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Mes trois grands frères, ils ne sont pas morts. Et c’est bien dommage. Sinon j’aurais enfin eu la paix et mon papa, il aurait pu arrêter de faire le représentant et il se serait remis à peindre les tableaux qu’il ne veut plus dessiner car il est obligé de gagner de l’argent pour nourrir mes frères qui ont toujours faim de mobylettes et de disques de Johnny Hallyday qui font beaucoup trop de bruit.
 
Si mes frères avaient coulé, j’aurais été fille unique et je serais partie vivre à Paris avec juste mes parents et mon chien aussi, et ma maman serait devenue une femme d’artiste à avoir sa photo dans les journaux et à rigoler des pitreries de son mari qui continuerait de trop boire, mais elle ne lui crierait plus dessus, parce que quand on est un grand peintre connu à Paris, on peut vivre comme on aime et les gens, il sont toujours contents de vous connaître même si vous êtes souvent saoul. Si. Même ils vous trouvent marrant et ils disent que vous avez un sacré tempérament. Si.
 
Mais la mer, elle n’a pas pris mes frères. Pourtant ma maman avait bien essayé de les noyer en les mettant dans notre voilier direction la Corse pour voir si Virgil, il savait aussi bien naviguer qu’il le disait. Il a 15 ans et depuis qu’il a été aux Glénans, c’est une école de voile qui fabrique des champions, il se prend pour Tabarly. André qui a 14 ans, lui c’est pour un dauphin qu’il se prend. N’importe quoi ! Et quand à Ferdinand qui a 13 ans, depuis qu’il a installé dans notre chambre des aquariums à la place de mon lit, il se croit savant de grenouilles comme Jean Rostand. J'ai 8 ans et toute l’année, j’ai été obligée de dormir dans le salon. Je vous jure, avoir des grands frères, ce n’est pas marrant. Ils n’arrêtent pas de m’embêter et après ils m’interdisent de me plaindre aux parents sous peine de me donner une raclée. Et comme ils sont trois, ça me ferait trois raclées, je préfère encore me taire. Et pleurer en silence.
 
Ils ont emmené ma marraine en Corse pour les protéger si jamais ils croisaient une baleine car grosse comme elle est (ma marraine, pas la baleine), elle lui aurait fait peur. Et aussi mon cousin Victor. Il déteste la mer, mais il a préféré risquer de mourir noyé et mangé par des requins que de rester à Beaulieu se faire disputer par son père, l’oncle Robert que je n’aime pas car il me mord toujours l’oreille quand je dois lui dire bonne nuit.
 
Quand mes frères ont téléphoné pour dire qu’ils étaient bien arrivés, j’ai pleuré que ce n’était pas encore aujourd’hui que ma vie allait changer. Mes parents sont allés les retrouver avec le gros bateau de Nice qui va en Corse en une nuit. Ils m’ont laissé avec mon chien chez l’oncle Robert. C’a été l’horreur. Tout le monde dit qu’il est très intelligent et que c’est pour ça qu’il n’est pas marrant et pas beau, je ne vois pas le rapport. Je vous jure, si être intelligent, ça veut aussi dire être méchant, je préfère encore ne plus jamais rien apprendre. Mon chien, aussi, il le déteste, il n’a pas arrêté de le grogner. Bien fait !
 
Mes parents sont revenus avec mes frères vivants tandis que ma marraine, elle est restée sur l’île de beauté avec Victor. Elle a dit qu’ils rentreraient en bateau-stop, car elle adore prendre des auto-stoppeurs, surtout si ce sont des barbus. Et même qu’après il n’est pas rare qu’ils terminent dans son lit. Ma maman, elle n’aime pas quand mon papa, il parle comme ça de sa sœur, mais elle reconnaît qu’il n’a pas tort.
 
C’est notre premier bateau. Mon papa qui ne sait pas nager, l’a acheté pour faire plaisir à Virgil qui veut être capitaine. Avant, il voulait être paysan et même qu’un jour, en rentrant de l’école, il a dit à ma maman que maintenant qu’il savait compter jusqu’à cent, il arrêtait les études car il n’aurait jamais plus de cent vaches dans sa ferme. Mais en grandissant, les vaches, ça ne lui a plus rien dit et tant mieux parce que je ne sais où on les aurait mis à la maison.
 
Alors cet hiver, il a emmené mon papa à Paris au salon nautique avec l’idée d’avoir un bateau rien qu’à lui bien cachée derrière sa tête jusqu’au moment où mon papa, il n’a plus pu faire autrement que de signer un chèque. Faut dire que mon papa, à l’âge de Virgil, il était très pauvre, alors forcément avoir pu gâter son fils aîné comme ça, d’un seul coup de crayon, ç’a dû lui plaire. Il a même dû se sentir fier. Surtout que Virgil, ça faisait un sacré bout de temps qu’il n’arrêtait de le seriner à lui dire qu’il n’était heureux que sur l’eau. Alors que ce n’est même pas vrai, quand il me tape, je vois aussi ses dents qui sourient. Mais chut, je ne le dis à personne de peur de me recevoir encore une raclée.
 
Quand mon papa a annoncé à ma maman qu’il avait acheté un bateau bleu avec une cabine où l’on peut dormir dedans et aussi faire pipi, elle n’a pas été contente qu’il ait fait une dépense aussi chère car il y avait plein de choses dans la maison qu’elle aurait aimé réparer avant. Puis quand il a fallu lui choisir un nom, j’ai proposé Sylvie pour voir si on m’aimait vraiment dans cette famille. C’est vrai, je suis la seule fille après tout et en plus j’ai les yeux bleus. Mais personne n’a voulu et mes frères, ils se sont même moqués de moi. C’est n’importe quoi parce que dans le port de Beaulieu, il y a plein de bateaux amoureux qui portent le prénom d’une fille.
 
Soudain mon papa, il a dit Lapin bleu, que ce serait joli et original pour un nom de bateau, bleu. Ma maman a hurlé et lui a lancé son verre d’eau à la figure. Mon papa, il n’a rien dit, il a juste fait sa tête de puni, la même tête que celle de mon chien quand il a fait une bêtise. Ma maman ne s’est pas calmée pour autant. Elle s’est levée en lui criant que c’était quoi ce nom idiot, certainement le surnom d’une de ses maîtresses qu’il appelait lapin parce que celle-là aussi avait les dents en avant ? D’après ma maman, mon papa a le chic pour tomber sur des femmes idiotes qui ont les cheveux jaunes avec des racines noires, genre comme les abeilles et avec les dents en avant, genre comme les lapins, justement. Puis elle a pleuré qu’elle était bien malheureuse d’avoir un mari intelligent aussi idiot pour s’enticher de femmes vulgaires qui n’avaient jamais ouvert un livre de leur vie, alors qu’ils venaient de s’endetter sur dix ans pour payer un bateau qu’elle ne voulait pas car elle préférait mourir et être dans le trou. Que de toute façon, elle n’aura la paix sur terre que quand elle sera en dessous. Alors là, peut-être, son mari si timide quand elle l’avait épousé, il redeviendra gentil. Puis elle est partie s’enfermer dans sa chambre.
 
J’en ai profité pour crier après mes frères que ce n’était pas parce que papa avait mauvais goût qu’ils étaient dispensés de débarrasser la table. Non, mais, je vous jure, ceux-là, pour les faire lever leurs fesses de leur chaise ! Le soir, la tête de mon papa a été découpée de toutes nos photos de famille qui sont posées sur l’étagère près du téléphone et son pyjama a été punaisé sur la porte d’entrée que ma maman a fermée à clef pour qu’il soit obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait !
 
Le temps a passé et ils se sont réconciliés. Faut dire que ce sont de gentils parents, mes parents. Et quand l’été est arrivé, ils ont garé le voilier dans le vieux port de Monaco, là où le prince et la princesse Grâce ont aussi leur bateau. Il n’y a que des Monégasques dans ce port et ma maman, elle a eu la place grâce à un ami d’enfance qui était content qu’elle ait épousé un marin doué question apéro. Du coup, le soir quand on rentre de la mer, on se retrouve toute une bande à manger ensemble sur nos bateaux. Ca fait comme plein de terrasses sauf qu’on est sous un éléphant qui barrit dans le trou du rocher où il y a le zoo. Un soir, on a même dormi là et ç’avait été triste d’entendre cet éléphant pleurer toute la nuit. Il n’aime pas Monaco car sa cage, elle est toute petite et lui, il est très gros.
 
Maintenant, on fait beaucoup de croisières et même qu’un jour, il y a eu une tempête et je n’ai pas eu peur. Je suis restée à l’intérieur à lire "Le Club des Cinq en vacances" sans avoir mal au cœur. Il y a bien eu Virgil qui m’a disputée car il voulait que je voie la mer, mais je lui ai répondu que je préférais la lire. Ma maman, aussi, elle lit un livre qui n’arrête pas de la faire rire "Moi, j’aime pas la mer", de Françoise Xenakis. On a des disques de son mari à la maison, mais je ne les aime pas, ils font trop de bruit. Souvent on dort dans des criques très jolies. Le matin, on plonge dans la mer pour se réveiller, et le soir, on fait des bains de minuit. C’est drôlement beau. Quand on bouge les doigts dans l’eau, ça brille. Ferdinand, le futur savant, a expliqué que c’était du phosphore. Le voilier, ce serait bien s’il n’y avait pas Virgil parce que dès qu’on arrive dans un port, il m’oblige à nettoyer le pont pour que j’apprenne la navigation et aussi à frotter les voiles, pendant que lui, il me regarde. Je vous jure, c’est n’importe quoi. En tous les cas, moi, la voile, je n’appelle pas ça des vacances.
 
La Corse est une nouvelle qui fait partie des 34 de mon recueil Brèves enfances, paru aux éditions Au Diable-Vauvert.
La Corse - Nouvelle de Sylvie Bourgeois - Brèves enfances - Éditions Au Diable Vauvert
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C’est pénible les garçons, ç’a toujours faim. Et ça fait du bruit. Et aussi parfois, ça fait mal. En tous les cas avec mes frères, c’est toujours comme ça. Quand ils ont fini de manger, ils aiment bien me taper. Je crois que ça les fait marrer de me voir pleurer. Puis quand je vais me coucher, ils se battent à celui qui viendra dans mon lit. Si ma maman, elle en voit un allongé à mes côtés, elle hurle que décidément les hommes, ce sont tous des chiens. Ce n’est pas juste car mon chien qui vient de Sibérie est très gentil. Son papa était chef de meute et il est le premier de sa famille à être venu vivre en France et à Colmar où l’on habite, il est le seul chien de Sibérie. Je n’aime pas Colmar car à part du mauvais temps et des Colmariens, il n’y a rien. Ma maman, elle dit toujours que Colmar, c’est du provisoire. Elle voudrait retourner vivre au bord de la mer. Moi je voudrais vivre seule avec ma mère. Ma mère, c’est ma fille. Le matin quand je pars à l’école, je crie au moins vingt fois au travers de la porte d’entrée au revoir maman, je t’aime maman, au revoir maman, je t’aime maman. Puis pendant la journée, j’ai le cœur tellement plein du chagrin de l’avoir quitté qu’il m’est impossible de me concentrer. Je ne pense qu’à la retrouver.

 

Mais quand je rentre en fin d’après-midi à la maison, ma maman est déjà envahie par les garçons qui n’ont comme occupation que de m’embêter. Alors je me mets à rêver. Mais pas longtemps parce que je dois aider ma maman à préparer le repas car mes frères, ils sont dans l’âge bête où même mettre la table, c’est trop dur pour eux. Je vous jure. Ils ne font rien. Ils passent leur temps à se chamailler. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

 

Voir ma maman qui est une princesse passer ses journées à cuisiner et à nettoyer la vaisselle, au lieu d’aller se promener et lire des poèmes, ça me détruit. Pour la soulager, je n’arrête pas de la seconder, mais j’en ai marre d’aller me coucher en me disant que le lendemain, il faudra de nouveau tout recommencer. Car leur estomac à mes frères, c’est comme un cercle infernal qui n’en finirait jamais. Ils ont toujours faim. Même les sourires de ma maman, ils les ont avalés. Ils lui bouffent sa vie. Elle n’a plus le temps de rien et encore moins de s’amuser et souvent quand elle est trop fatiguée, elle dit qu’elle a hâte d’être dans le trou. Dans le trou de la mort, j’entends. Que ce jour-là, alors on la regrettera, mais que ce sera trop tard. Mais ça ne va pas ma petite maman, je lui réponds, je ne veux pas que tu appelles la mort. Mes frères, eux, quand elle dit ça, ils ricanent. Ils sont idiots. Brutaux et idiots, je vous dis.

 

J’ai 11 ans et une idée. Je vais aller travailler. Ainsi, j’aurais de l’argent pour louer un appartement à ma maman. Je ne le prendrai pas trop grand pour qu’elle se garde du temps. ! Elle pourra dormir jusqu’à midi si elle en a envie et nous mangerons tous les jours au restaurant sauf le dimanche où nous retournerons à la maison cuisiner un bon repas à mes frères et à mon papa. Une fois par semaine, ça leur suffira. Na ! Ma maman, c’est une princesse. Une princesse végétarienne. La vue du sang lui fait de la peine. Alors, dans mon studio, je lui offrirai une vie de château. J’éplucherai ses haricots et je lui achèterai des abricots. Je veux la protéger, mais pas lui ressembler. Je refuse de me faire manger par le manque de temps. Je ne ferai jamais d’enfant.

 

Mon papa, il vient de construire une boulangerie pour une famille d’éléphants. Du coup, je leur ai demandé si je pouvais, de temps en temps, venir jouer à la marchande dans leur magasin histoire de gagner un peu d’argent. Dans la famille éléphants, je demande la mère. Elle m’a répondu oui et que même ça l’arrangeait vu que ses filles, le pain, elles préféraient le manger que le vendre. Ma maman a été furieuse quand je le lui ai expliqué qu'au lieu d'apprendre mes leçons, j'allais travailler de cinq à sept, en même temps, je ne pouvais pas lui dire que j’allais devenir bête pour la rendre heureuse. Alors pour ne pas me disputer plus longtemps, je suis partie dîner chez la boulangère qui m’a expliqué le fonctionnement de son tiroir-caisse, les différentes tailles de boîtes à gâteaux et les pains tout chauds à installer dans les rayons. Quand il n’y en a plus, il faut crier à son mari dans le pétrin d’en remonter. Mais je ne retournerai jamais manger chez elle car c’est trop dégoûtant de voir une famille d’éléphants avaler devant la télévision des tonnes d'éclairs au café qu’ils n’étaient même pas écœurés d’avoir vu défiler toute la journée devant leurs yeux.

 

Maintenant tous les jours après l’école, je joue à la boulangère. C’est très marrant. J’adore peser les fraisiers et couper les flancs. Et j’y vais aussi le dimanche matin, tout le monde veut des croissants le dimanche matin et la boulangère, elle est bien contente d’avoir une petite main en plus tellement son magasin, il est plein. Entre deux baguettes, je bois des panachées bières avec les autres extras. Je n’aime pas le goût, mais ça me vieillit. 

 

La boulangère, elle n’arrête pas de me gâter. Faut dire, ses gâteaux, ils partent comme des petits pains. Elle m’achète plein d’habits. Ma maman, ça ne lui plait pas tous ces cadeaux. Moi, je m’en fiche, ça me fait faire des économies pour notre futur studio rien qu’à nous deux. Mais chut, personne ne doit le savoir, c’est encore trop tôt.

 

Il y a deux mois, en me penchant dans la vitrine pour attraper une religieuse au chocolat, j’ai vu passer la voiture de mon papa. C’est la seule Jaguar marron de Colmar. J’étais contente qu’il vienne me voir. Il s’est garé en bas de la rue, mais il n’est pas venu. Je ne comprenais pas ce qu’il faisait quand soudain, la boulangère m’a dit qu’elle devait s’absenter et que j’étais assez grande pour garder sa boutique. Elle est sortie et je l’ai vu monter dans la voiture de mon papa qu’il croyait avoir caché dans le contrebas. Quand ils se sont embrassés, je me suis mise à pleurer. Je ne sais pas si c’est à cause de la boulangère ou de mon papa ou de ma maman, mais j’ai eu très mal. Surtout que je ne savais pas que mon papa, c’était un chien à aimer les éléphants. Pour me consoler, j’ai pris un billet de cent francs dans la caisse et quand j’ai pensé au cadeau que j’allais pouvoir faire, avec, à ma maman, ça m’a calmée.

 

Depuis chaque fois que mon papa vient et que la boulangère part, je prends cent francs. Parfois, le boulanger remonte tout chaud de ses fourneaux et me demande où est sa femme. Pour protéger mon papa qui ne sait pas que je sais, je lui mens. Chez le coiffeur, chez le docteur, chez sa sœur. Je trouve toujours.

 

Ce soir, j’ai dit à ma maman qu’il était temps. J’avais suffisamment d’argent, elle pouvait prendre un amant. Je lui laissais le choix de notre appartement. Elle m’a répondu que je n’étais qu’une enfant et que je ne devais pas me mettre en tête de changer sa destinée. Que pour le moment, je devais surtout mettre du savoir dans les tiroirs de mon cerveau et aussi arrêter ce travail idiot. J’ai eu beau lui expliquer que mon argent, c’était le prix de sa liberté, elle n’a rien voulu savoir. Alors pour la faire réagir, je lui ai raconté papa et la boulangère. Elle a crié et s‘est effondrée sur le canapé. Je me suis assise à ses côtés et j’ai posé sa tête sur mes genoux. J’ai caressé ses cheveux bouclés et l’on a pleuré ainsi toute la soirée. Soudain elle s’est levée pour aller ranger la cuisine. Quand j’ai vu que dans sa tristesse, il y avait encore de la place pour les repas de mes frères et de mon père, j’ai compris qu’elle ne partirait jamais et qu’elle et moi, c’était fini. Vraiment fini. Voilà. Elle ne m’aimait pas autant que je l’aimais. Voilà ! Ce serait toujours comme ça. Voilà.

 

Alors je me suis allée me coucher et j’ai mis mon réveil sur trois heures du matin. Quand il a sonné, je me suis levée sans faire de bruit. J’ai mis tous mes sous dans mon sac à dos avec un jean et un pull et je suis sortie. Arrivée au portail de la maison, j’ai pensé à mon chien. Il n’y était pour rien, je me suis dit. Alors, je suis retournée le chercher. Il ne m’a pas posé de questions et il m’a suivi. Puis on a marché tous les deux en silence dans la ville endormie jusqu’à la sortie de Colmar.

BOULANGÈRE fait partie des 34 nouvelles de mon recueil BRÈVES ENFANCES, paru aux éditions Au Diable-Vauvert.

 

 

BOULANGÈRE (nouvelle) Brèves enfances - Sylvie Bourgeois
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En haut de ma rue, il y a une dame que l’on appelle La dame bleue parce que tout ce qu’elle fait, elle le fait en bleu et chez elle, tout est bleu, ses fleurs, ses volets, ses yeux. Et peut-être même aussi ses secrets. Tous les jours, elle va s’asseoir au bord de la mer sur une chaise pliante bleue. Elle a des habits bleus et aussi un bandeau bleu qui retient ses cheveux. Elle reste des heures au même endroit à regarder la mer. Toujours dans la même direction, la direction qu’il a pris son amoureux.

 

Il lui a dit de l’attendre et, en l’attendant, de penser à lui. Que chaque fois qu’elle penserait à lui, il l’entendrait et se sentirait heureux. Qu’ils s’aimaient d’un amour fou. Que c’était ça l’amour. Qu’il l’aimait comme jamais il n’aurait cru possible d’aimer. Qu’elle n’avait que vingt ans et que c’est dans ses bras qu’elle connaîtrait l’amour et la mort. Que la mort n’arriverait jamais à les séparer. Qu’il allait revenir. Très bientôt. Et qu’il ne repartirait plus jamais en mer. Que c’était la dernière fois. Qu’il ne voulait plus jamais la quitter. Plus jamais. Mais que cette dernière pêche, il en avait besoin. Besoin pour payer leur mariage et acheter la petite échoppe qu’il avait repérée, là, pas loin. Une petite échoppe où il vendra du poisson. Il vendra du poisson, oui, mais plus jamais, il ne le pêchera. Plus jamais. Ils se marieront. Il va revenir. Elle le sait puisqu’il le lui a dit. Et même répété. Elle l’a entendu, puis attendu. Tous les jours. Tous les jours, elle va à sa rencontre sur le chemin du bord de mer, à l’endroit où elle a vu pour la dernière fois son bateau s’éloigner. S’éloigner jusqu’à devenir un point. Un point qui a emporté sa féminité. Un point minuscule qui, soudain, a disparu. Elle a eu, ce jour-là, un frisson dans le dos. Elle s’en souvient encore comme si c’était hier. Un frisson qui a ressemblé à un horrible pressentiment. Puis l’image de son amant lui est revenu. Souvent. Très souvent. Elle s’est même vue l’embrasser et le laisser entrer.

 

Alors même si parfois le mauvais temps lui conseille de ne pas sortir, elle met son imperméable bleu sur son corps menu et frêle. Elle prend son parapluie bleu, se noue un fichu bleu sur la tête et sort. Pour attendre son amoureux. On ne sait jamais. Ce serait trop bête qu’il revienne le jour où justement elle ne l’aurait pas attendu. Oh non ! Ca, elle ne le supporterait pas. Elle a tant eu à faire de l’attendre qu’elle n’a jamais pris le temps de faire des connaissances ou même un voyage. Ah quoi bon ? Elle aurait bien le temps quand il reviendra alors de nouer des amitiés et peut-être même d’organiser des dîners ou de visiter des capitales.

 

Elle est morte ce matin. Sans jamais avoir pris le temps de vieillir. Lisse comme une enfant, elle s’est éteinte à l’âge de cent ans. C’est la dame de la mairie qui passait tous les jours la voir qui l’a trouvée endormie à jamais dans son lit. Sur son bureau, il y avait ses dernières volontés rédigées à l’encre bleue sur du papier bleu. Elle demandait que ses cendres soient jetées dans la mer, à l’endroit de son habitude pour qu’elles aillent à la rencontre de son amoureux.

 

Avec ma maman, nous avons rejoint sur le chemin du bord de mer les autres habitants du village. Tout le monde était habillé en bleu comme un dernier cri. Nous avons récité la prière de Marie pendant que la dame de la mairie a jeté les cendres de la centenaire dans la mer qui, ce jour-là, était d’un bleu incendiaire. J’ai sept ans et j’ai juré de ne jamais oublier La dame bleue.

LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Je n’arrive pas à dire que je suis écrivain. Même si ces treize dernières années, j'ai publié neuf romans et chez des éditeurs importants dont certains à l’étranger, chaque fois que l'on me demande ce que je fais, je réponds, en ce moment, j'écris. Ce n'est pas par excès d'humilité, je ne suis ni humble, ni prétentieuse, mais je n’arrive pas à me projeter dans un métier et encore moins à me définir par une passion d'autant que l'écriture n'est pas une passion, je n'ai jamais désiré écrire, mais j'écris. La seule chose dans laquelle je sais me projeter est mon mari. Je l’ai rencontré, il y a treize ans. Une semaine après la publication de mon premier roman. Depuis, à tout bout de champ, pratiquement tout le temps, je dis mon mari. Surtout lorsque je ne connais pas la personne qui s’adresse à moi, très vite, pour ne pas dire immédiatement, dès la première phrase, je lui parle de mon mari, mon mari a fait ci, mon mari a fait ça, mon mari m’aime, il m’épate tellement il m’aime, si, si, je vous assure, quoique je dise, quoi je fasse, il m’aime, j’ajoute en riant. Dans ces cas, les femmes (plus enclines à croire aux histoires d’amour) m’envient surtout si une amie est là pour confirmer, je n’ai jamais vu un couple aussi fusionnel, il la regarde toute la journée avec des yeux remplis d’admiration, c’est très beau, elle a beaucoup de chance, j’aimerais tellement vivre la même chose. Les hommes sont plus sceptiques. Certains prennent cela pour une provocation lorsque j’affirme que je n’embrasserais plus personne d’autre que mon mari. Ils ne comprennent pas ma soif d’absolu. Ni l’exigence, ni la beauté, ni la tranquillité que je mets dans ma fidélité. Ils échafaudent alors toutes sortes d’arguments pour me déstabiliser ou me faire rougir comme si je leur avais proposé un challenge et mis en place une invitation à jouer. Ce n’est pas la réaction que je recherche. Je ne recherche rien d’ailleurs. C’est ce qu’ils ne comprennent pas. Que je ne veuille rien d’eux. Comme si ma fidélité les castrait ou était une atteinte à leur virilité. Celle-ci délimite seulement un territoire. Mon territoire. Je les positionne à l’extérieur. C’est tout. Et ils le seront toujours. À l’extérieur. De ça, j’en suis persuadée. Ils n’auront jamais la possibilité d’entrer. Il n’y a pas de clé. Pas de lumière pour se repérer. Mon intimité est interdite. À peine est-elle lisible ou détectable dans mes romans. Mais pas dans mes yeux. C’est pour cela que j’aime dire, mon mari. C’est ma protection. Comme une porte. Un mur. Un mur qui m’encerclerait. Qui m'enfermerait. Me grandirait. Cette protection me rend forte. Je me sens en sécurité. Je suis en sécurité. Je peux dire ce que je veux. Tout ce qui me passe par la tête. Comme les enfants. C’est très satisfaisant. Mieux qu’un baiser volé. Il m’arrive de parler de sexualité. En toute liberté. Ça me rassure de pouvoir offrir une possibilité. La possibilité de ce qui ne sera jamais. Comme un rêve. J’ouvre. Sans rien donner. Sans rien montrer. Sans ambiguïté. Pour me différencier. Pour installer ma particularité. Dessiner ma force. Me persuader de l’être. Me soigner. Voilà, je le dis, je l’affirme, je pourrais le crier, le hurler aussi, les deux mots, mon mari, me protègent de cet inconnu planté en face de moi. Un inconnu qui me plaît terriblement.

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Hiver 2012

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Hiver 2012

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Sam - Sylvie Bourgeois - Besançon - rue Fanart

Sam - Sylvie Bourgeois - Besançon - rue Fanart

Mon chien


Mon chien, il est beau, mais il est con car il n’arrête pas de manger le dentier de ma mamy. Faut dire que quand elle se couche, elle le pose sur sa table de nuit. Alors forcément, ça le tente. Quand elle se réveille ma mamy, la première chose qu’elle fait, elle cherche ses dents. Mon chien, pendant la nuit, il aura tellement joué avec qu’il nous arrive de les chercher pendant très longtemps et de finir par les trouver n’importe où, dans le jardin, sous un lit, dans la cuisine. Des fois même, mon chien, il les aura tellement mordues que ma mamy, elle ne peut plus les mettre. Dans ces cas-là, ma maman l’accompagne chez le dentiste pour lui commander un dentier tout neuf et pendant tout le temps que ça prend, ma mamy, elle reste sans ses dents et on dirait qu’elle a 100 ans. Mais ça ne la gêne pas pour rigoler. Mon papa, non plus, ça ne le gêne pas. Il a les dents toutes jaunes et sales comme la couleur de la cuisine que je voudrais que l’on repeigne, mais mes parents ont toujours mieux à faire. Du coup, à part Aurélie, je n’ai pas d’autres amis car je ne veux pas les inviter et leur montrer comment la cuisine n’est pas jolie alors que le reste de ma maison, c’est bien.
 
Mon papa, ses dents de mendiant, ce n’est pas une histoire d’argent car il conduit une Porsche. C’est à n’y rien comprendre aux grands. Pareil pour ses ongles qu’il ne veut jamais se couper ou quand il fait des prouts et qu’il dit santé pour se marrer. Il est limite question propreté alors que je n’ai jamais entendu quelqu’un qui savait aussi bien chanter que lui. C’est bien simple, il chante tout le temps et notre maison, elle est toujours pleine de gens qui viennent s’amuser avec lui. Je crois qu’il n’y a d’ailleurs que ma maman et moi qui aimerions qu’il prenne sa douche plus souvent, les autres gens, ils ne l’embêtent jamais avec ça. Ma maman, elle dit qu’il n’aime pas se laver parce que quand il était petit, il vivait rue des Lavaux à Monchanin et que quand on a vécu rue des Lavaux à Montchanin, et bien, ça vous restait imprimé à vie. Enfant, mon papa, il était très pauvre et sa maman, elle ne le lavait qu’une fois par semaine dans une bassine d’eau chaude où après toute sa famille y passait. Alors que pendant le même temps, ma maman, elle vivait dans une grande maison et elle prenait son bain tous les jours dans une baignoire d’étain dans une belle salle de bains où il y avait une cheminée et une vue sur la mer. Et bien, il y a des différences aussi grandes que ça qui arrivent quand même à fonder une famille. Je vous jure, j’ai 8 ans et j’ai un papa et une maman et aussi ma mamy.
 
Il est con mon chien parce qu’on a beau le gronder que ce n’est pas bien de jouer avec le dentier de mamy, il recommence toujours. Ça doit le faire marrer. Et quand on le punit en le faisant dormir dehors, c’est avec les poules du voisin qu’il va jouer. Sauf qu’il ne sait pas jouer avec sans les tuer. Et le voisin, ça le met dans des colères où après il aimerait bien faire la peau à mon chien et même l’envoyer au tribunal pour que les gendarmes, ils le piquent. Et mon chien, on a beau lui expliquer que quand on est un chien citadin comme lui qui vit en ville, on n’a pas besoin de faire fonctionner son instinct de survie comme si on était au Pôle Nord avec rien à manger, et bien non, il ne comprend rien et le lendemain, il recommence à tuer.
 
Pourtant ma maman, elle le nourrit bien avec de la viande qui coûte cher et des légumes et du riz. Les poules, il les offre à sa fiancée, la chienne du docteur Duvernoy, notre médecin de famille. C’est une grosse labrador qui fait la maligne car mon chien, il est amoureux d’elle et elle refuse ses avances alors qu’elle se laisse renifler le derrière par tous les autres chiens du quartier qui en plus sont beaucoup moins beaux que le mien. C’est à n’y rien comprendre aux chiennes. Mon chien, en tous les cas, ça le déprime et après, il rentre tout désespéré à la maison. Il fait la même tête que mon papa quand il a pris l’apéritif avec le mari d’une de ses amoureuses au lieu d’autre chose qu’il avait prévu et qui s’était mal passé. Parce que mon papa, même avec ses dents, il a beaucoup de succès avec les femmes. Il les aime toutes. Et moi, je les déteste. Toutes. Toutes sauf ma maman et Aurélie et aussi ma mamy.
 
Quand on a du monde à la maison, mon papa et mon chien, ils ont horreur que les gens s’en aillent. Comme si ça les ennuyait que l’on se retrouve en famille. Alors, ils raccompagnent nos invités le plus loin possible jusque dans la rue, mon papa avec sa serviette à la main et mon chien, un torchon dans la bouche ou l’inverse, je ne sais plus très bien. On dirait deux crétins.

Ma maman, elle a tout essayé pour que mon chien ne soit plus un criminel et mon papa un bon mari fidèle. Elle l’a même enfermé toute une journée dans le cagibi avec une poule attachée autour du cou. Et bien quand on lui a ouvert la porte à ce couillon, mon chien pas mon papa, il nous a fait la fête avec sa poule morte comme si de rien n’était et sans comprendre que c’était une punition. Mais un jour ma maman, elle en a tellement eu marre que les poules que mon chien tue et qu’elle rembourse au voisin au prix du marché, ce qui n’est pas rien, elles soient gaspillées chez la Duvernoy, qu’un matin ni une ni deux, elle est allée chez le docteur et elle a récupéré son bien. Puis sans hésiter, elle l’a apporté à Monsieur Paquet, notre boucher et comme il est amoureux de ma maman en cachette et bien il lui a plumé sa poule. Puis ma maman, elle nous l’a fait manger avec du riz et des légumes et elle nous a dit que dorénavant, ce serait toujours ainsi.
 
Et aussi mon chien, chaque fois que l’on va à la campagne, il se roule dans les bouses de vaches pour faire l’invisible question odeur et que les vaches, elles ne le voient pas venir quand il les attaque. J’espère qu’il n’arrivera jamais à en tuer une car je ne sais pas si Monsieur Paquet, il serait très content que ma maman, elle lui dépose une vache morte à découper en beefsteak pas trop épais parce que mon papa et ma mamy, ils ont du mal à mâcher. Ça lui empêcherait ses bénéfices surtout qu’on a un compte très cher chez lui où l’on fait marquer tout ce que l’on achète.
 
Mon chien, il est con, mais je l’aime bien parce qu’il est beau et qu’il me fait marrer. C’est bien simple, c’est le plus beau de toute la région et chaque fois qu’on l’emmène dans un concours de beauté avec ma maman, et bien, on rentre à la maison avec des saucissons et du champagne. Ma maman, elle a honte de le faire défiler, alors c’est toujours moi qui le fait passer devant le jury. Au début, il fait bien le fier, puis très vite, il va aller embêter un autre chien surtout si c’est un caniche bien coiffé, il les déteste ceux-là. Et bien, même s’il est très désobéissant comme chien, on gagne toujours le premier prix de beauté.
Et rien que ça, ça veut dire que je dis toujours la vérité et que mon chien, il est vraiment beau.

 

Sam - Samoyède - Besançon - rue Fanart

Sam - Samoyède - Besançon - rue Fanart

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Saint-Tropez, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et on se baigne dans la mer car ma maman, c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père du côté de mon papa est malade, et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule, même si elle a 50 ans. Henriette est grande et maigre, et ses parents sont morts quand elle avait 8 ans. Ses frères aînés, qui avaient déjà la majorité, ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard, et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage et la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des vaches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend. Le Haut-Doubs, c'est très beau, mais c'est très froid aussi. Et les paysans, c'est bien simple, ils mangent de la saucisse de Morteau avec du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme leurs bœufs, elles pondent leur lait très tôt.

Un jour, un de ses frères violeur est mort. Henriette, qui avait alors 45 ans, a réussi à s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier où elle s’est cachée derrière une poubelle remplie de papiers cadeaux et d’emballages de foie gras. C’était un 25 décembre, et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était gelée, recroquevillée, à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’avait jamais eu quelqu’un pour la consoler.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à venir jouer aux Dames chez mon grand-père qui était veuf. Pour la faire bénéficier de sa retraite de douanier, il l’a épousée. Mon papa n'était pas content alors qu’il est le premier à faire des bêtises, et avec des femmes qui ne sont même pas ma mère. Et quand ma maman l’apprend, elle lui crie dessus et le traite de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête des photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone, et elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clé, comme ça, mon papa est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait ! Si seulement il pouvait emmener mon frère aîné avec lui ! Le lendemain, il rentre tout penaud avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman attend trois jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant, mon frère aîné recommence à m’embêter ou à m'enfermer. Faut dire, il est dans l’âge bête où à part de me demander de lui obéir, il ne fait rien de ses journées. Même mon chien ne peut plus le supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés, les portes fermées, mon papa à l'hôtel, mon frère aîné excité. Je vous jure, j’ai 8 ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, aussi, la vie est compliquée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer l'air pur de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année. Mon grand-père me couchait à 7 heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs alors que je ne ponds pas. J’entendais les enfants des voisins jouer dans la cour. J’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que j’aime mon grand-père. La journée, il fabrique dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il grave en italique Pontarlier, puis il les vend aux touristes de Oye-et-Pallet. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy y range son dentier sur sa table de nuit, mais ce n'est pas pratique car quand elle dort, mon chien le lui vole, et le matin, quand elle rit sans ses dents, on dirait qu’elle a 100 ans, je l'aime car c'est une grand-mère enfant qui s'amuse tout le temps.

Mais depuis un mois, mon grand-père est malade du cancer du sang à l’hôpital de Besançon, et peut-être même, m'a dit ma maman, qu’Henriette sera veuve de douanier sans pouvoir toucher à la retraite car ils ne sont pas mariés depuis assez longtemps, ce serait dommage car elle n'est pas encore habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants. Hier, quand je suis rentrée sans frapper dans la chambre de mon grand-père, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une aiguille dans le cœur, je ne veux pas qu’il meure.

J’ai déjà vu un mort. C’était une morte. La femme du parrain de mon frère idiot. Elle était allongée sur un canapé. On aurait dit une enfant. Quand le parrain m’a obligée d’aller l’embrasser, j’ai compris que la mort c’était aussi froid que le Haut-Doubs quand mes parents louent une ferme et qu'on se lave avec de l'eau glacée avant d'aller faire du ski de fond.

Ce soir, c’est Noël, et je ne veux pas que mon grand-père devienne gelé comme le lac de Saint-Point sur lequel je fais du patin avec juste mes bottes aux pieds, sinon Henriette sera obligée de retourner dans son placard, alors que, depuis un mois, elle ne tremble plus et ose enfin me parler. Mon Dieu, faites que mon vœu soit exaucé, et aussi que mon frère arrête de m'embêter. Mais quand j'ai levé les yeux au ciel pour regarder si Dieu m'écoutait, j'ai surtout vu mon papa qui, ayant entendu le téléphone sonner, descendait de l'escabeau où il avait accroché une étoile au sommet de notre immense sapin qui vient directement du Haut-Doubs où les sapins sont les plus hauts et les plus beaux du monde. C'était l’hôpital. Pour la première fois, j’ai vu mon papa pleurer.

Le lendemain, nous étions tellement tristes que ma maman m'a emmenée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent entassées les familles défavorisées, et j’ai donné mon vélo bleu flambant neuf et mes jouets à des enfants nombreux qui vivaient dans une seule pièce. C'était sale et ça ne sentait pas bon, mais quand j'ai vu les sourires de tous ces petits de mon âge qui me disaient merci, je me suis sentie devenir grande et importante, et différente. J'étais le messie et je volais au paradis. J'avais chaud au coeur, et même les problèmes avec mon idiot frère aîné n'existaient plus. J’ai pensé à mon grand-père parti aux cieux, et à Henriette qui n'avait jamais eu de cadeau.

A l’école, quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu à Noël, je leur ai répondu que j’avais offert à des pauvres mal habillés tous les jouets que j’avais reçus et aussi tous les anciens avec lesquels je ne m'amusais plus, et j’ai ajouté que, grâce à ma maman, j'avais appris que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

Sylvie Bourgeois

Brèves enfances (recueil de 34 nouvelles)

Éditions au Diable Vauvert

 

 

Sylvie Bourgeois - Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Évelyne Bouix - Sylvie Bourgeois Harel - Librairie L'Ecume des Pages - Saint-Germain-des-Prés - Paris

Évelyne Bouix - Sylvie Bourgeois Harel - Librairie L'Ecume des Pages - Saint-Germain-des-Prés - Paris

Sylvie Bourgeois enfant. École rue Fanart - 25000 Besançon

Sylvie Bourgeois enfant. École rue Fanart - 25000 Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

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Quand j’avais un an, ma maman, pour plaire aux parents de mon papa, elle a fait couper mon zizi. C’est ma mamy maternelle qui me l’a dit. C’était ça ou ils ne leur donnaient plus d’argent pour leurs études. Mon papa et ma maman étaient à la faculté quand je suis né, mon prépuce a payé leur scolarité. Quand ma mamy a appris que le rabbin m’avait coupé le zizi, ni une ni deux, elle m’a fait baptiser par le curé d’autant plus que le petit Jésus, c’est son meilleur ami, avec je crois Michel Drucker qu’elle ne rate jamais de regarder à la télévision. Elle m’a amené en cachette à l’église parce qu’il paraît qu’entre les Juifs et les Chrétiens, c’est parfois très compliqué. Ma maman a essayé plein de fois de me l’expliquer, mais je n’ai toujours pas compris. Pour moi, il y a l’amour et la haine, les copains et les cons, les bonnes notes et les punitions. Mais pour les chrétiens, il y a le Messie qui est venu les sauver, tandis que les juifs, ils l’attendent toujours. Les sauver de quoi ? Ma foi, je ne sais pas, mais je sais que ça fiche la confusion parce que Noël, on ne le fête pas pareil.

 

Pourtant quand je suis né, il paraît que ma maman, elle a tenu tête à mon papa en lui disant qu’il fallait qu’il laisse mon zizi tranquille et que je prendrai tout seul la décision de ma religion quand je serai suffisamment grand. Mais à cause de son manque d’argent, elle a fini par accepter de me faire couper. Faut dire, qu’elle était très jeune pour prendre la responsabilité d’un bébé né hors de toute religiosité.

 

Ma mamy m’a dit qu’après je n’avais pas arrêté de saigner et pendant même plusieurs jours. Le rabbin, je ne sais pas ce qu’il m’a fait, mais, il me l’a mal fait car j’ai dix ans et je n’ai toujours pas de zizi. Enfin, si j’ai un zizi, mais un tout petit. A la plage, mon maillot de bain, il ne fait pas de bosse. Alors que celui de mon copain David, oui. Pourtant David, il est juif. Moi je ne le suis qu’à moitié. C’est comme pour mon zizi, je n’en ai qu’une moitié. Je serai peut-être toute ma vie partagé. David, lui son bout de peau, c’était clair et net qu’il fallait le lui couper. Moi, on a hésité et du coup, je suis tout plat. Comme une fille. 

 

Les filles, je m’y intéresse. Évidemment. Brigitte, elle voulait toujours que je l’embrasse. Alors on l’a fait une fois, à la plage. Quand je me suis frotté contre elle, elle a ri en me disant qu’avec David, elle sentait son gros machin et qu’avec moi, c’était comme du gazon. Ou un truc comme ça. Ça m’a drôlement vexé et je suis allé pleurer vers ma mamy. C’est là qu’elle m’a raconté le rabbin qui m’a trop coupé. Avec leur religion, mon pauvre petit, ils t’ont bien esquinté, qu’elle n’arrêtait pas de répéter ma mamy adorée. J’étais bien embêté d’autant plus que mon papa a divorcé de ma maman quand j’avais cinq ans et que je ne vois plus jamais mes grands-parents du côté du rabbin. Je trouve que c’est un beau gâchis de zizi car mes cousins chrétiens, eux et bien, ils n’ont pas rien dans leur caleçon de bain. Leurs bosses de garçons, elles se voient bien. Ils veulent toujours qu’on fasse la compétition de celui qui pissera le plus loin, mais moi, j’ai trop honte de ne pas avoir la même religion qu’eux, alors j’ai dit à ma maman que je ne voulais plus jamais les voir. Elle n’a pas compris et elle m’a grondé d’être si méchant. Je ne suis pas méchant, je suis seulement pas pareil que les autres et ça me suffit pour souffrir et ne plus aimer personne.

 

Il y a un mois, j’ai glissé ma main dans la culotte de mon petit frère. Il a deux ans de moins que moi et sa zézette, elle est déjà plus grande que la mienne. Je lui ai dit qu’entre frères, nos quéquettes avaient bien le droit de jouer ensemble, et que comme la mienne était cassée à cause de la religion de papa qui n’était pas la même que celle de maman, il fallait qu’il m’aide à la réparer. Mais que ça devait rester notre secret.

 

Alors avec tout le sérieux des enfants, il a pris ma bistouquette et l’a touchée pour voir si je n’avais pas un bouton, ou une infection. Il a continué de l’ausculter bien sagement en se concentrant. L’entendre respirer très fort avec la bouche ouverte, c’est con, mais ça m’a foutu des frissons partout dans le dos. Des frissons où je sentais le plaisir caresser aussi le derrière de ma tête. Quand c’est devenu trop chaud, j’ai fermé les yeux et je lui ai demandé de frotter très fort mon zizi dans sa main. Il a fait ça tellement bien que je me suis mis à rêver que j’avais plein de petits frères qui criaient partout mon nom sur la plage. Quand le liquide est sorti, mon petit frère a été surpris et moi, j’ai été ébloui. Je lui ai dit merci docteur de m’avoir si bien soigné et que s’il savait se taire, on allait pouvoir bien se marrer tous les deux.

 

Depuis je ne pense qu’à ça et chaque jour, je trouve un moment où je lui demande de faire le médecin pour me sauver. Mon Messie, c’est lui. Mon petit frère, il vaut toutes les Brigitte de la terre. Maintenant quand je vais à la plage, je ne suis plus jamais triste d’avoir un petit zizi. Si jamais une fille, elle veut m’embrasser, et bien, pour me venger de mon infirmité, je la pousse dans le sable en lui disant qu’elle est trop moche pour moi. Et que même si on jouait au docteur, je n’en voudrais pas comme infirmière. Et quand elle se met à pleurer, je lui dis que c’est bien fait. Oui, c’est bien fait, je lui dis. Et je ris. Plus jamais une fille n’aura le droit de toucher à mon zizi. Voilà. J’aimerais tellement les enfants que je n’en aurais jamais. Voilà mon secret.

 

Extrait de Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Au Diable-Vauvert

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Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

François Berland lit Prison une nouvelle de Sylvie Bourgeois publiée au Diable Vauvert dans son recueil Brèves enfances

Sylvette

 

Un jour, mon papa n'est plus jamais revenu à la maison. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer, et même de se rouler par terre quand une de ses copines ou ma grand-mère venait la voir. Mais arrête donc de pleurer ainsi, je lui disais. Il ne reviendra jamais. Arrête de pleurer, ça ne sert à rien. Comment tu le sais qu’il ne reviendra plus, me demandait-elle, il te l’a dit ? Mais non, mais ça se voyait quand il était là que le jour où il partirait, il ne reviendrait plus. Ça se voyait. Ce n’était pas sorcier à imaginer. Et elle repartait de plus belle à pleurer. Comme si elle était la seule à être malheureuse. Moi aussi j’étais triste. Mais je n’étais pas malheureuse. Je me disais que maintenant qu’il était parti, j’aurais enfin la chance de ne l’avoir rien qu’à moi. J’ai sept ans et je n’ai jamais passé une après-midi seule avec mon papa. Ma mère, elle voulait toujours venir avec nous. Quoique l’on fasse, elle venait. Ce n’était pas marrant. Du coup, il nous suivait sans rien dire. Il s’ennuyait. Ça se voyait. Alors je lui prenais sa main et je la serrais bien fort pour lui faire comprendre que je savais qu’il n’aimait pas ma mère. Et que s’il était encore là, c’était uniquement pour moi, pour que j’aie une enfance équilibrée.

 

Je n’ai jamais vu mes parents s’embrasser ou se tenir par la main comme le font souvent les parents de ma copine Camille. Ou plein de gens dans la rue. Eux jamais. Ils se disputaient ou alors il n’y avait que ma mère qui parlait. Mon papa, il se taisait et il payait. Il m’a payé un piano, une chaîne, un ordinateur, plus de deux cents DVD, une chambre de princesse, et aussi des tas de voyages où je partais seule avec ma mère, il disait qu’il n’aimait pas les vacances, mais je crois que c’était surtout pour avoir la paix. C’est bien simple, pendant l’année, il dormait la moitié de la semaine dans un appartement à lui tout seul où ma mère n’avait pas le droit d’aller et dès qu’il arrivait chez nous, elle lui demandait de l’argent. Tout le temps. Pour moi. Elle lui disait que j’étais une enfant qui coûtait cher et qui ne mangeait que des produits bios. Alors que ce n’est pas vrai, je n’aime que les coquillettes au jambon.

 

L’autre jour, ma mère m’a dit que mon père était partie vivre avec une pute. Une pute, je sais ce que c’est, Paul mon copain d’école me l’avait expliqué. Mais je suis quand même allée vérifier sur Internet. Et là, j’ai compris pourquoi papa était parti. C’était pas la même vie qu’à la maison. C’est sûr. J’ai essayé d’imaginer mon papa s’endormir dans les gros seins de la blonde vue sur le site Putes.com. Puis j’ai montré à Paul, mon copain d’école, le genre de fiancée que mon papa avait maintenant. Il m’a dit : « Oh la vache, elle est mille fois mieux que ta mère. » Ca m’a un peu vexée car c’est ma mère, mais je dois reconnaître que Paul a raison. Ma mère, je l’aime bien, mais elle n’est pas terrible. Elle a des seins flasques qui tombent et des gros tétons marrons qui me dégoûtent un peu. J’espère que je n’aurai pas les mêmes quand je serai grande, sinon je me ferai opérer par la chirurgie esthétique pour avoir les seins de la blonde d’Internet.

 

Ma mère, elle me défend de parler à la pute de mon père qui est une folle du cul. J’ai demandé à Paul ce que ça voulait dire. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il avait hâte de la rencontrer car sa belle-mère ne s’habille qu’avec des jupes qui lui arrivent sous le genou. La pute de mon père s’appelle Sylvette. J’ai regardé sur Internet, mais je n’ai pas trouvé de Sylvette folle du cul.

 

Samedi, je dors chez mon papa. Youppie ! Il doit venir me chercher à midi. Je l’attends dans l’entrée. Quand ça sonne enfin à l’interphone, je dis à ma mère que j’y vais. Elle me dit qu’elle veut lui parler. Je lui réponds que je crois qu’il préfère ne pas la voir. C’est bien simple, il ne l’appelle jamais et lui raccroche au nez si elle essaye de le joindre. Elle insiste et je suis trop petite pour qu’elle m’obéisse. J’avoue qu’elle me fait de la peine à être aussi bête. Mais c’est ma mère et je dois la soutenir. Alors je me serre fort contre elle dans l’ascenseur.

 

Quand mon papa la voit, il tourne la tête et remonte dans son taxi. Je monte à ses côtés. Mon papa dit au chauffeur de démarrer, mais ma mère ouvre la porte et veut monter avec nous. Le chauffeur qui ne doit pas avoir les assurances en cas d’accident reste arrêté. Mon papa ne dit pas un mot. Moi non plus. Ma mère crie qu’il doit la respecter. Qu’elle ne mérite pas ça. Qu’il doit lui parler, bon sang ! Papa se tait. Ma mère me dit que si je pars avec papa, alors je ne la reverrai plus jamais. Plus jamais. Elle m’abandonnera. Voilà. Les choses se précipitent dans ma tête. Je me mets à pleurer que je ne veux pas être une enfant abandonnée et je descends du taxi pour rentrer dans ma maison. Au moins, je sais où je dormirai si je suis abandonnée. J’ai ma chambre de princesse et ça, personne ne peut me la prendre.

 

Le taxi de mon papa a démarré. Je suis toute tourneboulée. Je crie que je veux partir avec lui, mais trop tard, il a disparu. Je hurle. Je hurle. Je hurle. Ma mère essaye de me calmer en me disant que mon papa c’est un méchant et qu’il ne m’aime plus depuis qu’il vit avec sa pute. Soudain, le taxi revient en marche arrière. La porte s’ouvre et hop, je monte dedans à côté de mon papa. Je ne sais plus où j’en suis. Je me blottis contre lui. Il veut m’emmener déjeuner au restaurant, mais tous ces événements m’ont coupé l’appétit. Je préfère aller au cinéma, je lui dis. D’accord, tu veux aller voir quoi ? Pretty Woman, je lui réponds, il paraît que c’est l’histoire d’une pute qui a trouvé son prince charmant.

 

Sylvie Bourgeois

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J’ai eu peur et pourtant je n’ai rien dit. Je ne dis jamais rien. Au début, j’ai crié, mais personne ne m’a entendu. Ou ne m’a répondu, je ne sais plus. Pourtant j’ai eu peur et aussi très froid. C’est sa main sur ma bouche qui m’a entraînée. Pas très loin, mais quand même, suffisamment pour que je ne puisse pas appeler ma maman. J’ai toujours rêvé d’être fille unique. Mais je suis la dernière de six garçons, ça n’aurait jamais marché. Dans l’intervalle où j’ai eu mal, j’ai pensé à la mort. J’ai 9 ans et l’année dernière, ma mémé est morte d’un cancer. Elle a beaucoup souffert. Pauvre vieille mémé. En même temps, elle n’a jamais eu de frère aîné. Vivement que je sois vieille.

J’ai eu peur et froid, mais je n’ai rien dit. Pour ne plus avoir mal, j’ai pensé à la petite souris qui allait passer juste au moment où je n’étais plus dans mon lit. Du coup, elle ne me laissera pas d’argent pour ma dent que j’avais glissée sous mon oreiller. J’étais bien embêtée car si elle se plaignait à ma maman de ne pas m’avoir trouvée, je me ferai gronder. Je m’en fiche, quand je serai grande, je serai curé. J’ai crié et il m’a tapée. Non, je serai une poupée. Toujours bien coiffée et maquillée. Et je cracherai dans la bouche des garçons qui voudront m’embrasser, le souvenir de cette nuit où j’ai cessé de rêver. Le prince charmant, je vous assure, il n’a rien de marrant.

La terre a vacillé. Mon ventre s’est fracassé. Un verre s’est cassé. Ma lèvre a saigné. J’ai passé ma langue sur le trou de ma dent en moins. Si mon chien avait été là, il l’aurait mordu. Mais il était attaché dehors. Le pauvre. Il devait avoir froid. Et peur aussi. Même s’il a les yeux pour voir la nuit. D’ailleurs, au Japon, il paraît qu’il y a tellement de pollution que les hommes doivent mettre des masques à gaz pour respirer. Demain, je me coudrai les jambes pour ne plus être tâchée. En Chine, ils font ça avec les petites filles, ils leur cousent les pieds. Comme ça, elles ne peuvent plus marcher. Elles restent à la maison. Elles tricotent. Ma maman aussi, elle m’a tricoté un pull rose, mais elle ne l’a pas encore terminé. Elle a toujours trop à faire avec mes frères à qui elle doit faire à manger. Ma maman, je l’aime alors je me tais. Ça lui ferait trop de peine si elle savait.

Quand je serai grande, je me noierai. Pour le moment, je suis trop petite et je n’ai pas le droit d’aller toute seule à la mer. C’est pour ça aussi qu’il m’a pris par la main pour me faire descendre à la cave. Pourtant, j’ai les mêmes yeux que mon chien pour voir la nuit et j’ai très bien vu ses yeux qui faisaient du bruit comme s’il était essoufflé alors que c’est moi qui aurais dû crier. Le monde, il est mal fait, il est à l’envers. Qu’est-ce que je serai bien sans mes frères. Il y a une fille dans mon école qui est fille unique. Je n’en suis pas jalouse, mais je l’envie. La journée, elle peut se promener avec sa maman, tandis que la mienne, elle est toujours fatiguée.

Je ne sais pas qui choisit notre vie. Mais quand je serai grande, je lui dirai que ce n’est pas vrai, ce n’est pas à cheval, la première fois où j’ai saigné. Même si c’est vrai que je ne monte plus de poney et qu’un jour, mon papa, il m’achètera une jument, ce n’est pas à cause de l’équitation que je n’apprends plus mes leçons. Je suis molle, molle comme la poupée que j’ai confectionnée et que j’ai habillée avec ma robe d’été. Elle a des cheveux jaunes comme les miens sont blonds. Et des grands yeux bleus qui savent que cette nuit n’était pas normale. Et sa bouche aussi se tait comme la mienne pour ne pas faire de peine à ma maman. Quand je serai grande, j’apprendrai à pleurer. Et aussi à écrire. Pour le décrire.

(nouvelle parue dans mon recueil Brèves enfances, aux éditions Au Diable-Vauvert)

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

En fin d’après-midi, j’ai demandé à ma maman la permission d’aller au village avec ma copine Sandrine pour acheter des bonbons. Elle m’a dit oui et de ne pas traîner. Je me suis habillée avec mon short en coton rayé rose et vert qui fait un peu comme une culotte mais qui est quand même un short et mes sandales que ma maman m’a achetées chez Bailly. Elles sont très belles. Quand je les ai essayées, j’avais retenu ma respiration et fait le vœu que ma maman dise oui. Elle m’a juste demandé si j’étais sûre que je n’allais pas me tordre les pieds avec. J’ai dix ans et ce sont mes premières compensées.

 

Quand nous sommes arrivés au Miramar, c’est l’immeuble qui délimite la fin de notre quartier d’été où il n’y a que des maisons de vacances au bord de la mer, un monsieur nous a abordé. Bonjour, je suis un ami de vos papas, il nous a dit. Ah bon ? On lui a répondu sans s’intéresser à lui. Mais il a insisté qu’il connaissait bien nos papas, et nos mamans aussi et il s’est mis entre nous deux. Et comment ils vont vos papas ? Il nous a demandé. Et vos mamans ? Et nous, comme on est polies avec les amis de nos parents, on lui a répondu qu’ils allaient très bien d’autant plus qu’il était grand et un peu terrifiant.

 

Soudain, j’ai senti la main du monsieur dans mon short qui faisait un peu culotte, mais qui était quand même un short. J’ai regardé Sandrine, mais elle était partie à lui raconter sa vie avec ses quatre sœurs. J’ai essayé de l’interrompre, mais elle regardait droit devant elle à continuer de parler en faisant la maligne car c’est le genre de copine à vite faire la maligne. Ca ne m’étonnerait pas d’ailleurs qu’elle ait déjà embrassé un garçon en cachette de ne me l’avoir dit car une année de vacances d’été, on s’adore, et l’année d’après, on se déteste, c’est parce qu’elle est jalouse que je sois fille unique avec mes parents qui sont très beaux. Forcément, elle m’envie, et en même temps, je la comprends, je préfère ma vie à la sienne.

 

Soudain les doigts du copain de mon papa ont caressé mon minou et ont même essayé de rentrer dedans. Quelle drôle d’idée, je me suis dit et je n’ai pas osé lui demander ce qu’il faisait car j’avais peur de me faire gronder par mon papa qui aime que je sois bien élevée. Le monsieur, il avait des ongles mal coupés et qui devaient certainement être sales car j’ai senti une boule remonter dans ma gorge. J’ai même eu mal au cœur et je ne pouvais plus respirer tant j’étais oppressée, quand soudain j’ai pensé je ne sais pas comment à lui demander le prénom de mon papa qu’il connaissait si bien. Il m’a répondu Léon, puis Roger, puis Bernard tout en allant encore plus loin dans mon short et très vite et ça commençait à m’énerver vraiment cette intrusion. Quand j’ai compris qu’il ne connaissait pas mon papa et donc qu’il n’y avait aucune raison qu’il caresse mon minou, j’ai pris la main de Sandrine et je l’ai entraînée à courir très vite avec moi jusqu’à ma maison. Tant pis pour mes bonbons.

 

J’ai couru jusqu’à ma maman et je lui ai tout raconté. Elle a hurlé. Puis elle est allée chercher mon papa et m’a demandé de lui montrer où tout cela s’était passé. On a laissé Sandrine car elle n’avait pas eu les doigts du monsieur dans sa culotte. Faut dire qu’elle est beaucoup moins jolie que moi car elle a du poil sur les fesses et aussi de la moustache parce qu’elle est très brune. Je trouve d’ailleurs que pour une petite fille, c’est plus joli d’être blonde avec les yeux bleus comme moi, la preuve, le monsieur, il ne s’y est pas trompé.

 

Avec mes parents, on est rentré partout dans les immeubles pour chercher le monsieur que ma maman appelle le satyre. Puis quand on est allé dans un bar-tabac pour parler avec le patron, soudain, je l’ai vu passer dans la rue. J’ai essayé de le montrer à mes parents, mais je n’y arrivais pas tellement j’étais sans voix. Finalement, j’ai réussi à tirer la manche de ma maman et elle a compris que c’était lui. Elle lui a aussitôt couru après, suivi de mon papa, puis du patron et aussi de tous les clients qui voulaient savoir ce qu’il se passait. Finalement, ils ont réussi à l’attraper et ma maman lui a posé plein de questions, elle était remontée comme ce n’était pas possible. Après un moment, il s’est avéré que c’était un pauvre garçon qui passait ses vacances tout seul. Un garçon pas très malin d’après ce que j’ai compris. Enfin quand même suffisamment malin pour comprendre qu’un short c’est bien pratique pour y mettre sa main. Ils ont discuté pendant longtemps même qu’à un moment, je me suis dit que j’avais le temps d’aller m’acheter mes bonbons. Mais les gendarmes sont arrivés et on est rentré à la maison.

 

Le soir, j’ai eu le droit de dormir dans le lit de ma maman qui m’a expliqué ce qu’était un satyre et que je ne devais plus jamais forcément croire ce que me disaient les grands et que même si elle m’avait éduqué le respect des adultes, et bien, parfois il y en avait comme ce pauvre garçon qu’il ne fallait pas écouter. Et que dorénavant pour tout simplifier, je ne devais plus jamais parler à qui que ce soit que je ne connaissais pas s’il était âgé que moi. Je lui ai répondu que je pouvais aussi me mettre à détester tous les garçons, comme ça je ne ferais plus jamais de confusion et ce serait encore plus pratique pour mon éducation. Que c’était même la meilleure solution.

 

Ce fut ma plus belle nuit. J’adore dormir avec ma maman. Ca ne m’arrive pas assez souvent. Le satyre, il peut bien revenir, comme ça mon papa, il dormira encore sur le divan.

 

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