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Mon amie Pascale Garrigues, créatrice de Cheyenne Attitude à Saint-Tropez

 

Cheyenne Attitude rouvre sa boutique de Saint-Tropez, 

au 24 rue du Clocher,

avec sa collection vintage de vestes customisées, peintes et brodées, 

par Sylvie Bourgeois Harel 

 

La styliste Pascale Garrigues, qui a été la première à avoir eu l’idée, en 1998, d’acheter des lots d’anciennes vestes de travail bleues pour les transformer en vêtements branchés, après les avoir customisées, vient de rouvrir, pour la deuxième année consécutive, sa boutique Cheyenne Attitude, au 24 rue du Clocher, au coeur de Saint-Tropez.
Sa collection est démente. Ses vestes vintage, pour femmes ou pour hommes, sont toutes retravaillées de façon unique. Qu’elles soient peintes par des artistes que Cheyenne a découverts dans le Sud de la France ou brodées, des broderies sophistiquées issus de l’artisanat japonais, leurs motifs, leurs couleurs, leurs touches, apportent aux vêtements une dimension presque féérique, surtout lorsqu’il y a dessus des étoiles et des soleils, bleus évidemment.
Sur les portants de son magasin, vous trouverez aussi des sweat-shirts très colorés, des ravissants sacs en tricot, des chapeaux de cow-boy, des bijoux ethniques, des blousons courts ou des délicates vestes en daim très souple, des beiges, des jaunes, des orange, des rouges, des kaki, des marron, avec ou sans franges, ainsi que des vestes de blazer entièrement brodées ce qui leur donne une classe folle couplée à une originalité que l’on est fiers de porter.
Et là, je ne vous parle que de la collection de printemps de Pascale Guarrigues. En effet, dès le mois de juin, ses créations qu’elle fait fabriquer en Italie ou en France, les robes longues, les shorts assortis aux chemises, en popeline ou en éponge, les maillots de bain, les tee-shirts amusants, le tout dans une qualité irréprochable, arrivent.
C’est bien simple, dès que l’on enfile une fringue de Cheyenne Attitude, on a l’impression de plonger dans le Saint-Tropez des Années 70, un Saint-Tropez qui nous manque tellement, même à ceux qui, comme moi, qui ne l’ont pas connu, avec les mots tels que liberté, coolitude, amour, éclats de rires, bonheur, plage, love, peace, amis, tendresse, joie, fun, qui flottent soudain autour de nous, nous enivrant de souvenirs joyeux, d’envie d’aimer, de profiter de la vie. 

 

On sort alors de la boutique de Pascale, les mains dans les poches de notre nouvelle veste, content d’emporter avec nous un peu de l’univers et des passions multiples de cette belle et grande ancienne danseuse du Lido, bikeuse d’Harley Davidson, qui a fait toute sa carrière dans la mode à Milan. 
Sylvie Bourgeois Harel
Mon amie Pascale Garrigues, créatrice de Cheyenne Attitude à Saint-Tropez
Mon amie Pascale Garrigues, créatrice de Cheyenne Attitude à Saint-Tropez
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Chroniques du monde d'avant (8), la plage du Planteur à Ramatuelle, par Sylvie Bourgeois Harel

Chroniques du monde d'avant, la plage du Planteur à Ramatuelle

par Sylvie Bourgeois Harel

J’ai 20 ans et je viens enfin, pour la première fois de ma vie, de passer deux mois idylliques, seule, avec mes parents à Besançon. Mais ce bonheur ne durera pas. Vincent, un de mes frères qui a 3 ans de plus que moi, et avec qui je viens de passer une année très dure à Cap-d’Ail où je travaillais comme hôtesse à Monaco vient de débarquer.

Vincent est beau, gentil, intelligent, très intelligent même, il fait des très belles photos, cite Deleuze et Derrida, ses profs de Fac, mais il ne va pas bien psychologiquement. Personne ne me croit quand je dis qu’il a des problèmes psychiatriques, au contraire, je passe pour la méchante sœur qui veut le faire soigner. Cinq ans plus tard, il sera diagnostiqué schizophrène et sera interné à de multiples reprises.

Comme je ne suis pas en état de le supporter après tout ce que j’ai vécu à Cap-d’Ail, le matin, si je lui disais non, il me mordait le bras pour que je lui donne de l’argent, la nuit, il écoutait trois radios à fond, si des amis venaient dormir, il repeignait leur chambre d’onomatopées de guerrier, je décide de fuir la maison familiale où pourtant j’étais heureuse de profiter de mes parents.

Je téléphone à l’Office de Tourisme de Deauville, Megève et Saint-Tropez, trois villes que je ne connaissais pas, mais qui me faisaient rêver, pour savoir s’il n’y aurait pas une annonce pour du travail. À Saint-Tropez, on me répond qu’en effet, une pizzeria recherche un serveur confirmé. Je convaincs le propriétaire que je suis un serveur confirmé.

Le lendemain, je débarque avec quatre heures de retard, mon train ayant écrasé une vache, peut-être une vache qui, comme moi, s’était sentie obligée de quitter sa famille aimante pour avoir la paix, à la gare de Saint-Raphaël où le frère du patron m’engueule.

À deux heures du matin, le chef de rang de la pizzéria m’accompagne à ma chambre derrière chez Sénéquier, j’étais logée, nourrie, et là, stupeur, il y a deux fois quatre lits superposés, avec sept personnes qui dorment déjà, le huitième lit est pour moi. Non seulement ça pue des pieds, mais il m’est impossible de me coucher dans une telle promiscuité, sans parler du popo qui doit être commun et la douche certainement aussi.

Je retourne voir le patron qui comptait ses sous, suivie du chef de rang qui porte mes trois valises, à 20 ans, je voyageais toujours avec des tonnes de vêtements comme si ma vie en dépendait, aujourd’hui, j’ai tout simplifié, que je parte pour un mois ou trois jours, je prends toujours la même petite valise remplie de l’essentiel.

— Pouvez-vous m’indiquer un hôtel, il est hors de question que je dorme avec sept personnes qui puent des pieds, dis-je au patron qui me regarde, étonné.
— Nous sommes le 1er août, vous n’en trouverez pas.
— Je vais alors dormir chez vous.

Il me regarde encore plus étonné.

— Vous avez une pizzeria, vous devez bien avoir une maison, non ?
— Non, je vis dans un studio avec ma femme et notre bébé.

Le chef de rang avait dû me trouver mignonne, il me propose sa chambre de chef de rang, son statut de chef lui donnait le privilège de dormir seul. Il reprend mes trois valises et les dépose dans une chambre où, en effet, il n’y a qu’un seul lit mais avec une hauteur sous plafond d’un mètre quarante à tout casser, et toujours pas de popo ni de douches. Je le remercie.

J’attends qu’il soit loin et pars me promener dans Saint-Tropez à la recherche de pains au chocolat tout chauds. C’est une manie, la nuit, je mangeais des biscuits ou des pains au chocolat à la sortie des boîtes de nuit où j’adorais aller danser. Et Saint-Tropez est une boîte de nuit géante, il est trois heures du matin et c’est la fête partout, je suis conquise d’autant qu’en face du Yaca, un monsieur vend des pains au chocolat tout chauds.

Tout en avalant mon troisième, je lui raconte mes aventures, mon frère fou, sa poule encore plus folle que lui qui, chaque jour, montait sur la branche du néflier pour pondre son œuf qui, inévitablement, s’écrasait sur la terrasse, mes parents que j’aime et que je suis triste d’avoir été obligée de quitter, la pauvre vache éprise, elle aussi, de liberté, les pieds qui puent des serveurs, le popo en commun, quand un garçon à peine plus âgé que moi qui m’écoutait, fasciné, me propose de m’emmener chez lui, ses parents ont un grand appartement à Port-Grimaud.

J’achète quatre pains au chocolat pour remercier le chef de rang, le gentil garçon prend mes trois valises et hop me voilà enfin couchée, seule, dans un vrai lit avec des toilettes propres et une grande salle bains.

Le lendemain matin, le gentil garçon retarde son retour à Grenoble et m’emmène faire le tour des plages afin que je trouve du travail pour le mois d’août. Je n’avais pas assez dormi, j’étais épuisée, il était vraiment gentil, il me portait sur son dos.

À la Bouillabaisse, ils recherchent un cuisinier confirmé pour le snack. Je les convaincs que je suis un cuisinier confirmé. Par chance, je tombe sur la fille d’amis de mes parents qui travaille également là. Elle me propose de m’héberger chez sa fiancée, une riche allemande plus âgée. Le soir, après le dîner, je comprends que je dois dormir dans leur lit. Je prétexte une folle envie de sortir et file aux Caves du Roy où je danse en dormant debout car je suis exténuée de fatigue.

Pendant trois jours, je mets un fichu sur mes cheveux et je fais des frites et des hamburgers. La nuit, je danse en dormant debout et je mange des pains au chocolat pour tenir le coup. La 4ème nuit, le monsieur me donne le téléphone de son copain qui recherche une serveuse confirmée pour son restaurant Le Planteur situé sur la plage de Pampelonne. Je le convaincs que je suis une serveuse confirmée et je commence à travailler dans ce très joli endroit où je suis logée dans un bungalow pour moi toute seule au bord de la mer où je me baigne matin et soir avec Frantz, le gentil plagiste de mon âge.

C’était une plage d’habitués bien élevés. À 11 heures, je passais entre les matelas prendre les commandes et à 13h, tout le monde était à table. Les deux patrons s'occupaient de la cuisine. L'un était petit et fluet, l'autre était baraqué, tatoué, le crâne rasé, Frantz m’avait dit que c’était un ancien légionnaire ou mercenaire, le genre à ne pas aimer être embêté.

Un jour, comme d’habitude, j’entre dans la cuisine avec mon carnet de commandes plein, mais ils ont tellement bu la veille qu’ils sont incapables de préparer le repas. Sur la terrasse, les clients commencent à s’impatienter. En tant que serveuse confirmée, je prends les dessus et retourne dans la cuisine en tapant dans mes mains :

— Allez, hop, les mecs, je leur dis en riant, il faut vraiment vous mettre au boulot, sinon je vais avoir une mutinerie, nos vacanciers meurent de faim.

Je devais, sans m’en rendre compte, être un brin autoritaire du haut de mes 45 kilos si bien que le mercenaire-légionnaire-tatoué-baraqué-rasé m’a soulevée du sol.

— Non mais, la princesse, je rêve, tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres, écoute bien, je n’ai jamais obéi à personne dans ma vie, et ce n’est pas une jolie poupée comme toi avec son petit minois qui vas commencer à me transformer en toutou à sa maman.

Il m’a balancée dans la chambre froide entre les morceaux de viande et les plaquettes de beurre, et l'a refermée en râlant qu’il avait encore soif. Je n’ai eu la vie sauve que grâce au gentil Frantz qui, ne me voyant plus, s’est inquiété. Le petit patron fluet, moins prêt que son copain tatoué à commettre un crime qu'ils auraient dû cacher en me cuisinant le lendemain pour leurs clients afin de faire disparaître mon corps, lui a avoué où j’étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel
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Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Brigitte Bardot

 

J’ai reçu de nombreux messages me demandant pourquoi je n’avais rien écrit sur Brigitte Bardot. Je n’ai rien écrit parce que j’avais plutôt envie de lui rendre un hommage en agissant. J’aurais aimé profiter du projecteur installé sur le port de Saint-Tropez devant chez Sénéquier et le Gorille, et projeter, le lendemain de son décès, le lundi, ou un autre jour, à 18 heures, sur les murs des immeubles, à l’emplacement du spectacle actuel de Noël, une série de photos d’elle, tout en diffusant sa chanson La Madrague. Puis, la corne de brume du port aurait sonné ainsi que toutes celles des bateaux présents, pendant trois minutes.

C’est très beau la corne de brume. C’est puissant. Émouvant. Ça inspire le voyage, le départ, l’inquiétude, le deuil. Ça impose le silence. Un silence pour dire merci à Brigitte Bardot. Pour la féliciter. Pour l’accompagner. Pour l’honorer. Pour la glorifier. Un silence à la hauteur de sa vie, de sa beauté, de sa générosité, de son aura, de son charme, de son charisme.

J’aurais demandé aux bergers du ranch de la Mène, présents sur la place de la Garonne, de venir nous rejoindre avec leur lama, leur âne, leurs chèvres, leurs moutons et même leur adorable sanglier bien élevé qui trotte avec ses petits sabots comme une danseuse sur ses pointes. De nombreuses personnes auraient emmené leurs chiens, peut-être même leurs chats, leurs lapins ou leurs perroquets. Les deux carrioles avec leurs chevaux de traie se seraient garées à nos côtés. Des torches, des briquets, des bougies auraient illuminé nos regards. Des vaporisations de Jicky de Guerlain, le parfum préféré de Brigitte Bardot, auraient été diffusés.

Voilà, j’aurais adoré pouvoir réunir nos amis les animaux, les Tropéziens, les vacanciers, les admirateurs, tout ceux qui ont aimé et aiment encore Brigitte Bardot, dans ce simple adieu qui lui aurait certainement plu, elle qui avait quitté le luxe et les mondanités pour venir vivre simplement à Saint-Tropez, pieds nus l’été à se balader dans les rues, à danser sur les plages, à faire son marché, une beauté naturelle parmi la beauté de ce village face à la mer qu’elle aimait tant.

Cette chaleureuse communion imaginaire avec nos amis les animaux autour d'un adieu local à Brigitte Bardot existe dorénavant en mots, et restera dans mon coeur, j’espère également dans le vôtre.

Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot

Adieu Brigitte Bardot

Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
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Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Papa est mort, une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

"Papa est mort. Dorénavant, je suis riche. Très riche. Mais je n’ai plus de papa. En même temps, je ne l’ai jamais vraiment connu. Ma douleur n’a pas été la même que lorsque j’ai perdu Yvan. Yvan, c’était mon chien depuis je suis enfant. Il est décédé l’été dernier, j’ai pleuré sans m’arrêter. Il connaissait tout de moi, mes secrets, mes doutes, mes chagrins. Tandis que mon papa, il ne savait rien de mes attentes, de son absence, de mon manque.

Alors, oui, j’ai pleuré, mais contrairement à Yvan pour lequel j’ai pleuré sur le trop plein d’amour qu’il m’avait donné, pour mon père, j’ai pleuré sur le vide de notre relation. Un vide que je ne pourrais plus jamais combler. Un trou. Un trou béant. Voilà, j’ai pleuré sur ce trou béant qui s’ouvrait devant moi. Un trou géant que l’argent ne pourra jamais compenser. Je n’ai pas de souvenirs à mettre dedans, ou alors si peu.

Je me souviens des rares occasions où il est venu me garder à la maison quand ma mère s’était faite opérer. J’étais encore petit. Ma mère était malade de la maladie de ne pas avoir de mari. Ni de papa pour son fils. Ni d’homme dans son lit. Elle m’avait expliqué que je ne devais pas avoir peur qu’elle meure. Elle m’avait même acheté un livre qui racontait, en images, comment les enfants devaient réagir face à la maladie de leurs parents. Je l’avais jeté. Je ne voulais pas de livre. Je voulais une maman en bonne santé et un papa assis devant la télé, comme les parents de mon meilleur copain lorsqu’ils m’invitaient à dîner.

Les sept fois où ma mère est partie à l’hôpital, mon père est venu me garder à la maison. Je ne suis jamais allé chez lui. Chez lui, il y a sa femme qui me déteste et ses jumelles plus âgées avec lesquelles je n’ai jamais joué. J’étais content qu’il s’occupe de moi. Très content même. Très content, mais horrifié. Horrifié car s’il était là, c’était parce que ma mère était malade. C’était comme si je devais choisir entre une mère en bonne santé et un père absent, ou bien, une mère malade et un père à la maison.

Une nuit, j’avais dix ans, j’ai ardemment prié pour que ma mère meure ainsi mon papa serait obligé de s’occuper de moi. J’entrais enfin en vainqueur dans sa belle maison qui est dix fois plus grande que la nôtre. Sa femme serait obligée de me faire à manger et les jumelles de jouer avec moi. Je devenais un roi dans mon nouveau chez-moi. D’un côté, cette nouvelle perspective d’aller vivre, avec mon chien Yvan, chez mon père, me mettait en joie, mais de l’autre, je voyais la tombe sombre de ma mère dans le noir d’un cimetière. Cela m’avait plongé dans une angoisse terrifiante. Je ne pouvais plus respirer d’autant qu’une petite voix me forçait à choisir entre mon père et ma mère. Alors lequel préfères-tu ? insistait-elle, avançant toutes sortes d’arguments pour m’influencer à choisir mon père : regarde, ajoutait-elle, tu te disputes souvent avec ta maman, avoue que tu ne l’aimes pas tant que ça, en plus, elle n’est pas très jolie, elle ne te fait pas bien à manger, elle t’embête à toujours te demander de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs, tandis que ton papa, au moins, lui, il te fiche la paix. Et puis, il est beau. C’est bien simple, tout le monde l’adore, et il ne te questionne jamais à savoir si tu as une fiancée ou si tu as appris ta leçon.

Au réveil, j’ai failli demander à aller en pension. Mais quand j’ai compris que je ne verrai plus Yvan, je me suis tu. J’ai passé mon enfance à me taire. Lorsque je voyais ma mère couchée dans son lit d’hôpital qui me souriait pour me rassurer que tout allait bien, je me taisais. Le soir, lorsque mon père me préparait des coquillettes au jambon, je me taisais. Je crois que ça l’arrangeait car il se taisait aussi. Nous étions deux silencieux qui n’avons jamais eu le courage de nous parler.

Notre silence ne durait jamais très longtemps. Dès que ma mère rentrait de l’hôpital, il était aussitôt remplacé par l’absence de mon père, le manque, l’abandon, le rêve d’un papa avec qui je serais allé au cinéma ou skier. Les premiers jours, j’en voulais terriblement à ma mère d’avoir guérie si vite. Je m’en voulais aussi de ne pas avoir trouvé le moyen de rompre le silence avec mon père. Mais j’avais trop de mots dans ma tête pour un enfant, trop de mots à lui dire, trop de mots qui se bousculaient, qui créaient un chaos dans mon cerveau. Surtout, je n’arrivais pas à lui demander pourquoi il ne m’aimait pas au point de m’emmener, ne serait-ce qu’une journée, me promener avec lui. On aurait embarqué Yvan qui aurait été ravi.

Mon père repartait alors dans sa grosse voiture, emportant avec lui son silence. De mon côté, pour ne pas pleurer, je m’enfermais dans ma chambre et je me griffais les bras de rage. De colère. D’amour. De haine. Je me griffais jusqu’au sang. Puis, je prenais les ciseaux à ongles et je me rayais les cuisses. Des rayures qui signaient mon malheur, qui racontaient mon incompréhension, qui gravaient dans ma chair mes questionnements.

Ce matin, à son enterrement, devant son cercueil, je suis devenu le silence de mon père. Je ne dis pas un mot. Je ne pleure pas. Je ne suis pas triste. Son silence est maintenant gravé dans l’éternité. Je suis juste hébété lorsque des personnes que je connais pas viennent m’embrasser, étonnées que je sois son fils. Ma mère me pousse alors un peu sur le devant comme un trophée. Elle pense avoir gagné alors qu’elle vient de perdre son fils. J’ai 18 ans. Je m’appelle Antoine. Je vais hériter. Je vais devenir riche. Très riche. Mais je ne veux pas de cet argent qui a volé mon enfance.

Soudain, j’entends la voix de mon père. Mon père rompt son silence, pour la première fois, alors qu’il est mort depuis cinq jours. Je me rapproche discrètement de son cercueil. Il me dit qu’il m’a toujours aimé. Il me demande pardon de ne pas avoir su me parler. Il était en colère contre ma mère. Il ne l’a jamais aimée. Il l’a prise par vengeance. Par déception. Par désespoir. L’amour de sa vie venait de se marier. Il n’avait pas su la garder. Elle était si jeune. Il l’a laissée partir. Il a tellement souffert qu’il a pensé mourir. Ma mère était là. Il l’a prise pour rester vivant. Il lui a demandé d’avorter. Il a crié. Hurlé. Elle a résisté.

— Et tu es né, continue la voix de mon père. Tu étais mignon, un très joli bébé, mais je te voyais comme une punition d’avoir perdu mon amour. Je suis désolé. Mais maintenant, d’où je suis, je peux enfin te parler. Je suis libéré.

La procession commence. Le cercueil s’éloigne. Je reste sur place. Je ne bouge pas. Je veux entendre encore cette voix. La voix de mon père qui m’aime. Je ne suis pas triste. Je ne pleure pas. Je suis heureux. Son silence est gravé dans l’éternité. Mais ce silence me parle. Son silence me grandit. Son silence m’apaise. Je pense à Yvan. Quand il me léchait les mains pour me signifier qu’il comprenait mon chagrin. Je pense aux coquillettes-jambon que mon père me préparait. Je pense au sang sur mes bras qui racontait ma douleur.

Je suis heureux. J’ai un papa."

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

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Un Rodin, sinon rien

Un Rodin, sinon rien...
 
Durant cet été 2024, je suis en colère de voir ces gros objets dorés et clinquants, avec une tête de smiley qui, soi-disant, questionnent sur le rapport de l’argent et de l’amour, un des pipeaux habituels des artistes qui ont besoin de théoriser leurs lacunes et leurs laideurs qu’ils pondent de façon industrielle (mais qu’ils vendent bien sûr en édition limitée…), être érigés en œuvres d’art à Saint-Tropez, alors qu’ils ne devraient pas sortir des lieux privés des galeries qui les représentent et les vendent.
 
Étant très admirative des sculpteurs, des génies, des artistes talentueux, qui ont éduqué et forgé ma capacité de contemplation, je vis cela comme une véritable pollution visuelle.
 
Mais ce qui me désole le plus, c’est de voir les pauvres passants s’arrêter devant pour les photographier ou ricaner parce qu’ils trouvent rigolo de voir un gros bonhomme doré avec une tête de smiley, et mignon un cœur qui s’envole, pensant que c’est de l’art puisqu’on les expose de façon aussi imposante et présente, une sur le port, une autre devant l’hôtel de Paris, une devant le Musée de l'Annonciade (qui contient d'ailleurs de magnifiques toiles de Bonnard et de Kees Van Dongen), une devant le Musée de la Gendarmerie et du Cinéma, et celle-ci devant chez Sénéquier.
 
Lorsque je suis devant une œuvre d’art, une vraie, je suis fascinée. En arrêt. Le temps s’arrête. Place au divin. Place à l’éternité. Place au calme. Place à la sérénité. Place à la paix, Place à la beauté, celle qui nous survivra, celle qui traversera les siècles, celle qui nous donne une raison d’espérer.
 
Je suis gênée par toute cette confusion mercantile qui veut nous faire croire que ces objets de consommation sont des œuvres d’art. De mon côté, je ne suis pas dupe, mais je suis triste de la duperie organisée en arnaque pour tous ces gamins à qui l’on ferait mieux de montrer un coucher de soleil, d’autant qu’ils sont particulièrement sublimes depuis le port de Saint-Tropez, un des rares ports de la Méditerranée à être face au soleil couchant.
 
En plus, ces objets ont des têtes de smiley, le degré zéro de la médiocrité qui a pratiquement remplacé le langage sur les réseaux sociaux. Ces smiley qui ont déjà suffisamment inondé la pauvreté des SMS sur les smartphones. Ces smiley qui, en un quart de seconde, ont pris la place des quelques mots que les adolescents, et les plus grands aussi, auraient pu écrire pour exprimer avec délicatesse leurs émotions, leurs fous-rires, leurs émois, leur amour, leurs désirs, leurs colères.
 
Je suis également écœurée par le message mensonger, soi-disant, plein d’amour et de poésie que ces gros objets manufacturés véhiculent, alors qu’ils appartiennent à 100% à la société de consommation, et à l’arnaque du marché de l’art contemporain que l’artiste veut nous faire croire qu’il dénonce.
 
C’est malhonnête de justifier une démarche commerciale avec un argument de bons sentiments, c’est digne des plus gros prédateurs. Il veut nous faire croire qu’il est hors-système alors qu’il est totalement dans le système qui, lui, a besoin de nous faire croire qu’il existe encore des vrais artistes sincères et talentueux.
 
Saint-Tropez est suffisamment beau. Saint-Tropez n’a pas besoin de ces anecdotes brillantes qui puent le fric et l’arnaque. A Noël, le gigantesque sapin posé devant chez Sénéquier était parfait, en été, un bel olivier, un immense laurier, ou un massif de lavande, symboles de la Provence, serait parfait aussi. Ou un Rodin. Ou rien. C’est très bien rien. C’est beaucoup mieux que ces gros cacas dorés.

Sylvie Bourgeois Harel
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Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez

Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
 
Je suis bien triste et inquiète d’apprendre que cette petite maison très ancienne de Saint-Tropez, appelée par les uns maison des torpilleurs et par d’autres, maison des douanes, va être bientôt démolie afin que soit construit, à la place, l’extension du musée de l’Annonciade qui vient d'obtenir le label de musée d'Art Moderne. 
 
Triste car le village de Saint-Tropez est beau grâce à l’authenticité de ses vieux bâtiments et de ses anciennes maisons qui reflètent si bien son passé. Un passé qui nous rassure. Un passé simple et sans chichis. Un passé qui nous rappelle un mode de vie calme et joyeux. Un passé qui rayonne dorénavant dans le monde entier. C’est ça, Saint-Tropez, et pas autre chose. C’est un équilibre fragile fait avec juste quelques pâtés de vielles maisons qui ont miraculeusement résisté à la modernité grâce à certains artistes et esthètes qui, après la Seconde Guerre mondiale, ont acheté ces vieilles demeures qu’ils ont eu le bon goût de restaurer à l’identique. Grâce aussi à la vision de Louis Fabre, le maire de l'époque, qui s’est battu afin que les bâtiments bombardés du port soient reconstruits à la même hauteur qu’à l’origine, et qu’il n’y ait aucune spéculation financière de la part des propriétaires qui auraient bien aimé bâtir deux ou trois étages de plus.
 
Outre les mille Tropéziens qui sont partis, après avoir vendu leurs biens, dans les Années 50, certains amoureux de leur village sont restés et n’ont rien changé, habitant toujours dans la demeure de leurs parents et grands-parents qu’ils conservent avec fierté, ne cédant pas aux sirènes de l’argent. 
 
Aujourd’hui, il est inutile de vouloir changer Saint-Tropez, au contraire, le seul slogan possible pour Saint-Tropez doit être : "rien ne doit changer', et encore moins de le moderniser. Moderniser Saint-Tropez est un oxymore, une insulte à sa beauté. Si on change Saint-Tropez, si on essaye de le moderniser, le village perdra son âme, son charme, sa magie. En effet, je me répète, mais cette magie ne vient que de son passé, que des vestiges de son passé, avec ses petites ruelles et ses maisons de pêcheurs de la Ponche, aux couleurs des murs et des volets toutes différentes. 
 
La seule ambition de Saint-Tropez devrait de se battre uniquement pour réussir à le figer dans le temps. Et ce n’est pas une mince affaire quand on voit toutes les constructions, plus ou moins récentes, qui ont et continuent de saccager ses alentours. Fini les potagers, les petites maisons de maçons, les champs, la verdure, qui l’entouraient. Fini cette magie, place au béton. Quelle tristesse ! D’autant que ces abords verts et fleuris faisaient partie de la magie de Saint-Tropez. 
 
Le seul mot qui doit convenir à Saint-Tropez est préservation. Préservation. Préserver. Restaurer. Protéger. Sauvegarder. Il faut de toute urgence avoir la vision d’un Louis Fabre afin de laisser à nos enfants et nos petits-enfants, ce coin de beauté unique qu’est notre village. Ça relève du devoir, de l’éthique, de la transmission. Chaque détail compte.
 
On n’a pas besoin de bâtisseurs ou d’idées soi-disant de grandeur à Saint-Tropez. Saint-Tropez est grand tel qu’il est. Dès qu’une entreprise de construction ou un promoteur immobilier y touche, à chaque fois, on perd de son authenticité. Les Tropéziens sont fiers de leur devise : Ad Usque FidelisFidèle jusqu’au bout. Alors, à notre tour, soyons fidèles à cette devise. Soyons fidèles à Saint-Tropez. Personne ne devrait s’arroger le droit de le transformer, de le moderniser, de le gâcher, de le défigurer. Et surtout au nom de quoi ? Et puis, la beauté intemporelle, féérique et magique de Saint-Tropez, que nous envie le monde entier, est précieuse. Je n’ai à ma connaissance aucun exemple d’une construction jolie et réussie qui ait été bâtie à Saint-tropez depuis 1950. Aucune. Les bâtiments d'habitation érigés après cette date sont tous hideux. 
 
Saint-Tropez est un musée, un musée certes luxueux, mais un musée tout de même. Il doit être pensé comme un musée. Il est impossible de l’agrandir indéfiniment. Il n’y a pas la place. Il est impossible également de créer de nouvelles routes puisque nous sommes une presqu’île, sinon les voitures tourneraient en rond à la queue leu leu, sans jamais pouvoir se garer. C’est mathématique et physique, du pur bon sens !
 
Il est urgent de penser Saint-Tropez dans le « moins de monde » et non pas « dans le plus de monde » qui est destructeur. Lors des siècles passés, les habitants ont su vaillamment combattre les pirates et les envahisseurs venus de toutes parts qui désiraient se l’approprier. À notre tour, sachons repousser les envahisseurs d’aujourd’hui qui s’appellent modernité, restructuration, immeubles…
 
Alors, oui, quand j’apprends que cette jolie petite maison ancienne et toute brinquebalante va être démolie au nom de l’agrandissement du musée de l’Annonciade et de sa modernité afin d’attirer plus de visiteurs, je suis inquiète. Ce musée avec ses 30000 personnes qui le visitent par an, c’est déjà énorme, pourquoi en vouloir 80000 tel que cela a été annoncé ? Oui pourquoi ? Cela me fait penser à la fable de Jean de La Fontaine, La grenouille qui se veut faire plus grosse que le boeuf
 
Comme dans toute réflexion sérieuse, j’aime revenir à la base, à la source. Donc je reviens en 1922 lorsque les peintres Paul Signac, Henri Person et André Turin, tombés amoureux du village où ils étaient venus peindre et s'installer, décidèrent de créer un Musée d’Art Moderne à Saint-Tropez, qu’ils baptisèrent le Museon Tropelen, et qu’ils installèrent dans une salle de la mairie, après avoir demandé à chacun de leurs amis qui avaient peint Saint-Tropez d’offrir une toile. Ce n’est qu’en 1937 que l’héritier et collectionneur Georges Grammont décida de réhabiliter le premier étage du bâtiment de l’Annonciade que venait de quitter un chantier naval qui, devant ses problèmes financiers, décida de ne garder que le rez-de-chaussée. En effet, la loi du libre échange provoqua beaucoup de faillites parmi cette profession, les armateurs préféraient dorénavant faire construire leurs bateaux en Grèce ou dans des pays aux prix plus compétitifs. Bref, en 1950 lorsque le chantier naval a mis définitivement la clef sous la porte, Grammont a réhabilité le bâtiment en entier. Le 7 août 1955, jour de l’inauguration, le musée de l’Annonciade était né dans sa configuration actuelle. Le pauvre Grammont qui donna 57 de ses oeuvres n’en profita pas longtemps car il décéda très rapidement après. 
 
C’est donc grâce à l’amour et à la connaissance de la peinture de Signac, de Person, de Turin et de Grammont, que ce musée existe et qu’il est merveilleusement doté de chefs d’oeuvre. C’est leur inspiration et leur désir de laisser une trace qui font la force et le caractère de ce musée. Il est essentiel de le laisser tel quel. de leur rester fidèles. Chaque été, des expositions temporaires se succèdent, nécessitant, j'imagine, un peu de déménagement et d’organisation pour les employés, mais ça fait aussi partie du charme. 
 
Et quant à cette petite maison, elle aussi fait partie du charme du lieu. Au lieu de la recouvrir de panneaux signalétiques qui ne lui font pas honneur, il serait préférable de les retirer et de ne mettre qu’un joli texte expliquant son histoire et l’histoire des chantiers naval qui ont fait la réputation de Saint-tropez où les plus belles tartanes étaient fabriquées. Et de ne surtout pas la détruire. Elle aussi fait partie du patrimoine de Saint-Tropez. On aura quoi à la place, un bâtiment bien droit, tout propre, façon Gifi ou Ikéa, quelle horreur ! Quelle désolation. Quelle pauvreté d’architecture ! Ce pauvre cher Paul Signac doit se retourner dans sa tombe !
 
Sylvie Bourgeois Harel 
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
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Adieu Patrice de Colmont

 

Adieu Patrice de Colmont

D’habitude lorsque j’écris un texte pour rendre hommage à un ami qui vient de mourir, je suis toujours inspirée et je le rédige d’un seul jet, en quelques minutes, mêlant anecdotes et profondeur, humour et émotion. Pour Patrice, c’est plus compliqué. Ce n’est pas que je n’ai rien à dire, au contraire, j’ai beaucoup à dire. Je dois donc faire un tri. Sinon, j’écrirais un livre. C’est d’ailleurs ce qu’il m’avait demandé en 2016, d’écrire un livre, une sorte d’autobiographie. Je lui avais répondu d’accord. Comme je voulais commencer mon texte avec la mort de son père qui était décédé bien avant que nous fassions connaissance, j’ai demandé à Patrice qu’il me raconte l’enterrement.

 

— Nous avons jeté ses cendres depuis un petit avion au-dessus d’une montagne des Pyrénées où il adorait randonner. 

 

Je commence donc mon récit. Le lendemain, je retourne le voir.

 

— Peux-tu me décrire ce petit avion, sa couleur, l’odeur du tarmac, j’ai besoin de  détails pour peaufiner mon début.

— Ben, je n’y étais pas.

— Comment ça, tu n’y étais pas ?

— Ben non, avec mon frère et ma soeur, c’était au printemps, Le Club était ouvert, les clients étaient nombreux, nous n’y sommes pas allés, le pilote était seul.

— Je suis désolée, Patrice, je t’adore, mais je ne peux pas écrire le livre d’un homme qui, un jour, me raconte une jolie histoire lorsqu’il est allé dans un petit avion jeter les cendres de son père au-dessus de la montagne que celui-ci aimait et, le lendemain, parce que je le questionne pour avoir des précision, m’avoue que c’est faux. Et puis, ça me dégoûte qu’avec ton frère et ta soeur, vous ayez préféré ouvrir votre restaurant qu’aller rendre un dernier hommage à l’homme qui vous a offert un paradis, c’est vrai quoi, sans ton père, jamais vous ne seriez propriétaires de ce splendide morceau de terre sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, jamais vous ne gagneriez très bien votre vie avec Le Club 55 qu’il a fondé. Jamais. Alors, ton livre, désolée, mais je n’ai plus envie de l’écrire.

 

Et je ne l’ai jamais écrit. Ce qui est bien dommage. Mais je suis ainsi, entière, sans compromis, et surtout pas opportuniste. C’est d’ailleurs, je crois, ce qu’appréciait le plus Patrice en moi, ma liberté de lui dire non. Ayant connu une formidable réussite professionnelle, il était entouré de beaucoup de fausseté. Avec moi, il avait en face de lui de la sincérité. Et une vraie amitié. Notre parole était très libre, très ouverte, je l’engueulais souvent. Comme lorsque quelques années plus tôt, il m’annonce fièrement qu’il a signé avec un éditeur pour faire un beau livre sur Le Club 55, et qu’il aimerait bien que je lui donne des conseils sur le contenu qui ne lui plaisait pas tant que ça.

 

— Tu as signé avec un éditeur, mais n’importe quoi, je lui rétorque en éclatant de rire, tu as surtout signé un gros chèque, j’imagine.

— Euh, oui, de plusieurs dizaines de milliers d’euros, me répond-il, étonné. Ce livre va coûter cher, ils vont scanner toutes mes photos d’archives, et puis il faut payer le journaliste qui va l’écrire.

— Parce qu’en plus, tu ne me demandes pas de l’écrire. Non, mais, c’est vraiment n’importe quoi. Tu es très fier que je sois devenue écrivain. Tous les ans, tu mets les affiches de mes livres dans ton restaurant. Et tu ne me téléphones pas pour me parler de ce projet. Et maintenant, tu veux que je te donne des conseils. Je vais t’en donner un de conseil, un seul, tu arrêtes tout de suite ce projet qui va être nul, il sera convenu, il ressemblera à tous les beaux-livres sans intérêt sur les hôtels et les restaurants qui ne flattent que l’ego des propriétaires. Je ne comprends même pas que tu sois tombé dans le panneau. 

 

Patrice m’a écoutée et a rompu son contrat. Ce livre n’a jamais vu le jour.

 

Aujourd’hui, de ma longue relation amicale de plus de quarante années avec Patrice de Saint-Julle de Colmont, il reste toutes les vidéos que je lui ai faites sur ma chaîne YouTube Marcelline l’aubergine dont il était le partenaire privilégié, après que nous ayons signé trois contrats avec ses sociétés du Club 55, de la Ferme des Bouis et du Domaine de la Mole. Comme beaucoup d’autres personnes comme lui qui sont présentes dans mes deux-cent-cinquante vidéos, des personnes intelligentes, sensibles, drôles, talentueuses, prônant un retour au naturel, Patrice adorait mon concept que ce soit mon aubergine avec ses grandes lunettes dorées et son foulard fleuri qui fasse les interviews. Son souhait était que je mette en avant son amour de la nature. Il a donc raconté à Marcelline comment il a créé La Nioulargue, une régate de bateaux devenue par la suite Les Voiles de Saint-Tropez, sa philosophie de restaurateur, ses propriétés agro-écologiques…

 

De Patrice, je me souviendrai surtout de ses rêves car il était un rêveur, un travailleur aussi, un travailleur forcené qui effectuait le job de dix personnes, mais avant tout un grand rêveur. Lorsque j’ai travaillé pour lui, à mi-temps, pendant quatre ans et huit mois, de 2016 à 2021, au château de la Mole qu’il venait d’acquérir, je lui faisais de grands projets qui le faisaient rêver, un sanctuaire pour protéger les loups, un potager médicinal, aller nourrir en Afrique des villages où les gens meurent de faim, des projets que l’on fantasmait, dans lesquels il était heureux même si ceux-ci n’ont pas vu le jour. 

 

Alors, oui, même si Patrice n’a pas jeté les cendres de son père sur une montagne des Pyrénées, il a rêvé d’y être, il y était d’ailleurs certainement en pensée, en pensée comme dans tous ses rêves, ceux qu’il a réalisés et les autres qu’il a emportés avec lui ce samedi 11 octobre 2025, lorsqu’il est décédé à l’âge de soixante-dix sept ans.

 

Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Patrice de Colmont
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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

La Voix
 
Écoute le silence...
 
Reste là. Écoute. Écoute le silence. Écoute la solitude. Écoute le noir. Observe. Observe le silence. Observe sa lenteur. Observe sa blancheur. Il n’est pas pressé. Regarde. Regarde autour de toi. Regarde le malheur. Le malheur de ceux qui n’ont pas compris. Qui ne veulent pas comprendre. Qui ne veulent pas entendre. Je le lui avais dit, mais il ne m’a pas écoutée. Je l’avais prévenu, mais il ne m’a pas crue. J’ai voulu le réveiller, mais il m’a repoussée. Et depuis il pleure. Il souffre. Il erre. Il erre. Et je ne peux rien y faire. Écoute les moments. Il y a des moments pour tout. Écoute les heures. Écoute la forêt. Écoute la mer. Elles savent tout. Ne t’endors pas. Veille. Surveille. Admire. Admire la joie. Admire les sourires. Les rires. La vérité est là. Il était mon mari, mon ami, je l’aimais. Puis il a tué. Il a tué notre enfant. Il a tué sa pureté. Il a tué son innocence. Il a tué sa beauté. Détruit son avenir. Elle était si jolie. Toute petite et toute fine. Gaie et chantante. Jamais capricieuse. Elle disait toujours oui. Elle lui a dit oui, c’était son papa. Elle ne s’est pas méfiée. Elle ne m’a pas appelée. Il était son père. Son univers. Son repère. Il l’a emmenée en enfer. Dans l’enfer des enfants trompés. Dans l’enfer de l’enfance niée. Elle n’a pas pleuré. Ou alors je ne l’ai pas entendue. Ce n’est que la troisième nuit que je me suis réveillée. Et que j’ai vu l’inacceptable. L’impensable. L’horreur. Le crime. La mort. La mort de ma petite fille. Ma petite fille devenue une femme. Elle n’avait que huit ans. Son père était sur elle. Sa main sur sa bouche. Sa jolie bouche qui avait mangé des cerises et du gâteau au chocolat dans l’après-midi. Elle était inerte, morte, étonnée, interdite, flattée, douloureuse. J’ai failli m’écrouler. Mon monde s’écroulait. J’ai revu l’accouchement, puis ma vie s’est arrêtée. Mon âge est parti. Il ne m’a pas entendue. Il était sur elle. La recouvrant de toute sa beauté. Mon mari était beau. La tuant de toute sa grandeur. L’écrasant de toute sa responsabilité. C’est une larme qui m’a alertée. Une larme qui a coulé sur ma joue. Une larme qui m’a réveillée. Qui m’a montré le chemin. Il faisait nuit. Dans sa petite chambre, la pleine lune traversait les volets. Elle se reflétait dans une larme qui coulait des yeux de ma fille. Une larme pour me dire l’indicible. Une larme pour m’avertir. Une larme pour me mettre en colère. Je n’ai pas réfléchi. J’ai pris la chaise de bureau de mon enfant et j’ai tapé avec sur son bourreau de toutes mes forces. De toutes mes résistances qui ne voulaient pas croire ce que je venais de voir. De toute ma fragilité à n’avoir pas su la protéger. J’ai tapé avec l’aide de mon mariage foutu, de ma tromperie bafouée, de ma vie qui s’écroulait. Mes deux amours s’affrontaient. Mes deux raisons s’annihilaient. J’ai voulu mourir. Je l’ai tué. J’ai tué mon amour. J’ai tué le monstre. J’ai tué le noir. J’ai tué papa.
 
Et puis, on a dû faire comme si de rien n’était. Ma fille a continué sa vie de petite fille. Dans la violence. Dans la douceur. Dans la douleur. Plus jamais elle n’a trouvé le calme. La nuit, elle dormait avec moi. Je ne savais pas comment la consoler. Il est parti dans le salon. Il n’en a jamais parlé. Jamais demandé pardon. Il a commencé à picoler. Tout était fini. L’harmonie était finie. Partie. Achevée. Et moi, j’étais anéantie. Affaiblie. Apeurée. En colère. Mais je n’ai pas su parler. Les mots étaient trop faibles. Toujours trop faibles. Alors j’ai prié. Prié. Prié. Ma fille a grandi, mais dormait toujours dans mon lit. Mais un jour, la maison a brûlé et nous sommes morts tous les trois. Le feu nous a pris dans le sommeil. Les flammes ont lavé notre désespoir. Mais je n’en ai pas fini, la nuit, je surveille toutes les petites filles et si un méchant papa, un méchant grand frère, un méchant tonton, cousin, voisin ou ami approche, j’agis, je fais du bruit. J’allume une lumière. Je bouge un meuble. Je claque une porte. J’instaure la terreur pour sauver l’enfant car je n’ai pas pu sauver le mien. Tous les enfants sont miens dorénavant. Je suis le silence qui les observe. Je suis le noir qui les protège. Je suis le vent qui les écoute. Je suis le blanc qui surveille tous les papas, tous les frères, tous les tontons, tous les cousins, voisins et meilleurs amis, tous les faux gentils qui aiment salir l’innocence. Alors toi, Sylvie, dorénavant, écoute le silence des enfants, les silences de leurs mouvements, du mouvement de leurs cheveux, de la maladresse d’un geste, de la maladresse d’un regard, d’un sourire gêné, d’une bouche qui se déforme au lieu de rire, écoute et tu sauras et tu consoleras. Tu leur parleras. Tu leur donneras de la force. Du pouvoir. De l’espoir. Ta douceur les apaisera. Les calmera. Les consolera. Tu es la consolante. Écoute les silences. Nourris-toi de ces silences et insuffle ta force et ton amour dans tous les drames de ces enfants perdus. Sois leur naïveté. Sois leur innocence. Sois leur espoir. Dans le noir, la mort est là. Sois leur lumière et moi je serai leur maman qui les attend. Ta maman qui t’aime."
 
Sylvie Bourgeois Harel
 
Ce texte est un extrait de mon prochain livre LA VOIX qui paraîtra début juin 2026.
 
Vous pouvez me contacter sur mon mail : slvbourgeois@wanadoo.fr.
Ou par téléphone au 0680644633.
La voix - Sylvie Bourgeois Harel

La voix - Sylvie Bourgeois Harel

La voix. Sylvie Bourgeois Harel. Récit
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Les gigantesques paquebots de croisières qui polluent la Méditerranée

Et si nous parlions de ces gigantesques paquebots de croisières qui polluent la Méditerranée ?

Deux à trois fois par semaine, en été, je suis catastrophée de voir ces gigantesques paquebots stationner devant Saint-Tropez, au beau milieu de l’une des plus belles baies du monde.

Je suis catastrophée et inquiète. Inquiète pour la pollution que ces navires aux dimensions démesurées créent dans la mer. 

Je vais vous raconter une histoire. Un couple sonne à la porte d’une jolie maison entourée d’un beau jardin. Le lieu n’est pas grand, mais il est vraiment sublime. Quand les propriétaires ouvrent, le couple leur dit qu’ils ont eu un coup de coeur pour leur maison et qu’ils aimeraient l’acheter. Les propriétaires refusent. Le couple propose un bon prix. Les propriétaires refusent de nouveau. Le couple double le prix. Les propriétaires hésitent. Le couple quadruple le prix. Les propriétaires réfléchissent, mais refusent quand même. Le couple leur fait alors une proposition financière mirobolante. Les propriétaires finissent pas accepter en disant qu’en effet, c’est une proposition financière qu’ils ne peuvent pas refuser. Qu’avec tout cet argent, ils vont pouvoir s’acheter une maison plus grande et peut-être même encore plus belle. 

Le couple tout content s’installe alors dans leur nouvelle maison. Quelques jours plus tard, survient la fin du monde. Le couple qui avait le pouvoir de voyager dans le temps, en allant dans le futur, avait vu que la fin du monde allait arriver, et qu’une seule maison serait épargnée. Celle qu’ils ont achetée.

Cette métaphore correspond bien à ce qu’il se passe aujourd’hui dans mon beau pays. Mon pays qui est un paradis. Mon pays qui s’appelle la côte d’Azur où je suis née, à Monaco. Mon pays qui s’appelle aujourd’hui le Golfe de Saint-Tropez et plus particulièrement Saint-Tropez où j’habite dorénavant. Saint-Tropez que j’aime passionnément. Mon pays trop souvent pollué par ces gigantesques paquebots qui peuvent accueillir, suivant les compagnies, jusqu’à 6000 personnes.

Á bord de ces véritables villes flottantes, se trouvent des casinos inspirés de ceux de Las Vegas, une dizaine de piscines, des halls en marbre, des restaurants, des cinémas, des salles de jeux. La décoration est clinquante, brillante. Elle n’a rien à voir avec l’authenticité, le charme et les couleurs provençales de ma Méditerranée sur laquelle ces monstres marins naviguent, salissant tout sur leur passage.

Le credo des constructeurs de ces monstres marins est que leurs clients ne doivent jamais s’ennuyer. C’est amusant, lorsque je m’assieds au bord de la mer et que je la contemple, je ne m’ennuie jamais. Au contraire, je suis dans l’émerveillement face à la beauté de cet infini bleu. Ah oui, c’est vrai, j’oubliais que les clients de ces gigantesques paquebots ne voient pas vraiment la mer, puisque pour ne pas qu’ils s’ennuient, je reprends les arguments des constructeurs, ils sont, la plupart du temps, dans les restaurants ou dans les salles de cinéma, de concert, de jeux vidéo, et même de simulation de conduite de F1, ou à plonger dans les piscines, tout est là pour les divertir. Finalement, la mer ne leur sert pas à grand-chose, juste à promener leur ennui. 

Et puis, imaginez si chaque passager descendait à Saint-Tropez pour faire popo à terre, la station d’épuration risquerait de sauter, elle n’est pas conçue pour autant de monde. Ce ne serait alors plus le joli Saint-Tropez luxueux, ce serait une infection insalubre qu’il faudrait des mois à réparer avec des interdictions de se baigner et des odeurs nauséabondes. Je ne voudrais jamais voir ça. Nous avons déjà suffisamment d’insalubrités à terre à gérer l'été, créées par la chaleur, l'afflux de touristes, les embouteillages, l’hygiène qui laisse parfois à désirer, en effet, beaucoup de gens sont sales et irresponsables déposant leurs poubelles un peu partout dans le village, les services de nettoyage ne passant pas assez souvent dans la journée, les déchets s'envolant alors dans les rues pour terminer dans la mer.

Que faire alors pour que ces paquebots monstrueux ne viennent plus polluer nos eaux, plus salir notre paradis, plus détruire notre lieu de vie ? D’ailleurs quand j’en parle autour de moi, toutes les personnes, que ce soit des Tropéziens, des touristes, des étrangers, des saisonniers, tous sont d’accord pour dire que ces énormes paquebots sont un danger pour la Méditerranée qui est déjà suffisamment polluée. Je n’ai jamais entendu quelqu’un me dire que c’était bien.

David Lisnard, le maire de Cannes, et président de l’Association des maires de France, essaye d'agir dans ce sens. Il demande à ce que les tous les maires de la Côte d’Azur dont les communes sont au bord de la Méditerranée, puissent obtenir le droit d’interdire à ces énormes paquebots, mais aussi aux bâtiments commerciaux et aux navires-plateformes de restauration et de loisirs nautiques, d’escaler en face de leurs villes, une décision qui estt du ressort du domaine maritime, donc exclusivement de l’état. 

Les arguments de David Lisnard sont probants. Même s’il reconnaît que ces énormes paquebots peuvent apporter des retombées économiques, il est surtout conscient qu’ils enlaidissent les baies et qu’ils constituent un véritable problème de pollution.

De son côté, Christian Estrosi, maire de Nice, au nom de l'urgence climatique, la protection de la biodiversité marine, la promotion d'un tourisme raisonné et la protection du patrimoine, a  émis un arrêté le 9 juillet 2025 pour interdire d'escale à Nice les paquebots de plus de 450 passagers et de limiter dans la baie de Villefranche, le nombre de navires transportant plus de 2 500 passagers à 65 par an et un seul par jour. Mais le dimanche 13 juillet, le tribunal administratif de Nice, saisi par le préfet des Alpes-Maritime,a suspendu l'arrêté pris par Christian Estrosi, argumentant que celui-ci n’était pas compétent pour édicter de telles mesures et que seul le préfet des Alpes-Maritimes pouvait, dans le cadre de ses pouvoirs de police du plan d'eau, organiser les entrées, les sorties et les mouvements des navires.

J’espère que David Lisnard et Christian Estrosi pourront continuer leur combat pour lutter contre le tourisme de masse, un tourisme de masse qu'il est grand temps de repenser différemment. Mon rêve serait de créer une réserve naturelle dans le Golfe de Saint-Tropez afin de préserver ce paradis unique au monde. Ce serait, certes, radical, mais pourquoi ne pas être radical lorsqu’on a la chance de vivre dans de la beauté ? En effet, que resterait-il de Saint-Tropez si jamais la mer devenait polluée au point de ne plus pouvoir s’y baigner ? Ce serait dramatique. Pourquoi ne pas essayer d’arrêter maintenant l’escalade catastrophique de la pollution quand il en est encore temps ? Et puis, il est toujours bon de rappeler que dans le monde entier, chaque année, ce surplus de flotte maritime qu'elle soit touristique, commerciale, de transports ou militaire, tue plus de 20000 baleines par an. La baleine, comme chacun ne sait peut-être pas, est l'animal essentiel à notre survie. Déjà, elle capte énormément de carbone, encore plus que les forêts amazoniennes, mais ses déjections nourrissent le phytoplancton qui nourrit, à son tour, le zooplancton qui produit des quantités énormes d'oxygène. 

Comme le disait Oscar Wilde : Les gens connaissent le prix de toute chose et la valeur d’aucune. Et comme le dit mon histoire qui apporte plusieurs thèmes intéressants de réflexion, les anciens propriétaires ont gagné beaucoup d’argent, mais avec cet argent, ils n’ont pas pu acheter de rester en vie. Ou encore, ils habitaient un paradis qu’ils ont vendu au plus offrant. À leur décharge, ils ne savaient pas qu’ils habitaient dans un paradis, alors que nous, les Tropéziens, nous le savons ».

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Saint-Tropez mon amour

 

Je le répète souvent, je ne lis pas la presse, je ne regarde pas la télévision, je n’écoute pas la radio, je ne veux pas être polluée par trop de négativité. Mais hier, plusieurs amis m’ont envoyée plusieurs articles de presse qui critiquaient sévèrement Saint-Tropez. L’un, paru dans le Figaro, est écrit par un jeune philosophe d’une quarantaine d’années qui se dit aussi homme politique, ce qui, pour moi, est un oxymore, mais bon, là n’est pas le sujet. Le pauvre chéri n’a pas aimé Saint-Tropez, et il en tartine toute une page du journal. Une page pleine de poncifs et de lieux-communs, c’en est à pleurer de bêtises. Le pauvre garçon en est encore à l’arrivée de Maupassant dans le Golfe et n’a eu comme guide et référence que cette chère Danièle Thompson, titrant son article : « Saint-Trop. Je devais y passer trois jours et deux nuits. Je n’ai pas pu. J’ai fui avant l’heure. » Pour ma part, je préfère dire Saint-Tropez, je ne suis pas pressée, je n’ai pas besoin de faire de contraction d’autant que Saint-Tropez vient du chevalier Torpes qui a été béatifié car il a préféré mourir en l’an 68 plutôt qu’adjurer sa foi chrétienne.

 

Puis le pauvre biquet, en manque de style littéraire car il est aussi écrivain, sous-titre platement son article : « Les euros, les dollars, les roubles ont détruit le petit village fortifié plus sûrement, plus définitivement que les bombes du débarquement de Provence… » Quelle pauvreté et paresse d’observation. En effet, comment a-t-il pu, en quelques heures, puisqu’il a été tellement oppressé par Saint-Tropez qu’il a fui, je ne fais que reprendre ses mots, comment donc en quelques heures, a-t-il pu se faire une idée précise et approfondie de Saint-Tropez ? Non, il a préféré rester sur ses idées préconçues et éructer sa haine parce qu’il a vu dans le port deux, trois bateaux un peu trop gros.

 

Bref, ce jeune journaliste-écrivain-philosophe-homme-politique a peut-être également été effrayé d’avoir croisé quelques filles légèrement vêtues ou des Ferrari qu’il ne saurait sans doute pas conduire. Au lieu de regarder la beauté des ruelles, de la Ponche, de la mer, il a préféré regarder la merde et faire le malin en racontant qu’il a même vu un SDF se préparer pour la nuit. Puisqu’il prône dans un essai le capitalisme classique, qui est d’ailleurs une idée fort intéressante, j’espère qu’il lui a offert ses deux nuits d’hôtel qu’il n’a pas payées et dont il ne voulait pas puisque, soi-disant, il est parti en courant, ainsi ce pauvre homme aurait pu dormir dans un bon lit.

 

Dans Médiapart, c’est simple, l’article est illisible car il est rédigé en écriture inclusive. Je comprends néanmoins qu’il est question de Bernard Arnault, l’un des hommes les plus riche du monde, un Français au demeurant qui, en bon empereur du luxe qu’il est, a acheté beaucoup de territoires à Saint-tropez. Au moins, Bernard Arnault a l’intelligence d’avoir compris que la beauté de Saint-Tropez venait de son passé. Il a donc fait rénover à l’identique toutes les maisons qu’il a acquises. Il n’en a détruite aucune. Bravo et merci à lui. À sa place, des promoteurs immobiliers les auraient rasées et auraient bâti des immeubles moches d’une dizaine d’étages de haut comme cela été le cas pratiquement sur toute la côte d’Azur.

 

Médiapart parle ensuite de la plage d’un hôtel 5* qui, en effet, est assez chère, puisque ce sont les tarifs d’un 5*. Ils oublient juste de dire que Saint-Tropez compte surtout des plages publiques, la Ponche, la Fontanette, les Graniers, la Moutte, les Salins, celles avant la bouillabaisse, toutes des plages non payantes et propres, nettoyées chaque matin, la qualité de l’eau est vérifiée chaque jour aussi. Ensuite Médiapart nous assène encore sur le village de pêcheurs qu’aurait été autrefois Saint-Tropez. Premièrement, grâce aux fonds marins du Golfe de Saint-Tropez que n’affectionnent pas les gros chaluts de pêche industrielle, nos poissons sont encore pêchés artisanalement par les cinq ou six pêcheurs locaux. Certes, ils sont moins nombreux car c’est un métier difficile, mais ils existent toujours d’autant que la prudhommie de pêche de Saint-Tropez qui a été créée au 16ème siècle a été reconnue par la Commission Européenne avec le droit d’exiger des réformes.

 

Deuxièmement Saint-Tropez n’a jamais été un petit village de pêcheurs. Au XVIIIème siècle, c’était le troisième plus important port de commerce de la Méditerranée. Puis dès la fin du XIXème siècle, Saint-Tropez a été connu pour être un village festif. Les riches bourgeois descendaient de Paris pour venir s’encanailler dans les établissements de nuit de Saint-Tropez qui étaient surtout fréquentés par les marins, et dans les huit à douze bordels qui se trouvaient dans des ruelles mal famées. L’endroit a été rasé après la Seconde Guerre mondiale et deviendra la place de la Garonne. Dans les années 20, Mistinguett et la Môme Moineau, entre autres célébrités, se rendaient à Saint-Tropez pour aller danser chez Palmyre dans les bras des beaux et forts lesteurs, les hommes de quai qui chargeaient et déchargeaient les marchandises des bateaux. Les congés payés de 1936 ont ouvert Saint-Tropez à un nouveau tourisme. Et dans les années 50, les artistes de Saint-Germain-des-Près venaient y faire la fête. Certes, il y avait des pécheurs à la Ponche, mais ce n’était pas la plus grande activité économique du village. C’était juste beau et romantique pour les nantis de voir les pointus amarrés à la Ponche. C’est dans les Années 50 aussi que de nombreux Tropéziens ont vendu leur maison qui avaient pris de la valeur. Mille Tropéziens sont partis du village laissant leur paradis à de nouveaux arrivants.

 

Pour en terminer avec Médiapart, ils concluent qu’en hiver, Saint-Tropez est désert. Ce n’est pas désert, le village se repose. Et il en a bien besoin pour se remettre des excès de l’été. Il ne se repose pas longtemps, seulement deux mois et demi, du 15 novembre au 15 décembre et du 10 janvier à fin février. Deux mois et demi nécessaires également pour effectuer les travaux de rénovation. Deux mois et demi magnifiques de calme et de tranquillité où la lumière du Sud est la plus belle. Cette lumière sublime qui a inspiré les peintres Signac, Marquet, Camoin qui, eux aussi, adoraient fréquenter les bordels, notamment celui du Bar des Roses, Marquet en a même fait un tableau peignant son ami Camoin nu couché sur une prostituée à moitié nue aussi, son chapeau cachant son sexe.

 

Alors oui, en hiver, des restaurants et des boutiques sont fermés, mais il y en a suffisamment qui restent ouverts pour se nourrir et se vêtir. Et surtout la nature est là. La nature est quand même mille fois plus intéressante que les boutiques. Pourquoi tous ces journaux malveillants ne parlent pas, par exemple, des dizaines de kilomètres de promenade que l’on peut faire au bord de mer ? Et pourquoi plutôt que de dénigrer Saint-Tropez, ils ne citent pas toute la jeune génération qui oeuvrent à ouvrir des établissements de qualité ? Il y a, entre autres, Martin et son magasin vintage Saint-Martin-sur-mer, Vivian et ses restaurants chez Mamé et Lorette, Lilian et son restaurant À l’amitié, et plein d’autres. Pourquoi ils ne parlent pas d’eux qui se démènent à faire vivre un joli Saint-Tropez authentique et convivial ?

 

Si la presse, soudain, s’acharne autant sur mon beau Saint-Tropez que j’aime et où j’ai choisi de venir habiter il y a un petit peu plus de deux ans maintenant faisant de moi une Tropézienne fière de mon village, certainement l’un des plus beaux du monde, il y a certainement plusieurs raisons à ça. Déjà, nous sommes depuis plusieurs années dans l’ère de la médiocrité. C’est l’heure des médiocres, c’est leur moment de gloire, ils peuvent tous s’exprimer, on leur déroule même des tapis rouges. Sauf que Saint-Tropez est tout sauf médiocre. Il n’y a pas un village en France qui lui ressemble. Pas un. Tout le littoral méditerranéen de Menton à Perpignan est magnifique lorsque l'on est face à la mer, mais dès que l’on se retourne, on voit des barres d’immeubles horribles et désolantes. Saint-Tropez, grâce au maire Louis Fabre qui a exigé, après les bombardement de la Seconde Guerre mondiale dont parle le petit chéri du Figaro, que les immeubles du port soient reconstruits à l’identique, se battant contre les propriétaires tropéziens qui voulaient bâtir deux ou trois étages de plus. Grâce à cet homme visionnaire qui a su dire non à la spéculation immobilière, Saint-tropez a conservé son authenticité qui sent si bon le passé.

 

Saint-Tropez n’a jamais été un endroit tiède, indifférent, alors oui, tout est exacerbé, c’est peut-être plus visible qu’ailleurs parce qu’on est un tout petit village et que le monde entier veut venir s’y agglutiner, la concentration y est donc plus forte. C’est vrai aussi qu’en été, Saint-Tropez est compliqué. Nous sommes sur une presqu’île en plus. Ce qui ne facilite rien pour les milliers de voitures qui veulent y passer chaque jour. D’où des embouteillages et la foule sur le port. Mais il y ici une belle diversité de gens de toutes les classes sociales et c’est ce melting-pot qui fait le charme et l’amusement de Saint-Tropez. Alors oui, il y a de la vulgarité, mais il y a aussi les plus belles filles du monde. Tout dépend de ce que l’on a envie de regarder.

 

Beaucoup d’anciens disent que Saint-Tropez a changé. Bien sûr, mais le monde entier a changé. Et Saint-Tropez, je trouve, a su bien résister. Et doit encore résister pour cultiver sa différence, même si, aujourd’hui, il y a une forte tendance chez certains à ne pas aimer la différence et à vouloir une pensée unique. Saint-Tropez ne cédera jamais à la mondialisation. Saint-Tropez ne cédera jamais à la pression médiatique. Saint-Tropez restera unique même si ça fait chier le Figaro, Médiapart ou le Parisien qui râle car la mairie a eu la bonne idée d’offrir un concert aux Tropéziens chaque 15 août.

 

Et puis, il y a plusieurs Saint-Tropez. Chacun peut y trouver le sien. Quand le matin, je nage à La Ponche avec les quelques personnes qui, comme moi, aiment la tranquillité car on peut trouver de la tranquillité en été à Saint-Tropez, et une tranquillité liée à un exceptionnel art de vivre, je remercie le ciel, la nature et Dieu d’être venue vivre ici.

 

J’espère que la Mairie et l’Office du Tourisme ne riposteront pas à ces attaques médiatiques. Comme dit mon mari : "il faut laisser glouglouter les égouts."

 

Sylvie Bourgeois Harel

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