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Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Mes parents dans les cieux

Depuis peu, lorsque je pars nager seule le matin, en général à la Ponche, le vieux quartier de Saint-Tropez, il me vient le désir de parler à mes parents qui sont décédés il y a longtemps, le 4 octobre 1996 pour mon père et le 7 juillet 1997 pour ma mère, à l’âge de 70 et 71 ans. Alors je lève les yeux au ciel, ce ciel qui me semble être la continuité de la mer tant l’horizon les confond, comme si soudain tandis que je flotte dans l’eau et eux dans les cieux, nous étions dans le même monde, dans le même univers, que nous étions tout près, presque à pouvoir se toucher et à communiquer. 

Grâce à se sentiment de proximité de la mer qui semble se prolonger dans le ciel, il me plaît d’imaginer que mes parents sont là, ils sont ensemble, tous les deux, serrés l’un contre l’autre, au-dessus de moi, et ils me regardent. Ils me regardent vivre, nager, penser à eux.

Il me suffit alors de fermer les yeux et d’écouter le silence, le silence de la mer, le silence du ciel, le silence de l’amour, le silence de notre amour pour comprendre que le seul lien qui existe vraiment entre tous les êtres est l’amour, c’est notre force, notre pouvoir, notre sérénité, notre joie… ma joie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Pourquoi je n'aime plus les feux d'artifice, par Sylvie Bourgeois Harel

Pourquoi je n'aime plus les feux d'artifice...

Enfant, lorsque nous passions l’été à Cap-d’Ail, chaque semaine, mes parents nous emmenaient à Monaco pour assister au Festival International du Feu d’Artifice. C’était très beau. En revanche, aujourd’hui, j’éprouve un certain malaise chaque fois que j’en regarde un. Le spectacle est toujours très beau, mais je n’y prends plus aucun plaisir. Au contraire même. Ce sentiment de malaise s’est accentué lorsque j’ai dernièrement assisté à celui du 14 juillet. Et pour plusieurs raisons. Déjà, je suis très troublée par le message que cela envoie alors qu’une grande partie de la France brûle. Faire un feu même s’il est d’artifice finit par apparaître, à mes yeux, comme un signe de mépris vis-à-vis de ceux qui ont perdu leurs maisons, de certains pompiers qui sont décédés alors qu’ils luttaient contre l’incendie, de tous ces animaux qui sont morts pris au piège des flammes, de toute cette nature détruite.

Et puis, une autre chose m’inquiète. Les oiseaux. Le lendemain du feu d’artifice du 14 juillet, comme d’habitude, je suis allée faire mon heure de nage dans la mer, l’eau était recouverte de plumes, il y en avait partout. J’ai eu envie de pleurer en les imaginant fuir, terrorisés, peut-être même que certains sont morts, mes martinets, par exemple, je ne les vois plus alors que cet oiseau migrateur, qui est d’ailleurs protégé, reste normalement dans le Sud au moins jusqu’à mi-août.

Ce qui me trouble également, c’est ce besoin de célébrer par un feu d'artifice comme, par exemple, pour le 15 août, une victoire guerrière. Je n’aime pas la guerre. Même si celle-ci est victorieuse. Elle est toujours victorieuse sur des millions de morts. Je préfère rendre hommage à tous ces hommes, en général très jeunes, qui ont perdu leur vie sur le champ de bataille, en priant afin que cela ne recommence jamais.

J’avoue que ce 15 août 2026, je préférerais assister à un hommage à ces morts. Chacun se réunirait dans les rues ou sur une grande place ou sur un port, aux fenêtres des appartements ou sur les terrasses des restaurants. Et à vingt-deux heures, alors que la nuit serait pleine, une musique douce qui appellerait au recueillement et à une méditation collective, emplirait l’espace pendant une dizaine de minutes. Une musique qui nous inciterait à penser à tous nos ancêtres morts à la guerre. Une musique qui nous inspirerait à appeler la paix. Une musique qui inviterait à la prière. Une musique enfin qui remplirait nos coeurs.

À la suite de cela, puisque nous sommes à Saint-Tropez, les cornes de brume des bateaux retentiraient pendant que chacun, comme à la messe, serrerait la main de son voisin ou le prendrait même dans ses bras pendant quelques secondes de partage et d’amour.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mon amie Dominique, par Sylvie Bourgeois Harel

Mon amie Dominique par Sylvie Bourgeois Harel

 

Lorsque je commence un texte, que ce soit un roman ou une nouvelle, la première question que je me pose est celle de la distance, de la distance que je dois prendre par rapport à mon sujet. Cette distance entraîne ensuite ce que j’appelle la grammaire de mon roman ou de ma nouvelle. Une grammaire qui va structurer mon récit et lui imposer sa forme. Une distance, une grammaire, une forme que j’ai beaucoup de mal à trouver pour raconter l’histoire de mon amie Dominique. Plus exactement, pour raconter ce que je sais de l’histoire de Dominique.

 

J’ai hésité à écrire son histoire au « je », c’est à dire en me mettant à la place de Dominique. Il m’arrive souvent d’écrire au « je » en me mettant à la place de mes personnages afin d’être au coeur de leur émotion, au plus près de leur intimité. Mais avec l’histoire de Dominique, j’ai essayé, cela n’a pas fonctionné. J’ai eu l’impression d’écrire une fiction. De donner seulement une vague interprétation des faits. D’être dans une sorte d’affirmation. Alors que je ne veux rien affirmer puisque je ne suis que questionnements. Oui, c’est exactement cela, je ne suis que questionnements. Que questionnements et incompréhension. Des questionnements et une incompréhension qui m’attristent toujours autant.

 

Les seules choses que je peux affirmer sont les conversations que j’aie eues avec Dominique durant deux années. Des conversations dont je m’en souviens très bien. Des conversations au cours desquelles je sentais une urgence. Je voulais que Dominique agisse. Et qu’elle agisse vite. Je ne voyais pas d’autre solution. Elle devait changer de vie. Je me souviens aussi que j’étais très inquiète pour elle.

 

Alors, aujourd’hui, je me dois de retranscrire le plus fidèlement possible les conversations que j’ai eues avec Dominique. Ces conversations qui résonnent encore dans ma tête. Pourtant, c’était il y a longtemps. C’était il y a presque trente ans. Plus exactement en 1997.

 

Le 24 juin 1997, j’ai téléphoné à Dominique.

 

— C’est la fin pour maman. Je viens de faire installer l’hospitalisation à domicile afin qu’elle puisse mourir à la maison, dans mes bras. Tu m’as dit l’autre jour que tu voulais partir quelque temps de chez toi, accepterais-tu que je t’embauche histoire de faire les courses et les repas pendant que je m’occupe d’elle, tu auras bien sûr tout le temps pour sortir le soir ou aller à la plage.

— Oh non, pas ma Lélé, ce n’est pas vrai, pas ma Lélé, si forte qui m’a toujours soutenue.

 

Dominique était en larmes.

 

— Elle est trop jeune pour mourir.

— Oui, soixante-et-onze ans, j’ai répondu bouleversée par son chagrin.

— Et elle part seulement quelques mois après ton papa. Elle l’aimait tellement son Pierrot. Elle n’a pas dû supporter son décès. Et lui, sa Lélé, pour ton père, c’était tout, tes parents s’aimaient vraiment. Bien sûr, je viens, Sylvie.

 

Dominique a tenu parole. Le lendemain matin, elle a quitté sa montagne, a roulé durant sept-cent kilomètres jusqu’à Cap-d’Ail où elle est arrivée dans la soirée. Maman est décédée dix jours plus tard, à la maison, dans mes bras. Après l’enterrement, j’ai donné trois mois de salaire à Dominique qui m’a confié son désir de divorcer.

 

— Installe-toi dans la maison de ma mère, je lui ai aussitôt proposé. Il n’y aura personne durant l’été. Dis à tes enfants de te rejoindre, et aussi ton mari, ça vous fera du bien d’être au bord de la mer.

 

J’ai également téléphoné à un ami, Bruce qui cherchait une assistance. Dès qu’il a vu Dominique qui parlait trois langues, il l’a tout de suite embauchée.

 

Je suis repartie à Paris soulagée pour Dominique et contente aussi de lui avoir donné les moyens de réfléchir à son couple, une maison, un peu d’argent, un travail. Mais alors que tout allait bien, le sympathique Bruce est même devenu son amant, les deux avaient eu un coup de foudre réciproque, Dominique est rentrée dans son village au bout de trois semaines. C’était incompréhensible. Son seul argument était que ses enfants de dix-sept et dix-neuf ans ne savaient pas se faire à manger, ce qui, j’avoue, me rendait dingue  qu’elle n’ait pas d’autre ambition que de faire à bouffer à ses gosses qui refusaient de quitter leurs copains durant les vacances.

 

Dominique me faisait énormément de peine. En janvier, je l’ai donc invitée une semaine avec moi en Guadeloupe. Elle n’avait pas beaucoup d’argent. Je lui ai offert l’avion, c’était la première fois de sa vie qu’elle le prenait, l’hôtel, la demi-pension, la voiture de location. Sur la plage, Dominique m’a raconté sa vie.

 

À dix-huit ans, elle s’est mariée avec un beau champion de ski, sélectionné pour entrer dans l’Équipe de France afin de participer aux Jeux Olympiques, rencontré pendant les vacances aux sports d’hiver. Ses parents étaient furieux qu’elle, la belle Parisienne destinée à faire des études, décide de s’enterrer si jeune dans un village de montagne.

 

Mais, contre toute attente, alors que le destin d’André était tout tracé, ses parents lui ont interdit de s’engager dans l’Équipe de France, prétextant des problèmes financiers. Ne pouvant se rebeller car encore mineur,  malgré toutes les compétitions qu’il gagnait, André a abandonné ses rêves et a accepté d’aller travailler dans le magasin que son frère aîné, ancien champion lui aussi mais qui avait raté sa sélection aux Jeux Olympiques, a ouvert quelques mois plus tard.

 

Et puis, un autre bonheur l’attendait. Avec sa belle Dominique, leur premier enfant est né, suivi rapidement du second. Ils ont  aussi pu acheter une maison et même deux chevaux, leur nouvelle passion.

 

Pendant dix années, le jeune couple a été heureux. Mais un jour, leur horrible et plus proche voisin avec lequel ils étaient en procès pour une barrière commune, a expliqué à André qu’il n’était pas devenu un grand champion olympique, à cause de son frère aîné qui, par jalousie, de ne pas avoir été sélectionné, avait incité leurs parents à plutôt investir dans son futur magasin que d’aider financièrement leur plus jeune fils.

 

André était un vrai gentil. Incapable de détester son frère aîné qu’il adorait et même vénérait, il s’est mis à se détester lui-même et a commencé à boire. Énormément. Et à conduire de plus en vite. La vitesse, c’était son truc. Descendre très vite les pistes de ski. Descendre très vite les bouteilles de vin. Galoper très vite sur son cheval noir. Conduire très vite sur les routes enneigées. Il a alors enchaîné les accidents. Et les cures de désintoxication. Mais dès qu’il sortait de la clinique, il repartait encore plus vite dans la destruction.

 

— Et pour clore le tout, a ajouté Dominique, notre fille, pour énerver son père, a couché avec notre horrible voisin, celui-là même qui nous emmerde avec sa clôture et qui a raconté à André la jalousie de son frère. Ce salopard de quarante-cinq ans lui a sorti le grand jeu en lui faisant croire qu’il était amoureux d’elle. Une fois qu’il l’a dépucelée, il l’a quittée sans lui donner d’explications. Elle passe ses journées à pleurer. Quand il l’a appris car, en plus, il s’en est vanté à son père, André est devenu fou, il veut le tuer.

 

— Tu n’as plus une seconde à perdre, ai-je dit effarée à Dominique, prends André que tu aimes toujours et partez immédiatement de tous ces drames, sinon un autre drame encore plus grave va vous arriver. C’est toujours ce qu’il se passe lorsque l’on reste englué dans des situations impossibles.

— Je veux divorcer. Si je reste avec André, je vais sombrer à mon tour. J’ai tout essayé pour l’aider, je ne peux plus rien pour lui.

— Alors retourne vite t’installer dans la maison de ma mère qui est toujours vide pour le moment, prends tes enfants et change de vie, j’ai peur pour toi. Très peur.

 

Dans la foulée, j’ai téléphoné à Bruce qui était d’accord de la réembaucher et, par la même occasion, de redevenir son amoureux et de prendre soin d’elle. Alors sur la plage, Dominique s’est mise a rêver, à faire des projets, à envisager un nouveau départ.

 

Mais de retour à Paris, Dominique n’a plus répondu à mes appels. Le temps a passé. Un matin, un de mes frères m’a appris qu’elle avait eu un accident à cheval. Je lui ai immédiatement téléphoné.

 

— Je suis désolée, Sylvie, je n’osais pas t’appeler, tu as été si gentille avec moi. Je me souviens de tes paroles, de tes conseils, de l’urgence dans ta voix, à me répéter que si je ne partais pas, j’aurais un accident qui me montrerait que je suis sur le mauvais chemin. Tu étais même assez autoritaire à vouloir que j’aille vivre dans la maison de Lélé, à Cap-d’Ail. Je m’en veux terriblement de ne pas t’avoir écouté. J’ai honte.

— Il n’y a pas à avoir honte, Dominique, tout ça est très compliqué. Écoute, dès que tu vas mieux, tu viens passer quelques jours chez moi à Paris, et on avise.

 

Dominique n’a pas eu le temps d’aller mieux. À peine s’est-elle remise, André s’est jeté du haut de la falaise qui surplombait la piste de ski que, plus jeune, il descendait si vite lorsqu’il croyait encore à ses rêves de champion. À son enterrement, son cheval noir, sans selle, ni licol, a suivi, tête baissée, son cercueil jusqu’au cimetière. L’attitude digne de cet animal, le seul à connaître toutes les déceptions et les souffrances de son maître, a imposé un respect que le suicide d’André a fait planer sur tous les habitants du village, ennemis et amis, qui se sont soudain tus en suivant la procession.

 

Quelques mois plus tard, j’apprends que Dominique a eu, cette fois, un accident de voiture. Je l’appelle aussitôt.

 

— Je suis paralysée, je ne peux plus marcher, me dit-elle, je suis sur une chaise roulante. C’est fini. Mes enfants veulent vendre la maison. Je ne peux pas m’y opposer. Lorsque j’ai monté mon commerce avec le petit héritage que j’avais reçu au décès de mes parents, notre avocat nous avait conseillé de changer notre contrat de mariage en Séparation de Biens. Mais quand j’ai fait faillite, nous n’avons pas pensé à le rétablir en Communauté de Biens. Je vais être à la rue.

— Non, Dominique, tes enfants qui sont majeurs maintenant ont l’obligation de s’occuper de toi et de subvenir à tes besoins financiers.

— Ils s’en fichent, je t’assure, maintenant que je ne peux plus leur faire à manger, je ne leur sers plus à rien. Ils sont devenus odieux. Ils n’ont que ce mot en tête, vendre, et me mettre à la porte.

— Je vais t’aider, Dominique, je vais te prendre un avocat que je paierai.

— Il faut que je te laisse, Sylvie, ma fille vient de rentrer. J’ai entendu le clic qui signifie qu’elle a décroché le deuxième téléphone. Elle et son frère écoutent toutes mes conversations. Je ne peux plus rien dire. Ils me surveillent sans cesse. Je te rappellerai. Clac.

 

Le lendemain, un autre clac a retenti dans la chambre de Dominique. Celui de sa nuque qui s’est brisée lorsqu’elle s’est pendue à une poutre au-dessus de son lit.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Chroniques du monde d'avant (8), la plage du Planteur à Ramatuelle, par Sylvie Bourgeois Harel

Chroniques du monde d'avant, la plage du Planteur à Ramatuelle

par Sylvie Bourgeois Harel

J’ai 20 ans et je viens enfin, pour la première fois de ma vie, de passer deux mois idylliques, seule, avec mes parents à Besançon. Mais ce bonheur ne durera pas. Vincent, un de mes frères qui a 3 ans de plus que moi, et avec qui je viens de passer une année très dure à Cap-d’Ail où je travaillais comme hôtesse à Monaco vient de débarquer.

Vincent est beau, gentil, intelligent, très intelligent même, il fait des très belles photos, cite Deleuze et Derrida, ses profs de Fac, mais il ne va pas bien psychologiquement. Personne ne me croit quand je dis qu’il a des problèmes psychiatriques, au contraire, je passe pour la méchante sœur qui veut le faire soigner. Cinq ans plus tard, il sera diagnostiqué schizophrène et sera interné à de multiples reprises.

Comme je ne suis pas en état de le supporter après tout ce que j’ai vécu à Cap-d’Ail, le matin, si je lui disais non, il me mordait le bras pour que je lui donne de l’argent, la nuit, il écoutait trois radios à fond, si des amis venaient dormir, il repeignait leur chambre d’onomatopées de guerrier, je décide de fuir la maison familiale où pourtant j’étais heureuse de profiter de mes parents.

Je téléphone à l’Office de Tourisme de Deauville, Megève et Saint-Tropez, trois villes que je ne connaissais pas, mais qui me faisaient rêver, pour savoir s’il n’y aurait pas une annonce pour du travail. À Saint-Tropez, on me répond qu’en effet, une pizzeria recherche un serveur confirmé. Je convaincs le propriétaire que je suis un serveur confirmé.

Le lendemain, je débarque avec quatre heures de retard, mon train ayant écrasé une vache, peut-être une vache qui, comme moi, s’était sentie obligée de quitter sa famille aimante pour avoir la paix, à la gare de Saint-Raphaël où le frère du patron m’engueule.

À deux heures du matin, le chef de rang de la pizzéria m’accompagne à ma chambre derrière chez Sénéquier, j’étais logée, nourrie, et là, stupeur, il y a deux fois quatre lits superposés, avec sept personnes qui dorment déjà, le huitième lit est pour moi. Non seulement ça pue des pieds, mais il m’est impossible de me coucher dans une telle promiscuité, sans parler du popo qui doit être commun et la douche certainement aussi.

Je retourne voir le patron qui comptait ses sous, suivie du chef de rang qui porte mes trois valises, à 20 ans, je voyageais toujours avec des tonnes de vêtements comme si ma vie en dépendait, aujourd’hui, j’ai tout simplifié, que je parte pour un mois ou trois jours, je prends toujours la même petite valise remplie de l’essentiel.

— Pouvez-vous m’indiquer un hôtel, il est hors de question que je dorme avec sept personnes qui puent des pieds, dis-je au patron qui me regarde, étonné.
— Nous sommes le 1er août, vous n’en trouverez pas.
— Je vais alors dormir chez vous.

Il me regarde encore plus étonné.

— Vous avez une pizzeria, vous devez bien avoir une maison, non ?
— Non, je vis dans un studio avec ma femme et notre bébé.

Le chef de rang avait dû me trouver mignonne, il me propose sa chambre de chef de rang, son statut de chef lui donnait le privilège de dormir seul. Il reprend mes trois valises et les dépose dans une chambre où, en effet, il n’y a qu’un seul lit mais avec une hauteur sous plafond d’un mètre quarante à tout casser, et toujours pas de popo ni de douches. Je le remercie.

J’attends qu’il soit loin et pars me promener dans Saint-Tropez à la recherche de pains au chocolat tout chauds. C’est une manie, la nuit, je mangeais des biscuits ou des pains au chocolat à la sortie des boîtes de nuit où j’adorais aller danser. Et Saint-Tropez est une boîte de nuit géante, il est trois heures du matin et c’est la fête partout, je suis conquise d’autant qu’en face du Yaca, un monsieur vend des pains au chocolat tout chauds.

Tout en avalant mon troisième, je lui raconte mes aventures, mon frère fou, sa poule encore plus folle que lui qui, chaque jour, montait sur la branche du néflier pour pondre son œuf qui, inévitablement, s’écrasait sur la terrasse, mes parents que j’aime et que je suis triste d’avoir été obligée de quitter, la pauvre vache éprise, elle aussi, de liberté, les pieds qui puent des serveurs, le popo en commun, quand un garçon à peine plus âgé que moi qui m’écoutait, fasciné, me propose de m’emmener chez lui, ses parents ont un grand appartement à Port-Grimaud.

J’achète quatre pains au chocolat pour remercier le chef de rang, le gentil garçon prend mes trois valises et hop me voilà enfin couchée, seule, dans un vrai lit avec des toilettes propres et une grande salle bains.

Le lendemain matin, le gentil garçon retarde son retour à Grenoble et m’emmène faire le tour des plages afin que je trouve du travail pour le mois d’août. Je n’avais pas assez dormi, j’étais épuisée, il était vraiment gentil, il me portait sur son dos.

À la Bouillabaisse, ils recherchent un cuisinier confirmé pour le snack. Je les convaincs que je suis un cuisinier confirmé. Par chance, je tombe sur la fille d’amis de mes parents qui travaille également là. Elle me propose de m’héberger chez sa fiancée, une riche allemande plus âgée. Le soir, après le dîner, je comprends que je dois dormir dans leur lit. Je prétexte une folle envie de sortir et file aux Caves du Roy où je danse en dormant debout car je suis exténuée de fatigue.

Pendant trois jours, je mets un fichu sur mes cheveux et je fais des frites et des hamburgers. La nuit, je danse en dormant debout et je mange des pains au chocolat pour tenir le coup. La 4ème nuit, le monsieur me donne le téléphone de son copain qui recherche une serveuse confirmée pour son restaurant Le Planteur situé sur la plage de Pampelonne. Je le convaincs que je suis une serveuse confirmée et je commence à travailler dans ce très joli endroit où je suis logée dans un bungalow pour moi toute seule au bord de la mer où je me baigne matin et soir avec Frantz, le gentil plagiste de mon âge.

C’était une plage d’habitués bien élevés. À 11 heures, je passais entre les matelas prendre les commandes et à 13h, tout le monde était à table. Les deux patrons s'occupaient de la cuisine. L'un était petit et fluet, l'autre était baraqué, tatoué, le crâne rasé, Frantz m’avait dit que c’était un ancien légionnaire ou mercenaire, le genre à ne pas aimer être embêté.

Un jour, comme d’habitude, j’entre dans la cuisine avec mon carnet de commandes plein, mais ils ont tellement bu la veille qu’ils sont incapables de préparer le repas. Sur la terrasse, les clients commencent à s’impatienter. En tant que serveuse confirmée, je prends les dessus et retourne dans la cuisine en tapant dans mes mains :

— Allez, hop, les mecs, je leur dis en riant, il faut vraiment vous mettre au boulot, sinon je vais avoir une mutinerie, nos vacanciers meurent de faim.

Je devais, sans m’en rendre compte, être un brin autoritaire du haut de mes 45 kilos si bien que le mercenaire-légionnaire-tatoué-baraqué-rasé m’a soulevée du sol.

— Non mais, la princesse, je rêve, tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres, écoute bien, je n’ai jamais obéi à personne dans ma vie, et ce n’est pas une jolie poupée comme toi avec son petit minois qui vas commencer à me transformer en toutou à sa maman.

Il m’a balancée dans la chambre froide entre les morceaux de viande et les plaquettes de beurre, et l'a refermée en râlant qu’il avait encore soif. Je n’ai eu la vie sauve que grâce au gentil Frantz qui, ne me voyant plus, s’est inquiété. Le petit patron fluet, moins prêt que son copain tatoué à commettre un crime qu'ils auraient dû cacher en me cuisinant le lendemain pour leurs clients afin de faire disparaître mon corps, lui a avoué où j’étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel
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Mon amie Laurence

Mon ami Laurence
 
"Il est 7h40, il ne devrait pas tarder.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
Avec impatience.
Nous sommes le 1er janvier.
Une nouvelle année va enfin commencer.
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai serré Plouf dans mes bras. Je ne peux pas l’emmener. C’est mon seul regret. Alors je l’ai embrassé. Je lui ai dit que je l’aimais. Que Ferdinand s’occuperait de lui. Plouf adore Ferdinand. Et Ferdinand adore Plouf. Tous les matins, Ferdinand vient le chercher. Ils font une grande balade dans les collines. Puis, ils rentrent épuisés. Pendant ce temps, je leur prépare à déjeuner.
C’est mes parents qui m’ont conseillé d’adopter Plouf. Ce sont eux, aussi, qui m’ont demandé de quitter Ferdinand. Ils ne l’aiment pas. Alors que c’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Il est beau. Il est intelligent. Il est rigolo. Mais il est malade. Mais s’il n’avait pas été malade, je ne l’aurais jamais rencontré. Ni aimé. Ni été aussi heureuse pendant toutes ces années. Nous nous sommes retrouvés dans le même hôpital. Plus exactement un hôpital où nous ne restions que la journée pour nous aider à nous structurer et à accepter la vie telle qu’elle nous avait été donnée. Une vie pas forcément facile. Ferdinand venait de perdre ses parents. Sa douleur avait accentué sa schizophrénie. Il a été interné. Soigné. Calmé. De mon côté, je venais d’être quittée.
Quand Ferdinand m’a embrassée, nous ne nous sommes plus quittés. Je l’ai aimé. Aimé à la folie. Nous avons emménagé ensemble. Je me suis remise à travailler. Ferdinand a repris des cours à la faculté. Nous étions heureux. Comme peuvent l’être deux personnes fragiles, oubliés et rejetés de tous, mais qui ont trouvé une force dans leur amour.
Puis un jour, un drame est arrivé. Suite à un procès, Ferdinand a perdu sa part de la maison de ses parents où nous passions parfois les week-ends. Cette maison, c’était le ventre de sa maman pour Ferdinand. Un ventre rassurant. Un ventre vivant. Un ventre aimant. Même si nous n’y allions pas souvent, c’était son enfance, ses souvenirs, ses souvenirs de petit garçon brillant et pas encore détruit par la schizophrénie.
En perdant sa maison, Ferdinand a perdu sa protection. Il a commencé à avoir peur. Tout le temps. Il a commencé également à de plus en plus s’isoler.
— C’est normal, j’essayais d’expliquer à mes parents, il a mal, très mal, vous vous rendez si cela vous arrivait de perdre la maison de grand-maman.
Mais ils n’ont rien voulu entendre. J’ai été obligée de le quitter. C’était ça ou je ne voyais plus mes parents qui, en échange, m’ont pris un appartement. J’ai tellement pleuré que j’ai de nouveau été hospitalisée. J’ai téléphoné à la soeur de Ferdinand pour lui demander de m’aider à m’échapper. Elle, aussi, à pleurer. À pleurer sur moi. Sur son frère. Sur notre amour. C’est la seule qui nous a toujours épaulés. C’est compliqué la fragilité dans une société où il faut toujours gagner et être le plus fort.
Et puis les médicaments, les piqûres, ont commencé à faire leur effet. Je n’avais plus de volonté, plus de désir, plus d’âge. Je pouvais enfin rentrer chez moi. C’est là que j’ai adopté Plouf. J’ai même pu fêter mes quarante ans.
La semaine dernière, j’ai eu une idée. Une idée qui va tout arranger. Une idée qui va nous sauver. Pour l’éternité. Je ne peux pas voir Ferdinand se détruire ainsi. Je l’aime toujours. C’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Alors, pour garder notre amour dans la pureté et la beauté de ce qu’il a toujours été, j’ai tout organisé. J’étais très excitée. J’ai décidé que ce serait le 1er janvier. Pour fêter la nouvelle année qui allait commencer. J’ai prié. J’ai embrassé Plouf et j’y suis allée. L’air était frais. Le jour n’était pas encore levé. Mais je ne pouvais pas le louper.
Il est 7 heures 40. Il va bientôt arriver.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
J’ai un peu froid.
Je pense à Plouf.
Je pense à Ferdinand.
Pas longtemps car le voilà qui est déjà là.
J’ai peur. Je ferme les yeux. Pour me donner du courage, j’imagine que Ferdinand est tout près de moi, qu’il m’embrasse dans le cou, qu’il embrasse mes paupières avec ses baisers si doux, qu’il me serre dans ses bras. Il me prend alors la main comme il aimait à le faire lorsque nous sautions dans les vagues. Et je saute. Je crie. Je regrette. Je n’aurais pas dû. J’ai envie de crier, d’appeler Ferdinand, de lui dire de venir à mon secours comme il l’a toujours fait. Mais c'est trop tard. Il est déjà là. Et je ne suis plus."
 
Sylvie Bourgeois Harel
Mon hommage à mon amie Laurence qui s’est jetée sous un train le 1er janvier 2022.
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Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail

Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail

Merci professeur Jacques Belghiti
 
Que faire lorsqu’un professeur de médecine vous convoque dans son bureau, vous dit qu’il va vous parler franchement parce qu’il a compris que vous étiez forte, et vous annonce que votre maman de 70 ans n’a plus que quatre mois à vivre, que son cancer du cardia, qui était impossible à détecter auparavant, est généralisé au point qu’il ne peut rien faire, ni traitements, ni opération, et qu’il faut songer à organiser rapidement le moment qui viendra assez vite où les antidouleurs seront nécessaires.
Que faire lorsqu’il ajoute que ma mère ne veut pas savoir qu’elle a un cancer généralisé.
— Votre maman a très peur du mot cancer, je lui ai dit qu’elle n’en avait pas, mais seulement un sérieux problème au foie, qu’elle doit se reposer, et que je l’opérerai dans quelques mois, ça l’a rassurée. Il n’est pas nécessaire de lui mettre cette épée Damoclès sur la tête
— Je veux l’emmener une dernière fois en voyage avec moi, est-ce possible ?
— Mais faites vite et n’allez pas loin, à deux ou trois heures d’avion pas plus, dans très peu de temps, elle sera trop fatiguée pour bouger. D’ailleurs, avec toutes les métastases que votre maman a dans le corps, je m’étonne qu’elle soit encore debout, c’est une force de la nature.
— Je veux qu’elle meure à la maison et dans mes bras. Je vais m’installer avec elle dans sa maison de Cap-d’Ail au bord de la mer, c’est l’endroit qu’elle préfère au monde.
— Je vais vous donner le contact de mes collègues à l’hôpital de l’Archet à Nice, et ma ligne directe, vous pourrez m’appeler chaque fois que vous aurez besoin de mon aide.
Lui, c’est le professeur Jacques Belghiti, chef du service de Chirurgie digestive et de Transplantation hépatique de l’hôpital Beaujon à Paris, l’un des meilleurs dans sa spécialité et surtout d’une grande humanité.
Nous sommes en décembre 1996. Je venais de perdre mon père deux mois plus tôt. Pour ne pas m’effondrer, j’ai mis la future et proche mort de ma mère dans un coin de mon coeur. Pour le moment, prendre soin d’elle était plus important que mon chagrin. Enveloppée dans une couverture d’amour, je suis allée la chercher dans sa chambre où elle venait de passer quarante-huit heures à l’hôpital afin d’effectuer des tas d’examens et d’investigations. Je la trouve assise sur son lit, en larmes, son dossier médical entre les mains.
— J’ai un cancer, Sylvie. Un cancer généralisé, c’est fini. Même si papa est mort, il y a deux mois, je voulais vivre, on a tellement de choses, de voyages à faire toutes les deux.
Je fonce dans le bureau de Belghiti.
— Maman sait qu’elle a un cancer.
Il fonce dans sa chambre et s’assied sur son lit. Tout en lui reprenant doucement son dossier médical des mains, il a inversé toutes les données. Pendant vingt minutes, il lui a expliqué qu’en effet, certains résultats auraient pu laisser croire qu’elle avait un cancer, mais non, il n’en est rien. Avec toute sa gentillesse, toute sa bonté, tout son charisme, il a réussi à lui redonner un peu de force. Puis il m’a demandé de le suivre.
De retour dans son bureau, il convoque l’interne qui a donné son dossier médical à ma mère et lui a annoncé aussi froidement sa sentence mortelle. Quand le futur médecin est arrivé, Belghiti était fou de rage. Il l’a saisi au col de sa blouse blanche, j’ai cru qu’il allait lui péter la gueule, et lui a expliqué, en hurlant, que jamais, mais jamais, on ne devait parler aussi indifféremment à un malade. Jamais. Ses mots étaient magistraux. Une vraie leçon d’humilité.
L’interne n’a pas bronché. Il a baissé les yeux, a reniflé, s’est excusé, a dit oui, oui, et promis qu’il s’en souviendrait toute sa vie Puis il a remercié le grand professeur de le garder dans son service.
Belghiti a tenu parole. Chaque fois que j’ai eu besoin d’un conseil pour améliorer le confort de la fin de vie de ma mère, il m’a répondu, expliqué les antidouleurs, les cathéters, l’hospitalisation à domicile. Et quand maman est décédée quelques mois plus tard dans mes bras, dans sa maison de Cap-d’ail, au bord de la mer, il m’a écrit une très belle lettre.
Merci professeur Jacques Belghiti.
Sylvie Bourgeois Harel
 
Hélène Bourgeois, née Onimus. 31 janvier 1926. 7 juillet 1997
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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Mon frère

Une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

 

— Ton frère est à l’hôpital.
— Quoi ?
— Ils l’ont agressé.
— Mais qui ?
— Ta tante, sa fille, son mari.
— Mais où ?
— Dans votre maison.
— Mais quand ?
— Il y a deux jours.
— Mais pourquoi ?
— Ils ne l’aiment pas.
— Mais maman vient à peine de mourir.
— Je sais.
— Et papa est décédé seulement l’an dernier.
— Je sais.
— Je ne comprends pas.
— Moi non plus.
— Comment va-t-il ?
— Il le garde sous surveillance.
— Je vais appeler ma tante.
— Tu es sûre ?
— Oui.

Nous sommes en mai 1998. Je suis au Festival de Cannes. Je saute dans la Porsche Boxster marine que l’on m'avait prêtée. C’était l’époque des seigneurs. Chacun voulait communiquer au travers du cinéma. Tout était simple, facile, joyeux. Soudain, je suis projetée dans deux mondes opposés, d'un côté, mon frère tabassé à l’hôpital par ma tante, sa fille, son mari, de l'autre, moi, ma chambre au Carlton, mes places aux projections officielles, mes invitations aux soirées privées. Deux mondes opposés que sa maladie séparait.

Une heure plus tard, je me gare dans la propriété familiale qui a été partagée, après le décès de ma grand-mère maternelle, lorsque j’avais sept ans, entre ma mère et ses trois soeurs. Cette propriété, à deux pas de la mer, comprend trois maisons, la plus ancienne qui est divisée en deux habitations, à gauche, ma mère, à droite, sa soeur aînée, dans le jardin, deux villas modernes, et une allée commune, le lieu préféré des disputes de mes tantes et de leurs maris autour de l’emplacement pour garer leur voiture, ce qui faisaient beaucoup rire mes parents, des parents charmants, drôles, intelligents, beaux, généreux, le contraire de mes tantes aigries et de leurs maris dont l’un, enfant, me mordait les oreilles lorsque j’étais obligée de l’embrasser pour lui dire bonne nuit, et un autre qui a essayé de me violer lorsque j’avais dix-huit ans.

Après le décès de notre mère, il y a quelques mois, mon frère s’est installé dans notre maison de vacances. Un autre y vient régulièrement avec ses enfants lors des congés scolaires, tandis que l’aîné y habite entre deux voyages dans le monde entier. Pour ma part, depuis que j’ai fermé les yeux de ma mère qui est morte dans sa maison, dans mes bras, dans la chambre où elle est née, soixante-dix ans plus tôt, je n’y vais plus jamais.

Je grimpe les escaliers et sonne chez ma tante. Elle me reçoit sur son balcon face à la Méditerranée. Sa fille, ma cousine avec laquelle, enfant, j’ai passé tous mes étés, nous rejoint. Son mari ne veut pas me voir. Je suis calme, posée, à l’écoute. Je ne les juge pas, je ne les incrimine pas. Je veux seulement comprendre ce qu’il a bien pu se passer dans leur tête pour que, deux jours plus tôt, à vingt-deux heures, ils aient décidé de venir tabasser mon frère qui était tout seul dans notre maison. Je commence par questionner ma cousine.

— Que s’est-il passé ?
— Il n’est pas venu voir sa mère sur son lit de mort.
— Il en était incapable.
— N’empêche.
— Il était trop malheureux.
— Ce n’est pas une raison.
— Si.
— Non.
— Perdre ses parents à neuf mois d’intervalle était trop violent pour lui.
— Je ne sais pas.
— Son monde affectif s’écroulait.
— Il aurait quand même pu venir lui dire au-revoir.
— Vous avez voulu le punir ?
— Quand je le lui ai dit sur la plage, il m’a insultée.
— Il eut peut-être été préférable que tu le plaignes de ne plus avoir ses parents, toi qui as la chance d’avoir encore les tiens.

Ma cousine se lève et part sans me dire au-revoir. Je reste seule avec ma tante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Nous allons prendre un avocat pour le faire interner à vie.
— Pourquoi ?
— Parce que le matin, quand je pars travailler, du haut de votre terrasse, il m’insulte.
— Que te dit-il ?
— Il me dit que je suis nulle d’aller travailler au lieu de profiter de la mer, du soleil, de la beauté.
— Ce n’est pas vraiment une insulte.
— De toute façon, tout ça est de ta faute.
— Ah bon ?
— Si tu ne lui donnais pas de l’argent, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

De retour à Cannes, je donne la Porsche marine au voiturier du Carlton, je saute dans une jolie robe, je me rends à pied au Palais du festival, je monte les marches, je m'assied dans le carré cinéma, les meilleures places, et je pleure. Je pleure sur mon frère qui n’a jamais demandé à être malade. La schizophrénie lui a volé sa vie.

Un mois plus tard, je suis à Saint-Tropez avec Charles. Nous nous levons tôt pour être à Nice à 8 heures du matin, le procès a lieu à 9 heures. Suite à la déclaration de l’hôpital d’une ITT de dix jours pour mon frère, une plainte d’office a été déposée contre ses agresseurs. J’avais proposé à ma tante, ma cousine, son mari, de faire plutôt une médiation familiale, une procédure moins douloureuse, ils m’ont de nouveau répondu qu’ils désiraient le faire interner à vie, et que tout cela était de ma faute, si je ne l’aidais pas financièrement, il serait dans la rue avec les clochards, là où était sa place.

Comme je payais tout, j’avais choisi une jeune avocate dont c’était la première affaire. Je vais la chercher et l’invite à prendre un bon petit-déjeuner au Negresco. Elle a peur. Ma tante, ma cousine, son mari, ont pris l’avocat le plus virulent de Nice. Un ponte. Son ancien professeur. Elle craint de ne pas être à la hauteur.

— Tout va bien se passer, vous allez être la meilleure.
— Je ne pense pas.
— Si. Vous allez être la meilleure parce que vous avez basé votre défense sur les valeurs humaines, on ne frappe pas un plus faible que soi, c’est dégueulasse.

Elle a gagné le procès. Le procureur a condamné ma tante, ma cousine, son mari, à trente mille francs d’amende chacun, ainsi qu’à trente mille francs d’indemnités chacun, indemnités qu’ils n’ont jamais versés à mon frère.

Le lendemain matin, après une grande balade à vélo avec Charles, je m’effondre en larmes. Je téléphone à ma tante :

— La justice vous a jugés, moi, je ne vous ai pas jugés. Nous sommes une famille. Laissons passer l’été. Puis revoyons-nous tranquillement et réapprenons à nous parler avec amour.
— Tout ça est de ta faute, si tu ne donnais pas d’argent à ton frère, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

J’ai raccroché. J’ai raccroché et je ne les ai plus jamais revus. J’ai raccroché sur trente-cinq ans d’amitié, de rires, de pique-niques à la plage, de souvenirs de vacances. J’ai raccroché et je n’ai pas pleuré. La fierté d’avoir protégé mon frère qui est handicapé, m’a sauvée.

Je suis allée déjeuner au Club 55 avec Charles. Nous avons retrouvé nos amis. Je leur ai tout raconté, l’agression, l’incompréhension, la douleur, la maladie, la schizophrénie, la folie, mon frère beau et intelligent, ses bouffées délirantes, sa vie gâchée, ses internements dans des couloirs fermés à clef, la mort si rapprochée de nos parents, le procès, leur haine, l’avocate de mon frère qui tremblait, le procureur formidable d’humanité, sa conclusion lorsqu’il a dit à ma tante : « c’est quand même votre neveu, il n’a rien fait de mal, pourquoi, une fois votre colère passée, ne l’avez-vous pas soigné en mettant du Mercurochrome sur ses blessures, plutôt que de l’avoir laissé tout seul sur le sol de sa maison ?

Je leur ai tout raconté. Puis je suis allée me baigner dans la mer, dans la Méditerranée, dans ma Méditerranée, ma Méditerranée dans laquelle, j’ai nagé si souvent avec mon frère et ma mère. Ma Méditerranée qui sait si bien me consoler. J’ai nagé. Et je n’ai pas pleuré. J’étais libérée.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mes amis, les habits, mon ensemble short cardigan

Mes amis, les habits, mon ensemble short cardigan

J’ai 12 ans. C’est le printemps. Je suis en sixième. Avec Nathalie, ma meilleure amie, nous avons fait de la couture. J’étais contente d’avoir passé l’après-midi seule avec elle. Depuis qu’elle a perdu sa maman, huit mois plus tôt, son père a déménagé et l’a mise en pension dans un lycée du centre-ville. Nous sommes très tristes de ne plus habiter dans la même maison, ma famille, au rez-de-chaussée, la sienne, au premier étage. C’était très pratique. Nous étions toujours collées l’une à l’autre. Alors que maintenant, elle a des nouvelles copines. On se voit moins souvent.

Le soir, après dîner, je suis pieds nus quand, soudain, je hurle. Une douleur énorme me traverse le pied. Je suis en larmes tellement j’ai mal. Ma mère arrive, affolée. Elle est un peu énervée car il est tard et je ne suis pas encore au lit. Elle me dit que je vais encore être fatiguée pour aller à l’école le lendemain matin. Ce qui ne me dérangeait pas trop, je détestais l’école.

— Maman, je lui dis en larmes, peux-tu, s’il-te-plaît, regarder si je n’ai pas une aiguille dans le pied, j’ai tellement mal.
— Mais pourquoi aurais-tu une aiguille ?
— Avec Nathalie, nous avons fait de la couture, peut-être une aiguille est restée coincée dans la moquette, en marchant dessus, elle serait rentrée dans mon pied, regarde, il y a un trou sous mon gros orteil.
— Combien de fois t’ai-je dit de ne pas marcher pieds nus ?
— Mille fois maman, tu me l’as dit mille fois, mais je ne sais pas pourquoi, je ne t’écoute jamais, pourtant je t’aime et je sais que tu as toujours raison, mais je suis ainsi, je n’écoute rien.

Après avoir fait tremper mon pied pendant dix minutes dans de l’eau chaude avec du sel, ma mère pose ses lunettes sur son nez, prend une aiguille à coudre qu’elle brûle avec la flamme d’un des briquets en argent Dupont de mon père, positionne une lumière, et commence à me charcuter sous mon gros orteil où, en effet, il y a un trou. J’ai tellement mal que je n’arrête pas de pleurer tout en faisant aïe, aïe, aïe.

Au bout de dix minutes, ma mère qui, pourtant, avait l’habitude de nous enlever, l’été, à Cap-d’Ail, les dizaines d’épines d’oursin que mes frères aînés, mes cousins, mes cousines, les autres enfants de la plage, nous nous enfilions en jouant sur les rochers, abdique.

— Je ne vois rien, va te coucher maintenant, il est tard.

Je cherche dans la moquette et trouve le chas de l’aiguille, juste le chas, pas l’aiguille.

— Regarde maman, je lui dis en lui tendant le chas, l’aiguille a dû se casser lorsque j’ai marché dessus, je suis sûre que le bout pointu est dans mon pied, c’est obligé, sinon je n’aurais pas autant mal.

Soudain, un de mes trois frères aînés surgit en colère dans le salon et me saisit par le col de mon pyjama.

— Mais ce n’est pas bientôt fini ton cinéma, me dit-il en me traînant jusque dans ma chambre.
— Lâche-moi, je hurle, tu me fais mal, je souffre déjà assez avec mon pied.
— Je t’ordonne d’arrêter de pleurer tout de suite, me souffle-t-il très autoritairement. Ne t’ai-je pas suffisamment demandé de ne pas te comporter comme une fille à pleurer à tout bout de champ, souviens-toi que tu dois être, comme moi, un Viking.
— Je suis née à Monaco, je ne peux pas être un Vikings, je lui balance, laisse-moi gérer mon bobo avec maman, on ne t’a pas sonné. Va plutôt écouter ton Johnny Hallyday et fous-moi la paix.

Vlan, vlan, je reçois une paire de claques. Un aller-retour sanglant sur mes joues. J’ai mal de partout. Mon pied. Mes joues. Mon humiliation. Ma maman vient me faire un bisou en m'avouant qu’elle en a marre de tous ces garçons à la maison, que ce sont des cons.

— Essaye de dormir, demain, tu n’auras plus rien, me promet-elle avant de fermer la porte.

Le lendemain, après une nuit à avoir sangloté toute seule dans mon oreiller, j’ai encore très mal, mais je ne dis rien. Pour avoir la paix avec mon frère qui me gonfle autant qu’il me fait peur, je décide de ne pas être une fille, mais un bon viking ainsi qu’il me l’a suggéré, en pensant à ce que m’avait dit ma mère, c’est con, les garçons. Je pars donc à l’école. À pied. En sautillant. En m’agrippant aux grilles des maisons qui se trouvent sur mon chemin. Toute la matinée, ma douleur ne cesse d’augmenter. À midi, au lieu d’aller à la cantine où je ne mangeais jamais rien, excepté les frites du vendredi, ma mère m’avait mise en demi-pension contre mon avis car elle en avait marre de me voir ne rien avaler aux repas, je file chez le docteur Grosjean, un ami adorable de mes parents dont le cabinet se trouve juste à côté de Notre-Dame. Il me fait une ordonnance pour passer une radio. Je retourne à l’école, finis mon après-midi et, à 17 heures, je prends le bus avec ma maman pour aller faire une radio dans la clinique d’un autre ami adorable de mes parents qui était très beau.

Allongée sur la table de son cabinet, je prie pour que le bout de l’aiguille soit dans mon pied. Ainsi, je pourrais faire la nique à mon frère que je ne pleurais pas pour rien. Que j’avais raison et qu’il est un con.

— Ben dis donc, tu dois souffrir le martyr, ma petite chérie, me dit le beau chirurgien en revenant avec ses radios.

Je n’entends rien excepté qu’il m’a m’appelé ma petite chérie. Il est très beau. J’ai douze ans. J’ai déjà embrassé un garçon, au ski, Christophe Marquet, pour faire comme Nathalie qui en a déjà embrassé trois. Mais personne ne m’a jamais appelé ma petite chérie, ni ma maman, ni mon papa, personne, pas même Nathalie qui est pourtant ma meilleure amie. Je m’en fiche de mon aiguille. Je suis tombée amoureuse du beau chirurgien.

— Tu es très forte et très courageuse d’avoir réussi à aller à l’école avec cet énorme bout d’aiguille dans ton pied, moi, je n’aurais pas pu, me complimente-t-il.

Il faut que je pense de dire à ma maman que tous les garçons ne sont pas cons.

— Regarde, continue-t-il en me caressant les joues, elle mesure deux centimètres. Par chance, elle s’est coincée dans l’articulation de ton gros orteil. À un demi-millimètre près, l'aiguille aurait pu remonter dans une veine et soit atteindre ton coeur et tu ne serais plus de ce monde, ou ressortir un peu plus tard dans ton bras ou dans ta cuisse. Demain matin, ma petite chérie, à la première heure, je t’opère.

Au deuxième ma petite chérie, je suis folle amoureuse. La vie est belle. Le beau chirurgien va m’embrasser. Je partirai vivre avec lui. Je serai enfin une fille. J’aurai le droit de pleurer. Et adieu les Vikings !

N’empêche, partagée entre la peur d’être opérée et la joie de pouvoir faire la nique à mon frère, je lui demande :

— Mais pas avec une anesthésie générale ?
— Si, ma petite chérie, je suis obligée de te faire une anesthésie générale, mais ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. Je vais même te faire une faveur, comme je connais tes parents, tu vas rentrer dormir chez toi et revenir demain matin à 7 heures en étant à jeun, tu me le promets ?

Il était tellement beau que du haut de mes douze ans, je lui aurais promis n’importe quoi.

Pour me consoler, ma maman, très embêtée et très gentille, m’a ensuite emmenée au Mouton à Cinq Pattes, un magasin qui avait ouvert il y a peu à Besançon et où l’on trouvait toutes sortes d’habits pas très chers.

— Choisis ce que tu veux.

Sans hésiter, je jette mon dévolu sur un ensemble short et cardigan en coton tricoté à fines rayures vert, orange, violet, c’était magnifique. Je l’essaye, il me va à merveille. Le short est très court, un peu comme une grande culotte, et le cardigan a des manches trois quarts. C’est très élégant.

— Tu crois que je peux mettre mon nouvel ensemble, short et cardigan, demain matin pour aller à la clinique ? je demande d’une voix douce à ma gentille maman.

Ainsi le beau chirurgien, qui m’a appelé trois fois ma petite chérie, ne pourra que tomber amoureux de moi quand il me verra dans cette si jolie tenue qui me va à ravir.

Depuis ce jour où je savais que j’avais un bout d’aiguille coincée dans mon pied et où ma maman m’a offert ce si bel ensemble short et cardigan rayé que j’ai porté pendant des années pour me consoler que les garçons de notre maison étaient trop cons, je n’ai pas arrêté d’acheter des shorts tricotés et rayés, près du corps. Et dès que j’en remarque un sur une jeune fille, immédiatement, je pense à ma maman si gentille qui, comme moi, elle aussi, a dû pleurer bien des fois, seule, en silence sur son oreiller.

Sylvie Bourgeois Harel

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ON OUBLIE TOUJOURS QUELQUE CHOSE - Sylvie Bourgeois Harel

ON OUBLIE TOUJOURS QUELQUE CHOSE - Sylvie Bourgeois Harel

« Lorsque j’écris une nouvelle, un style littéraire qui me convient parfaitement, je suis aussi concentrée que si je tirais à l’arc afin que ma flèche atteigne avec une rapidité fulgurante mon but : le cœur.C’est d’ailleurs de là d’où je pars. Le cœur. Je suis au cœur du cyclone, de la tempête que traversent mes personnages. Je suis au cœur de l’intime. Plus rien d’autre ne compte. Que l’intime et l’émotion. Je retire les descriptions et les mots inutiles. Je vais à l’essentiel. Je suis dans une urgence absolue. Je prends alors une longue et profonde inspiration, comme lorsque je plonge en apnée dans la mer. Et je remonte à la surface écrire, guidée uniquement par l’émotion et la musique de mes mots. Voilà, c’est exactement cela. Je travaille mon style tel une partition de musique. »

Après En attendant que les beaux jours reviennent, publié aux éditions les Escales, en poche chez Pocket, chez Piper en Allemagne, ou ma série des Sophie, Sophie à Cannes, Sophie au Flore…, commencée chez Flammarion, ou encore Brèves enfances aux éditions Au diable vauvert, j’ai choisi, pour mon dixième livre, de revenir avec un nouveau recueil de nouvelles, le deuxième que j’écris, un genre que j’adore.

Et qu’adore aussi ma meilleure amie d’enfance, Nathalie, que j’aime et qui m’aime depuis que nos deux mamans se sont rencontrées lorsque nous avions un an. Nous habitions la même maison à Besançon, sa famille au premier étage, la mienne au rez-de-chaussée. Nous ne nous sommes jamais quittées et encore moins fâchées. Jamais. C’est un amour pur. Inconditionnel. La plus belle déclaration d’amour que Nathalie m’ait faite, c’était il y a deux ans, un matin, elle m’a téléphoné en larmes me disant qu’elle avait fait un cauchemar, je ne respirais plus.

Tout ça pour vous dire que je dédie mon recueil à Nathalie qui n’arrive pas à lire des livres car elle s’endort toujours à la dixième page. Ouf, mes nouvelles ne dépassent jamais les huit à neuf pages ! D’ailleurs beaucoup de mes lecteurs sont comme ma Nathalie chérie qui aime lire une de mes courtes mais intenses histoires avant de partir dans les bras de Morphée.

Mon recueil On oublie toujours quelque chose comporte 19 nouvelles. De Schizofamily à L’Architecte en passant par Je suis bien chez toi ou John et Johnny, je les ai toutes écrites au “je’. En effet, la première question que je me pose dès que je commence un texte est de décider si j’emploie le “je”, ou la 3ème personne du singulier. Le “je” me permet d’être au coeur de mon sujet. Ce “je” est parfois la voix d’un homme perdu, d’un petit garçon malheureux, d’un architecte qui souffre d’un optimisme obsessionnel, d’un fantôme, d’une femme exaltée…

Tous mes personnages sont drôles, émouvants, étonnants et ont, en commun, un besoin effréné d’amour, et aussi beaucoup d’amour à offrir, d’amour à partager ainsi qu'une tonne d’incompréhension et de questionnements…

L’amour est mon terreau d’inspiration. L’amour, la beauté, la nature, la pensée, le rire, l’humour… Ça occupe mes journées. Voilà mon rythme, j’écris, je dessine, je lis puis je vais marcher une heure et nager dans la mer méditerranée qui m’a vue naître et que j’adore !

Sylvie Bourgeois Harel

VOUS POUVEZ AUSSI LE COMMANDER EN M'ENVOYANT UN MESSAGE SUR MON ADRESSE MAIL : slvbourgeois@wanadoo.fr

ON OUBLIE TOUJOURS QUELQUE CHOSE, recueil de nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel
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Les rencontres littéraires de Monaco

Je suis née à Monaco, ce qui fait la joie des douaniers lorsque je passe une frontière, je devrais plutôt dire lorsque j’allais à l’étranger, je n’ai plus envie de voyager, pourtant Dieu sait que j’ai aimé les avions. J’avais même appris à piloter à 16 ans sur un Robin. J’étais toute petite, je n’ai grandi qu’à 17 ans, 20 cm dans l’année, l’instructeur me mettait un coussin dans le dos et un sous les fesses afin que je puisse atteindre les pédales, c’était amusant, surtout lorsque je croisais un autre monomoteur dans le ciel, j’avais l’impression d’être sur une mobylette volante. J’adorais faire les atterrissages. Les décollages étaient plus simples, il suffisait de mettre les gaz et d’approcher à moi le manche à balai. Alors que l’atterrissage, c’était tout un art. J’arrivais à les faire en douceur, ce qui me valait, à chaque fois, les félicitations de mon instructeur.

 

J’ai fait mes 16 heures, accompagnée, et devais faire mes 4 heures, seule, le matin de mes 17 ans, puis passer mon brevet dans l’après-midi, afin de faire partie des plus jeunes pilotes de France, mais deux mois plus tôt, mon père et l’un de mes frères aînés ont eu un accident d’avion, sur le même Robin, avec un pilote du Club. Le monsieur pressé de revenir à Besançon n’a pas pris la météo, une rafale de vent s’est levée, l’avion s’est transformé en feuille morte pendant dix minutes au-dessus de l’aéroport de Bâle avant de décrocher sur l’aile droite et de s’écraser sur le tarmac. L’essence coulait sur la joue de mon père coincé sous le pilote, heureusement l’avion n’a pas pris feu. Ils sont restés de longs mois à l’hôpital.

 

Fini pour moi l’avion. Déjà, il n’y avait plus d’argent à la maison, nous avons appris plus tard que l’avion n’était pas assuré, nos cotisations avaient servi aux consommations d’alcool du Club, j’avais souvent remarqué que mes instructeurs avaient un coup dans le nez quand, en vol, ils m’apprenaient les décrochages, ils riaient comme des idiots. Et puis, ma maman, dorénavant, avait trop peur pour moi, déjà que j’avais échappé par miracle à cet accident, je devais être dans l’avion, mais au dernier moment, mon cher papa ne m’a pas réveillée, c’est l’aéroclub de Bâle qui m’a réveillée à midi, ado, je pouvais dormir douze heures d’affilée, pour m’apprendre le drame.

 

Tout ça pour vous dire qu’aux frontières des pays étrangers que j’ai visités ou dans lesquelles je suis allée travailler, les douaniers adoraient que je sois née à Monaco, les princesses, les princesses, ils me répétaient avec un grand sourire. Monaco a toujours fait rêver. Et même si la principauté a énormément changé, fini les jolies maisons Belle Époque, place maintenant aux grues, à des chantiers gigantesques comme cette avancée sur la mer pour gagner six hectares, à d’immenses immeubles très hauts, certainement des prouesses architecturales, mais pas toujours très beaux, même le mythique Sporting d’hiver construit par Charles Letrosne, sur la place du Casino, a été détruit, il y a quelques années, pour être remplacé par sept tours de verre et de métal dont les balcons des uns touchent pratiquement ceux d’en face.

 

C’est un véritable déchirement pour moi chaque fois que je vais à Monaco de constater à quel point la principauté ne s’est pas battue pour sauver sa beauté et son authenticité qui ont fait son charme et sa renommée. Oui, c’est un déchirement de traverser tous ces tunnels, de ne presque plus voir la mer, d’entendre les bruits des marteaux-piqueurs, mais que voulez-vous, j’aime toujours Monaco, c’est ma patrie, c’est comme un vieil ami qui vieillit mal, je l’aime toujours et lui pardonne ses sautes d’humeur, je suis fidèle en amitié, c’est mon luxe de savoir pardonner et d’oublier le mauvais, de ne me souvenir que du bon, de ne voir que les jolies choses.

 

Alors quand j’arrive à Monaco pleine de mes souvenirs d’enfant, je me précipite dans les lieux que j’aime, le marché où je me régale avec les barbajuans de chez Roca, en entrant à gauche, le rocher resté sublime, l’Hôtel de Paris et son délicieux chocolat chaud servi avec le lait brûlant et mousseux dans deux pots en argent avec les traditionnels petits biscuits, le Yacht-Club où je peux également déguster des barbajuans et, paradoxalement, parce que je suis faite aussi de contradictions, le Monte-Carlo Bay et sa piscine-lagon géante qui me fait penser à Los-Angeles.

 

Pour toutes ces raisons mêlant amour et déceptions, lorsque le Salon du Livre de Monaco m’a invitée à présenter mes romans les samedi et dimanche 15 et 16 avril 2023, j’ai tout de suite dit oui, je ne peux que dire oui à Monaco, et quand ils m’ont rappelée pour me demander de leur animer une chaîne YouTube qu’ils désiraient créer, sans moyens, ni sous, ni matériel, ni rien du tout, j’ai aussitôt dit oui aussi, car Monaco qui m’a vue naître ne peut que m’apporter du bonheur.

Sylvie Bourgeois Harel - Principauté de Monaco - Salon du Livre 2023

Sylvie Bourgeois Harel - Principauté de Monaco - Salon du Livre 2023

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Sylvie Bourgeois Harel - Principauté de Monaco - Salon du Livre 2023

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Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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  • Sylvie Bourgeois Harel
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