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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

 

Si l'on regarde cette photo, nous voyons une maman avec ses deux petites filles. Si je vous dis que c'est moi aujourd'hui avec moi lorsque j'étais bébé et moi lorsque j'avais 10 ans, la photo prend un tout autre sens.

 

Comme en tant qu'écrivain, j'aime travailler sur l'intime en partant de mon propre intime puisque c'est celui que je connais le mieux — c'est d'ailleurs en parlant de mon propre intime que les lecteurs arrivent à s'identifier, en effet, j'estime que mon rôle est de mettre des mots sur des sensations simples que l'on traverse tous ou que l'on va tous traverser, l'enfance, l'amour, la mort, la joie, les parents, la douleur, le rire, la perte, le manque, l'incompréhension... —, j'ai créé cette photo de la même façon que je crée des romans ou des nouvelles.

 

L'image devient mot. Elle devient presque une fiction tout en n'étant pas une fiction. Elle devient une mémoire. Elle devient intemporelle. Elle devient de la pensée. Elle devient écriture et parole. L'écriture et la parole dans lesquelles l'on s'accorde dans une même phrase de pouvoir parler du passé, d'un passé proche ou très lointain, d'aujourd'hui, et également du futur. Sans que cela ne choque personne. Sans que cela ne nuise à la compréhension du récit, au contraire, ces allers-retours dans le temps apportent une précision nécessaire à l'histoire. Cette photo apporte peut-être une précision nécessaire à la femme que je suis aujourd'hui.

 

Pendant quelques instants, en la regardant, je revis mon enfance. j'adoucis mon enfance. Et je me mets à aimer le bébé et la petite fille que j'étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Sophie à Megève, une comédie de Sylvie Bourgeois Harel

Sophie à Megève

 

une comédie de Sylvie Bourgeois Harel

extrait 

 

Avant de dîner au Cintra, la plus vieille brasserie de Megève, Henri les entraîne à un vernissage. Un monde fou se presse pour regarder des petits dessins vaguement inspirés de ceux de Crumb, en beaucoup moins bien. Un gamin de 25 ans à tout casser est la star du cocktail. Les amis de ses parents se précipitent pour le féliciter, l’embrasser, lui tapoter les épaules, lui frotter la tête, qui aurait cru ça de toi ? Qu’est-ce qu’on s’est fait comme souci à ton sujet ! 

 

Un peu plus loin, un playboy bronzé explique à un cheptel de zibelines et de renards argentés qu’il adore vivre dans les Hampton’s, car il n’y a pas de pauvres.

 

         – C’est bien simple, si vous ne possédez pas de maison, c’est impossible d’y aller ! 

 

Sophie, pensive, observe son gynécologue s’avancer vers elle, un grand sourire aux lèvres.

 

         – Bonjour chère amie ! Comment allez-vous depuis ce dîner chez… chez… aidez-moi, je ne me souviens plus de la dernière fois où nous nous sommes vus, lance-t-il en l’embrassant chaleureusement.

         – J’avais les jambes écartées dans votre cabinet, je suis une de vos patientes.

 

Écarlate, il se confond en excuses. Heureusement, un homme grisonnant s’avance vers Sophie et la libère de ce malentendu. 

 

         – Voilà le résultat quand l’argent envahit le domaine réservé aux artistes, dit Sophie. Ce gosse a dû avoir envie d’exister, ce qui est légitime, mais au lieu de bosser à l’école, il a choisi la facilité de se prétendre peintre alors que de toute évidence, il est dénué de talent. Et ses parents, trop contents qu’il ait survécu à la drogue, à l’alcool, lui offrent les moyens de se croire quelqu’un alors qu’il n’est pas doué. Je les imagine perclus d’admiration pour leur rejeton qui, enfant, devait gribouiller au stylo Bic des cahiers entiers de petits soldats et de scènes de guerre. Et comme ces gens-là n’ont aucune culture, malgré ce qu’ils prétendent, ils crient au génie. Ça me rend dingue que l’on expose ces débilités. 

 

         – C’est mon beau-fils.

 

Sans se démonter, Sophie lui demande du tac au tac ce qu’il en pense.

 

         –  Voulez-vous que je vous le présente ?

         – Laissez-le prendre son pied. C’est son quart d’heure de gloire. La question que l’on doit se poser, c’est de savoir si cet usurpateur qui existe grâce à vos moyens financiers prend la place d’un vrai artiste ou non ? À Saint-Tropez, j’avais vu la même chose avec une princesse de mes fesses qui avait exposé ses photos de vacances, elle les avait attachées avec des pinces à linge pour faire bohème. Vous me direz, Saint-Tropez n’est pas le meilleur endroit pour découvrir de l’art. Mais c’est pareil dans la musique, le cinéma, la littérature, les fils et filles à papa pourrissent la sincérité, le seul con dans l’histoire est le pauvre idiot qui paye sa place de ciné ou de concert et doit assister à ce déferlement de nullité. Vous ne voulez pas plutôt m’apporter une coupe de champagne ?

         – Je ne sais pas pourquoi, mais je vous trouve différente des autres femmes de cette assemblée.

         – Normal, je suis la seule pauvre.

         – Dans vos yeux, je lis que votre vie intérieure est riche.

         – Stop, on arrête tout, votre réponse est trop convenue, je ne peux pas continuer sur ce registre. 

         – Arrêtez de me taquiner, vous vous appelez comment ?

         – Sophie et je n’ai pas de mari.

 

Oups ! se dit-elle, je suis barge de répondre ça. 

 

         – Je peux alors vous inviter à déjeuner ?

 

Exactement ce qu’elle ne voulait pas entendre !

 

         – Volontiers ! 

 

Exactement ce qu’elle ne voulait pas dire ! 

 

Ce n’est pas la première fois que ses paroles ne lui obéissent pas. C’est peut-être le signe que je suis très déprimée ? se demande Sophie en buvant cul sec sa coupe.

 

         – Au moins, vous n’êtes pas compliquée ! Je me présente, Jean-Guillaume Tuffier. 

         – Des constructions navales ?

         – Exactement.

         – Et vous tenez cette entreprise de votre père ?

         – Qui la tenait lui-même de son propre père. 

         – Dingue ! se moque-t-elle.

         – N’est-ce pas ?

         – Je ne suis pas jalouse, mais ça me fout les boules les gens comme vous qui n’ont comme mérite que d’avoir hérité. À Megève, j’ai l’impression de ne voir que ça.

         – J’ai commencé à travailler tôt et durement, on ne m’a fait aucun cadeau, se justifie Jean-Guillaume.

         – Le mythe du gamin riche qui doit soi-disant démarrer en bas de l’échelle ne m’a jamais fait chialer. C’est quand même plus facile d’avoir le droit d’engueuler les ouvriers de son père et de rentrer dans une baraque à plusieurs millions d’euros avec du personnel que de trimer pour de vrai et de se coucher dans un studio pourri où vous devez laver vous-même votre sol et vos draps car vous n’avez pas de fric. Vous avez, ne serait-ce qu’une fois, mis la table ou passé la serpillière ?

         – Non, mais je suis un cuisinier qui se défend.

         – Oui, histoire d’épater vos copains !

         – Pourquoi êtes-vous en colère, Sophie ?

         – N’insistez pas, je ne déjeunerai pas avec vous.

         – Vous êtes pétillante, j’adore. On dit après-demain au Fer à cheval ? À 13 heures ?

         – Pourquoi pas demain ?

         – Je dois aller à Genève.

         – Chercher des pépettes ?

         – Non, des cigares.

         – Chez Gérard ?

         – Je vois que vous connaissez vos classiques.

         – Et ensuite, vous irez au Velvet vous taper une pute. Certaines, paraît-il, passent leur journée à tremper dans du lait d’ânesse pour avoir la peau douce. Vous m’en ramènerez une ?

         – Vous êtes insensée, mais vous me plaisez.

         – Parce que je ne coûte pas 2 000 euros ?

         – Vous verrez, leurs diots au vin blanc sont fameux.

         – Je suis plutôt filets de perche du lac Léman, mais bon.

Sophie à Megève, couverture

Sophie à Megève, couverture

Sophie à Megève - 4ème de couverture

Sophie à Megève - 4ème de couverture

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Chroniques du monde d'avant (9), mon deuxième roman, L'amour libre chez Fayard

Chroniques du monde d'avant (9), mon deuxième roman, L'amour libre chez Fayard

Nous sommes il y a une vingtaine d’années. Mon premier livre "Lettres à un monsieur" vient de sortir en librairie. Je décide d’en écrire immédiatement un deuxième. Que je termine très rapidement. Je le propose à mon éditeur qui me répond qu’il le publiera volontiers en octobre prochain.

— Et pourquoi pas plutôt en mai ? lui demande mon impatience.
— Parce que l’on ne sort pas deux livres d’un auteur dans la même année.

Plutôt que d’être contente qu’il accepte de publier mon deuxième roman, je sors de son bureau en bougonnant. Je n’ai aucune notion des impératifs et des contraintes de l’édition, je ne vois que mon désir d’avoir un deuxième livre publié en mai. Arrivée chez moi, je téléphone au gentil Alexandre qui m’avait glissé, après ma signature à l’Écume des Pages, la librairie collée au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés où il travaillait, qu’un éditeur très important était venu.

— Comment s’appelait-il ?
— Raphaël Sorin, il était chez Flammarion et vient d’arriver chez Fayard.

Je l’appelle aussitôt. Par chance, son assistante est absente ce jour-là, le standard me le passe directement.

— Bonjour monsieur Sorin, je suis Sylvie Bourgeois, vous ne me connaissez pas mais comme le mois dernier vous êtes venu à l’Écume des Pages à la signature de mon premier roman, "Lettres à un monsieur", je me suis dit que vous vouliez faire ma connaissance. Voulez-vous que l’on prenne un café demain matin au Flore ?

Le lendemain matin, à 9 heures, je suis en terrasse du Flore avec Raphaël Sorin, hélas aujourd’hui décédé. Je n’ose pas lui dire que j’aimerais bien lui faire lire mon deuxième manuscrit qui est terminé. Nous parlons de tout. Et aussi de Michel Houellebecq.

— Vous savez qu’il va faire son prochain roman avec vous, je lui annonce sans rien savoir des projets de Michel Houellebecq que je ne connaissais pas encore personnellement, mais dont j’avais lu et surtout aimé tous ses livres et poèmes.
— J’adorerais, mais il est obligé de le faire chez Flammarion, me répond Sorin.
— Oui, mais il le fera avec vous chez Fayard.
— C’est impossible, c’est moi qui ai verrouillé son contrat chez Flammarion, il n’a aucune option de sortie.
— N’empêche, il le fera avec vous chez Fayard, j’insiste sûre de moi. Et puis quand on a un éditeur comme vous, on n’a pas envie de l’abandonner, j’ajoute pour le flatter.

Plus que de le flatter, j’avais surtout envie de lui faire plaisir. Le bonhomme me plaisait. Comme m’avait plu mon premier éditeur. Deux amoureux de la littérature. Deux amoureux des mots. Deux amoureux des auteurs. Deux éditeurs à l’ancienne. Et quant à ma certitude que Michel Houellebecq signerait sont prochain roman chez Fayard, elle venait d’une voix qui m’avait dicté ces mots. Était-ce de l’intuition, de la clairvoyance, de la prédiction, de la prémonition ou de la prophétie, je ne saurai jamais, toujours est-il qu’un an plus tard, Houellebecq a réussi à rompre son contrat ultra verrouillé chez Flammarion pour rejoindre Raphaël Sorin chez Fayard. Mais ça, c'est une autre histoire.

Revenons à moi, le lendemain de mon joyeux rendez-vous au Flore avec Sorin, je désire ardemment lui faire lire mon deuxième manuscrit. Je lui téléphone. Sauf que son assistante a repris son travail. C’est elle qui décroche.

— On ne doit pas appeler directement les éditeurs, m’engueule-t-elle. Si vous avez un manuscrit à nous faire lire, déposez-le au service des manuscrits, on vous répondra sous trois mois. Si on ne vous répond pas, c’est que votre livre ne nous intéresse pas.

Et elle raccroche. Je rappelle aussitôt, forte du sourire ravi de Sorin lorsque je lui avais fait ma voyance prophétique concernant Houellebecq. Je retombe sur l’assistance excédée

— Pouvez-vous s’il vous plaît juste dire à Raphaël Sorin que Sylvie Bourgeois aimerait lui parler ? Merci.

Trois minutes plus tard, Raphaël me téléphone.

— Je peux vous faire lire mon manuscrit ?
— Bien sûr, apportez-le moi demain matin, à 9 heures, au Flore. On reprendra un café.

Cinq jours plus tard, Sorin m’appelle.

— J’ai adoré votre livre, vous avez un vrai talent Sylvie, votre écriture est sincère, franche, rapide, drôle, elle existe, elle prend toute sa place, je vous édite, il sortira en avril.

En avril ! Un mois avant ma date du mois de mai que j’avais tant désirée ! Youpi ! Je me sens la reine du monde. D’autant que la première phrase que j’avais écrite lorsque j’avais commencé ce roman était : je veux rencontrer le futur homme de ma vie, vivre, travailler et fusionner avec lui. Quelques semaines plus tard, je rencontrai celui qui allait devenir mon mari. Je suis donc persuadée qu’il suffit que je crie mes désirs ou que je les écrive, de travailler bien sûr à leurs accomplissements, je suis une travailleuse acharnée, ça me convient parfaitement, et que ma nouvelle vie liée à l’écriture va être belle et facile.

Mais c’est sans compter sur les jalousies ou les passions que je peux susciter. L’assistante de Sorin qui ne devait pas apprécier que son patron, le grand éditeur tant respecté dans le monde de l’édition, m’invite à déjeuner trois fois par semaine au Chai de l’Abbaye, sa cantine, où il prend plaisir à me raconter mille anecdotes avec ses auteurs favoris comme Patrick Manchette ou Charles Bukowski, a pris beaucoup de retard. Tant et si bien qu’un matin, Sorin, très énervé, m’appelle.

— On se voit au Flore dans une demi-heure.
— Bien chef.

Assis à l’intérieur, à la table près de la caisse, je n’ai plus un Sorin gentil et attentionné, mais un Sorin en colère.

— Je suis furieux Sylvie, mon assistante s’est plainte que vous repoussiez sans cesse vos rendez-vous de travail avec elle sur votre texte.
— Absolument pas, Raphaël, c’est elle qui les annule au dernier moment et les remet à deux semaines plus tard.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? se calme-t-il.
— Parce que je n’ai jamais dénoncé personne à l’école, je ne vais pas commencer aujourd'hui.
— Je vous crois, Sylvie, ça m’étonnait aussi de vous, je vais lui passer un savon, n’empêche, à cause de tout ça, votre livre ne sera jamais prêt pour le mois d’avril comme je l’avais prévu, il sortira le 2 juin.

Le 2 juin, je croise chez Fayard celui qui est censé être mon attaché de presse, une valise à la main.

— Je pars en vacances. Votre livre est mort. On se sort jamais le roman d’un auteur pas connu en juin, les journalistes travaillent déjà sur les livres qui paraîtront en septembre pour la rentrée littéraire. Le seul qui vous recevra est Patrick Poivre d’Arvor. C'est déjà pas mal, c'est une télé. Je vous emailerai l’horaire et l'adresse du studio d’enregistrement, l'émission aura lieu la semaine prochaine. C’est un deal que nous avons avec lui, lorsqu’il a demandé à Fayard d’éditer Claire Castillon, sa petite amie de l'époque, en échange, il a promis de recevoir tous nos auteurs.

À suivre…

Sylvie Bourgeois Harel

 

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Une après-midi à la boutique Apple de Saint-Germain-des-Prés

Une après-midi à la boutique Apple de Saint-Germain-des-Prés

Vendredi, j’ai été punie. Oui, punie. Véridique. Je vais au magasin Apple de Saint-Germain-des-Prés, mon ancien quartier. J’avais pris en ligne deux rendez-vous, un à 17 heures pour mon iPhone et un autre à 17 heures 15 pour mon MacBook. C’est leur protocole. Un article, un rendez-vous, deux articles, deux rendez-vous.

J’arrive à 17h05. À l’entrée, un gringalet blond aux lèvres pincées par l’énervement de sa journée, ou peut-être de sa nuit, je n’ai pas osé lui demander, s’occupe d’une dame âgée. Il prend son temps. Ça ne me dérange pas, j’aime bien qu’on s’occupe gentiment des dames âgées. Sauf que lui, je sens qu’il ne le fait pas pour être gentil, mais pour faire chier les gens qui attendent derrière. En effet, une longue file s'est formée. D'ailleurs, un Américain s’est posé à ses côtés en n'arrêtant pas de regarder sa montrer et de souffler en levant les yeux au ciel, espérant, ainsi, lui faire presser le pas.

Le freluquet finit par s’occuper de lui en prenant, de nouveau, bien son temps, non pas pour être sympa, mais toujours pour faire chier les gens qui attendent derrière moi.

Grâce à mon calme olympien et mon habitude d’observer, ça ne me dérange pas du tout. Je suis au coeur du spectacle de la frustration parisienne des consommateurs. Arrive mon tour.

— Bonjour monsieur, je lui dis en souriant et en montrant le QR code de mon rendez-vous de 17 heures.
— C’est trop tard, il a été annulé, me balance-t-il direct.

Bien sûr, je ne lui explique pas que s’il avait demandé rapidement aux gens de la file d’attente ceux qui avaient un rendez-vous, j’aurais été à l’heure. Ses lèvres pincées qui s’agitent pour m’annoncer cette sentence qu’il pense définitive, m’indiquent que je ne dois pas l’agacer. Sauf qu’il ne connaît pas ma botte secrète.

— Ce n’est pas grave monsieur, je continue en souriant toujours, j’ai un autre rendez-vous à 17 heures 15.

Là, il se bloque. Mais il se bloque vraiment. Son cul se serre. Ses lèvres se ferment. Son regard devient dur. Je comprends qu’il aurait préféré que je le supplie de conserver mon rendez-vous avec des tas de "s’il vous plaît monsieur soyez gentil, je vous en prie please please please" et mille trémolos d’excuses dans la voix.

— Comment ça vous avez un autre rendez-vous ? il me demande, excédé.
— Oui, c’est le protocole Apple que l’on m’a bien expliqué l’autre jour, j’ajoute de ma voix douce et enfantine, un article, un rendez-vous, deux articles, deux rendez-vous. Ainsi le rapide pschitt-pschitt que je voulais que l’on souffle dans le trou de l’adaptateur-secteur de mon iPhone, votre collègue pourra le faire après le nettoyage, tout aussi rapide, de la touche G de mon ordi qui est devenue dure car…

Je n’ai pas le temps de lui raconter que mes trois minettes, Cécile, HPI et Marguerite, adorent marcher sur mon clavier qu’il hurle :

— Vous ne me parlez pas comme ça !
— Bien chef ! je réponds.

Je reste très zen comprenant que le mec a un sérieux problème d’autoritarisme et peut-être même un brin de perversité de vouloir ainsi chercher à humilier les clients d’Apple. Sauf qu'il n'a pas compris que je suis une cliente d'Apple, mais je ne suis pas sa cliente. Il aurait sa propre boutique, il pourrait décider, crier, hurler, même si c'est mal élevé, mais il serait chez lui. Tandis que là, il est censé représenter une marque mondialement connue et mondialement connue aussi pour son service impeccable.

— Vous croyez vraiment que c’est vous qui allez organiser comment on travaille chez Apple ? me lance-t-il d’une grosse voix de freluquet pour m’impressionner.
— Mais bien sûr que non ! je réponds en riant. La personne fera bien comme elle voudra. Mais pouvez-vous svp scanner mon rendez-vous sinon il sera annulé si l’heure est dépassée, j’ajoute en lui présentant l’écran de mon iPhone.
— Je ne vous parle plus ! crie-t-il de plus belle. Mettez-vous là-bas, plus loin dans le coin !
— Vous me mettez au piquet ?

Évidemment, je ne vais pas dans le coin près de l’entrée qu’il m’indique. Je m’avance vers une grande table. Je retire mon manteau. Je pose mon sac. Et je m’assieds sur un tabouret. Je sens dans mon dos le freluquet me regarder méchamment. Je ne fais pas attention. J’en profite pour lire mes cent messages WhatsApp. Six minutes plus tard, je hèle une jeune employée et lui demande si elle peut enregistrer mon rendez-vous.

— Ce n’est pas mon rôle, ce n’est pas mon rôle, il faut voir voir ça avec un technicien, s’empresse-t-elle de disparaître.

Un autre employé passe avec un iPad.

— Bonjour monsieur, pouvez-vous svp scanner mon rendez-vous ?
— Comment ça votre rendez-vous ? me dit-il en s’avançant étonné vers moi.

Je n’ai pas le temps de lui montrer mon QR code que le gringalet en mal d’autorité, furieux de ne pas avoir réussi à me renvoyer chez moi puisque j’avais pris deux rendez-vous d’affilée, bondit sur lui :

— La dame, la dame, la dame… hurle-t-il, énervé, sans arriver à formuler une phrase correcte tellement il ne sait pas quoi dire à part qu’il n’a pas supporté que je sois bien organisée et que je ne l’ai pas supplié.
— Quoi la dame ? le questionne son collègue.�
— La dame, rien du tout, je les coupe tous les deux en reprenant le pouvoir. J’aimerais juste que vous enregistriez mon rendez-vous.

L'employé avec l'iPad s’exécute et m’installe sur la gauche à une grande table.

— Un technicien va venir s’occuper de vous.
— Merci monsieur.

Je m’empresse de recharger mon iPhone qui est presque à plat. Par intuition, je comprends que cela va prendre un certain temps avant que quelqu’un vienne s’occuper de moi car le freluquet a dû glisser une consigne à son collègue pour me punir, genre, on va la laisser toute seule jusqu’à la fermeture, na, ça lui fera les pieds à cette bourge qui se croit tout permis. Oui, il existe une forme de discrimination envers une femme comme moi qui arrive toujours souriante, gentille, heureuse. L’époque est, pour certains dont je ne fais pas partie, tellement anxiogène que le bonheur qui s’affiche sur un visage est parfois vécu comme une forme de provocation.

De mon côté, je suis ravie du cadeau que le freluquet m’a fait. En effet, mon amie Virginie vient me chercher à 19h30 devant le Flore. J’ai donc deux heures devant moi pour faire les dernières corrections de mon prochain livre "La voix" qui part mardi chez mon éditeur pour le premier jeu d’épreuves. J’avais prévu de les faire au bar de la Croix-Rouge devant un chocolat chaud et une tranche de quatre-quart, mais c’est petit, bruyant, sombre. Tandis que là, chez Apple, c’est lumineux, grand, calme, aéré, j’ai le wifi et une immense table pour moi toute seule. Youpi ! Je sors alors mon ordinateur et commence à travailler.

En voulant me punir, le freluquet ne savait pas que chaque fois qu’une personne se comporte mal avec moi, l’univers m’offre un joli cadeau afin que je garde toujours mon sourire et mon état d’esprit joyeux.

À 19 heures, après avoir fini mes corrections et vu défiler un tas de clients s’installer au bout de ma table et une dizaine employés venir réparer leur téléphone ou leur ordinateur, je demande à l’un d’eux si quelqu’un peut s’occuper de moi :

— Parce que je suis là depuis une heure et demi, j’ajoute d’une petite voix.
— Comment ça une heure et demi, s’inquiète-t-il.
— On a dû m’oublier, je m’amuse à feindre l’étonnement, mais tout va bien, j’avais besoin de travailler et j’ai bien travaillé.
— Donnez-moi votre nom svp.
— Sylvie Bourgeois Harel.
— En effet, vous aviez rendez-vous à 17 heures 15, ce n’est pas normal, je suis désolé.
— Vous savez l’erreur est humaine, et vraiment, c’était top, je ne me serais jamais permise de rester aussi longtemps chez vous pour travailler, donc tout va bien, vraiment.
— Je vais vous chercher quelqu’un.

En face de moi, le jeune client est désolé.

— Prenez ma place madame, je peux attendre dix minutes.
— C’est très aimable à vous, je n’en ferai rien, mais merci.

Quelques secondes plus tard, un beau Xavier s’assied à côté de moi et se confond en excuses. Je lui répète alors que j’étais très bien à travailler chez eux. Il me répare la touche G de mon Mac puis fait un pschitt-pschitt sur le trou de l’adaptateur-réseau de mon téléphone. Il m’explique également comment faire le O dans le E quand j’écris CŒUR. Je ne sais toujours pas comment le faire en minuscule, il va falloir que je reprenne rendez-vous avant de rentrer à Saint-Tropez mardi.

— Merci Xavier, dites-moi comment s’appelle le directeur de ce magasin Apple ?

Après m’avoir donné son nom et comment le joindre, il me demande pourquoi je veux le contacter.

— À cause du connard à l’entrée qui m’a punie. Vous êtes toujours tellement compétents, gentils, à l’écoute, disponibles chez Apple, que ce soit la hot-line ou en boutique, ce n’est pas normal qu’un méchant employé gâche ainsi votre travail et foute en l'air la délicieuse ambiance que vous avez su créer.

Évidemment, je ne vais pas aller me plaindre au directeur du magasin. Je ne suis pas une redresseuse de torts. Mais je sais que le gentil Xavier va aller voir son collègue, en parler à d’autres, ainsi le freluquet comprendra peut-être, ou pas, que s’il veut être autoritaire, il s’est trompé de vie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Buzz Aldrin

Buzz Aldrin

 

La Pleine Lune du Loup me fait penser à une rencontre lunaire. Nous sommes fin 2003 ou début 2004, mon premier livre, Lettres à un monsieur, venait d’être publié. Comme il s’agissait de lettres érotiques destinées à un homme qui avait des problèmes d’impuissance, j’avais attiré autour de moi tout un aéropage de messieurs très mondains, très riches, et plus tout jeunes, qui avaient été séduits par le style généreux, compréhensif et sensuel de mon écriture.

 

Ce soir-là, je suis donc invitée par un vieux gentleman aristo à un cocktail très chic dans des salons somptueux. Je ne connais personne. Je m’ennuie gentiment vers le buffet à picorer un ou deux toasts au saumon quand un Américain aux cheveux blancs vient me saluer, suivi d’une femme blonde, toute fine et élégante.

 

— We get the impression that you’re just as bored as we are.

— And not just a little, admit, it’s not very funny here, je leur réponds, ravie de papoter un peu en anglais.

— Let me introduce myself, my name is Buzz Aldrin, the man who came from the moon, and this is my wife, Loïs.

— Nice to meet you. I’m Sylvie from Saint-Germain-Saint-Prés.

— Great ! Tell me about life in Saint-Germain-des-Prés, I love this place.

 

Alors, je leur raconte le Café de Flore, Castel, l’église Saint-Sulpice, les bords de Seine, la Librairie des Femmes. Au bout d’une demi-heure de fous rires, Buzz m’invite à déjeuner avec eux le lendemain au Ritz.

 

— Great ! j’acquiesce dans un grand sourire avant de filer justement au Flore que je trouvais plus amusant que ce cocktail qui n’avait plus d’intérêt puisque j’avais terminé tous les toasts au saumon.

 

Le lendemain à 13 heures, j’arrive toute contente au restaurant du Ritz où Buzz et Loïs m’attendent. Le déjeuner est très joyeux. Je suis en train de terminer mon chariot de desserts quand j’aperçois le vieil aristo de la veille qui nous rejoint et s’assied à notre table. Je comprends qu’il avait dû m’espionner lorsque j’avais parlé avec Buzz qui était quand même la star de la soirée, et entendre le lieu de notre rendez-vous. D'où son incrustation. Devant l’air étonné de Buzz, il se présente et commence à lui poser plein de questions à propos de son voyage sur la lune. Lassé de devoir encore parler, certainement pour la cent millième fois d'Apollo II, de Neil Armstrong et de leur alunissage, mon astronaute se ferme. Mais l'aristo ne voit rien. Il ajoute  qu’il organise des conférences dans son château où il produit un très bon cognac, il en a d’ailleurs apporté une bouteille qu’il lui offre, et qu’il aimerait l’inviter.

 

Bref, je vois mon "cosmonaute" se décomposer. L'ennui se lit sur son visage. Fini pour lui le charme de notre déjeuner impromptu où nous nous sommes racontés des bêtises d’adolescents qui nous faisaient bien rire. Très rapidement et très poliment, Buzz prend congé de l’aristo et me donne ses coordonnées.

 

— Let’s stay in touch, Sylvie, it’s was a pleasure.

 

L’aristo, vexé du départ précipité de Buzz Aldrin, se tourne vers moi.

 

— Votre déjeuner a dû être passionnant, Sylvie, il vous a raconté son voyage sur la lune ?

— Ben non.

— Comment ça, vous ne l’avez pas questionné sur son exploit ?

— Ben non.

— Mais de quoi lui avez-vous parlé alors ? Il avait l’air si content de faire votre connaissance.

— Ben de moi, évidemment !

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Mon frère

Une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

 

— Ton frère est à l’hôpital.
— Quoi ?
— Ils l’ont agressé.
— Mais qui ?
— Ta tante, sa fille, son mari.
— Mais où ?
— Dans votre maison.
— Mais quand ?
— Il y a deux jours.
— Mais pourquoi ?
— Ils ne l’aiment pas.
— Mais maman vient à peine de mourir.
— Je sais.
— Et papa est décédé seulement l’an dernier.
— Je sais.
— Je ne comprends pas.
— Moi non plus.
— Comment va-t-il ?
— Il le garde sous surveillance.
— Je vais appeler ma tante.
— Tu es sûre ?
— Oui.

Nous sommes en mai 1998. Je suis au Festival de Cannes. Je saute dans la Porsche Boxster marine que l’on m'avait prêtée. C’était l’époque des seigneurs. Chacun voulait communiquer au travers du cinéma. Tout était simple, facile, joyeux. Soudain, je suis projetée dans deux mondes opposés, d'un côté, mon frère tabassé à l’hôpital par ma tante, sa fille, son mari, de l'autre, moi, ma chambre au Carlton, mes places aux projections officielles, mes invitations aux soirées privées. Deux mondes opposés que sa maladie séparait.

Une heure plus tard, je me gare dans la propriété familiale qui a été partagée, après le décès de ma grand-mère maternelle, lorsque j’avais sept ans, entre ma mère et ses trois soeurs. Cette propriété, à deux pas de la mer, comprend trois maisons, la plus ancienne qui est divisée en deux habitations, à gauche, ma mère, à droite, sa soeur aînée, dans le jardin, deux villas modernes, et une allée commune, le lieu préféré des disputes de mes tantes et de leurs maris autour de l’emplacement pour garer leur voiture, ce qui faisaient beaucoup rire mes parents, des parents charmants, drôles, intelligents, beaux, généreux, le contraire de mes tantes aigries et de leurs maris dont l’un, enfant, me mordait les oreilles lorsque j’étais obligée de l’embrasser pour lui dire bonne nuit, et un autre qui a essayé de me violer lorsque j’avais dix-huit ans.

Après le décès de notre mère, il y a quelques mois, mon frère s’est installé dans notre maison de vacances. Un autre y vient régulièrement avec ses enfants lors des congés scolaires, tandis que l’aîné y habite entre deux voyages dans le monde entier. Pour ma part, depuis que j’ai fermé les yeux de ma mère qui est morte dans sa maison, dans mes bras, dans la chambre où elle est née, soixante-dix ans plus tôt, je n’y vais plus jamais.

Je grimpe les escaliers et sonne chez ma tante. Elle me reçoit sur son balcon face à la Méditerranée. Sa fille, ma cousine avec laquelle, enfant, j’ai passé tous mes étés, nous rejoint. Son mari ne veut pas me voir. Je suis calme, posée, à l’écoute. Je ne les juge pas, je ne les incrimine pas. Je veux seulement comprendre ce qu’il a bien pu se passer dans leur tête pour que, deux jours plus tôt, à vingt-deux heures, ils aient décidé de venir tabasser mon frère qui était tout seul dans notre maison. Je commence par questionner ma cousine.

— Que s’est-il passé ?
— Il n’est pas venu voir sa mère sur son lit de mort.
— Il en était incapable.
— N’empêche.
— Il était trop malheureux.
— Ce n’est pas une raison.
— Si.
— Non.
— Perdre ses parents à neuf mois d’intervalle était trop violent pour lui.
— Je ne sais pas.
— Son monde affectif s’écroulait.
— Il aurait quand même pu venir lui dire au-revoir.
— Vous avez voulu le punir ?
— Quand je le lui ai dit sur la plage, il m’a insultée.
— Il eut peut-être été préférable que tu le plaignes de ne plus avoir ses parents, toi qui as la chance d’avoir encore les tiens.

Ma cousine se lève et part sans me dire au-revoir. Je reste seule avec ma tante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Nous allons prendre un avocat pour le faire interner à vie.
— Pourquoi ?
— Parce que le matin, quand je pars travailler, du haut de votre terrasse, il m’insulte.
— Que te dit-il ?
— Il me dit que je suis nulle d’aller travailler au lieu de profiter de la mer, du soleil, de la beauté.
— Ce n’est pas vraiment une insulte.
— De toute façon, tout ça est de ta faute.
— Ah bon ?
— Si tu ne lui donnais pas de l’argent, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

De retour à Cannes, je donne la Porsche marine au voiturier du Carlton, je saute dans une jolie robe, je me rends à pied au Palais du festival, je monte les marches, je m'assied dans le carré cinéma, les meilleures places, et je pleure. Je pleure sur mon frère qui n’a jamais demandé à être malade. La schizophrénie lui a volé sa vie.

Un mois plus tard, je suis à Saint-Tropez avec Charles. Nous nous levons tôt pour être à Nice à 8 heures du matin, le procès a lieu à 9 heures. Suite à la déclaration de l’hôpital d’une ITT de dix jours pour mon frère, une plainte d’office a été déposée contre ses agresseurs. J’avais proposé à ma tante, ma cousine, son mari, de faire plutôt une médiation familiale, une procédure moins douloureuse, ils m’ont de nouveau répondu qu’ils désiraient le faire interner à vie, et que tout cela était de ma faute, si je ne l’aidais pas financièrement, il serait dans la rue avec les clochards, là où était sa place.

Comme je payais tout, j’avais choisi une jeune avocate dont c’était la première affaire. Je vais la chercher et l’invite à prendre un bon petit-déjeuner au Negresco. Elle a peur. Ma tante, ma cousine, son mari, ont pris l’avocat le plus virulent de Nice. Un ponte. Son ancien professeur. Elle craint de ne pas être à la hauteur.

— Tout va bien se passer, vous allez être la meilleure.
— Je ne pense pas.
— Si. Vous allez être la meilleure parce que vous avez basé votre défense sur les valeurs humaines, on ne frappe pas un plus faible que soi, c’est dégueulasse.

Elle a gagné le procès. Le procureur a condamné ma tante, ma cousine, son mari, à trente mille francs d’amende chacun, ainsi qu’à trente mille francs d’indemnités chacun, indemnités qu’ils n’ont jamais versés à mon frère.

Le lendemain matin, après une grande balade à vélo avec Charles, je m’effondre en larmes. Je téléphone à ma tante :

— La justice vous a jugés, moi, je ne vous ai pas jugés. Nous sommes une famille. Laissons passer l’été. Puis revoyons-nous tranquillement et réapprenons à nous parler avec amour.
— Tout ça est de ta faute, si tu ne donnais pas d’argent à ton frère, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

J’ai raccroché. J’ai raccroché et je ne les ai plus jamais revus. J’ai raccroché sur trente-cinq ans d’amitié, de rires, de pique-niques à la plage, de souvenirs de vacances. J’ai raccroché et je n’ai pas pleuré. La fierté d’avoir protégé mon frère qui est handicapé, m’a sauvée.

Je suis allée déjeuner au Club 55 avec Charles. Nous avons retrouvé nos amis. Je leur ai tout raconté, l’agression, l’incompréhension, la douleur, la maladie, la schizophrénie, la folie, mon frère beau et intelligent, ses bouffées délirantes, sa vie gâchée, ses internements dans des couloirs fermés à clef, la mort si rapprochée de nos parents, le procès, leur haine, l’avocate de mon frère qui tremblait, le procureur formidable d’humanité, sa conclusion lorsqu’il a dit à ma tante : « c’est quand même votre neveu, il n’a rien fait de mal, pourquoi, une fois votre colère passée, ne l’avez-vous pas soigné en mettant du Mercurochrome sur ses blessures, plutôt que de l’avoir laissé tout seul sur le sol de sa maison ?

Je leur ai tout raconté. Puis je suis allée me baigner dans la mer, dans la Méditerranée, dans ma Méditerranée, ma Méditerranée dans laquelle, j’ai nagé si souvent avec mon frère et ma mère. Ma Méditerranée qui sait si bien me consoler. J’ai nagé. Et je n’ai pas pleuré. J’étais libérée.

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Papa est mort, une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

"Papa est mort. Dorénavant, je suis riche. Très riche. Mais je n’ai plus de papa. En même temps, je ne l’ai jamais vraiment connu. Ma douleur n’a pas été la même que lorsque j’ai perdu Yvan. Yvan, c’était mon chien depuis je suis enfant. Il est décédé l’été dernier, j’ai pleuré sans m’arrêter. Il connaissait tout de moi, mes secrets, mes doutes, mes chagrins. Tandis que mon papa, il ne savait rien de mes attentes, de son absence, de mon manque.

Alors, oui, j’ai pleuré, mais contrairement à Yvan pour lequel j’ai pleuré sur le trop plein d’amour qu’il m’avait donné, pour mon père, j’ai pleuré sur le vide de notre relation. Un vide que je ne pourrais plus jamais combler. Un trou. Un trou béant. Voilà, j’ai pleuré sur ce trou béant qui s’ouvrait devant moi. Un trou géant que l’argent ne pourra jamais compenser. Je n’ai pas de souvenirs à mettre dedans, ou alors si peu.

Je me souviens des rares occasions où il est venu me garder à la maison quand ma mère s’était faite opérer. J’étais encore petit. Ma mère était malade de la maladie de ne pas avoir de mari. Ni de papa pour son fils. Ni d’homme dans son lit. Elle m’avait expliqué que je ne devais pas avoir peur qu’elle meure. Elle m’avait même acheté un livre qui racontait, en images, comment les enfants devaient réagir face à la maladie de leurs parents. Je l’avais jeté. Je ne voulais pas de livre. Je voulais une maman en bonne santé et un papa assis devant la télé, comme les parents de mon meilleur copain lorsqu’ils m’invitaient à dîner.

Les sept fois où ma mère est partie à l’hôpital, mon père est venu me garder à la maison. Je ne suis jamais allé chez lui. Chez lui, il y a sa femme qui me déteste et ses jumelles plus âgées avec lesquelles je n’ai jamais joué. J’étais content qu’il s’occupe de moi. Très content même. Très content, mais horrifié. Horrifié car s’il était là, c’était parce que ma mère était malade. C’était comme si je devais choisir entre une mère en bonne santé et un père absent, ou bien, une mère malade et un père à la maison.

Une nuit, j’avais dix ans, j’ai ardemment prié pour que ma mère meure ainsi mon papa serait obligé de s’occuper de moi. J’entrais enfin en vainqueur dans sa belle maison qui est dix fois plus grande que la nôtre. Sa femme serait obligée de me faire à manger et les jumelles de jouer avec moi. Je devenais un roi dans mon nouveau chez-moi. D’un côté, cette nouvelle perspective d’aller vivre, avec mon chien Yvan, chez mon père, me mettait en joie, mais de l’autre, je voyais la tombe sombre de ma mère dans le noir d’un cimetière. Cela m’avait plongé dans une angoisse terrifiante. Je ne pouvais plus respirer d’autant qu’une petite voix me forçait à choisir entre mon père et ma mère. Alors lequel préfères-tu ? insistait-elle, avançant toutes sortes d’arguments pour m’influencer à choisir mon père : regarde, ajoutait-elle, tu te disputes souvent avec ta maman, avoue que tu ne l’aimes pas tant que ça, en plus, elle n’est pas très jolie, elle ne te fait pas bien à manger, elle t’embête à toujours te demander de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs, tandis que ton papa, au moins, lui, il te fiche la paix. Et puis, il est beau. C’est bien simple, tout le monde l’adore, et il ne te questionne jamais à savoir si tu as une fiancée ou si tu as appris ta leçon.

Au réveil, j’ai failli demander à aller en pension. Mais quand j’ai compris que je ne verrai plus Yvan, je me suis tu. J’ai passé mon enfance à me taire. Lorsque je voyais ma mère couchée dans son lit d’hôpital qui me souriait pour me rassurer que tout allait bien, je me taisais. Le soir, lorsque mon père me préparait des coquillettes au jambon, je me taisais. Je crois que ça l’arrangeait car il se taisait aussi. Nous étions deux silencieux qui n’avons jamais eu le courage de nous parler.

Notre silence ne durait jamais très longtemps. Dès que ma mère rentrait de l’hôpital, il était aussitôt remplacé par l’absence de mon père, le manque, l’abandon, le rêve d’un papa avec qui je serais allé au cinéma ou skier. Les premiers jours, j’en voulais terriblement à ma mère d’avoir guérie si vite. Je m’en voulais aussi de ne pas avoir trouvé le moyen de rompre le silence avec mon père. Mais j’avais trop de mots dans ma tête pour un enfant, trop de mots à lui dire, trop de mots qui se bousculaient, qui créaient un chaos dans mon cerveau. Surtout, je n’arrivais pas à lui demander pourquoi il ne m’aimait pas au point de m’emmener, ne serait-ce qu’une journée, me promener avec lui. On aurait embarqué Yvan qui aurait été ravi.

Mon père repartait alors dans sa grosse voiture, emportant avec lui son silence. De mon côté, pour ne pas pleurer, je m’enfermais dans ma chambre et je me griffais les bras de rage. De colère. D’amour. De haine. Je me griffais jusqu’au sang. Puis, je prenais les ciseaux à ongles et je me rayais les cuisses. Des rayures qui signaient mon malheur, qui racontaient mon incompréhension, qui gravaient dans ma chair mes questionnements.

Ce matin, à son enterrement, devant son cercueil, je suis devenu le silence de mon père. Je ne dis pas un mot. Je ne pleure pas. Je ne suis pas triste. Son silence est maintenant gravé dans l’éternité. Je suis juste hébété lorsque des personnes que je connais pas viennent m’embrasser, étonnées que je sois son fils. Ma mère me pousse alors un peu sur le devant comme un trophée. Elle pense avoir gagné alors qu’elle vient de perdre son fils. J’ai 18 ans. Je m’appelle Antoine. Je vais hériter. Je vais devenir riche. Très riche. Mais je ne veux pas de cet argent qui a volé mon enfance.

Soudain, j’entends la voix de mon père. Mon père rompt son silence, pour la première fois, alors qu’il est mort depuis cinq jours. Je me rapproche discrètement de son cercueil. Il me dit qu’il m’a toujours aimé. Il me demande pardon de ne pas avoir su me parler. Il était en colère contre ma mère. Il ne l’a jamais aimée. Il l’a prise par vengeance. Par déception. Par désespoir. L’amour de sa vie venait de se marier. Il n’avait pas su la garder. Elle était si jeune. Il l’a laissée partir. Il a tellement souffert qu’il a pensé mourir. Ma mère était là. Il l’a prise pour rester vivant. Il lui a demandé d’avorter. Il a crié. Hurlé. Elle a résisté.

— Et tu es né, continue la voix de mon père. Tu étais mignon, un très joli bébé, mais je te voyais comme une punition d’avoir perdu mon amour. Je suis désolé. Mais maintenant, d’où je suis, je peux enfin te parler. Je suis libéré.

La procession commence. Le cercueil s’éloigne. Je reste sur place. Je ne bouge pas. Je veux entendre encore cette voix. La voix de mon père qui m’aime. Je ne suis pas triste. Je ne pleure pas. Je suis heureux. Son silence est gravé dans l’éternité. Mais ce silence me parle. Son silence me grandit. Son silence m’apaise. Je pense à Yvan. Quand il me léchait les mains pour me signifier qu’il comprenait mon chagrin. Je pense aux coquillettes-jambon que mon père me préparait. Je pense au sang sur mes bras qui racontait ma douleur.

Je suis heureux. J’ai un papa."

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

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L'enfance fracassée, par Sylvie Bourgeois Harel

L'enfance fracassée

À la petite école, puis au collège où j’étais dans des établissements privés et religieux, le mot qui revenait constamment, me concernant, était impertinente. Sur mes bulletins scolaires, sur les rapports des conseils de discipline, sur les mots envoyés à mes parents, impertinente, impertinente, impertinente. Je me souviens surtout que je m’emmerdais fermement à l’école et au collège. C’est bien simple, je n’y ai rien appris. Tout ce que je sais, je l’ai appris avec mes parents. En les observant. En les regardant. En les écoutant. En les aimant. Grâce à eux, j’ai compris à quel point la liberté était la valeur la plus importante. La liberté et l’ouverture d’esprit. La curiosité aussi. Enfant, tout m’intéressait. Je passais mon temps dans les livres. Je lisais en permanence. J’ai très vite abandonné les romans de la Bibliothèque Rose pour me plonger dans les biographies de peintres célèbres. Le parcours de ces artistes me passionnait. À la maison, nous avions des peintures de mon père qui ne voulait plus peindre. Ses tableaux étaient superbes. Mon père m’impressionnait. Moi aussi, je dessinais bien, mais je n’osais pas dessiner de crainte de ne pas avoir son talent. Je ne voulais pas rivaliser avec lui, je préférais m’effacer et l’admirer. Les gens l’adoraient. Il était intelligent, généreux, doué, séducteur, et surtout terriblement drôle. Mes parents organisaient souvent des grands dîners où mon père, excellent conteur, narrait les histoires qu’il lui était arrivées. Il transformait un rien en une anecdote hilarante.

Puis, un jour, ma vie de petite fille heureuse a vacillé. Il y a eu ce déchirement. Cet effroi. Cette détresse. C’était pire qu’une douleur. Pire qu’une souffrance. Une sorte de mort. La mort de mon enfance. De mon innocence. De ma gaieté. Ce n’était pas mon papa. Mon papa ne savait pas. Ma maman non plus. Je me suis tue. Les mots étaient impossibles à prononcer. D’ailleurs, je continue de me taire. Je ne peux pas l’accuser. Il nierait. Il me tuerait. Je préfère rester vivante. J’avais 8 ans. Et oublier. Même si je n’arrive pas à oublier. L’onde de choc est toujours là. Avec ses dégâts irréversibles.

À partir de là, j’ai arrêté d’aimer. Et j’ai commencé à haïr. Je haïssais tout. À commencer par moi. Je me haïssais. J’ai haï aussi mon père, peut-être parce qu’il n’avait pas su me protéger. Il ne pouvait plus m’approcher, ni m’embrasser. Au travers du refus de son amour, je lui envoyais des appels au secours. Mais c’était impossible pour mon père de me comprendre, je ne laissais rien transparaître. Il en était malheureux. Souvent, il se plaignait à ma mère : Mais qu’est-ce qu’elle a Sylvie à toujours me repousser ? Je n’aimais que ma maman, mon chien Sam et ma meilleure amie, Nathalie.

Mon verbe est alors devenu violent. C’était ma façon d’éloigner ceux qui voulaient s’approcher trop près. Mes mots sont devenus mes bouées de secours. Ils me servaient de barricades. Dorénavant, la confiance, c’était fini. Je ne voulais compter que sur moi pour me protéger. J’étais toute petite, toute maigre, seule ma rage me rendait forte. Chaque mot que je prononçais vomissait le déchirement de mon ventre fracassé. Il vomissait mon effroi. Il vomissait ma détresse. Mes réparties m’apportaient de la vigueur, de l’espoir, de la grandeur. Alors, oui, à l’école, je suis devenue impertinente, insolente, indisciplinée. Je balançais mes mots pleins de fureur, de dégoût, de désespoir, à tous ceux qui voulaient m’imposer leur autorité. Pour ne pas m’effondrer dans ce monde où un grand m’avait détruite, je me débattais avec mes mots. Je hurlais ma rage pour que l’on m’entende. Pour que je sois le centre du monde. Pour que tous les regards soient braqués sur moi. Pour que quelqu’un comprenne à quel point j’étais brisée, cassée, salie, finie. Mais personne n’a jamais compris.

En 6ème, une psychologue désignée par mon collège est venue plusieurs fois à la maison me questionner afin de tenter d’expliquer mon comportement. Dans son rapport, elle avait écrit que j’étais trop gâtée. Elle a même parlé de mon chien Sam. Elle n’avait rien compris. Rien vu. Rien senti. Rien analysé. Elle s’était bêtement mise en rivalité avec cette jolie petite fille blonde aux grands yeux bleus qui ne voulait rien montrer de sa souffrance. Qui était provocante pour masquer sa douleur. Qui frimait pour faire illusion. Qui avait un verbe affuté pour que l’on me foute la paix.

Je détestais être obligée d’aller à l’école. Je n’avais qu’un rêve, rester auprès de ma mère. Je savais qu’auprès d’elle, rien ne pouvait m’arriver. J’aurais ainsi pu redevenir une petite fille douce et aimante. J’aurais tellement voulu rester plus longtemps une enfant. Une enfant qui aurait pu continuer d’admirer son papa plutôt que de le haïr. Paradoxalement, tout en le repoussant, pour attirer son attention et prendre le dessus sur lui, chaque jour, je mettais toute mon intelligence au service des bêtises que j’allais pouvoir inventer afin qu’ensuite il puisse les raconter lors des dîners avec ses copains. C’est ainsi que la provocation et le rire sont devenus mes meilleurs amis. Mes réparties m’ont alors apporté de la force, de l’espoir, de la grandeur, de la joie aussi. J’adorais quand mon père, qui n’aimait pas non plus l’autorité, répétait à ses invités mes idioties que je faisais subir à mes professeurs. Ça le faisait rire. Car j’étais devenue très bonne en bêtises et en réparties. Mes notes étaient souvent désastreuses lorsqu’il s’agissait d’apprendre par coeur des leçons qui ne m’intéressaient pas, en revanche, j’excellais en mathématiques et dès qu’il fallait faire preuve de logique, d’audace, d’inventivité, d’imagination, de sens pratique, de concentration.

Un grand m’a détruite. Le système scolaire m’a achevée. La joie que j'ai trouvé dans la force de mes mots m’a sauvée. Avec les années, les amours, les amitiés, ceux-ci se sont apaisés et m'ont adoucie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Chroniques du monde d'avant - 6 - Les César créés par Georges Cravenne

Chroniques du monde d'avant - 6 -

Les César créés par Georges Cravenne

À 18 ans, de Besançon où j'habitais chez mes parents, j'envoie une lettre à Georges Cravenne, le créateur des César, des Molière, des 7 d’Or, dans laquelle, je lui exprime mon désir de travailler avec lui car je trouve formidable sa façon de promouvoir le cinéma français. Il ne m'a jamais répondu.

« Sept ans plus tard, je vis avec son fils aîné, Charles. Nous nous sommes rencontrés chez Castel. Nous étions ravis de faire partie des 1% de couples rencontrés en boîte de nuit. Nous avons vécu quinze ans ensemble. Charles est d’ailleurs toujours dans ma vie. Avec mon mari, ils s’adorent. Cela a été mon ambition et mon travail de faire en sorte que mon ex et mon mari soient amis. J’ai du mal à éliminer les bonnes personnes de ma vie, je préfère les additionner, et que l’on fasse groupe tous ensemble autour de l’amour que l’on se porte. D’ailleurs, à l’instant où j’écris ces quelques lignes, Charles est à la maison en train de nous cuisiner un risotto délicieux. Il cuisine aussi bien qu’un grand chef. 

Georges Cravenne que j’avais sollicité et qui ne m’a jamais répondu est donc devenu mon beau-père. On s’appréciait beaucoup. À l’époque, je travaillais en free-lance dans la communication. Je ne voulais pas être embauchée à plein temps. Je n’aimais que les missions ponctuelles, synonymes de liberté. Georges m’embauchait alors régulièrement pour gérer les invitations lors des César, des Molière et des 7 d’Or. C’était très rigolo. Le téléphone n’arrêtait pas de sonner. Tout Paris voulait y assister. Étant donné que j’étais la plus jeunes, ses vieilles assistantes, Colette, Anne, Micheline, Jacqueline, Yvette, me passait systématiquement les demandes les plus saugrenues, surtout celles qui revenaient chaque année, à l’instar de celles de Monique Lang qui me harcelait afin que son mari, Jack, soit bien assis dans l’angle des caméras pour qu’il soit vu plusieurs fois à la télévision lors de la retransmission en direct de l’émission. 

De son côté, Georges, qui avait créé en 1975 l’Académie des arts et techniques du cinéma, s’occupait des stars françaises et américaines. Il les connaissait toutes. Son préféré était Kirk Douglas qui avait épousé Anne, sa petite amie, ce qui les avait soudés à vie. Comme Charles et mon mari. Des êtres généreux qui savent aller au-delà de la jalousie. Qui ont compris que le lien créé par l’amour est ce qu’il y a de plus fort. De mon côté, j’invitais mes parents, mes frères et, en cachette, de nombreux amis comédiens qui rêvaient de participer à la soirée. 

La cérémonie était longue, mais elle avait de la tenue, de l’élégance, de la classe. On n’était pas là pour rigoler, mais pour mettre à l’honneur le cinéma français. Tout était conçu et pensé pour offrir du rêve. Pour donner envie d’aller voir les films. Pour apporter de l’émotion. Je me souviendrai toujours de Bernard Blier, qui, lors de son hommage, était arrivé en chaise roulante dans les coulisses. Il était très malade, mais avait tenu à être présent. Au moment d’entrer en scène, comme par miracle, guidé par son amour pour son métier et son respect pour le public, sans l’aide de personne, il s’était levé afin de se présenter debout à la salle qui lui avait immédiatement fait une standing ovation. Tout le monde était en larmes. Vingt-cinq jours plus tard, Bernard mourrait. Il avait été digne jusqu’au bout. 

Si je devais résumer en quelques mots la fascination que Georges Cravenne avait pour le cinéma, ce serait justement la dignité, mais aussi le respect, le talent, l’honneur, l’élégance. Georges vénérait les comédiens, les réalisateurs, les producteurs. Hormis les César, les Molière et les 7 d’Or, il organisait les plus prestigieuses avant-premières de Paris ainsi que les soirées les plus spectaculaires pour faire parler d’un nouveau produit, d’une nouvelle marque. Dès les débuts dans son métier de Relations Publiques, il avait inventé de créer l’évènement en invitant les personnes les plus célèbres associées aux plus riches, le tout dans des décors extraordinaires, fastueux et étonnants, afin d’obtenir le journal de 20 heures et un maximum de presse, les journalistes et photographes conviés étant fascinés par ce melting-pot mondain prêt à tout pour s’amuser car les soirées de Georges savaient marier humour et tenue. 

Pour en revenir aux César, un autre joli souvenir date de 1990. Lorsque Kirk Douglas arrive au théâtre des Champs-Élysées, tous les visages sont emprunts d’admiration. Après avoir monté les escaliers, avant de répondre à une interview d’Antenne 2, il s’est retourné en riant et a offert son plus beau sourire et sa célèbre fossette aux invités médusés. On avait à la fois Spartacus, Van Gogh, le Colonel Dax des Sentiers de la gloire, et le côté tendre et complice du meilleur ami de Georges. 

Après la cérémonie, un grand dîner très chic nous attendait au Fouquet’s. J’installais mes parents qui venaient spécialement de Besançon pour la soirée. J’étais fière de les avoir avec moi. Mon père qui était très drôle arrivait à sympathiser avec des producteurs américains alors qu’il ne parlait pas un mot d’anglais. Tout était dans le style et la gestuelle !

Une fois tous les invités partis, avec Charles, Georges et Daniel Bart, son fidèle assistant, nous nous asseyions aux côtés de Maurice Casanova, l’adorable et rigolo propriétaire des lieux, un Corse, grand amoureux des stars lui aussi, et nous faisions le débriefing de la soirée. Les anecdotes pleuvaient. On riait, soulagés qu’elle soit réussie. Georges décompressait. Il souriait enfin. Au moment de récupérer nos manteaux au vestiaire, il remerciait Charles de sa présence. Charles travaillait dans la distribution de films américains, chez Columbia-Tristar, mais se libérait chaque année pour aider son père.

Parmi les choses  entendues sur les César, voici quelques petites précisions : 

Jean-Paul Belmondo a longtemps boudé la cérémonie, vexé  que Georges n’ait pas demandé à son père sculpteur ( jeune, ma maman posait pour lui afin de payer ses études, elle est d’ailleurs en ange dans la cathédrale d’Amiens ) de créer la statuette. Mais Georges a préféré choisir son ami César dont le nom avait la même consonance que les Oscar, et qui rappelait également le grand Marcel Pagnol. 

Georges a toujours déclaré avoir créé les César par rapport aux Oscar. Il voulait la même cérémonie pour la promotion du cinéma français. La seule différence était que les Américains votaient uniquement dans leurs catégories, les acteurs pour les acteurs, les scénaristes pour les scénaristes… Georges avait tenu à ce que toute la profession vote pour toutes les catégories. 

Georges n’a jamais dévoilé les résultats que pourtant il connaissait dès 16 heures lorsqu’il les découvrait chez l’huissier. Il repartait avec toutes les enveloppes cachetées qui n’étaient ouvertes que durant la cérémonie. Même Alain Delon qui le lui avait demandé, pourtant très proche de Georges, n’a jamais su à l’avance s’il avait le César ou pas. Une seule fois, Georges a cédé pour les 7 d’Or, sous la pression du patron de la chaîne de télévision qui diffusait la cérémonie. Il a donc appelé dans l’après-midi les animateurs qui recevraient un prix. Résultat, la moitié de la salle était vide. Ceux qui n’avaient pas de prix n’avaient pas daigné se déplacer, ne serait-ce que pour féliciter leurs collègues. Georges s’était juré de ne plus jamais recommencer.

Georges vieillissant, ses enfants, à ma grande déconvenue et malgré mes insistances, n’ont pas voulu reprendre le flambeau, a vendu sa société. Canal+ , puis France TV, se sont emparés des César. Le ton a changé. Fini l’élégance qui n’était, soi-disant, plus à la même mode. Dorénavant, il fallait se moquer, faire rire, faire jeune. Comme si se moquer, faire rire, faire jeune, était synonymes de qualité ! On est alors passé du grandiose à la blagounette et au ricanement. Des blagounettes tristes et du ricanement irrespectueux. Des blagounettes pas drôles. Ils ont tué l’excellence, le talent, l’élégance. 

Pauvre Georges qui, comme le dit si bien Charles, se retournerait dans sa tombe s’il était encore vivant » ! 

Sylvie Bourgeois Harel

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La joie, et si transmettre de la joie était ma mission sur terre ?

La joie, et si transmettre de la joie était ma mission sur terre ?

 

Hier, un très bon ami m’a conseillé d’écrire un livre de développement personnel sur ma façon de communiquer dans laquelle j’essaye toujours de mettre mon interlocuteur dans la joie. La joie est l’attitude la plus enthousiasmante que je connaisse. Elle ouvre le coeur. Et j’aime ouvrir les coeurs. J’aime offrir la possibilité à chacun de connaître son potentiel de joie. J’aime aussi le délivrer, le temps de notre rencontre, de sa colère, de son énervement, de sa frustration, de ses déceptions. Lui montrer également qu’il peut profiter de chaque instant et ne pas devenir une victime collatérale de l’ambiance souvent morose des grandes villes.

Lorsque j’habitais à Paris, et même lorsque j’y retourne, je parle toujours avec les chauffeurs de bus. Un jour de grève, le bus est bondé, je vais pour payer mon ticket - on pouvait encore payer en liquide ses tickets, maintenant il faut deux Passes Navigo, un pour le bus et un pour le métro car il paraît que la RATP va être privatisée et scindée en deux, les bus d’un côté, les métros de l’autre -, mais le chauffeur qui est énervé m’envoie bouler :

— Va falloir patienter, je m’occupe de la dame qui était là avant vous.

Au lieu de lui répondre sur le même ton, je lui souris et lui dis gentiment :

— Bien chef !

Estomaqué, il se retourne vers moi qui ai gardé mon sourire, il éclate de rire :

— Ce n’est pas demain la veille que ça va m’arriver d’être chef !

À partir de là, nous avons une longue conversation sur les métiers que l’on effectue pour gagner notre vie, mais qui ne doivent pas nous définir en tant qu’être humain, seules nos valeurs le peuvent.

— Vous allez où ? me demande-t-il.
— Chez Dalloyau, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
— Ce n’est pas sur mon parcours, ça.
— Non, je marcherai un peu.
— Mais il pleut.
— Vous savez, j’ai grandi à Besançon, la pluie ne m’effraye pas.
— Taratata, une si gentille dame qui a ébloui ma journée, je vous dépose.
— Comment ça vous me déposez ?
— Je fais un petit détour et, hop, je vous dépose devant Dalloyau, c’est un magasin très chic, non ?
— Oui, ils font les meilleures viennoiseries du monde. Je vais les voir car ils m’offrent un cocktail pour la sortie de mon prochain livre.
— Je suis sûr que l’on doit souvent vous faire des cadeaux.
— Je dois reconnaître que oui, et je dis toujours merci, j’ajoute en riant.
— Je le comprends, vous incarnez la joie. Vous m’avez fait un bien fou aujourd’hui !

Alors que le chauffeur me dépose pile-poil devant chez Dalloyau, une femme âgée râle que ce n’est pas le bon trajet, pendant que sa voisine, aussi vieille qu’elle, opine de la tête. Ce à quoi, le chauffeur leur répond très aimablement que la vie est belle malgré la pluie et qu’elles n’ont pas à s’inquiéter.

Un autre jour, nous sommes invités à un mariage très mondain auquel je n’ai pas envie de me rendre. En effet, une amie épouse un homme très riche qu’elle n’aime pas. Sans la juger, célébrer cette union ne me réjouit pas.

— On prendra le bus, j’annonce à mon mari qui est en train de se préparer.

Mon mari, qui préférerait prendre un taxi, ne me contredit pas. Il sait que quand je n’ai pas envie d'aller quelque part, je l’oblige à prendre le bus.

À 21 heures, nous montons donc dans le bus. Oui, je l’oblige aussi à arriver en retard. Pendant que mon mari s’assied sur un siège au fond, je reste près du chauffeur.

— Nous allons au mariage d’une amie qui épouse un homme riche dont elle n’est pas vraiment amoureuse, ça me chagrine, je n’aime que les mariages d’amour. Mon mari, par exemple, je l’ai épousé par amour.
— Ma femme aussi, je l’ai épousée par amour, me confie-t-il, ça fait quinze ans que nous sommes ensemble, et je l’aime comme au premier jour.

Et nous voilà partis à converser sur l’amour.

— Il est où votre mariage ? me demande-t-il soudain.
— Loin, on doit marcher longtemps après l’arrêt du bus. On va arriver en retard, mais je m’en fiche, je n’ai pas envie de cautionner cette union, surtout qu’elle est très belle mon amie, elle aurait dû épouser un homme qu’elle aimait à la folie.
— Vous avez raison, vous savez quoi, je vous dépose.
— Comment ça, vous nous déposez ?
— Je vais faire un petit détour, comme ça, je vous laisse juste devant l’entrée de l’hôtel où se déroule votre mariage.
— Trop chic, merci.
— Ça me fait plaisir, ce n’est pas tous les jours que je peux parler d’amour, et encore moins au boulot, vous savez, les gens sont souvent stressés, fatigués, énervés, moi, je dois absorber toutes leurs mauvaises énergies. Tandis qu’avec vous, le trajet a été tellement joyeux.
— Je vais vous faire une confidence, je ne vais pas rester au dîner, à minuit, hop, je retire discrètement nos noms sur la table, hop, je prends mon mari par la main et, hop, on s’éclipse.
— Et hop, je serai là, me répond le chauffeur en se marrant.
— Comment ça, vous serez là, je lui demande, incrédule.
— À minuit, c’est mon dernier service, je serai devant votre hôtel.
— Chiche ?
— Chiche !
— Génial. Et vive l’amour, je lui balance en descendant du bus.

À minuit moins cinq, après avoir retiré discrètement nos noms de la table où nous devions nous installer, je prends mon mari par la main et, hop, nous quittons discrètement la réception au moment où tout le monde allait s’asseoir.

Mon mari s’apprête à héler un taxi.

— Attends un instant, s’il-te-plaît.
— Ne me dis pas que tu veux rentrer à pied.

Oui, j’adore marcher la nuit dans Paris, mon mari pas du tout.

— Non, pas ce soir, mais attends, je veux vérifier quelque chose.

Deux minutes plus tard, à minuit pile, un bus arrive dans le noir et stoppe juste devant nous. Étonné, mon mari me regarde :

— Qu’est-ce que tu as encore fait ? me questionne-t-il, incrédule.
— Promis, juré, rien, mais monte.
— Vous voyez, j’ai tenu parole ? me dit le chauffeur tout ragaillardi malgré l’heure tardive.
— Je n’en ai pas douté un seul instant, on voit que vous êtes un homme sur qui on peut compter, je lui réponds en riant.

Soudain, une dame âgée se met à râler que ce n’est pas le bon chemin. À croire qu’il y toujours une dame âgée qui râle dans les bus parisiens, peut-être une espionne de la RATP qui surveille les chauffeurs trop gentils.

Au moment de démarrer, le chauffeur reconnaît mon mari.

— Oh, c’est vous, Les Randonneurs, lui -dit-il tout content, j’adore votre film qui m’a tellement fait marrer. J’ai dû le regarder au moins dix fois. Mais vous savez, si je suis revenu vous chercher, c’est pour votre femme, ce n’est pas parce que vous êtes connu. D’ailleurs, avec votre chapeau, je ne vous avais pas remarqué. Mais votre femme, continue-t-il, vous avez bien fait de l’épouser. C’est une belle personne. Elle est gentille. Elle incarne la joie, mais surtout, ce soir, elle m’a offert le plus beau des cadeaux. Elle m’a offert la possibilité d’être libre et de faire ce que je voulais, et ça, c’est un cadeau inestimable.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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