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Michaël Douglas Festival du film américain de Deauville Septembre 1988

Michaël Douglas Festival du film américain de Deauville Septembre 1988

Nous sommes en septembre 1998. Je suis au Festival de Deauville avec mon fiancé qui travaille pour Sony Pictures. Nous descendons toujours au Royal. Le matin, je fais du cheval sur la plage. À cette époque, le festival était encore très convivial, très friendly comme disent les Américains.

 

Ce soir, c’est la projection en avant-première de Zorro. Antonio Banderas et Catherine Zeta Jones sont venus le présenter. L’après-midi, l’attachée de presse française de Warner téléphone à mon fiancé, Michaël Douglas désire être invité au dîner que Sony Pictures organise au Trois Mages après le film. Autant dire qu’il répond oui immédiatement. Un nouveau plan de table est immédiatement imaginé.

 

Avant la fin de la projection, je m’éclipse avec mon fiancé qui veut vérifier que tout est en place au restaurant. La salle est déserte, les clients sont encore au cinéma. Trois tables sont dressées pour accueillir la cinquantaine d’invités de Sony. Et là, que voyons-nous ? Michaël Douglas qui, tranquillou, les mains dans les poches, en sifflotant l’air de rien, avec son charmant air coquin, est en train de réorganiser complètement le plan de table en changeant les noms inscrits sur des bristol pour être assis à côté de Catherine Zeta Jones pour laquelle, je l’apprendrai des années plus tard par mon ami Alberto, il a complètement craqué la veille lorsque Régine la lui a présentée dans sa boîte de nuit située sous le casino.

 

Ça y est, l’équipe du film arrive suivi du staff français et américain. Tout le monde prend sa place indiquée par les bristols. Nous venons de finir l’entrée quand soudain j’éclate de rire.

 

— Non mais tu as vu le bordel qu’a mis Michaël Douglas dans ton dîner qui ne ressemble plus à rien, je dis à mon fiancé. Regarde, le patron monde de Sony Pictures est maintenant assis entre le coiffeur et le dealer, il y avait toujours un dealer habillé trop chic qui accompagnait les talents, Banderas tire la gueule car il est assis entre les deux nains de 7 ans du producteur à qui il n’a strictement rien à dire, Mélanie Griffith est furieuse d’avoir été reléguée à l’autre bout de la table et Philippe de Broca, très ému à l’idée de retrouver la belle Catherine Zeta Jones qu’il a fait tourner huit ans plus tôt dans Les mille et une nuits, est très déçu de ne pas pouvoir l’approcher, le seul qui est content, c’est Michaël.

 

Et il avait bien raison Michaël d’être content, ce soir-là, il a 54 ans, il est resplendissant comme un Dieu et il vient de séduire la deuxième femme de sa vie dont il est toujours amoureux vingt-six ans plus tard.

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Alain Delon - Philippe Harel -Sylvie Bourgeois Harel

Alain Delon - Philippe Harel -Sylvie Bourgeois Harel

 

J’ai toujours aimé faire rire les hommes. Je ne les ai jamais dragués. Je n’ai jamais cherché non plus à les séduire pour obtenir des avantages pécuniaires, sociaux, professionnels, financiers. Non. J’adore juste les faire rire. C’est con, mais je trouve qu’un homme qui rit devient tout de suite gentil. En le faisant rire, je le sors immédiatement de son carcan d’homme adulte et responsable. Je n’attends rien de lui. Je le replonge juste dans son adolescence. Nous redevenons deux adolescents. 

 

Une adolescence que je n’ai pas vraiment connue. Je travaillais déjà. Je n’ai pas connu l’insouciance des bandes de copains, des soirées-guitare sur la plage, des virées en camping. Je n’avais pas le temps. Et puis, j’étais cassée. Mais ça, c’est une autre histoire. Alors, oui, lorsque je rencontre un homme, immédiatement, j’ai envie de le faire rire. Même les chauffeurs de bus à Paris. Plusieurs fois, pour me remercier de les avoir fait rire et offert une parenthèse de légèreté, ils m’ont déposée à l’endroit précis où j’allais en déviant légèrement leur parcours. Je vous jure, même mon mari a été témoin. Un soir, un bus nous a attendus à minuit devant un endroit précis qui n’était pas sur sa trajectoire, pas loin, mais pas sur sa route, pour nous ramener à la maison tellement je l’avais fait rire à l’aller.

 

Bref, le rire est ma forme de politesse, ma façon de vivre, de rentrer en contact, de télépathie aussi. Rire, rire aux larmes, éclater de rire, est ma libération. Proche du divin. Avec Alain Delon, cela a été pareil. En 2009, avec mon mari, le réalisateur Philippe Harel, nous sommes invités à un dîner caritatif. Pendant le cocktail, je présente à Alain Delon que je ne connais pas une jolie comédienne que je ne connais pas non plus. Il avait des envies de théâtre. Je leur dis qu’ils feraient un beau couple sur scène. La jeune comédienne est ravie. De son côté, il éclate de rire. Puis, la jeune comédienne s’éloigne, émue.

 

Avec Alain Delon, nous restons finalement tous les deux à papoter.  Á se raconter des trucs rigolos. Des trucs simples et faciles. Je l’emmène alors en adolescence. On a soudain 15 ans. Nous sommes deux adolescents à se raconter des conneries d’ados. Plus rien n’a d’importance que les bêtises que nous nous racontons pour faire rire l’autre. Très vite, il doit se sentir en confiance car il me raconte des choses que je ne veux pas répéter, des choses que je ne dévoilerai jamais, des choses à nous, des choses d’ados, des secrets d’ados. Il me parle aussi des femmes, des femmes qu’il a aimées. Il me raconte alors trois anecdotes très drôles en me donnant gentiment des petits coups sur l’épaule, comme le font les bons copains quand ils ont trouvé une histoire encore plus épatante à raconter. 

 

Il faut ensuite passer dans la salle du dîner. Il est le président d’honneur de cette soirée. Nous sommes à sa table. J’ai failli échanger mon nom pour m’asseoir à ses côtés, puis je me suis ravisée, je ne voulais pas être mal élevée. Je suis donc à deux personnes de lui. Il y a la place vide d’une femme qui n’est pas encore arrivée, mon mari et moi, ça va, je me dis. Les autres convives fument dehors. Nous continuons donc de rire. Sur tout. Et aussi sur les médicaments qu’il prend. Quand je le questionne, il relève un sourcil pour m’impressionner :

 

— Vous êtes bien curieuse, Sylvie.

— Evidemment, Alain, je lui réponds, il n’y a que l’intimité qui m’intéresse, alors, c’est quoi ces pilules ?

 

Il éclate alors de nouveau de rire et dans un sublime sourire, il me dit :

 

— Si vous croyez qu’à mon âge, on tient debout tout seul.

 

Soudain la salle se remplit. Deux jolies filles choisies pour leur plastique prennent place à ses côtés. Il se couche pratiquement sur mon mari pour continuer notre conversation. Pour que l’on puisse continuer de se dire des bêtises sans importance. Pour rester encore un peu dans notre adolescence. Mais il y a du bruit. Les filles l’accaparent. Elles lui posent des questions sur ses films. Il ne répond pas. Il n’a pas envie de parler de ses films. Il les connaît par cœur ses films. Des journalistes s’approchent. Des invités aussi. Il se ferme. Toutes ces personnes qui l’encerclent lui rappellent qu’il est Alain Delon, notre plus grande star, le plus bel homme du monde. 

 

Il me regarde d’un air désolé. On s’est compris. Fini nos 15 ans. En un quart de seconde, il redevient un homme à qui la société demande beaucoup. Il revêt alors aussitôt sa carapace de star pour se protéger de toutes ses intrusions. Le charme est rompu. La soirée est foutue. 

 

Je m’en fiche, je l’ai retrouvé la nuit même dans l'un de mes rêves, nous avions 15 ans.

 

Ce dimanche 18 août 2024, Alain Delon est décédé. Avec sa mort, c’est toute une époque du cinéma français qui disparaît à tout jamais. Mille fois, j’ai demandé à mon mari que l’on écrive ensemble un film pour faire jouer Alain Delon qui ne désirait plus tourner. Mon mari est un merveilleux directeur d’acteur et réalisateur. Qui sait filmer l’indicible. Qui sait filmer la pudeur. Qui sait filmer l’intimité. Ils auraient été parfaits l’un et l’autre. D’autant que mon mari adore Alain Delon. Pour lui, c’est le plus grand des acteurs. Mais je n’ai réussi à le convaincre. Mon mari m’aime, mais ne m’écoute pas.

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Festival de Cannes

Sylvie Bourgeois Harel - Festival de Cannes

Henri

Mon papa, je ne le vois qu'une heure par an, quand il va au Festival de Cannes pour s’occuper de stars de cinéma. Je le retrouve dans un jardin public derrière l’hôtel Negresco. Pendant ce temps, ma grand-mère m’attend. Pas longtemps. Mon papa est toujours pressé. Je le vois aussi parfois en photo dans Paris-Match, mais jamais en entier, en général je ne vois que le bout de son nez comme s’il avait fait des acrobaties pour se retrouver à tout prix sur la photo alors qu’on voit bien que le sujet ce n’est pas lui, mais plutôt une actrice très connue ou un comédien que l'on voit à la télé.

Ma grand-mère qui me fait office de maman et de papa m’a expliqué que dans le cinéma, l’amour n’existe pas et que les gens, ils sont souvent obligés de faire des pieds et des mains pour avoir leur place sur la photo car c’est un métier qui les rend fous, à force de trop fréquenter des vedettes, ça les fait croire importants. Alors que dans leur vraie vie, ils deviennent très vite tristes dès qu’ils ne sentent plus briller sur eux la lumière des célébrités, et après ils ne font qu’embêter leur famille à leur reprocher de ne pas être des stars pour que leurs journées, elles soient plus rigolotes.

C’est pour ça que mon papa, il ne m’aime pas. Parce que je ne suis qu’un petit garçon de huit ans, et il ne trouve pas ça très marrant. Il préférerait certainement que je sois un grand artiste de music-hall surdoué pour mon jeune âge à jouer déjà des claquettes, comme ça il serait fier de me promener partout dans les boutiques où les gens me demanderaient des autographes. Mais comme ma vie, c’est plutôt de jouer avec mon cousin et ma cousine, ça l’ennuie.

Avec ma grand-mère de toute façon, on s’en fiche complètement d’être deux abandonnés, elle, c’est son mari qui est parti. Et même qu’on est très content que ceux qui sont censés nous aimer soit par monts et par vaux, comme ça on n’a que nous deux à s’occuper. Et on s’occupe très bien de nous deux. Ma grand-mère, je l’aime beaucoup. Je l’adore même. C’est une grand-mère enfant, dans le sens qu’elle rit tout le temps. C’est comme si elle avait mon âge, sauf qu’elle a le droit d’aller toute seule en ville, alors que moi, pas encore. Mais elle m’emmène souvent. Elle est très fière de me tenir par la main. C’est bien simple, elle dit à tous les commerçants que je suis le plus joli petit garçon de Nice. Ma grand-mère, c’est la maman de ma maman et ma maman, je ne la vois pas souvent non plus car elle était trop jeune quand je suis né pour porter ma responsabilité. Mais là maintenant c’est bien car elle a trouvé un nouveau mari et même qu’à la fin de la semaine je vais prendre le train pour aller la retrouver et vivre avec elle à Montpellier. Au téléphone, elle m’a dit : mon chéri, on va enfin habiter ensemble. Et ça m’a fait très plaisir presque à en pleurer, mais je me suis retenu, je ne voulais pas montrer que j’étais content à ma grand-mère qui sera bientôt triste de ne plus pouvoir me faire à manger ou m’acheter des beaux habits. Car ma grand-mère souvent, je l’entends dire à ses copines en cachette sans savoir que je suis là, que c’est pitié pour un petit garçon d’être sans ses parents, mais qu’en même temps je suis pour elle un cadeau des dieux tellement c’est merveilleux de pouvoir s’occuper d’un enfant quand on a soixante ans et suffisamment d’argent.

Il a été décidé que je prendrai le train avec ma tante mimi qui doit rendre visite à sa fille qui habitent aussi près de Montpellier, mais un peu plus loin sur la voie ferrée. Je me suis dit qu’il y avait certainement dans cette région un nid de maris pour les filles de notre famille, sinon je ne vois pas la raison.

Quand on est arrivé, ma maman m’attendait sur le quai de la gare et j’ai couru très vite pour me jeter dans ses bras et la serrer fort contre mon cœur, car même si je ne la vois pas souvent, c’est quand même ma maman et je l’aime. Enfin, je crois. Après elle m’a amené dans sa nouvelle maison. Elle m’a présenté Roger qui allait être mon futur beau-papa, il a dit comme ça. Puis on a déjeuné, c’était bon, mais j’ai quand même demandé à téléphoner à ma grand-mère qui devait se faire du souci de me savoir pas en face d’elle comme tous les midis depuis que je suis né. Je l’ai sentie faire exprès d’être gaie, mais j’ai entendu des sanglots qu’elle cachait dans sa voix, alors je lui ai dit de ne pas s’inquiéter, que c’était juste la normalité qui s’installait entre nous, qu’un petit garçon, ça devait vivre avec sa maman, surtout quand il était encore un enfant, mais que promis, je viendrai la voir souvent et qu’elle pourrait aussi venir dormir ici, la maison semblait suffisamment grande, même si je n’avais pas encore vu ma chambre, ni accrocher les habits qu'elle m'avait achetés dans un placard ainsi qu’elle me l’avait appris.

Puis ma maman m’a accompagné dans un jardin public pour me promener, je crois, je ne sais pas, je n’ai pas osé lui demander. Il n’y a pas encore entre nous la même intimité qu’avec ma grand-mère où l’on se dit tout et même parfois des grosses bêtises juste pour nous faire rire. Et après ma grand-mère, elle devient toute rouge et elle m’embrasse en me serrant fort contre son cœur que je suis si gentil.

Quand on est rentré, Roger nous a demandé de nous dépêcher, la route était longue quand même avant d’arriver. Ma maman ne m’a pas regardé quand je lui ai posé la question de notre destination. Elle a juste dit à Roger de prendre le bagage du petit, ce à quoi, il a répondu qu’il était déjà dans le coffre de la voiture et qu’il n’attendait que nous. Puis il m’a souri. C’était la première fois de la journée que je le voyais sourire.

- Vous me ramenez chez grand-mère ? J’ai dit ? On part en vacances ? Super ! Où ? Aux Etats-Unis ?

Mais ils ne m’ont pas répondu. Ils n'ont pas ri non plus. Je me suis allé m’asseoir à l’arrière de leur Renault, ma maman devant, mais pas au volant. Pendant le trajet, j’ai regardé le paysage qui s’avançait dans la campagne, surtout des vignes, partout. Puis on a tourné après un village dans un grand parc où il y avait un château, comme celui de La Belle au bois dormant que je ne lis plus car c’est un livre pour les filles, mais que j’aimais bien quand même quand ma grand-mère me le lisait au lit quand j’étais encore petit.

On s’est garé. Plein d’enfants ont couru pour venir me regarder comme si j’étais le pape que l’on ne voit jamais si ce n’est à la télévision.

- C’est quoi ? On est où ? j’ai demandé. 

Mais encore une fois, je n’ai eu que leur silence comme réponse. J’ai essayé de m’énerver et de faire un de mes caprices qui fonctionne si bien avec ma grand-mère, mais ma maman m’a saisi la main qu’elle avait bien froide et on a monté un grand escalier de pierres, pendant que Roger sortait ma valise. J’ai eu envie de pleurer. Je vivais les mêmes images que j’avais déjà vues dans un vieux film au cinéma. Mais je n’en ai pas eu le temps car un monsieur long et fin est arrivé. Il m’a fixé droit dans les yeux en me souhaitant bienvenue dans son pensionnat. Ma vie s’est écroulée.

On est entré dans le bureau du monsieur long et fin. Ma maman m’a embrassé. Roger m’a serré l’épaule en me disant que j’allais me faire plein de camarades ici. J’ai failli lui répondre que des amis, ce n’était pas ce qui me manquait à Nice, j’avais Benoit, Anatole, Charles. Je n’avais donc pas besoin des siens de sa région qui sent trop le vin avec toutes ses vignes, mais j’ai préféré l’ignorer. C’était mieux ainsi. Je venais surtout de comprendre que pour lui, je n’étais rien d’autre qu’une vieille chaussette qu’on peut abandonner n’importe où, histoire de pouvoir continuer d’embrasser ma maman à sa guise et même de lui glisser une main entre les jambes comme s’il croyait que je n’avais rien remarqué pendant le déjeuner.

Ma maman ne me parlait pas. Je me suis dit que, finalement, une maman, ça ne servait à rien, à part de pouvoir souvent rêver à elle et d’imaginer combien ce serait bien si elle me coiffait les cheveux chaque matin avant d'aller l’école, en me déposant un baiser sur le front. Je suis un idiot, j’ai ajouté car chaque fois que je pleure, c’est toujours ma maman que j’appelle dans mes sanglots en croyant qu’elle seule peut me sauver. Autant appeler le bon Dieu, je me suis dit. Le bon Dieu, il a fallu le prier quand nous sommes passés à table. C’était dégoûtant leur nourriture.

Quand je me suis couché sur mon lit en fer, rangé, aligné, dans ce long dortoir qui allait dorénavant me faire office de maison, j’ai eu peur. Peur que ma vie, ça veut dire à présent être tout seul. J’ai eu peur aussi que ma grand-mère meurt sans que j’aie le temps de lui dire combien elle me manque déjà. C’est la première fois que j’ai pensé à ça, même si je me moquais souvent de son grand âge, je n’avais jamais imaginé qu’elle puisse un jour mourir pour de vrai, pour toujours. Ca m’a fait froid. Froid à en crier. Froid à vouloir me réfugier dans l’odeur de ses baisers un peu fanés. Froid à ne pas oser regarder les ombres flotter devant mes yeux. C’étaient les garçons de l’institution, ceux qui ont déjà l’habitude de vivre dans le noir de la nuit à se promener partout entre les lits sans que le surveillant ne les entende. Ils étaient venus m’embêter parce que je suis le dernier arrivé. Le petit nouveau. Ils n’ont pas arrêté de me chahuter, mais leurs pincements et leurs moqueries, ce n’était rien comparé aux fantômes et aux démons qui dansaient dans ma tête. Du coup, ils se sont lassés de mon immobilité et ils sont repartis se coucher. Je me suis retrouvé enfin seul dans mon chagrin. Moi qui ai toujours cru que je descendais d’un cavalier noir sans peur et sans reproche, je me suis mis à trembler et j’ai regretté d’être né d’un papa dans le cinéma et d’une maman trop jeune.

Soudain, je me suis réveillé. Je me suis réveillé car j’étais mouillé. J’étais mouillé et ça sentait mauvais. Bouah ! Très mauvais même. J’ai soulevé mon drap. Et là, j’ai compris que j’étais encore trop petit pour affronter ma nouvelle réalité. Tout était parti. Tout. C’était dégoutant. J’avais tout évacué, ma douleur, ma colère, ma peur, mes regrets, ma mère, mon père, ils étaient tous sortis de mon univers. Pourtant j’avais toujours été un petit garçon bien propre. Alors je me suis levé, j’ai retiré mes draps et je suis allé les laver car je voulais que personne ne connaisse mon intimité si martyrisée. J’étais mouillé et sale, et j’ai eu honte. Terriblement honte. Honte d’aimer autant ma maman.

Sylvie Bourgeois Harel

Henri fait partie des trente-quatre nouvelles de mon recueil Brèves enfances, publié aux éditions Au diable vauvert.

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Le  meilleur ami de mon papa est comédien. Il s'appelle Daniel et il passe souvent à la télévision. On le voit aussi sur plein d'affiches de cinéma. Il est très connu et, dans la rue, les gens l'arrêtent pour lui demander des autographes. Il gagne beaucoup d'argent. C'est bien simple son appartement, il est tellement grand qu'on pourrait y mettre une piscine. D'ailleurs, je crois qu'il va s'en faire installer une parce que son docteur lui a dit que pour soulager son dos, la natation, c'était ce qu'il y avait de mieux. Mon papa aussi est comédien. Mais ce n’est pas pareil. Personne ne le connaît et l’on vit dans un trois pièces, à Créteil.

Mes parents avaient comme projet, enfin surtout ma mère, que Daniel soit mon parrain, mais Daniel, il n'a jamais trouvé de date où il était sûr d'être disponible. Le temps a passé et maintenant que j'ai 10 ans, pfut, ça fait un peu tard. Mais ma mère ne désespère pas. Moi ça ne me dérangerait pas surtout pour les cadeaux et pour la célébrité si jamais il y avait ma photo dans Paris-Match. Mais Daniel n'a pas l'air convaincu de la nécessité de me faire baptiser. Peut-être qu'il me trouve nulle et qu'il aurait préféré être le parrain de la fille de Vanessa Paradis. En même temps, vu qu'elle habite aux États-Unis, je ne vois pas pourquoi elle choisirait Daniel.

Ce soir, Daniel vient dîner à la maison. Ma mère, toute la journée, elle a cuisiné. Ça fait une éternité que mon papa ne l'a pas vu. Il est tout excité. Forcément, un meilleur ami que l'on ne voit jamais ! Ma mère n'a pas arrêté de répéter à mon père qu'il ne devait pas oublier de demander à Daniel de le pistonner pour obtenir un rôle dans son prochain film, et que d’ailleurs, il lui devait bien ça pour toutes les fois où il l'avait aidé quand il n'avait pas d'argent.

Mon papa s’est alors mis à crier que, bon sang de bonsoir, jamais, mais jamais, il ne lui demandera quoi que ce soit. Que Daniel savait très bien qu’il était comédien et si, un jour, celui-ci pouvait l’aider, eh bien, il le ferait de lui-même, sans qu’il n’ait à le lui demander, voilà. Et même si c'était vrai qu’il l’avait hébergé pendant deux ans, eh bien, il l'avait fait par amitié. Par amitié pour son meilleur ami. Voilà. Ma mère lui a répondu qu'il était bête et qu'il se ferait toujours avoir tellement il était bête. Et elle a ajouté que, dans la vie, si l’on ne demandait jamais rien, eh bien, l’on n’avait rien. Et que Daniel quand il était pauvre, il ne s’était pas gêné pour lui emprunter sa voiture. Et quand il la lui avait rendue toute cassée, eh bien ça ne l’avait pas gêné non plus de ne pas lui payer les réparations. Mon papa s'est alors encore plus énervé et il a tapé dans le mur du salon en hurlant à ma mère qu'il n'aimait pas, mais pas du tout, quand elle ressassait ces vieilles histoires du passé. Que ça le rendait fou !

N’empêche, a ajouté ma mère, n’empêche que lui, il vit dans un 600 mètres carrés pendant que nous, on croule sous les dettes. Puis elle est partie dans la cuisine en demandant à mon père comment il comptait payer le loyer et que si ça continuait, eh bien, elle allait divorcer. Allez continue, a répondu mon papa en se mettant la tête dans ses mains, continue de me faire passer pour un minable. Surtout devant la petite, c’est bien. C’est vraiment bien.

Soudain la porte d’entrée a sonné. Tous les deux se sont aussitôt calmés. Ah Daniel ! Bonjour ! Comment vas-tu ? lui a dit ma mère en le faisant entrer avec son plus beau sourire. Mon père a eu un peu plus de mal à redevenir normal. Salut, salut vieux, entre, entre, assieds-toi, ça me fait plaisir de te voir. Ça fait longtemps que l’on ne s’est pas vu. Ça remonte à quand la dernière fois ? À une éternité ? Non ?

Daniel s'est assis sur le fauteuil et nous, en face sur le canapé. On l’a regardé. Il paraissait plus vieux qu’à la télé. Alors comment ça va mon gars? lui a demandé mon papa. Mal, très mal, a répondu Daniel, qu’à mon école, j’appelle mon parrain histoire de frimer devant Isabelle, la fille du médecin. Depuis qu’elle a joué dans une pub, elle se croit comédienne. Ça m’énerve !

- J'enchaîne film sur film, a continué Daniel. Je suis épuisé. Je n'en peux plus. Je pense que je vais arrêter le cinéma.

- Ah bon, mais pourquoi? a voulu savoir mon papa.

- Parce que maintenant, plus personne ne me parle normalement, a répliqué Daniel en soupirant. Et puis pendant les tournages, tu ne fais qu’attendre. C’est long, tu ne peux pas t’imaginer ! Et quand enfin, tu entends moteur, tu as tellement attendu que tu n’as même plus envie de jouer.

- Ben alors, mon petit gars, a essayé de l’aider mon papa, il faut te ressaisir.

- Non, je t’assure, lui a répondu Daniel en mettant ses pieds sur la table basse où ma maman venait d’apporter l’apéritif, je suis déprimé, terriblement déprimé. En plus, tous les jours, je reçois des projets de films, tu te rends compte ? Il n’y a pas un jour où je ne reçois pas de proposition, je n’en peux plus, ça me fout trop la pression.

Puis il a allumé une cigarette en expliquant qu’il avait les boules car sa femme ne voulait pas l’accompagner sur son prochain tournage parce qu'il y aurait sa maîtresse, alors qu’il lui avait toujours tout payé. Quand ma mère a ouvert une bouteille de champagne en faisant les gros yeux à mon père, du genre, c’est le moment de lui parler, vas-y, Daniel lui a demandé si elle n’aurait pas plutôt du whisky. Et en laissant tomber ses cendres sur la moquette. Il a ajouté que ça lui faisait vraiment plaisir de nous voir. Si, si, nous ne pouvions pas imaginer combien ça lui faisait du bien de voir des gens qui n’étaient pas de son métier, parce que le cinéma, ça rendait les gens fous. Là, mon père, il a fait un hochement de tête pour lui rappeler que lui aussi était comédien. Mais Daniel n’a rien vu et il a poursuivi. Qu’il payait trop d’impôts et que son chien était devenue une star. Si, si, les coiffeurs l’adorent, ils lui font même des couettes. Et comme son chien adore faire le cabot, il le fait toujours passer devant la caméra, ahahah ! Puis après, Daniel nous a raconté pleins d’histoires dans lesquelles il a imité ses copains comédiens. Ça nous a bien fait marrer.

- Mais ce n’est pas le tout, a soudain dit Daniel, faut que j’y aille.

- Maintenant ? lui a demandé ma maman, mais on n’a pas encore dîné.

- Ah mais, j’étais juste venu prendre l’apéritif. Tu ne lui as pas dit, Bruno, à ta femme que je ne prenais que l’apéritif ? Tu ne lui as pas dit ?

- Ben non, tu m’as dit que tu venais dîner, vu que cela faisait une éternité. Reste encore un peu, Babeth a tout préparé, a insisté mon papa.

- Non, non, je ne peux vraiment pas, a répondu Daniel en se levant, j’ai une soirée. J’ai horreur de ça, mais c’est le passage obligé. Faut se montrer. Je préférerais vraiment passer la soirée avec vous, mais, j’ai promis à Lucie, c’est mon petit cœur, de lui présenter mon producteur pour qu’elle ait un rôle dans mon prochain film. 

Ma mère a alors toussé pour faire comprendre à mon père qu’il fallait qu’il se décide à lui parler, mais il a profité que Daniel avait déjà enchaîné pour se taire.

- C’est fou la vie. Je n’ai jamais été aussi malheureux depuis que j’ai réussi. Tu te souviens Bruno combien on était heureux quand on jouait au café-théâtre ? On se levait tard, mais on l’espérait notre succès. On y croyait.

- Toi, tu te levais tard, lui a rétorqué mon papa, moi, je travaillais tôt pour payer notre loyer.

- Oh la la, s’est soudain énervé Daniel. Où vas-tu chercher tout ça mon petit gars ? Moi, je me souviens qu’on était bien, c’est tout. Et je n’ai pas raison de ne me souvenir que du bon? Hein ? Allez trinquons plutôt ! Trinquons au nom de notre amitié ! 

- Dis-moi Daniel, je lui ai demandé tout de go, je voudrais que tu me fasses un cadeau car tu es un peu mon parrain, même si nous ne sommes pas passés devant monsieur le curé et que tu ne m’as jamais rien offert.

- Mais ce que tu veux, m’a répondu Daniel, ce que tu veux ma puce. Promis, le mois prochain, je viens te chercher et on ira dans le magasin de ton choix. Promis !

- Non, je lui ai dit, je le préférerais maintenant mon cadeau. Tu sais, je ne suis qu’une enfant et les enfants, c’est bien connu, on n’a pas la même notion du temps que les grands. Voilà, je voudrais que tu viennes me chercher demain à la sortie de l’école. Ça n’est pas très compliqué et ça me ferait bien marrer. 

Le lendemain, j’ai attendu Daniel, mais il n’est jamais vu.

 

 

 

 

 

DANIEL (nouvelle) - BREVES ENFANCES - Editions AU DIABLE-VAUVERT
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