Sur cette photo, j'ai le même âge que mon père quatre ans avant qu'il ait son AVC au cours duquel il a perdu la parole et la mobilité. Il est resté ainsi paralysé sans plus pouvoir parler jusqu'à son décès deux ans plus tard.
Enfant et adolescente, je n'étais pas proche de lui. Je n'appréciais pas son besoin de liberté qui faisait souffrir ma mère. De son côté, il était triste de cette situation et s'en plaignait régulièrement à ma mère, lui disant qu'il ne comprenait pas pourquoi je le repoussais systématiquement. Il m'aimait, j'en suis sûre. Il était très heureux et très fière d'avoir une fille après trois garçons. Je me souviens que quand ses amis venaient à la maison, il n'arrêtait pas de me faire de nombreux compliments, genre, regardez comme elle est belle ma fille. Je ne le croyais pas.
Puis à 23 ans, une nuit, alors que je vivais à Paris, je lui ai écrit. Une longue lettre. Dans laquelle je me décrivais. Je l'ai terminée, en lui disant que je l'aimais, qu'il me manquait, et qu'il était temps de faire connaissance.
Il m'a appelé en larmes dès qu'il l'a reçue. Le lendemain, il a sauté dans un train pour venir me voir. À partir de là, nous ne nous sommes plus quittés, à nous téléphoner régulièrement, à nous parler, à nous voir souvent, à rire, mon père était très drôle. Je lui ai même demandé de faire mon portrait en peinture pour mes trente ans. Mon père avait beaucoup de talent. Ce que je lui reprochais aussi enfant et adolescente qu'il ne peigne plus et passe tout son temps chez ses clients pour qui, en tant qu'architecte, il dessinait leur maison et leurs meubles tout en décorant leur intérieur. Bref, il leur consacrait beaucoup de journées et de soirées alors que je rêvais qu'il se remette à la peinture, ses tableaux m'émouvaient terriblement.
Quand il a eu son AVC, l'hôpital a donné à ma mère ses vêtements. Dans son portefeuille qu'il rangeait toujours dans la poche intérieure de sa veste, se trouvait ma lettre pliée en quatre. Il l'a gardée avec lui contre son coeur pendant toutes ses années. C'est, je crois, ce qui me fait le plus mal, toutes ses années que j'ai gâchées loin de lui alors qu'il était un papa formidable, aimant et généreux.
On est con parfois quand on est enfant et adolescent. Je ne me rendais pas compte de la chance que j'avais d'avoir un super papa intelligent, talentueux, gentil. et pas convenu.
Si je veux être honnête, je crois aussi que cela m'ennuyait de devoir le partager avec tous ses clients, alors j'ai préféré le fuir... pour ne jamais devoir l'attendre... comme le faisait si souvent ma mère...
Sylvie Bourgeois Harel
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