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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Mon frère

Une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

 

— Ton frère est à l’hôpital.
— Quoi ?
— Ils l’ont agressé.
— Mais qui ?
— Ta tante, sa fille, son mari.
— Mais où ?
— Dans votre maison.
— Mais quand ?
— Il y a deux jours.
— Mais pourquoi ?
— Ils ne l’aiment pas.
— Mais maman vient à peine de mourir.
— Je sais.
— Et papa est décédé seulement l’an dernier.
— Je sais.
— Je ne comprends pas.
— Moi non plus.
— Comment va-t-il ?
— Il le garde sous surveillance.
— Je vais appeler ma tante.
— Tu es sûre ?
— Oui.

Nous sommes en mai 1998. Je suis au Festival de Cannes. Je saute dans la Porsche Boxster marine que l’on m'avait prêtée. C’était l’époque des seigneurs. Chacun voulait communiquer au travers du cinéma. Tout était simple, facile, joyeux. Soudain, je suis projetée dans deux mondes opposés, d'un côté, mon frère tabassé à l’hôpital par ma tante, sa fille, son mari, de l'autre, moi, ma chambre au Carlton, mes places aux projections officielles, mes invitations aux soirées privées. Deux mondes opposés que sa maladie séparait.

Une heure plus tard, je me gare dans la propriété familiale qui a été partagée, après le décès de ma grand-mère maternelle, lorsque j’avais sept ans, entre ma mère et ses trois soeurs. Cette propriété, à deux pas de la mer, comprend trois maisons, la plus ancienne qui est divisée en deux habitations, à gauche, ma mère, à droite, sa soeur aînée, dans le jardin, deux villas modernes, et une allée commune, le lieu préféré des disputes de mes tantes et de leurs maris autour de l’emplacement pour garer leur voiture, ce qui faisaient beaucoup rire mes parents, des parents charmants, drôles, intelligents, beaux, généreux, le contraire de mes tantes aigries et de leurs maris dont l’un, enfant, me mordait les oreilles lorsque j’étais obligée de l’embrasser pour lui dire bonne nuit, et un autre qui a essayé de me violer lorsque j’avais dix-huit ans.

Après le décès de notre mère, il y a quelques mois, mon frère s’est installé dans notre maison de vacances. Un autre y vient régulièrement avec ses enfants lors des congés scolaires, tandis que l’aîné y habite entre deux voyages dans le monde entier. Pour ma part, depuis que j’ai fermé les yeux de ma mère qui est morte dans sa maison, dans mes bras, dans la chambre où elle est née, soixante-dix ans plus tôt, je n’y vais plus jamais.

Je grimpe les escaliers et sonne chez ma tante. Elle me reçoit sur son balcon face à la Méditerranée. Sa fille, ma cousine avec laquelle, enfant, j’ai passé tous mes étés, nous rejoint. Son mari ne veut pas me voir. Je suis calme, posée, à l’écoute. Je ne les juge pas, je ne les incrimine pas. Je veux seulement comprendre ce qu’il a bien pu se passer dans leur tête pour que, deux jours plus tôt, à vingt-deux heures, ils aient décidé de venir tabasser mon frère qui était tout seul dans notre maison. Je commence par questionner ma cousine.

— Que s’est-il passé ?
— Il n’est pas venu voir sa mère sur son lit de mort.
— Il en était incapable.
— N’empêche.
— Il était trop malheureux.
— Ce n’est pas une raison.
— Si.
— Non.
— Perdre ses parents à neuf mois d’intervalle était trop violent pour lui.
— Je ne sais pas.
— Son monde affectif s’écroulait.
— Il aurait quand même pu venir lui dire au-revoir.
— Vous avez voulu le punir ?
— Quand je le lui ai dit sur la plage, il m’a insultée.
— Il eut peut-être été préférable que tu le plaignes de ne plus avoir ses parents, toi qui as la chance d’avoir encore les tiens.

Ma cousine se lève et part sans me dire au-revoir. Je reste seule avec ma tante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Nous allons prendre un avocat pour le faire interner à vie.
— Pourquoi ?
— Parce que le matin, quand je pars travailler, du haut de votre terrasse, il m’insulte.
— Que te dit-il ?
— Il me dit que je suis nulle d’aller travailler au lieu de profiter de la mer, du soleil, de la beauté.
— Ce n’est pas vraiment une insulte.
— De toute façon, tout ça est de ta faute.
— Ah bon ?
— Si tu ne lui donnais pas de l’argent, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

De retour à Cannes, je donne la Porsche marine au voiturier du Carlton, je saute dans une jolie robe, je me rends à pied au Palais du festival, je monte les marches, je m'assied dans le carré cinéma, les meilleures places, et je pleure. Je pleure sur mon frère qui n’a jamais demandé à être malade. La schizophrénie lui a volé sa vie.

Un mois plus tard, je suis à Saint-Tropez avec Charles. Nous nous levons tôt pour être à Nice à 8 heures du matin, le procès a lieu à 9 heures. Suite à la déclaration de l’hôpital d’une ITT de dix jours pour mon frère, une plainte d’office a été déposée contre ses agresseurs. J’avais proposé à ma tante, ma cousine, son mari, de faire plutôt une médiation familiale, une procédure moins douloureuse, ils m’ont de nouveau répondu qu’ils désiraient le faire interner à vie, et que tout cela était de ma faute, si je ne l’aidais pas financièrement, il serait dans la rue avec les clochards, là où était sa place.

Comme je payais tout, j’avais choisi une jeune avocate dont c’était la première affaire. Je vais la chercher et l’invite à prendre un bon petit-déjeuner au Negresco. Elle a peur. Ma tante, ma cousine, son mari, ont pris l’avocat le plus virulent de Nice. Un ponte. Son ancien professeur. Elle craint de ne pas être à la hauteur.

— Tout va bien se passer, vous allez être la meilleure.
— Je ne pense pas.
— Si. Vous allez être la meilleure parce que vous avez basé votre défense sur les valeurs humaines, on ne frappe pas un plus faible que soi, c’est dégueulasse.

Elle a gagné le procès. Le procureur a condamné ma tante, ma cousine, son mari, à trente mille francs d’amende chacun, ainsi qu’à trente mille francs d’indemnités chacun, indemnités qu’ils n’ont jamais versés à mon frère.

Le lendemain matin, après une grande balade à vélo avec Charles, je m’effondre en larmes. Je téléphone à ma tante :

— La justice vous a jugés, moi, je ne vous ai pas jugés. Nous sommes une famille. Laissons passer l’été. Puis revoyons-nous tranquillement et réapprenons à nous parler avec amour.
— Tout ça est de ta faute, si tu ne donnais pas d’argent à ton frère, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

J’ai raccroché. J’ai raccroché et je ne les ai plus jamais revus. J’ai raccroché sur trente-cinq ans d’amitié, de rires, de pique-niques à la plage, de souvenirs de vacances. J’ai raccroché et je n’ai pas pleuré. La fierté d’avoir protégé mon frère qui est handicapé, m’a sauvée.

Je suis allée déjeuner au Club 55 avec Charles. Nous avons retrouvé nos amis. Je leur ai tout raconté, l’agression, l’incompréhension, la douleur, la maladie, la schizophrénie, la folie, mon frère beau et intelligent, ses bouffées délirantes, sa vie gâchée, ses internements dans des couloirs fermés à clef, la mort si rapprochée de nos parents, le procès, leur haine, l’avocate de mon frère qui tremblait, le procureur formidable d’humanité, sa conclusion lorsqu’il a dit à ma tante : « c’est quand même votre neveu, il n’a rien fait de mal, pourquoi, une fois votre colère passée, ne l’avez-vous pas soigné en mettant du Mercurochrome sur ses blessures, plutôt que de l’avoir laissé tout seul sur le sol de sa maison ?

Je leur ai tout raconté. Puis je suis allée me baigner dans la mer, dans la Méditerranée, dans ma Méditerranée, ma Méditerranée dans laquelle, j’ai nagé si souvent avec mon frère et ma mère. Ma Méditerranée qui sait si bien me consoler. J’ai nagé. Et je n’ai pas pleuré. J’étais libérée.

Sylvie Bourgeois Harel

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La joie, et si transmettre de la joie était ma mission sur terre ?

La joie, et si transmettre de la joie était ma mission sur terre ?

 

Hier, un très bon ami m’a conseillé d’écrire un livre de développement personnel sur ma façon de communiquer dans laquelle j’essaye toujours de mettre mon interlocuteur dans la joie. La joie est l’attitude la plus enthousiasmante que je connaisse. Elle ouvre le coeur. Et j’aime ouvrir les coeurs. J’aime offrir la possibilité à chacun de connaître son potentiel de joie. J’aime aussi le délivrer, le temps de notre rencontre, de sa colère, de son énervement, de sa frustration, de ses déceptions. Lui montrer également qu’il peut profiter de chaque instant et ne pas devenir une victime collatérale de l’ambiance souvent morose des grandes villes.

Lorsque j’habitais à Paris, et même lorsque j’y retourne, je parle toujours avec les chauffeurs de bus. Un jour de grève, le bus est bondé, je vais pour payer mon ticket - on pouvait encore payer en liquide ses tickets, maintenant il faut deux Passes Navigo, un pour le bus et un pour le métro car il paraît que la RATP va être privatisée et scindée en deux, les bus d’un côté, les métros de l’autre -, mais le chauffeur qui est énervé m’envoie bouler :

— Va falloir patienter, je m’occupe de la dame qui était là avant vous.

Au lieu de lui répondre sur le même ton, je lui souris et lui dis gentiment :

— Bien chef !

Estomaqué, il se retourne vers moi qui ai gardé mon sourire, il éclate de rire :

— Ce n’est pas demain la veille que ça va m’arriver d’être chef !

À partir de là, nous avons une longue conversation sur les métiers que l’on effectue pour gagner notre vie, mais qui ne doivent pas nous définir en tant qu’être humain, seules nos valeurs le peuvent.

— Vous allez où ? me demande-t-il.
— Chez Dalloyau, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
— Ce n’est pas sur mon parcours, ça.
— Non, je marcherai un peu.
— Mais il pleut.
— Vous savez, j’ai grandi à Besançon, la pluie ne m’effraye pas.
— Taratata, une si gentille dame qui a ébloui ma journée, je vous dépose.
— Comment ça vous me déposez ?
— Je fais un petit détour et, hop, je vous dépose devant Dalloyau, c’est un magasin très chic, non ?
— Oui, ils font les meilleures viennoiseries du monde. Je vais les voir car ils m’offrent un cocktail pour la sortie de mon prochain livre.
— Je suis sûr que l’on doit souvent vous faire des cadeaux.
— Je dois reconnaître que oui, et je dis toujours merci, j’ajoute en riant.
— Je le comprends, vous incarnez la joie. Vous m’avez fait un bien fou aujourd’hui !

Alors que le chauffeur me dépose pile-poil devant chez Dalloyau, une femme âgée râle que ce n’est pas le bon trajet, pendant que sa voisine, aussi vieille qu’elle, opine de la tête. Ce à quoi, le chauffeur leur répond très aimablement que la vie est belle malgré la pluie et qu’elles n’ont pas à s’inquiéter.

Un autre jour, nous sommes invités à un mariage très mondain auquel je n’ai pas envie de me rendre. En effet, une amie épouse un homme très riche qu’elle n’aime pas. Sans la juger, célébrer cette union ne me réjouit pas.

— On prendra le bus, j’annonce à mon mari qui est en train de se préparer.

Mon mari, qui préférerait prendre un taxi, ne me contredit pas. Il sait que quand je n’ai pas envie d'aller quelque part, je l’oblige à prendre le bus.

À 21 heures, nous montons donc dans le bus. Oui, je l’oblige aussi à arriver en retard. Pendant que mon mari s’assied sur un siège au fond, je reste près du chauffeur.

— Nous allons au mariage d’une amie qui épouse un homme riche dont elle n’est pas vraiment amoureuse, ça me chagrine, je n’aime que les mariages d’amour. Mon mari, par exemple, je l’ai épousé par amour.
— Ma femme aussi, je l’ai épousée par amour, me confie-t-il, ça fait quinze ans que nous sommes ensemble, et je l’aime comme au premier jour.

Et nous voilà partis à converser sur l’amour.

— Il est où votre mariage ? me demande-t-il soudain.
— Loin, on doit marcher longtemps après l’arrêt du bus. On va arriver en retard, mais je m’en fiche, je n’ai pas envie de cautionner cette union, surtout qu’elle est très belle mon amie, elle aurait dû épouser un homme qu’elle aimait à la folie.
— Vous avez raison, vous savez quoi, je vous dépose.
— Comment ça, vous nous déposez ?
— Je vais faire un petit détour, comme ça, je vous laisse juste devant l’entrée de l’hôtel où se déroule votre mariage.
— Trop chic, merci.
— Ça me fait plaisir, ce n’est pas tous les jours que je peux parler d’amour, et encore moins au boulot, vous savez, les gens sont souvent stressés, fatigués, énervés, moi, je dois absorber toutes leurs mauvaises énergies. Tandis qu’avec vous, le trajet a été tellement joyeux.
— Je vais vous faire une confidence, je ne vais pas rester au dîner, à minuit, hop, je retire discrètement nos noms sur la table, hop, je prends mon mari par la main et, hop, on s’éclipse.
— Et hop, je serai là, me répond le chauffeur en se marrant.
— Comment ça, vous serez là, je lui demande, incrédule.
— À minuit, c’est mon dernier service, je serai devant votre hôtel.
— Chiche ?
— Chiche !
— Génial. Et vive l’amour, je lui balance en descendant du bus.

À minuit moins cinq, après avoir retiré discrètement nos noms de la table où nous devions nous installer, je prends mon mari par la main et, hop, nous quittons discrètement la réception au moment où tout le monde allait s’asseoir.

Mon mari s’apprête à héler un taxi.

— Attends un instant, s’il-te-plaît.
— Ne me dis pas que tu veux rentrer à pied.

Oui, j’adore marcher la nuit dans Paris, mon mari pas du tout.

— Non, pas ce soir, mais attends, je veux vérifier quelque chose.

Deux minutes plus tard, à minuit pile, un bus arrive dans le noir et stoppe juste devant nous. Étonné, mon mari me regarde :

— Qu’est-ce que tu as encore fait ? me questionne-t-il, incrédule.
— Promis, juré, rien, mais monte.
— Vous voyez, j’ai tenu parole ? me dit le chauffeur tout ragaillardi malgré l’heure tardive.
— Je n’en ai pas douté un seul instant, on voit que vous êtes un homme sur qui on peut compter, je lui réponds en riant.

Soudain, une dame âgée se met à râler que ce n’est pas le bon chemin. À croire qu’il y toujours une dame âgée qui râle dans les bus parisiens, peut-être une espionne de la RATP qui surveille les chauffeurs trop gentils.

Au moment de démarrer, le chauffeur reconnaît mon mari.

— Oh, c’est vous, Les Randonneurs, lui -dit-il tout content, j’adore votre film qui m’a tellement fait marrer. J’ai dû le regarder au moins dix fois. Mais vous savez, si je suis revenu vous chercher, c’est pour votre femme, ce n’est pas parce que vous êtes connu. D’ailleurs, avec votre chapeau, je ne vous avais pas remarqué. Mais votre femme, continue-t-il, vous avez bien fait de l’épouser. C’est une belle personne. Elle est gentille. Elle incarne la joie, mais surtout, ce soir, elle m’a offert le plus beau des cadeaux. Elle m’a offert la possibilité d’être libre et de faire ce que je voulais, et ça, c’est un cadeau inestimable.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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L'Élysée - Sylvie Bourgeois

L'Élysée - Sylvie Bourgeois

Chroniques du monde d'avant - 5 - L'Élysée, Jacques Lanzmann

Nous sommes en 1991.

— Je veux faire un livre sur l’Élysée, me dit Jacques Lanzmann, dont j’étais l’agent. Je désire raconter la vie des employés, des conseillers, des femmes de ménage, rien de politique, que du quotidien. Vois comment tu peux mettre cela en place. Appelle Jack Lang, il me connaît.

Un mois plus tard, la réponse du ministre de la Culture tombe, il trouve l’idée excellente d’autant qu’il admire le talent de Jacques, celui de l’écrivain mais aussi celui du parolier de Jacques Dutronc, Il est 5 heures, Paris s’éveille, fait d’ailleurs partie de ses chansons préférées.

La semaine d’après, je reçois un laisser-passer pour six mois durant lesquels je peux aller où je veux au Palais de l’Élysée. Mon rôle est d’organiser les interviews et les prises de vue, et de sélectionner ce qui pourrait être intéressant pour Jacques à raconter. J’adore. On me fait tout visiter. Et aussi, à titre tout à fait exceptionnel, les appartements privés de François Mitterrand, alors président de la République, décorés par Paulin. J’assiste aussi à une remise de Légion d’Honneur au cour de laquelle Mitterrand m’épate de connaître par coeur le discours pour les trente médaillés.

Me rendre régulièrement à l’Élysée est très joyeux d’autant que ma spontanéité et mes mini-jupes (ma maman me disait toujours que les shorts et les mini-jupes, c’était ce qui m’allait le mieux), sont très appréciées. En effet, de nombreux conseillers de François Mitterrand m’invitent à déjeuner dans les salons privés, c’est très beau et très doré. Le premier, pour m’épater, m’avait commandé un repas entièrement à base de truffes, je déteste les truffes, je n’avais rien mangé. Le chef Joël Normand me concocte des repas dans la cuisine, c’est très bon et impressionnant de voir notre table dressée pour deux devant son équipe qui ne parle que pour crier : Oui chef ! Le photographe attitré de l’Élysée me trouve très photogénique et veut absolument m’emmener en voyage officiel dans les avions du Glam, je refuse bien évidemment. Il désire également me présenter des amis afin que je devienne comédienne. Je refuse aussi. Alors que j’ai longtemps désiré être comédienne. Mais je ne voyais pas trop le rapport entre l’Élysée et le cinéma.

Quand le livre sort, l’éditeur me demande d’en faire la promotion. Je propose à Michel Drucker de monter une émission spéciale autour du livre. Il accepte aussitôt. En plus de Lanzmann, il aimerait également inviter Hubert Védrine, alors secrétaire général de la présidence de la République, mais celui-ci refuse de participer à une émission de variétés. Je prends rendez-vous et j’arrive à le convaincre. Trois jours avant le tournage, l’assistant de Drucker me téléphone pour me promettre qu’ils mettront bien en avant le livre, mais qu’ils ont trop d’invités, bref que Jacques Lanzmann n’est plus convié.

J’appelle Jacques pour le lui annoncer. Il se met à pleureur que plus personne ne l’aime, qu’il est blacklisté, qu’il est fini depuis que Dutronc l’a trahi après l’avoir convoqué un soir à minuit dans son studio pendant qu’il interprétait avec plaisir une chanson de son nouveau parolier. Jacques avait souffert pire que si sa femme l’avait fait venir dans un hôtel pendant qu’elle était en train de faire l’amour avec son amant. J’ai eu beau lui soutenir que cela n’avait rien à voir, qu’il était dans une confusion totale, il a continué de pleurer.

Comme je ne peux pas entendre un ami de 64 ans pleurer, ni une, ni deux, je téléphone à Hubert Védrine et lui demande s’il serait d’accord que j’annule sa présence chez Drucker.

— Tout ce que vous voulez Sylvie, me répond Védrine.

Puis je téléphone à l’assistant de Drucker pour décommander Védrine. Dix minutes plus tard, Drucker m’appelle.

— Vous ne pouvez pas me faire ça, Sylvie, s’il-vous-plaît, téléphonez à Hubert Védrine, il ne veut parler qu’à vous.

— Non, je lui réponds en mordant dans ma tartine beurrée pleine de miel, à 17 heures, où que je sois, je bois un goûter chocolat chaud avec des tartines. Puisque vous avez humilié mon Jacques Lanzmann si gentil, je suis obligée de vous punir, vous n’aurez pas Védrine qui n’avait accepté que pour me faire plaisir.

Au bout du fil, Drucker ne comprend pas. À sa décharge, il n’avait jamais vu mes mini-jupes qui, avec du recul, avaient, je pense, leur taux d’influence dans certaines prises de décision totalement irrationnelles de la part de mes interlocuteurs.

Drucker est furieux. J’éclate de rire. Je déteste qu’on me menace. Il tente autre chose et se met à pleurer.

— Ah non Michel, pas vous aussi, déjà que Jacques était en pleurs tout à l’heure, tout ça pour un bouquin sur l’Élysée, ça frise le ridicule.

— Ah bon, Jacques pleurait ? me demande Drucker en reniflant comme un enfant.

— Ben oui, il est persuadé que vous ne l’aimez plus.

— Dites-lui que je l’adore.

— Vous l’adorez peut-être, n’empêche vous ne l’invitez pas.

En fin de journée, Drucker me téléphone à nouveau.

— C’est bon Sylvie, dites à Jacques qu’il peut venir sur le plateau. Mais vous m’appelez Védrine, je le veux aussi.

Au bout du fil, Védrine me félicite de ma capacité de persuasion.

— Vous ne voulez pas venir faire de la politique, vous en avez le talent.

— Certainement pas, c’est pathologique de vouloir faire de la politique.

Le livre s’est bien vendu. L’éditeur est content. Jacques aussi. Et mon laisser-passer de six mois pour rentrer comme je veux à l’Élysée est terminé. Mais c’est sans compter sur l’influence et l’impact que mes mini-jupes laissent dans le souvenir de certains hommes. En effet, un conseiller m’appelle et me demande de venir le voir le lendemain. Dans son bureau, il prolonge mon laisser-passer de nouveau pour six mois sans me donner de raison particulière. D’ailleurs, quand les hommes me font des cadeaux irrationnels, je ne cherche jamais à avoir d’explications, je dis juste merci. Donc merci monsieur le conseiller de l’Élysée !

Youpi ! A moi les bons petits plats dans les salons dorés d’autant que je viens de m’installer rue du Colisée, à deux pas de l’Élysée, chez un nouveau client pour faire la promotion des vins de Pays.

Tous les matins, mon plaisir est d’aller à l’Élysée, de traverser la cour carrée, de monter les grands escaliers que l’on voit à la télé, de pénétrer dans le bâtiment du fond et d’aller faire pipi dans les toilettes, à gauche, sous la statue d’Arman. Ça m’amuse terriblement. Au passage, je salue le photographe officiel qui ne se lasse passe de me faire miroiter que, grâce à lui, je peux devenir comédienne et faire du cinéma, que j’ai le physique et le tempérament pour ça, il avait certainement raison ! Je fais également coucou aux quelques conseillers que je connais quand je les croise, aussi au talentueux et gentil chef Joël Normand, et à tous les corps de métier dont j’ai fait la connaissance et qui sont enchantés d’avoir été pris en photo dans le livre L’Élysée comme si vous étiez de Lanzmann.

Mais pas une seule fois, je me suis dit que, vue la chance que j’ai d’être autant appréciée (moi ou mes mini-jupes, je ne saurai jamais… ), dans cette enceinte du pouvoir, au coeur du gouvernement français, je pouvais peut-être essayer de me trouver un travail au service de la communication de l’Élysée.

Non, pas une seule fois, l’idée n’est montée à mon cerveau. Je pensais juste à aller faire pipi dans les toilettes de Mitterrand, ce qui m’amusait terriblement.

Sylvie Bourgeois Harel

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Chroniques du monde d'avant - 4 - Cartier rue de la Paix

Chroniques du monde d'avant - 4 - Cartier rue de la Paix

 

J’ai 23 ans. Je suis à Paris.

Je viens de donner ma démission et je veux un nouveau travail. Plus exactement, il me faut tout de suite un nouveau travail. Je ne supporte pas de ne rien faire et surtout j’ai besoin de gagner de l’argent. Mais j’aime aussi accumuler les expériences professionnelles afin d’apprendre un maximum.

N’ayant pas fait d’études et ayant commencé à travailler très jeune, à 12 ans, je n’ai que le choix de répondre à des annonces. J’en repère une : Cartier cherche du personnel féminin pour son service après-vente. Je me rends rue de la Paix et je suis immédiatement embauchée. Les autres filles qui sont là ont eu droit, la semaine auparavant, à trois tailleurs Mugler avec les chemisiers assortis afin qu’elles soient toujours impeccables. Pour moi, c’est trop tard, il n’y a plus de budget. Je dois donc me débrouiller avec ma garde-robe qui est composée de deux vestes décolletées serrées à la taille que je mets avec des mini-jupes que je me fais moi-même avec du tissu tubulaire que j’achète au mètre et sur lequel je couds de chaque côté des galons en coton de couleur différentes. C’est très sexy. J’adore être sexy. Je les mets avec des collants opaques et des chaussures plates.

Nous sommes derrière un grand comptoir au fond du magasin où les clients viennent déposer leurs montres à réparer. Les filles mesurent toutes un mètre soixante-quatorze et portent des talons. Avec mon mètre soixante-quatre mètre et à plat, j’ai l’impression d’être vraiment tout petite. Peu importe, j’assume. De toute façon, ma vie n’est pas le jour chez Cartier, non, ma vie, c’est la nuit chez Castel où je vais danser chaque soir et m’amuser. Je rentre à 6 heures du matin, je m’écroule sur mon lit, puis je prends une douche, je change ma jupe en tubulaire et je pars au boulot en avalant deux pains au chocolat.

Très rapidement, les clients les plus importants viennent vers moi, certains même attendent afin que je les serve, je dois les faire rire, je crois, et puis, je viens de Besançon, la capitale de la montre, je m’y connais, et surtout, je ne me la pète pas tandis que les autres filles font les malines de travailler chez Cartier et de porter du Mugler qu’elles n’ont pas acheté, elles rêvent d’ailleurs toutes qu’un client fortuné les épouse.

Puis un jour arrive ce qu’ils appellent un VIP, un comédien archi connu qui fonce direct sur moi. Je lui dis que je vais appeler la directrice car je n’ai pas le droit de m’occuper de lui. C’est la règle, seule la directrice doit servir les personnalités. Il me répond non, non, vous êtes très bien. Je l’emmène donc dans l’un des quatre salons privés qui se trouvent de chaque côté.

Le lendemain, un autre VIP fonce sur moi et ainsi de suite, ils veulent absolument être servis par moi alors que je suis la plus petite derrière le grand comptoir avec ma veste décolletée marine, ma préférée, serrée à la taille, ma mini jupe en tubulaire à six francs le mètre, et mes bâillements incessants à force de ne pas dormir assez.

A la fin de la semaine, remontrance de la directrice. Je n’aime pas les remontrances d’autant que je travaille trois fois plus que les autres filles, que je suis méga compétente, et que je n’ai pas eu droit aux jolis tailleurs Mugler avec les chemisiers assortis.

Pendant trois mois, je sympathise avec plein de personnalités, des hommes, je précise. Dans les salons privés, je leur parle de la nature, des étoiles, des âmes, mes sujets favoris, ils rient et s’amusent, me confient aussi parfois leurs soucis, certains m’offrent des chocolats, du parfum, d’autres m’invitent à dîner, j’adore. Mais la directrice pas du tout, elle fulmine.

Au bout de ma période d’essai, elle me convoque dans son bureau et m’explique qu’avec mon caractère enjoué et ma spontanéité, je ne suis pas faite pour Cartier où la retenue est de rigueur. En revanche, elle me trouve si efficace qu’elle a parlé de moi à son mari qui est le patron du Comité Colbert, qui réunit toutes les grandes marques françaises du luxe, je serais parfaite pour travailler avec lui où une vraie carrière évolutive m’attend.

Au lieu de lui répondre merci madame, je vais téléphoner à votre mari, dont elle m’avait donné les coordonnées et qui attendait mon appel pour me rencontrer, je me suis mise en colère. Mais dans une vraiment grosse colère. J’étais choquée que l’on puisse me reprocher d’être souriante, spontanée et compétente. Je l’ai engueulée. Carrément engueulée, qu’elle n’avait qu’à se garder son mari pour elle, et que jamais mon sourire et ma spontanéité ne seront au service de qui ce soit.

Le lendemain, j’ai commencé mes cours de théâtre chez Jean-Laurent Cochet. Le soir, pour gagner ma vie, je travaillais au restaurant le Petit Poucet sur l’île de la Jatte, puis j’allais danser chez Castel ou aux Bains Douches avec mes mini-jupes à trois francs. J’ai gardé quelques personnalités comme amis. Et aussi mon sourire et ma spontanéité. Et je me suis achetée une chemise Mugler. Non mais !

Sylvie Bourgeois Harel

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Chroniques du monde d'avant - 2 - Festival de Cannes, Georges Wilson

Chroniques du monde d'avant - 2 - Festival de Cannes, Georges Wilson

Nous sommes en mai 1989 (ou 88 je ne sais plus).

Je suis au Festival de Cannes. Je travaille en free-lance dans la communication depuis trois ans. Je suis embauchée par un éditeur de vidéo qui lance sa collection dans laquelle il désire rassembler toutes les Palmes d’Or.

Avec Josée qui connaît tout le monde dans le cinéma, nous devons lui organiser des déjeuners au Majestic et quelques montées des marches. C’est ainsi que je rencontre Georges Wilson qui veut absolument me revoir à Paris d’autant que je lui ai confié mes désirs enfouis d’être comédienne, mes cours de théâtre chez Jean-Laurent Cochet, mon amour des textes, de la scène, du jeu.

Il m’invite à déjeuner dans un restaurant à deux pas du théâtre de l’œuvre, dans le 9ème, dont il est le directeur artistique. Il me raconte son passé, ses souvenirs, Jean Vilar, le TNP. Commence alors une jolie amitié.

Il m’appelle régulièrement, prend souvent de mes nouvelles, me demande de venir le voir au théâtre où il passe ses journées. On rit beaucoup. On s’amuse à rejouer des scènes de « Je ne suis pas rappaport », une pièce américaine que j’avais adorée, dans laquelle avec Jacques Dufilho, ils étaient deux vieux sur un banc à évoquer la solitude, la vieillesse, la mort.

Puis un jour, Georges me parle de son projet qui lui tient à cœur depuis longtemps, il désire monter Eurydice, une pièce de Jean Anouilh, mais c’est dur, il ne trouve pas les financements, malgré sa carrière. Il se plaint que les relations aient changé, il va avoir 70 ans, il a l’impression que maintenant c’est place aux jeunes dans le métier.

Soudain au cours d’un déjeuner, son visage s’éclaircit, il me propose de jouer Eurydice. Avec mon visage de tanagra, comme il aime me surnommer, je serai parfaite, fine, jolie, fragile, insouciante, profonde, les compliments pleuvent. Il m’offre le texte. Je rentre chez moi, émue, j’appelle ma maman. Je ne dors pas de la nuit. J’ai arrêté les cours de théâtre depuis cinq ans. Je vous expliquerai pourquoi ( je ne sais d’ailleurs pas pourquoi, je sais seulement comment j’ai tout arrêté ), mais c’est une autre histoire.

Avec Georges, nous nous voyons régulièrement, je connais le texte par cœur. Il me parle de la mise en scène qu’il imagine, son fils Lambert sera Orphée, mon amoureux jaloux, et lui, le père. Il assurera la mise en scène. Au théâtre de l’œuvre bien sûr.

Néanmoins, Georges est inquiet pour l’argent. Il a l’impression que tout est devenu plus difficile, que son nom ne suffit plus pour monter un projet, qu’on ne lui fait plus confiance. Il a peur d’être fini. Il en souffre. Ses 70 ans reviennent souvent dans nos discussions. Il a cinq ans de plus que mon père. Mon père qui d’ailleurs, soudain, arrive dans la conversation, alors que nous rêvons d’Eurydice depuis au moins six mois. Un peu énervé, alors que Georges a toujours été un homme adorable, il me demande quand est-ce que je vais enfin lui présenter mon père qui pourrait certainement nous aider.

– Mon papa, je lui réponds, je te le présente volontiers, il sera ravi de faire ta connaissance, ma maman aussi d’ailleurs, elle était tellement triste que j’arrête le théâtre, mais en quoi peut-il t’aider ?

– En tant que directeur de l’OBC, je pense qu’il peut me trouver des financements.

– L’OBC ?

– Oui, la Banque du Cinéma.

– Ah non, Georges, il y a erreur, mon papa est architecte et habite à Besançon.

– Mais pourquoi Josée m’a-t-elle dit à au festival de Cannes que ton père était le directeur de l’OBC ?

– Je n’en sais rien, moi, tu prends quoi comme dessert ?

Ce jour-là, Georges n’a pas pris de dessert. C’était également la dernière fois que je le voyais. Quand je l’appelais au théâtre, on ne me le passait plus. Je suis allée plusieurs fois le voir, mais on me répondait toujours qu’il était occupé. Un peu plus tard, j’ai appris qu’il avait donné le rôle à Sophie Marceau.

Sylvie Bourgeois Harel

Comme on me l’a souvent demandé, je précise que sur la photo c’est moi et pas Sophie Marceau à laquelle je ressemble sur l’image de mon composite que j’avais fait faire lorsque je prenais mes cours de théâtre auprès de Jean-Laurent Cochet, un grand professeur qui a formé entre autres Fabrice Luchini, Gérard Depardieu, Sabine Azéma, Richard Berry…

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Chroniques du monde d'avant - 1 - Tortues Ninja, Apple, Sony Music, Festival de Cannes

Chroniques du monde d'avant - 1

Tortues Ninja, Apple, Sony Music, Festival de Cannes

L’autre jour, en entrant dans un grand magasin pour acheter un ordinateur, en voyant tout le service d’ordre à l’entrée, puis le jeune vendeur qui me conseillait de ne pas changer le mien, mais qui m’a demandé au bout de quinze minutes d’aller à l’autre bout de la boutique où il me rejoindra pour continuer notre conversation car ils n’ont pas le droit de rester longtemps au même endroit et avec le même client, j’ai réalisé que notre monde s’était vraiment écroulé.

Quand exactement, je ne sais pas, peut-être cela s’est fait doucement, subrepticement, mais une chose est sûre, aujourd’hui, je ne pourrais jamais refaire tout ce que j’ai fait lorsque je travaillais en free-lance dans la communication.

Plus jamais, par exemple, je ne pourrais faire atterrir les Tortues Ninja sur la plage du Carlton, durant le Festival de Cannes, à l’heure du déjeuner, afin de créer l’événement, et ça en a été un, les télévisions du monde entier ont repris les images de mon cameraman, c’était en mai 1991, sans autorisation bien sûr car je ne les aurais jamais obtenues, mais avec une équipe solide et ultra compétente de champions que ce challenge amusait.

En effet, c’était un véritable défi car les costumes, les mêmes qui avaient servi aux comédiens durant le tournage du film, pesaient 70 kilos chacun, et il ne fallait pas rester plus de quinze minutes dedans, tant l’épaisseur du plastique et de la mousse avec lesquels ils étaient fabriqués provoquaient une transpiration si intense que cela nécessitait ensuite plusieurs heures de séchage.

Mes parachutistes, des mecs super, ont tout accepté et surtout d’atterrir avec une vision réduite car les têtes des Tortues Ninja, non seulement étaient énormes et lourdes, mais avec des tout petits trous pour les yeux, ils ne voyaient presque rien. Avec leurs amis du Club aéronautique de Cannes-Mandelieu, on a balisé, au dernier moment pour ne pas dévoiler la surprise, un espace sur la plage afin de sécuriser l’atterrissage qui a vraiment créé l’événement.

C’était ça Cannes ! Pour promouvoir les films, il fallait être inventif, faire toujours plus, étonner, émouvoir.

Et mes Tortues Ninja ont eu un succès fou qui a dépassé les espérances d’UGC-Fox, le distributeur du film. Sur la Croisette où je les ai ensuite promenées assises à l’arrière d’un coupé que Mercedes m’avait prêtée pour la journée (est-ce que l’on peut encore se faire prêter un Roadster Mercedes juste pour s’amuser, je ne pense pas… ), les gens étaient hystériques, criaient leurs noms, Léonardo, Raphaël, Michelangelo, Donatello, leur demandaient des autographes, et mes parachutistes stoïques tenaient le coup dans leurs costumes à mourir de chaleur.

Puis après une courte pause dans un local que j’avais loué pas loin où un déjeuner leur a été servi, au cours duquel on a essayé de sécher avec des sèche-cheveux l’intérieur des costumes qui étaient trempés, hop, de nouveau dans les costumes encore mouillés qui puaient, hop, dans la Mercedes, cette fois, avec un chauffeur. Grâce à mon amoureux, j’ai réussi à nous faire inscrire dans le cortège officiel, hop, direction le Palais du Festival où je leur ai fait monter les marches. Les photographes et la foule étaient hystériques de voir les Tortues Ninja, à crier de nouveau leurs noms tandis que mes parachutistes étaient toujours parfaits à jouer le jeu sans se plaindre depuis des heures qui ont largement dépassé les quinze minutes recommandées, dans leurs costumes tellement trempés qu’ils sont devenus deux fois plus lourds, je les tenais par la main car ils ne voyaient carrément plus rien, tant leur transpiration coulait sur leurs yeux.

Le PDG de Columbia avec qui j’étais amie et qui distribuait le film, m’a engueulé en haut des marches où il attendait le réalisateur et ses comédiens car mes Tortues Ninja avaient volé la vedette de toutes les stars américaines venues soutenir le jeune John Singleton considéré comme le nouveau génie d’Hollywood avec son film BOYZ’N IN THE WOOD, mais le soir lorsque nous avons tous dîné ensemble chez Tétou, à Golfe Juan, la bouillabaisse la plus chic durant le Festival (Tétou, une institution familiale qui a disparu sous le coup de la loi du Littoral… ), il a éclaté de rire, car c’était ça Cannes, une équipe de seigneurs, et bravo à celui qui créait l’événement du jour !

Pour en revenir à Apple, un autre exemple d’une chose que je ne pourrais plus jamais réaliser. Nous sommes en 1994, je travaille pour Sony Software sur les premiers CD-Rom. J’organise à l’hôtel Raphaël une conférence de presse, sauf que Sony n’a pas d’ordinateur à me prêter. Peu importe, je gare ma petite Rover verte en double file devant la belle boutique Apple, avenue Georges V, je mets les warnings, et avec ma mini-jupe et mes bottes, je leur explique mon problème. Dix minutes plus tard, je sors avec trois Mac prêtés avec juste ma signature et le nom de Sony griffonnés sur un bout de papier, que les vendeurs m’installent dans ma voiture pendant que j’invite le directeur du magasin et son équipe à mon petit-déjeuner de presse. Le lendemain, je ramène les trois Mac que j’ai continué de leur emprunter durant un an, chaque fois que Sony sortait un nouveau CD-Rom, comme par exemple, les fiches-cuisine en partenariat avec le magazine Elle, je refaisais une conférence au Raphaël et il me fallait des ordis.

Est-ce moi qui avais une capacité de persuasion ou est-ce que les rapports humains étaient plus simples, et surtout basés sur une confiance, une compétence, une assurance, un amour du travail bien fait ?

Quoi qu’il en soit, quand je vois qu’on ne peut plus entrer nulle part sans se faire fouiller son sac ou que des gens ont peur dès que quelqu’un tousse dans un train, je suis contente d’avoir fait le choix de quitter Paris que j’aime pourtant follement pour venir vivre dans le Sud, près de la nature, au bord de la Méditerranée.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mes amis, les habits, mon ensemble short cardigan

Mes amis, les habits, mon ensemble short cardigan

J’ai 12 ans. C’est le printemps. Je suis en sixième. Avec Nathalie, ma meilleure amie, nous avons fait de la couture. J’étais contente d’avoir passé l’après-midi seule avec elle. Depuis qu’elle a perdu sa maman, huit mois plus tôt, son père a déménagé et l’a mise en pension dans un lycée du centre-ville. Nous sommes très tristes de ne plus habiter dans la même maison, ma famille, au rez-de-chaussée, la sienne, au premier étage. C’était très pratique. Nous étions toujours collées l’une à l’autre. Alors que maintenant, elle a des nouvelles copines. On se voit moins souvent.

Le soir, après dîner, je suis pieds nus quand, soudain, je hurle. Une douleur énorme me traverse le pied. Je suis en larmes tellement j’ai mal. Ma mère arrive, affolée. Elle est un peu énervée car il est tard et je ne suis pas encore au lit. Elle me dit que je vais encore être fatiguée pour aller à l’école le lendemain matin. Ce qui ne me dérangeait pas trop, je détestais l’école.

— Maman, je lui dis en larmes, peux-tu, s’il-te-plaît, regarder si je n’ai pas une aiguille dans le pied, j’ai tellement mal.
— Mais pourquoi aurais-tu une aiguille ?
— Avec Nathalie, nous avons fait de la couture, peut-être une aiguille est restée coincée dans la moquette, en marchant dessus, elle serait rentrée dans mon pied, regarde, il y a un trou sous mon gros orteil.
— Combien de fois t’ai-je dit de ne pas marcher pieds nus ?
— Mille fois maman, tu me l’as dit mille fois, mais je ne sais pas pourquoi, je ne t’écoute jamais, pourtant je t’aime et je sais que tu as toujours raison, mais je suis ainsi, je n’écoute rien.

Après avoir fait tremper mon pied pendant dix minutes dans de l’eau chaude avec du sel, ma mère pose ses lunettes sur son nez, prend une aiguille à coudre qu’elle brûle avec la flamme d’un des briquets en argent Dupont de mon père, positionne une lumière, et commence à me charcuter sous mon gros orteil où, en effet, il y a un trou. J’ai tellement mal que je n’arrête pas de pleurer tout en faisant aïe, aïe, aïe.

Au bout de dix minutes, ma mère qui, pourtant, avait l’habitude de nous enlever, l’été, à Cap-d’Ail, les dizaines d’épines d’oursin que mes frères aînés, mes cousins, mes cousines, les autres enfants de la plage, nous nous enfilions en jouant sur les rochers, abdique.

— Je ne vois rien, va te coucher maintenant, il est tard.

Je cherche dans la moquette et trouve le chas de l’aiguille, juste le chas, pas l’aiguille.

— Regarde maman, je lui dis en lui tendant le chas, l’aiguille a dû se casser lorsque j’ai marché dessus, je suis sûre que le bout pointu est dans mon pied, c’est obligé, sinon je n’aurais pas autant mal.

Soudain, un de mes trois frères aînés surgit en colère dans le salon et me saisit par le col de mon pyjama.

— Mais ce n’est pas bientôt fini ton cinéma, me dit-il en me traînant jusque dans ma chambre.
— Lâche-moi, je hurle, tu me fais mal, je souffre déjà assez avec mon pied.
— Je t’ordonne d’arrêter de pleurer tout de suite, me souffle-t-il très autoritairement. Ne t’ai-je pas suffisamment demandé de ne pas te comporter comme une fille à pleurer à tout bout de champ, souviens-toi que tu dois être, comme moi, un Viking.
— Je suis née à Monaco, je ne peux pas être un Vikings, je lui balance, laisse-moi gérer mon bobo avec maman, on ne t’a pas sonné. Va plutôt écouter ton Johnny Hallyday et fous-moi la paix.

Vlan, vlan, je reçois une paire de claques. Un aller-retour sanglant sur mes joues. J’ai mal de partout. Mon pied. Mes joues. Mon humiliation. Ma maman vient me faire un bisou en m'avouant qu’elle en a marre de tous ces garçons à la maison, que ce sont des cons.

— Essaye de dormir, demain, tu n’auras plus rien, me promet-elle avant de fermer la porte.

Le lendemain, après une nuit à avoir sangloté toute seule dans mon oreiller, j’ai encore très mal, mais je ne dis rien. Pour avoir la paix avec mon frère qui me gonfle autant qu’il me fait peur, je décide de ne pas être une fille, mais un bon viking ainsi qu’il me l’a suggéré, en pensant à ce que m’avait dit ma mère, c’est con, les garçons. Je pars donc à l’école. À pied. En sautillant. En m’agrippant aux grilles des maisons qui se trouvent sur mon chemin. Toute la matinée, ma douleur ne cesse d’augmenter. À midi, au lieu d’aller à la cantine où je ne mangeais jamais rien, excepté les frites du vendredi, ma mère m’avait mise en demi-pension contre mon avis car elle en avait marre de me voir ne rien avaler aux repas, je file chez le docteur Grosjean, un ami adorable de mes parents dont le cabinet se trouve juste à côté de Notre-Dame. Il me fait une ordonnance pour passer une radio. Je retourne à l’école, finis mon après-midi et, à 17 heures, je prends le bus avec ma maman pour aller faire une radio dans la clinique d’un autre ami adorable de mes parents qui était très beau.

Allongée sur la table de son cabinet, je prie pour que le bout de l’aiguille soit dans mon pied. Ainsi, je pourrais faire la nique à mon frère que je ne pleurais pas pour rien. Que j’avais raison et qu’il est un con.

— Ben dis donc, tu dois souffrir le martyr, ma petite chérie, me dit le beau chirurgien en revenant avec ses radios.

Je n’entends rien excepté qu’il m’a m’appelé ma petite chérie. Il est très beau. J’ai douze ans. J’ai déjà embrassé un garçon, au ski, Christophe Marquet, pour faire comme Nathalie qui en a déjà embrassé trois. Mais personne ne m’a jamais appelé ma petite chérie, ni ma maman, ni mon papa, personne, pas même Nathalie qui est pourtant ma meilleure amie. Je m’en fiche de mon aiguille. Je suis tombée amoureuse du beau chirurgien.

— Tu es très forte et très courageuse d’avoir réussi à aller à l’école avec cet énorme bout d’aiguille dans ton pied, moi, je n’aurais pas pu, me complimente-t-il.

Il faut que je pense de dire à ma maman que tous les garçons ne sont pas cons.

— Regarde, continue-t-il en me caressant les joues, elle mesure deux centimètres. Par chance, elle s’est coincée dans l’articulation de ton gros orteil. À un demi-millimètre près, l'aiguille aurait pu remonter dans une veine et soit atteindre ton coeur et tu ne serais plus de ce monde, ou ressortir un peu plus tard dans ton bras ou dans ta cuisse. Demain matin, ma petite chérie, à la première heure, je t’opère.

Au deuxième ma petite chérie, je suis folle amoureuse. La vie est belle. Le beau chirurgien va m’embrasser. Je partirai vivre avec lui. Je serai enfin une fille. J’aurai le droit de pleurer. Et adieu les Vikings !

N’empêche, partagée entre la peur d’être opérée et la joie de pouvoir faire la nique à mon frère, je lui demande :

— Mais pas avec une anesthésie générale ?
— Si, ma petite chérie, je suis obligée de te faire une anesthésie générale, mais ne t’inquiète pas, tout va bien se passer. Je vais même te faire une faveur, comme je connais tes parents, tu vas rentrer dormir chez toi et revenir demain matin à 7 heures en étant à jeun, tu me le promets ?

Il était tellement beau que du haut de mes douze ans, je lui aurais promis n’importe quoi.

Pour me consoler, ma maman, très embêtée et très gentille, m’a ensuite emmenée au Mouton à Cinq Pattes, un magasin qui avait ouvert il y a peu à Besançon et où l’on trouvait toutes sortes d’habits pas très chers.

— Choisis ce que tu veux.

Sans hésiter, je jette mon dévolu sur un ensemble short et cardigan en coton tricoté à fines rayures vert, orange, violet, c’était magnifique. Je l’essaye, il me va à merveille. Le short est très court, un peu comme une grande culotte, et le cardigan a des manches trois quarts. C’est très élégant.

— Tu crois que je peux mettre mon nouvel ensemble, short et cardigan, demain matin pour aller à la clinique ? je demande d’une voix douce à ma gentille maman.

Ainsi le beau chirurgien, qui m’a appelé trois fois ma petite chérie, ne pourra que tomber amoureux de moi quand il me verra dans cette si jolie tenue qui me va à ravir.

Depuis ce jour où je savais que j’avais un bout d’aiguille coincée dans mon pied et où ma maman m’a offert ce si bel ensemble short et cardigan rayé que j’ai porté pendant des années pour me consoler que les garçons de notre maison étaient trop cons, je n’ai pas arrêté d’acheter des shorts tricotés et rayés, près du corps. Et dès que j’en remarque un sur une jeune fille, immédiatement, je pense à ma maman si gentille qui, comme moi, elle aussi, a dû pleurer bien des fois, seule, en silence sur son oreiller.

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

La Voix
 
Reste là
 
Reste là. Écoute. Écoute le silence. Écoute la solitude. Écoute le noir. Observe. Observe le silence. Observe sa lenteur. Observe sa blancheur. Il n’est pas pressé. Regarde. Regarde autour de toi. Regarde le malheur. Le malheur de ceux qui n’ont pas compris. Qui ne veulent pas comprendre. Qui ne veulent pas entendre. Je le lui avais dit, mais il ne m’a pas écoutée. Je l’avais prévenu, mais il ne m’a pas crue. J’ai voulu le réveiller, mais il m’a repoussée. Et depuis il pleure. Il souffre. Il erre. Il erre. Et je ne peux rien y faire. Écoute les moments. Il y a des moments pour tout. Écoute les heures. Écoute la forêt. Écoute la mer. Elles savent tout. Ne t’endors pas. Veille. Surveille. Admire. Admire la joie. Admire les sourires. Les rires. La vérité est là. Il était mon mari, mon ami, je l’aimais. Puis il a tué. Il a tué notre enfant. Il a tué sa pureté. Il a tué son innocence. Il a tué sa beauté. Détruit son avenir. Elle était si jolie. Toute petite et toute fine. Gaie et chantante. Jamais capricieuse. Elle disait toujours oui. Elle lui a dit oui, c’était son papa. Elle ne s’est pas méfiée. Elle ne m’a pas appelée. Il était son père. Son univers. Son repère. Il l’a emmenée en enfer. Dans l’enfer des enfants trompés. Dans l’enfer de l’enfance niée. Elle n’a pas pleuré. Ou alors je ne l’ai pas entendue. Ce n’est que la troisième nuit que je me suis réveillée. Et que j’ai vu l’inacceptable. L’impensable. L’horreur. Le crime. La mort. La mort de ma petite fille. Ma petite fille devenue une femme. Elle n’avait que huit ans. Son père était sur elle. Sa main sur sa bouche. Sa jolie bouche qui avait mangé des cerises et du gâteau au chocolat dans l’après-midi. Elle était inerte, morte, étonnée, interdite, flattée, douloureuse. J’ai failli m’écrouler. Mon monde s’écroulait. J’ai revu l’accouchement, puis ma vie s’est arrêtée. Mon âge est parti. Il ne m’a pas entendue. Il était sur elle. La recouvrant de toute sa beauté. Mon mari était beau. La tuant de toute sa grandeur. L’écrasant de toute sa responsabilité. C’est une larme qui m’a alertée. Une larme qui a coulé sur ma joue. Une larme qui m’a réveillée. Qui m’a montré le chemin. Il faisait nuit. Dans sa petite chambre, la pleine lune traversait les volets. Elle se reflétait dans une larme qui coulait des yeux de ma fille. Une larme pour me dire l’indicible. Une larme pour m’avertir. Une larme pour me mettre en colère. Je n’ai pas réfléchi. J’ai pris la chaise de bureau de mon enfant et j’ai tapé avec sur son bourreau de toutes mes forces. De toutes mes résistances qui ne voulaient pas croire ce que je venais de voir. De toute ma fragilité à n’avoir pas su la protéger. J’ai tapé avec l’aide de mon mariage foutu, de ma tromperie bafouée, de ma vie qui s’écroulait. Mes deux amours s’affrontaient. Mes deux raisons s’annihilaient. J’ai voulu mourir. Je l’ai tué. J’ai tué mon amour. J’ai tué le monstre. J’ai tué le noir. J’ai tué papa.
 
Et puis, on a dû faire comme si de rien n’était. Ma fille a continué sa vie de petite fille. Dans la violence. Dans la douceur. Dans la douleur. Plus jamais elle n’a trouvé le calme. La nuit, elle dormait avec moi. Je ne savais pas comment la consoler. Il est parti dans le salon. Il n’en a jamais parlé. Jamais demandé pardon. Il a commencé à picoler. Tout était fini. L’harmonie était finie. Partie. Achevée. Et moi, j’étais anéantie. Affaiblie. Apeurée. En colère. Mais je n’ai pas su parler. Les mots étaient trop faibles. Toujours trop faibles. Alors j’ai prié. Prié. Prié. Ma fille a grandi, mais dormait toujours dans mon lit. Mais un jour, la maison a brûlé et nous sommes morts tous les trois. Le feu nous a pris dans le sommeil. Les flammes ont lavé notre désespoir. Mais je n’en ai pas fini, la nuit, je surveille toutes les petites filles et si un méchant papa, un méchant grand frère, un méchant tonton, cousin, voisin ou ami approche, j’agis, je fais du bruit. J’allume une lumière. Je bouge un meuble. Je claque une porte. J’instaure la terreur pour sauver l’enfant car je n’ai pas pu sauver le mien. Tous les enfants sont miens dorénavant. Je suis le silence qui les observe. Je suis le noir qui les protège. Je suis le vent qui les écoute. Je suis le blanc qui surveille tous les papas, tous les frères, tous les tontons, tous les cousins, voisins et meilleurs amis, tous les faux gentils qui aiment salir l’innocence. Alors toi, Sylvie, dorénavant, écoute le silence des enfants, les silences de leurs mouvements, du mouvement de leurs cheveux, de la maladresse d’un geste, de la maladresse d’un regard, d’un sourire gêné, d’une bouche qui se déforme au lieu de rire, écoute et tu sauras et tu consoleras. Tu leur parleras. Tu leur donneras de la force. Du pouvoir. De l’espoir. Ta douceur les apaisera. Les calmera. Les consolera. Tu es la consolante. Écoute les silences. Nourris-toi de ces silences et insuffle ta force et ton amour dans tous les drames de ces enfants perdus. Sois leur naïveté. Sois leur innocence. Sois leur espoir. Dans le noir, la mort est là. Sois leur lumière et moi je serai leur maman qui les attend. Ta maman qui t’aime."
 
Ce texte est un extrait de mon prochain livre LA VOIX dans lequel je raconte comment trente-trois entités, comme dans le texte ci-dessus, m'ont soufflée dans mon oreille gauche le drame de leur vie, un drame toujours lié à l'amour, un besoin d'amour, un manque d'amour, une déception d'amour, une trahison...
Vous pouvez me contacter sur mon mail : slvbourgeois@wanadoo.fr. Ou au 0680644633.
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Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Club 55 - Golfe de Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Club 55 - Golfe de Saint-Tropez

Pourquoi je suis contre l’écriture inclusive  

Notre première valeur, c’est la liberté !

Et la liberté, c’est la pensée. La pensée est directe comme une flèche.

Lorsque j’écris un roman, je suis tendue comme un arc. Je suis concentrée pour trouver la phrase la plus précise, la plus rapide, celle qui va retranscrire exactement ma pensée. Comme une fulgurance. Ça peut me prendre des heures. Je suis aussi concentrée que si je tirais à l’arc afin que ma phrase remplie d’intentions et d’émotions touche en plein cœur mon lecteur. Tant que je ne suis pas sûre du résultat, je ne laisse pas ma phrase-flèche partir. Idem pour la grammaire, la conjugaison ou la ponctuation, je peux réfléchir des heures sur la place d’une virgule ou sur une question de syntaxe.

Ces précisions vont apporter toute sa richesse et ses subtilités à mon texte. C’est passionnant ! Il m’est impossible d’ajouter un -e ou un é-es à un participe passé, c’est comme si vous demandiez à un peintre d’ajouter du bleu à son tableau car le syndicat des couleurs primaires demande l’égalité entre toutes les tonalités d’une palette. C’est absurde et criminel de vouloir tuer ainsi la langue française et notre liberté de penser qui est notre seul allié.

Oui, je refuse cette débilité de l’écriture inclusive qui vise à plonger ces utilisateurs dans une confusion alarmante, proche d’une certaine forme d’hystérie, alors que justement notre langue française, qui a toujours été très équilibrée entre le féminin et le masculin, détient une richesse de mots, d’adjectifs, de verbes qui nous permet d’affiner et d’enrichir notre pensée. D’ailleurs, seule la fluidité de notre langage peut lutter contre la violence. En effet, celui qui sait s’exprimer avec calme et précision n’a aucune envie de se battre. À contrario, celui qui n’a pas les bons mots va employer sa force physique pour faire taire son adversaire, ou l’insulter.

Heureusement, je ne suis pas la seule à lutter contre cette folie. Le lundi 30 octobre 2023, les sénateurs ont approuvé un projet de loi visant à interdire l’écriture inclusive dans tous les documents officiels, publics et privés, les actes juridiques, les contrats de travail ou encore les règlements intérieurs.

Cette proposition désire également interdire tous les mots grammaticaux qui constituent des néologismes faits de contraction tels que iel ou celleux.

Cette proposition de loi, adoptée par le Sénat, visant à protéger la langue française des dérives de l’écriture inclusive, n° 1816, a été déposée le mardi 31 octobre 2023. Depuis, elle a été renvoyée à la Commission des Affaires Culturelles et de l’Éducation. Affaire donc à suivre !

Sur ce, je vais aller écrire au bord de la Méditerranée des phrases sans emphase, ravie d’écrire encore souvent à l’ancienne, avec un crayon de papier et une feuille de cahier, même si je ne quitte jamais mon ordinateur, et sans obéir à ces conneries de propagande qui veulent nous mettre des taudis dans la tête, alors qu’il suffit de s’émerveiller devant la beauté de la nature, du ciel ou de la mer, pour revenir dans le bon sens et l’amour. D’ailleurs, tous les textos, mails, messages, posts Facebook ou Instagram que je reçois écrits en écriture inclusive, c’est bien simple, je les mets à la poubelle !

Vive la littérature, vive la pensée, vive la liberté !

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Saint-Tropez mon amour

 

Je le répète souvent, je ne lis pas la presse, je ne regarde pas la télévision, je n’écoute pas la radio, je ne veux pas être polluée par trop de négativité. Mais hier, plusieurs amis m’ont envoyée plusieurs articles de presse qui critiquaient sévèrement Saint-Tropez. L’un, paru dans le Figaro, est écrit par un jeune philosophe d’une quarantaine d’années qui se dit aussi homme politique, ce qui, pour moi, est un oxymore, mais bon, là n’est pas le sujet. Le pauvre chéri n’a pas aimé Saint-Tropez, et il en tartine toute une page du journal. Une page pleine de poncifs et de lieux-communs, c’en est à pleurer de bêtises. Le pauvre garçon en est encore à l’arrivée de Maupassant dans le Golfe et n’a eu comme guide et référence que cette chère Danièle Thompson, titrant son article : « Saint-Trop. Je devais y passer trois jours et deux nuits. Je n’ai pas pu. J’ai fui avant l’heure. » Pour ma part, je préfère dire Saint-Tropez, je ne suis pas pressée, je n’ai pas besoin de faire de contraction d’autant que Saint-Tropez vient du chevalier Torpes qui a été béatifié car il a préféré mourir en l’an 68 plutôt qu’adjurer sa foi chrétienne.

 

Puis le pauvre biquet, en manque de style littéraire car il est aussi écrivain, sous-titre platement son article : « Les euros, les dollars, les roubles ont détruit le petit village fortifié plus sûrement, plus définitivement que les bombes du débarquement de Provence… » Quelle pauvreté et paresse d’observation. En effet, comment a-t-il pu, en quelques heures, puisqu’il a été tellement oppressé par Saint-Tropez qu’il a fui, je ne fais que reprendre ses mots, comment donc en quelques heures, a-t-il pu se faire une idée précise et approfondie de Saint-Tropez ? Non, il a préféré rester sur ses idées préconçues et éructer sa haine parce qu’il a vu dans le port deux, trois bateaux un peu trop gros.

 

Bref, ce jeune journaliste-écrivain-philosophe-homme-politique a peut-être également été effrayé d’avoir croisé quelques filles légèrement vêtues ou des Ferrari qu’il ne saurait sans doute pas conduire. Au lieu de regarder la beauté des ruelles, de la Ponche, de la mer, il a préféré regarder la merde et faire le malin en racontant qu’il a même vu un SDF se préparer pour la nuit. Puisqu’il prône dans un essai le capitalisme classique, qui est d’ailleurs une idée fort intéressante, j’espère qu’il lui a offert ses deux nuits d’hôtel qu’il n’a pas payées et dont il ne voulait pas puisque, soi-disant, il est parti en courant, ainsi ce pauvre homme aurait pu dormir dans un bon lit.

 

Dans Médiapart, c’est simple, l’article est illisible car il est rédigé en écriture inclusive. Je comprends néanmoins qu’il est question de Bernard Arnault, l’un des hommes les plus riche du monde, un Français au demeurant qui, en bon empereur du luxe qu’il est, a acheté beaucoup de territoires à Saint-tropez. Au moins, Bernard Arnault a l’intelligence d’avoir compris que la beauté de Saint-Tropez venait de son passé. Il a donc fait rénover à l’identique toutes les maisons qu’il a acquises. Il n’en a détruite aucune. Bravo et merci à lui. À sa place, des promoteurs immobiliers les auraient rasées et auraient bâti des immeubles moches d’une dizaine d’étages de haut comme cela été le cas pratiquement sur toute la côte d’Azur.

 

Médiapart parle ensuite de la plage d’un hôtel 5* qui, en effet, est assez chère, puisque ce sont les tarifs d’un 5*. Ils oublient juste de dire que Saint-Tropez compte surtout des plages publiques, la Ponche, la Fontanette, les Graniers, la Moutte, les Salins, celles avant la bouillabaisse, toutes des plages non payantes et propres, nettoyées chaque matin, la qualité de l’eau est vérifiée chaque jour aussi. Ensuite Médiapart nous assène encore sur le village de pêcheurs qu’aurait été autrefois Saint-Tropez. Premièrement, grâce aux fonds marins du Golfe de Saint-Tropez que n’affectionnent pas les gros chaluts de pêche industrielle, nos poissons sont encore pêchés artisanalement par les cinq ou six pêcheurs locaux. Certes, ils sont moins nombreux car c’est un métier difficile, mais ils existent toujours d’autant que la prudhommie de pêche de Saint-Tropez qui a été créée au 16ème siècle a été reconnue par la Commission Européenne avec le droit d’exiger des réformes.

 

Deuxièmement Saint-Tropez n’a jamais été un petit village de pêcheurs. Au XVIIIème siècle, c’était le troisième plus important port de commerce de la Méditerranée. Puis dès la fin du XIXème siècle, Saint-Tropez a été connu pour être un village festif. Les riches bourgeois descendaient de Paris pour venir s’encanailler dans les établissements de nuit de Saint-Tropez qui étaient surtout fréquentés par les marins, et dans les huit à douze bordels qui se trouvaient dans des ruelles mal famées. L’endroit a été rasé après la Seconde Guerre mondiale et deviendra la place de la Garonne. Dans les années 20, Mistinguett et la Môme Moineau, entre autres célébrités, se rendaient à Saint-Tropez pour aller danser chez Palmyre dans les bras des beaux et forts lesteurs, les hommes de quai qui chargeaient et déchargeaient les marchandises des bateaux. Les congés payés de 1936 ont ouvert Saint-Tropez à un nouveau tourisme. Et dans les années 50, les artistes de Saint-Germain-des-Près venaient y faire la fête. Certes, il y avait des pécheurs à la Ponche, mais ce n’était pas la plus grande activité économique du village. C’était juste beau et romantique pour les nantis de voir les pointus amarrés à la Ponche. C’est dans les Années 50 aussi que de nombreux Tropéziens ont vendu leur maison qui avaient pris de la valeur. Mille Tropéziens sont partis du village laissant leur paradis à de nouveaux arrivants.

 

Pour en terminer avec Médiapart, ils concluent qu’en hiver, Saint-Tropez est désert. Ce n’est pas désert, le village se repose. Et il en a bien besoin pour se remettre des excès de l’été. Il ne se repose pas longtemps, seulement deux mois et demi, du 15 novembre au 15 décembre et du 10 janvier à fin février. Deux mois et demi nécessaires également pour effectuer les travaux de rénovation. Deux mois et demi magnifiques de calme et de tranquillité où la lumière du Sud est la plus belle. Cette lumière sublime qui a inspiré les peintres Signac, Marquet, Camoin qui, eux aussi, adoraient fréquenter les bordels, notamment celui du Bar des Roses, Marquet en a même fait un tableau peignant son ami Camoin nu couché sur une prostituée à moitié nue aussi, son chapeau cachant son sexe.

 

Alors oui, en hiver, des restaurants et des boutiques sont fermés, mais il y en a suffisamment qui restent ouverts pour se nourrir et se vêtir. Et surtout la nature est là. La nature est quand même mille fois plus intéressante que les boutiques. Pourquoi tous ces journaux malveillants ne parlent pas, par exemple, des dizaines de kilomètres de promenade que l’on peut faire au bord de mer ? Et pourquoi plutôt que de dénigrer Saint-Tropez, ils ne citent pas toute la jeune génération qui oeuvrent à ouvrir des établissements de qualité ? Il y a, entre autres, Martin et son magasin vintage Saint-Martin-sur-mer, Vivian et ses restaurants chez Mamé et Lorette, Lilian et son restaurant À l’amitié, et plein d’autres. Pourquoi ils ne parlent pas d’eux qui se démènent à faire vivre un joli Saint-Tropez authentique et convivial ?

 

Si la presse, soudain, s’acharne autant sur mon beau Saint-Tropez que j’aime et où j’ai choisi de venir habiter il y a un petit peu plus de deux ans maintenant faisant de moi une Tropézienne fière de mon village, certainement l’un des plus beaux du monde, il y a certainement plusieurs raisons à ça. Déjà, nous sommes depuis plusieurs années dans l’ère de la médiocrité. C’est l’heure des médiocres, c’est leur moment de gloire, ils peuvent tous s’exprimer, on leur déroule même des tapis rouges. Sauf que Saint-Tropez est tout sauf médiocre. Il n’y a pas un village en France qui lui ressemble. Pas un. Tout le littoral méditerranéen de Menton à Perpignan est magnifique lorsque l'on est face à la mer, mais dès que l’on se retourne, on voit des barres d’immeubles horribles et désolantes. Saint-Tropez, grâce au maire Louis Fabre qui a exigé, après les bombardement de la Seconde Guerre mondiale dont parle le petit chéri du Figaro, que les immeubles du port soient reconstruits à l’identique, se battant contre les propriétaires tropéziens qui voulaient bâtir deux ou trois étages de plus. Grâce à cet homme visionnaire qui a su dire non à la spéculation immobilière, Saint-tropez a conservé son authenticité qui sent si bon le passé.

 

Saint-Tropez n’a jamais été un endroit tiède, indifférent, alors oui, tout est exacerbé, c’est peut-être plus visible qu’ailleurs parce qu’on est un tout petit village et que le monde entier veut venir s’y agglutiner, la concentration y est donc plus forte. C’est vrai aussi qu’en été, Saint-Tropez est compliqué. Nous sommes sur une presqu’île en plus. Ce qui ne facilite rien pour les milliers de voitures qui veulent y passer chaque jour. D’où des embouteillages et la foule sur le port. Mais il y ici une belle diversité de gens de toutes les classes sociales et c’est ce melting-pot qui fait le charme et l’amusement de Saint-Tropez. Alors oui, il y a de la vulgarité, mais il y a aussi les plus belles filles du monde. Tout dépend de ce que l’on a envie de regarder.

 

Beaucoup d’anciens disent que Saint-Tropez a changé. Bien sûr, mais le monde entier a changé. Et Saint-Tropez, je trouve, a su bien résister. Et doit encore résister pour cultiver sa différence, même si, aujourd’hui, il y a une forte tendance chez certains à ne pas aimer la différence et à vouloir une pensée unique. Saint-Tropez ne cédera jamais à la mondialisation. Saint-Tropez ne cédera jamais à la pression médiatique. Saint-Tropez restera unique même si ça fait chier le Figaro, Médiapart ou le Parisien qui râle car la mairie a eu la bonne idée d’offrir un concert aux Tropéziens chaque 15 août.

 

Et puis, il y a plusieurs Saint-Tropez. Chacun peut y trouver le sien. Quand le matin, je nage à La Ponche avec les quelques personnes qui, comme moi, aiment la tranquillité car on peut trouver de la tranquillité en été à Saint-Tropez, et une tranquillité liée à un exceptionnel art de vivre, je remercie le ciel, la nature et Dieu d’être venue vivre ici.

 

J’espère que la Mairie et l’Office du Tourisme ne riposteront pas à ces attaques médiatiques. Comme dit mon mari : "il faut laisser glouglouter les égouts."

 

Sylvie Bourgeois Harel

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