même que certains sont morts, mes martinets, par exemple, je ne les vois plus alors que cet oiseau migrateur, qui est d’ailleurs protégé, reste normalement dans le Sud au moins jusqu’à mi-août.

Ce qui me trouble également, c’est ce besoin de célébrer par un feu d'artifice comme, par exemple, pour le 15 août, une victoire guerrière. Je n’aime pas la guerre. Même si celle-ci est victorieuse. Elle est toujours victorieuse sur des millions de morts. Je préfère rendre hommage à tous ces hommes, en général très jeunes, qui ont perdu leur vie sur le champ de bataille, en priant afin que cela ne recommence jamais.

J’avoue que ce 15 août 2026, je préférerais assister à un hommage à ces morts. Chacun se réunirait dans les rues ou sur une grande place ou sur un port, aux fenêtres des appartements ou sur les terrasses des restaurants. Et à vingt-deux heures, alors que la nuit serait pleine, une musique douce qui appellerait au recueillement et à une méditation collective, emplirait l’espace pendant une dizaine de minutes. Une musique qui nous inciterait à penser à tous nos ancêtres morts à la guerre. Une musique qui nous inspirerait à appeler la paix. Une musique qui inviterait à la prière. Une musique enfin qui remplirait nos coeurs.

À la suite de cela, puisque nous sommes à Saint-Tropez, les cornes de brume des bateaux retentiraient pendant que chacun, comme à la messe, serrerait la main de son voisin ou le prendrait même dans ses bras pendant quelques secondes de partage et d’amour.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mon amie Dominique, par Sylvie Bourgeois Harel

Mon amie Dominique par Sylvie Bourgeois Harel

 

Lorsque je commence un texte, que ce soit un roman ou une nouvelle, la première question que je me pose est celle de la distance, de la distance que je dois prendre par rapport à mon sujet. Cette distance entraîne ensuite ce que j’appelle la grammaire de mon roman ou de ma nouvelle. Une grammaire qui va structurer mon récit et lui imposer sa forme. Une distance, une grammaire, une forme que j’ai beaucoup de mal à trouver pour raconter l’histoire de mon amie Dominique. Plus exactement, pour raconter ce que je sais de l’histoire de Dominique.

 

J’ai hésité à écrire son histoire au « je », c’est à dire en me mettant à la place de Dominique. Il m’arrive souvent d’écrire au « je » en me mettant à la place de mes personnages afin d’être au coeur de leur émotion, au plus près de leur intimité. Mais avec l’histoire de Dominique, j’ai essayé, cela n’a pas fonctionné. J’ai eu l’impression d’écrire une fiction. De donner seulement une vague interprétation des faits. D’être dans une sorte d’affirmation. Alors que je ne veux rien affirmer puisque je ne suis que questionnements. Oui, c’est exactement cela, je ne suis que questionnements. Que questionnements et incompréhension. Des questionnements et une incompréhension qui m’attristent toujours autant.

 

Les seules choses que je peux affirmer sont les conversations que j’aie eues avec Dominique durant deux années. Des conversations dont je m’en souviens très bien. Des conversations au cours desquelles je sentais une urgence. Je voulais que Dominique agisse. Et qu’elle agisse vite. Je ne voyais pas d’autre solution. Elle devait changer de vie. Je me souviens aussi que j’étais très inquiète pour elle.

 

Alors, aujourd’hui, je me dois de retranscrire le plus fidèlement possible les conversations que j’ai eues avec Dominique. Ces conversations qui résonnent encore dans ma tête. Pourtant, c’était il y a longtemps. C’était il y a presque trente ans. Plus exactement en 1997.

 

Le 24 juin 1997, j’ai téléphoné à Dominique.

 

— C’est la fin pour maman. Je viens de faire installer l’hospitalisation à domicile afin qu’elle puisse mourir à la maison, dans mes bras. Tu m’as dit l’autre jour que tu voulais partir quelque temps de chez toi, accepterais-tu que je t’embauche histoire de faire les courses et les repas pendant que je m’occupe d’elle, tu auras bien sûr tout le temps pour sortir le soir ou aller à la plage.

— Oh non, pas ma Lélé, ce n’est pas vrai, pas ma Lélé, si forte qui m’a toujours soutenue.

 

Dominique était en larmes.

 

— Elle est trop jeune pour mourir.

— Oui, soixante-et-onze ans, j’ai répondu bouleversée par son chagrin.

— Et elle part seulement quelques mois après ton papa. Elle l’aimait tellement son Pierrot. Elle n’a pas dû supporter son décès. Et lui, sa Lélé, pour ton père, c’était tout, tes parents s’aimaient vraiment. Bien sûr, je viens, Sylvie.

 

Dominique a tenu parole. Le lendemain matin, elle a quitté sa montagne, a roulé durant sept-cent kilomètres jusqu’à Cap-d’Ail où elle est arrivée dans la soirée. Maman est décédée dix jours plus tard, à la maison, dans mes bras. Après l’enterrement, j’ai donné trois mois de salaire à Dominique qui m’a confié son désir de divorcer.

 

— Installe-toi dans la maison de ma mère, je lui ai aussitôt proposé. Il n’y aura personne durant l’été. Dis à tes enfants de te rejoindre, et aussi ton mari, ça vous fera du bien d’être au bord de la mer.

 

J’ai également téléphoné à un ami, Bruce qui cherchait une assistance. Dès qu’il a vu Dominique qui parlait trois langues, il l’a tout de suite embauchée.

 

Je suis repartie à Paris soulagée pour Dominique et contente aussi de lui avoir donné les moyens de réfléchir à son couple, une maison, un peu d’argent, un travail. Mais alors que tout allait bien, le sympathique Bruce est même devenu son amant, les deux avaient eu un coup de foudre réciproque, Dominique est rentrée dans son village au bout de trois semaines. C’était incompréhensible. Son seul argument était que ses enfants de dix-sept et dix-neuf ans ne savaient pas se faire à manger, ce qui, j’avoue, me rendait dingue  qu’elle n’ait pas d’autre ambition que de faire à bouffer à ses gosses qui refusaient de quitter leurs copains durant les vacances.

 

Dominique me faisait énormément de peine. En janvier, je l’ai donc invitée une semaine avec moi en Guadeloupe. Elle n’avait pas beaucoup d’argent. Je lui ai offert l’avion, c’était la première fois de sa vie qu’elle le prenait, l’hôtel, la demi-pension, la voiture de location. Sur la plage, Dominique m’a raconté sa vie.

 

À dix-huit ans, elle s’est mariée avec un beau champion de ski, sélectionné pour entrer dans l’Équipe de France afin de participer aux Jeux Olympiques, rencontré pendant les vacances aux sports d’hiver. Ses parents étaient furieux qu’elle, la belle Parisienne destinée à faire des études, décide de s’enterrer si jeune dans un village de montagne.

 

Mais, contre toute attente, alors que le destin d’André était tout tracé, ses parents lui ont interdit de s’engager dans l’Équipe de France, prétextant des problèmes financiers. Ne pouvant se rebeller car encore mineur,  malgré toutes les compétitions qu’il gagnait, André a abandonné ses rêves et a accepté d’aller travailler dans le magasin que son frère aîné, ancien champion lui aussi mais qui avait raté sa sélection aux Jeux Olympiques, a ouvert quelques mois plus tard.

 

Et puis, un autre bonheur l’attendait. Avec sa belle Dominique, leur premier enfant est né, suivi rapidement du second. Ils ont  aussi pu acheter une maison et même deux chevaux, leur nouvelle passion.

 

Pendant dix années, le jeune couple a été heureux. Mais un jour, leur horrible et plus proche voisin avec lequel ils étaient en procès pour une barrière commune, a expliqué à André qu’il n’était pas devenu un grand champion olympique, à cause de son frère aîné qui, par jalousie, de ne pas avoir été sélectionné, avait incité leurs parents à plutôt investir dans son futur magasin que d’aider financièrement leur plus jeune fils.

 

André était un vrai gentil. Incapable de détester son frère aîné qu’il adorait et même vénérait, il s’est mis à se détester lui-même et a commencé à boire. Énormément. Et à conduire de plus en vite. La vitesse, c’était son truc. Descendre très vite les pistes de ski. Descendre très vite les bouteilles de vin. Galoper très vite sur son cheval noir. Conduire très vite sur les routes enneigées. Il a alors enchaîné les accidents. Et les cures de désintoxication. Mais dès qu’il sortait de la clinique, il repartait encore plus vite dans la destruction.

 

— Et pour clore le tout, a ajouté Dominique, notre fille, pour énerver son père, a couché avec notre horrible voisin, celui-là même qui nous emmerde avec sa clôture et qui a raconté à André la jalousie de son frère. Ce salopard de quarante-cinq ans lui a sorti le grand jeu en lui faisant croire qu’il était amoureux d’elle. Une fois qu’il l’a dépucelée, il l’a quittée sans lui donner d’explications. Elle passe ses journées à pleurer. Quand il l’a appris car, en plus, il s’en est vanté à son père, André est devenu fou, il veut le tuer.

 

— Tu n’as plus une seconde à perdre, ai-je dit effarée à Dominique, prends André que tu aimes toujours et partez immédiatement de tous ces drames, sinon un autre drame encore plus grave va vous arriver. C’est toujours ce qu’il se passe lorsque l’on reste englué dans des situations impossibles.

— Je veux divorcer. Si je reste avec André, je vais sombrer à mon tour. J’ai tout essayé pour l’aider, je ne peux plus rien pour lui.

— Alors retourne vite t’installer dans la maison de ma mère qui est toujours vide pour le moment, prends tes enfants et change de vie, j’ai peur pour toi. Très peur.

 

Dans la foulée, j’ai téléphoné à Bruce qui était d’accord de la réembaucher et, par la même occasion, de redevenir son amoureux et de prendre soin d’elle. Alors sur la plage, Dominique s’est mise a rêver, à faire des projets, à envisager un nouveau départ.

 

Mais de retour à Paris, Dominique n’a plus répondu à mes appels. Le temps a passé. Un matin, un de mes frères m’a appris qu’elle avait eu un accident à cheval. Je lui ai immédiatement téléphoné.

 

— Je suis désolée, Sylvie, je n’osais pas t’appeler, tu as été si gentille avec moi. Je me souviens de tes paroles, de tes conseils, de l’urgence dans ta voix, à me répéter que si je ne partais pas, j’aurais un accident qui me montrerait que je suis sur le mauvais chemin. Tu étais même assez autoritaire à vouloir que j’aille vivre dans la maison de Lélé, à Cap-d’Ail. Je m’en veux terriblement de ne pas t’avoir écouté. J’ai honte.

— Il n’y a pas à avoir honte, Dominique, tout ça est très compliqué. Écoute, dès que tu vas mieux, tu viens passer quelques jours chez moi à Paris, et on avise.

 

Dominique n’a pas eu le temps d’aller mieux. À peine s’est-elle remise, André s’est jeté du haut de la falaise qui surplombait la piste de ski que, plus jeune, il descendait si vite lorsqu’il croyait encore à ses rêves de champion. À son enterrement, son cheval noir, sans selle, ni licol, a suivi, tête baissée, son cercueil jusqu’au cimetière. L’attitude digne de cet animal, le seul à connaître toutes les déceptions et les souffrances de son maître, a imposé un respect que le suicide d’André a fait planer sur tous les habitants du village, ennemis et amis, qui se sont soudain tus en suivant la procession.

 

Quelques mois plus tard, j’apprends que Dominique a eu, cette fois, un accident de voiture. Je l’appelle aussitôt.

 

— Je suis paralysée, je ne peux plus marcher, me dit-elle, je suis sur une chaise roulante. C’est fini. Mes enfants veulent vendre la maison. Je ne peux pas m’y opposer. Lorsque j’ai monté mon commerce avec le petit héritage que j’avais reçu au décès de mes parents, notre avocat nous avait conseillé de changer notre contrat de mariage en Séparation de Biens. Mais quand j’ai fait faillite, nous n’avons pas pensé à le rétablir en Communauté de Biens. Je vais être à la rue.

— Non, Dominique, tes enfants qui sont majeurs maintenant ont l’obligation de s’occuper de toi et de subvenir à tes besoins financiers.

— Ils s’en fichent, je t’assure, maintenant que je ne peux plus leur faire à manger, je ne leur sers plus à rien. Ils sont devenus odieux. Ils n’ont que ce mot en tête, vendre, et me mettre à la porte.

— Je vais t’aider, Dominique, je vais te prendre un avocat que je paierai.

— Il faut que je te laisse, Sylvie, ma fille vient de rentrer. J’ai entendu le clic qui signifie qu’elle a décroché le deuxième téléphone. Elle et son frère écoutent toutes mes conversations. Je ne peux plus rien dire. Ils me surveillent sans cesse. Je te rappellerai. Clac.

 

Le lendemain, un autre clac a retenti dans la chambre de Dominique. Celui de sa nuque qui s’est brisée lorsqu’elle s’est pendue à une poutre au-dessus de son lit.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Brigitte Bardot

 

J’ai reçu de nombreux messages me demandant pourquoi je n’avais rien écrit sur Brigitte Bardot. Je n’ai rien écrit parce que j’avais plutôt envie de lui rendre un hommage en agissant. J’aurais aimé profiter du projecteur installé sur le port de Saint-Tropez devant chez Sénéquier et le Gorille, et projeter, le lendemain de son décès, le lundi, ou un autre jour, à 18 heures, sur les murs des immeubles, à l’emplacement du spectacle actuel de Noël, une série de photos d’elle, tout en diffusant sa chanson La Madrague. Puis, la corne de brume du port aurait sonné ainsi que toutes celles des bateaux présents, pendant trois minutes.

C’est très beau la corne de brume. C’est puissant. Émouvant. Ça inspire le voyage, le départ, l’inquiétude, le deuil. Ça impose le silence. Un silence pour dire merci à Brigitte Bardot. Pour la féliciter. Pour l’accompagner. Pour l’honorer. Pour la glorifier. Un silence à la hauteur de sa vie, de sa beauté, de sa générosité, de son aura, de son charme, de son charisme.

J’aurais demandé aux bergers du ranch de la Mène, présents sur la place de la Garonne, de venir nous rejoindre avec leur lama, leur âne, leurs chèvres, leurs moutons et même leur adorable sanglier bien élevé qui trotte avec ses petits sabots comme une danseuse sur ses pointes. De nombreuses personnes auraient emmené leurs chiens, peut-être même leurs chats, leurs lapins ou leurs perroquets. Les deux carrioles avec leurs chevaux de traie se seraient garées à nos côtés. Des torches, des briquets, des bougies auraient illuminé nos regards. Des vaporisations de Jicky de Guerlain, le parfum préféré de Brigitte Bardot, auraient été diffusés.

Voilà, j’aurais adoré pouvoir réunir nos amis les animaux, les Tropéziens, les vacanciers, les admirateurs, tout ceux qui ont aimé et aiment encore Brigitte Bardot, dans ce simple adieu qui lui aurait certainement plu, elle qui avait quitté le luxe et les mondanités pour venir vivre simplement à Saint-Tropez, pieds nus l’été à se balader dans les rues, à danser sur les plages, à faire son marché, une beauté naturelle parmi la beauté de ce village face à la mer qu’elle aimait tant.

Cette chaleureuse communion imaginaire avec nos amis les animaux autour d'un adieu local à Brigitte Bardot existe dorénavant en mots, et restera dans mon coeur, j’espère également dans le vôtre.

Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot

Adieu Brigitte Bardot

Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
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Des tics et des tocs

Des tics et des tocs

 

Je m’appelle Frédérique et je suis pleine de tics et de tocs. Je n’ai jamais vraiment compris la différence. La seule chose que je sais, c’est que mes tics et mes tocs, mes tic-tocs, comme je les appelle, m’accompagnent partout. Depuis que j’ai 8 ans. Depuis que j’ai vieilli en une nuit. Ils sont mes amis. Mes gardes du corps. Mes bouées de sauvetage. Ils me rassurent et me font oublier.  Tout oublier. Grâce à eux, je redeviens une petite fille qui voudrait que sa maman ne l’ait jamais laissée seule chez son tonton. Ce n’était pas de sa faute. Elle ne pouvait pas savoir. Elle était partie se faire opérer d’un sein dans une clinique de Strasbourg, et mon papa n’était pas là. J’avais un papa, mais il n’était jamais là, Je l’appelais mon papa pas là. D’où l’idée de mon tonton pour me garder.

 

Mon tonton qui, au moment d’aller me coucher, a glissé sa main dans mon pantalon et n’a plus arrêté. Il m’a dit qu’on allait prier très fort pour que ma maman ne meure pas. Que pour bien prier, on devait être très près, très proches, très serrés. Puis il a retiré mon pantalon tout en faisant chut avec sa main posée sur ma bouche afin que je ne crie pas. Je n’ai pas osé bouger puisque si je bougeais et priais mal, ma maman allait mourir. Et puis c’était mon tonton quand même. Le frère aîné de ma maman. Celui qui me servait de papa quand le mien n’était pas là. Alors, comme j’aimais ma maman, même si ça ne me plaisait pas du tout, mais pas du tout, tous ces doigts de tonton dans ma culotte qu’il a fait glisser le long de mes jambes jusqu’à ce que je me retrouve toute nue, je me suis tue. Je ne voulais pas qu’elle meure.

 

Soudain, mon ventre s’est fracassé. J’ai hurlé. Hurlé tellement j’ai eu mal. C’était pire que tout. Pire que lorsque je m’étais brûlée les fesses en m’essayant sur un radiateur électrique. Pire que lorsque deux filles à la récré ont enroulé la corde à sauter autour de mon cou parce que j’étais meilleure qu’elles et ont tiré chacune de leur côté. Pire que lorsque je suis tombée sur le nez à vélo. Je n’ai pas de mot pour décrire cette boule de feu qui s’est emparée de mon sexe. Mes yeux se sont embués. Toute ma vie de petite fille heureuse s’est s’écroulée. J’ai eu la sensation que tout était fini pour moi. Tout était fini. Plus jamais, je ne pourrais aller jouer avec Nathalie après l’école, plus jamais je ne rigolerais des blagues de Christophe, plus jamais je ne voudrais que mon papa pas là me prenne dans ses bras. Plus jamais. Plus jamais. Tout était fini.

 

Mon tonton tout entier était entré en moi. Sa chemise frottait mon visage. De plus en vite. De plus en plus douloureusement. Alors pour ne plus avoir mal et pour que ma maman ne meure pas, j’ai décidé de mourir. Du haut de mes 8 ans, de tout ce que je pouvais savoir de la mort, je suis morte. J’ai donné ma vie pour que vive ma maman. Puis je me suis envolée dans les cieux. Je me suis envolée loin de mon corps, loin de mon pantalon qui gisait au sol, loin de mon tonton qui respirait si bruyamment sur moi. Je suis morte cette nuit-là.

 

Aujourd’hui, j’ai 58 ans, et mon sexe est toujours mort. Je ne ressens ni douleur, ni plaisir. Je suis morte à 8 ans, mais mon tonton a continué de vivre comme si de rien n’était, à venir déjeuner tous les dimanches à la maison, a emprunté de l’argent à ma maman parce qu’il n’en avait jamais assez. Moi, avec mon corps mort, je me taisais. Il m’avait fait promettre de me taire sinon ma maman finirait sous terre mangée par les vers.

 

Je me souviens aussi qu’il m’a portée jusque dans la baignoire et a fait couler de l’eau sur mes jambes. Il les a nettoyées avec une éponge pleine de sang qu’il a jetée. Puis il m’a séchée et m’a embrassée sur les cheveux en me prenant la tête. Je suis retournée me coucher. Je n’avais plus de larmes pour pleurer. Le lendemain, je ne suis pas allée à l’école, ni le jour suivant. Tonton a été très gentil avec moi, il m’a achetée du chocolat au lait avec des noisettes et une robe. Le chocolat, je l’ai vomi, et la robe, le premier jour où je l’ai portée, j’ai fait exprès de la tâcher avec de la confiture de fraises afin que ma maman comprenne que tout ce rouge à la hauteur du bas de mon ventre, ce n’était pas normal pour une petite fille. Mais elle n’a pas compris, elle m’a seulement grondée que tonton n’avait pas beaucoup d’argent et que cette robe lui avait coûtée beaucoup de sous.

 

Trois jours plus tard, lorsque ma maman est rentrée de l’hôpital, j’ai enfin pu retourner chez moi. Dès que j’ai passé le pas de la porte avec mon secret que je devais porter toute ma vie, une voix est descendue du ciel, la voix d’un ange, une voix venue me sauver. Elle m’a dit de toucher le mur. Cinq fois. Que si je touchais le mur cinq fois de suite et le plus souvent possible avec le grand doigt du milieu de ma main droite, plus jamais, mais plus jamais, ma maman ne retomberait malade, et plus jamais mon tonton ne retirerait mon pantalon.

 

Le lendemain matin, alors que je n’arrivais pas à avaler mon bol de chocolat chaud que ma maman m’avait préparée en raison du chocolat au lait avec des noisettes que mon tonton m’avait offert et que j’avais vomi, la voix est redescendue du ciel. Elle m’a dit de continuer de toucher le mur avec mon doigt et de toucher aussi mon nez avec ma lèvre supérieure et de le faire toujours cinq fois de suite. Je lui ai obéi. Elle a ajouté que cela me protégerait de mon tonton et de tous les garçons qui voudront retirer mon pantalon.

 

Dès que j’ai senti le velouté de ma lèvre supérieure toucher le bout de mon nez, j’ai éprouvé une douceur dans mon coeur. Un bonheur s’est emparé de mon cerveau. Un soulagement délicat comme un soupir m’a plongée dans un état de félicité comme lorsque je me réfugiais dans les bras de ma maman. J’ai même eu faim. C’était extraordinaire. C’était délicieux. C’était unique. Pendant une seconde, j’ai oublié les doigts de tonton. J’ai oublié mon pantalon mort sur le plancher. J’ai oublié ma douleur qui a fracassé mon zizi. Je n’ai jamais eu de zizi, les zizis c’est pour les garçons, mais ma maman qui a été élevée avec des garçons dont tonton a toujours appelé ça zizi. Alors je fais pareil, je dis zizi. Plus je touchais mon nez avec ma lèvre supérieure, plus je me sentais moins mourir.

 

Je suis alors partie à l’école en n’arrêtant pas de toucher le bout de mon nez avec ma lèvre supérieure et tous les murs ou grilles de maison ou poteaux de signalisation avec mon majeur. C’était bon. C’était bien. C’était mieux qu’une amie. En chemin, la voix venue du ciel, une voix qui n’était ni féminine, ni masculine, juste une voix divine à la sonorité encourageante qui me donnait confiance, m’a proposé un nouveau marché : en plus de toucher les murs avec mon majeur et le bout de mon nez avec ma mère supérieure, je devais aussi toucher le bout de mon pied droit avec ma main droite. Elle a ajouté que je pouvais le faire de deux manières différentes : soit je soulevais ma jambe droite vers l’arrière et je me penchais légèrement afin que ma main droite puisse toucher le bout de mon pied, soit je me baissais au sol pour le toucher. Elle me laissait le choix, mais il fallait que je le fasse toujours cinq fois de suite. Ça m’a plu d’avoir le choix. J’ai également choisi de ne plus jamais aller chez tonton, je me suis dit en arrivant à l’école. J’ai fait ça jusqu’à mes 17 ans. Les murs, le nez, mon pied, le sol, je n’arrêtais pas. Je trouvais toujours un prétexte, une excuse, si j’étais accompagnée. Oh j’ai perdu un bout de papier, je dois le ramasser. Oh ce mur a une drôle de consistance. Oh j’aime bien faire des grimaces, celle-là, c’est ma préférée.

 

À 17 ans, j’ai alors demandé à la voix divine et protectrice si je pouvais arrêter de toucher mon nez avec ma lèvre supérieure et de toucher mon pied avec ma main. Elle m’a répondu oui, mais qu’à la place, je devais tout en gardant la tête droite, tourner mes  yeux le plus possible vers la droite. Et le plus souvent possible et toujours cinq fois de suite. Ça et toucher les murs sont restés ma protection. Plus tard, j’ai appris que cinq était mon chiffre de vie que j’ai obtenu en additionnant le jour, le mois et mon année de naissance. La voix du ciel était donc vraiment divine pour l'avoir  su avant moi. La même voix qui guide mes sculptures aujourd’hui.

 

Aujourd’hui, j’ai 58 ans, je sculpte, je suis heureuse, j’ai mes périodes d’angoisse et de doutes, mon sexe est toujours mort au plaisir, et j’ai encore mes tics et mes tocs, mes tics-tocs, comme je dis en riant à mon compagnon quand il me voit toucher cinq fois le mur de notre maison lorsque je pars à mon atelier le matin. Je n’ai pas fait d’enfant afin qu’il n’ait jamais à croiser la route d’un tonton si je devais aller à l’hôpital. Je déteste le chocolat au lait avec des noisettes, et je n’ose pas refaire le geste de toucher le bout de mon nez avec ma lèvre supérieure tellement j’ai peur de reprendre gout à cet état de sérénité et de douceur qu’il me procurait. C’était même plus qu’un état de sérénité et de douceur, c’était un plaisir. Un véritable plaisir. Un plaisir rien qu’à moi. Un plaisir que je n’avais pas à donner, ni à partager.  Un plaisir intime entre ma douleur et moi. Comme une jouissance. Ma jouissance. Si je recommençais ne serait-ce qu’une fois, je sais que je n’arrêterais plus jamais tellement c’était bon.

 

J’ai 58 ans et je vis avec mes tics et mes tocs, mes tic-tocs, qui sont toujours mes amis, ma protection, ma superstition. Parfois, j’essaye de les arrêter. Mais c’est impossible. Je n’y arrive pas. Mais ils ne m’empêchent pas de vivre. Bien au contraire, ils m’aident, ils me soutiennent, ils me comprennent. Ils sont les seuls à savoir pour tonton. Ma maman est morte l’année dernière. Je ne lui ai jamais rien dit. J’attends que tonton meurt pour en parler, pour raconter, pour l’accuser. Tant qu’il est vivant, j’ai trop peur. Ce jour-là, peut-être que je me mettrai enfin à renaître.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

 

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La Bravade de Saint-Tropez

La Bravade de Saint-Tropez
 
Tous les ans, les 16, 17 et 18 mai, à Saint-Tropez, nous fêtons la Bravade, une fête autant religieuse que militaire, en hommage au Chevalier Torpes, martyr chrétien qui donna son nom au village, ainsi qu'aux hommes, Génois et Tropéziens, qui, durant un siècle, défendirent avec bravoure le village des nombreuses attaques maritimes fomentées par les barbaresques.
 
Côté militaire, tout a commencé en 1441. Le roi René donne les terres désertées depuis 1388 de l'actuel Golfe de Saint-Tropez à Jean de Cossa, seigneur de Grimaud, en lui intimant l'ordre de repeupler Saint-Tropez dont les habitants, lassés d’être régulièrement envahis par les pirates et autre ennemis, s’étaient réfugiés dans les campagnes loin du littoral.
 
Le 15 octobre 1470, Cossa signe une convention avec Raphaël Garezzo, seigneur de Pornassio, afin que celui-ci envoie vingt-et-une familles génoises vivre à Saint-Tropez. Ces vingt-et-un chefs de famille, que des nobles, ont donc emmené avec eux leur femme, leurs enfants, leurs cousins, leurs oncles, leurs serviteurs, paysans, boulangers, marins, soldats, mais aussi des mauvais garçons qu'ils ont pu faire sortir du bagne car il leur fallait des hommes costauds, sans peur, et qui surtout savaient se battre. C'est d'ailleurs pour cette raison que certains s'appelaient, par exemple, Quindici qui veut dire quinze en italien. Ces bagnards n'ayant plus d'identité, ils ont donc été enregistrés sous le chiffre de leur matricule de prisonnier qui avait été gravé au fer à rouge sur leur avant-bras.
 
En échange d'une franchise fiscale, d'une immunité totale (pour les bagnards), d'une exonération d'impôts et d'une autonomie en armes, ces Italiens devaient rebâtir le port, construire des remparts, et surtout défendre la cité.
 
C’est ainsi que sans aucune contrainte royale, bénéficiant d'une totale liberté, une véritable communauté solidaire et unie - la mairie achetait le blé pour le redistribuer équitablement, donnait de l'argent aux filles-mères pour subvenir à leurs besoins -, s'est alors établie. Petit à petit, les Tropéziens sont revenus vivre dans leur village, s'alliant avec ces Génois pour le meilleur et pour le pire. Afin qu'il n'y ait aucun dérapage de prise de pouvoir, dès 1558, chaque Lundi de Pâques, un Capitaine de Ville était nommé pour seulement un an. Sa mission était de former et de diriger la milice locale.
 
Mais le 20 juillet 1672, Louis XIV décida de stopper cette fabuleuse organisation. Une garnison royale fut dépêchée pour remplacer la milice locale. Le roi exigea également le paiement des impôts. Les Tropéziens, furieux de perdre leur indépendance, leur liberté et leurs privilèges financiers, alors qu’ils avaient su repousser tout seuls et vaillamment, de nombreux ennemis, décidèrent de continuer de nommer chaque année, à chaque lundi de Pâques, à titre honorifique, un Capitaine de Ville, afin que les générations suivantes n'oublient jamais leur bravoure et leur courage. Encore aujourd'hui, un Capitaine de Ville est nommé le Lundi de Pâques pour un an, et défile en tête de la Bravade.
 
Côté religieux, la Bravade honore Saint Torpes. Nous sommes le 29 avril de l'an 68. Lors de l'inauguration, à Pise, d'un temple dédié à la déesse Diane, l'Empereur Néron, qui était polythéiste, demande au chef de sa garde personnelle, le Chevalier Torpes, d'adjurer sa foi chrétienne. Celui-ci refuse. Furieux, Néron le fait flageller, mais le poteau auquel il était attaché, tombe tuant le bourreau. Néron le fait alors jeter aux fauves, mais ceux-ci se couchent aux pieds de Torpes. Néron ordonne sa décapitation. Le corps sans tête du chevalier est mis dans une barque avec un coq et un chien censés le dévorer.
 
La barque a dérivé sur le fleuve Arno, puis a rejoint la Méditerranée et a fini par s'échouer le 17 mai de la même année sur la plage d’Héracléa avec, à son bord, le corps intact du Chevalier Torpes qui est devenu le Saint-Patron de Saint-Tropez à qui il donna son nom. Le coq s'est s'envolé vers des champs de lin, donnant son nom au village de Cogolin et le chien donna son nom à celui de Grimaud qui veut dire vieux chien en provençal.
 
Les bravadeurs qui font partie de l’association Les Amis de la Bravade défilent de façon très protocolaire en uniformes militaires anciens, tandis que les femmes, en tenues provençales, dansent. Entre les coups de tromblons qui résonnent dans tout le village, la clique joue du fifre et des tambours. Quant à Torpes, son buste, après être sortt de façon très solennelle de l’église, prend la tête d’une longue procession religieuse dans les ruelles. Des messes sont également prévues avec bénédiction des armes et des bouquets de fleurs rouge et blanches. Le rouge et le blanc étant les couleurs de la cité, tous les Tropéziens s'habillent ainsi.
 
La Bravade est la fête des résistants, un hymne à la liberté.
 
C'est bruyant, joyeux, sérieux et émouvant.
 
Sylvie Bourgeois Harel
Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Lily of the Valley - La Croix Valmer

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ÉMILIE

 

“Je m’appelle Émilie et j’ai le cerveau en bouillie. À l’instant encore, je viens de trouver la porte de mon réfrigérateur ouverte. Je l’ai regardée un instant, interloquée, ne comprenant pas pourquoi elle était ouverte. Je vis seule dans ma maison. Personne n’est venu me rendre visite. Et je ne suis pas retournée dans ma cuisine de la journée. En effet, j’ai été tellement occupée que je n’ai pas trouvé le temps de m’arrêter, ne serait-ce qu’un instant, pour me préparer un déjeuner. Puis je me suis souvenue que j’avais ouvert mon réfrigérateur ce matin pour sortir mon pot de confiture de framboises afin de me faire une tartine histoire d’accompagner ma deuxième tasse de thé que je n’ai pas bu puisqu’elle est toujours sur la table à côté de ma tartine beurrée et de mon pot de confiture que je n’ai pas ouvert, alors qu’il est presque 18 heures.

 

Lorsque j’ai compris que j’avais laissé mon réfrigérateur ouvert pendant plus de sept heures, je me suis effondrée sur mon canapé et je me suis mise à pleurer. À pleurer à chaudes larmes. À appeler ma maman, comme je le faisais enfant, sauf que je ne suis plus une enfant, j’ai 59 ans, et ma maman est morte, il y a cinq ans. J’ai alors téléphoné à Amandine, ma meilleure amie. Elle m’a dit de respirer doucement, que ce n’était pas bien grave. Et pour me faire rire, Amandine sait toujours me faire rire, elle m’a demandé si, cette fois, j’avais bien refermé la porte de mon réfrigérateur. Puis, elle m’a conseillée de prendre un papier et un crayon et d’écrire tout ce que j’avais fait dans la journée. 

 

Je me suis alors souvenue qu’en voyant la couleur de ma confiture, j’ai pensé à ma culotte de couleur framboise justement que j’avais posée dans le lavabo de ma salle de bains et que je n’avais toujours pas lavée. Je lave ma lingerie à la main. C’est le seul moyen pour la préserver longtemps et ne pas l’abimer. Et je dis réfrigérateur, jamais frigidaire qui, comme tout le monde le sait, est une marque de réfrigérateur, une marque, certes, qui est passée dans le langage courant, mais ma mère m’a appris que c’était aux détails d’un langage châtié que l’on reconnaissait les dames.

 

Je ne sais pas si je suis une dame, mais en me rendant dans ma salle de bains pour laver ma culotte, j’ai reçu sur mon téléphone que j’avais dans la poche de ma veste, une notification comme quoi un certain Jacky avait commenté ma publication sur Facebook. C’est Amandine qui m’a conseillée de m’inscrire sur Facebook lorsque mon mari m’a quittée. Non pas pour trouver un homme, mais pour avoir des contacts sociaux. J’avoue que c’est très rigolo. J’y passe des heures. Je regarde tout. Je lis tout. Je commente tout.

 

De mon côté, je ne publie que des photos de Benjamin, mon chat tigré qui m’a adoptée lorsque Julien est parti. Benjamin a tout compris de la vie, et de la mienne aussi. Il a compris qu’il y avait une place vide à prendre dans mon lit, il s’y est installé, et le soir, comme je le faisais pour Julien qui était très gourmand, je prépare à mon Benjamin chéri un bon petit plat à base de crevettes ou de poulet. C’est un amour. Benjamin pas Julien. Comme il a beaucoup de succès sur Facebook, Benjamin pas Julien qui ne publie que des photos de lui, heureux avec sa nouvelle femme, comme pour me narguer ou faire croire que nos vingt-sept années de mariage n’ont jamais existé, j’ai aussi créé un compte Instagram. J’allais répondre à ce Jacky qui me demandait l’âge de Benjamin quand réfléchir à l’âge de mon chat que je ne connais pas, m’a fait penser au mien que je connais bien et aussi à ma carte d’identité que je dois renouveler. 

 

J’ai donc pris mon ordinateur pour faire une demande en ligne, mais au moment d’ouvrir le site du service public, j’ai préféré répondre au mail que ma fille qui vit en Nouvelle-Zélande m’avait envoyé durant la nuit. J’allais lui écrire que j’aimerais bien lui rendre visite à Noël, mais avant de lui faire une fausse joie, j’ai voulu regarder les prix des billets d’avion pour Auckland où elle habite avec son mari. Je suis alors tombée sur un article qui titrait qu’il n’y avait pas de serpent en Nouvelle-Zélande, ce qui est une bonne nouvelle car j’en ai une trouille bleue. 

 

Parlant de trouille, je me suis alors rendue dans ma chambre pour évaluer si je pouvais réparer seule mon volet qui ferme mal, elle est au rez-de- chaussée, je ne voudrais pas qu’un individu mal intentionné pénètre la nuit pour me cambrioler, même s’il n’y a plus rien à prendre, Julien a tout pris. Je devrais peut-être acheter un chien de garde, mais alors seulement à mon retour d’Auckland, je ne saurais pas quoi en faire pendant mon voyage, je ne pourrais pas le laisser à Amandine qui a déjà un Husky très jaloux. Je suis donc descendue à la cave chercher des outils pour réparer mon volet lorsque je suis tombée sur mes chaussures de ski, je skiais beaucoup lorsque j’étais jeune, c’est d’ailleurs le seul sport où j’étais excellente. C’est ce qui avait plu à Julien lorsqu’il m’a connue à la montagne, j’étais plus rapide que lui. Ça l’a épaté, il m’a embrassée, puis c’est allé très vite entre nous, notre fille est née, nous nous sommes mariés, et il m’a quittée. 

 

Mes chaussures de ski étaient pleines de poussière, je les ai apportées dans mon jardin pour les nettoyer avec un chiffon. C’est ainsi que j’ai découvert que mon citronnier était rempli de cochenilles. J’en ai écrasé une avec le chiffon, c’est étrange lorsque l’on écrase ces petites boules blanches, ça fait des tâches orange comme si la cochenille avait du sang orange. Les extraterrestres ont peut-être aussi du sang orange, je me suis dit en allant chercher du vinaigre blanc et du papier absorbant pour tuer ces horribles insectes qui ont envahi mon citronnier. Le vinaigre blanc est épatant, je nettoie tout avec. Et je ne dis jamais Sopalin, mais papier absorbant, ma mère avait peut-être raison, je suis une dame.

 

C’est alors que j’ai reçu une notification sur Instagram comme quoi ma voisine avait liké une photo de Benjamin, les pattes en l’air, certainement pour se faire pardonner d’avoir demandé à la mairie de brûler les herbes, qu’elle se permet d’appeler des mauvaises herbes, qui poussent sur le trottoir devant ma maison alors que ce sont des résistantes très émouvantes, d’avoir trouvé la force de pousser dans le goudron. Une petite faille, de la lumière, un peu d’eau de pluie, et hop, elles ont grandi comme moi lorsque Julien m’a quittée. En effet, c’est dans les failles de mon cœur brisé que j’ai puisé la force de continuer de vivre sans son amour.

 

J’ai alors imaginé ma voisine pas gentille face à des extraterrestres au sang orange. Ça m’a fait rire. Sur mon téléphone, j’ai tapé extraterrestre. Je suis tombée sur une interview qui avait l’air passionnante d’un Jean-Pierre Petit, très bel homme au demeurant, c’est un amoureux comme cela qu’il me faudrait rencontrer, je me suis dit en m’asseyant au soleil. Un instant, j’ai cru que j’étais, moi aussi, une petite plante résistante à qui le moindre rayon de lumière avait le pouvoir de lui redonner espoir. 

 

C’est la faim qui m’a sortie de ma rêverie, et le froid aussi, il était presque 18 heures. Je suis donc allée dans ma cuisine pour grignoter un bout de fromage et préparer les crevettes de Benjamin, lorsque j’ai découvert la porte de mon réfrigérateur ouverte. En relisant tout ce que j’avais fait dans la journée, j’ai de nouveau pleuré. Ma culotte couleur framboise n’est toujours pas lavée, je n’ai pas répondu à ce Jacky qui est presque aussi beau, en plus jeune, que le Jean-Pierre Petit des extraterrestres, je n’ai pas fait ma demande de carte d’identité, je n’ai pas répondu à ma fille, je n’ai pas réservé mon billet d’avion pour Auckland, je n’ai pas lu l’article sur les serpents non présents en Nouvelle-Zélande, je n’ai pas réparé mon volet, je n’ai pas nettoyé mes chaussures de ski, je n’ai pas retiré la cochenille de mon citronnier, je n’ai pas liké la publication de ma voisine pour lui faire comprendre que je ne lui en voulais pas, je n’ai pas écouté l’interview de Jean-Pierre Petit, je n’ai pas bu mon thé de ce matin, ni mangé ma tartine beurrée, je n’ai rien fait de la journée, et pourtant je suis épuisée tellement je n’ai pas arrêté.”

 

Sylvie Bourgeois Harel

Émilie fait partie des 19 nouvelles de mon recueil On oublie toujours quelque chose.

Pour le commander, vous pouvez m’envoyer un message à : slvbourgeois@wanadoo.fr

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

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Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez

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