Chroniques du monde d'avant (9), mon deuxième roman, L'amour libre chez Fayard
Nous sommes il y a une vingtaine d’années. Mon premier livre "Lettres à un monsieur" vient de sortir en librairie. Je décide d’en écrire immédiatement un deuxième. Que je termine très rapidement. Je le propose à mon éditeur qui me répond qu’il le publiera volontiers en octobre prochain.
— Et pourquoi pas plutôt en mai ? lui demande mon impatience.
— Parce que l’on ne sort pas deux livres d’un auteur dans la même année.
Plutôt que d’être contente qu’il accepte de publier mon deuxième roman, je sors de son bureau en bougonnant. Je n’ai aucune notion des impératifs et des contraintes de l’édition, je ne vois que mon désir d’avoir un deuxième livre publié en mai. Arrivée chez moi, je téléphone au gentil Alexandre qui m’avait glissé, après ma signature à l’Écume des Pages, la librairie collée au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés où il travaillait, qu’un éditeur très important était venu.
— Comment s’appelait-il ?
— Raphaël Sorin, il était chez Flammarion et vient d’arriver chez Fayard.
Je l’appelle aussitôt. Par chance, son assistante est absente ce jour-là, le standard me le passe directement.
— Bonjour monsieur Sorin, je suis Sylvie Bourgeois, vous ne me connaissez pas mais comme le mois dernier vous êtes venu à l’Écume des Pages à la signature de mon premier roman, "Lettres à un monsieur", je me suis dit que vous vouliez faire ma connaissance. Voulez-vous que l’on prenne un café demain matin au Flore ?
Le lendemain matin, à 9 heures, je suis en terrasse du Flore avec Raphaël Sorin, hélas aujourd’hui décédé. Je n’ose pas lui dire que j’aimerais bien lui faire lire mon deuxième manuscrit qui est terminé. Nous parlons de tout. Et aussi de Michel Houellebecq.
— Vous savez qu’il va faire son prochain roman avec vous, je lui annonce sans rien savoir des projets de Michel Houellebecq que je ne connaissais pas encore personnellement, mais dont j’avais lu et surtout aimé tous ses livres et poèmes.
— J’adorerais, mais il est obligé de le faire chez Flammarion, me répond Sorin.
— Oui, mais il le fera avec vous chez Fayard.
— C’est impossible, c’est moi qui ai verrouillé son contrat chez Flammarion, il n’a aucune option de sortie.
— N’empêche, il le fera avec vous chez Fayard, j’insiste sûre de moi. Et puis quand on a un éditeur comme vous, on n’a pas envie de l’abandonner, j’ajoute pour le flatter.
Plus que de le flatter, j’avais surtout envie de lui faire plaisir. Le bonhomme me plaisait. Comme m’avait plu mon premier éditeur. Deux amoureux de la littérature. Deux amoureux des mots. Deux amoureux des auteurs. Deux éditeurs à l’ancienne. Et quant à ma certitude que Michel Houellebecq signerait sont prochain roman chez Fayard, elle venait d’une voix qui m’avait dicté ces mots. Était-ce de l’intuition, de la clairvoyance, de la prédiction, de la prémonition ou de la prophétie, je ne saurai jamais, toujours est-il qu’un an plus tard, Houellebecq a réussi à rompre son contrat ultra verrouillé chez Flammarion pour rejoindre Raphaël Sorin chez Fayard. Mais ça, c'est une autre histoire.
Revenons à moi, le lendemain de mon joyeux rendez-vous au Flore avec Sorin, je désire ardemment lui faire lire mon deuxième manuscrit. Je lui téléphone. Sauf que son assistante a repris son travail. C’est elle qui décroche.
— On ne doit pas appeler directement les éditeurs, m’engueule-t-elle. Si vous avez un manuscrit à nous faire lire, déposez-le au service des manuscrits, on vous répondra sous trois mois. Si on ne vous répond pas, c’est que votre livre ne nous intéresse pas.
Et elle raccroche. Je rappelle aussitôt, forte du sourire ravi de Sorin lorsque je lui avais fait ma voyance prophétique concernant Houellebecq. Je retombe sur l’assistance excédée
— Pouvez-vous s’il vous plaît juste dire à Raphaël Sorin que Sylvie Bourgeois aimerait lui parler ? Merci.
Trois minutes plus tard, Raphaël me téléphone.
— Je peux vous faire lire mon manuscrit ?
— Bien sûr, apportez-le moi demain matin, à 9 heures, au Flore. On reprendra un café.
Cinq jours plus tard, Sorin m’appelle.
— J’ai adoré votre livre, vous avez un vrai talent Sylvie, votre écriture est sincère, franche, rapide, drôle, elle existe, elle prend toute sa place, je vous édite, il sortira en avril.
En avril ! Un mois avant ma date du mois de mai que j’avais tant désirée ! Youpi ! Je me sens la reine du monde. D’autant que la première phrase que j’avais écrite lorsque j’avais commencé ce roman était : je veux rencontrer le futur homme de ma vie, vivre, travailler et fusionner avec lui. Quelques semaines plus tard, je rencontrai celui qui allait devenir mon mari. Je suis donc persuadée qu’il suffit que je crie mes désirs ou que je les écrive, de travailler bien sûr à leurs accomplissements, je suis une travailleuse acharnée, ça me convient parfaitement, et que ma nouvelle vie liée à l’écriture va être belle et facile.
Mais c’est sans compter sur les jalousies ou les passions que je peux susciter. L’assistante de Sorin qui ne devait pas apprécier que son patron, le grand éditeur tant respecté dans le monde de l’édition, m’invite à déjeuner trois fois par semaine au Chai de l’Abbaye, sa cantine, où il prend plaisir à me raconter mille anecdotes avec ses auteurs favoris comme Patrick Manchette ou Charles Bukowski, a pris beaucoup de retard. Tant et si bien qu’un matin, Sorin, très énervé, m’appelle.
— On se voit au Flore dans une demi-heure.
— Bien chef.
Assis à l’intérieur, à la table près de la caisse, je n’ai plus un Sorin gentil et attentionné, mais un Sorin en colère.
— Je suis furieux Sylvie, mon assistante s’est plainte que vous repoussiez sans cesse vos rendez-vous de travail avec elle sur votre texte.
— Absolument pas, Raphaël, c’est elle qui les annule au dernier moment et les remet à deux semaines plus tard.
— Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ? se calme-t-il.
— Parce que je n’ai jamais dénoncé personne à l’école, je ne vais pas commencer aujourd'hui.
— Je vous crois, Sylvie, ça m’étonnait aussi de vous, je vais lui passer un savon, n’empêche, à cause de tout ça, votre livre ne sera jamais prêt pour le mois d’avril comme je l’avais prévu, il sortira le 2 juin.
Le 2 juin, je croise chez Fayard celui qui est censé être mon attaché de presse, une valise à la main.
— Je pars en vacances. Votre livre est mort. On se sort jamais le roman d’un auteur pas connu en juin, les journalistes travaillent déjà sur les livres qui paraîtront en septembre pour la rentrée littéraire. Le seul qui vous recevra est Patrick Poivre d’Arvor. C'est déjà pas mal, c'est une télé. Je vous emailerai l’horaire et l'adresse du studio d’enregistrement, l'émission aura lieu la semaine prochaine. C’est un deal que nous avons avec lui, lorsqu’il a demandé à Fayard d’éditer sa petite amie de l'époque, en échange, il a promis de recevoir tous nos auteurs.
À suivre…
Sylvie Bourgeois Harel
/image%2F1454664%2F20251029%2Fob_77c626_goldman.jpg)
Chroniques du monde d'avant - 3 - Jean-Jacques Goldman - Sylvie Bourgeois fait son blog
Sylvie Bourgeois - Jean-Jacques Goldman Chroniques du monde d'avant - 3 - Jean-Jacques Goldman Nous sommes en 1993. De Jean-Jacques Goldman, je ne connais aucune chanson. Je n'ai jamais écouté de...
https://www.sylviebourgeois.com/2025/10/chroniques-du-monde-d-avant-3-jean-jacques-goldman.html
/image%2F1454664%2F20260409%2Fob_f99c43_l-amour-libre-fayard.jpg)
/image%2F1454664%2F20251029%2Fob_f0aaca_tortues-ninja.jpg)
/image%2F1454664%2F20251029%2Fob_ce9fc0_photo-sylvie-theatre.jpg)
/image%2F1454664%2F20260116%2Fob_251275_sylvie-fenwick.jpg)
/image%2F1454664%2F20251230%2Fob_f20207_bb-sylvie.jpg)
/image%2F1454664%2F20251210%2Fob_5d7e2b_drubigny.jpg)
/image%2F1454664%2F20250817%2Fob_896e3a_486608469-2414811068874457-36199476515.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FnNgv_A_CkZc%2Fhqdefault.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FSkhFvg_MhQs%2Fhqdefault.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FLReJBskPmXM%2Fhqdefault.jpg)
/image%2F1454664%2F20250515%2Fob_40f1c8_tempimagevdpeeg.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FG3V7s93IgW0%2Fhqdefault.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FQ1qGupMd4cw%2Fhqdefault.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FTfvuv6EbyOI%2Fhqdefault.jpg)
/image%2F1454664%2F20250515%2Fob_9ee225_tempimage0aedrc.jpg)
/image%2F1454664%2F20241220%2Fob_b20225_tempimagexcfavn.jpg)
/https%3A%2F%2Fi.ytimg.com%2Fvi%2FoFZGNCd_PKU%2Fhqdefault.jpg)

