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Mon papa ne m’aime pas, sa femme non plus, sa fille encore moins. Peut-être que je sens mauvais ou que je suis très laid. Je n’ai jamais dormi dans sa maison qui est pourtant immense avec plein de fenêtres et chacun a sa voiture qui passe très vite matin et soir devant la mienne, sans même freiner pour me faire un petit coucou de la main, où je vis seul avec ma mère et mon chat qu’en cachette le soir lorsqu’il se couche contre ma joue j’appelle papa pour voir comment ça fait d’avoir un papa qui me fait des bisous et des câlins.


 

Mon chat a 8 ans comme moi. Il s’appelle Victor comme mon papa. C’est ma mère qui l’a baptisé ainsi afin de pouvoir lui crier dessus tout la journée et le disputer en lui disant qu’il est méchant. Elle aimerait aussi qu’il lui obéisse alors qu’on sait bien qu’un chat c’est comme un papa absent, ça n’obéit pas. C’est ma marraine spécialiste de poulpes et de poissons qui le lui a offert quand je suis né afin qu’elle ait deux bébés à s’occuper et qu’elle arrête de pleurer en pensant à mon papa qui ne l’aime pas non plus.


 

Dans la famille on ne s’aime pas, je demande mon cousin. Mon cousin, c’est moi qui ne l’aime plus depuis que je l’ai vu tuer les bébés que Poupoune la chatte de notre voisine a eu avec Victor, mon chat pas mon papa, quoi que mon papa, ça ne m’étonnerait pas qu’il soit, comme mon chat, un sacré matou à mettre son zizi partout et ensuite à ne pas savoir quoi faire de tous ses bébés que mon cousin a noyés dans le lavabo de sa salle de bains avant de les enfermer dans un sac plastique et de les balancer direction la grosse poubelle jaune au bout de la rue.


 

Quand j’ai vu leurs petites pattes qui se débattaient dans le vide, j’en ai été tout asphyxié à m’étouffer et à ne plus pouvoir respirer pire que si c’était moi qu’il noyait, ce qu’aurait, paraît-il, adoré faire mon père qui a hurlé mille fois à ma mère de m’avorter, m’a raconté exprès pour me faire pleurer mon cousin meurtrier de bébés qui ne savaient pas encore nager. Heureusement que ce criminel n’avait que 6 ans lorsque je suis né, sinon j’aurais terminé mort noyé dans le lavabo de sa salle de bains comme les pauvres chatons si mignons que Poupoune a longtemps cherchés, affolée, dans toutes les poubelles du quartier.


 

Parfois, le soir quand je vois la voiture de mon papa passer devant la fenêtre de ma chambre sans même qu’il me jette un regard, je suis si triste que pendant la nuit, je me réveille en nage et j’entends résonner entre les battements de mon cœur la haine de mon père qui hurle fort son désir de ma mort. Une nuit où ma marraine copine de poulpes et de poissons dormait à la maison, j’ai tellement pleuré qu’elle est venue me consoler dans mon lit qui était trempé de ma sueur de petit garçon pas aimé, elle sentait si bon avec ses longs cheveux blonds que je lui ai tout raconté, mon cousin qui a failli me noyer, les chatons assassinés de Poupoune, le zizi de mon papa qui ne n’aime pas.


 

Elle m’a expliqué que mon papa était un grand couillon, que ce n'était pas moi qu'il n’aimait pas, mais ma maman à qui il n’a jamais dit je t’aime, ni même invité au restaurant et encore moins qu’il voulait un enfant avec elle. D’où sa colère. Ce n’est pas pour l’excuser, mon petit chéri, a ajouté ma marraine en me caressant la joue, mais depuis que son amoureuse l’a quitté, il y a trente ans, ton papa fait n’importe quoi. Son amoureuse était très belle et très jeune, un matin, elle lui a dit qu’elle était trop jeune se marier, qu’elle préférait sa liberté et le soir-même, elle l’a quitté pour partir vivre à Paris. Ton papa ne s’en est jamais remis. Par dépit et par fierté, plutôt que de se battre pour aller la rechercher et la récupérer, il s’est marié quelque temps plus tard avec une fille qu’il n’aimait pas et a plongé dans son travail pour oublier le drame qui a ruiné sa vie. Mais mon petit Paul, a continué ma marraine, il est impossible d’oublier l’amour surtout quand c’est, comme pour ton papa, un grand amour, l’amour de sa vie, celui-ci a tellement besoin d’exister qu’il ressort par tous les pores de ton corps, il suffit que tu t’assoupisses un instant, et les images, l’odeur, la douceur, la beauté de l’être aimé, vont immédiatement revenir te narguer, te chatouiller les narines et te faire souffrir, certaines personnes d’ailleurs peuvent en mourir. Pour ne pas mourir, ton papa a noyé son chagrin dans le travail, mais quand il a compris que tout l’argent qu’il gagnait n’arriverait jamais à le consoler, il s’est vengé en couchant avec plein de filles qu’il n’aimait pas histoire de les faire souffrir autant que lui avait souffert. J’avoue que ce n’est pas très intelligent comme comportement, a souri ma marraine pour dédramatiser ma vie de petit garçon non désiré, mais beaucoup d’hommes sont comme ton papa, ils ont peur de leurs sentiments et font n’importe quoi.


 

Tandis que toi, mon petit Paul, a ajouté ma marraine qui sent si bon avec ses longs cheveux blonds, ce soir, je vais t’offrir un merveilleux pouvoir, même si tu n’es pas ce que l’on appelle à proprement parler un enfant de l’amour, sache qu’à partir de cette nuit, tu vas devenir un super-héros qui pourra activer son pouvoir autant de fois qu’il le voudra. Et ce pouvoir s’appelle l’Amour avec un grand A.


 

Pendant que je m'imaginais en Spiderman dont j’ai le déguisement dans le placard de ma chambre, ma marraine a ajouté que chaque fois que je sentirais monter en moi du chagrin ou de la colère, je devrais respirer profondément pour trouver le calme et la paix au fond de mon cœur et, comme par magie, des mots tout doux et tout gentils sortiront tout seuls de ma bouche, ils apaiseront ma souffrance et mes larmes, et aussi que c’était la peur que mon papa les quitte pour moi et me donne beaucoup de son argent qui avait rendu sa femme et sa fille si méchantes. Voilà mon petit Paul, a continué ma marraine fée, sois plus fort que ton papa pas là, sois plus fort que sa femme qui n’a jamais voulu te faire des crêpes dans sa grande maison, sois plus fort que ta sœur qui t’évite lorsqu’elle te croise au village, sois heureux Paul, sois heureux de tout l’amour que tu vas pouvoir leur donner, tu verras, l’univers te le rendra au centuple.


 

Je me suis senti devenir le fils de Dieu, le Jésus Christ de mon catéchisme mort sur la croix d’avoir pardonné à tous les papas aussi couillons que le mien de ne pas aimer leurs petits chatons non désirés. Un jour, j’en suis sûre, a repris ma marraine créatrice de super-héros, ton papa viendra te demander pardon et tu lui pardonneras, tu pleureras certainement car tu lui en voudras de ne pas avoir été là quand tu faisais tes premiers pas, mais tu verras, tu le prendras dans tes bras ton pauvre petit papa aussi malheureux que toi, comme s’il était ton enfant, et ton super pouvoir de l’Amour saura le consoler avec des mots tout doux et tout gentils qui sortiront tout seuls de ta bouche comme par magie.


 

Je l’aime bien ma marraine mais elle est partie loin vivre dans un lagon près de Tahiti avec un poulpe ou un poisson, je n’ai pas bien compris, dont elle est tombée amoureuse. Comme amie à qui je peux confier mes soucis, je n’ai plus que Victor et Mélanie, ma copine d’école, dont je suis amoureux mais qui ne peut pas m’embrasser pour le moment car elle est déjà en couple avec Kevin qui a la chance d’avoir, en plus des bisous de Mélanie, un vrai papa chez lui.


 

Tout à l’heure, je ne sais pas ce qu’il m’a pris, mais quand ma mère a de nouveau refusé de me donner de l’argent de poche que je voulais donner à la voisine afin que les nouveaux chatons que vient d’avoir Poupoune ne terminent pas comme moi noyés dans le lavabo de mon cousin meurtrier, d’autant que je voulais en offrir un à Mélanie pour qu’elle ait un peu de moi dans ses bras, je me suis mis en colère. En une seconde, je suis devenu mon père. Toute sa colère est sortie de mon corps. Ce ne sont pas des mots tout doux et tout gentils que la magie a fait sortir de ma bouche, mais ses quatre vérités bien salées que j'ai balancées à ma mère sans plus pouvoir m'arrêter.


 

Je lui ai crié qu’elle n’avait jamais été aimée et qu’à cause d’elle, je n’avais pas le droit de jouer avec mon papa au volley sur la plage comme le fait tous les dimanches Kevin pendant que Mélanie l’admire en riant aux éclats et en l’applaudissant chaque fois qu’il gagne, et que j'étais né uniquement, ainsi que me l’a dit mon cousin qui cette fois ne pourra pas noyer les chatons de Poupoune car je les sauverai avant, pour toucher tous les mois un chèque conséquent de mon papa le plus riche de la région, et plutôt que de dépenser cet argent en virée avec ses copines divorcées trop maquillées, j’avais bien mérité de pouvoir acheter avec l’amour de Mélanie.


 

Avant de recevoir la claque que ma mère était prête à me donner, j’ai filé dans ma chambre que j’ai fermée à clé. J’ai enfilé ma combinaison de Spiderman sur laquelle j’avais dessiné au feutre un grand A sur la poitrine afin que tout le quartier sache que j'étais un super-héros de l’Amour, puis j’ai sauté par la fenêtre en rêvant un instant que mon papa absent passe au même moment, et j'ai couru jusqu'à la plage.


 

Je suis entré dans la mer. L’eau est gelée. Nous sommes le 31 janvier. Je continue d’avancer. J’ai besoin d’aller raconter mon chagrin aux poissons, et dire aux poulpes qui sont des animaux sous-marins dotés d’une aussi grande sensibilité que la mienne, m’a appris ma marraine, que j’ai encore souvent mal à mon papa pas là. L’eau est gelée mais je continue d’avancer. Je sais que de l’autre côté ma marraine m’attend, je veux la retrouver dans son lagon doré de Tahiti. Je nage tout habillé vers l’horizon aveuglé par le soleil qui guide ma destinée. Je suis heureux. Ma colère s’est apaisée. C’est décidé, je ne veux plus de ma mère. Je ne veux plus de mon père et encore moins de son argent. Je veux seulement un bébé chat de Poupoune que j’élèverai avec Mélanie et Victor à qui, dans la précipitation, j’ai oublié de dire au revoir.


 

Je me sens lourd. Ma combinaison est toute gonflée. J’ai froid. J’ai du mal à nager. Et à respirer. Je tremble. J’ai l’impression d’être un chaton dans le lavabo de mon cousin. Je tremble. J’ai froid. J’agite mes bras. Je crie. Papa ! Maman ! Mais personne ne m’entend. Je n’ai plus de force. Je coule. Des bulles sortent de ma bouche trop pleine du manque d’amour. Mon grand A sur la poitrine essaye de remonter à la surface. Je coule dans une eau noire. Il n’y a plus de bleu, plus de soleil. J’ai peur. Je ne suis pas un super-héros, juste un petit garçon de 8 ans.

Sylvie Bourgeois Harel

PAUL est l'une de mes nouvelles sur l'enfance.

 
 
Sylvie Bourgeois Harel. Avec Pompon et Hussard. Château de La Mole. VAr

Sylvie Bourgeois Harel. Avec Pompon et Hussard. Château de La Mole. VAr

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Ma maman est collectionneuse et je n'ai pas de papa, mais j'ai un Basquiat. Na ! Ma maman me l'a acheté, il y a deux ans, dans une galerie de New York où il m’avait tout de suite plu. Elle me l'a offert pour me complimenter d’avoir autant de sensibilité. J'adore mon tableau. Il est rouge. Dessus, il y a un bonhomme carré assez mal dessiné qui regarde de côté et sur sa tête qui n'est pas très bien faite non plus, il y a une drôle de couronne. Ma maman m'a expliqué que la couronne, c'était la signature de Basquiat, un peu comme s'il était un roi. Le roi de son monde où il a le droit de dire ce qu'il veut. Et Basquiat, il disait ce qu'il voulait dans ses tableaux. Il faisait exprès aussi de mal les faire comme s’il ne savait pas dessiner. Par exemple, il faisait des bonshommes carrés alors qu’un bonhomme, tout le monde le sait, c’est toujours rond, mais c’était pour montrer que le monde dans lequel il vivait, il était mal fait aussi.
 
Voilà pourquoi j’aime mon Basquiat. Je l’aime parce que moi aussi, je trouve que le monde dans lequel je vis, il est mal fait. Regardez, je vis dans un grand appartement alors que je n’ai pas de papa et que ma maman n'est jamais là. C'est mal fait, je préférerais habiter avec plein de gens au lieu d’être toujours toute seule. J’en ai marre d’avoir personne avec qui parler. J’ai ma nounou, vous me direz, mais elle est bête. La preuve, chaque fois que je lui pose une question sur comment est fait le monde, elle ne sait pas quoi me répondre. Alors quand je m'ennuie trop, je vais regarder mon bonhomme carré. On se comprend. C'est juste dommage qu'il me tourne la tête car je préférerais le regarder dans les yeux, mais il me fait bien marrer quand même. C'est un peu comme s'il était timide.
 
Il y a pas mal de bavures qui coulent du dessin. Un jour que j'en avais marre que ça ne soit pas net, je les ai nettoyées avec de l'eau et du savon, mais j'ai eu beau frotter, ça n'est pas parti. Quand je serai plus grande pour aller toute seule dans les magasins, j'achèterai de la peinture et des pinceaux et je referai bien les contours pour que ça fasse moins brouillon. Je le terminerai en quelque sorte. Basquiat, il n'a pas eu le temps de terminer mon tableau car il est mort d'une overdose. Une overdose, c'est quand on prend trop de drogue d’un coup. Ma maman m'a expliqué que Basquiat, il était très malheureux et qu'il s'était drogué jusqu'à en mourir pour oublier sa vie et que même sa peinture, ça ne lui suffisait plus. Elle m’a dit aussi que les artistes, ils n’étaient jamais satisfaits et que souvent ils se droguaient pour trouver le bonheur qu’il n’arrivait pas à trouver, par exemple, dans les rapports familiaux normaux.
 
- Regarde, a ajouté ma maman, je t'ai, tu me rends heureuse alors je ne me drogue pas.
- Non, mais tu te fais vomir.
- Mais ça ne va, qui t'a dit ça?
- Personne, mais je le sais. Tu vas toujours aux toilettes après le repas, je t'ai déjà suivi plein de fois et j’ai trouvé les bruits que tu faisais tellement tristes que j’ai tout raconté à Mamy. Elle m'a expliqué que tu étais déglinguée depuis que tu avais eu ma grossesse. Tu vois maman, le monde, il est mal fait. Et c’est pour ça que je suis bien contente que tu m’aies acheté mon tableau car je comprends un peu mieux la vie en le regardant.
 
Comme je me posais encore plein de questions et que ma nounou était incapable de me répondre, j’ai tapé Basquiat sur Internet et j’ai lu qu’il avait 27 ans lorsqu'il est mort. Il est mort tout seul dans son grand appartement. Comme moi. J’ai vu aussi sa drôle de tête. Ça m’a fait de la peine d’imaginer sa drôle de tête posée sur son ventilateur quand il est mort, comme s’il avait besoin de respirer un air nouveau alors que c’est l’air de la mort qu’il a trouvé. Mon papa aussi, il est mort. Il est mort quand je suis née. Ou alors peut-être, il est mort parce que je suis née, ce qui expliquerait pourquoi ma maman se fait vomir. Elle doit vomir son malheur. Quand je serai grande, moi aussi je deviendrai artiste et je vomirai sur mes toiles le malheur de ma solitude. Mais j’espère qu’avant de mourir de l’overdose, j’aurais peint suffisamment de tableaux où j’aurais expliqué combien le monde est compliqué et mal fait.
 
En attendant de me droguer, j’ai demandé à ma maman de m’emmener plus souvent avec elle dans les galeries où l’on vend de l’art. Les vendeuses, elles sont toujours très aimables avec nous, car ma maman, si elle le veut, elle peut acheter tout le magasin. J'aime bien sentir que les vendeuses, elles le savent, car ça me rend importante. Dans ces cas-là, je serre très fort la main de ma maman pour bien montrer que c'est la mienne et, que du coup, c'est un peu comme si c'était moi qui pouvait acheter tout le magasin. En plus, ma maman, elle me demande toujours mon avis, en disant aux vendeuses que sa fille, elle a l’œil.
 
J'ai tellement l'œil que ce matin, un monsieur est venu à la maison pour acheter mon Basquiat. Quand j’ai compris que je devais m’en séparer, j'ai pleuré. Beaucoup pleuré. Je ne voulais pas le laisser s'en aller.
 
- Mais on va gagner beaucoup d'argent en le vendant, m'a dit ma maman. Tu as l'œil ma fille, je suis fière, ce tableau coûte aujourd'hui très cher. Tu es encore un peu petite pour comprendre ce qu'est la spéculation, mais tu es suffisamment intelligente pour comprendre le métier de maman qui achète des tableaux pour les revendre quand leur valeur a dépassé le prix de leur achat, tu vois.
- Ce que je vois, je lui ai répondu, c'est que tu veux m'enlever mon tableau qui était mon cadeau pour mes 7 ans d'âge de raison. J'y suis attachée, moi, à mon bonhomme carré. En plus, donner, c'est donner et reprendre, c'est voler.
- Mais enfin Lily, qu'est-ce qu'il te prend? Avec tout l'argent que l'on va gagner, on va pouvoir s'acheter plein d'autres tableaux et peut-être même des encore plus beaux.
- Eh bien, dans ces cas-là, si je n'ai plus mon Basquiat, je veux partir vivre chez Mamy. En plus, je n'aime pas quand tu mets du rouge à lèvres pour recevoir des messieurs à la maison. Je n’aime pas ça, mais pas du tout.
 
Et je suis sortie de ma chambre en faisant exprès de bien faire claquer la porte. Ma maman m'a rattrapée pour me coller une fessée et m'a dit que ce n'était pas du haut de mes 8 ans que j'allais faire la loi à la maison. Je lui ai répondu que sa spéculation, ça n’apportait que du malheur et qu’il valait mieux que je me drogue tout de suite pour qu’ensuite je devienne très vite une artiste qui peindrait tout ce qui avait brisé mon cœur. Ma maman, en m’entendant, s'est mise à pleurer. Le monsieur est arrivé. Et je me suis excusée.
 
- Je suis désolée de t’avoir fait pleurer ma petite maman chérie. Je suis une mauvaise fille, certainement trop gâtée.
- Mais non, ma chérie, tout ça est de ma faute, t’élever toute seule, tu sais, ça ne m’est pas tous les jours facile.
 
Là, le monsieur de la spéculation a regardé ma maman avec un drôle d’air, du genre, si vous voulez ma jolie madame, je veux bien jouer au papa et à la maman avec vous. Je l’aurais volontiers mordu celui-là, je me suis dit. Et aussi quelle drôle d’idée, j’ai eu, a ajouté ma maman de te faire un cadeau à plusieurs millions d’euros. Puis on a pris le thé ensemble. Ça nous a tous calmés. Maman a décidé que le monsieur ne viendrait chercher mon Basquiat que le lendemain matin, ainsi j’aurais encore une nuit à passer auprès de lui pour m’habituer à l’idée que bientôt, je ne le reverrais plus.
 
Dès que le monsieur est parti, ma maman est sortie. J’ai profité que ma nounou faisait pipi pour filer. Je suis montée dans un taxi qui était étonné que je sois toute seule, mais je lui ai dit que chez moi, c’était comme ça, j’étais une petite fille riche, livrée à elle-même, mais pas malheureuse pour autant, la preuve, ma maman m’avait acheté un tableau pas du tout pour enfant, tellement il coûtait d’argent. Le taxi n’a rien compris, mais m’a quand même déposée au BHV. Là, en voyant la diversité des peintures et des couleurs, je me suis écroulée. Mon idée était de me dessiner en étoile filante avec des cheveux jaunes et un cœur bleu comme mes yeux sur mon tableau de Basquiat pour continuer de vivre un peu à ses côtés. Mais devant la difficulté à terminer mon Basquiat, je me suis mise à pleurer. Pleurer que décidément la vie, c'était beaucoup trop compliqué.
BASQUIAT fait partie des 34 nouvelles de mon recueil BRÈVES ENFANCES, paru aux éditions Au Diable Vauvert.
 
BASQUIAT. Une nouvelle de Sylvie Bourgeois. BRÈVES ENFANCES (éditions Au Diable Vauvert)
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Cette même Charlotte avait tenu à accompagner Emma en voiture à Orly.

 

         – Et tu ne feras pas ta bécasse !

         – C’est l’image que tu as de moi ? avait demandé Emma, vexée.

         – Tu me comprends, tu sais très bien comment tu peux être parfois.

         – Non.

         – Donneuse de leçons.

         – Moi ?

         – Oui, toi.

         – Faux.

         – Quand on n’est pas d’accord avec toi sur l’écologie, admets que tu t’emportes facilement.

         – Ce n’est pas de ma faute si la planète est en train de mourir.

         – Tu vois.

         – Je veux bien faire un effort, mais si ce soir quelqu’un me cherche sur ce terrain, je ne suis pas sûre de pouvoir me retenir.

         – Détends-toi, ça va être un beau mariage.

         – Ce n’est pas mon style de sortie, tu sais à quel point, je suis mal à l’aise dans les soirées mondaines.

         – Tu vas retrouver plein d’amis.

         – Pas forcément. Du côté du marié, il n’y aura que des gros prédateurs de financiers que je ne connais pas mais que je déteste déjà, et du nôtre, pratiquement personne, je n’ai pas bien compris pourquoi, une histoire d’argent. Comme le mari paye tout, il a choisi un endroit magnifique, hors de prix, du coup ma petite sœur n’a pas voulu inviter les amis de ma mère et de mon beau-père, ni d’autres membres de la famille pour ne pas faire celle qui exagérait et ma mère ne pouvait pas s’aligner.

         – Bonjour l’ambiance ! Elle a viré pétasse ta petite-sœur ou quoi ?

         – Je n’en sais rien, je ne l’ai pas revue depuis deux ans, depuis le jour où elle a rencontré son futur mari, plus un coup de fil, rien. Et quand je l’appelle, elle est toujours occupée et ne peut pas me parler. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’appréhende ce mariage.

         – Tu m’as dit que le marié avait combien de plus que ta demi-sœur ?

         – Trente ans.

         – Ah ! Quand même !

         – Ce n’est pas tant leur différence d’âge qui m’ennuie, c’est que Myrtille n’ait que 20 ans, c’est un bébé.

         – Dommage ! Elle sacrifie l’étape de sa jeunesse.

         – Et le plaisir de partager l’insouciance des gens de son âge avec qui refaire le monde des nuits entières.

         – Que veux-tu, elle préfère faire la belle parmi les vieux !

         – Tu parles d’une joie.

         – En fait, elle s’est trouvé un papa friqué.

         – D’après ma mère, elle en est amoureuse.

         – Elle doit surtout être séduite par son train de vie. Il est bien physiquement ?

         – Jamais vu.

         – Tu ne le connais pas ?

         – Non, c’est dingue, mais on ne me l’a jamais présenté. Tu sais, mon côté grosse tête qui n’est jamais d’accord avec personne n’est pas forcément apprécié, on me cache souvent.

         – Tu es née chez Gide, dans Familles, je vous hais ?

         – Je t’explique. Ma mère et Fabienne ont toujours fait clan. Moi je faisais clan avec mon père. Quand mes parents ont divorcé, j’avais 15 ans et je suis restée vivre avec lui, ce que ma mère ne m’a jamais pardonnée. Quand elle s’est remariée et a eu Myrtille, j’étais déjà étudiante. On ne se voyait pas souvent, mais dès que je pouvais, je venais m’occuper de ma demi-sœur. Je l’adorais. Je l’aime toujours d’ailleurs, je suis triste de ne plus la voir. Je me sens comme une pestiférée, ce n’est pas évident à assumer.

         – Et ta mère ?

         – Elle veut que je vienne au mariage de Myrtille alors que je sais pertinemment que ma présence ne lui fera pas plaisir. Et si je n’y vais pas, elle me le reprochera pendant des années !

         – Ah oui, compliqué.

         – On ne peut pas dire non plus que l’on ne s’aime pas, mais nos rapports ne sont pas chaleureux. J’ai toujours admiré sa beauté, sa féminité. De son côté, il faut que je sois soumise à sa façon de voir les choses. Elle me juge sans cesse, me reproche mes choix. Notre relation est ambiguë. Tu vois, je n’ai pas envie d’aller à ce mariage, mais je suis incapable de ne pas m’y rendre.

         – Et Fabienne ?

         – Fabienne ? Elle ne s’intéresse qu’à elle. C’est drôle, j’ai deux sœurs à l’opposé de mon état d’esprit. Elles adorent les fringues, leur physique, d’ailleurs elles sont canon. À croire qu’on n’est pas de la même famille.

         –– Chez moi, c’est plus simple, nous nous aimons et nous sommes toujours ravis de nous voir.

         – Tu as de la chance. D’ailleurs, c’est amusant les événements qui se reproduisent de génération en génération. Myrtille trace un schéma identique à celui de notre mère qui s’est également mariée à 20 ans. Fabienne aussi s’est mariée tôt, à 22. Sauf qu’après être tombée enceinte, elle n’a pas voulu emménager aux États-Unis où une carrière fantastique attendait son mari. Je n’ai jamais compris pourquoi. Elle avait été séduite par le talent de Léonard, persuadée qu’il allait réussir et devenir très riche, puis l’a castré dans son ambition professionnelle. Le pire, c’est que toute la journée, elle lui reproche d’avoir raté sa vie.

         – Le pauvre.

         – Que veux-tu ? Elle est idiote. Tu es sûre que Benjamin ne fatiguera pas tes parents ?

         – Mais non, ils ont l’habitude avec le mien.

         – Heureusement que je t’ai, sinon je ne sais pas comment je me débrouillerais seule avec mon petit cœur. Je t’ai déjà raconté que j’étais amoureuse de Léonard quand j’avais 17 ans ? lance Emma au moment où Charlotte se gare devant l’aéroport.

         – Quand il était ton prof ? Oui. Pourquoi tu m’en reparles maintenant ? Tu l’aimes toujours ?

         – Une chose est sûre, je vais à ce mariage aussi pour lui faire plaisir. Il ne comprendrait pas que je ne sois pas là. Il ne s’est jamais rien passé entre nous, mais on a toujours été très proches.

         – Et tu n’oublieras pas tes devoirs de vacances, avait crié Charlotte au travers de la vitre de sa Mini quand Emma était descendue de voiture.

 

Et quels devoirs de vacances !

 

*

 

Emma avait rencontré Charlotte l’année dernière au bar du Marché où chaque matin, après avoir déposé Benjamin à la maternelle, elle allait boire un café avant de filer au CNRS. Dans un premier temps, elle avait été étonnée de sa capacité à épiloguer de si bonne heure avec d’autres mamans divorcées sur les difficultés de leurs relations sentimentales. Elles parlaient si fort et revendiquaient avec tant de véhémence que l’on aurait pu croire que Montreuil était devenu une pouponnière de femmes célibataires prêtes à pénétrer le marché de l’amour, persuadées de pouvoir dynamiser les lois de la concurrence en se mettant au niveau d’un produit de consommation.

 

Emma, avec sa timidité, ses sarouels trop larges, ses pulls sans forme (l’idée de repasser un chemisier la hérisse) et sa masse de cheveux blonds frisés impossibles à coiffer, détonnait en se tenant seule, à l’écart, debout au bar. Charlotte avait fait le premier pas en l’invitant à se joindre à elles. Emma avait tout d’abord refusé, elle se jugeait différente de ces femmes sûres d’elles, apprêtées dès le matin, qui misaient tout sur leur pouvoir de séduction. Puis elle avait fini par accepter, fascinée par l’énergie et l’humour de Charlotte qui raffolait de narrer dans le détail ses anecdotes croustillantes, à croire qu’elle ne vivait certaines rencontres foireuses que pour le plaisir de pouvoir ensuite les raconter à ses copines. Charlotte était coach en entreprise. Elle organisait des séminaires pour dynamiser les équipes et développer le potentiel de chacun. Forte de ses succès professionnels et de la maîtrise avec laquelle elle avait réussi à rebondir après que son mari l’ait quittée, elle désirait se spécialiser dans le coaching sentimental. Jamais avare de suggestions, chaque matin, elle distillait avec bonne humeur ses points de vue et analyses au bar du Marché devenu le rendez-vous hype de toutes les branchées de Montreuil. Charlotte, très jolie blonde à la peau dorée, genre de femme chatte à faire l’amour du bout des doigts, avait réponse à tout. Emma s’asseyait, ne disait rien et l’écoutait, subjuguée par sa capacité à être aussi légère. Face aux copines en manque d’amour qu’elle espérait requinquer, Charlotte était aussi heureuse que si elle animait une conférence devant mille personnes. Entre les croissants et les tasses de thé BBdetox de chez Kusmi, les conseils de Charlotte fusaient.

 

         – La seule chose que j’ai comprise dans mon passé est de s’obliger chaque jour à ne jamais fréquenter des personnes qui te manquent de considération. 

         – Avant d’accepter de revoir un homme, faites un effort pour analyser qui vous avez en face de vous. Si vous vous concentrez bien pour vous souvenir de votre première conversation, vous verrez, tout a été dit. Les gens se dévoilent toujours au début. Ce n’est qu’à la deuxième entrevue, suivant qui ils ont en face d’eux, que naissent les manipulations.

         – Après, je ne sais pas pourquoi, beaucoup de filles ne veulent pas entendre ce que les hommes essayent de leur dire. Elles ont parfois tellement envie de croire à une belle histoire d’amour qu’elles se voilent la face et se lancent à fond dans la relation en refusant d’en voir le côté glauque. Une forme de désespérance dont seules les femmes sont capables.

         – Une des grandes règles de la vie est d’accepter que personne ne change, au mieux, les gens peuvent évoluer sur leurs bases mais jamais s’en fabriquer de nouvelles.

         – Concentrez-vous sur vous sur qui vous êtes, sur ce que vous désirez. Vous verrez, le jour où vous ne serez plus éparpillée, vous serez enfin en état de reconnaître l’homme de votre vie quand il vous apparaîtra.

         – C’est comme ton abruti, avait-elle dit un matin à une grande Pauline trop maquillée. Ça ne te plaisait pas qu’il démarre votre dîner en disant que tous les hommes étaient infidèles et toi, grosse pomme, au lieu de lui rétorquer qu’il était en train de parler de lui, tu lui as répondu que tu ne voulais pas qu’il s’exprime ainsi. Tu es incohérente, ma chérie. Tu te plains d’avoir mis du temps à réaliser que ton ex était mythomane et le jour où tu tombes sur un type qui essaye de t’expliquer, certes maladroitement, que la fidélité ce n’est pas son truc, tu ne l’écoutes pas. Tu veux le faire rentrer avec force dans ton moule du mec parfait sans voir qu’il déborde de partout. Réfléchis à ton bug, tu verras, ça ira tout de suite mieux.

         – Et toi, Jeanne, refuse de partir en week-end chez Paul Chomet, il va te considérer comme une bonne jument, pas même une pouliche, tu as passé l’âge, et en bon cavalier, va vouloir te sauter sans même prendre le temps de te draguer. Il a compris que tu étais la seule trotteuse dispos sur Paris suffisamment cruche pour accepter de passer le week-end du 14 juillet dans son haras, toutes celles de concours sont à Ibiza ou à Saint-Tropez. Elles ont dû lui rire au nez de son invitation à la noix. Et elles ont eu raison, car si on n’aime pas monter à cheval, à part se faire emmerder par les mouches et bouffer par les taons, je ne vois pas l’intérêt d’aller dans ce genre de baraque en été. Que cherches-tu d’ailleurs ?

         – Je voudrais un homme qui prenne soin de moi, qui soit mon port d’attache, un homme sur lequel je puisse me reposer, tu vois ? avait répondu Jeanne d’une voix enfantine.

         – Je pensais que tu voulais un homme avec qui tu pourrais tout partager, en fait, tu es un boulet, Jeanne, avait conclu Charlotte avec suffisamment de sourire dans son visage pour que Jeanne ne se froisse pas.

         – Il faut que tu comprennes, Bénédicte, avait dit Charlotte un autre jour à une charmante prof aux cheveux courts, que cet homme est un rapace. Tu n’es pas de son calibre. Il n’aime que les héritières névrosées. Il sait que tu ne coûtes pas cher et que ce n’est pas la peine de te nourrir avec des gros diamants pour t’avoir, une soupe et trois compliments qui te font rêver, et tu es séduite. Crois-moi, ne le rappelle pas, tu n’es pas armée pour jouer dans cette cour.

         – Je vais finir la séance sur notre chère Juliette. Je vous propose d’ailleurs de créer un collectif de copines pour l’aider à sortir de l’emprise de son Monsieur Panpancucu. Quand comprendras-tu ma chérie que tu es juste une pauvre petite chose soumise à sa volonté ?

          – J’en suis amoureuse, il est méga intelligent, avait répondu Juliette comme si c’était l’argument définitif contre lequel il était impossible de lutter.

         – Réponds-moi sincèrement Juliette, s’il ne te l’avait pas demandé, aurais-tu eu toute seule l’idée (et l’envie) de le brûler à la bougie ? Toutes ces mises en scène sont orchestrées uniquement par lui et pour son propre plaisir. Toi, tu n’es que l’innocente victime qui obéit et qui exécute. Il suffit qu’il s’épanche dans quelques mails sur sa bisexualité pour que cet excès de confiance t’émeuve au point d’attendre sagement son coup de fil où il fixera votre prochain rendez-vous. Je n’appelle pas cela une relation équilibrée.

         – Il n’a pas tellement de temps, il est marié.

         – Sa femme devrait t’envoyer des fleurs pour te remercier de faire tout le boulot à sa place. Et gratuitement en plus. À Paris, une séance chez une maîtresse peut coûter jusqu’à deux mille euros. Elle en a peut-être marre de ses jeux sadomasos, parce que l’air de rien, ça prend du temps à réaliser ce genre de fantasme, moi, ça me fatiguerait tous ces accessoires. Et puis, le latex, il suffit qu’elle ait pris du poids pour que ça soit bonbon à enfiler avec les bourrelets.

 

Charlotte était dithyrambique et excessive sur le sujet, reprenant à peine haleine pour balancer ses arguments à Juliette qui la regardait, hyptonisée.

 

         – Il est malin, ton type, c’est un gros manipulateur qui sait te tenir en haleine, son seul effort est de te remercier d’être la seule à le comprendre. Réfléchis pourquoi tu es autant en quête d’identité pour accepter sans broncher celle qu’il te donne de maîtresse parfaite ? Tu crois, quoi, Juliette, qu’en fouettant les fesses de ton industriel, tu vas devenir aussi puissante comme lui ? Ne me dis pas que tu es aussi idiote que les maîtresses des politiciens qui soudain croient avoir tout compris des stratégies mondiales. Comme si le savoir et l’intelligence se transmettaient par la langue !

 

À force d’entendre Charlotte réprimander et secouer Juliette pour la faire réagir, Emma s’était prise d’affection pour cette récente divorcée d’un homme qui s’était mal comporté durant leur séparation malgré la présence de leur adolescent. Emma se disait que Juliette avec son physique costaud et énergique de fille élevée à la campagne, devait rassurer son panpancucu sur sa capacité à prendre les choses en main d’une façon ferme et dynamique, sans peur, ni paresse.

 

Parfois, les conseils de Charlotte étaient plus explicites. Ce qui immanquablement faisait rougir Emma.

 

         – Et cette semaine, les filles, vous mettez le paquet sur la musculation de votre périnée.

         – D’accord, répondaient-elles en chœur, joyeusement.

         – Et pourquoi est-ce si important ? s’était amusée à demander Charlotte, le doigt en l’air telle une maîtresse d’école.

         – Parce que sinon, c’est l’incontinence assurée quand nous serons vieilles. Et un périnée musclé, c’est toujours ça de gagné pour garder un homme.

J'AIME TON MARI (roman) Sylvie Bourgeois. 2
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