Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
/ / /
Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

1

Elle ne sait pas où elle a trouvé la force de partir. De s’extraire. De s’arracher de la terre. De quitter Victor qui lui manque déjà. Pendant les onze heures de train qui l’avaient menée de Clermont-Ferrand à Saint-Jean-de-Luz, Madeleine n’avait cessé de se remémorer ce premier instant, il y a un an, huit mois et quatorze jours, où tout avait basculé. Où elle avait basculé. Où elle s’était déchirée. Où elle aurait dû prendre la décision. La seule décision possible pour ne pas mourir. De torpeur. De désolation. D’asphyxie. De froid également. Elle était glacée. Son cœur s’était arrêté de battre. Affolée, elle s’était alors mise à crier. Mais aucun son n’était sorti de sa bouche. Pourtant, elle était sûre de crier. Sa mâchoire était grande ouverte. Son ventre tendu. Sa gorge gonflée. Mais rien. Excepté le silence. Un silence blanc. Terrifiant. Le néant. Une immensité de néant. Réaliser qu’elle n’arrivait plus à s’exprimer et que même faire du bruit lui était devenu impossible, l’avait anéantie. Elle se souvient très bien de son effroi d’avoir disparu à ce point. De n’être plus qu’un morceau de silence. Un cri invisible. Un corps sans peur, ni larmes. Madeleine était restée longtemps, allongée sur le parquet du salon, recroquevillée sur les coups qu’elle venait de recevoir de l’homme qu’elle aime, qu’elle adore, qu’elle vénère. Des coups donnés sans explication, une pluie de mains sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Toute la nuit, elle s’était répétée que ce n’était pas possible que leur amour se termine ainsi, pas un amour comme le leur, un amour passionné, dévorant, désirant, sexuel, terriblement sexuel.

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021

Extrait Page 20

Madeleine ne bronche pas. Elle est ailleurs. Elle est à Châteaugay. Elle ne comprend pas pourquoi elle a fui. À l’heure qu’il est, ils se seraient déjà réconciliés. Elle lui aurait pardonné. Comme à son habitude, Victor ne se serait pas excusé. Mais il aurait répondu aux banalités que Madeleine aurait prononcées de la même manière qu’elle aurait pu proposer des béquilles à un accidenté, viens dînons oh tu as vu les courgettes sont devenues toutes molles dans le frigidaire tu veux les éplucher avec moi ça ira plus vite tu dois être mort de faim... C’était sa façon de recréer un lien, un lien facile, un lien du quotidien, un lien sans explication, ni revendication, ni question, ni reproche. Un lien de mansuétude. Un lien efficace. Elle le sait. Elle l’avait déjà expérimenté. Et à chaque fois, avec une patience qui ne souffrait d’aucune lassitude, elle avait réussi à apaiser Victor.

Il lui aurait fait l’amour de façon tendre et extrême. Avec abandon. Et passion. Et puissance. Certaines nuits, Victor la désirait tellement, il désirait tellement la posséder, la posséder en entier, qu’elle ne soit plus maître d’aucun centimètre de sa peau, ennuyé de ne pas avoir assez de mains pour la caresser, l’écraser, la serrer, la griffer, la faire hurler, il se mettait alors debout près du lit, et tel un savant jamais rassasié, il observait Madeleine de ses trois cents yeux en se demandant par quelle partie de son corps il allait commencer de la dévorer. Ainsi, Madeleine serait à lui. Elle serait en lui. Elle ne bougerait plus. Elle ne partirait plus. Elle lui obéirait. Elle lui appartiendrait. Elle se soumettrait. Elle ne le tromperait plus. Pourtant Madeleine ne l’avait jamais trompé. Jamais. Jamais. Rien que l’idée lui était inconcevable.

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021
Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021
Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois Harel - Juin 2021
Partager cet article
Repost0
/ / /
Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois - Écrivain - Mars 2021

1

Elle ne sait pas où elle a trouvé la force de partir. De s’extraire. De s’arracher de la terre. De quitter Victor qui lui manque déjà. Pendant les onze heures de train qui l’avaient menée de Clermont-Ferrand à Saint-Jean-de-Luz, Madeleine n’avait cessé de se remémorer ce premier instant, il y a un an, huit mois et quatorze jours, où tout avait basculé. Où elle avait basculé. Où elle s’était déchirée. Où elle aurait dû prendre la décision. La seule décision possible pour ne pas mourir. De torpeur. De désolation. D’asphyxie. De froid également. Elle était glacée. Son cœur s’était arrêté de battre. Affolée, elle s’était alors mise à crier. Mais aucun son n’était sorti de sa bouche. Pourtant, elle était sûre de crier. Sa mâchoire était grande ouverte. Son ventre tendu. Sa gorge gonflée. Mais rien. Excepté le silence. Un silence blanc. Terrifiant. Le néant. Une immensité de néant. Réaliser qu’elle n’arrivait plus à s’exprimer et que même faire du bruit lui était devenu impossible, l’avait anéantie. Elle se souvient très bien de son effroi d’avoir disparu à ce point. De n’être plus qu’un morceau de silence. Madeleine était restée longtemps, allongée sur le parquet du salon, recroquevillée sur les coups qu’elle venait de recevoir de l’homme qu’elle aime, qu’elle adore, qu’elle vénère. Des coups donnés sans explication, une pluie de mains sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Toute la nuit, elle s’était répétée que ce n’était pas possible que leur amour se termine ainsi, pas un amour comme le leur, un amour passionné, dévorant, désirant, sexuel, terriblement sexuel.

...

Tous les prénoms ont été changés. Roman de Sylvie Bourgeois. Mars 2021

Tous les prénoms ont été changés - Sylvie Bourgeois

Tous les prénoms ont été changés - Sylvie Bourgeois

4ème de couv

« Madeleine savait. Elle savait qu’en entrant au bar du Grand Hôtel, un homme serait là pour la sauver. Qu’il serait seul. Hésitant. Qu’il serait plus âgé qu’elle. Qu’il l’écouterait. Qu’elle l’appellerait l’inconnu. Les hommes jeunes n’écoutent pas. Ils sont pressés. Pressés de concrétiser. Ils n’ont pas le temps d’écouter une femme de 57 ans se raconter. Même si elle ne fait pas son âge, elle aime le dire. Pour déclencher un compliment, établir une distance. À cet inconnu, elle en est sûre, elle pourrait lui raconter. Tout lui raconter. À son arrivée à la gare de Saint-Jean-de-Luz, en faisant rouler sa valise dans le coucher du soleil sur les cinq cents mètres qui la menaient à l’hôtel de la Plage, elle avait regretté d’avoir fermé la porte sur les paysages de l’Auvergne. Une porte qu’elle ne pourra plus rouvrir. Elle ne pourra plus jamais retourner à Châteaugay. Au risque de devenir folle. »

 

En posant un regard empathique sur ses personnages, Sylvie Bourgeois décrit avec une précision parfois surprenante leur parcours intime et leurs sentiments amoureux. Dans un style à la fois drôle et émouvant, elle n’hésite pas à aborder des sujets graves et douloureux.

 

Pour ce nouveau roman, Sylvie Bourgeois, auteur, entre autres, d’En attendant que les beaux jours reviennent (signé Cécile Harel), n’a changé, cette fois-ci, ni son prénom, ni son nom.

Tous les prénoms ont été changés. Roman de Sylvie Bourgeois. Dessin de Pierre Bourgeois. 1926-1996

Tous les prénoms ont été changés. Roman de Sylvie Bourgeois. Dessin de Pierre Bourgeois. 1926-1996

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois - 2021

Tous les prénoms ont été changés - Roman de Sylvie Bourgeois - 2021

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sophie veut sauver la France / roman-feuilleton

Après avoir publié chez Flammarion Sophie à Cannes et Sophie au Flore, suivis deux ans plus tard par Sophie a les boules et Sophie à Saint-Tropez, avant la parution de mon prochain roman en mars 2021, j'ai eu envie de m'essayer au roman-feuilleton en vous proposant chaque jour quelques pages d'une nouvelle aventure de Sophie qui, ayant mal à son pays qu'elle considère comme le plus beau du monde, désire sauver la France. Comme le titrait Figaro Madame, Entre Rastignac et Madame Bovary, il y a Sophie. Sophie est comme Tintin, elle ne vieillira jamais. Elle aura toujours 40 ans et à chaque début d'histoire, fragilisée par une rupture amoureuse, désire enfin donner du sens à sa vie.

Sophie veut sauver la France

1

Sophie ne sait plus, ne comprend plus. Hier encore, son plus vieux copain, qu’elle a croisé rue d’Antibes, a tendu son poing pour lui dire bonjour.

— Et la prochaine fois, ton poing, tu me le fous sur la figure ?

— C’est comme ça qu’on fait aujourd’hui.

— C’est qui on ?

— Ben, tout le monde.

— Je ne connais pas tout le monde, répond Sophie, mais, toi, je te connais, et depuis le lycée, on s’est même roulés des pelles pendant presque une année, alors soit tu m’embrasses, soit tu me fais coucou de la main ou tu m’envoies un bisou en l’air, mais je ne veux pas de ton poing, c’est méga agressif, je ne suis pas un rappeur, à part ça, comment vas-tu ?

— Mal.

— Oh, je suis désolée, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Avec tout ce qu’on entend aux infos, c’est angoissant.

— Tu m’as fait peur, je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose. Éteins ta télé, tu iras mieux, sourit Sophie.

— J'ai besoin de me tenir au courant.

— Te tenir au courant de quoi ?

— De ce qu’il se passe dans le monde.

— Parce que, toi, tu sais ce qu’il se passe dans le monde ?

— Oui, c’est important, pas pour toi ?

— Si, mais à mon niveau, j'essaye surtout de me concentrer sur ce qu’il se passe dans ma rue, dans mon quartier, dans ma ville, d’ailleurs comment va ta maman ?

— Tu sais, en ce moment, dans les Ephad, la situation est compliquée.

— Parce que ta maman est dans un Ephad ? manque de s’étouffer Sophie. Je ne voudrais pas faire d’impair, ça fait tellement longtemps que je ne t’ai pas vu, mais tu habites toujours dans la sublime maison de tes parents à la Californie ?

— Bien sûr !

— Avec tout l’argent qu’ils t’ont donné, tu as largement de quoi garder ta mère chez toi, il te suffit d'embaucher deux personnes qui feront le relais, tu lui dois bien ça, en plus, elle a les moyens de les payer.

— Ma femme ne veut pas.

— Change de femme, éclate de rire Sophie, et garde ta maman chez toi. Elle était tellement belle et digne, ta mère, qu’elle doit détester l’idée de finir sa vie dans un Ehpad.

— C’est pour ça que je n’aurais jamais pu t’épouser, Sophie, pourtant Dieu sait que j’ai été amoureux de toi, mais plus jeune, déjà, tu étais ingérable.

— Parce que c’est être ingérable que de garder sa mère chez soi, s'énerve Sophie, on n’a vraiment pas les mêmes valeurs, je t'assure que si j’avais la chance d’avoir encore mes parents, ils seraient bien au chaud chez moi, et je te signale qu’il n’a jamais été question qu’on se marie.

Sophie n’a pas le temps de lui confier que, depuis un an, elle héberge dans sa vieille maison le beau-père et le demi-frère de Julien, l’homme avec lequel elle partage sa vie depuis dix ans, que son copain de lycée enchaîne.

— Même aujourd’hui tu es encore ingérable, regarde la façon dont tu portes ton masque, ça ne m’étonnerait pas que tu sois anti-masques.

— Je suis anti-rien du tout, rit Sophie.

— Alors mets-le bien sur ton nez et arrête de le soulever tout le temps pour me parler.

— Tu as peur de quoi, mon chaton ?

À suivre...

Sophie veut sauver la France / roman-feuilletonSophie veut sauver la France / roman-feuilleton
Sophie veut sauver la France / roman-feuilletonSophie veut sauver la France / roman-feuilleton
Partager cet article
Repost0
/ / /
Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
Partager cet article
Repost0
/ / /
Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Cap-Taillat - Maison des Douaniers

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Cap-Taillat - Maison des Douaniers

J'ai 20 ans. Je fais toutes sortes de boulot depuis l'âge de 12 ans. J'ai quitté Besançon et Monaco, et je travaille depuis neuf mois chez Daniel Crémieux, une boutique pour hommes, rue Marbeuf, à Paris. Le mois de juin arrive. Mon frère aîné Max me propose de faire un aller-retour avec lui, en voiture, à Saint-Tropez pour voir un certain Patrice de Colmont qu'il avait rencontré l'année d'avant à Porto-Cervo lorsque celui-ci avait débarqué dans le port sarde qui abritait toute la jet-set afin de convaincre les propriétaires de Maxis (voiliers de 24 mètres appartenant à des milliardaires qui ne régataient qu'entre eux, pour la journée, autour de triangles olympiques,  et dans les plus beaux endroits du monde, avec 24 équipiers à bord, tous des marins hors pair. Max était skipper sur l'un d'eux) de participer à la course de la Nioulargue qu'il venait de créer. Nous arrivons à 17 h au Club 55. Patrice s'installe avec nous à une table. Les deux parlent bateaux et faisabilité. Au moment de partir, je dis à Patrice :

- C'est très joli chez vous, je viendrai bien travailler juillet, août. L'été dernier, j'ai été serveuse pendant le mois d'août chez votre voisin, à la plage du Planteur.

Si seulement j'avais eu la capacité de lui dire que durant ce même mois d'août, je m'étais fait violer pas très loin de là. Il pleuvait. On nous avait donné notre journée. J'ai fait du stop pour aller voir ma mère à Cap-d'Ail. Le chauffeur s'est éloigné de la route du bord de mer pour prendre, soi-disant, un raccourci à cause des embouteillages. En haut d'une colline, il a arrêté la voiture dans un endroit désert, et s'est jetée sur moi en pointant un cran d'arrêt sur ma gorge. Puis il m'a poussée de sa voiture en me disant que j'étais trop conne, que si j'avais été gentille, il m'aurait acheté pleins d'habits et m'aurait offert un grand coiffeur. Je suis rentrée à pied et en bus. Je n'en ai parlé à personne. Je n'ai pas porté plainte non plus. Je me sentais sale, honteuse et stupide. C'est de ma faute, je répétais en larmes sous la douche du bungalow où j'étais logée sur la plage de Pampelonne, pendant que j'essayais de me laver de cette humiliation.

- Avec plaisir, me répond Patrice, mais l'année prochaine, mon équipe est complète pour la saison.

N'ayant aucune envie d'attendre un an, je ne savais pas (et ne sais toujours pas d'ailleurs) me projeter au-delà d'un mois, j'ai insisté :

- Vous savez quoi, réfléchissez à ma proposition et je vous rappelle la semaine prochaine.

La semaine prochaine, je l'appelle :

- J'ai réfléchi, me répond Patrice, oui, je vous embauche tous les matins, vous mettrez les nappes sur les tables et ferez les bouquets.

- Ah non, ce n'est pas possible, je lui dis, j'ai besoin de travailler à temps complet, je suis pauvre, je dois gagner ma vie, et puis je vais quoi faire de mes après-midis, j'ai horreur de rester sur la plage quand il fait chaud.

- Bon, fait Patrice, rappelez-moi demain, je vais chercher une solution.

Le lendemain :

- Coucou, c'est moi ! je fais gaiement.

- Coucou, me répond Patrice aussi gaiement. Voilà j'ai trouvé une solution. J'avais un restaurant avec mon frère que nous venons de vendre. J'ai parlé aux nouveaux propriétaires qui sont d'accord pour vous embaucher le soir. Ainsi vous travaillez chez moi le matin et chez eux le soir.

- Ah non, ce n'est pas possible, je vais faire quoi dans la journée, je vous l'ai dit, j'ai horreur d'être sur la plage quand il fait chaud, et puis si je travaille chez eux le soir, je vais être fatiguée le matin chez vous, non, il me faut un travail à temps complet.

- Alors, venez chez moi, acquiesce Patrice, je vous embauche à plein temps.

Deux semaines plus tard, je commence mon travail au Club 55, au bar du restaurant. Chaque jour, Patrice me demande de déjeuner à sa table et pas avec les autres employés. Il me parle beaucoup. Je l'écoute en attendant avec impatience la fin du repas pour pouvoir aller me baigner avant de reprendre mon service. Je me baignais chaque jour avant et après mon travail. C'était très gai. Un soir, un anniversaire est organisé pour un client. Une fois que tous les invités et serveurs sont partis, Patrice, lui, ne part pas.

- Tu sais, je lui dis, tu n'es pas obligé d'attendre que l'on s'en aille, regarde, j'ai organisé près du bar un grand lit avec des draps, une couverture et des matelas. Avec Frédéric,on va dormir là. Frédéric était homosexuel et travaillait avec moi au bar. Patrice me regarde, les yeux remplis d'admiration.

- C'est toi qui as raison, me dit-il, tu as tout compris de la vie, c'est le plus beau lit qui soit.

- Tu veux dormir avec nous ?

- Oui.

- D'accord, mais avant, je vais nous préparer une omelette.

Nous avons soupé tous les trois à 2 heures du matin au milieu du Club éclairé par la lune, c'était féérique, je suis toute jeune et heureuse d'avoir su créer ce moment exceptionnel avec ces deux bonnes personnes autour de moi. Je suis heureuse mais je n'ai pas la capacité de comprendre que je suis amoureuse. Puis j'ai emmené Patrice et Frédéric se baigner. J'ai toujours besoin et envie de me baigner. Été comme hiver. Patrice s'est mis tout nu. Moi aussi du coup. Frédéric, je ne me souviens plus. Dix minutes plus tard, je m'endormais entre Frédéric et Patrice. Le lendemain matin, à 7 heures, les plagistes défilaient devant nous :

- Regardez, chut, il y a le patron qui dort avec Sylvie.

Il y a quelques mois, j'ai revu Frédéric durant cet été 2020. Il me rappelle ce souvenir.

- Tu ne savais pas que Patrice était amoureux de toi ? me demande-t-il, étonné.

- Non.

- Pourtant, au Club, tout le monde le savait.

- Sauf moi.

J'avais 20 ans. J'étais brisée par les abus que j'avais subis enfant (ce n'était pas mon papa qui était un être merveilleux), et par le viol de l'année auparavant. Je n'avais pas la capacité de comprendre que Patrice était tombé amoureux de moi en me voyant, et encore moins de comprendre que moi aussi j'étais également tombée amoureuse de lui. J'étais une jeune femme brisée qui ne savait que fuir l'amour. Je ne savais que fuir l'amour et continuer de me briser en me faisant mal.

 

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Les voyageurs sans trace - Salle Albert Raphaël - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Les voyageurs sans trace - Salle Albert Raphaël - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55 - @ Gilles Bensimon

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55 - @ Gilles Bensimon

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Tee-shirt de Richard Poppitti que j'ai customisé

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Tee-shirt de Richard Poppitti que j'ai customisé

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - Mars 2020

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - Mars 2020

Sylvie Bourgeois Harel - écrivain - Le club 55 - Ramatuelle - Pampelonne - Janvier 2021

Sylvie Bourgeois Harel - écrivain - Le club 55 - Ramatuelle - Pampelonne - Janvier 2021

Sylvie Bourgeois Patrice de Colmont Le Club 55 Ramatuelle Pampelonne

Sylvie Bourgeois Patrice de Colmont Le Club 55 Ramatuelle Pampelonne

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline - Le Tropézien

Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline - Le Tropézien

Partager cet article
Repost0
/ / /

J'aime ton mari

paru en mars 2014

22.jpg

 

1

 

         — Bonjour madame, je suis désolée, j’ai mal à l’épaule, pourriez-vous, s’il vous plaît, mettre mon sac dans le coffre à bagages ? demande Emma poliment à une hôtesse de l’air, en prenant place dans l’avion Paris-Nice.

 

         — Je ne suis pas habilitée à cela, répond celle-ci sur un ton méprisant.

         — Je suis confuse d’insister. Mon médecin m’a formellement interdit de soulever le bras, en plus dès que je fais le moindre mouvement, ça devient extrêmement douloureux, se justifie Emma.

 

         — Dans ce cas, il fallait prévoir un sac en adéquation avec votre handicap.

         — Pardon ? dit Emma, déconcertée par l’arrogance de l’hôtesse.

 

Fragilisée par de récentes crises de spasmophilie, Emma est à deux doigts de pleurer.

 

         — Nous n’avons pas le droit de porter les bagages des passagers, en cas d’accident, nous ne serions pas assurés, ajoute l’hôtesse.

         — N’importe quoi.

 

Emma préfère ne rien ajouter pour ne pas envenimer la situation. Apercevant un steward pas loin, elle l’appelle. Mais celui-ci ne l’entend pas (ou fait semblant de ne pas l’entendre).

 

         — Vous bloquez la circulation, madame, s’obstine l’hôtesse.

 

Emma se souvient du conseil de Charlotte, sa nouvelle meilleure amie : Ne laisse jamais personne te maltraiter. Décidée à garder son calme, elle s’assied en silence et pose son sac sur ses genoux.

 

         — Vous ne pouvez pas voyager de cette façon. C’est dangereux en cas de turbulences.

         — Sincèrement, je ne vois pas d’autre solution.

         — Très bien, je vais chercher le commandant de bord.

 

Emma n’en revient pas. Décidément ce week-end de mariage démarre mal, soupire-t-elle. Deux minutes plus tard, l’hôtesse réapparaît, suivie du pilote.

 

         — Bonjour ! dit Emma en souriant. Vous êtes bien aimable de venir à mon secours.

         — C’est interdit de voyager avec votre sac sur les genoux, marmonne celui-ci.

         — Je suis désolée de me répéter, mais je suis dans l’incapacité physique de le ranger et comme aucun membre de l’équipage ne veut m’aider, dites-moi ce que je dois faire.

         — Puisque vous refusez d’obtempérer, je vais être dans l’obligation de vous faire débarquer.

 

Refusant de se laisser démonter par cette situation aberrante, Emma prend le parti de jouer la carte de la dérision et invente un gros mensonge en se faisant passer pour une femme dilettante, pétée de tunes. Maman célibataire d’un petit Benjamin de 5 ans qui n’a plus de papa, elle joint difficilement les deux bouts avec son salaire du CNRS depuis qu’elle milite et donne une partie de ses revenus dans une association humanitaire.

 

         — Pas de soucis, chef ! essaye-t-elle de plaisanter. En revanche, si je quitte cet avion, il faudra faire descendre tous les passagers pour effectuer une reconnaissance des bagages. J’ai deux valises en soute. Vous ne voudriez pas prendre le risque de décoller avec une bombe cachée dans l’une d’elles ? Ça va durer au bas mot deux heures.

 

Emma n’a aucune valise en soute. Mais l’idée d’effrayer l’hôtesse et le pilote l’amuse terriblement. Encore un conseil de Charlotte : Refuse d’accorder à quiconque le droit d’avoir un pouvoir de nuisance sur toi, et quand tu ne sais plus comment réagir, choisis de résister par l’humour. Rire est souvent la seule réponse pour sortir la tête haute d’une situation humiliante, cela t’évitera de céder à la colère. Alors, Emma se lance.

 

         — De mon côté, je m’en fiche, j’ai tout mon temps. J’ai pris cet avion, j’aurais tout aussi bien pu en réserver un pour Marrakech ou Rome, je ne travaille pas, si vous saviez à quel point je m’ennuie dans la vie, alors je voyage, ça m’occupe.

 

Un homme d’affaires (plutôt pas mal, note Emma), agacé que l’avion puisse prendre du retard, saisit le sac d’Emma et le range dans le coffre à bagages, puis se retourne vers le pilote.

 

         — Ce n’est pas bientôt fini vos conneries ? Allez, rentrez dans votre cabine et faites décoller ce zinc !

 

Le commandant de bord baragouine quelques mots incompréhensibles, puis retourne dans sa niche tel un chien puni à qui l’on aurait donné une tape sur le museau. L’hôtesse l’imite et disparaît.

 

Emma, bluffée par l’aplomb du businessman, le félicite aussitôt.

 

         — Merci, vous êtes mon Zorro ! Grâce à des hommes comme vous, on peut espérer que le genre humain n’est pas totalement foutu.

         — Si. Croyez-moi, on est trop nombreux sur terre. Des réactions violentes, comme celle-ci, vont être de plus en plus courantes.

         — Que faire alors ?

         — Avoir un gun, de l’argent et du pouvoir. Pourquoi croyez-vous que le pilote ne m’a rien dit alors que j’ai été plutôt grossier ? Il a senti que j’étais plus puissant que lui. La vie n’est qu’un rapport de force, une lutte de territoire.

         — Mince alors, j’ai tout faux, j’ai tout misé sur la bienveillance. Avec votre raisonnement, je devrais être morte depuis longtemps.

         — Vous êtes en état de survie comme tous vos semblables trop gentils. Prenez soin de vous, je dois rejoindre mon siège et ma femme. Emma regrette qu’il ne prenne pas place à ses côtés, elle aurait aimé lui parler pour se laver de son altercation avec cette idiote d’hôtesse. D’habitude, elle déteste ce genre d’homme pressé qui dévore les heures à la recherche de toujours plus de rentabilité. Mais celui-ci semble différent, se dit Emma, presque humain, à moins, se reprend-elle aussitôt, qu’il n’ait résolu mon conflit avec le pilote uniquement pour son confort personnel afin que l’avion atterrisse à l’heure. En plus, il est marié. À croire que tous les hommes bien le sont. Et les moins bien aussi, conclut Emma en fermant les yeux.

 

Déçue, elle respire profondément et essaye de méditer en chassant ses pensées comme si elles étaient d’affreux nuages. Mais l’image de son père mort il y a une quinzaine d’années lui revient sans cesse en mémoire. Bouleversée de réaliser que cet homme chéri lui manque toujours terriblement, elle se souvient de leurs fabuleux week-ends en forêt au cours desquels il lui apprenait à construire, suivant les saisons, une cabane ou un igloo et comment, la veille de sa mort, comme s’il avait eu l’intuition que c’était sa dernière nuit, il lui avait transmis son don de barreur de feu. Un don du ciel hérité de son propre père. Il le mettait à profit quand, pompier bénévole, après avoir sauvé des blessés d’un incendie, il soulageait leurs brûlures dans l’ambulance qui les menait à l’hôpital.

 

*

 

Au moment de monter dans le bus pour Antibes, Emma réalise qu’elle a oublié sa veste avec son porte-feuille dans l’avion. Affolée à l’idée de perdre ses papiers et sa carte de crédit, elle court jusqu’au stand de la compagnie qui s’apprête à fermer.

 

         — Ouf ! J’arrive à temps. Je suis désolée, j’ai oublié ma veste dans l’avion. Auriez-vous l’amabilité de la récupérer ?

         — Vous avez une pièce d’identité ?

         — Oui… Dans ma veste.

         — Il faut alors faire une réclamation sur Internet. On vous répondra sous un mois.

         — Ce n’est pas possible. Sans argent, je peux dire adieu à mon week-end.

 

Face à l’impassibilité de l’hôtesse, Emma s’entête.

 

         — Regardez, l’avion est encore sur la piste, je le vois au bout de votre couloir. Il y en a pour une minute. S’il vous plaît, ça m’arrangerait vraiment.

         — Je ne peux rien pour vous, c’est le protocole. D’ailleurs, nous sommes fermés.

 

Vlan ! L’employée pose sur son comptoir une affichette Closed en baissant les yeux afin d’éviter le regard d’Emma qui saisit le panneau et le jette dans la poubelle.

 

         — Voilà ! Vous êtes à nouveau ouvert, c’est génial, non ?

         — Mais enfin, madame, vous exagérez, vous n’aviez qu’à pas oublier votre veste.

         — Je vais vous avouer un terrible secret, je suis bête. Effroyablement bête. Je suis la neuneu de service, celle qui oublie toujours tout. Je vis dans un drame perpétuel à courir constamment après mes affaires. Alors, soit vous faites une loi qui interdit aux neuneus de mon espèce de prendre l’avion, soit vous m’aidez à récupérer ma veste dans laquelle j’ai toute ma vie.

 

         — Puisque vous ne voulez rien entendre, j’appelle la police.

 

Une minute plus tard, deux policiers de la brigade anti-terroristes (il fallait au moins ça !) s’approchent d’Emma.

 

         — Vos papiers, s’il vous plaît.

         — C’est un gag ou quoi ? répond Emma.

 

À deux doigts de péter les plombs, elle choisit d’exploser de rire (merci Charlotte).

 

         — Vous voulez être arrêtée pour outrage à agents ?

         — Pas du tout, justement, je me tue à expliquer à cette dame que mes papiers sont…

 

Emma n’a pas le temps de terminer sa phrase. Un steward passe avec sa veste sous le bras. Elle se précipite à sa rencontre.

 

         — C’est ma veste ! C’est ma veste !

 

Effrayé, il recule d’un pas.

 

         — Je ne crois pas madame, c’est celle de ma collègue.

         — Pas du tout, s’offusque Emma, c’est la mienne, je l’ai achetée cinq euros à une Somalienne au marché des biffins à Montreuil.

         — Vous avez vos papiers ?

         — Mon portefeuille est dans la poche de droite, vérifiez, je m’appelle Emma Granier.

 

Pendant que le steward constate qu’elle dit vrai, Emma devient songeuse.

 

         — Je peux vous poser une question ?

Sans attendre sa réponse, Emma poursuit.

 

         — Si vous n’aviez pas pensé qu’elle appartenait à

votre collègue, vous l’auriez rapportée avec vous ?

         — Non, les femmes de ménage s’en seraient chargées, elles l’auraient mise aux objets trouvés et vous l’auriez récupérée sous un mois.

         — Vous savez pourquoi notre monde s’écroule inexorablement ?

         — Pardon ?

 

C’est vrai, quoi, se dit Emma en s’éloignant, avant c’était agréable de prendre l’avion, aujourd’hui, c’est l’enfer, on est fouillé, suspecté, maltraité, humilié. C’est à n’y plus rien comprendre ! Ou alors je vieillis mal et n’arrive pas à m’intégrer dans ce monde devenu trop formaté. Et surtout que l’on n’arrête de me parler de protocole pour justifier tous ces règlements absurdes !

 

*

 

Installée au fond du bus, Emma revit la scène avec l’hôtesse et regrette de ne pas avoir pris le temps de lui expliquer sa conception des rapports humains pour essayer de la faire évoluer. J’aurais dû lui dire, réfléchit Emma, je comprends tout à fait que vous soyez obligée d’obéir au protocole établi par la compagnie qui vous emploie sous peine de vous faire  licencier pour faute grave. Mais il existe une autre façon d’agir qui consiste à s’épauler entre personnes de même condition. Si vous et moi, deux femmes qui doivent avoir, à peu de choses près, un salaire identique à la fin du mois, nous ne nous soutenons pas un tant soit peu, qui va s’occuper de nous ? Personne. À plus forte raison, si notre position sociale n’est pas très élevée, nous devrions apprendre à nous comporter comme les grands de ce monde qui n’hésitent pas à se donner des coups de main pour conserver leur puissance. Quand Bill Clinton a un souci, il téléphone à Obama. On appelle cela un réseau. Pour nous, les petits de la société, ça devrait être pareil. Au lieu de râler et de rester dans le chacun pour soi, notre unique solution pour accéder au bonheur est de résister en s’entraidant, en plus c’est valorisant de se sentir utile. Croyez-moi, il faut rétablir la solidarité. Et la compassion. Si nous campons sur nos positions,nous sommes foutus. Nous resterons toujours des esclaves. Et je conclurai, ajoute Emma s’imaginant aussi grandiloquente que Jaurès, vous m’aidez aujourd’hui, mademoiselle, en allant récupérer ma veste, demain, c’est peut-être moi ou ma semblable qui vous aidera. Emma souffle, perplexe. Elle sait très bien que ces beaux discours pacifistes (que cette cruche d’hôtesse n’aurait de toute façon pas compris et dont Charlotte moque le côté militant pas forcément convaincant) ne servent à rien. Jaurès, lui-même, n’a-t-il pas fini assassiné ?

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles et articles sur mes coups de cœur
  • Contact

Profil

  • Sylvie Bourgeois Harel
  • écrivain, scénariste, novelliste
  • écrivain, scénariste, novelliste

Texte Libre

Recherche

Archives

Pages

Liens