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Les samedi 17 et dimanche 18 septembre, de 10h à 19h, aura lieu la 6ème opération Dessine-moi une tomate, à la Chapelle de la Queste, à Grimaud, dans le Golfe de Saint-Tropez, organisée par l'association Je fais ma part 83, la même association qui a créé le potager participatif Oasis Esperanza, avec des stands, des animations, pour les adultes et les enfants, des conférences, des tables rondes, des rencontres, des ventes de miel, des échanges de semences, des papoti-papota, des rires, des bisous bisous et des bonnes choses à grignoter et à boire.

Tout cela me fait remonter à six ans en arrière. Nous sommes en septembre 2015. Je n'habite pas encore dans le Sud. Je vis à Paris, à Saint-Germain-des-Prés, mon quartier préféré et je viens de décider de vivre dix jours par mois à Saint-Tropez, seule, sans copine, sans mari. Juste moi et la mer. Je ne savais pas encore que la forêt et La Garde-Freinet allaient avoir raison de mon cœur au point de me faire déménager en avril 2022.

Avant ce fameux mois de septembre 2015 qui a fait basculer beaucoup de choses dans mon existence, lorsque je rentrais de Ramatuelle où je n'allais plus très souvent depuis le tournage du film Les randonneurs à Saint-Tropez que j'avais coécrit avec feu le scénariste Éric Assous et mon mari, Philippe Harel, qui l'a réalisé, je racontais à mes amis de Paris la douceur de l’eau, le sable de l’Escalet aussi blanc que celui des Maldives, le vert de toutes les vignes qui se marie si bien avec celui des pins, les sangliers qui détruisent les jardins, les amusants petits-déjeuners chez Sénéquier où l'on commence à deux et où l'on termine à quinze avec tous les copains des copains, les virées en voilier, les piques-niques en hélico, les soirées à danser, les délicieuses tartes tropéziennes de la boulangerie des Deux Frères, les restos dégueulasses où je vomis à chaque fois en sortant, le village de Saint-Tropez tellement ravissant qu'il devrait être classé patrimoine mondial par l'Unesco afin de mettre fin à toutes ces constructions d'immeubles horribles qui le défigurent, mais depuis mon dernier séjour où je suis venue passer une semaine seule début septembre à l'hôtel du Colombier et où je me suis régalée d'aller pieds-nus me baigner à la Ponche, je ne parle plus que d'agroécologie, de permaculture, de vers de terre, de pollinisation, de biodiversité, de semences reproductibles, de vision holistique, de cultures sur buttes, de composts ou de résilience écologique.

En effet, la veille de rentrer chez moi, je dîne avec un vieux pote à La Forge, un restaurant italien et ramatuellois (où je ne vomis pas... ) qui  me convainc de ne pas repartir tout de suite à Paris et m'invite à passer une semaine dans la propriété qu'il vient d'acheter. Il me dit que ça va m'amuser. J'accepte. Je change mes billets de TGV. Et hop ! Je me retrouve à dîner avec Paul Watson, pirate-fondateur de Sea-Shepherd, qui a dédié sa vie pour sauver des milliers de baleines, requins, tortues, phoques, dauphins, et dénoncer les dégâts de la pêche intensive. D'ailleurs, c'est simple, pour être embauché chez Sea-Shepherd, Paul demande au futur candidat s'il serait prêt à donner sa vie pour sauver une baleine. Si la réponse est non, exit. En revanche, si c'est oui, bienvenue dans ce monde de justiciers des mers !

Le lendemain matin, je suis réveillée par une centaine de bénévoles, au look gentiment baba-cool,  rien à voir avec ma bande bien coiffée de chez Sénéquier ou du Club 55, qui commencent à installer des stands, des toilettes et une cantine dans le jardin. En effet, tout cela est très amusant. Une Marie vient à ma rencontre et se présente, elle est présidente de l'association Colibris Golfe de Saint-Tropez qui fête ses 1 an et organise l'opération Dessine-moi une tomate, nom inspiré du Petit-Prince de Saint-Exupéry qui a grandi jusqu'à 5 ans dans ce domaine, peut-être même a-t-il dormi ou joué dans ma chambre ? La seule chose que je sais, c'est juste après le détour qu'il a fait en avion pour aller, comme à son habitude, faire trois ronds dans le ciel histoire de saluer sa maman, une autre Marie, revenue habiter dans cette maison, qu'il a été descendu quelques minutes plus tard au large des côtes marseillaises.

Durant deux jours, j'ai écouté, au milieu de plus de 2500 visiteurs, une dizaine de conférences au cours desquelles les intervenants tous aussi passionnants les uns que les autres ont raconté leurs expériences et leur combat pour un plus grand respect de la nature et de la terre. Émue et séduite, j'ai même failli acheter un poussin extraordinairement mignon issu d’une race de poule ancienne très jolie avec des grosses pattes exagérément fournies en plumes, mais malgré tout l'amour que j'aurais pu lui apporter, je n'ai pas sauté le pas, petit-poussin-devenu-grand aurait été malheureux sur mon balcon parisien.

Même si je suis très vigilante sur la provenance et la qualité de mon alimentation (je n’avale jamais de nourriture transformée et issue de l'industrie) et que dans mes romans, mes héroïnes militent toujours, à leur façon et avec leur dialectique, contre les dérives et les dangers des pesticides et les dramatiques techniques d'agriculture qui à force de rechercher une rentabilité uniquement financière ont épuisé nos sols et asséché nos nappes phréatiques, et ce au niveau mondial, durant ce week-end varois, j’ai beaucoup appris. J’ai appris, entre autres, que l’homme a besoin du ver de terre pour vivre mais que le ver de terre (mon nouveau héros) n’a pas besoin de l’homme, que les semences OGM sont un crime contre l'humanité, que le requin avec sa moyenne de dix morts par an est l’animal le moins meurtrier, en comparaison, le moustique en tue 830000, qu’un végétalien qui roule en voiture pollue moins qu’un carnivore qui circule à vélo, que 40% des poissons pêchés servent à nourrir d’autres animaux, que les cochons mangent plus de poissons que les requins, que 80 millions de requins sont tués chaque année, qu’une baleine défèque 3 tonnes de déchets par jour qui servent à nourrir le plancton, que 300000 baleines ont été décimées au XXème siècle, ce qui a entraîné une réduction de 50% du plancton.

Le soir de l'inauguration de ce premier Dessine-moi une tomate,  je suis littéralement séduite par la bienveillance et la volonté de tous ceux que je rencontre de préserver les ressources naturelles de notre planète. Conquise et émue, j'embrasse un tilleul bicentenaire pour le remercier d'être là, quand un monsieur que je connais vaguement, certainement attiré par le député et le nombre de maires de la région présents à cette manifestation, me demande en ricanant, un verre de vin rouge à la main, si je cautionne ce genre d’alimentation.

— C’est-à-dire ? je lui réponds.

— Allons, Sylvie, vous m’avez compris.

— Ben… non.

— Avouez quand même qu’ils sont très naïfs.

Préférant rester polie, réalisant que la conversation risque de devenir pénible et n'ayant aucune envie de perdre mon énergie et ma bonne humeur à essayer de le convaincre (pour certains, c'est peine perdue) en lui expliquant mon attirance pour ce nouveau monde de demain qui s'ouvre à moi avec ses connaissances et ses espoirs, je lui raconte l'histoire que Pierre Rabhi, inspirateur de cet événement, adore narrer : " Il était une fois un immense feu de forêt. Un tatou se moque d’un colibri qui porte de l’eau dans son  bec et s'évertue à la verser sur les flammes. Quand on connait la taille minuscule du colibri, on peut imaginer celle de son bec et celle de la goutte d'eau qu'il transporte. Pfut ! Ne te fatigue pas l’ami, dit le tatou. Ça ne sert à rien. Tu crois peut-être qu’avec tes quelques gouttes, tu vas arrêter l’incendie ? Je ne sais pas,  répond le colibri, mais je fais ma part !

Et comme je ne veux pas gâcher mon plaisir d’être là, j’adresse au monsieur ricaneur et pas gentil un joyeux sourire et je pars caresser un bébé oie qui ressemble étrangement à un canard.

Six ans plus tard, aujourd'hui, 1er septembre 2015, je téléphone à Marie, pas la maman d'Antoine de Saint-Exupéry, l'autre, celle de Dessine-moi une tomate..., je lui demande des informations avant de faire ma vidéo avec ma petite Marcelline, histoire d'annoncer cet événement annuel qui continue d'exister grâce aux bonnes volontés de tous ceux qui essayent de créer le monde demain, un monde de solidarité, d'échanges, de bon sens, de bienveillance, de légumes sans pesticides, de belles tomates, de soleil, de nature, d'amitiés, un monde qui est un peu loin de mes mondanités parisiennes que j'aime aussi et que je ne renie pas, un monde nouveau pour moi et qui prend de plus en plus de place dans mon cœur.

Sylvie Bourgeois Harel

Dessine-moi une tomate - Chapelle de la Queste - Grimaud
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Mon papa ne m’aime pas, sa femme non plus, sa fille encore moins. Peut-être que je sens mauvais ou que je suis très laid. Je n’ai jamais dormi dans sa maison qui est pourtant immense avec plein de fenêtres et chacun a sa voiture qui passe très vite matin et soir devant la mienne, sans même freiner pour me faire un petit coucou de la main, où je vis seul avec ma mère et mon chat qu’en cachette le soir lorsqu’il se couche contre ma joue j’appelle papa pour voir comment ça fait d’avoir un papa qui me fait des bisous et des câlins.


 

Mon chat a 8 ans comme moi. Il s’appelle Victor comme mon papa. C’est ma mère qui l’a baptisé ainsi afin de pouvoir lui crier dessus tout la journée et le disputer en lui disant qu’il est méchant. Elle aimerait aussi qu’il lui obéisse alors qu’on sait bien qu’un chat c’est comme un papa absent, ça n’obéit pas. C’est ma marraine spécialiste de poulpes et de poissons qui le lui a offert quand je suis né afin qu’elle ait deux bébés à s’occuper et qu’elle arrête de pleurer en pensant à mon papa qui ne l’aime pas non plus.


 

Dans la famille on ne s’aime pas, je demande mon cousin. Mon cousin, c’est moi qui ne l’aime plus depuis que je l’ai vu tuer les bébés que Poupoune la chatte de notre voisine a eu avec Victor, mon chat pas mon papa, quoi que mon papa, ça ne m’étonnerait pas qu’il soit, comme mon chat, un sacré matou à mettre son zizi partout et ensuite à ne pas savoir quoi faire de tous ses bébés que mon cousin a noyés dans le lavabo de sa salle de bains avant de les enfermer dans un sac plastique et de les balancer direction la grosse poubelle jaune au bout de la rue.


 

Quand j’ai vu leurs petites pattes qui se débattaient dans le vide, j’en ai été tout asphyxié à m’étouffer et à ne plus pouvoir respirer pire que si c’était moi qu’il noyait, ce qu’aurait, paraît-il, adoré faire mon père qui a hurlé mille fois à ma mère de m’avorter, m’a raconté exprès pour me faire pleurer mon cousin meurtrier de bébés qui ne savaient pas encore nager. Heureusement que ce criminel n’avait que 6 ans lorsque je suis né, sinon j’aurais terminé mort noyé dans le lavabo de sa salle de bains comme les pauvres chatons si mignons que Poupoune a longtemps cherchés, affolée, dans toutes les poubelles du quartier.


 

Parfois, le soir quand je vois la voiture de mon papa passer devant la fenêtre de ma chambre sans même qu’il me jette un regard, je suis si triste que pendant la nuit, je me réveille en nage et j’entends résonner entre les battements de mon cœur la haine de mon père qui hurle fort son désir de ma mort. Une nuit où ma marraine copine de poulpes et de poissons dormait à la maison, j’ai tellement pleuré qu’elle est venue me consoler dans mon lit qui était trempé de ma sueur de petit garçon pas aimé, elle sentait si bon avec ses longs cheveux blonds que je lui ai tout raconté, mon cousin qui a failli me noyer, les chatons assassinés de Poupoune, le zizi de mon papa qui ne n’aime pas.


 

Elle m’a expliqué que mon papa était un grand couillon, que ce n'était pas moi qu'il n’aimait pas, mais ma maman à qui il n’a jamais dit je t’aime, ni même invité au restaurant et encore moins qu’il voulait un enfant avec elle. D’où sa colère. Ce n’est pas pour l’excuser, mon petit chéri, a ajouté ma marraine en me caressant la joue, mais depuis que son amoureuse l’a quitté, il y a trente ans, ton papa fait n’importe quoi. Son amoureuse était très belle et très jeune, un matin, elle lui a dit qu’elle était trop jeune se marier, qu’elle préférait sa liberté et le soir-même, elle l’a quitté pour partir vivre à Paris. Ton papa ne s’en est jamais remis. Par dépit et par fierté, plutôt que de se battre pour aller la rechercher et la récupérer, il s’est marié quelque temps plus tard avec une fille qu’il n’aimait pas et a plongé dans son travail pour oublier le drame qui a ruiné sa vie. Mais mon petit Paul, a continué ma marraine, il est impossible d’oublier l’amour surtout quand c’est, comme pour ton papa, un grand amour, l’amour de sa vie, celui-ci a tellement besoin d’exister qu’il ressort par tous les pores de ton corps, il suffit que tu t’assoupisses un instant, et les images, l’odeur, la douceur, la beauté de l’être aimé, vont immédiatement revenir te narguer, te chatouiller les narines et te faire souffrir, certaines personnes d’ailleurs peuvent en mourir. Pour ne pas mourir, ton papa a noyé son chagrin dans le travail, mais quand il a compris que tout l’argent qu’il gagnait n’arriverait jamais à le consoler, il s’est vengé en couchant avec plein de filles qu’il n’aimait pas histoire de les faire souffrir autant que lui avait souffert. J’avoue que ce n’est pas très intelligent comme comportement, a souri ma marraine pour dédramatiser ma vie de petit garçon non désiré, mais beaucoup d’hommes sont comme ton papa, ils ont peur de leurs sentiments et font n’importe quoi.


 

Tandis que toi, mon petit Paul, a ajouté ma marraine qui sent si bon avec ses longs cheveux blonds, ce soir, je vais t’offrir un merveilleux pouvoir, même si tu n’es pas ce que l’on appelle à proprement parler un enfant de l’amour, sache qu’à partir de cette nuit, tu vas devenir un super-héros qui pourra activer son pouvoir autant de fois qu’il le voudra. Et ce pouvoir s’appelle l’Amour avec un grand A.


 

Pendant que je m'imaginais en Spiderman dont j’ai le déguisement dans le placard de ma chambre, ma marraine a ajouté que chaque fois que je sentirais monter en moi du chagrin ou de la colère, je devrais respirer profondément pour trouver le calme et la paix au fond de mon cœur et, comme par magie, des mots tout doux et tout gentils sortiront tout seuls de ma bouche, ils apaiseront ma souffrance et mes larmes, et aussi que c’était la peur que mon papa les quitte pour moi et me donne beaucoup de son argent qui avait rendu sa femme et sa fille si méchantes. Voilà mon petit Paul, a continué ma marraine fée, sois plus fort que ton papa pas là, sois plus fort que sa femme qui n’a jamais voulu te faire des crêpes dans sa grande maison, sois plus fort que ta sœur qui t’évite lorsqu’elle te croise au village, sois heureux Paul, sois heureux de tout l’amour que tu vas pouvoir leur donner, tu verras, l’univers te le rendra au centuple.


 

Je me suis senti devenir le fils de Dieu, le Jésus Christ de mon catéchisme mort sur la croix d’avoir pardonné à tous les papas aussi couillons que le mien de ne pas aimer leurs petits chatons non désirés. Un jour, j’en suis sûre, a repris ma marraine créatrice de super-héros, ton papa viendra te demander pardon et tu lui pardonneras, tu pleureras certainement car tu lui en voudras de ne pas avoir été là quand tu faisais tes premiers pas, mais tu verras, tu le prendras dans tes bras ton pauvre petit papa aussi malheureux que toi, comme s’il était ton enfant, et ton super pouvoir de l’Amour saura le consoler avec des mots tout doux et tout gentils qui sortiront tout seuls de ta bouche comme par magie.


 

Je l’aime bien ma marraine mais elle est partie loin vivre dans un lagon près de Tahiti avec un poulpe ou un poisson, je n’ai pas bien compris, dont elle est tombée amoureuse. Comme amie à qui je peux confier mes soucis, je n’ai plus que Victor et Mélanie, ma copine d’école, dont je suis amoureux mais qui ne peut pas m’embrasser pour le moment car elle est déjà en couple avec Kevin qui a la chance d’avoir, en plus des bisous de Mélanie, un vrai papa chez lui.


 

Tout à l’heure, je ne sais pas ce qu’il m’a pris, mais quand ma mère a de nouveau refusé de me donner de l’argent de poche que je voulais donner à la voisine afin que les nouveaux chatons que vient d’avoir Poupoune ne terminent pas comme moi noyés dans le lavabo de mon cousin meurtrier, d’autant que je voulais en offrir un à Mélanie pour qu’elle ait un peu de moi dans ses bras, je me suis mis en colère. En une seconde, je suis devenu mon père. Toute sa colère est sortie de mon corps. Ce ne sont pas des mots tout doux et tout gentils que la magie a fait sortir de ma bouche, mais ses quatre vérités bien salées que j'ai balancées à ma mère sans plus pouvoir m'arrêter.


 

Je lui ai crié qu’elle n’avait jamais été aimée et qu’à cause d’elle, je n’avais pas le droit de jouer avec mon papa au volley sur la plage comme le fait tous les dimanches Kevin pendant que Mélanie l’admire en riant aux éclats et en l’applaudissant chaque fois qu’il gagne, et que j'étais né uniquement, ainsi que me l’a dit mon cousin qui cette fois ne pourra pas noyer les chatons de Poupoune car je les sauverai avant, pour toucher tous les mois un chèque conséquent de mon papa le plus riche de la région, et plutôt que de dépenser cet argent en virée avec ses copines divorcées trop maquillées, j’avais bien mérité de pouvoir acheter avec l’amour de Mélanie.


 

Avant de recevoir la claque que ma mère était prête à me donner, j’ai filé dans ma chambre que j’ai fermée à clé. J’ai enfilé ma combinaison de Spiderman sur laquelle j’avais dessiné au feutre un grand A sur la poitrine afin que tout le quartier sache que j'étais un super-héros de l’Amour, puis j’ai sauté par la fenêtre en rêvant un instant que mon papa absent passe au même moment, et j'ai couru jusqu'à la plage.


 

Je suis entré dans la mer. L’eau est gelée. Nous sommes le 31 janvier. Je continue d’avancer. J’ai besoin d’aller raconter mon chagrin aux poissons, et dire aux poulpes qui sont des animaux sous-marins dotés d’une aussi grande sensibilité que la mienne, m’a appris ma marraine, que j’ai encore souvent mal à mon papa pas là. L’eau est gelée mais je continue d’avancer. Je sais que de l’autre côté ma marraine m’attend, je veux la retrouver dans son lagon doré de Tahiti. Je nage tout habillé vers l’horizon aveuglé par le soleil qui guide ma destinée. Je suis heureux. Ma colère s’est apaisée. C’est décidé, je ne veux plus de ma mère. Je ne veux plus de mon père et encore moins de son argent. Je veux seulement un bébé chat de Poupoune que j’élèverai avec Mélanie et Victor à qui, dans la précipitation, j’ai oublié de dire au revoir.


 

Je me sens lourd. Ma combinaison est toute gonflée. J’ai froid. J’ai du mal à nager. Et à respirer. Je tremble. J’ai l’impression d’être un chaton dans le lavabo de mon cousin. Je tremble. J’ai froid. J’agite mes bras. Je crie. Papa ! Maman ! Mais personne ne m’entend. Je n’ai plus de force. Je coule. Des bulles sortent de ma bouche trop pleine du manque d’amour. Mon grand A sur la poitrine essaye de remonter à la surface. Je coule dans une eau noire. Il n’y a plus de bleu, plus de soleil. J’ai peur. Je ne suis pas un super-héros, juste un petit garçon de 8 ans.

Sylvie Bourgeois Harel

PAUL est l'une de mes nouvelles sur l'enfance.

 
 
Sylvie Bourgeois Harel. Avec Pompon et Hussard. Château de La Mole. VAr

Sylvie Bourgeois Harel. Avec Pompon et Hussard. Château de La Mole. VAr

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Mon tonton Guillaume, il est fou, c’est mon papa qui me l’a dit, alors que Guillaume, c’est le meilleur en animal et en poissons, c’est bien simple, il passe ses journées sous l’eau à inspecter les poulpes et les murènes, et même que j’adorerais l’accompagner, mais ma maman, elle ne veut pas car elle trouve que Guillaume, il n’a pas les capacités pour être responsable d’un enfant de 8 ans sous la mer. La mer, j’ai le droit d’y aller, mais seulement avec ma mamy qui est un dauphin, elle adore nager, surtout s’il y a des grosses vagues, c’est pour noyer, je crois, son chagrin d’avoir un mari paralysé qui ne peut plus parler depuis un an. Il a eu un accident de sang dans les veines de son cerveau et depuis il est sur une chaise roulante à faire hanhan chaque fois qu’il veut l’appeler. Ma mamy, ça lui fait de la peine à en fait pleurer, elle est persuadée qu’il la prend pour sa maman, alors qu’il n’y a pas si longtemps, il l’embrassait encore sur la bouche.
 
Mon papy, tout le monde l’appelle Pillon car quand j’étais petit et qu’il était encore droit comme un I, il m’a appris les mots papy et papillon le même jour, et du coup, j’ai fait la contraction ou la confusion, je ne sais plus, mais je me souviens que quand il n’était pas détruit par sa maladie, mon papy, il était libre à toujours vouloir s’envoler de sa maison, même que ma mamy, elle n’arrêtait pas de lui demander où il allait encore. Maintenant, il ne va plus nulle part, et ses anciens amis, ils ne viennent plus jamais le voir. Ils doivent se dire que ce n’est pas facile de bavarder avec un handicapé qui ne peut plus parler, alors que quand il me caresse la joue, je comprends très bien qu’il pense à moi et ça me suffit pour l’aimer.
 
La vie de ma mamy, elle est très compliquée car elle doit aussi s’occuper de Guillaume qui a la maladie de dire ses quatre vérités à tous les gens qu’il croise et après tout le monde a peur de lui ou le déteste, et ma mamy, elle est encore plus seule. Elle a bien Bobby, c’est un labrador qu’elle a acheté pour aider son mari, mais la seule chose qu’il sait faire ce couillon, c’est poser ses deux pattes sur les genoux de mon papy et le pousser très vite sur sa chaise roulante dans le couloir de la maison. Bobby, ça le fait marrer, mais mon papy, ça lui fait peur, surtout qu’il ne peut pas l’arrêter, et ma mamy, après, elle met sa tête dans ses mains en disant qu’elle n’en peut plus. Je suis encore trop petit, mais dès que je serai grand, je promènerai mon papy partout en ville, et le Bobby, je lui apprendrai à obéir et j’achèterai aussi une femme de ménage à ma mamy pour qu’elle profite un peu de son grand âge à faire autre chose que de frotter sa maison ou de nettoyer les fesses de son Pillon.
 
Mais ce n’est pas demain la veille, car hier, pendant le déjeuner, Guillaume, il a dit à mon papa qu’il était con et qu’il n’arriverait jamais à la cheville du talent de leur père, et que c’était à cause de ça qu’il n’arrêtait pas d’embêter sa femme. Mon papa, ça l’a rendu fou d’entendre ces mots surtout que la veille, il s’était encore disputé avec ma maman. Du coup il a donné un coup de poing dans l’épaule de Guillaume qui lui a jeté son verre d’eau à la figure. Ç'a dégénéré très vite pire qu’à la récré, mon papa, il s’est levé et a cassé sa chaise sur Guillaume qui s’est écroulé par terre. Ma mamy a alors hurlé que ça ne servait à rien de le taper, vu que ce n’était pas les coups qui allaient remettre ses idées à la bonne place dans son cerveau cassé. Quand Guillaume s’est relevé, il a traité mon papa de pauvre naze et il est sorti dans le jardin. Je l’ai suivi et il m’a montré sa poule qu’il vient d’acheter car il a peur que mon papa lui cache ses médicaments qu’il ne veut plus prendre dans ses aliments, alors il ne mange plus que des œufs qu’il gobe. Sauf que sa poule, je ne sais pas où il l’a trouvée, mais elle est complètement folle car tous les matins, elle fait exprès de monter sur un arbre pour pondre, du coup, ses œufs, ils se cassent avant même que Guillaume puisse les avaler. Je lui ai dit qu’il n’avait qu’à pêcher des poissons, mais il m’a répondu qu’il en était hors de question, jamais il ne mangerait ses meilleurs amis, je lui ai alors proposé d'essayer les surgelés, mais il a préféré qu’on arrête cette conversation et il m’a appris tous les noms des oiseaux que l’on a croisés, ils les aiment tous, mais son préféré, ça reste la mésange bleue, peut-être parce qu’elle a les plumes de la couleur de ses yeux.
 
Quand on est rentré à la maison, tout le monde faisait la sieste. Guillaume m’a alors fait voir les certificats médicaux que mon papa avait cachés dans un dossier, et aussi une lettre dans laquelle il avait demandé à une ambulance de venir chercher Guillaume dès le lendemain matin pour l’emmener à Saint-Julien. Guillaume m’a expliqué que c’était un asile où l’on mettait les fous, puis il a ajouté que l’hôpital psychiatrique, plus jamais, il ne voulait y retourner car après, il devait attendre des mois avant de pouvoir en ressortir, et que sa seule liberté, là-bas, c’était d’avoir le droit de fumer ses cigarettes que lui achetait sa maman, et qu’il méritait quand même d’avoir une vie meilleure que de passer ses journées à attendre la visite de sa mère dans un couloir fermé à clef et gardé par un infirmier costaud. Et qu'il ne voulait plus de tous ses médicaments et piqûres qui l'empêchaient de penser et le faisaient grossir.
 
Puis il s’est énervé que mon papa, c’était un salaud qui avait toujours été méchant avec lui. Soudain, il m’a embrassé et m’a dit au revoir mon petit, je m’en vais, je suis très triste de quitter mon papa et ma maman qui sont les deux seules personnes qui m’aiment sur cette putain de terre, mais je dois partir, je ne peux pas rester dans une maison où mon frère veut m’interner. Je lui ai demandé où il comptait aller, vu qu’il n’avait pas de métier, ni d’argent. Il m’a répondu aux États-Unis et qu’il gagnerait des sous en faisant un dessin animé sur un poisson rouge amoureux d’une mésange bleue. Et il est sorti en n'emmenant avec lui que sa combinaison de plongée.
 
Un mois plus tard, mon papy est mort. J’ai beaucoup pleuré et ma mamy aussi. Elle m’a dit que pour se consoler, on irait planter un petit sapin sur sa tombe, comme ça les racines, elles se nourriront du corps de Pillon qui est dans la même terre en dessous, et puis quand l’arbre, il aura grandi, et bien, on en coupera une branche que l’on ramènera à la maison pour avoir toujours un peu de mon papy avec nous. Mais on n’a pas eu le temps d’y aller, car ma mamy, elle est morte peu de temps après, je crois, du cancer du chagrin, elle a été mise au cimetière dans le même trou que Pillon.
 
J’ai alors écrit à Guillaume pour lui dire qu’il devait revenir à la maison pour s’occuper de Bobby, et qu’il ne devait pas le gronder qu’il lui ait tué sa poule. Puis j’ai donné l’enveloppe à ma maman pour qu’elle la poste dans la boîte des États-Unis. Elle m’a caressé la tête et m’a dit que j’étais un bon petit garçon de penser ainsi à mon oncle qui n’avait pas eu la permission du docteur de sortir de l’hôpital psychiatrique pour assister aux enterrements de son papa et de sa maman.
 
GUILLAUME fait partie des 34 nouvelles de mon recueil BRÈVES ENFANCES paru aux éditions Au Diable Vauvert .
 
 
GUILLAUME, une nouvelle de Sylvie Bourgeois. BRÈVES ENFANCES
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Je n’arrive pas à dire que je suis écrivain. Même si ces treize dernières années, j'ai publié neuf romans et chez des éditeurs importants dont certains à l’étranger, chaque fois que l'on me demande ce que je fais, je réponds, en ce moment, j'écris. Ce n'est pas par excès d'humilité, je ne suis ni humble, ni prétentieuse, mais je n’arrive pas à me projeter dans un métier et encore moins à me définir par une passion d'autant que l'écriture n'est pas une passion, je n'ai jamais désiré écrire, mais j'écris. La seule chose dans laquelle je sais me projeter est mon mari. Je l’ai rencontré, il y a treize ans. Une semaine après la publication de mon premier roman. Depuis, à tout bout de champ, pratiquement tout le temps, je dis mon mari. Surtout lorsque je ne connais pas la personne qui s’adresse à moi, très vite, pour ne pas dire immédiatement, dès la première phrase, je lui parle de mon mari, mon mari a fait ci, mon mari a fait ça, mon mari m’aime, il m’épate tellement il m’aime, si, si, je vous assure, quoique je dise, quoi je fasse, il m’aime, j’ajoute en riant. Dans ces cas, les femmes (plus enclines à croire aux histoires d’amour) m’envient surtout si une amie est là pour confirmer, je n’ai jamais vu un couple aussi fusionnel, il la regarde toute la journée avec des yeux remplis d’admiration, c’est très beau, elle a beaucoup de chance, j’aimerais tellement vivre la même chose. Les hommes sont plus sceptiques. Certains prennent cela pour une provocation lorsque j’affirme que je n’embrasserais plus personne d’autre que mon mari. Ils ne comprennent pas ma soif d’absolu. Ni l’exigence, ni la beauté, ni la tranquillité que je mets dans ma fidélité. Ils échafaudent alors toutes sortes d’arguments pour me déstabiliser ou me faire rougir comme si je leur avais proposé un challenge et mis en place une invitation à jouer. Ce n’est pas la réaction que je recherche. Je ne recherche rien d’ailleurs. C’est ce qu’ils ne comprennent pas. Que je ne veuille rien d’eux. Comme si ma fidélité les castrait ou était une atteinte à leur virilité. Celle-ci délimite seulement un territoire. Mon territoire. Je les positionne à l’extérieur. C’est tout. Et ils le seront toujours. À l’extérieur. De ça, j’en suis persuadée. Ils n’auront jamais la possibilité d’entrer. Il n’y a pas de clé. Pas de lumière pour se repérer. Mon intimité est interdite. À peine est-elle lisible ou détectable dans mes romans. Mais pas dans mes yeux. C’est pour cela que j’aime dire, mon mari. C’est ma protection. Comme une porte. Un mur. Un mur qui m’encerclerait. Qui m'enfermerait. Me grandirait. Cette protection me rend forte. Je me sens en sécurité. Je suis en sécurité. Je peux dire ce que je veux. Tout ce qui me passe par la tête. Comme les enfants. C’est très satisfaisant. Mieux qu’un baiser volé. Il m’arrive de parler de sexualité. En toute liberté. Ça me rassure de pouvoir offrir une possibilité. La possibilité de ce qui ne sera jamais. Comme un rêve. J’ouvre. Sans rien donner. Sans rien montrer. Sans ambiguïté. Pour me différencier. Pour installer ma particularité. Dessiner ma force. Me persuader de l’être. Me soigner. Voilà, je le dis, je l’affirme, je pourrais le crier, le hurler aussi, les deux mots, mon mari, me protègent de cet inconnu planté en face de moi. Un inconnu qui me plaît terriblement.

Sylvie Bourgeois HArel - Château de La Mole - 2016

Sylvie Bourgeois HArel - Château de La Mole - 2016

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Mon papa est curé. Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. Je suis dans une école privée que le diocèse a payé. Je le sais. C’est comme ça que sont élevés les enfants des curés. Il paraît qu’on est nombreux à attendre que notre père change de métier. Moi je voudrais qu’il soit pompier. C’est peut-être dangereux comme métier, mais au moins j’aurais un papa. Quand mes copains me demandent comment s’appelle mon père, je dois répondre que je n’en ai pas. C’est dur de dire que je n’ai pas de papa alors que quand même tous les soirs, j’embrasse le curé de la paroisse.
Quand je vais à confesse, j’ai peur de faire une gaffe du genre de demander à mes amis si mon père, il a été gentil avec eux. Je n’ai pas de frère, ni de sœur, mais mon curé de père, il dit qu’on est tous frères sur la terre. Alors moi ça me fout la confusion surtout quand mes potes l’appellent mon père. Dans ces cas-là, je préfère encore me taire. Notre père qui êtes aux cieux, notre père qui êtes dans le pieu de ma mère, faites en sorte que Marie m’aime. Marie, c’est ma copine d’école. C’est une sainte-nitouche que j’ai seul le droit d’embrasser. Elle n’a pas de papa non plus. Quand j’ai demandé à mon père, Père Jean-Pierre, si je pouvais me marier avec Marie, il est devenu blême. Marie comment ? Il m’a demandé. Marie comme sa maman, je lui ai répondu, elle n’a pas de papa. Ma maman a alors demandé à son curé d’amant pourquoi il s’intéressait à cette Marie. Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs. Que son nom soit sanctifié et pourquoi elle ne viendrait pas jouer avec le petit ? A demandé ma maman. Mon père a fait les gros yeux. Marie, il a répété, Marie ! Ben oui, qu’elle vienne goûter à la maison, a insisté ma mère. Soudain elle a crié Marie ! Cette Marie ? Puis elle s’est tue et m’a demandé d’aller ranger ma chambre en priant le petit Jésus que tout cela rentre dans l’ordre. Je ne veux pas rentrer dans les ordres, moi, je veux être coureur cycliste. Même que hier soir à la télé, j’ai vu un film dans lequel un curé faisait du vélo et que ça m’a bien fait marrer. Mon père, il n’a pas de vélo, il marche à pied. C’est plus facile je crois pour porter sa croix.
Quelle drôle d’idée il a eu mon très saint-père d’avoir fait vœu de chasteté. Du coup, ma mère vit dans le péché. Je crois que j’aurais préféré encore qu’elle couche avec le Père Noël qui n’existe pas. Cela m’aurait posé moins de problèmes existentiels. Parce que la chrétienté de mon Père éternel, faut pas croire mais elle m’est difficile à gérer. Je dois prier à genoux, adorer le miserere, réciter le bénédicité. Confiteor Pater Ave Maria et tout ça ! Je n’ai pas encore dix ans et Amen pour moi c’est vraiment de l’hébreu.
Dans la boutique où mon copain David achète de la viande casher, il y a écrit boucher de père en fils. J’espère qu’au-dessus de ma tête, il n’y a pas écrit curé de père en fils, sinon je serai mal barré pour épouser Marie. Je ne veux pas lui faire de bébé dans l’illégalité de la religiosité. Mais plutôt dans la position du missionnaire, n’arrête pas de me répéter pour m’embêter David depuis que je lui ai confié mon hérédité.
Ce matin, mon père m’a emmené loin au fond du jardin pour m’expliquer que je ne devais pas aimer Marie car elle était ma sœur. Enfin à moitié ma sœur si je voyais ce qu’il voulait me dire. Je ne comprends rien mon père, vous m’avez toujours dit qu’on devait tous s’aimer les uns les autres puisque nous étions tous frères et sœurs sur la terre. Alors là, mon saint père s’est énervé comme je ne l’avais jamais vu encore s’énerver. Je ne devais pas jouer au plus futé avec lui qu’il me répétait, la situation était déjà suffisamment compliquée entre les deux mamans. Il était un Père, mais aussi un homme et du coup, enfin façon de parler, le père de deux enfants.
Alors pour ne pas pleurer d’avoir été des enfants du péché, j’ai décidé d’emmener Marie jouer à Adam et Eve avec moi au Paradis. Au milieu des pommiers et des serpents, nous fonderons une Sainte Famille. Viens Marie, je lui ai dit en ouvrant la fenêtre de mon appartement. Nous sommes Vendredi saint et nous allons voler vers le Paradis. N’aie pas peur Marie, je t’aime ma Sainte Vierge, nous sommes deux anges innocents et arrière grand-père, père de Dieu, père de papa nous attend au royaume des Saints. Si notre vie à cause de notre amour ne peut se faire ici-bas, alors là-haut nous réussirons, toi dans la chanson et moi dans le vélo.
Viens ma bien aimée, nous allons nous envoler dans la félicité vénérée de la divinité sacrée. Viens nous allons rejoindre les bienheureux dans les cieux. Mais c’est haut, m’a dit Marie. Oui, mais rien n’est trop haut ni trop beau pour te conquérir, je lui ai répondu en lui prenant la main et en l’entraînant dans le vide. Nous nous sommes écrasés dans la cour de la récré aux pieds de mon père et de David qui, bouches bées, nous ont regardé tomber. Mon père a fait le signe de croix. Adieu mon papa que, pour la première fois, j’ai le droit d’appeler papa.
Sylvie Bourgeois Harel - Chateau de la Mole - 2019

Sylvie Bourgeois Harel - Chateau de la Mole - 2019

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Les Mystères de l'écriture

"Je suis contente de vous présenter mon roman Tous les prénoms ont été changés, mon dixième livre. J’ai mis un certain temps à écrire cette histoire d’amour entre Victor et Madeleine. Avec de nombreuses étapes. C’est la première fois que cela m’arrive. D’habitude, lorsque je commence un livre, je ne fais que ça jusqu’à ce que je le finisse. Mais là, non. Je l’ai commencé le mercredi 5 décembre 2018 à 13 heures. Je m’en souviens. Je déjeunais seule au Migon, un des rares restaurants de la plage de Pampelonne, ouvert durant l’hiver. J’apprécie beaucoup cet endroit où l’on peut déjeuner les pieds dans le sable, à deux mètres de la mer. Le propriétaire m’avait installée à une jolie table dehors. Il faisait beau. J’avais commandé des pâtes au pistou. J’étais heureuse et triste. J’ai ouvert mon ordinateur. J’ai toujours mon ordinateur avec moi. J’adore déjeuner ou dîner, seule, au restaurant avec mon ordinateur. Mon premier roman, Lettres à un Monsieur, je l’ai pratiquement écrit au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, autour d’un chocolat chaud. À Ramatuelle, les personnes me connaissent pour être l’écrivain qui déjeune ou dîne seule avec son ordinateur. Ce qui est paradoxal dans cet endroit de vacances où personne ne veut être seul de peur certainement que l’on croie qu’ils n’ont pas d’amis. Moi, c’est le contraire. J’ai de nombreux amis mais l’écriture m’oblige à une certaine solitude. Savoir être seule dans un endroit bondé est délicieux, je créé mentalement un cercle autour de moi qui délimite mon univers spirituel dans lequel aucun être humain ne peut m’atteindre, ni me déranger. Donc je déjeune seule mes pâtes au pistou et soudain les mots arrivent : « Elle savait. Elle savait qu’en entrant au bar du Grand Hôtel, un homme serait là pour la sauver. Qu’elle l’appellerait l’inconnu. » Et j’écris, j’écris, j’écris, je n’arrête plus d’écrire, mes pâtes au pistou refroidissent. Je veux rentrer à Paris. Je veux m’enfermer dans mon bureau. Je ne veux plus parler, plus téléphoner, je veux me concentrer, j’ai besoin de rester seule avec mes personnages, Madeleine, Victor et l’inconnu. Je réserve un billet de train pour le lendemain matin. J’appelle le gardien du château de La Mole où je travaille depuis juillet 2016 pour Patrice de Colmont et où j'habite lorsque je suis dans le Sud, pour le prévenir qu’il doit m’accompagner à l’aube à la gare. Je lève les yeux. La mer est magnifique. Le ciel est sublime. Toute cette beauté m’appelle. Mais je ne la vois déjà plus. Je ne vois plus que mes mots et ma nécessité d’écrire, de rédiger cette histoire d’amour entre mes personnages qui s’aiment et qui souffrent de trop s’aimer, Victor, de jalousie, et Madeleine, d’incompréhension. Un peu plus loin, un ami déjeune avec ses enfants. En partant, j’apprends qu’il a réglé mon addition. C’est élégant. C’est important d’avoir des amis élégants. L’élégance a le pouvoir de cacher la tristesse, le malheur, la peine, le chagrin, la lâcheté aussi.
 
Pendant cinq semaines, je n’ai fait que ça, écrire, écrire, écrire. Puis la lumière du Sud m’a de nouveau attirée. Et j’ai laissé mes mots, je les ai abandonnés, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Je ne les ai retrouvés que le 6 mars 2019 lorsque je suis rentrée précipitamment à Paris mais, cette-fois, pour ne plus les quitter jusqu’à la fin de mon roman. Il n’y a que mon mari qui peut accepter de vivre avec moi, qui peut comprendre que l’écriture happe tout, le temps, les bons moments, les plaisirs, les repas, les amis, les amours, l’écriture happe tout, il n’y a plus que ça qui compte. Personne ne peut accepter de vivre avec un écrivain.
 
Mais je n’étais pas heureuse. Je n’étais pas contente de mon roman. Je n’étais pas satisfaite de la fin. J’avais une colère en moi. Ce n’est pas bon d’écrire sous le coup de la colère. J’avais fait mourir Victor d’un accident de voiture. C’est faible de se débarrasser d’un personnage en le faisant mourir. C’est facile. Alors j’ai laissé mon roman pendant un an et demi. Il me fallait tout ce temps pour nettoyer ma colère et la déception qui polluaient ma pensée. C’est seulement en novembre 2020 que j’ai repris mon roman, j’ai commencé par retirer cent-trente pages inutiles, des pages de colère et de déception, complètement inutiles. Je n’ai laissé que l’amour et la douceur, et l’humour aussi, oui, beaucoup d’humour et beaucoup d’amour, et pendant deux mois je l’ai totalement réécrit.
 
Et maintenant je suis contente de mon roman, c’est certainement mon meilleur livre."


Sylvie Bourgeois
 

Sylvie Bourgeois Harel - Photographe Daniel du Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Photographe Daniel du Club 55

Extrait page 157 :

(...) Madeleine récupéra cinq ânes, deux juments à la retraite et sept chèvres qui sympathisèrent immédiatement avec son petit chat. Elle recréa le même potager qu’à Gorbio avec des poules et des lapins. En souvenir de leur première rencontre, Victor lui offrit un lusitanien blanc, sosie de Baba Yaga. Elle apprit à le dresser afin qu’il sache danser à ses côtés, c’était sa nouvelle passion. Et ne pouvant résister à l’idée d’avoir un chien, un chiot leonberg vint compléter sa bande de copains, les seuls qu’elle avait le droit de fréquenter sans créer de drame, la jalousie s’étant subrepticement installée assez rapidement dans leur couple. Un matin, ils vivaient ensemble depuis seulement cinq mois, Madeleine n’avait pas décroché son téléphone. Victor s’était alors mis en tête qu’elle ne répondait pas car elle était avec un autre homme. Mais qui ? Il était incapable de le nommer ou de le décrire, mais il en était persuadé, Madeleine avait reçu quelqu’un dans leur lit. Ce quelqu’un englobait toutes les blessures de Victor, toutes ses souffrances, toutes ses trahisons. Et là, à cet instant précis, il détenait enfin la preuve qu’il avait raté sa vie. Tous les indices étaient là. Les draps avaient été changés. Et elle n’avait pas répondu au téléphone.

 

— Alors, qu’as-tu à répondre à ça ? Hein, qu’as-tu à dire ? hurla-t-il en rentrant le soir.

— Rien. La femme de ménage a changé les draps sans me demander mon avis, je ne m’y suis pas opposée, j’adore dormir dans des draps tout propres qui viennent d’être repassés. Et je ne t’ai pas répondu car j’étais en ligne avec Emma qui était en larmes, bouleversée par le décès brutal de sa cousine, c’était impossible d’abréger notre conversation. Je suis désolée, mon amour, que tu aies aussi mal vécu par le passé et que ta souffrance cherche à nous détruire en imaginant le pire, viens dans mes bras, laisse nos peaux se dire qu’elles ont besoin l’une de l’autre.

 

Madeleine s’approcha de Victor pour tenter de le calmer, mais il la repoussa violemment, criant qu’elle était une sorcière, qu’elle le manipulait, que les mots qui sortaient de sa bouche étaient du poison. La tête rentrée dans les épaules, le regard en biais vers le sol, méconnaissable, il effectuait de grands gestes avec ses bras comme s’il chassait un fantôme.

 

— Regarde-moi, répéta calmement Madeleine. Regarde-moi dans les yeux. Sors de ta crainte dans laquelle tu te persuades que je t’ai trompé, cette crainte t’obsède et, en même temps, tu la recherches car tu la connais, tu sais la maîtriser, tu sais la maîtriser dans la colère, les cris, la fuite, tandis que l’amour, tu le découvres, tu m’as dit que c’était la première fois de ta vie que tu étais amoureux, tu as peur parce que tu ne te reconnais plus, ton monde de certitudes s’écroule, tu as peur car je monopolise tes pensées. Je ne fais que répéter tes mots. Tu m’as dit que tu pensais à moi toute la journée et que tu hurlais le matin dans ta voiture lorsque tu allais de la maison à ton bureau parce que nous serions séparés quelques heures. Si cela peut te rassurer, c’est la même chose pour moi. Je pense à toi en permanence. Tu as raison de me traiter de sorcière. Oui, je t’ai ensorcelé. Je t’ai ensorcelé d’amour. L’amour, c’est avoir peur de perdre l’autre, tu as peur car tu es devenu dépendant de mon regard et tu crains qu’il ne soit plus dirigé sur toi.

Madeleine réussit à lui saisir un bras.

— Réfléchis mon amour, pourquoi te tromperais-je ? Tu penses que tu n’es pas à la hauteur pour me garder ? Que j’ai besoin d’un autre homme ? Écris notre histoire, tu verras, il n’y a de place pour personne. Tu me fais l’amour trois fois par nuit, tu me téléphones dès que tu as cinq minutes, j’ai quitté Menton et la lumière du Sud pour venir vivre avec toi à Châteaugay où je ne connais personne. Après la mort de mon mari, tu as mis six ans pour me reconquérir. Six ans ! Si je t’ai dit non à toi qui es mon premier amour, comment peux-tu imaginer que je vais dire oui en trois minutes à un inconnu ? Et tu sais très bien que depuis le décès de Paul, j’ai toujours refusé d’avoir un homme dans mon lit.

 

À l’évocation du prénom de Paul, Victor sursauta.

 

— En plus, je ne suis pas une femme d’aventures, continua Madeleine, je n’en ai jamais eues, je n’aime que les hommes fous de moi et il n’y en a pas tant que ça. Et tu sais que j’aime faire l’amour avec toi, c’est mon bien le plus précieux, je ne vais pas le gâcher.

 

À bout d’arguments pour rassurer Victor, Madeleine ajouta :

 

— Et tu sais aussi combien c’est compliqué pour moi d’avoir du plaisir. Tu te souviens le nombre de nuits que tu as passé à caresser mon sexe en me demandant de me détendre, détends-toi, détends-toi, tu répétais inlassablement. Pourtant, j’étais confiante avec toi, mais je n’y arrivais pas. Alors comment peux-tu imaginer que je vais confier la gestion de ma jouissance à n’importe qui ?

 

Victor renifla aussi bruyamment qu’un enfant puni.

 

— Reviens dans le concret, Victor, continua Madeleine d’une voix douce et autoritaire pour le sortir de sa léthargie dans laquelle il semblait emprisonné. Dis-moi ce que tu ressens. Respire. Prends le temps de respirer. Regarde-moi dans les yeux. Ils sont ta nouvelle maison. Ton repère. Ton univers. Voilà, mon amour ! Essaye de décrire les sensations qui t’envahissent. Tu te sens abandonné ? Menacé ? Asphyxié ? Tu as une boule dans le ventre ? Les jambes en coton ?

 

Victor restant buté, Madeleine changea de stratégie.

 

— Tu es mon dieu. Mon héros. Mon homme. J’aime tout en toi. Je te trouve beau. Tu me plais. Je ne pensais pas d’ailleurs que j’aurais pu autant aimer un homme pour sa beauté. Regarde comme tes mains sont belles, tes oreilles, tes cuisses, tes fesses aussi. Tout est joliment dessiné chez toi, même tes orteils.

 

Voyant que Victor demeurait muet, Madeleine finit par exploser :

 

— Et puis, je n’ai pas que ça à faire de mes journées de rester sur un lit, les jambes écartées à attendre qu’un homme vienne me sauter, tu me fatigues, vraiment, tu n’es pas drôle, conclut-elle en se dirigeant, épuisée, vers la salle de bains.

 

Pas convaincu, Victor, pour la première fois, abandonna le lit conjugal et partit dormir dans une autre chambre, en répétant comme un vieux chien qui veut avoir le dernier aboiement que Madeleine le manipulait. Le lendemain matin, après avoir passé une nuit blanche à être désespérément malheureuse du comportement incompréhensif de Victor, Madeleine trouva un mot sur la table de la salle à manger : Il vaut mieux que tu partes, mes blessures sont irréparables. Persuadée que Victor parlait de ses blessures anciennes, et presque contente qu’il ait conscience que ses mauvaises fréquentations passées l’avaient pollué au point de l’empêcher d’être serein et confiant dans l’évolution de son état amoureux jusqu’à provoquer la crise de jalousie de la veille, Madeleine, soulagée, déchira le mot en souriant. Mais très rapidement, elle comprit que Victor souffrait, non pas des erreurs de son passé, mais de situations qu’il s’inventait dans lesquelles Madeleine le trompait. Prisonnier de ses propres délires de persécution et fantasmes d’humiliation, Victor n’arrivait jamais à exprimer ses doutes, ni à formuler ses craintes de façon frontale ou directe, non, c’était toujours des suppositions vagues ou des questions tordues dans le but de tendre des pièges à Madeleine pour qu’elle se contredise. Incapable de trouver des preuves concrètes, puisque Madeleine ne le trompait pas, Victor devenait de plus en plus suspicieux, persuadé d’avoir affaire à une femme vraiment maligne et dangereuse puisqu’il ne pouvait ni l’accuser, ni lui reprocher quoi que ce soit, et encore moins la prendre sur le fait.

 

À partir de là, le moindre indice devint prétexte à une crise, une herbe dans les draps, de la terre sur le parquet, une odeur différente, et Victor, qui cogitait en permanence à réinterpréter les faits et gestes de Madeleine sous le prisme de sa parano, se mettait à ruminer, puis à hurler que Madeleine le prenait pour un con.

 

— La terre, se justifiait patiemment Madeleine, émue par l’impétuosité quasiment bestiale de Victor de ne l’avoir qu’à lui, c’est celle que je ramène quand je marche pieds nus dans le pré pour me soigner et me reconnecter à l’univers, l’herbe, c’est parce que je me roule dedans avec mon chien, et l’odeur que tu ne connais pas, c’est celle des biquettes qui viennent de naître.

 

C’est ainsi que Victor, qui ne pouvait jamais calmer sa colère rapidement, prit l’habitude après chaque crise qui avait lieu, en général toutes les deux semaines, de finir sa nuit dans une autre chambre où Madeleine, paniquée et attristée, mais ne pouvant plus se passer du corps de son amoureux, le rejoignait quelques heures plus tard. Dès que Victor la sentait se glisser sous les draps, il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers. Madeleine n’avait jamais su si c’était pour la remercier d’être tolérante et compréhensive ou pour la remercier d’être le parfait objet ou symptôme sur lequel il pouvait projeter toutes ses angoisses afin de ne plus se sentir affaibli d’être devenu aussi rapidement dépendant de l’amour qu’il éprouvait pour Madeleine.

 

*

 

Une nuit où ils faisaient l’amour, Madeleine demanda à Victor de l’embrasser dans le cou. À peine entendit-il cette requête, qu’il lui tourna le dos et se mit en boule sur le côté opposé.

 

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? questionna-t-elle en essayant de le remettre dans le bon sens.

 

Victor avait tellement raidi son corps en s’accrochant à son oreiller qu’il était devenu trop lourd pour que Madeleine puisse le bouger. À force de batailler, de le chatouiller, de le caresser, Victor avait fini par bredouiller que la nuit dernière, il s’était réveillé en nage car il avait fait un cauchemar.

 

— Raconte.

— Peux pas, renifla-t-il.

— Mais si, tu peux.

— Un homme te mordait dans le cou, finit-il par avouer en sanglotant.

 

Le lendemain, décidée à tenter différentes méthodes pour exorciser Victor de ses démons, Madeleine acheta un crucifix et des bougies qu’elle déposa sur un secrétaire, dans le salon. Dès que Victor les remarqua, il sourit béatement.

 

— Quelle bonne idée, dit-il. On les allumera tous les soirs.

 

Encouragée par ce premier succès, Madeleine prit l’habitude, quand Victor avait une crise de jalousie durant la nuit, de lui réciter des prières à l’oreille jusqu’à ce qu’il s’apaise. Pendant trois mois, les bougies et les prières eurent leur effet bénéfique, puis se sentant manipulé, Victor les refusa catégoriquement. Lorsque Madeleine commençait Notre Père ou Je vous salue Marie, il partait dormir dans sa chambre de puni. (...)

Lecture par la comédienne Manoëlle Gaillard - En attendant ques beaux jours reviennent - Editions les Escales - Pocket -Piper (Allemagne)

Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

En attendant que les beaux jours reviennent - Éditions Les ESCALES - POCKET - PIPER (Allemagne)

Lecture par le comédien François Berland - Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

Lecture par le comédien Alain Guillo - Éditions Au DIABLE VAUVERT - Brèves enfances

Lecture par le comédien François Berland - Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

Tous les prénoms ont été changés

Tous les prénoms ont été changés

Tous les prénoms ont été changés - 4ème de couv

Tous les prénoms ont été changés - 4ème de couv

Sylvie Bourgeois Harel - plage de Pampelonne - Ramatuelle - snack du Club 55

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Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var - Massif des Maures

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var - Massif des Maures

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var -Massif des Maures

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Elle ne sait pas où elle a trouvé la force de partir. De s’extraire. De s’arracher de la terre. De quitter Victor qui lui manque déjà. Pendant les onze heures de train qui l’avaient menée de Clermont-Ferrand à Saint-Jean-de-Luz, Madeleine n’avait cessé de se remémorer ce premier instant, il y a un an, huit mois et quatorze jours, où tout avait basculé. Où elle avait basculé. Où elle s’était déchirée. Où elle aurait dû prendre la décision. La seule décision possible pour ne pas mourir. De torpeur. De désolation. D’asphyxie. De froid également. Elle était glacée. Son cœur s’était arrêté de battre. Affolée, elle s’était alors mise à crier. Mais aucun son n’était sorti de sa bouche. Pourtant, elle était sûre de crier. Sa mâchoire était grande ouverte. Son ventre tendu. Sa gorge gonflée. Mais rien. Excepté le silence. Un silence blanc. Terrifiant. Le néant. Une immensité de néant. Réaliser qu’elle n’arrivait plus à s’exprimer et que même faire du bruit lui était devenu impossible, l’avait anéantie. Elle se souvient très bien de son effroi d’avoir disparu à ce point. De n’être plus qu’un morceau de silence. Un cri invisible. Un corps sans peur. Un visage sans larmes. Madeleine était restée, longtemps, allongée sur le parquet du salon, recroquevillée sur les coups qu’elle venait de recevoir de l’homme qu’elle aime, qu’elle adore, qu’elle vénère. Des coups donnés sans explication, une pluie de mains sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Toute la nuit, elle s’était répété que ce n’était pas possible que leur amour se termine ainsi, pas un amour comme le leur, un amour passionné, dévorant, désirant, sexuel, terriblement sexuel.

                            

*

 

— Je suis désolé de vous aborder de façon aussi banale, mais je ne vois pas d’autre solution, me laisseriez-vous vous offrir quelque chose à boire ?

 

Madeleine savait. Elle savait qu’en entrant au bar du Grand Hôtel, un homme serait là pour la sauver. Qu’il serait un peu plus âgé qu’elle. Qu’il l’écouterait. Qu’elle l’appellerait l’inconnu. Les hommes jeunes n’écoutent pas. Ils sont pressés. Pressés de concrétiser. Ils n’ont pas le temps d’écouter une femme de 57 ans se raconter. Même si elle ne fait pas son âge, elle aime le dire. Pour déclencher un compliment, établir une distance. À cet inconnu, elle en est sûre, elle pourrait lui raconter. Tout lui raconter. À son arrivée à la gare de Saint-Jean-de-Luz, en faisant rouler sa valise dans le coucher du soleil sur les cinq cents mètres qui la menaient à l’hôtel de la Plage, elle avait regretté d’avoir fermé la porte sur les paysages de l’Auvergne. Une porte qu’elle ne pourra plus rouvrir. Elle ne pourra plus jamais retourner à Châteaugay. Au risque de devenir folle. Voilà. Elle mourra ici. Dans une maison basque. À colombages. À deux ou trois étages. Plus jeune, elle avait eu le fantasme de fuir Menton et de recommencer sa vie dans une ville inconnue. À Toulouse. Le notable du coin aurait quitté sa femme et ses enfants pour elle. Elle aurait semé la zizanie dans un ordre bien établi. Elle aimait cette idée d’exister parce qu’elle aurait semé la zizanie. Cette possibilité la réconfortait. Comme de voir les canots de sauvetage sur un paquebot.

 

— À moins que vous n’ayez pas encore dîné, continue l’inconnu d’une voix douce, dans ce cas, je serais ravi que vous acceptiez d’être mon invitée, mais il faudrait se dépêcher, le restaurant de l’hôtel va bientôt fermer.

 

Madeleine aimerait lui répondre qu’elle se félicite d’avoir trouvé suffisamment de force et de volonté pour quitter Victor, ce qu’elle aurait dû faire, il y a un an, huit mois et quatorze jours, la première fois où il l’avait frappée. Elle ajouterait qu’en revanche elle ne sait pas quelle partie de son corps cache un point d’appui suffisamment ami et salvateur pour lui avoir donné la présence d’esprit et le courage de sauter ce matin dans le premier train pour le Pays basque, afin de venir se réfugier dans cette petite ville au bord de l’océan où elle ne connaît personne, un genre d’endroit suffisamment triste et désuet où elle pourra se reconstruire une identité. Elle ne s’y sentira pas perdue. Elle sera l’inconnue. Celle qui vient d’arriver. Madeleine aimerait dire aussi qu’elle est cependant sûre d’une chose, sa conscience et son âme sont étrangères à sa décision de départ précipité alors que, hier encore, son amour pour Victor lui dictait de rester. Elle en est persuadée maintenant, c’est un organe de son corps qui l’a poussée à acheter un billet de train. Comme un instinct de survie qui aurait appuyé sur le bon bouton. Elle n’a fait qu’obéir. Elle aimerait raconter cela à cet inconnu. Oui, elle aimerait tout lui raconter. Sans omettre aucun détail. Sans les détails, on ne peut pas comprendre une relation. Elle regrette d’ailleurs de ne pas les avoir notés au fur et à mesure. De ne pas avoir tenu un carnet de bord. Elle a peur d’en avoir oublié certains qui s’avéreraient essentiels et de mal raconter à cet inconnu, d’être pressée et de parler trop vite de crainte de perdre son interlocuteur. Pourtant elle sait que pour le tenir en haleine, elle doit prendre son temps et détailler chaque seconde pour le forcer à rester concentré sur son passé. Elle sait aussi, par expérience, que dès que l’on raconte une histoire d’amour, l’autre se projette dedans et n’entend que sa propre interprétation des faits comme si c’était lui qui la vivait, qu’il ou elle ferait un transfert. Le mot amour offre une proposition d’espoir trop forte pour que l’on ne s’y identifie pas immédiatement. Emma, son amie d’enfance, ne lui avait-elle pas conseillé mille fois de quitter Victor, de l’abandonner, alors que celle-ci vivait seule, sans homme à aimer qui l’aurait aimée. Cela avait été comme si sa tristesse et son célibat étaient enfin désirés. Emma s’était alors jetée avec passion dans les méandres de leur relation, prodiguant – peut-être pour se réparer de la désolation évidente de son manque d’amour – recommandations et avis, ne voyant que les faiblesses de Victor, sa lâcheté, ses contradictions, sa mauvaise foi, sans tenir compte du plaisir que Madeleine prenait à consoler ses angoisses, à apaiser ses souffrances, à calmer ses doutes, à relativiser ses excès, à accepter ses trahisons, à l’aimer. Pour toutes ces raisons, elle fuyait les groupes de femmes.

 

Mais à cet inconnu, Madeleine se confierait bien. Elle lui raconterait également ses onze heures de train. Et aussi l’odeur de son inquiétude mêlée à celle de son soulagement. Mais la comprendrait-il ? Oui, comment cet homme plutôt rassurant, avec son pull en cachemire bleu ciel noué sur ses épaules, pourrait-il me comprendre alors que, moi-même, je ne me comprends pas ? se demande Madeleine en se levant de son fauteuil. Elle veut retourner dans sa chambre d’hôtel. Elle veut savoir quelle partie de son corps a agi, quel organe a été plus fort que son amour, elle veut savoir, c’est primordial, mais elle se rassied aussitôt. Sa consternation vient de réaliser qu’à peine elle aura refermé sa porte, elle se jettera sur son lit et s’effondrera. S’effondrera sur son incapacité à réfléchir. Sur son incapacité à mettre de l’ordre dans son cerveau. La seule action qu’elle peut assumer est d’accepter que cet homme planté devant elle la sauve pendant une heure ou deux en consentant d’aller dîner avec lui.

 

Pour inciter l’inconnu à s’asseoir, Madeleine sourit en saupoudrant son regard de ses peurs enfantines, puis commande au serveur un chocolat chaud, très chaud, très chocolaté, avec, si cela est possible, une madeleine.

 

— C’est fort aimable de vous joindre à moi. Je viens d’arriver. Je ne connais personne.

— Je vous en prie, répond l’inconnu en prenant place, face à elle.

— Regardez, ajoute Madeleine, évasive, en observant une petite fille de 8, 9 ans entrer dans la pièce d’un pas décidé, regardez comme cette petite fille sait déjà ce qu’elle veut. On dirait qu’elle sait déjà la femme qu’elle veut devenir. Qu’elle va devenir. Sauf si un drame se met au travers de son chemin. Tout dans son attitude, sa voix, ses habits, indique que son avenir est tracé devant elle. Et qu’elle en a conscience. Oui, elle a confiance dans son avenir. Regardez comme elle est jolie lorsqu’elle sourit. Elle a compris qu’elle peut tout obtenir en souriant. Et regardez comme elle le fait avec grâce. Elle semble heureuse.

 

Madeleine a soudain la nostalgie, non pas de son enfance, elle n’en a aucune réminiscence, juste des relents, les relents d’une cuisine jaune et sale qui n’a jamais été repeinte, mais de l’enfance, de ce monde, soi-disant, de l’innocence.

 

— Voyez-vous, continue-t-elle sans quitter l’enfant des yeux, elle me ressemble au même âge. Sauf que cette petite sourit.

 

Madeleine se retient de dire à cet inconnu que c’est à l’âge de cette petite fille qu’elle a cessé de sourire. Qu’en l’espace d’un fracas, elle est devenue une petite fille en colère. En l’espace d’un cri, la colère l’a transformée. D’un cri étouffé. Elle n’a plus jamais souri jusqu’à la rencontre avec son mari. Dès qu’il l’a embrassée, il a compris. Tout compris. Il l’a aimée inconditionnellement. Sans lui poser de questions. Il était très fier de l’avoir guérie. Elle l’a cru aussi. Un temps.

 

Madeleine se souvient que la colère était devenue sa personnalité. Qu’elle n’arrivait plus à parler. Juste à se taire. Ou à hurler. À vociférer. À vomir cette colère. Et quand elle ne hurlait pas, qu’elle ne se taisait pas, elle bégayait. La confusion avait eu raison de ses mots. Sa bouche était devenue trop étroite pour tout ce qu’elle avait promis de taire. Il faut que tu te taises hein promis dis-moi que tu me promets que tu te tairas répète après moi je te promets et maintenant tais-toi tais-toi je t’aime je t’aime je n’aime que toi c’est notre secret ce sera toujours notre secret c’est merveilleux il n’y a rien de plus beau que l’amour... Madeleine ne pouvait plus s’exprimer. Personne ne la comprenait. Elle devenait écarlate. Avait chaud. Se sentait laide. Inconsistante. Son corps explosait de partout. Sa mère n’arrêtait pas de lui répéter qu’elle ne la reconnaissait plus.

 

Madeleine aimerait également raconter à cet inconnu qui a l’air si paisible avec ses yeux de labrador puni, qu’un matin, elle avait dû apercevoir une issue, une lumière, car elle s’était rendue, pleine d’enthousiasme et de bonne volonté, au bureau de tabac de monsieur et madame Royer, avenue du Vieux-Château, et avait acheté un cahier bleu qui faisait office de journal intime. Elle trouvait tout chez monsieur et madame Royer. Ses bonbons, le camée pour l’anniversaire de sa mère, et aussi, pourquoi pas avait-elle supposé, la solution à sa confusion. La confusion entre l’amour et la douleur, le secret et la honte, le pouvoir et l’écroulement, la fierté et la colère. Elle avait longtemps hésité avec le même en rouge. Il était beau aussi. Un rouge sang. Mais elle avait finalement choisi le bleu de la couleur de ses yeux. Pour se rappeler qui elle était. Une petite fille sans importance. C’était un achat important. Ce cahier qui faisait office de journal intime se fermait avec une clé. Une clé dorée. Une petite clé dorée qu’elle s’était imaginé pouvoir cacher dans son intimité. Son intimité qu’elle aurait pu ainsi fermer à clé. Elle avait aussi imaginé que plus personne ne pourrait y entrer. Et que personne ne pourrait lui voler sa clé. Si c’était bien fermé. Si celle-ci était bien cachée. Elle aurait pu y cacher ses secrets. Et aussi sa fierté. Son effroi. Son bégaiement. Oui. Tout cacher. Et surtout ce secret. C’était ça son idée. Sa grande idée. Tout emballer. Tout cacher. Tout confondre. Ne rien montrer. Sa grande idée dans laquelle elle allait enfin pouvoir, à nouveau, respirer. Et entrevoir une issue. Une défense. Une protection. Une maison. Un toit. Et pourquoi pas un nid. Son nid comme une chambre qu’elle aurait pu cette fois fermer à clé. Voilà. Elle voulait écrire. Elle devait écrire. Écrire. Décrire. Le décrire. Tout en cachant. Tout cacher. Ne rien reconnaître. Ne pas le reconnaître. Ne pas le nommer. Tout dire sans rien dire. Décrire sans rien écrire. Écrire sans rien décrire. L’amour c’est merveilleux il n’y a rien de plus beau oui promis je me tais mais quand même... Elle s’était également dit qu’elle allait tapisser son nid de tous les mots qu’elle avait inventés pour oublier. Pour ne pas penser. Pour partir. Pour partir hors d’elle. Pour s’envoler. Pour s’envoler loin d’elle. Hors de son corps. Hors de son sang. C’est pour cela aussi qu’elle avait choisi le bleu pour la couleur de son cahier. Et qu’elle s’était mise à compter. Comme une comptine. Tout le temps. Pour ne pas penser. Pour ne plus avoir peur. Pour ne plus avoir mal. Pour être aimée. Mais différemment. Comme une enfant. Même si le rouge était joli. Très joli même. Mais non. Elle ne voulait plus de sang. Oui, c’est cela qu’elle avait échafaudé. Plutôt que de compter et de chanter avec des chiffres une comptine gaie comme les chansons d’enfant, elle bâtira avec ses mots un mur, puis un autre. Et encore un autre. Quatre au total. Quatre murs. Elle les voyait bien. Voilà. Et elle s’enfermera dedans. Elle s’enfermera dans son nid. Et elle respirera. Et elle se souviendra de son enfance. De ce monde soi-disant de l’innocence. Elle oubliera le pouvoir et la fierté. Je t’aime je t’aime je t’aime tu es belle très belle je t’aime je n’aime que toi je n’aimerai que toi tu n’es pas comme les autres… Elle oubliera la honte et l’amour. Elle soignera son sang. Elle coudra son trou. Elle disparaîtra. Elle s’effacera. Elle se taira. Elle était soudain très excitée à l’idée de s’enfermer. Elle avait hâte. Elle avait couru le long de l’avenue du Vieux-Château pour aller chez monsieur et madame Royer.

 

Oui c’est cela qu’elle devait écrire. Et décrire. Son nid fait avec la musique des mots qu’elle avait inventés pour se propulser hors de son corps. Des mots pour cacher. Et puis ensuite tout fermer. Ne plus parler. Ne rien dire. Tout refermer. Fermer à clé. Fermer son intimité. Fermer son trou. Cacher sa clé. Oublier. Crier. Hurler. Elle avait besoin d’écrire. De décrire un nid pour un corps devenu mort. Un nid ailleurs. Loin. Fuir. Replanter le corps. Ailleurs. Recommencer. Créer un nouveau corps. Un corps sans révolte ni colère. Elle ne pouvait pas le raconter. Pas à sa mère. Non. Pas à sa mère. Elle préférait lui parler des poissons qu’elle admirait en nageant sous l’eau avec son père qui lui avait acheté un masque et un tuba. Et pas non plus à Emma. Emma, aussi, avait dit à Madeleine qu’elle avait changé et que, dorénavant, elle préférait s’amuser avec Chantal Roger qui avait de plus beaux jouets. Emma était sa meilleure amie. Sa seule amie. Madeleine n’en voulait pas d’autre. Emma était parfaite. Elle habitait au-dessus de sa tête. La première fois où Emma, après l’école, était partie jouer chez Chantal Roger, Madeleine n’avait pas lutté. Elle avait juste pleuré, en silence. Puis elle s’était mise en tête d’écrire une musique de mots très gais pour Emma. Pour la faire revenir. Une musique de mots aussi joyeuse que son amie. Pour ne pas l’affoler. Pour rester dans l’enfance. Encore un peu. Dans l’enfance. Dans ce monde, soi-disant, de l’innocence. Afin qu’Emma ne sache pas. Ne sache jamais. Voilà. Elle devait écrire. Elle ne pouvait pas le raconter. Le journal intime. C’était la solution. Sa solution. La seule solution. Elle trouvait tout chez monsieur et madame Royer.

 

Madeleine aimerait tout raconter à cet inconnu. Lui raconter aussi comment le lendemain, forte de sa décision et de sa solution, elle avait apporté son journal intime qui fermait à clé, à l’école. Comme aujourd’hui avec cet inconnu, elle avait eu l’idée de tout raconter, mais sans rien dire, à un inconnu. Elle avait choisi Octave. Un cobaye. Elle s’adresserait donc à Octave le cobaye dans son journal intime. Puis elle avait choisi un thème, la guerre. Pour prendre de la distance et faire plaisir à sa maman qui prenait à cœur l’avenir de l’humanité.

 

*

 

En trempant ses lèvres dans le chocolat chaud brûlant que le serveur vient de déposer, Madeleine réalise qu’à l’âge de cette petite fille qui regarde l’océan, elle avait certainement eu besoin de mettre en scène son écriture puisqu’elle avait décidé d’écrire à l’école, pendant la classe, au milieu des autres élèves, face à son maître, monsieur Montmort. Comme sur la scène d’un théâtre. Espérant peut-être que les regards des autres enfants se pencheraient sur elle comme autant de mains tendues. Espérant peut-être aussi qu’étant ainsi assise au fond de la classe, à moitié couchée sur son cahier bleu pour cacher les mots qu’elle rédigerait, sans rien dire, elle se ferait remarquer, elle attirerait l’attention, et tout serait fini si monsieur Montmort qui était grand et fort comprenait. Elle ne serait plus jamais seule puisqu’il y aurait ses mots et monsieur Montmort qu’elle admirait car il savait tout. Monsieur Montmort était savant et sérieux. Il savait tout sur les enfants et le monde. Elle avait donc eu comme solution à sa confusion de mettre près de monsieur Montmort plein de mots dans son journal intime et son intimité qu’elle pourrait dorénavant fermer avec sa petite clé dorée, plein de mots simples et compliqués, effroi trouble souffle asphyxie obéissance l’amour c’est merveilleux maman je t’aime maman cave chien sang chut tais-toi effroi j’ai froid je tremble pourtant tu es... Pendant que monsieur Montmort, son maître savant d’école, expliquait la leçon, elle avait donc sorti son cahier bleu de la couleur de ses yeux, et avait commencé à rédiger que pendant la guerre au Biafra, des milliers d’enfants étaient morts de faim.

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Les mystères de l'écriture

 

"Je suis contente de vous présenter mon roman Tous les prénoms ont été changés, mon dixième livre. J’ai mis un certain temps à écrire cette histoire d’amour entre Victor et Madeleine. Avec de nombreuses étapes. C’est la première fois que cela m’arrive. D’habitude, lorsque je commence un livre, je ne fais que ça jusqu’à ce que je le finisse. Mais là, non. Je l’ai commencé le mercredi 5 décembre 2018 à 13 heures. Je m’en souviens. Je déjeunais seule au Migon, un des rares restaurants de la plage de Pampelonne, ouvert durant l’hiver. J’apprécie beaucoup cet endroit où l’on peut déjeuner les pieds dans le sable, à deux mètres de la mer. Le propriétaire m’avait installée à une jolie table dehors. Il faisait beau. J’avais commandé des pâtes au pistou. J’étais heureuse et triste. J’ai ouvert mon ordinateur. J’ai toujours mon ordinateur avec moi. J’adore déjeuner ou dîner, seule, au restaurant avec mon ordinateur. Mon premier roman, Lettres à un Monsieur, je l’ai pratiquement écrit au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, autour d’un chocolat chaud. À Ramatuelle, les personnes me connaissent pour être l’écrivain qui déjeune ou dîne seule avec son ordinateur. Ce qui est paradoxal dans cet endroit de vacances où personne ne veut être seul de peur certainement que l’on croie qu’ils n’ont pas d’amis. Moi, c’est le contraire. J’ai de nombreux amis, mais l’écriture m’oblige à une certaine solitude. Savoir être seule dans un endroit bondé est délicieux, je créé mentalement un cercle autour de moi qui délimite mon univers spirituel dans lequel aucun être humain ne peut m’atteindre, ni me déranger. Donc je déjeune seule mes pâtes au pistou et soudain les mots arrivent : « Elle savait. Elle savait qu’en entrant au bar du Grand Hôtel, un homme serait là pour la sauver. Qu’elle l’appellerait l’inconnu. » Et j’écris, j’écris, j’écris, je n’arrête plus d’écrire, mes pâtes au pistou refroidissent. Je veux rentrer à Paris. Je veux m’enfermer dans mon bureau. Je ne veux plus parler, plus téléphoner, je veux me concentrer, j’ai besoin de rester seule avec mes personnages, Madeleine, Victor et l’inconnu. Je réserve un billet de train pour le lendemain matin. J’appelle le gardien du château de La Mole où je travaille pour Patrice de Colmont depuis juillet 2016 et où j'habite lorsque je suis dans le Sud, pour le prévenir qu’il doit m’accompagner à l’aube à la gare. Je lève les yeux. La mer est magnifique. Le ciel est sublime. Toute cette beauté m’appelle. Mais je ne la vois déjà plus. Je ne vois plus que mes mots et ma nécessité d’écrire, de rédiger cette histoire d’amour entre mes personnages qui s’aiment et qui souffrent de trop s’aimer, Victor, de jalousie, et Madeleine, d’incompréhension. Un peu plus loin, un ami déjeune avec ses enfants. En partant, j’apprends qu’il a réglé mon addition. C’est élégant. C’est important d’avoir des amis élégants. L’élégance a le pouvoir de cacher la tristesse, le malheur, la peine, le chagrin, la lâcheté aussi.
 
Pendant cinq semaines, je n’ai fait que ça, écrire, écrire, écrire. Puis la lumière du Sud m’a de nouveau attirée. Et j’ai laissé mes mots, je les ai abandonnés, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Je ne les ai retrouvés que le 6 mars 2019 lorsque je suis retournée en catastrophe à Paris, mais, cette-fois, pour ne plus les quitter jusqu’à la fin de mon roman. Il n’y a que mon mari qui peut accepter de vivre avec moi, qui peut comprendre que l’écriture happe tout, le temps, les bons moments, les plaisirs, les repas, les amis, les amours, l’écriture happe tout, il n’y a plus que ça qui compte. Personne ne peut accepter de vivre avec un écrivain.
 
Mais je n’étais pas heureuse. Je n’étais pas contente de mon roman. Je n’étais pas satisfaite de la fin. J’avais une colère en moi. Ce n’est pas bon d’écrire sous le coup de la colère. J’avais fait mourir Victor d’un accident de voiture. C’est faible de se débarrasser d’un personnage en le faisant mourir. C’est facile. Alors j’ai laissé mon roman pendant un an et demi. Il me fallait tout ce temps pour nettoyer ma colère et la déception qui polluaient ma pensée. C’est seulement en novembre 2020 que j’ai repris mon roman, j’ai commencé par retirer cent-trente pages inutiles, des pages de colère et de déception, complètement inutiles. Je n’ai laissé que l’amour et la douceur, et l’humour aussi, oui, beaucoup d’humour et beaucoup d’amour, et pendant deux mois je l’ai totalement réécrit.
 
Et maintenant je suis contente de mon roman, c’est certainement mon meilleur livre.

Sylvie Bourgeois Harel
 

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Autre extrait page 135 :

— Le risque de quoi, s’étonne l’inconnu, il vous a frappée !

— Oui, et ce n’était pas la première fois, en tout, Victor m’aura frappée à sept reprises. Je les ai toutes comptées.

— Et vous n’êtes pas partie ? s’inquiète l’inconnu.

— Si, mais je suis revenue. Je suis toujours revenue.

— Je ne comprends pas que vous ayez supporté tout cela, vous semblez pourtant être une femme de caractère.

— Moi, non plus, je ne comprends pas, d’autant que je m’étais toujours promis que si un homme levait, un jour, la main sur moi, je le quitterai sur-le-champ, comme quoi on peut dire une chose et faire le contraire, de toute façon, tant que l’on n’a pas vécu ce genre de situation, c’est de la foutaise de prévoir comment l’on va réagir.

 

Madeleine réfléchit.

 

— Peut-être aussi que me faire frapper par l’homme que j’aime reste dans le domaine intime et privé de notre amour. Quand je me suis fait violer, le chauffeur de cette voiture venait de l’extérieur, comme un tsunami, je ne l’ai pas vu venir, tandis que Victor venait de mon ventre, de mon sexe, de ma bouche, il était une partie de moi, c’est comme si notre passion avait accouché d’un monstre que j’aurais fabriqué, je me sentais responsable.

— Mais responsable de quoi, vous ne l’aviez pas provoqué ?

— Jamais. Je l’aime trop pour ça. Victor est mon premier amour, j’avais 22 ans, mais j’étais trop cassée pour accepter d’être aimée. Je l’ai fui. Et je l’ai rappelé quand mon mari est mort. Il a mis six ans pour me récupérer. Je lui disais toujours non, puis j’ai fini par lui dire oui. Mais nous étions trois dans notre couple, Victor, moi et sa jalousie. Il était même jaloux de mon passé avec Paul. La première fois qu’il m’a frappée, quand j’ai senti son poing sur ma joue, j’ai pris une grande inspiration, comme lorsque vous allez sous l’eau, je me suis recroquevillée et j’ai subi ses coups en silence. Je suis redevenue une petite fille sans importance, je me suis envolée pour sortir de mon corps. Enfant, lorsqu’il m’emmenait à la cave, je faisais déjà ça, je m’envolais de mon corps.

— Il vous frappait toujours quand vous étiez à la maison ?

— Non, deux fois, il a essayé de m’écraser avec sa grosse voiture. Mais sinon, oui, ça se passait chez nous, en général, après le dîner, quand il avait bu sa bouteille et demie de vin. Un soir, sans raison, il m’a prise par les épaules, m’a soulevée de ma chaise et m’a balancée contre le mur de la salle à manger, ma tête a fait bong, j’ai atterri par terre, sonnée. Puis il est allé se coucher en titubant et maugréant. Je suis allée dormir dans une autre chambre, je me suis glissée tout habillée sous les draps. J’avais tellement peur qu’il vienne me tuer en m’étouffant avec un oreiller que j’ai laissé la lumière allumée et j’ai poussé une chaise contre la porte afin d’être réveillée si jamais il arrivait pendant mon sommeil. J’ai fini par m’endormir quand soudain j’ai entendu ses pas. J’ai entrouvert à moitié les yeux, et j’ai vu Victor, nu, planté devant mon lit. Avec la voix d’un enfant qui aurait fait un cauchemar, il m’a dit, il faut que tu t’en ailles, Madeleine, puis il s’est allongé contre moi, il m’a pris dans ses bras, nos corps se sont emboîtés, il tremblait, et il a répété en embrassant mes cheveux, il faut que tu t’en ailles, Madeleine. Oui, mon amour, j’ai répondu, oui, demain, je m’en irai. Au matin, il m’a fait l’amour passionnément. Et je suis restée.

 

L’inconnu la regarde, perplexe.

 

— Je savais quand une crise allait arriver, car il devenait méconnaissable, même la couleur de sa peau changeait, il virait au violet et se mettait à hurler que j’étais une sorcière, c’était son grand truc, et aussi que de ma bouche, mes mots sortaient comme du poison, qu’il voulait me tuer, qu’il n’avait pas peur de terminer sa vie en prison pour moi. Un soir, je lui ai d’ailleurs répondu, d’accord mon chéri, tu me tues, mais on passe à table d’abord. Ça l’a calmé net. On n’a pas parlé pendant le dîner mais, n’empêche, la tempête était passée.

— Vous avez un sacré sens de l’humour.

— Oh oui, j’adore rire, souvent même à mes dépens. J’essayais toujours de trouver des solutions pour aider Victor à s’excuser, ce qu’il n’a jamais fait. Par exemple, un soir, il m’a secouée en serrant tellement fort mes bras que l’empreinte de ses doigts m’a marquée jusqu’au sang. Le lendemain, je lui ai demandé d’embrasser mes blessures. Il s’est exécuté de façon si charmante que, peut-être, j’aimais la sensation de savoir dompter sa violence, comme lorsque vous montez un étalon et que vous sentez sa puissance qui est soumise à vos doigts et à vos jambes. Les dresseurs de tigres doivent éprouver la même chose, en un coup de griffe, le fauve peut les tuer, mais ils s’en fichent tellement ils sont fascinés par le danger et la beauté. Je pensais que ma douceur et ma compréhension arriveraient à guérir Victor. Comme disait Marc Aurèle, la douceur est invincible. J’étais à la fois celle qui le faisait souffrir et celle qui pouvait le consoler. J’étais le poison et l’antidote.

 

Madeleine scrute l’océan.

 

— C’est d’ailleurs là que se situe le danger pour les femmes battues qui ne partent pas, elles ne lâchent pas prise car elles veulent maîtriser leur partenaire. Elles n’aiment pas être battues, mais elles aiment l’idée qu’elles se faisaient de l’homme qui se cache derrière les coups. C’est très difficile d’accepter de s’être trompées, de faire le deuil d’un amour. Cela remet en cause nos bons souvenirs, notre foi, notre pardon, notre engagement, notre corps qui s’est donné avec plaisir. Et puis, la femme, qui a été conçue pour perpétuer la vie, a cette formidable capacité d’avoir confiance en sa force de guérison. Elle ne peut pas abandonner son homme aux premiers coups, sinon elle abandonnerait également son bébé quand, certaines nuits, épuisée, elle doit se relever et qu’il lui est impossible de le calmer. Une femme continue même d’aimer son enfant criminel, c’est vous dire la force de l’amour, d’ailleurs la loi stipule qu’elle ne sera pas condamnée si elle le protège.

— Mais comment expliquez-vous toute cette violence ?

— Je ne me l’explique pas, j’ai seulement observé que Victor me frappait quand il n’arrivait pas à s’exprimer, comme si ses coups allaient faire sortir tous les mots qui étaient bloqués dans sa frustration. On le voit aussi avec les personnes qui ont peu de vocabulaire, elles en viennent vite aux mains. Et puis, vous savez, la violence féminine existe aussi, elle s’appelle culpabilité, harcèlement moral, chantage à l’enfant, à l’argent, à la protection, vous avez connu ça, vous, avec votre ex-épouse. Et quand une femme fait un gosse dans le dos à un homme pour avoir du fric, pour moi, c’est tout aussi violent qu’une paire de claques, mais c’est tabou.

— Vous n’avez pas tort, j’ai une fille non désirée, à part payer une pension chaque mois et l’emmener une fois par semaine au restaurant, elle a 14 ans, je ne la connais pour ainsi dire pas. Elle est née d’une regrettable erreur. Une employée, même pas jolie, que j’ai sautée quelquefois, à une période où j’étais malheureux, je ne faisais que bosser, elle ne comptait absolument pas, je ne l’ai jamais invitée au restaurant, ni en week-end, non, c’était, comment dire, juste une relation de bureau, bête et inutile, certainement aussi pour emmerder ma femme, comme ça nous avions l’air malins de coucher chacun avec un des employés de la société.

— Une relation de bureau ? Quelle horrible expression !

— Avec le recul, je m’aperçois à quel point j’étais dans la vengeance et la revanche. Le mépris aussi. Vous avez raison, quand cette fille a refusé d’avorter alors qu’elle m’avait promis qu’elle prenait la pilule, je me suis senti trahi, dupé, manipulé. J’étais furieux, mais un homme n’a pas le droit de se plaindre de devenir papa contre son gré.

— J’imagine que vous lui avez trouvé un emploi ailleurs ?

— Même pas, je l’ai gardée pour faire chier ma femme, elle était hystérique de voir cette fille, avec son ventre qui grossissait, se balader fièrement dans les bureaux de l’entreprise.

— Et vous vous étonnez après qu’elle ait frappé Émilie ?

— Je n’avais pas fait le rapport, mais oui. Tout cela est très triste également pour cette petite fille qui, dès sa naissance, a été haïe par tout un pan de ma famille, ma femme a toujours refusé qu’elle ait une chambre chez nous, j’espère qu’elle ne connaîtra pas les mêmes problèmes de drogue que mon fils. Mais revenons à vous, Madeleine, comment avez-vous pu aimer quelqu’un d’aussi violent ?

— C’est le seul homme avec qui je criais quand je faisais l’amour.

 

Après un long silence, Madeleine reprend :

 

— Ses coups, c’était le troisième acte de violence que je subissais. Les abus. Le viol. Les coups. Je suis dans la continuité. Je me suis tue pour les abus. Je me suis tue pour le viol. Je me taisais pour les coups. Je me suis toujours tue. La violence était notre lien, un lien de silence, la violence comme lien de silence. Sauf avant-hier soir, quand Victor m’a frappée, pour la première fois, j’ai crié. J’ai crié très fort. J’étais ivre de cris. Comme dans ses bras. J’ai crié au secours, au secours, au secours. Mais personne n’est venu. Pourtant le voisin n’habite pas loin, il y avait de la lumière, c’était impossible qu’il ne m’entende pas.

 

Submergée par un sanglot, Madeleine peine à continuer.

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole dans le Var

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole dans le Var

Sylvie Bourgeois Harel - Été 2019 - Photographe Daniel du Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Été 2019 - Photographe Daniel du Club 55

Château de La Mole - Var - Massif des Maures

Château de La Mole - Var - Massif des Maures

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Sylvie Bourgeois Harel et Pierre Rabhi à Ramatuelle, au Club 55 sur la plage de Pampelonne

Sylvie Bourgeois Harel et Pierre Rabhi à Ramatuelle, au Club 55 sur la plage de Pampelonne

Nous sommes en septembre 2015. Même si j’adore Paris et mon quartier de Saint-Germain-des-Près, j’ai besoin de la mer, c’est mon bonheur et mon médicament qui me guérit de tous mes chagrins. Je décide de revenir plus souvent à Saint-Tropez (je n’y étais presque plus retournée depuis le tournage du film "Les randonneurs à Saint-Tropez" dont j'ai co-écrit le scénario avec feu Éric Assous et mon mari Philippe Harel qui l'a réalisé). Je m’installe donc pour une semaine à l’hôtel Le Colombier. J’allais pieds nus nager à la Ponche envahi d’un sentiment de liberté. Un régal. Au moment de rentrer chez moi, Patrice de Colmont, un vieil ami lorsque j’étais toute jeune, propriétaire d’un restaurant fort sympathique, le Club 55, situé sur la plage de Pampelonne à Ramatuelle, m’invite à passer une semaine dans le château qu’il vient d’acheter. Il me dit qu’il y aura également Paul Watson, le fondateur de Sea Shepherd. Que l’association Colibris locale organise à l’extérieur un événement Dessine-moi une tomate. J’accepte. Et me voilà projetée dans cette propriété où a grandi l’écrivain-aviateur Antoine de Saint-Exupéry. 

Comme lors de la soirée du 2 juillet 2015 organisée autour de la signature de mes romans sur le toit de l’hôtel de Paris à Saint-Tropez, Brigitte Schaming, l’épouse d’André Beaufils alors président de la Société Nautique de Saint-Tropez, m’avait invitée à être coéquipière sur un bateau de femmes durant les Voiles de Saint-Tropez, je reviens dans la presqu’île fin septembre. Entretemps, j’avais dit à Brigitte que je ne voulais plus être coéquipière dans un équipage exclusivement féminin, que je n’étais pas une espèce en voie de disparition, mais que je voulais bien faire coéquipière à terre. Bien m’en a pris, c’est ainsi que j’ai rencontré Pierre Rabhi. Plus exactement, c’est ainsi que Pierre Rabhi est venu à ma rencontre. Quelques jours auparavant, Patrice me confie qu’il a invité Pierre Rabhi et son accompagnateur à dormir dans son château de La Mole, la veille du défi du Club 55 qu’il dédie cette fois à la faim dans le monde en conviant également Paul Watson lors d’un déjeuner qu’il organise le jeudi. Tu sais, je suis seule chez Brigitte et André, si tu veux, tu peux m’inviter à dîner avec vous, ça me ferait plaisir de revoir Paul, je lui dis. Non, non, non, me répond Patrice, c’est compliqué. N’importe quoi, toi, je ris dans ma tête, je te connais depuis 31 ans, et tu me dis non, non, non, tu ne vas vraiment pas bien. Le lendemain, Patrice me confie qu’il est ennuyé car il ne sait pas à côté de qui asseoir Pierre Rabhi, tu comprends Sylvie, son entourage n’aime pas trop que je lui fasse faire ce genre de mondanités, il ne faut pas que je me trompe, je dois vraiment l’asseoir à côté de la bonne personne afin qu’il puisse échanger intelligemment. Si tu veux, je le gère ton Pierre Rabhi, je lui dis en souriant, tu me le présentes et je m’en occupe, ainsi tu es sûr qu’il passera une bonne journée. Non, non, non, me répond de nouveau Patrice, c’est compliqué. Tu me dis deux fois, non, non, non, toi, tu ne vas vraiment pas bien, je ris de nouveau dans ma tête. Et là, je décide que Pierre Rabhi ne doit voir que moi le jour du défi. Le lendemain, je viens donc déjeuner au Club 55 avec mon frère aîné Max qui a aidé Patrice à l’organisation des régates de la Nioulargue. Quand j’arrive au restaurant, je suis un soleil, tout le monde m’embrasse, surtout des gens que je ne connais pas mais qui semblent ravis de me connaître. Je snobe Patrice entourée de ses groupies toutes excitées à l’idée de voir des personnalités, et je m’installe à ma table sous les glycines (qui hélas ne sont plus fleuries, sinon c’est un ravissement) avec mon frère à qui je présente une copine afin de ne pas le laisser seule pendant que je vais voir la mer. 

Sur la plage, je suis au bord de l’eau, je regarde les vagues quand soudain j’aperçois Pierre Rabhi qui est à 50 mètres venir tout seul vers moi comme attiré par le soleil que je suis ce jour-là. Il m’embrasse la main et me demande qui je suis. Je m’appelle Sylvie, Pierre, je lui réponds, et je me suis habillée en vert prairie pour vous rendre hommage (à cette époque une jeune styliste Rowena Forrest m’habillait et j’avais choisi cet ensemble en soie certainement par prémonition). Je connais ses livres depuis longtemps, nous parlons joyeusement, il est enchanté à ne plus lâcher mon bras quand je vois Patrice faire des grands signes car il a besoin que Pierre le rejoigne pour faire des photos pour la presse en compagnie du prince et de la princesse Bourbon de Parme et de Paul Watson. Je dis à Pierre qu’il est attendu. il me répond qu’il veut que je vienne faire les photos avec lui. Je lui dis non, parfois je suis sur la photo, mais là, non, je n’ai pas envie, mais je t’attends. Deux trois clic-clac plus tard, Pierre revient s’accrocher à moi et m’invite à déjeuner avec lui. Merci, mais je ne peux pas, je lui réponds, je dois déjeuner avec mon frère. Devant la mine toute triste de Pierre, j’ajoute, écoute, mon frère est très sympathique quand il parle sauf qu’il ne parle pas, alors voilà ce que je vais faire, je déjeune avec lui, puis je viens te voir. J’invite la copine à déjeuner avec nous, comme ça, une demi heure plus tard, je rejoins Pierre à sa table où personne n’avait le droit de s’asseoir à sa gauche, la place d’honneur qu’il m’avait réservée. Par télépathie, je dis à Patrice qui tourne comme un avion autour de nous car Pierre ne veut parler qu’avec moi, qu’il est débile de m’avoir dit non, et encore plus débile de m’avoir dit trois fois non, ce que tu me refuses, Patrice, l’univers me l’offre deux fois plus grand et deux fois plus beau.

Depuis, avec Pierre, nous sommes devenus amis, nous nous téléphonons souvent. Nous sommes également allés le voir avec Patrice à Lablachère, chez lui, en Ardèche. Le matin, j’en ai profité pour aller me promener seule avec Marcelline dans le bois des Fées qui jouxte sa propriété. À la fin du déjeuner qui rassemblait les membres de son Fonds de dotation ainsi que d’autres convives, tout le monde se lève et s’apprête à partir. Patrice se lève aussi et commence à dire au-revoir argumentant que nous avons de la route à faire. Moi, je ne pars pas maintenant, je dis, je vais laver la vaisselle, nous étions une douzaine à partager ce délicieux repas, je ne laisse pas Pierre et sa femme Michèle avec une vaisselle aussi énorme. Je tends un torchon à Pierre et un autre à Patrice et je leur dis pendant que je lave, vous, vous essuyez, comme ça, on papote ensemble, ce sera joyeux. J’ai également passé un petit coup de balai afin de leur laisser une maison toute propre après cette invasion de gens pressés. Puis j’ai dit, moi, je ne pars pas maintenant, maintenant c’est l’heure du thé à la menthe avec Pierre, assieds-toi Patrice, on va continuer de papoter tous les trois. Mais de quoi ? me demande Patrice affolé, on a de la route. Oui, mais là on a plus important à faire. Ah bon, mais quoi, insiste-t-il en regardant sa montre, on s’est tout dit, la réunion est finie. Justement, c’est là que les choses les plus importantes vont être dites, j’ai ajouté, et ça s’appelle l’amitié.

C’est au cours de ce déjeuner au Club 55 en octobre 2015, après qu’il se soit accroché à moi sur la plage, que Pierre m’a dit que 75% des semences anciennes et reproductibles avaient disparu de la surface de la terre. Cela m’a choquée au point que, deux ans plus tard, j’ai créé mon personnage de Marcelline l’aubergine sur Youtube et en janvier 2021, mon association Avec Sylvie on sème pour la vie afin de lutter pour la préservation de ces semences. 

Pierre Rabhi explique à Sylvie Bourgeois la disparition des semences

Pierre Rabhi explique à Sylvie Bourgeois la confiscation des semences

Qui est Marcelline l'aubergine ?

Sylvie Bourgeois Harel nterviewe Patrice de Colmont, Eugénia Grandchamp des Raux et André Baufils à la Club 55 Cup à Ramatuelle pendant Les Voiles de Saint-Tropez

Marcelline et Sylvie aux Voiles de Saint-Tropez

Patrice de Colmont raconte La Nioulargue devenue Les Voiles de Saint-Tropez

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Comme Vincent, installez des nichoirs pour protéger les oiseaux

Enfant, j’adorais regarder Vincent, l’un de mes trois frères aînés, lorsqu’il fabriquait ses nichoirs. Il avait établi son atelier de construction dans le garage entre la Triumph de mon père et la 2 CV de ma mère. Il découpait soigneusement ses planches de contreplaqué, calculait la taille exacte du trou, pas trop gros, ni trop petit, afin que les oisillons ne soient pas gênés par la lumière et que les parents puissent rentrer et sortir facilement tout en se sentant en sécurité, puis il posait le perchoir, c’était tout un art. Il installait ensuite ses nichoirs dans les arbres autour de notre maison et aussi dans ceux du champ d’à côté, un champ immense et abandonné qui nous servait de campagne en ville, rempli d’orties que nous nous amusions à traverser sans respirer afin de ne pas ressentir les démangeaisons causées par cette plante urticante bonne pour la santé, mais ce n’était pas encore la mode de la boire en jus ou en soupe, seul Vincent savait cela. Vincent n’avait que 10 ans mais il savait déjà beaucoup concernant les animaux et la nature. Vincent était un savant. Comme Jean Rostand qui, un soir, suite à une conférence, était venu dîner chez mes parents. Quand il a vu l’écosystème que Vincent avait recréé dans sa chambre, qu’il était censé partager avec moi mais dont il m’avait virée pour pouvoir y installer des aquariums et des terrariums à la place de mon lit qui avait terminé dans la salle à manger (c’est peut-être pour cette raison que je n’ai jamais eu le sens de la propriété, ni la notion du territoire, je ne me sens à ma place que là où je suis heureuse, que là où l’on m’aime, mon seul territoire, c’est l’amour, la gentillesse, la douceur, l’intelligence, la pensée et aussi bien sûr l’humour, et si je ne me sens pas à ma place, si je ne me sens pas aimée, je m’en vais, je fuis, sans faire de bruit, certaines personnes se battent pour garder leur territoire, considérant même parfois l’autre comme un territoire, mais pas moi, j’estime que personne n’appartient à personne, et puis, je déteste la guerre, la violence, si l’on m’agresse, et cela m’est, hélas, déjà arrivée, et il n’y a encore pas si longtemps, il y a à peine deux semaines, certainement pour des histoires de territoire que je ne comprends pas puisque je ne les connais pas et ne les ressens pas, bref, dans ces cas, je ne me bats pas, je me laisse agresser, je ne veux pas devenir idiote et violente à cause de gens idiots et violents et malheureux sinon ils me foutraient la paix s’ils étaient heureux, je ne me bats jamais, je fuis, puis je pleure en silence en rêvant de retrouver l’harmonie dans une jolie chambre remplie de livres et de tableaux, c’est d’ailleurs pour cela que j’écris, pour construire et tapisser mon nid de mes mots et de mes livres qui sont ma seule protection), mais bon, revenons à Vincent, quand l’éminent biologiste Jean Rostand, savant de grenouilles, a découvert l’écosystème qui représentait toute la chaîne alimentaire allant de la mouche jusqu’à une couleuvre en passant par les salamandres et les tritons, que Vincent, savant de salamandres, c’était son batracien préféré, avait réussi à recréer à la place de ce qui aurait dû être mon territoire de petite fille, il avait souri à mon père en le félicitant d’avoir épousé ma mère.
 
En effet, sa grande phrase de savant, et pas que de grenouilles, était de dire : « Tout ce que nous pouvons pour nos enfants, c’est de bien choisir leur mère. ». Et mon père ne s’était pas trompé en choisissant ma maman qui m’a tout appris sur les animaux et la nature et l’amour. Elle était l’amie de tous les animaux, où qu’elle soit, ceux-ci accouraient pour venir la saluer et lui dire bonjour. Si, véridique, même une fois, au Mexique, elle a fait pipi sur un serpent orange, très mortel, et bien, ce serpent corail a dansé et a ri sous le jet d’urine de ma maman considérant, sans doute, que c’était une aubaine qu’une dame de France lui offre une douche bienvenue sous ces chaleurs tropicales, puis il est parti sans même penser à la piquer, non, il lui a seulement montré ses belles couleurs mouillées afin qu’elle garde un joli souvenir de leur rencontre.
 
Maintenant que le printemps arrive, c’est le moment de faire comme Vincent et d'installer des nichoirs dans vos jardins ou sur vos balcons, et aussi de déposer des graines un peu partout, surtout en ville, pour nourrir les oiseaux. En effet, les sites de nidification naturels comme les trous dans les arbres ou sous les toits, se faisant de plus en plus rares, le nichoir constitue une aide précieuse pour que les oiseaux nicheurs puissent se reproduire en toute tranquillité. Et pour ceux qui ont un potager cultivé bien sûr en agriculture biologique, sans pesticides, ni produits chimiques, sachez que les oiseaux sont des excellents assistants, un couple de mésanges, par exemple, peut vous débarrasser, en une année, de cinquante kilos de nuisibles ou de ravageurs.
Sylvie Bourgeois

 

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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles et articles sur mes coups de cœur
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