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Chroniques du monde d'avant (8), la plage du Planteur à Ramatuelle, par Sylvie Bourgeois Harel

Chroniques du monde d'avant, la plage du Planteur à Ramatuelle

par Sylvie Bourgeois Harel

J’ai 20 ans et je viens enfin, pour la première fois de ma vie, de passer deux mois idylliques, seule, avec mes parents à Besançon. Mais ce bonheur ne durera pas. Vincent, un de mes frères qui a 3 ans de plus que moi, et avec qui je viens de passer une année très dure à Cap-d’Ail où je travaillais comme hôtesse à Monaco vient de débarquer.

Vincent est beau, gentil, intelligent, très intelligent même, il fait des très belles photos, cite Deleuze et Derrida, ses profs de Fac, mais il ne va pas bien psychologiquement. Personne ne me croit quand je dis qu’il a des problèmes psychiatriques, au contraire, je passe pour la méchante sœur qui veut le faire soigner. Cinq ans plus tard, il sera diagnostiqué schizophrène et sera interné à de multiples reprises.

Comme je ne suis pas en état de le supporter après tout ce que j’ai vécu à Cap-d’Ail, le matin, si je lui disais non, il me mordait le bras pour que je lui donne de l’argent, la nuit, il écoutait trois radios à fond, si des amis venaient dormir, il repeignait leur chambre d’onomatopées de guerrier, je décide de fuir la maison familiale où pourtant j’étais heureuse de profiter de mes parents.

Je téléphone à l’Office de Tourisme de Deauville, Megève et Saint-Tropez, trois villes que je ne connaissais pas, mais qui me faisaient rêver, pour savoir s’il n’y aurait pas une annonce pour du travail. À Saint-Tropez, on me répond qu’en effet, une pizzeria recherche un serveur confirmé. Je convaincs le propriétaire que je suis un serveur confirmé.

Le lendemain, je débarque avec quatre heures de retard, mon train ayant écrasé une vache, peut-être une vache qui, comme moi, s’était sentie obligée de quitter sa famille aimante pour avoir la paix, à la gare de Saint-Raphaël où le frère du patron m’engueule.

À deux heures du matin, le chef de rang de la pizzéria m’accompagne à ma chambre derrière chez Sénéquier, j’étais logée, nourrie, et là, stupeur, il y a deux fois quatre lits superposés, avec sept personnes qui dorment déjà, le huitième lit est pour moi. Non seulement ça pue des pieds, mais il m’est impossible de me coucher dans une telle promiscuité, sans parler du popo qui doit être commun et la douche certainement aussi.

Je retourne voir le patron qui comptait ses sous, suivie du chef de rang qui porte mes trois valises, à 20 ans, je voyageais toujours avec des tonnes de vêtements comme si ma vie en dépendait, aujourd’hui, j’ai tout simplifié, que je parte pour un mois ou trois jours, je prends toujours la même petite valise remplie de l’essentiel.

— Pouvez-vous m’indiquer un hôtel, il est hors de question que je dorme avec sept personnes qui puent des pieds, dis-je au patron qui me regarde, étonné.
— Nous sommes le 1er août, vous n’en trouverez pas.
— Je vais alors dormir chez vous.

Il me regarde encore plus étonné.

— Vous avez une pizzeria, vous devez bien avoir une maison, non ?
— Non, je vis dans un studio avec ma femme et notre bébé.

Le chef de rang avait dû me trouver mignonne, il me propose sa chambre de chef de rang, son statut de chef lui donnait le privilège de dormir seul. Il reprend mes trois valises et les dépose dans une chambre où, en effet, il n’y a qu’un seul lit mais avec une hauteur sous plafond d’un mètre quarante à tout casser, et toujours pas de popo ni de douches. Je le remercie.

J’attends qu’il soit loin et pars me promener dans Saint-Tropez à la recherche de pains au chocolat tout chauds. C’est une manie, la nuit, je mangeais des biscuits ou des pains au chocolat à la sortie des boîtes de nuit où j’adorais aller danser. Et Saint-Tropez est une boîte de nuit géante, il est trois heures du matin et c’est la fête partout, je suis conquise d’autant qu’en face du Yaca, un monsieur vend des pains au chocolat tout chauds.

Tout en avalant mon troisième, je lui raconte mes aventures, mon frère fou, sa poule encore plus folle que lui qui, chaque jour, montait sur la branche du néflier pour pondre son œuf qui, inévitablement, s’écrasait sur la terrasse, mes parents que j’aime et que je suis triste d’avoir été obligée de quitter, la pauvre vache éprise, elle aussi, de liberté, les pieds qui puent des serveurs, le popo en commun, quand un garçon à peine plus âgé que moi qui m’écoutait, fasciné, me propose de m’emmener chez lui, ses parents ont un grand appartement à Port-Grimaud.

J’achète quatre pains au chocolat pour remercier le chef de rang, le gentil garçon prend mes trois valises et hop me voilà enfin couchée, seule, dans un vrai lit avec des toilettes propres et une grande salle bains.

Le lendemain matin, le gentil garçon retarde son retour à Grenoble et m’emmène faire le tour des plages afin que je trouve du travail pour le mois d’août. Je n’avais pas assez dormi, j’étais épuisée, il était vraiment gentil, il me portait sur son dos.

À la Bouillabaisse, ils recherchent un cuisinier confirmé pour le snack. Je les convaincs que je suis un cuisinier confirmé. Par chance, je tombe sur la fille d’amis de mes parents qui travaille également là. Elle me propose de m’héberger chez sa fiancée, une riche allemande plus âgée. Le soir, après le dîner, je comprends que je dois dormir dans leur lit. Je prétexte une folle envie de sortir et file aux Caves du Roy où je danse en dormant debout car je suis exténuée de fatigue.

Pendant trois jours, je mets un fichu sur mes cheveux et je fais des frites et des hamburgers. La nuit, je danse en dormant debout et je mange des pains au chocolat pour tenir le coup. La 4ème nuit, le monsieur me donne le téléphone de son copain qui recherche une serveuse confirmée pour son restaurant Le Planteur situé sur la plage de Pampelonne. Je le convaincs que je suis une serveuse confirmée et je commence à travailler dans ce très joli endroit où je suis logée dans un bungalow pour moi toute seule au bord de la mer où je me baigne matin et soir avec Frantz, le gentil plagiste de mon âge.

C’était une plage d’habitués bien élevés. À 11 heures, je passais entre les matelas prendre les commandes et à 13h, tout le monde était à table. Les deux patrons s'occupaient de la cuisine. L'un était petit et fluet, l'autre était baraqué, tatoué, le crâne rasé, Frantz m’avait dit que c’était un ancien légionnaire ou mercenaire, le genre à ne pas aimer être embêté.

Un jour, comme d’habitude, j’entre dans la cuisine avec mon carnet de commandes plein, mais ils ont tellement bu la veille qu’ils sont incapables de préparer le repas. Sur la terrasse, les clients commencent à s’impatienter. En tant que serveuse confirmée, je prends les dessus et retourne dans la cuisine en tapant dans mes mains :

— Allez, hop, les mecs, je leur dis en riant, il faut vraiment vous mettre au boulot, sinon je vais avoir une mutinerie, nos vacanciers meurent de faim.

Je devais, sans m’en rendre compte, être un brin autoritaire du haut de mes 45 kilos si bien que le mercenaire-légionnaire-tatoué-baraqué-rasé m’a soulevée du sol.

— Non mais, la princesse, je rêve, tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres, écoute bien, je n’ai jamais obéi à personne dans ma vie, et ce n’est pas une jolie poupée comme toi avec son petit minois qui vas commencer à me transformer en toutou à sa maman.

Il m’a balancée dans la chambre froide entre les morceaux de viande et les plaquettes de beurre, et l'a refermée en râlant qu’il avait encore soif. Je n’ai eu la vie sauve que grâce au gentil Frantz qui, ne me voyant plus, s’est inquiété. Le petit patron fluet, moins prêt que son copain tatoué à commettre un crime qu'ils auraient dû cacher en me cuisinant le lendemain pour leurs clients afin de faire disparaître mon corps, lui a avoué où j’étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel
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Mon amie Laurence

Mon ami Laurence
 
"Il est 7h40, il ne devrait pas tarder.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
Avec impatience.
Nous sommes le 1er janvier.
Une nouvelle année va enfin commencer.
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai serré Plouf dans mes bras. Je ne peux pas l’emmener. C’est mon seul regret. Alors je l’ai embrassé. Je lui ai dit que je l’aimais. Que Ferdinand s’occuperait de lui. Plouf adore Ferdinand. Et Ferdinand adore Plouf. Tous les matins, Ferdinand vient le chercher. Ils font une grande balade dans les collines. Puis, ils rentrent épuisés. Pendant ce temps, je leur prépare à déjeuner.
C’est mes parents qui m’ont conseillé d’adopter Plouf. Ce sont eux, aussi, qui m’ont demandé de quitter Ferdinand. Ils ne l’aiment pas. Alors que c’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Il est beau. Il est intelligent. Il est rigolo. Mais il est malade. Mais s’il n’avait pas été malade, je ne l’aurais jamais rencontré. Ni aimé. Ni été aussi heureuse pendant toutes ces années. Nous nous sommes retrouvés dans le même hôpital. Plus exactement un hôpital où nous ne restions que la journée pour nous aider à nous structurer et à accepter la vie telle qu’elle nous avait été donnée. Une vie pas forcément facile. Ferdinand venait de perdre ses parents. Sa douleur avait accentué sa schizophrénie. Il a été interné. Soigné. Calmé. De mon côté, je venais d’être quittée.
Quand Ferdinand m’a embrassée, nous ne nous sommes plus quittés. Je l’ai aimé. Aimé à la folie. Nous avons emménagé ensemble. Je me suis remise à travailler. Ferdinand a repris des cours à la faculté. Nous étions heureux. Comme peuvent l’être deux personnes fragiles, oubliés et rejetés de tous, mais qui ont trouvé une force dans leur amour.
Puis un jour, un drame est arrivé. Suite à un procès, Ferdinand a perdu sa part de la maison de ses parents où nous passions parfois les week-ends. Cette maison, c’était le ventre de sa maman pour Ferdinand. Un ventre rassurant. Un ventre vivant. Un ventre aimant. Même si nous n’y allions pas souvent, c’était son enfance, ses souvenirs, ses souvenirs de petit garçon brillant et pas encore détruit par la schizophrénie.
En perdant sa maison, Ferdinand a perdu sa protection. Il a commencé à avoir peur. Tout le temps. Il a commencé également à de plus en plus s’isoler.
— C’est normal, j’essayais d’expliquer à mes parents, il a mal, très mal, vous vous rendez si cela vous arrivait de perdre la maison de grand-maman.
Mais ils n’ont rien voulu entendre. J’ai été obligée de le quitter. C’était ça ou je ne voyais plus mes parents qui, en échange, m’ont pris un appartement. J’ai tellement pleuré que j’ai de nouveau été hospitalisée. J’ai téléphoné à la soeur de Ferdinand pour lui demander de m’aider à m’échapper. Elle, aussi, à pleurer. À pleurer sur moi. Sur son frère. Sur notre amour. C’est la seule qui nous a toujours épaulés. C’est compliqué la fragilité dans une société où il faut toujours gagner et être le plus fort.
Et puis les médicaments, les piqûres, ont commencé à faire leur effet. Je n’avais plus de volonté, plus de désir, plus d’âge. Je pouvais enfin rentrer chez moi. C’est là que j’ai adopté Plouf. J’ai même pu fêter mes quarante ans.
La semaine dernière, j’ai eu une idée. Une idée qui va tout arranger. Une idée qui va nous sauver. Pour l’éternité. Je ne peux pas voir Ferdinand se détruire ainsi. Je l’aime toujours. C’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Alors, pour garder notre amour dans la pureté et la beauté de ce qu’il a toujours été, j’ai tout organisé. J’étais très excitée. J’ai décidé que ce serait le 1er janvier. Pour fêter la nouvelle année qui allait commencer. J’ai prié. J’ai embrassé Plouf et j’y suis allée. L’air était frais. Le jour n’était pas encore levé. Mais je ne pouvais pas le louper.
Il est 7 heures 40. Il va bientôt arriver.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
J’ai un peu froid.
Je pense à Plouf.
Je pense à Ferdinand.
Pas longtemps car le voilà qui est déjà là.
J’ai peur. Je ferme les yeux. Pour me donner du courage, j’imagine que Ferdinand est tout près de moi, qu’il m’embrasse dans le cou, qu’il embrasse mes paupières avec ses baisers si doux, qu’il me serre dans ses bras. Il me prend alors la main comme il aimait à le faire lorsque nous sautions dans les vagues. Et je saute. Je crie. Je regrette. Je n’aurais pas dû. J’ai envie de crier, d’appeler Ferdinand, de lui dire de venir à mon secours comme il l’a toujours fait. Mais c'est trop tard. Il est déjà là. Et je ne suis plus."
 
Sylvie Bourgeois Harel
Mon hommage à mon amie Laurence qui s’est jetée sous un train le 1er janvier 2022.
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Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail

Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail

Merci professeur Jacques Belghiti
 
Que faire lorsqu’un professeur de médecine vous convoque dans son bureau, vous dit qu’il va vous parler franchement parce qu’il a compris que vous étiez forte, et vous annonce que votre maman de 70 ans n’a plus que quatre mois à vivre, que son cancer du cardia, qui était impossible à détecter auparavant, est généralisé au point qu’il ne peut rien faire, ni traitements, ni opération, et qu’il faut songer à organiser rapidement le moment qui viendra assez vite où les antidouleurs seront nécessaires.
Que faire lorsqu’il ajoute que ma mère ne veut pas savoir qu’elle a un cancer généralisé.
— Votre maman a très peur du mot cancer, je lui ai dit qu’elle n’en avait pas, mais seulement un sérieux problème au foie, qu’elle doit se reposer, et que je l’opérerai dans quelques mois, ça l’a rassurée. Il n’est pas nécessaire de lui mettre cette épée Damoclès sur la tête
— Je veux l’emmener une dernière fois en voyage avec moi, est-ce possible ?
— Mais faites vite et n’allez pas loin, à deux ou trois heures d’avion pas plus, dans très peu de temps, elle sera trop fatiguée pour bouger. D’ailleurs, avec toutes les métastases que votre maman a dans le corps, je m’étonne qu’elle soit encore debout, c’est une force de la nature.
— Je veux qu’elle meure à la maison et dans mes bras. Je vais m’installer avec elle dans sa maison de Cap-d’Ail au bord de la mer, c’est l’endroit qu’elle préfère au monde.
— Je vais vous donner le contact de mes collègues à l’hôpital de l’Archet à Nice, et ma ligne directe, vous pourrez m’appeler chaque fois que vous aurez besoin de mon aide.
Lui, c’est le professeur Jacques Belghiti, chef du service de Chirurgie digestive et de Transplantation hépatique de l’hôpital Beaujon à Paris, l’un des meilleurs dans sa spécialité et surtout d’une grande humanité.
Nous sommes en décembre 1996. Je venais de perdre mon père deux mois plus tôt. Pour ne pas m’effondrer, j’ai mis la future et proche mort de ma mère dans un coin de mon coeur. Pour le moment, prendre soin d’elle était plus important que mon chagrin. Enveloppée dans une couverture d’amour, je suis allée la chercher dans sa chambre où elle venait de passer quarante-huit heures à l’hôpital afin d’effectuer des tas d’examens et d’investigations. Je la trouve assise sur son lit, en larmes, son dossier médical entre les mains.
— J’ai un cancer, Sylvie. Un cancer généralisé, c’est fini. Même si papa est mort, il y a deux mois, je voulais vivre, on a tellement de choses, de voyages à faire toutes les deux.
Je fonce dans le bureau de Belghiti.
— Maman sait qu’elle a un cancer.
Il fonce dans sa chambre et s’assied sur son lit. Tout en lui reprenant doucement son dossier médical des mains, il a inversé toutes les données. Pendant vingt minutes, il lui a expliqué qu’en effet, certains résultats auraient pu laisser croire qu’elle avait un cancer, mais non, il n’en est rien. Avec toute sa gentillesse, toute sa bonté, tout son charisme, il a réussi à lui redonner un peu de force. Puis il m’a demandé de le suivre.
De retour dans son bureau, il convoque l’interne qui a donné son dossier médical à ma mère et lui a annoncé aussi froidement sa sentence mortelle. Quand le futur médecin est arrivé, Belghiti était fou de rage. Il l’a saisi au col de sa blouse blanche, j’ai cru qu’il allait lui péter la gueule, et lui a expliqué, en hurlant, que jamais, mais jamais, on ne devait parler aussi indifféremment à un malade. Jamais. Ses mots étaient magistraux. Une vraie leçon d’humilité.
L’interne n’a pas bronché. Il a baissé les yeux, a reniflé, s’est excusé, a dit oui, oui, et promis qu’il s’en souviendrait toute sa vie Puis il a remercié le grand professeur de le garder dans son service.
Belghiti a tenu parole. Chaque fois que j’ai eu besoin d’un conseil pour améliorer le confort de la fin de vie de ma mère, il m’a répondu, expliqué les antidouleurs, les cathéters, l’hospitalisation à domicile. Et quand maman est décédée quelques mois plus tard dans mes bras, dans sa maison de Cap-d’ail, au bord de la mer, il m’a écrit une très belle lettre.
Merci professeur Jacques Belghiti.
Sylvie Bourgeois Harel
 
Hélène Bourgeois, née Onimus. 31 janvier 1926. 7 juillet 1997
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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Mon frère

Une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

 

— Ton frère est à l’hôpital.
— Quoi ?
— Ils l’ont agressé.
— Mais qui ?
— Ta tante, sa fille, son mari.
— Mais où ?
— Dans votre maison.
— Mais quand ?
— Il y a deux jours.
— Mais pourquoi ?
— Ils ne l’aiment pas.
— Mais maman vient à peine de mourir.
— Je sais.
— Et papa est décédé seulement l’an dernier.
— Je sais.
— Je ne comprends pas.
— Moi non plus.
— Comment va-t-il ?
— Il le garde sous surveillance.
— Je vais appeler ma tante.
— Tu es sûre ?
— Oui.

Nous sommes en mai 1998. Je suis au Festival de Cannes. Je saute dans la Porsche Boxster marine que l’on m'avait prêtée. C’était l’époque des seigneurs. Chacun voulait communiquer au travers du cinéma. Tout était simple, facile, joyeux. Soudain, je suis projetée dans deux mondes opposés, d'un côté, mon frère tabassé à l’hôpital par ma tante, sa fille, son mari, de l'autre, moi, ma chambre au Carlton, mes places aux projections officielles, mes invitations aux soirées privées. Deux mondes opposés que sa maladie séparait.

Une heure plus tard, je me gare dans la propriété familiale qui a été partagée, après le décès de ma grand-mère maternelle, lorsque j’avais sept ans, entre ma mère et ses trois soeurs. Cette propriété, à deux pas de la mer, comprend trois maisons, la plus ancienne qui est divisée en deux habitations, à gauche, ma mère, à droite, sa soeur aînée, dans le jardin, deux villas modernes, et une allée commune, le lieu préféré des disputes de mes tantes et de leurs maris autour de l’emplacement pour garer leur voiture, ce qui faisaient beaucoup rire mes parents, des parents charmants, drôles, intelligents, beaux, généreux, le contraire de mes tantes aigries et de leurs maris dont l’un, enfant, me mordait les oreilles lorsque j’étais obligée de l’embrasser pour lui dire bonne nuit, et un autre qui a essayé de me violer lorsque j’avais dix-huit ans.

Après le décès de notre mère, il y a quelques mois, mon frère s’est installé dans notre maison de vacances. Un autre y vient régulièrement avec ses enfants lors des congés scolaires, tandis que l’aîné y habite entre deux voyages dans le monde entier. Pour ma part, depuis que j’ai fermé les yeux de ma mère qui est morte dans sa maison, dans mes bras, dans la chambre où elle est née, soixante-dix ans plus tôt, je n’y vais plus jamais.

Je grimpe les escaliers et sonne chez ma tante. Elle me reçoit sur son balcon face à la Méditerranée. Sa fille, ma cousine avec laquelle, enfant, j’ai passé tous mes étés, nous rejoint. Son mari ne veut pas me voir. Je suis calme, posée, à l’écoute. Je ne les juge pas, je ne les incrimine pas. Je veux seulement comprendre ce qu’il a bien pu se passer dans leur tête pour que, deux jours plus tôt, à vingt-deux heures, ils aient décidé de venir tabasser mon frère qui était tout seul dans notre maison. Je commence par questionner ma cousine.

— Que s’est-il passé ?
— Il n’est pas venu voir sa mère sur son lit de mort.
— Il en était incapable.
— N’empêche.
— Il était trop malheureux.
— Ce n’est pas une raison.
— Si.
— Non.
— Perdre ses parents à neuf mois d’intervalle était trop violent pour lui.
— Je ne sais pas.
— Son monde affectif s’écroulait.
— Il aurait quand même pu venir lui dire au-revoir.
— Vous avez voulu le punir ?
— Quand je le lui ai dit sur la plage, il m’a insultée.
— Il eut peut-être été préférable que tu le plaignes de ne plus avoir ses parents, toi qui as la chance d’avoir encore les tiens.

Ma cousine se lève et part sans me dire au-revoir. Je reste seule avec ma tante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Nous allons prendre un avocat pour le faire interner à vie.
— Pourquoi ?
— Parce que le matin, quand je pars travailler, du haut de votre terrasse, il m’insulte.
— Que te dit-il ?
— Il me dit que je suis nulle d’aller travailler au lieu de profiter de la mer, du soleil, de la beauté.
— Ce n’est pas vraiment une insulte.
— De toute façon, tout ça est de ta faute.
— Ah bon ?
— Si tu ne lui donnais pas de l’argent, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

De retour à Cannes, je donne la Porsche marine au voiturier du Carlton, je saute dans une jolie robe, je me rends à pied au Palais du festival, je monte les marches, je m'assied dans le carré cinéma, les meilleures places, et je pleure. Je pleure sur mon frère qui n’a jamais demandé à être malade. La schizophrénie lui a volé sa vie.

Un mois plus tard, je suis à Saint-Tropez avec Charles. Nous nous levons tôt pour être à Nice à 8 heures du matin, le procès a lieu à 9 heures. Suite à la déclaration de l’hôpital d’une ITT de dix jours pour mon frère, une plainte d’office a été déposée contre ses agresseurs. J’avais proposé à ma tante, ma cousine, son mari, de faire plutôt une médiation familiale, une procédure moins douloureuse, ils m’ont de nouveau répondu qu’ils désiraient le faire interner à vie, et que tout cela était de ma faute, si je ne l’aidais pas financièrement, il serait dans la rue avec les clochards, là où était sa place.

Comme je payais tout, j’avais choisi une jeune avocate dont c’était la première affaire. Je vais la chercher et l’invite à prendre un bon petit-déjeuner au Negresco. Elle a peur. Ma tante, ma cousine, son mari, ont pris l’avocat le plus virulent de Nice. Un ponte. Son ancien professeur. Elle craint de ne pas être à la hauteur.

— Tout va bien se passer, vous allez être la meilleure.
— Je ne pense pas.
— Si. Vous allez être la meilleure parce que vous avez basé votre défense sur les valeurs humaines, on ne frappe pas un plus faible que soi, c’est dégueulasse.

Elle a gagné le procès. Le procureur a condamné ma tante, ma cousine, son mari, à trente mille francs d’amende chacun, ainsi qu’à trente mille francs d’indemnités chacun, indemnités qu’ils n’ont jamais versés à mon frère.

Le lendemain matin, après une grande balade à vélo avec Charles, je m’effondre en larmes. Je téléphone à ma tante :

— La justice vous a jugés, moi, je ne vous ai pas jugés. Nous sommes une famille. Laissons passer l’été. Puis revoyons-nous tranquillement et réapprenons à nous parler avec amour.
— Tout ça est de ta faute, si tu ne donnais pas d’argent à ton frère, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

J’ai raccroché. J’ai raccroché et je ne les ai plus jamais revus. J’ai raccroché sur trente-cinq ans d’amitié, de rires, de pique-niques à la plage, de souvenirs de vacances. J’ai raccroché et je n’ai pas pleuré. La fierté d’avoir protégé mon frère qui est handicapé, m’a sauvée.

Je suis allée déjeuner au Club 55 avec Charles. Nous avons retrouvé nos amis. Je leur ai tout raconté, l’agression, l’incompréhension, la douleur, la maladie, la schizophrénie, la folie, mon frère beau et intelligent, ses bouffées délirantes, sa vie gâchée, ses internements dans des couloirs fermés à clef, la mort si rapprochée de nos parents, le procès, leur haine, l’avocate de mon frère qui tremblait, le procureur formidable d’humanité, sa conclusion lorsqu’il a dit à ma tante : « c’est quand même votre neveu, il n’a rien fait de mal, pourquoi, une fois votre colère passée, ne l’avez-vous pas soigné en mettant du Mercurochrome sur ses blessures, plutôt que de l’avoir laissé tout seul sur le sol de sa maison ?

Je leur ai tout raconté. Puis je suis allée me baigner dans la mer, dans la Méditerranée, dans ma Méditerranée, ma Méditerranée dans laquelle, j’ai nagé si souvent avec mon frère et ma mère. Ma Méditerranée qui sait si bien me consoler. J’ai nagé. Et je n’ai pas pleuré. J’étais libérée.

Sylvie Bourgeois Harel

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L'enfance fracassée, par Sylvie Bourgeois Harel

L'enfance fracassée

À la petite école, puis au collège où j’étais dans des établissements privés et religieux, le mot qui revenait constamment, me concernant, était impertinente. Sur mes bulletins scolaires, sur les rapports des conseils de discipline, sur les mots envoyés à mes parents, impertinente, impertinente, impertinente. Je me souviens surtout que je m’emmerdais fermement à l’école et au collège. C’est bien simple, je n’y ai rien appris. Tout ce que je sais, je l’ai appris avec mes parents. En les observant. En les regardant. En les écoutant. En les aimant. Grâce à eux, j’ai compris à quel point la liberté était la valeur la plus importante. La liberté et l’ouverture d’esprit. La curiosité aussi. Enfant, tout m’intéressait. Je passais mon temps dans les livres. Je lisais en permanence. J’ai très vite abandonné les romans de la Bibliothèque Rose pour me plonger dans les biographies de peintres célèbres. Le parcours de ces artistes me passionnait. À la maison, nous avions des peintures de mon père qui ne voulait plus peindre. Ses tableaux étaient superbes. Mon père m’impressionnait. Moi aussi, je dessinais bien, mais je n’osais pas dessiner de crainte de ne pas avoir son talent. Je ne voulais pas rivaliser avec lui, je préférais m’effacer et l’admirer. Les gens l’adoraient. Il était intelligent, généreux, doué, séducteur, et surtout terriblement drôle. Mes parents organisaient souvent des grands dîners où mon père, excellent conteur, narrait les histoires qu’il lui était arrivées. Il transformait un rien en une anecdote hilarante.

Puis, un jour, ma vie de petite fille heureuse a vacillé. Il y a eu ce déchirement. Cet effroi. Cette détresse. C’était pire qu’une douleur. Pire qu’une souffrance. Une sorte de mort. La mort de mon enfance. De mon innocence. De ma gaieté. Ce n’était pas mon papa. Mon papa ne savait pas. Ma maman non plus. Je me suis tue. Les mots étaient impossibles à prononcer. D’ailleurs, je continue de me taire. Je ne peux pas l’accuser. Il nierait. Il me tuerait. Je préfère rester vivante. J’avais 8 ans. Et oublier. Même si je n’arrive pas à oublier. L’onde de choc est toujours là. Avec ses dégâts irréversibles.

À partir de là, j’ai arrêté d’aimer. Et j’ai commencé à haïr. Je haïssais tout. À commencer par moi. Je me haïssais. J’ai haï aussi mon père, peut-être parce qu’il n’avait pas su me protéger. Il ne pouvait plus m’approcher, ni m’embrasser. Au travers du refus de son amour, je lui envoyais des appels au secours. Mais c’était impossible pour mon père de me comprendre, je ne laissais rien transparaître. Il en était malheureux. Souvent, il se plaignait à ma mère : Mais qu’est-ce qu’elle a Sylvie à toujours me repousser ? Je n’aimais que ma maman, mon chien Sam et ma meilleure amie, Nathalie.

Mon verbe est alors devenu violent. C’était ma façon d’éloigner ceux qui voulaient s’approcher trop près. Mes mots sont devenus mes bouées de secours. Ils me servaient de barricades. Dorénavant, la confiance, c’était fini. Je ne voulais compter que sur moi pour me protéger. J’étais toute petite, toute maigre, seule ma rage me rendait forte. Chaque mot que je prononçais vomissait le déchirement de mon ventre fracassé. Il vomissait mon effroi. Il vomissait ma détresse. Mes réparties m’apportaient de la vigueur, de l’espoir, de la grandeur. Alors, oui, à l’école, je suis devenue impertinente, insolente, indisciplinée. Je balançais mes mots pleins de fureur, de dégoût, de désespoir, à tous ceux qui voulaient m’imposer leur autorité. Pour ne pas m’effondrer dans ce monde où un grand m’avait détruite, je me débattais avec mes mots. Je hurlais ma rage pour que l’on m’entende. Pour que je sois le centre du monde. Pour que tous les regards soient braqués sur moi. Pour que quelqu’un comprenne à quel point j’étais brisée, cassée, salie, finie. Mais personne n’a jamais compris.

En 6ème, une psychologue désignée par mon collège est venue plusieurs fois à la maison me questionner afin de tenter d’expliquer mon comportement. Dans son rapport, elle avait écrit que j’étais trop gâtée. Elle a même parlé de mon chien Sam. Elle n’avait rien compris. Rien vu. Rien senti. Rien analysé. Elle s’était bêtement mise en rivalité avec cette jolie petite fille blonde aux grands yeux bleus qui ne voulait rien montrer de sa souffrance. Qui était provocante pour masquer sa douleur. Qui frimait pour faire illusion. Qui avait un verbe affuté pour que l’on me foute la paix.

Je détestais être obligée d’aller à l’école. Je n’avais qu’un rêve, rester auprès de ma mère. Je savais qu’auprès d’elle, rien ne pouvait m’arriver. J’aurais ainsi pu redevenir une petite fille douce et aimante. J’aurais tellement voulu rester plus longtemps une enfant. Une enfant qui aurait pu continuer d’admirer son papa plutôt que de le haïr. Paradoxalement, tout en le repoussant, pour attirer son attention et prendre le dessus sur lui, chaque jour, je mettais toute mon intelligence au service des bêtises que j’allais pouvoir inventer afin qu’ensuite il puisse les raconter lors des dîners avec ses copains. C’est ainsi que la provocation et le rire sont devenus mes meilleurs amis. Mes réparties m’ont alors apporté de la force, de l’espoir, de la grandeur, de la joie aussi. J’adorais quand mon père, qui n’aimait pas non plus l’autorité, répétait à ses invités mes idioties que je faisais subir à mes professeurs. Ça le faisait rire. Car j’étais devenue très bonne en bêtises et en réparties. Mes notes étaient souvent désastreuses lorsqu’il s’agissait d’apprendre par coeur des leçons qui ne m’intéressaient pas, en revanche, j’excellais en mathématiques et dès qu’il fallait faire preuve de logique, d’audace, d’inventivité, d’imagination, de sens pratique, de concentration.

Un grand m’a détruite. Le système scolaire m’a achevée. La joie que j'ai trouvé dans la force de mes mots m’a sauvée. Avec les années, les amours, les amitiés, ceux-ci se sont apaisés et m'ont adoucie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mes amis, les habits, mon ensemble short cardigan

Mes amis, les habits, mon ensemble short cardigan

J’ai 12 ans. C’est le printemps. Je suis en sixième. Avec Nathalie, ma meilleure amie, nous avons fait de la couture. J’étais contente d’avoir passé l’après-midi seule avec elle. Depuis qu’elle a perdu sa maman, huit mois plus tôt, son père a déménagé et l’a mise en pension dans un lycée du centre-ville. Nous sommes très tristes de ne plus habiter dans la même maison, ma famille, au rez-de-chaussée, la sienne, au premier étage. C’était très pratique. Nous étions toujours collées l’une à l’autre. Alors que maintenant, elle a des nouvelles copines. On se voit moins souvent.

Le soir, après dîner, je suis pieds nus quand, soudain, je hurle. Une douleur énorme me traverse le pied. Je suis en larmes tellement j’ai mal. Ma mère arrive, affolée. Elle est un peu énervée car il est tard et je ne suis pas encore au lit. Elle me dit que je vais encore être fatiguée pour aller à l’école le lendemain matin. Ce qui ne me dérangeait pas trop, je détestais l’école.

— Maman, je lui dis en larmes, peux-tu, s’il-te-plaît, regarder si je n’ai pas une aiguille dans le pied, j’ai tellement mal.
— Mais pourquoi aurais-tu une aiguille ?
— Avec Nathalie, nous avons fait de la couture, peut-être une aiguille est restée coincée dans la moquette, en marchant dessus, elle serait rentrée dans mon pied, regarde, il y a un trou sous mon gros orteil.
— Combien de fois t’ai-je dit de ne pas marcher pieds nus ?
— Mille fois maman, tu me l’as dit mille fois, mais je ne sais pas pourquoi, je ne t’écoute jamais, pourtant je t’aime et je sais que tu as toujours raison, mais je suis ainsi, je n’écoute rien.

Après avoir fait tremper mon pied pendant dix minutes dans de l’eau chaude avec du sel, ma mère pose ses lunettes sur son nez, prend une aiguille à coudre qu’elle brûle avec la flamme d’un des briquets en argent Dupont de mon père, positionne une lumière, et commence à me charcuter sous mon gros orteil où, en effet, il y a un trou. J’ai tellement mal que je n’arrête pas de pleurer tout en faisant aïe, aïe, aïe.

Au bout de dix minutes, ma mère qui, pourtant, avait l’habitude de nous enlever, l’été, à Cap-d’Ail, les dizaines d’épines d’oursin que mes frères aînés, mes cousins, mes cousines, les autres enfants de la plage, nous nous enfilions en jouant sur les rochers, abdique.

— Je ne vois rien, va te coucher maintenant, il est tard.

Je cherche dans la moquette et trouve le chas de l’aiguille, juste le chas, pas l’aiguille.

— Regarde maman, je lui dis en lui tendant le chas, l’aiguille a dû se casser lorsque j’ai marché dessus, je suis sûre que le bout pointu est dans mon pied, c’est obligé, sinon je n’aurais pas autant mal.

Soudain, un de mes trois frères aînés surgit en colère dans le salon et me saisit par le col de mon pyjama.

— Mais ce n’est pas bientôt fini ton cinéma, me dit-il en me traînant jusque dans ma chambre.
— Lâche-moi, je hurle, tu me fais mal, je souffre déjà assez avec mon pied.
— Je t’ordonne d’arrêter de pleurer tout de suite, me souffle-t-il très autoritairement. Ne t’ai-je pas suffisamment demandé de ne pas te comporter comme une fille à pleurer à tout bout de champ, souviens-toi que tu dois être, comme moi, un Viking.
— Je suis née à Monaco, je ne peux pas être un Vikings, je lui balance, laisse-moi gérer mon bobo avec maman, on ne t’a pas sonné. Va plutôt écouter ton Johnny Hallyday et fous-moi la paix.

Vlan, vlan, je reçois une paire de claques. Un aller-retour sanglant sur mes joues. J’ai mal de partout. Mon pied. Mes joues. Mon humiliation. Ma maman vient me faire un bisou en m'avouant qu’elle en a marre de tous ces garçons à la maison, que ce sont des cons.

— Essaye de dormir, demain, tu n’auras plus rien, me promet-elle avant de fermer la porte.

Le lendemain, après une nuit à avoir sangloté toute seule dans mon oreiller, j’ai encore très mal, mais je ne dis rien. Pour avoir la paix avec mon frère qui me gonfle autant qu’il me fait peur, je décide de ne pas être une fille, mais un bon viking ainsi qu’il me l’a suggéré, en pensant à ce que m’avait dit ma mère, c’est con, les garçons. Je pars donc à l’école. À pied. En sautillant. En m’agrippant aux grilles des maisons qui se trouvent sur mon chemin. Toute la matinée, ma douleur ne cesse d’augmenter. À midi, au lieu d’aller à la cantine où je ne mangeais jamais rien, excepté les frites du vendredi, ma mère m’avait mise en demi-pension contre mon avis car elle en avait marre de me voir ne rien avaler aux repas, je file chez le docteur Grosjean, un ami adorable de mes parents dont le cabinet se trouve juste à côté de Notre-Dame. Il me fait une ordonnance pour passer une radio. Je retourne à l’école, finis mon après-midi et, à 17 heures, je prends le bus avec ma maman pour aller faire une radio dans la clinique d’un autre ami adorable de mes parents qui était très beau.

Allongée sur la table de son cabinet, je prie pour que le bout de l’aiguille soit dans mon pied. Ainsi, je pourrais faire la nique à mon frère que je ne pleurais pas pour rien. Que j’avais raison et qu’il est un con.

— Ben dis donc, tu dois souffrir le martyr, ma petite chérie, me dit le beau chirurgien en revenant avec ses radios.

Je n’entends rien excepté qu’il m’a m’appelé ma petite chérie. Il est très beau. J’ai douze ans. J’ai déjà embrassé un garçon, au ski, Christophe Marquet, pour faire comme Nathalie qui en a déjà embrassé trois. Mais personne ne m’a jamais appelé ma petite chérie, ni ma maman, ni mon papa, personne, pas même Nathalie qui est pourtant ma meilleure amie. Je m’en fiche de mon aiguille. Je suis tombée amoureuse du beau chirurgien.

— Tu es très forte et très courageuse d’avoir réussi à aller à l’école avec cet énorme bout d’aiguille dans ton pied, moi, je n’aurais pas pu, me complimente-t-il.

Il faut que je pense de dire à ma maman que tous les garçons ne sont pas cons.

— Regarde, continue-t-il en me caressant les joues, elle mesure deux centimètres. Par chance, elle s’est coincée dans l’articulation de ton gros orteil. À un demi-millimètre près, l'aiguille aurait pu remonter dans une veine et soit atteindre ton coeur et tu ne serais plus de ce monde, ou ressortir un peu plus tard dans ton bras ou dans ta cuisse. Demain matin, ma petite chérie, à la première heure, je t’opère.

Au deuxième ma petite chérie, je suis folle amoureuse. La vie est belle. Le beau chirurgien va m’embrasser. Je partirai vivre avec lui. Je serai enfin une fille. J’aurai le droit de pleurer. Et adieu les Vikings !

N’empêche, partagée entre la peur d’être opérée et la joie de pouvoir faire la nique à mon frère, je lui demande :

— Mais pas avec une anesthésie générale ?
— Si, ma petite chérie, je suis obligée de te faire une anesthésie générale, mais ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. Je vais même te faire une faveur, comme je connais tes parents, tu vas rentrer dormir chez toi et revenir demain matin à 7 heures en étant à jeun, tu me le promets ?

Il était tellement beau que du haut de mes douze ans, je lui aurais promis n’importe quoi.

Pour me consoler, ma maman, très embêtée et très gentille, m’a ensuite emmenée au Mouton à Cinq Pattes, un magasin qui avait ouvert il y a peu à Besançon et où l’on trouvait toutes sortes d’habits pas très chers.

— Choisis ce que tu veux.

Sans hésiter, je jette mon dévolu sur un ensemble short et cardigan en coton tricoté à fines rayures vert, orange, violet, c’était magnifique. Je l’essaye, il me va à merveille. Le short est très court, un peu comme une grande culotte, et le cardigan a des manches trois quarts. C’est très élégant.

— Tu crois que je peux mettre mon nouvel ensemble, short et cardigan, demain matin pour aller à la clinique ? je demande d’une voix douce à ma gentille maman.

Ainsi le beau chirurgien, qui m’a appelé trois fois ma petite chérie, ne pourra que tomber amoureux de moi quand il me verra dans cette si jolie tenue qui me va à ravir.

Depuis ce jour où je savais que j’avais un bout d’aiguille coincée dans mon pied et où ma maman m’a offert ce si bel ensemble short et cardigan rayé que j’ai porté pendant des années pour me consoler que les garçons de notre maison étaient trop cons, je n’ai pas arrêté d’acheter des shorts tricotés et rayés, près du corps. Et dès que j’en remarque un sur une jeune fille, immédiatement, je pense à ma maman si gentille qui, comme moi, elle aussi, a dû pleurer bien des fois, seule, en silence sur son oreiller.

Sylvie Bourgeois Harel

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Adieu Jean-François Kahn

Adieu l'ami Jean-François Kahn

J'ai rencontré Jean-François Kahn dans une voiture qui nous emmenait de la gare de Vannes à notre hôtel. Nous allions aux Nocturnes littéraires, un salon du Livre organisé par Pierre Defendini. La journée était libre, en fin d’après-midi, nous signions nos livres sur des ports différents, une idée formidable. Jean-François, assis devant, demande au chauffeur s’il serait possible de l’accompagner le lendemain matin tôt à Quiberon où nous signions le soir. Puis il a joute en se tournant vers moi et l'autre écrivain :

— Si vous voulez venir avec moi, je vous invite à déjeuner.

La dame qui n’est pas venue pour rigoler, mais pour vendre des livres, il y a plein d’écrivains comme ça dans les salons du livres qui ne viennent pas pour rigoler, mais pour vendre des livres, répond immédiatement non. Moi, je réponds immédiatement oui. J’adore qu’on m’invite à déjeuner, d’autant que le restaurant où le salon nous emmène à Sauzon n’est pas bon.

Gêné de compliquer l’organisation du salon en demandant une voiture que pour lui et pas aux horaires prévus, Jean-François dit au chauffeur qu’il trouvera d’autres auteurs pour venir avec nous. Je m’interpose aussitôt.

— Non, non, monsieur, on n’y va que tous les deux, c’est mieux.

Le lendemain matin, je me retrouve à courir avec Jean-François sur la plage de Quiberon, heureux comme un enfant de ces quelques heures de liberté.

— Je préfère courir que marcher, ça ne vous ennuie pas ?

— Non, mais courrons en direction du Sofitel, on ira se prendre un bon petit-déjeuner.

— Vous êtes comme moi, vous aimez les bons petits-déjeuners ?

— J’adore manger, mais uniquement quand c’est délicieux.

— À midi, nous irons chercher ma femme qui fait une cure à Carnac, des amis de l’Évènement du Jeudi nous rejoindront au retournant.

— J’en connais un délicieux à la Trinité-sur-mer, ça vous dit ?

— Vous êtes parfaite, Sylvie !

— Oui, je lui réponds en riant, mon mari dit la même chose.

Pendant le repas, ses amis journalistes nous invitent à déjeuner chez eux le lendemain.

— Super, nous apporterons le dessert avec Jean-François, des tartes aux framboises, ça vous va ? j’ajoute, enthousiaste.

Son épouse, étonnée de notre évidente et récente complicité, en effet, quand je rencontre un homme sympathique et intelligent, j’ai immédiatement 12 ans et je veux jouer, je crée alors une complicité, mais jamais une ambiguïté qui serait liée à la sexualité puisque j’ai 12 ans et que je suis encore une enfant, décline l’invitation.

L’après-midi, Jean-François m’explique le mystère des menhirs et la création du monde sur le site de Carnac, c’est passionnant, nous rigolons surtout beaucoup.

Arrivée au salon, la dame de la voiture râle car elle est installée aux côtés de Jean-François. Dans les salons du livre, Jean-François Kahn est une star (maintenant je dois hélas parler au passé et dire était). Les écrivains qui ne viennent pas pour rigoler ne veulent pas être assis à côté des stars devant lesquelles se forment une longue file de lecteurs impatients. Moi j’adore, ça donne l’impression que tous ces gens sont là pour moi.

— Je vais m’installer à votre place, je dis à la dame qui veut exister en tant qu’écrivain, pas rigoler en tant qu’être humain, allez à la mienne.

— Vous êtes sûre, parce que c’est une sinécure d’être assise à côtés de ces personnalités qui accaparent tous les visiteurs.

Jean-François, debout qui raconte la politique à la criée, ravi de ma présence, se met à vendre mes livres. Chaque fois qu’une personne achète un ou plusieurs de ses ouvrages, il leur ajoute mon Sophie à Cannes ou mon Sophie au Flore qui venait de paraître chez Flammarion.

— Il faut absolument que vous lisiez les Sophie de Sylvie Bourgeois, c’est très sociétal aussi sauf qu’elle, elle aborde le monde par l’humour.

Le lendemain, au déjeuner chez ses amis, des dames très chics de Quiberon arrivent au dessert, chacune avec un kouign amann, très fière de rencontrer le grand Jean-François Khan. Il a à peine le temps de croquer dans les gâteaux bretons dégoulinants de beurre, qu’elles l’assaillent de questions sur les derniers événements. Sauf qu’elles n’ont pas l’information que pour Jean-François, son dernier événement, c’est de m’avoir rencontré.

— Il faut savoir mesdames que Sylvie est le seul écrivain que je connaisse qui passe ses journées en tennis, mais qui signe ses livres, le soir, en bottes.

Jean-François a passé l’après-midi à raconter n’importe quoi sur moi, il avait 12 ans, de mon côté, j’étais aux anges d’observer les têtes de ces dames qui ont dû toutes acheter mes romans en fin de journée.

À Besançon aussi, nous sommes en septembre, il fait très beau et plutôt que de déjeuner à la cantine du salon, j’organise un pique-nique sur les bords du Doubs. Je convie Claude, une amie avocate, son fiancé, quelques auteurs et Émile Péquignet, un horloger réputé, ami de mes parents, qui a créé les montres du même nom. Tous sont enchantés de faire la connaissance de Jean-François. Mais mon Jean-François ne les écoute pas, il ne s’intéresse à aucun d’eux et, comme à Quiberon, il ne leur parle que de moi, que je l’ai conseillé d’acheter du comté et des saucisses de Morteau au marché, que j’ai grandi ici…

À la fin du salon du livre de Mouans-Sartoux, désolé de n’avoir pas m’inviter à dîner avec Guy Bedos le samedi soir car j’avais déjà prévu d’emmener Lionel Duroy au Martinez, à Cannes, chez le chef Christian Sinicropi, Jean-François, pour qui j’étais devenu le repère rires et super bonnes bouffes ,me dit :

— Dès que nous arrivons à Paris, Sylvie, je t’invite à souper.

— Cela aurait été avec plaisir, mais je reste dormir chez une amie à Nice.

Devant la mine déconfite de Jean-Francois désemparé, j’ajoute :

— Tu veux venir dormir chez elle ?

Après avoir dîné tous les trois à la Cave Ricord, le restaurant du dimanche soir des Niçois, Jean-François s’est couché comme un gros bébé dans le lit superposé du fils absent de ma copine.

Des anecdotes avec Jean-François, toutes aussi adorables les unes que les autres, j’en ai des dizaines. Chaque fois que nous nous retrouvions dans un salon du livre, Jean-François me cherchait partout pour m’inviter à déjeuner ou à dîner dans des restaurants étoilés sous l’oeil amusé de mes amis Serge Joncour et David Foenkinos qui le surnommait affectueusement mon amoureux de salon.

Puis j’ai arrêté de fréquenter les salons du livre. J’avais pris goût à plutôt aller passer des bons moments à Saint-Tropez. Mais Jean-François continuait de m’inviter à déjeuner à Paris. Puis j’ai déménagé pour vivre  à l’année dans ce Saint-Tropez que j’ai toujours aimé. Jean-François m’appelait de temps en temps de son moulin.

Aujourd’hui, je suis triste d’avoir appris son décès survenu le 22 janvier 2025. J’ai immédiatement envoyé un texto à David Foenkinos qui m’a aussitôt répondu : oh quelle tristesse ! Je me souviens comme il était heureux avec toi »!

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez

L'Architecte

"Le jour où mon père m’a expliqué que son métier consistait à faire sortir de terre de la beauté dans laquelle les hommes allaient habiter, il est devenu mon héros. Je me suis senti être un prince. Un prince né d’un architecte qui conduisait une Triumph et d’une sirène qui nageait avec les dauphins. J’avais 8 ans et j’ai juré de lui ressembler. J’ai aussitôt couru chez Rebecca, ma fiancée, pour lui annoncer que, quand je serai grand, je l’épouserai et deviendrai architecte afin de lui dessiner la plus belle des maisons.

Mais quinze ans plus tard, lorsque je lui ai montré les plans de notre future habitation, Rebecca m’a quitté sur le champ. Elle m’aimait, mais ne pouvait pas concevoir d’habiter dans un camion. J’ai eu beau lui expliquer qu’il me fallait voyager pour comprendre le monde et concevoir l’architecture de demain, Rebecca n’a pas voulu revenir sur sa décision. J’ai alors argumenté que la planète était trop grande pour que je dorme chaque soir au même endroit. Que la possession d’une maison signerait la fin de mon imagination. Que l’habitation idéale, il me fallait la fantasmer pour arriver à la créer. Que mon âme de nomade avait besoin de cette forme d’indépendance pour réussir à inventer une architecture novatrice.

— Et puis, il ne faut pas exagérer, Rebecca, j’ai ajouté, mon camion qui sera autant notre nid d’amour que mon atelier, merde, est vachement beau, regarde, rouge et immense comme ceux qui transportent les Formules 1, avec dessiné dessus un oiseau, un oiseau doré pour signifier mon besoin de liberté.                                                                                                                   — Oui, je le vois gros comme une maison, ton besoin de liberté, m’a répondu Rebecca, en tout cas, ne compte pas sur moi pour t’attendre le jour où, comme ton oiseau doré, tu voudras t’envoler de notre nid d’amour. Sincèrement, je préfère m’envoler avant toi, je te dis adieu, adieu André. 

Quand Rebecca m’a quitté, je me suis effondré. Je ne voulais plus construire, mais détruire. J’ai acheté un sifflet pour raconter mon désespoir aux dauphins et je suis parti voguer en mer. Pour ne pas couler, je me suis mis à baiser dans chaque port où j’amarrais mon voilier. À baiser les sirènes du monde entier et aussi celles de Besançon et de Monaco. J’étais assez efficace. Je les séduisais non pas pour moi, mais pour elles. Pour qu’elles croient à l’amour, pour qu’elles sachent qu’elles n’avaient qu’à dire oui pour tout obtenir, non pas de moi, non pas des autres hommes, mais d’elles et de la vie.

J’aimais la vie et le monde aussi, mais le monde était grand. Alors entre deux océans, j’ai créé les Cabines-Dodo, des petites chambres d’hôtel à installer partout dans les rues. Des petites chambres où j’aurais pu recevoir mes sirènes le temps de leur dire que je les aimais. Et c’est vrai, je les aimais le temps de l’amour qu’elles m’offraient. Avec mon concept du dodo pas cher, je revendiquais le droit au plaisir partout et pour tous. J’étais un prince. Le prince d’un monde que je venais de construire. Le prince de la concrétisation de la construction de mon architecture libidinale. 

Pendant ce temps, ma mère me tannait pour que j’achète un appartement. Je lui répondais que je ne voyais pas comment elle voulait que je devienne un architecte célèbre si son ambition était que j’habite dans un studio.

— Maman, je lui disais, pour concevoir grand, ma vie doit être immense. Ma maison, maman, c’est le monde. Tu comprends ? En n’ayant rien, tout m’appartient. Tu vois, maman ?

Elle voyait surtout que j’avais 30 ans et que je vivais toujours chez mes parents.

— D’accord, maman, je lui ai répondu, je vais installer un container au fond de ton jardin, et j’irai vivre dedans. Après tout, c’est le rêve de chaque architecte de savoir recréer de la simplicité. Le Corbusier a bien construit une cabane d’une seule pièce au Cap-Martin avec vue sur la mer, et bien, mon container sera au Cap-d’Ail avec vue sur ma mère. 

Ma mère m’a répondu qu’elle avait surtout peur que je n’arrive jamais à gagner suffisamment d’argent pour être indépendant.

— Aie confiance, ma petite maman, je lui ai dit, ne t’inquiète pas, tu verras, un jour, lorsque mes Cabines-Dodo seront vendues dans le monde entier, je deviendrai un architecte milliardaire, et un architecte entouré de millions de Rebecca. Vois-tu, maman, il y a trop de fesses, trop de seins, trop de sexes où je veux habiter pour me limiter à une seule fiancée. Chaque fille, vois-tu, maman, est comme une maison dans laquelle je peux travailler. J’y entre par son petit trou, je réfléchis entre ses reins, je dessine sur ses fesses, je construis entre ses cuisses et pour finir, je nidifie son sexe. L’homme, vois-tu maman, n’a rien inventé de mieux que le corps de la femme comme habitation. C’est la maison idéale. 

Ma mère m’a répondu que je devais avoir une sacrée envie de retourner vivre dans son ventre pour parler ainsi, et que si j’aimais autant naviguer, c’était certainement à cause du roulis des vagues qui devait me rappeler son mouvement fœtal.

Pour lui prouver qu’elle avait raison, je suis reparti voguer en mer. Mais au bout de deux années de liberté, entouré de milliers d’oiseaux dorés, mon voilier a coulé. J’ai été sauvé par des dauphins qui m’ont emmené sur une île où une civilisation inconnue de naufragés au cœur brisé habitait, cachée sous les cocotiers et les abricotiers. Pour les remercier de m’accueillir, je leur ai dessiné une cité idéale que nous avons commencée à construire tous ensemble. Mais, un jour, mes parents m’ont manqué, je suis alors rentré. En arrivant à la maison, je me suis empressé de dire à ma mère qu’elle sera fière d’apprendre que dans neuf mois, un enfant de moi naîtra dans chacune des maisons que j’avais créées.

— Le rêve suprême de l’architecte, maman, je lui ai dit en l’embrassant tendrement, concevoir l’habitat en même temps que l’habitant.

Mais ma mère n’avait plus la capacité de se réjouir de toute cette descendance non désirée, en effet, pendant mon absence, mon père avait eu un accident cérébral. Dorénavant, mon héros était paralysé et ne pouvait plus parler. Pour essayer de le sauver du mutisme dans lequel il était enfermé, j’ai arrêté les dauphins et je me suis remis au dessin. Mais ça n’a pas suffi, un soir, à minuit, il est mort d’une crise d’épilepsie dans les bras du docteur qui essayait de le réanimer. Ma mère, ruinée, fut obligée de vendre la maison et de partir vivre au bord de la mer chez ma petite sœur, amoureuse d’un poulpe.

N’ayant plus de chez-moi chez ma maman, je suis devenu le prince du chez-moi chez les autres. La nuit, rassuré par les atmosphères familiales que je n’avais pas à supporter, je m’endormais en rêvant à mon camion magique. Le matin, je prenais la Triumph de mon papa et mes larmes roulaient. Mes larmes roulaient pour aller là où je n’étais pas, là où la vie serait plus belle parce que j’aurais le plaisir de la découvrir. En roulant, je redessinais la France. Un monde de mutants du bonheur prenait forme sous mes roues qui, chaque jour, avalaient des kilomètres d’utopie. 

Comme ma maman m’avait appris à être autonome, j’avais toujours un slip propre dans ma mallette d’architecte. Les filles aiment bien les garçons soignés. C’est vrai, le mec qui a un slip de rechange avec lui, il marque des points, tout de suite, elles t’apprécient différemment. Puis quand j’en ai eu marre de me balader avec plein de sacs de slips sales, j’ai fait installer une machine à laver le linge dans le coffre de ma voiture. J’ai aussi inventé un tissu infroissable qui sèche rapidement afin d’être toujours impeccable. Avec, je me suis cousu une combinaison de super-héros, comme celle de Spider-Man, sauf que mon héros à moi, c’était mon papa. J’ai alors cousu un grand A sur ma poitrine, comme ça toutes les sirènes qui m’accueillaient dans leur maison sous l’eau savaient que j’étais un dauphin-architecte qui sautait de lit en lit, elles ne m’en voulaient pas lorsque je les quittais au petit matin pour remonter à la surface de mon chagrin. 

Mais un jour, ma maman est morte du cancer d’avoir tout perdu dans les bras de ma petite sœur qui venait de quitter son poulpe pour un poisson. J’ai crié. Crié très fort. Crié très fort tellement j’avais mal. Crié que je n’avais plus de repères. Pour ne pas être perdu, je me suis alors remis à rouler. À rouler encore plus vite. Partout et aussi dans ma tête. Surtout dans ma tête. C’est là que je roulais le plus vite. Je voyais même des dauphins qui vivaient dans des maisons sous-marines posées au bord des routes. Plus je roulais, plus j’en voyais.

Pour ne plus les voir, je me suis alors trouvé un container sur le port de Marseille, le même que j’avais installé dans le jardin de mes parents. Je me suis couché dedans en position fœtale. Je me suis fait tout petit pour pouvoir rentrer dans le ventre de ma maman. Je l’ai meublé d’un matelas et d’une caisse de vodka. C’était la cata. Plus aucune idée ne sortait de mes mains et mes crayons tombaient de ma tête. J’ai quand même réussi à dessiner une maison qu’on aurait dit un cul et deux chalets, des nichons.

Arrivé à ce stade de création, un vétérinaire spécialisé en animaux sous-marins décida de mettre au repos forcé mon cerveau cassé qui roulait beaucoup trop vite. À l’hôpital des cinglés où avait séjourné quelques années plus tôt l’un de mes frères, le prince O, après qu’il ait voulu récupérer une villa qu’avait donnée notre grand-père à sa maîtresse, Ferdinand avait d’ailleurs raison, sans la générosité de notre grand-père idiot, nous aurions pu y habiter tous les deux, j’ai dit au vétérinaire-psychiatre que j’avais 50 ans, que je ne comprenais pas ce que je faisais dans sa maison remplie de demeurés qui passaient leurs journées à se gratter les pieds, et que j’avais toujours vécu en bon viking, en bon viking qui ne connaissait pas la peur et qui rêvait de grandeur. 

— Mais là, tout viking que vous êtes, m’a dit le docteur, vous ne pouvez plus avancer. Je vous ai diagnostiqué, vous êtes un artiste qui souffrez d’optimisme obsessionnel frôlant l’hystérie, cela vous a mené à la dépression et la bipolarité.                                                                         — Ben oui, je lui ai répondu, j’ai toujours cru que j’étais heureux. Que voulez-vous, je suis un prince jouisseur pourvu de priapisme créatif dont chaque érection est une création. D’ailleurs, à force d’éjaculer des idées, j’ai l’idée de créer sur Internet un site pour protéger mes idées. Et je dois vous avouer, docteur, que je n’ai jamais su parler d’argent, au grand dam de mes parents que je n’ai pas pu sauver de leur naufrage financier. C’est bien simple, mes clients ont toujours cru que sur mon front, il y avait écrit couillon qui ne travaille que pour créer de la beauté, ils en profitaient pour ne pas me payer.

Le médecin des princes demeurés m’a pris par le bras et m’a dit de lutter. Il ne s’en rendait pas compte, mais je luttais. À ma manière. En nageant. En pleurant. En pleurant ma maman. En pleurant mon papa. En pleurant mon héros.

— Voilà, docteur, je suis un dauphin-architecte qui plonge dans ses larmes pour se cacher d’avoir tout raté. Je souffre aussi à mes souvenirs que je ne peux pas changer, et mes regrets me font terriblement mal, je suis foutu, foutu, je veux me noyer.

Au bout de six mois, le médecin m’a annoncé que je pouvais partir. J’étais content de pouvoir enfin rentrer chez moi. En voyant mon container qui m’attendait sur le port de Marseille, j’ai eu un pincement au cœur. Le docteur m’avait recommandé, en faisant la comparaison entre la structure de mon psychisme et celle d’une maison, de me structurer. Sinon à l’instar d’une habitation qui n’aurait pas d’ossature, je m’effondrerai à nouveau. Pour écouter le docteur, j’ai décidé de me structurer dans mon container. Le matelas avait un peu pourri, mais pas la vodka. Sauf que la vodka, je n’y avais plus droit.

Alors j’ai pris mes médicaments et je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, j’étais flottant. Mais ça, le docteur m’avait dit que ce serait normal de me sentir un peu flottant les premiers temps. Quand je me suis levé pour aller pisser, j’ai flotté encore plus comme si le sol s’était envolé. Puis quand j’ai ouvert la porte, j’ai vu le ciel. Et la mer. Le ciel et la mer. Mais pas le port. Je ne le voyais plus, le port. Je voyais juste des containers assez similaires au mien. Il y en avait plein, comme si nous avions été des centaines à avoir eu la même idée de nous structurer dans des containers. J’ai crié papa, maman, mais personne ne m’a répondu.

Voilà, moi qui venais enfin d’être d’accord pour avoir une vie structurée, pendant la nuit, mon container s’était fait embarquer sur un cargo, et malgré moi, je me suis retrouvé à voguer sur les flots vers ma cité idéale.”

Sylvie Bourgeois Harel

 

L'Architecte fait partie des 19 nouvelles de mon recueil On oublie toujours quelque chose. Si vous désirez le commander, vous pouvez m'envoyer un mail à : slvbourgeois@wanadoo.fr.

Sylvie Bourgeois Harel - Lily of the Valley - La Croix-Valmer

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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

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Schizofamily, une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

Schizofamily

Ma maman est épuisée. J’ai 30 ans et je veux la sauver. J’emmène alors mes trois frères aînés qui vivent toujours chez nos parents consulter un psychiatre. Au dernier moment, maman décide de nous accompagner avec mon père paralysé qui ne peut plus parler depuis son AVC.

— Bonjour, bonjour, monsieur le psychiatre, je dis en arrivant, j’aimerais que nous fassions une psychothérapie familiale pour sauver ma maman.

— Très bien, qui êtes-vous ? me demande-t-il.

— Nous sommes une schizofamily.

— Pardon?

— Oui, c’est un peu compliqué, mais je vais essayer de vous résumer la situation. Mon frère Ferdinand, ici présent, est certainement schizophrène, il se prend pour un prince. Il se fait même appeler le prince O, alors qu’il est photographe. Quant à mon autre frère André, il doit être schizogame, il ne pense qu’à se reproduire, alors qu’il est architecte. Son grand leitmotiv est de dire qu’il aime autant créer l’habitat que l’habitant. Quant à mon frère aîné Gustave, il est sûrement schizothymique, il ne parle qu’aux poissons, c’est bien simple, il passe ses journées sous l’eau. Et quant à ma petite maman chérie, je pense qu’elle est schizoïde, elle ne veut plus sortir avec ses copines.

Le psychiatre se gratte la tête et nous invite à nous asseoir. Mais ma mère reste debout et s’approche de lui.

— Si vous saviez, docteur, comme j’ai hâte d’être dans le trou, elle lui dit, je n’en peux plus.

Je me lève à mon tour. Maman est l’amour de ma vie. Je ne peux pas l’entendre parler ainsi. Je la prends dans mes bras et l’aide à se rasseoir.

— Je dois vous expliquer, docteur, que mes trois frères qui sont pourtant grands, Gustave le sous-marin a 40 ans, André le reproducteur, 37, et Ferdinand le photographe qui est persuadé d’être photographe de terroristes, 34, habitent toujours à la maison. Ma mère n’en peut plus de devoir continuer de leur faire à manger pire que s’ils étaient des bébés, d’autant qu’ils ne lui donnent jamais d’argent et que mes parents sont ruinés.

Soudain, Ferdinand s'énerve et se met à hurler :

— Elle a beau jeu, Cécile, de dire ça, mais elle n’a jamais voulu en faire de bébés, et je sais pourquoi, mais je ne vous le dirai pas. En tout cas, pas là.

— Justement docteur, j’ajoute, je suis venue pour vous les refiler, les bébés, ma mère est épuisée, ils vont finir par la tuer.

— Il faut que vous sachiez docteur, intervient ma maman, que ma fille est persuadée d’être ma mère.

— Ben oui, ma petite maman, je lui dis en l’embrassant tendrement, tu es ma fille et je t’aime.

— N’empêche, hurle de nouveau Ferdinand, le premier bébé à soigner est Gustave, il est jaloux d’un poulpe qui a un plus gros zizi que lui.

— Je suis désolé, docteur, rougit Gustave, prince Ferdinand est en plein délire, et c’est comme ça toute la journée, vivement que je retourne sous l’eau.

— Ose dire que ce n’est pas vrai, continue de hurler Ferdinand, la preuve, tu ne t’en sers jamais de ton zizi.

— Ce n’est pas faux, ajoute ma mère, la première chose que Gustave fait lorsqu’il rencontre une sirène, il l’emmène à la messe, alors forcément, ça prête à confusion.

— Puis il faudra s’occuper d’André, se calme Ferdinand. Depuis que sa femme l’a quitté, il est devenu alcoolique.

— Oui, mais moi, dit André en riant, mon zizi, je sais m’en servir.

— Ah ça oui, approuve ma mère en riant également, il tient ça de son père, un vrai matou à mettre son zizi partout, alcoolique, lui aussi.

— C’est vrai, je bois beaucoup, confirme André, que voulez-vous, créer des maisons et leur faire des bébés, ça me donne soif.

— Il a même couché avec une terroriste qui habite dans notre quartier, s’affole de nouveau Ferdinand.

Le docteur me questionne du regard.

— Bon, docteur, je lui dis, accepteriez-vous de soigner ma schizofamily que j’aime quand même ?

— Dites-moi déjà, chacun votre tour, de quoi vous souffrez exactement, il me répond en nous scrutant bizarrement derrière ses lunettes baissées.

Contre toute attente, Gustave commence :

— Aux poulpes qui ont plein de zizis, avoue-t-il. Et aussi à André qui se sert plus du sien que moi, ça me rend fou. Et également à ma petite sœur qui ne veut pas vivre avec nous, alors que j’ai toujours voulu l’épouser. Sans compter la présence de Ferdinand qui passe ses journées, allongé à faire du canaping dans le salon de la maison, et qui dit toujours la vérité, c’est pour ça que je veux l’interner.

— Et bien moi, dit Ferdinand, je souffre à Gustave qui n’arrête pas de me taper. Il croit peut-être que ses coups vont remettre mes idées en place. N’importe quoi ! La violence n’a jamais résolu la jalousie, et vous le savez très bien, docteur. Je vous assure, ce n’est pas de ma faute si mon cerveau est cassé et si ma tête s’inquiète autant de toutes ces guerres qui vont finir par enflammer la planète. Et puis, je ne veux pas que Gustave réussisse à m’enfermer dans un asile pour cinglés, mon papa paralysé a besoin de moi. Oui, c’est moi qui aide toujours ma maman à pousser sa chaise roulante ou à les conduire faire des courses, ou même une promenade à la campagne. Il est content, mon papa, de voir des vaches ou la forêt, ajoute-t-il en mettant son bras devant le visage comme pour se protéger d’un éventuel coup de Gustave.

— Quant à moi, dit André, je souffre à mes clients qui pensent que sur mon front, il y a écrit couillon qui ne travaille que pour créer de la beauté et qui en profitent pour ne pas me payer. Et aussi à mon idiot de banquier qui n’arrête pas de m’appeler à cause de mon découvert. À force, il m’empêche de travailler. Merde, je suis architecte, pas comptable ! Qu’on me donne des maisons à dessiner, pas des chiffres à additionner. Je souffre également aux bouteilles de mon père que j’ai toutes finies, et à ma mère qui ne veut plus m’en acheter.

J’observe mes trois frères, étonnée de leur franchise.

— Quant à moi, je dis, je souffre à mes parents. Ils n’ont que 68 ans. Ils sont beaux, généreux, drôles, intelligents, jeunes encore. Ils nous ont appris la liberté, l’amour, la curiosité, l’art de ne jamais nous ennuyer, de savoir argumenter, d’être passionnés. Ils ne méritent pas toute cette schizofolie.

Ma maman me sourit. J’aime quand ma maman me sourit. J’ai l’impression de lui redonner un peu de vie.

— Quant à moi, dit-elle en parlant tout doucement, je souffre à mon mari paralysé qui ne peut plus me prendre dans ses bras, ni me dire qu’il m’aime, alors que nous avons été de si beaux amants. C’est fini, tout est fini.

Sur sa chaise roulante, mon père qui se demande depuis le début du rendez-vous ce qu’il fait là, dans le bureau de ce médecin qui ne l’a pas ausculté, pose sa tête sur l’épaule de ma mère. Je vois une larme qui coule de ses beaux yeux. De ses beaux yeux bleus. Une larme qui me dit qu’il est malheureux d’être ainsi enfermé dans le mutisme de sa maladie. Une larme qui me dit qu’il est inquiet de ne plus pouvoir protéger ses fils. Une larme qui me dit que, oui, je dois sauver maman, l’amour de sa vie. Son roc. Son repère. Son univers.

— Mmmaaannn, mmmaaannn, essaye de s’exprimer mon père qui a certainement beaucoup à dire.

— Docteur, continue ma mère en prenant la main droite inerte de mon père, maintenue par une bande sur une attelle, oui, c’est cela même, je souffre à mon mari que j’aime tellement. Je me sens impuissante et épuisée, et puis je ne supporte pas qu’il m’appelle maman, ça me rend folle qu’il puisse me prendre pour sa mère. Vous l’avez entendu docteur, et depuis son AVC, c’est comme ça toute la journée, il fait mmmaaannn, mmmaaannn, maman, maman, je n‘en peux plus, je ne suis pas sa maman, continue ma mère en pleurant.

J’ai 30 ans. Je ne veux pas entendre ma mère pleurer. C’est trop violent. Trop triste. Trop injuste. Je dois la sauver. Je veux lui dire qu’on va trouver une solution et que papa ne dit pas maman, papa fait mmmaaannn, mmmaaannn, car phonétiquement, c’est le son le plus facile à prononcer. Mais d’autres mots sortent tout seuls de ma bouche, d’autres mots que je n’ai pas désirés, d’autres maux dont je n’ai jamais parlé.

— Docteur, je dis, je souffre à l’homme qui a abusé de moi lorsque j’étais enfant, j’avais 8 ans, mais ce n’était pas mon papa.

— Moi, je sais qui c’est, intervient Ferdinand, mais je ne le dirai pas, sinon il me tuera. Je suis sûr d’ailleurs que c’est à cause de ça qu’aucun de nous ne va bien.

Avant même que ma mère ne puisse dire un mot, les miens de mots continuent tout seuls à sortir de ma bouche comme s’ils n’en pouvaient plus que je les aie gardés si longtemps secrets :

— Je souffre aussi à l’homme qui m’a violée à Saint-Tropez lorsque j’avais vingt ans.

Un silence s’établit dans le bureau du docteur. Ne voulant pas ajouter à nos schizoproblèmes, ma détresse, ce n’est pas le sujet, je suis ici pour sauver ma maman, pas pour parler de moi, et encore moins de mes drames que j’ai toujours cachés, justement pour ne pas faire souffrir ma mère, je reprends aussitôt la parole :

— Je souffre aussi à mon papa qui savait si bien me dessiner. C’est vrai, docteur, mon papa a un talent de fou. Même paralysé, il a réussi à faire mon portrait de la main gauche, le trait est parfait, j’ajoute en serrant mon père dans mes bras. Voilà, je souffre à mon papa à qui je n’ai jamais dit que je l’aimais. Nous étions toujours si pressés, si pressés, je répète, c’est ça la vraie folie de ne pas s’arrêter pour prendre le temps de dire que l’on s’aime.

Maman inspire profondément et dit :

— Je souffre au cancer généralisé que l’on vient de me détecter. J’en ai plus que pour quelques mois. Qui va s’occuper de mon mari paralysé et ruiné quand je serai dans le trou ? Je ne veux pas que Cécile prenne mon relais à faire à manger à ses frères et à son père, elle a mieux à faire.

Je vais pour parler, pour dire à ma maman que je vais trouver une solution, que je vais la soigner, qu’elle ne va pas mourir, mais ma maman enchaîne :

— Je souffre aussi à notre manque d’argent. Un client de mon mari l’a arnaqué, c’est pour ça qu’il a eu son AVC, ça l’a stressé, paniqué, inquiété, il est tombé et ne s’est jamais relevé. Avec Cécile, nous avons fait un procès, nous l’avons gagné, l’usine qui fabrique les toilettes design et écologiques que mon mari a créées nous doit des millions de francs, mais ils ont déposé le bilan pour ne pas nous payer, et ont construit une nouvelle usine juste à côté pour fabriquer les mêmes toilettes avec juste quelques différences afin qu’on ne puisse pas les accuser de plagiat. Je suis obligée de vendre la maison familiale.  Mes fils n’auront plus de toit. Avec mon mari, nous irons vivre chez notre fille Cécile.

Affolés, Ferdinand, André et Gustave se lèvent ensemble et crient en choeur :

— Mais maman, où allons-nous habiter si tu n’as plus de maison ? On ne veut pas terminer à la rue.

Un mois plus tard, mon papa est mort à minuit d’une crise d’épilepsie tandis qu’un docteur essayait de le réanimer. Neuf mois après, ma maman est morte de son cancer généralisé dans mes bras, dans la chambre de sa maison d’enfance où elle est née.

Je n’ai pas pu sauver mes parents. Je n’ai su que les aimer.

Sylvie Bourgeois Harel

Schizofamily fait partie des 19 nouvelles de mon recueil On oublie toujours quelque chose. Vous pouvez le commander en m'envoyant un mail à : slvbourgeois@wanadoo.fr.

 

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Sylvie Bourgeois - enfant - Besançon

Sylvie Bourgeois - enfant - Besançon

La Coiffeuse de ma maman

La coiffeuse de ma maman, elle coiffe tout le monde pareil. Avec des énormes chignons remontés sur le haut de la tête qui se terminent en bouclettes. Sur une maman, ça va, mais sur moi qui n’ai pas encore 8 ans, ça fait comme si j’étais naine. Déjà que je ne suis pas grande, mais avec ce casque sur la tête, on dirait que j’ai une tête de maman sur un corps d’enfant. Comme j’aime ma maman et qu’elle est très jolie avec son chignon, je n’ose pas lui dire que je ne trouve pas ça marrant d’aller chez sa coiffeuse surtout que ça doit lui coûter beaucoup d’argent vu le temps que ça me prend, je reste des heures assise à écouter les commérages des dames qui n'arrêtent pas de se plaindre de leur mari, et de regarder la coiffeuse qui leur répond oui oui en hochant de la tête comme si elle savait tout de la vie des grands, celle-là, déjà qu'elle sait à peine manier les bigoudis vu le désastre qu'elle a fait sur ma tête.
Comme ce soir, c’est le mariage du papa de Sophie, ma meilleure amie, la coiffeuse de ma maman, elle s’en ait donnée à cœur joie, encore plus que d'habitude pour me faire belle. Elle a commencé par me mettre des bigoudis pour me faire une mise en plis, puis elle m'a crêpé les cheveux afin de leur donner du volume, alors qu'on sait très bien qu'avec des cheveux plats et filasses comme les miens,  il n'y a rien à faire, ils restent plats, se plaint toujours ma maman qui aurait préféré que j'aie des belles boucles ondulées comme celles de mon frère Vincent, puis elle a planté trois milles barrettes dans ma tête à me faire mal, et elle a fini par m'asphyxier en me balançant une tonne de laque pour que ça tienne, tout en parlant avec la dame d'à côté que son mari était un salopard et qu'elle voulait le quitter mais qu'elle ne pouvait pas à cause des quittances de son salon qu'elle n'avait pas fini de payer. Je suis sortie avec un chignon gigantesque, plus grand que moi. C’était affreux. En plus, c'était tout dur, crac crac, ça faisait quand je touchais mes cheveux qui étaient devenus tout sombres, on ne voyait même plus que j'étais blonde.

 

Le papa de Sophie se marie donc ce soir. Il est très méchant car la maman de Sophie vient de mourir, et il se marie déjà avec une autre femme que ma meilleure amie n’aime pas du tout. C’est une véritable sorcière, la femme pas ma Sophie, elle a aussi une fille de notre âge qui est une grosse peste. C'est bien simple, elle se croit tout permis parce qu’elle n'a pas de papa. Je crois bien d'ailleurs que son idée est de voler celui de Sophie car elle n'arrête pas d'être gentille avec lui. En plus, la future belle-mère de Sophie n’arrête pas de se vanter d’avoir couché avec Joe Dassin Pfut ! Je m'en fiche, je n'aime aucun chanteur, mon idole est René Dumont, un vieux monsieur qui parle toujours de la nature à la télé avec son pull col roulé toujours.

- Vous n’aviez qu’à l’épouser votre Joe Dassin, ça aurait bien arrangé Sophie, je lui ai dit un jour à table où elle m'avait encore énervée avec ses coucheries qui font que sa fille n'a pas de papa.

Ca a été aussitôt rapporté à ma maman qui m'a grondée que je n'avais pas le droit d'être mal aussi mal élevée, même si ce n'est pas totalement faux, elle m'a ensuite dit en riant. J'ai ajouté que dire ses quatre vérité à cette femme qui faisait la maline, c'était ma façon de protéger ma meilleure amie Sophie comme je l'avais protégée, elle, la fois où j'avais mal parlé à mon papa que j'avais vu embrasser une autre femme que ma maman. Ce jour-là, ça m'avait très mal dans le ventre. Pour sûr, je ne me marierai jamais. 

 

Dimanche dernier, j'ai dit au papa de Sophie que sa fille n’avait qu’à venir habiter chez moi, comme ça, ça lui ferait moins d’ennui, vu que Sophie n’arrête pas d’embêter sa future femme. Ca me semblait parfait comme projet, à Sophie aussi, à ma maman également qui était d'accord, mais ça n’a pas marché. Il m'a même grondée d’avoir d’aussi drôles idées car pour le papa de Sophie, il n’y a que moi comme enfant dans le quartier qui sache faire autant de bêtises. D’ailleurs, il ne m’aime pas car, à lui aussi, depuis qu'il a décidé de se remarier aussi vite, je lui dit parfois ses quatre vérités en face. Je ne sais pas pourquoi, mais je n’arrive jamais à faire de la diplomatie comme Sophie qui répond toujours oui oui en souriant, un peu comme la coiffeuse de ma maman, quand son papa lui demande de faire quelque chose et qui, par derrière, n’en fait qu’à sa tête, et n'obéit jamais.

 

En rentrant à la maison avec mon horrible chignon gros comme une maison qui me fait ressembler à une enfant qui rêve d'être une maman, j’ai croisé le cousin de Sophie que je ne vois pas souvent car il habite à Paris et moi à Besançon, et que je trouve très joli garçon, j'en suis même un peu amoureuse. J'ai eu tellement honte de ne plus ressembler à la petite fille avec des couettes qu'il avait connue durant l'été, car en plus la coiffeuse de ma maman m'avait maquillée les yeux avec du bleu et du doré sur les paupières, une horreur, que j’ai couru m’enfermer dans les toilettes, c'est vrai, quoi, ce n’était pas possible qu’il me voie avec ce chignon de vieille dame de Besançon, si au moins j'avais ressemblé à ma maman qui est belle, mais pas du tout, même à moi, je faisais peur.

 

A travers la porte, il m’a demandé si je voulais descendre jouer dans la cour avec lui et Sophie, mais j'ai répondu que j'étais trop occupée. Ce n'était pas vrai bien sûr car à part de pleurer sur mon sort que j'étais devenue trop laide alors que d'habitude j'étais plutôt mignonne avec mes cheveux raides et filasses, je n'avais rien d'autre à faire que de vouloir mourir. Le beau cousin que je rêve d'embrasser est alors parti.

 

Tant pis, je préfère m’ennuyer toute seule dans ma chambre plutôt qu'il me voie avec ma tête de celle qui veut être une autre et qui a tout raté. Ca fait un peu celle qui a passé des heures à être la plus belle pour le séduire et qui est devenue la plus moche. Je n'ai jamais eu aussi honte. Tout ça à cause d'une coiffeuse qui n'ose pas divorcer. Je vous jure. De toute façon, jamais je ne me marierai, jamais, j'ai trop honte. Une heure plus tard, le beau cousin est venu de nouveau me chercher pour que, cette fois, j'aille en voiture avec lui et ses parents à la cérémonie. Ma maman a  répondu oui, mais moi depuis la salle de mains où je m'étais de nouveau enfermée, j'ai hurlé NON, et que l’on se verrait là-bas.

 

Pendant la fête, j’ai essayé de faire comme si je n’avais rien sur la tête, mais ça n’a pas marché, personne n’est venu me parler. Forcément, avec mon chignon, les gens ne devaient pas savoir si j’étais une enfant ou une maman. Alors pour ne pas se tromper, ils ont préféré ne pas s’intéresser à moi. Je vous jure, je la retiens la coiffeuse de ma maman, surtout que quand le cousin de Sophie, il m’a vue, il a fait comme s’il ne m’avait pas reconnue, et il est retourné parler à Emmanuelle avec qui il a dansé toute la soirée. Je crois même qu’il l’a embrassée.

 

Même Sophie qui était pourtant si furieuse que son papa veuf se marie aussi vite avec une femme qu'elle n'aime pas, m'a ignorée toute la soirée alors que j'avais pourtant toujours bien dézingué, à chaque fois qu'elle me le demandait, sa future belle-mère. Elle n’a pas arrêté de s’amuser, de rire, de danser tout comme mes parents qui ont passé la nuit sur la piste avec les autres invités à faire des rocks, des jerks et même des slows. Il n’y a que moi avec mon gros chignon laqué de vieille bisontine aigrie, qui suis restée toute seule sur ma chaise à finir les gâteaux, c'est au moins ça, j'adore les pièces montées. Mais je déteste les fêtes. Je déteste les mariages. Je déteste les coiffeuses.

 

Ce qui serait bien, je me suis dit, c'est que je me trouve un ami qui soit aussi malheureux que moi, comme ça, je pourrais le consoler, et ça, ce serait vraiment bien ! 

Sylvie Boourgeois Harel

 

La coiffeuse de ma maman fait partie des 34 nouvelles de mon recueil BREVES ENFANCES, paru aux Editions Au diable vauvert.

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