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Sylvie Bourgeois Harel - Professeur Michel Onimus - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Professeur Michel Onimus - Saint-Tropez

Bravo et merci cher professeur Michel Onimus, par Sylvie Bourgeois Harel

 

Dans mon panthéon de souvenirs, il y a aussi des héros. Des héros discrets qui ont traversé ma vie. Des héros que je n’ai jamais oubliés. Des héros que je voudrais  féliciter et remercier. 

 

Aujourd’hui, je tiens donc à féliciter et à remercier un héros qui a traversé mon adolescence. Un héros à qui je pense souvent. Un héros qui a sauvé l’un de mes frères  de sept ans mon aîné, de la paralysie, le professeur Michel Onimus, un cousin de ma maman, plus exactement un petit-cousin, le fils de son cousin Jean avec lequel elle a grandi à Cap-d’Ail, leurs parents respectifs ayant des villas voisines. 

 

Nous sommes en 1977. D’un côté, nous avons mon frère Hervé qui, suite à un accident d’avion dans lequel je devais être aussi car, à seize ans, j’apprenais à piloter, c’était ma passion, mais au dernier moment mon père ne m’a pas réveillée, est allongé avec le dos cassé dans une chambre de l’hôpital de Besançon.

 

De l’autre, nous avons le chef de service de traumatologie qui a décidé de l’opérer pour lui poser des vis et des plaques afin de maintenir sa colonne vertébrale. Le hic est que ce chirurgien est réputé pour rater de nombreuses opérations. Mes parents refusent donc qu’il touche à leur fils.

 

C’est là que mon héros apparaît. Il est tout jeune, à peine trente-trois ans, et vient d’être muté à l’hôpital de Besançon. Il a déjà une solide réputation derrière lui d’être l’un des meilleurs dans sa spécialité, l’orthopédie et, notamment, celle du dos. Mes parents demandent donc au cousin de maman de s’occuper d’Hervé.

 

Sauf que le chirurgien, que de nombreux Franc-Comtois le surnommaient Le boucher, refuse net de lui donner son patient. Onimus n’a pas encore de pouvoir dans l’hôpital d’autant qu’avec ses cheveux longs et sa barbe naissante qui le faisaient ressembler aux images bibliques représentant Jésus-Christ, et surtout son van Peace and Love, décoré de fleurs de toutes les couleurs, qu’il garait aux côtés des Mercedes et des BMW de ses collègues, il ne rentrait pas dans la caste de ceux qu’on appelait, à l’époque, les mandarins, qui se croyaient des dieux au-dessus des lois de la médecine. 

 

Commence alors une lutte acharnée entre le bon et le mauvais, entre le bien et le mal, entre la forte probabilité d’une guérison et la forte probabilité d’une paralysie. De peur d’être surpassé par un jeune chirurgien qui ressemble à Jésus-Christ avec ses cheveux longs et sa barbe naissante, et qui n’a même pas l’outrecuidance de conduire une BMW ou une Mercedes auxquelles il préfère son Van de baba cool coloré de fleurs de toutes les couleurs, le chirurgien habitué, mais jamais embêté, de rater de nombreuses opérations, avance sciemment sa date d’opération. Le couperet tombe. Celle-ci aura lieu dans trois jours.

 

Affolement général. Et impossibilité de sortir Hervé de l’hôpital. Il a le dos cassé. Il ne peut pas bouger. Le moindre mouvement endommagerait encore plus ses vertèbres.

 

Mon héros, lui, ne s’affole pas. Il ne dit rien. Mais il agit. La veille de l’opération, il entre sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde, dans la chambre d’Hervé, à 5 heures du matin, accompagné de trois internes qui lui vouaient une admiration sans borne. Toujours sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde, ils poussent son lit jusqu’à l’ascenseur et descendent au sous-sol. En effet, Onimus, qui n’a pas encore de pouvoir à l’hôpital, n’a pas accès à une salle de soins décente.

 

— Tu vas avoir mal, dit-il à mon frère, je n’ai pas d’anesthésiant pour toi, mais tout va bien se passer.

 

Hervé sourit. Il n’a pas peur. Il fait totalement confiance à ce Jésus-Christ familial, cousin de notre maman au regard si bienveillant. Mais oui, il a mal, très mal même quand Onimus, aidé de ses trois internes, attachent les pieds de mon frère à une corde, la corde à une chaîne, la chaîne à une poulie qu’ils accrochent à un tuyau au plafond du sous-sol qui suinte d’humidité. Un gros tuyau. Un tuyau solide. Mais un tuyau quand même. Tout doucement, ils soulèvent ainsi Hervé par les pieds. Une fois qu’il a la tête en bas, façon supplice militaire pour faire avouer les ennemis de la nation, le héros de mon adolescence, qui venait d’adopter, en plus des siens, trois enfants dans un orphelinat en Asie, a remis en place avec ses doigts reliés au divin chacune des vertèbres de mon frère jusqu’à ce que son dos soit de nouveau parfaitement aligné. Puis il l’a plâtré. Ils l’ont ensuite allongé sur son lit et remonté dans sa chambre sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde. 

 

Quand à sept heures du matin, celle-ci est rentrée dans la chambre, elle a vu l’énorme bosse sous la couverture. Elle a alors soulevé le drap et a poussé un cri d’horreur et d’incompréhension en découvrant le plâtre. Elle est partie en courant chercher le chirurgien qui venait de garer sa nouvelle Mercedes aux côtés du van coloré et fleuri de Jésus, en pestant que ce soit la dernière place disponible tellement il ne voulait plus entendre parler de notre cousin. 

 

Quand il a compris qu’Onimus lui avait damé le pion, il a puni Hervé. Dorénavant, il était interdit de le nourrir. Puisque sa famille avait plus fait confiance à leur cousin baba cool qu’à ses compétences de chef de service, c’était à elle de s’occuper de ses repas. C’est d’ailleurs grâce à cette punition que, quelques semaines plus tard, j’ai compris qu’Hervé était en train de faire une phlébite. Un dimanche soir où je lui avais apporté son repas et que je lui donnais à manger, je l’ai vu si pâle, si blanc, si proche de la mort que je me suis affolée. Il m’a alors montré sa cuisse qui avait triplé de volume. 

 

— J’en ai parlé au docteur et aux infirmières, mais on m’a répondu que ce n’était rien.

 

J’ai filé dans le bureau de l’infirmière de garde pour lui demander un ruban métrique afin de mesurer la cuisse de mon frère.

 

— Certainement pas, mademoiselle, vous n’êtes ni médecin, ni infirmière, vous n’avez aucun compétence en la matière, d’ailleurs vu l’heure tardive, vous devriez déjà avoir quitté l’hôpital.

 

J’ai alors déchiré un bout de drap et j’ai mesuré, avec, le tour de la cuisse d’Hervé. Puis j’ai sauté sur ma 103 Peugeot qu’un copain avait débridée afin que je puisse rouler jusqu’à 80 km à l’heure, sans casque évidemment. Arrivée à la maison, j’ai montré le bout de drap à mes parents qui ont aussitôt téléphoné à un de leurs amis médecin, un autre Michel qui, lui aussi, avait les cheveux longs et une barbe naissante, mais qui ne ressemblait pas à Jésus-Christ, plutôt à Michel Fugain. 

 

Inquiet et furieux, le lendemain matin, dès l’ouverture de l’hôpital, il a couru dans la chambre d’Hervé qui, d’après ses mots, était à l’article de la mort, et lui a administré une piqûre d’anti-coagulants. Puis rassuré d’être arrivé à temps, à une heure près, Hervé mourrait, il a attendu le chirurgien-chef de service et lui a pété la gueule d’avoir ainsi risqué la vie du fils de ses meilleurs amis. Pas complètement soulagé, il lui a administré un deuxième coup de poing pour le punir de coucher avec sa femme. Ça couchait beaucoup à Besançon !

 

Par ces quelques mots que j’écris plusieurs décennies plus tard, je félicite et remercie de nouveau mon petit-petit-cousin du côté de ma maman, le professeur Michel Onimus, à qui je pense si souvent. Grâce à lui, Hervé a pu marcher, courir, nager, skier, et aussi refaire de l’avion.

Sylvie Bourgeois Harel

Saint-Tropez, la Ponche. Restaurant le Mazagran La pesquière

Saint-Tropez, la Ponche. Restaurant le Mazagran La pesquière

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Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez - été 2026

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Golfe de Saint-Tropez - été 2026

En tant qu'écrivain, jamais, je n'utiliserai une IA

par Sylvie Bourgeois Harel

 

À une personne qui me conseillait hier de m’adapter à l’IA, je lui ai répondu que non, non, je ne voulais pas m’adapter. En tant qu’écrivain, et je précise bien en tant qu'écrivain, j'aime ne parler que de ce que je connais, je n’argumenterai donc pas sur l’outil fabuleux que l’IA représente et qui arrive à faire des calculs phénoménaux à une vitesse jamais égalée par l’homme, non, je ne parle pas de ses avancées révolutionnaires de pointe, mais en tant qu’écrivain qui est l’un des plus vieux métiers du monde et qui n’a jamais vraiment évolué puisque nous n‘avons besoin que d’une feuille de papier et d’un crayon, jamais je ne demanderai à une IA d’écrire à ma place, jamais, même ne serait-ce qu’une ligne, ou de me corriger et encore moins de m’apporter des idées, jamais, jamais, mais vraiment jamais. 

Et même si cela m’est terriblement difficile, me demande beaucoup de travail, me prend énormément de temps, me fait souffrir car je ne puise mon inspiration que dans la douleur qui est logée dans le bas de mon ventre, j’aime écrire, j’aime créer de l’émotion, j’aime créer ma propre musique avec mes mots, j’aime approfondir mon style, je n’offrirai donc jamais à une IA le plaisir que je prends à passer des heures et des heures devant mes feuilles de papier et mon ordinateur. 

Non, j’ai ajouté à cette dame, non, je n’ai pas envie de m’adapter à ce monde-là. Je préfère continuer à travailler mon intuition, ma médiumnité, ma sensibilité, mon écriture aussi, ma relation avec la nature, la mer, la forêt, prendre le temps de faire mon Qi Gong et mes longues promenades, de caresser et jouer avec mes cinq chattes, de nager avec mes copains poulpes et poissons, d’aider les personnes autour de moi, de rester simple, de parler à tout le monde, de ne pas avoir forcément réponse à tout, de continuer à me poser mille questions dont je n’aurais peut-être jamais la réponse, d’apprendre, de me tromper, de savoir attendre, de ne pas être impatiente, de chercher des solutions, de créer de l’étonnement, de lire des bons livres, d’écouter de la belle musique, de ne pas avoir la télévision, au lieu des informations anxiogènes que certains avalent chaque jour et même parfois plusieurs fois dans la même journée sans comprendre que c’est un poison qui nuit à leur âme, qui la paralyse, qui l’anesthésie, qui lui en faisant peur la rétrécit, je préfère nettement contempler un coucher de soleil qui me mettra en joie. 

Cette joie m’ouvrira le coeur. Mon coeur ouvert sourira aux gens dans la rue. Mon sourire m’apportera mille cadeaux, des attentions, des gestes, des mots gentils, et même des framboises l'autre jour. 

Bref, j’ ai conclu à cette dame que si le monde désirait aller de plus en plus vite, et bien, je m'en fichais. Puis j'ai ajouté en souriant, de ce sourire qui est né dans ma joie d'aimer la nature, les grandes promenades dans la forêt, les longs bains dans la mer, les caresses de mes minettes, que je n’étais pas pressée, et que je désirais avant tout rester désespérément humaine avec mes doutes et mes certitudes que la seule chose qui m’intéresse vraiment est l’amour.

 

Sylvie Bourgeois Harel

En tant qu'écrivain, jamais, je n'utiliserai une IA, par Sylvie Bourgeois Harel
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Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

 

Le coeur serré, je le regarde. Je n’ose pas m’approcher. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Très longtemps. Mais je suis sûre que c’est lui. Ces longs cheveux blonds bouclés, je les reconnais, ce sont les siens, je n’ai aucun doute là-dessus.

Un livre est posé à ses côtés. Il a toujours énormément lu. Surtout de la philosophie. Lorsqu’il était étudiant, il avait suivi les cours de Gilles Deleuze à la faculté Paris VIII de Vincennes, et aussi ceux de Jacques Derrida à Nanterre. Nos conversations étaient passionnantes. Il m’a beaucoup appris. Sur la philosophie bien sûr, mais aussi sur la nature et sur les animaux. Lorsque nous nagions ensemble, il connaissait le nom de tous les poissons. C’est lui qui m’a montré comment sympathiser avec les poulpes.

Il porte des chaussures de bateau marine. C’est également un indice que c’est bien lui. Les chaussures de bateau représentent tout ce qu’il aime, la mer, la voile, le large, la liberté, les dauphins.

J’hésite à avancer. Je ne sais pas comment lui dire bonjour. Je crains qu’il ne soit pas content de me voir. La dernière fois que je l'ai vu, c'était sur le chemin du bord de mer à Menton. C’était en juin, il y a onze ans. Il était en maillot de bain et portait une serviette sur l’épaule. Il partait de la plage. J’ai voulu l’embrasser, mais il m’a repoussée. Brusquement. Je n’ai pas compris pourquoi d’autant que nous avions longuement parlé au téléphone deux jours auparavant. Je lui avais proposé mon aide. Qu’il avait accepté. Il venait de vivre un drame. Un drame qui allait détruire sa vie. Il était en panique. Moi aussi. Je lui avais dit que je m’occuperais de tout. Que j’avais déjà parlé de son affaire avec une avocate. Qui était excellente. Qui serait parfaite pour le défendre. Qu’elle était scandalisée par ce qu’il lui arrivait. Que je paierai ses honoraires. Il m’avait remerciée.

Mais là, sur le chemin du bord de mer, ce n’était plus le même homme. J’avais en face de moi un homme traqué, apeuré, sur la défensive. Un homme qui m’a repoussée alors que je voulais le protéger. Les jours et les mois qui ont suivi, je l’ai appelé. Plusieurs fois. Régulièrement. Je lui ai également écrit. De nombreuses lettres. J’étais inquiète. Très inquiète. Il avait besoin de moi. J’étais la seule à vouloir l’aider, à pouvoir l’aider. Mais il ne m’a jamais répondu. J’ai eu beau insister et chercher à le revoir, je n’existais plus pour lui.

Son drame de perdre la part de sa maison l’avait complètement absorbé. Il en avait décidé ainsi. Je ne faisais plus partie de son monde, il m’en a éloigné, il m’en a exclu, alors que nous nous étions tant aimés, nous avions tant ri, tant nagé ensemble aussi.

Je me souviens parfaitement des derniers mots qu’il m’a dit cet après-midi de ce mois de juin, il y a onze ans. Il s’est énervé que j’aille à la plage avec mon ami d’enfance. Il m’en a fait la réflexion de façon très désagréable. Mon ami d’enfance a été parfait. Il n’a pas essayé de le raisonner. Au contraire, il a tout de suite compris sa souffrance et lui a proposé que nous prenions le temps de nous voir tous les trois afin d’essayer de trouver une solution pour le procès en appel qu’il serait obligé d’intenter. Mais il a refusé. Violemment. Ça m’a fait beaucoup de peine.

— Je n’ai pas besoin de vous. Je n’ai besoin de personne. Foutez-moi la paix, a-t-il crié en s’éloignant.

C’était incompréhensible alors qu’il avait toujours apprécié mon ami d’enfance. Chaque fois qu’il écrivait un scénario, et il en a écrit des dizaines, mon ami d’enfance en était le personnage principal. Il voulait être réalisateur. Il a même tourné un court-métrage. Que j’ai essayé de vendre à Canal +. Le cinéma était sa passion. Avec la mer. Les poissons. Les dauphins. La nature. Et la photo. Et son besoin de liberté aussi. Il a parcouru le monde entier avec son appareil photo autour du cou. Un Nikon.

Lorsque j’avais vingt ans, il m’a photographiée des centaines de fois. Des photos superbes en noir et blanc. Qu’il développait lui-même. J’en ai encore certaines. Lui les a toutes gardées. Ma préférée est celle où je suis allongée nue sur une plate-forme qui surplombe la mer. Je fixe l’objectif comme si je désirais l’embrasser. Je donne l’impression de voler au-dessus de la Méditerranée. Je devrais en faire un poster. Je suis très maquillée dessus. Je me maquillais beaucoup à vingt ans. Pour cacher ma jeunesse. Je me trouvais vieille. C’est idiot. On n’est jamais aussi belle qu’à vingt ans. Aujourd’hui que j’en ai cinquante, je ne me maquille plus. Ou alors exceptionnellement, si je me rends à une soirée. Mais trop souvent, au moment de me coucher, j’ai la flemme de me démaquiller. Mais le matin, je me réveille avec le mascara qui a coulé sous mes yeux. Je suis sûre que c’est lui. Mais comment l’aborder ?

Mon avocate l’avait également contacté à plusieurs reprises, mais comme avec moi, il ne lui a jamais répondu. Il a voulu se défendre tout seul. Il a refusé mon aide. Il a refusé mon soutien. Il refusé ma protection. Il a refusé mon amour. Il a tout perdu. Il s’est alors encore plus fermé. Sans m’expliquer pourquoi. Le plus difficile à accepter est qu’il n’y a jamais eu de rupture entre nous, ni de reproches, et encore moins de disputes.

Je me souviens que j’avais consulté plusieurs voyantes afin qu’elles me disent pourquoi il m’avait éliminée aussi vite de sa vie au moment où il avait le plus besoin de moi. Une m’avait expliqué qu’il ne trouverait la force de se battre qu’en agissant seul. Que mon aide le détruirait.

J’avais quitté Menton à vingt-cinq ans pour aller travailler à Paris. Lui est resté y vivre. Et aujourd’hui que j’ai emménagé, il y a quelques mois, à Cassis pour me rapprocher de la mer que j’aime tant, je le vois, il est là, dans ma petite ville. Il est là. Il est venu peut-être pour me voir sinon que ferait-il au mois de janvier à Cassis ? Il est là, à une trentaine de mètres de moi. Et j’ai peur. J’ai peur à l’idée qu’il me rejette de nouveau.

Je réfléchis à la meilleure façon de l’aborder. Je ne veux pas me planter devant lui et ne pas savoir quoi dire ou, pire, lui poser des questions. C’est toujours très désagréable quelqu’un qui vous assaille de questions. Non, je dois être légère, même si la situation est loin d’être légère. Je regarde ses longs cheveux blonds bouclés. Ça fait si longtemps. Onze ans. Je l’observe de loin et les souvenirs remontent, nos bains, nos photos, nos discussions, nos rires.

C’est ça, c’est exactement ça, je dois le faire rire. le rire est un excellent complice. Un éclat de rire, j’en suis persuadée, serait capable de lui faire oublier ses onze années de silence. De faire comme si tout cela n’avait jamais existé. De repartir à zéro. Nous avons été si proches.

Le coeur battant, je m’approche. Je fais quelques pas. Je marche de plus en plus vite. Je suis contente. Je veux le voir. Je veux lui parler. Je m’approche. Il dort. Ses vêtements sont usés. Ses cheveux blonds sont sales. Ses chaussures de bateau sont trouées. Son bout de couverture sent fort. Je me penche. Non, ce n’est pas lui. Ce n’est pas mon frère. Non, ce n'est pas mon frère qui dort par terre.

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Saint-Tropez - La Ponche

Mes parents dans les cieux

Depuis peu, lorsque je pars nager seule le matin, en général à la Ponche, le vieux quartier de Saint-Tropez, il me vient le désir de parler à mes parents qui sont décédés il y a longtemps, le 4 octobre 1996 pour mon père et le 7 juillet 1997 pour ma mère, à l’âge de 70 et 71 ans. Alors je lève les yeux au ciel, ce ciel qui me semble être la continuité de la mer tant l’horizon les confond, comme si soudain tandis que je flotte dans l’eau et eux dans les cieux, nous étions dans le même monde, dans le même univers, que nous étions tout près, presque à pouvoir se toucher et à communiquer. 

Grâce à se sentiment de proximité de la mer qui semble se prolonger dans le ciel, il me plaît d’imaginer que mes parents sont là, ils sont ensemble, tous les deux, serrés l’un contre l’autre, au-dessus de moi, et ils me regardent. Ils me regardent vivre, nager, penser à eux.

Il me suffit alors de fermer les yeux et d’écouter le silence, le silence de la mer, le silence du ciel, le silence de l’amour, le silence de notre amour pour comprendre que le seul lien qui existe vraiment entre tous les êtres est l’amour, c’est notre force, notre pouvoir, notre sérénité, notre joie… ma joie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mon père, par Sylvie Bourgeois Harel

Sur cette photo, j'ai le même âge que mon père quatre ans avant qu'il ait son AVC au cours duquel il a perdu la parole et la mobilité. Il est resté ainsi paralysé sans plus pouvoir parler jusqu'à son décès deux ans plus tard.

Enfant et adolescente, je n'étais pas proche de lui. Je n'appréciais pas son besoin de liberté qui faisait souffrir ma mère. De son côté, il était triste de cette situation et s'en plaignait régulièrement à ma mère, lui disant qu'il ne comprenait pas pourquoi je le repoussais systématiquement. Il m'aimait, j'en suis sûre. Il était très heureux et très fière d'avoir une fille après trois garçons. Je me souviens que quand ses amis venaient à la maison, il n'arrêtait pas de me faire de nombreux compliments, genre, regardez comme elle est belle ma fille. Je ne le croyais pas.

Puis à 23 ans, une nuit, alors que je vivais à Paris, je lui ai écrit. Une longue lettre. Dans laquelle je me décrivais. Je l'ai terminée, en lui disant que je l'aimais, qu'il me manquait, et qu'il était temps de faire connaissance.

Il m'a appelé en larmes dès qu'il l'a reçue. Le lendemain, il a sauté dans un train pour venir me voir. À partir de là, nous ne nous sommes plus quittés, à nous téléphoner régulièrement, à nous parler, à nous voir souvent, à rire, mon père était très drôle. Je lui ai même demandé de faire mon portrait en peinture pour mes trente ans. Mon père avait beaucoup de talent. Ce que je lui reprochais aussi enfant et adolescente qu'il ne peigne plus et passe tout son temps chez ses clients pour qui, en tant qu'architecte, il dessinait leur maison et leurs meubles tout en décorant leur intérieur. Bref, il leur consacrait beaucoup de journées et de soirées alors que je rêvais qu'il se remette à la peinture, ses tableaux m'émouvaient terriblement.

Quand il a eu son AVC, l'hôpital a donné à ma mère ses vêtements. Dans son portefeuille qu'il rangeait toujours dans la poche intérieure de sa veste, se trouvait ma lettre pliée en quatre. Il l'a gardée avec lui contre son coeur pendant toutes ses années. C'est, je crois, ce qui me fait le plus mal, toutes ses années que j'ai gâchées loin de lui alors qu'il était un papa formidable, aimant et généreux.

On est con parfois quand on est enfant et adolescent. Je ne me rendais pas compte de la chance que j'avais d'avoir un super papa intelligent, talentueux, gentil. et pas convenu.

Si je veux être honnête, je crois aussi que cela m'ennuyait de devoir le partager avec tous ses clients, alors j'ai préféré le fuir... pour ne jamais devoir l'attendre... comme le faisait si souvent ma mère...

Sylvie Bourgeois Harel

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Dix femmes vivent en moi

Dix femmes vivent en moi

 

Dix femmes vivent en moi. Je le sais, je les ai comptées, puis identifiées. Suivant les événements, les personnes, les situations, les urgences, les lieux, l'une d'entre elles prend le pouvoir sur les autres. Il y a :

- Sylvette, la femme-enfant
- La Fugueuse, celle qui, depuis mes 8 ans, désire toujours fuir, partir ailleurs
- Cosette, justement, cette petite-fille de 8 ans qui a vu son innocence être fracassée et qui, depuis, peut redevenir totalement anéantie face à certains bourreaux
- La Reine-mère, quand je suis dans un groupe, j'avoue que j'aime bien prendre le pouvoir, conséquence, je ne suis jamais en groupe, en effet, prendre le pouvoir ne m'intéresse absolument pas
- Castro, là, ce n'est plus une question de pouvoir mais d'autorité quand il y a une urgence, un danger, un danger surtout pour autrui, j'agis et personne ne peut se mettre sur mon chemin
- Sissi Impératrice, oui, j'adore les jolis lieux et me faire gâter
- Tout-Terrain, mais je sais aussi apprécier un pique-nique sur une jolie plage ou dormir dans le désert
- L'Amoureuse, je suis une grande amoureuse
- La guérisseuse, j'aime aider, comprendre, soigner
- La travailleuse, j'ai commencé à travailler à 12 ans et j'écrirai jusqu'à la fin de mes jours

Heureusement, mon mari les aime toutes.

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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

 

Si l'on regarde cette photo, nous voyons une maman avec ses deux petites filles. Si je vous dis que c'est moi aujourd'hui avec moi lorsque j'étais bébé et moi lorsque j'avais 10 ans, la photo prend un tout autre sens.

 

Comme en tant qu'écrivain, j'aime travailler sur l'intime en partant de mon propre intime puisque c'est celui que je connais le mieux — c'est d'ailleurs en parlant de mon propre intime que les lecteurs arrivent à s'identifier, en effet, j'estime que mon rôle est de mettre des mots sur des sensations simples que l'on traverse tous ou que l'on va tous traverser, l'enfance, l'amour, la mort, la joie, les parents, la douleur, le rire, la perte, le manque, l'incompréhension... —, j'ai créé cette photo de la même façon que je crée des romans ou des nouvelles.

 

L'image devient mot. Elle devient presque une fiction tout en n'étant pas une fiction. Elle devient une mémoire. Elle devient intemporelle. Elle devient de la pensée. Elle devient écriture et parole. L'écriture et la parole dans lesquelles l'on s'accorde dans une même phrase de pouvoir parler du passé, d'un passé proche ou très lointain, d'aujourd'hui, et également du futur. Sans que cela ne choque personne. Sans que cela ne nuise à la compréhension du récit, au contraire, ces allers-retours dans le temps apportent une précision nécessaire à l'histoire. Cette photo apporte peut-être une précision nécessaire à la femme que je suis aujourd'hui.

 

Pendant quelques instants, en la regardant, je revis mon enfance. j'adoucis mon enfance. Et je me mets à aimer le bébé et la petite fille que j'étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Sophie à Megève, une comédie de Sylvie Bourgeois Harel

Sophie à Megève

 

une comédie de Sylvie Bourgeois Harel

extrait 

 

Avant de dîner au Cintra, la plus vieille brasserie de Megève, Henri les entraîne à un vernissage. Un monde fou se presse pour regarder des petits dessins vaguement inspirés de ceux de Crumb, en beaucoup moins bien. Un gamin de 25 ans à tout casser est la star du cocktail. Les amis de ses parents se précipitent pour le féliciter, l’embrasser, lui tapoter les épaules, lui frotter la tête, qui aurait cru ça de toi ? Qu’est-ce qu’on s’est fait comme souci à ton sujet ! 

 

Un peu plus loin, un playboy bronzé explique à un cheptel de zibelines et de renards argentés qu’il adore vivre dans les Hampton’s, car il n’y a pas de pauvres.

 

         – C’est bien simple, si vous ne possédez pas de maison, c’est impossible d’y aller ! 

 

Sophie, pensive, observe son gynécologue s’avancer vers elle, un grand sourire aux lèvres.

 

         – Bonjour chère amie ! Comment allez-vous depuis ce dîner chez… chez… aidez-moi, je ne me souviens plus de la dernière fois où nous nous sommes vus, lance-t-il en l’embrassant chaleureusement.

         – J’avais les jambes écartées dans votre cabinet, je suis une de vos patientes.

 

Écarlate, il se confond en excuses. Heureusement, un homme grisonnant s’avance vers Sophie et la libère de ce malentendu. 

 

         – Voilà le résultat quand l’argent envahit le domaine réservé aux artistes, dit Sophie. Ce gosse a dû avoir envie d’exister, ce qui est légitime, mais au lieu de bosser à l’école, il a choisi la facilité de se prétendre peintre alors que de toute évidence, il est dénué de talent. Et ses parents, trop contents qu’il ait survécu à la drogue, à l’alcool, lui offrent les moyens de se croire quelqu’un alors qu’il n’est pas doué. Je les imagine perclus d’admiration pour leur rejeton qui, enfant, devait gribouiller au stylo Bic des cahiers entiers de petits soldats et de scènes de guerre. Et comme ces gens-là n’ont aucune culture, malgré ce qu’ils prétendent, ils crient au génie. Ça me rend dingue que l’on expose ces débilités. 

 

         – C’est mon beau-fils.

 

Sans se démonter, Sophie lui demande du tac au tac ce qu’il en pense.

 

         –  Voulez-vous que je vous le présente ?

         – Laissez-le prendre son pied. C’est son quart d’heure de gloire. La question que l’on doit se poser, c’est de savoir si cet usurpateur qui existe grâce à vos moyens financiers prend la place d’un vrai artiste ou non ? À Saint-Tropez, j’avais vu la même chose avec une princesse de mes fesses qui avait exposé ses photos de vacances, elle les avait attachées avec des pinces à linge pour faire bohème. Vous me direz, Saint-Tropez n’est pas le meilleur endroit pour découvrir de l’art. Mais c’est pareil dans la musique, le cinéma, la littérature, les fils et filles à papa pourrissent la sincérité, le seul con dans l’histoire est le pauvre idiot qui paye sa place de ciné ou de concert et doit assister à ce déferlement de nullité. Vous ne voulez pas plutôt m’apporter une coupe de champagne ?

         – Je ne sais pas pourquoi, mais je vous trouve différente des autres femmes de cette assemblée.

         – Normal, je suis la seule pauvre.

         – Dans vos yeux, je lis que votre vie intérieure est riche.

         – Stop, on arrête tout, votre réponse est trop convenue, je ne peux pas continuer sur ce registre. 

         – Arrêtez de me taquiner, vous vous appelez comment ?

         – Sophie et je n’ai pas de mari.

 

Oups ! se dit-elle, je suis barge de répondre ça. 

 

         – Je peux alors vous inviter à déjeuner ?

 

Exactement ce qu’elle ne voulait pas entendre !

 

         – Volontiers ! 

 

Exactement ce qu’elle ne voulait pas dire ! 

 

Ce n’est pas la première fois que ses paroles ne lui obéissent pas. C’est peut-être le signe que je suis très déprimée ? se demande Sophie en buvant cul sec sa coupe.

 

         – Au moins, vous n’êtes pas compliquée ! Je me présente, Jean-Guillaume Tuffier. 

         – Des constructions navales ?

         – Exactement.

         – Et vous tenez cette entreprise de votre père ?

         – Qui la tenait lui-même de son propre père. 

         – Dingue ! se moque-t-elle.

         – N’est-ce pas ?

         – Je ne suis pas jalouse, mais ça me fout les boules les gens comme vous qui n’ont comme mérite que d’avoir hérité. À Megève, j’ai l’impression de ne voir que ça.

         – J’ai commencé à travailler tôt et durement, on ne m’a fait aucun cadeau, se justifie Jean-Guillaume.

         – Le mythe du gamin riche qui doit soi-disant démarrer en bas de l’échelle ne m’a jamais fait chialer. C’est quand même plus facile d’avoir le droit d’engueuler les ouvriers de son père et de rentrer dans une baraque à plusieurs millions d’euros avec du personnel que de trimer pour de vrai et de se coucher dans un studio pourri où vous devez laver vous-même votre sol et vos draps car vous n’avez pas de fric. Vous avez, ne serait-ce qu’une fois, mis la table ou passé la serpillière ?

         – Non, mais je suis un cuisinier qui se défend.

         – Oui, histoire d’épater vos copains !

         – Pourquoi êtes-vous en colère, Sophie ?

         – N’insistez pas, je ne déjeunerai pas avec vous.

         – Vous êtes pétillante, j’adore. On dit après-demain au Fer à cheval ? À 13 heures ?

         – Pourquoi pas demain ?

         – Je dois aller à Genève.

         – Chercher des pépettes ?

         – Non, des cigares.

         – Chez Gérard ?

         – Je vois que vous connaissez vos classiques.

         – Et ensuite, vous irez au Velvet vous taper une pute. Certaines, paraît-il, passent leur journée à tremper dans du lait d’ânesse pour avoir la peau douce. Vous m’en ramènerez une ?

         – Vous êtes insensée, mais vous me plaisez.

         – Parce que je ne coûte pas 2 000 euros ?

         – Vous verrez, leurs diots au vin blanc sont fameux.

         – Je suis plutôt filets de perche du lac Léman, mais bon.

Sophie à Megève, couverture

Sophie à Megève, couverture

Sophie à Megève - 4ème de couverture

Sophie à Megève - 4ème de couverture

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Chroniques du monde d'avant (8), la plage du Planteur à Ramatuelle, par Sylvie Bourgeois Harel

Chroniques du monde d'avant, la plage du Planteur à Ramatuelle

par Sylvie Bourgeois Harel

J’ai 20 ans et je viens enfin, pour la première fois de ma vie, de passer deux mois idylliques, seule, avec mes parents à Besançon. Mais ce bonheur ne durera pas. Vincent, un de mes frères qui a 3 ans de plus que moi, et avec qui je viens de passer une année très dure à Cap-d’Ail où je travaillais comme hôtesse à Monaco vient de débarquer.

Vincent est beau, gentil, intelligent, très intelligent même, il fait des très belles photos, cite Deleuze et Derrida, ses profs de Fac, mais il ne va pas bien psychologiquement. Personne ne me croit quand je dis qu’il a des problèmes psychiatriques, au contraire, je passe pour la méchante sœur qui veut le faire soigner. Cinq ans plus tard, il sera diagnostiqué schizophrène et sera interné à de multiples reprises.

Comme je ne suis pas en état de le supporter après tout ce que j’ai vécu à Cap-d’Ail, le matin, si je lui disais non, il me mordait le bras pour que je lui donne de l’argent, la nuit, il écoutait trois radios à fond, si des amis venaient dormir, il repeignait leur chambre d’onomatopées de guerrier, je décide de fuir la maison familiale où pourtant j’étais heureuse de profiter de mes parents.

Je téléphone à l’Office de Tourisme de Deauville, Megève et Saint-Tropez, trois villes que je ne connaissais pas, mais qui me faisaient rêver, pour savoir s’il n’y aurait pas une annonce pour du travail. À Saint-Tropez, on me répond qu’en effet, une pizzeria recherche un serveur confirmé. Je convaincs le propriétaire que je suis un serveur confirmé.

Le lendemain, je débarque avec quatre heures de retard, mon train ayant écrasé une vache, peut-être une vache qui, comme moi, s’était sentie obligée de quitter sa famille aimante pour avoir la paix, à la gare de Saint-Raphaël où le frère du patron m’engueule.

À deux heures du matin, le chef de rang de la pizzéria m’accompagne à ma chambre derrière chez Sénéquier, j’étais logée, nourrie, et là, stupeur, il y a deux fois quatre lits superposés, avec sept personnes qui dorment déjà, le huitième lit est pour moi. Non seulement ça pue des pieds, mais il m’est impossible de me coucher dans une telle promiscuité, sans parler du popo qui doit être commun et la douche certainement aussi.

Je retourne voir le patron qui comptait ses sous, suivie du chef de rang qui porte mes trois valises, à 20 ans, je voyageais toujours avec des tonnes de vêtements comme si ma vie en dépendait, aujourd’hui, j’ai tout simplifié, que je parte pour un mois ou trois jours, je prends toujours la même petite valise remplie de l’essentiel.

— Pouvez-vous m’indiquer un hôtel, il est hors de question que je dorme avec sept personnes qui puent des pieds, dis-je au patron qui me regarde, étonné.
— Nous sommes le 1er août, vous n’en trouverez pas.
— Je vais alors dormir chez vous.

Il me regarde encore plus étonné.

— Vous avez une pizzeria, vous devez bien avoir une maison, non ?
— Non, je vis dans un studio avec ma femme et notre bébé.

Le chef de rang avait dû me trouver mignonne, il me propose sa chambre de chef de rang, son statut de chef lui donnait le privilège de dormir seul. Il reprend mes trois valises et les dépose dans une chambre où, en effet, il n’y a qu’un seul lit mais avec une hauteur sous plafond d’un mètre quarante à tout casser, et toujours pas de popo ni de douches. Je le remercie.

J’attends qu’il soit loin et pars me promener dans Saint-Tropez à la recherche de pains au chocolat tout chauds. C’est une manie, la nuit, je mangeais des biscuits ou des pains au chocolat à la sortie des boîtes de nuit où j’adorais aller danser. Et Saint-Tropez est une boîte de nuit géante, il est trois heures du matin et c’est la fête partout, je suis conquise d’autant qu’en face du Yaca, un monsieur vend des pains au chocolat tout chauds.

Tout en avalant mon troisième, je lui raconte mes aventures, mon frère fou, sa poule encore plus folle que lui qui, chaque jour, montait sur la branche du néflier pour pondre son œuf qui, inévitablement, s’écrasait sur la terrasse, mes parents que j’aime et que je suis triste d’avoir été obligée de quitter, la pauvre vache éprise, elle aussi, de liberté, les pieds qui puent des serveurs, le popo en commun, quand un garçon à peine plus âgé que moi qui m’écoutait, fasciné, me propose de m’emmener chez lui, ses parents ont un grand appartement à Port-Grimaud.

J’achète quatre pains au chocolat pour remercier le chef de rang, le gentil garçon prend mes trois valises et hop me voilà enfin couchée, seule, dans un vrai lit avec des toilettes propres et une grande salle bains.

Le lendemain matin, le gentil garçon retarde son retour à Grenoble et m’emmène faire le tour des plages afin que je trouve du travail pour le mois d’août. Je n’avais pas assez dormi, j’étais épuisée, il était vraiment gentil, il me portait sur son dos.

À la Bouillabaisse, ils recherchent un cuisinier confirmé pour le snack. Je les convaincs que je suis un cuisinier confirmé. Par chance, je tombe sur la fille d’amis de mes parents qui travaille également là. Elle me propose de m’héberger chez sa fiancée, une riche allemande plus âgée. Le soir, après le dîner, je comprends que je dois dormir dans leur lit. Je prétexte une folle envie de sortir et file aux Caves du Roy où je danse en dormant debout car je suis exténuée de fatigue.

Pendant trois jours, je mets un fichu sur mes cheveux et je fais des frites et des hamburgers. La nuit, je danse en dormant debout et je mange des pains au chocolat pour tenir le coup. La 4ème nuit, le monsieur me donne le téléphone de son copain qui recherche une serveuse confirmée pour son restaurant Le Planteur situé sur la plage de Pampelonne. Je le convaincs que je suis une serveuse confirmée et je commence à travailler dans ce très joli endroit où je suis logée dans un bungalow pour moi toute seule au bord de la mer où je me baigne matin et soir avec Frantz, le gentil plagiste de mon âge.

C’était une plage d’habitués bien élevés. À 11 heures, je passais entre les matelas prendre les commandes et à 13h, tout le monde était à table. Les deux patrons s'occupaient de la cuisine. L'un était petit et fluet, l'autre était baraqué, tatoué, le crâne rasé, Frantz m’avait dit que c’était un ancien légionnaire ou mercenaire, le genre à ne pas aimer être embêté.

Un jour, comme d’habitude, j’entre dans la cuisine avec mon carnet de commandes plein, mais ils ont tellement bu la veille qu’ils sont incapables de préparer le repas. Sur la terrasse, les clients commencent à s’impatienter. En tant que serveuse confirmée, je prends les dessus et retourne dans la cuisine en tapant dans mes mains :

— Allez, hop, les mecs, je leur dis en riant, il faut vraiment vous mettre au boulot, sinon je vais avoir une mutinerie, nos vacanciers meurent de faim.

Je devais, sans m’en rendre compte, être un brin autoritaire du haut de mes 45 kilos si bien que le mercenaire-légionnaire-tatoué-baraqué-rasé m’a soulevée du sol.

— Non mais, la princesse, je rêve, tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres, écoute bien, je n’ai jamais obéi à personne dans ma vie, et ce n’est pas une jolie poupée comme toi avec son petit minois qui vas commencer à me transformer en toutou à sa maman.

Il m’a balancée dans la chambre froide entre les morceaux de viande et les plaquettes de beurre, et l'a refermée en râlant qu’il avait encore soif. Je n’ai eu la vie sauve que grâce au gentil Frantz qui, ne me voyant plus, s’est inquiété. Le petit patron fluet, moins prêt que son copain tatoué à commettre un crime qu'ils auraient dû cacher en me cuisinant le lendemain pour leurs clients afin de faire disparaître mon corps, lui a avoué où j’étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel
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Une après-midi à la boutique Apple de Saint-Germain-des-Prés

Une après-midi à la boutique Apple de Saint-Germain-des-Prés

Vendredi, j’ai été punie. Oui, punie. Véridique. Je vais au magasin Apple de Saint-Germain-des-Prés, mon ancien quartier. J’avais pris en ligne deux rendez-vous, un à 17 heures pour mon iPhone et un autre à 17 heures 15 pour mon MacBook. C’est leur protocole. Un article, un rendez-vous, deux articles, deux rendez-vous.

J’arrive à 17h05. À l’entrée, un gringalet blond aux lèvres pincées par l’énervement de sa journée, ou peut-être de sa nuit, je n’ai pas osé lui demander, s’occupe d’une dame âgée. Il prend son temps. Ça ne me dérange pas, j’aime bien qu’on s’occupe gentiment des dames âgées. Sauf que lui, je sens qu’il ne le fait pas pour être gentil, mais pour faire chier les gens qui attendent derrière. En effet, une longue file s'est formée. D'ailleurs, un Américain s’est posé à ses côtés en n'arrêtant pas de regarder sa montrer et de souffler en levant les yeux au ciel, espérant, ainsi, lui faire presser le pas.

Le freluquet finit par s’occuper de lui en prenant, de nouveau, bien son temps, non pas pour être sympa, mais toujours pour faire chier les gens qui attendent derrière moi.

Grâce à mon calme olympien et mon habitude d’observer, ça ne me dérange pas du tout. Je suis au coeur du spectacle de la frustration parisienne des consommateurs. Arrive mon tour.

— Bonjour monsieur, je lui dis en souriant et en montrant le QR code de mon rendez-vous de 17 heures.
— C’est trop tard, il a été annulé, me balance-t-il direct.

Bien sûr, je ne lui explique pas que s’il avait demandé rapidement aux gens de la file d’attente ceux qui avaient un rendez-vous, j’aurais été à l’heure. Ses lèvres pincées qui s’agitent pour m’annoncer cette sentence qu’il pense définitive, m’indiquent que je ne dois pas l’agacer. Sauf qu’il ne connaît pas ma botte secrète.

— Ce n’est pas grave monsieur, je continue en souriant toujours, j’ai un autre rendez-vous à 17 heures 15.

Là, il se bloque. Mais il se bloque vraiment. Son cul se serre. Ses lèvres se ferment. Son regard devient dur. Je comprends qu’il aurait préféré que je le supplie de conserver mon rendez-vous avec des tas de "s’il vous plaît monsieur soyez gentil, je vous en prie please please please" et mille trémolos d’excuses dans la voix.

— Comment ça vous avez un autre rendez-vous ? il me demande, excédé.
— Oui, c’est le protocole Apple que l’on m’a bien expliqué l’autre jour, j’ajoute de ma voix douce et enfantine, un article, un rendez-vous, deux articles, deux rendez-vous. Ainsi le rapide pschitt-pschitt que je voulais que l’on souffle dans le trou de l’adaptateur-secteur de mon iPhone, votre collègue pourra le faire après le nettoyage, tout aussi rapide, de la touche G de mon ordi qui est devenue dure car…

Je n’ai pas le temps de lui raconter que mes trois minettes, Cécile, HPI et Marguerite, adorent marcher sur mon clavier qu’il hurle :

— Vous ne me parlez pas comme ça !
— Bien chef ! je réponds.

Je reste très zen comprenant que le mec a un sérieux problème d’autoritarisme et peut-être même un brin de perversité de vouloir ainsi chercher à humilier les clients d’Apple. Sauf qu'il n'a pas compris que je suis une cliente d'Apple, mais je ne suis pas sa cliente. Il aurait sa propre boutique, il pourrait décider, crier, hurler, même si c'est mal élevé, mais il serait chez lui. Tandis que là, il est censé représenter une marque mondialement connue et mondialement connue aussi pour son service impeccable.

— Vous croyez vraiment que c’est vous qui allez organiser comment on travaille chez Apple ? me lance-t-il d’une grosse voix de freluquet pour m’impressionner.
— Mais bien sûr que non ! je réponds en riant. La personne fera bien comme elle voudra. Mais pouvez-vous svp scanner mon rendez-vous sinon il sera annulé si l’heure est dépassée, j’ajoute en lui présentant l’écran de mon iPhone.
— Je ne vous parle plus ! crie-t-il de plus belle. Mettez-vous là-bas, plus loin dans le coin !
— Vous me mettez au piquet ?

Évidemment, je ne vais pas dans le coin près de l’entrée qu’il m’indique. Je m’avance vers une grande table. Je retire mon manteau. Je pose mon sac. Et je m’assieds sur un tabouret. Je sens dans mon dos le freluquet me regarder méchamment. Je ne fais pas attention. J’en profite pour lire mes cent messages WhatsApp. Six minutes plus tard, je hèle une jeune employée et lui demande si elle peut enregistrer mon rendez-vous.

— Ce n’est pas mon rôle, ce n’est pas mon rôle, il faut voir voir ça avec un technicien, s’empresse-t-elle de disparaître.

Un autre employé passe avec un iPad.

— Bonjour monsieur, pouvez-vous svp scanner mon rendez-vous ?
— Comment ça votre rendez-vous ? me dit-il en s’avançant étonné vers moi.

Je n’ai pas le temps de lui montrer mon QR code que le gringalet en mal d’autorité, furieux de ne pas avoir réussi à me renvoyer chez moi puisque j’avais pris deux rendez-vous d’affilée, bondit sur lui :

— La dame, la dame, la dame… hurle-t-il, énervé, sans arriver à formuler une phrase correcte tellement il ne sait pas quoi dire à part qu’il n’a pas supporté que je sois bien organisée et que je ne l’ai pas supplié.
— Quoi la dame ? le questionne son collègue.�
— La dame, rien du tout, je les coupe tous les deux en reprenant le pouvoir. J’aimerais juste que vous enregistriez mon rendez-vous.

L'employé avec l'iPad s’exécute et m’installe sur la gauche à une grande table.

— Un technicien va venir s’occuper de vous.
— Merci monsieur.

Je m’empresse de recharger mon iPhone qui est presque à plat. Par intuition, je comprends que cela va prendre un certain temps avant que quelqu’un vienne s’occuper de moi car le freluquet a dû glisser une consigne à son collègue pour me punir, genre, on va la laisser toute seule jusqu’à la fermeture, na, ça lui fera les pieds à cette bourge qui se croit tout permis. Oui, il existe une forme de discrimination envers une femme comme moi qui arrive toujours souriante, gentille, heureuse. L’époque est, pour certains dont je ne fais pas partie, tellement anxiogène que le bonheur qui s’affiche sur un visage est parfois vécu comme une forme de provocation.

De mon côté, je suis ravie du cadeau que le freluquet m’a fait. En effet, mon amie Virginie vient me chercher à 19h30 devant le Flore. J’ai donc deux heures devant moi pour faire les dernières corrections de mon prochain livre "La voix" qui part mardi chez mon éditeur pour le premier jeu d’épreuves. J’avais prévu de les faire au bar de la Croix-Rouge devant un chocolat chaud et une tranche de quatre-quart, mais c’est petit, bruyant, sombre. Tandis que là, chez Apple, c’est lumineux, grand, calme, aéré, j’ai le wifi et une immense table pour moi toute seule. Youpi ! Je sors alors mon ordinateur et commence à travailler.

En voulant me punir, le freluquet ne savait pas que chaque fois qu’une personne se comporte mal avec moi, l’univers m’offre un joli cadeau afin que je garde toujours mon sourire et mon état d’esprit joyeux.

À 19 heures, après avoir fini mes corrections et vu défiler un tas de clients s’installer au bout de ma table et une dizaine employés venir réparer leur téléphone ou leur ordinateur, je demande à l’un d’eux si quelqu’un peut s’occuper de moi :

— Parce que je suis là depuis une heure et demi, j’ajoute d’une petite voix.
— Comment ça une heure et demi, s’inquiète-t-il.
— On a dû m’oublier, je m’amuse à feindre l’étonnement, mais tout va bien, j’avais besoin de travailler et j’ai bien travaillé.
— Donnez-moi votre nom svp.
— Sylvie Bourgeois Harel.
— En effet, vous aviez rendez-vous à 17 heures 15, ce n’est pas normal, je suis désolé.
— Vous savez l’erreur est humaine, et vraiment, c’était top, je ne me serais jamais permise de rester aussi longtemps chez vous pour travailler, donc tout va bien, vraiment.
— Je vais vous chercher quelqu’un.

En face de moi, le jeune client est désolé.

— Prenez ma place madame, je peux attendre dix minutes.
— C’est très aimable à vous, je n’en ferai rien, mais merci.

Quelques secondes plus tard, un beau Xavier s’assied à côté de moi et se confond en excuses. Je lui répète alors que j’étais très bien à travailler chez eux. Il me répare la touche G de mon Mac puis fait un pschitt-pschitt sur le trou de l’adaptateur-réseau de mon téléphone. Il m’explique également comment faire le O dans le E quand j’écris CŒUR. Je ne sais toujours pas comment le faire en minuscule, il va falloir que je reprenne rendez-vous avant de rentrer à Saint-Tropez mardi.

— Merci Xavier, dites-moi comment s’appelle le directeur de ce magasin Apple ?

Après m’avoir donné son nom et comment le joindre, il me demande pourquoi je veux le contacter.

— À cause du connard à l’entrée qui m’a punie. Vous êtes toujours tellement compétents, gentils, à l’écoute, disponibles chez Apple, que ce soit la hot-line ou en boutique, ce n’est pas normal qu’un méchant employé gâche ainsi votre travail et foute en l'air la délicieuse ambiance que vous avez su créer.

Évidemment, je ne vais pas aller me plaindre au directeur du magasin. Je ne suis pas une redresseuse de torts. Mais je sais que le gentil Xavier va aller voir son collègue, en parler à d’autres, ainsi le freluquet comprendra peut-être, ou pas, que s’il veut être autoritaire, il s’est trompé de vie.

Sylvie Bourgeois Harel

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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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