Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
/ / /
Mes trois grands frères, ils ne sont pas morts. Et c’est bien dommage. Sinon j’aurais enfin eu la paix et mon papa, il aurait pu arrêter de faire le représentant et il se serait remis à peindre les tableaux qu’il ne veut plus dessiner car il est obligé de gagner de l’argent pour nourrir mes frères qui ont toujours faim de mobylettes et de disques de Johnny Hallyday qui font beaucoup trop de bruit.
 
Si mes frères avaient coulé, j’aurais été fille unique et je serais partie vivre à Paris avec juste mes parents et mon chien aussi, et ma maman serait devenue une femme d’artiste à avoir sa photo dans les journaux et à rigoler des pitreries de son mari qui continuerait de trop boire, mais elle ne lui crierait plus dessus, parce que quand on est un grand peintre connu à Paris, on peut vivre comme on aime et les gens, il sont toujours contents de vous connaître même si vous êtes souvent saoul. Si. Même ils vous trouvent marrant et ils disent que vous avez un sacré tempérament. Si.
 
Mais la mer, elle n’a pas pris mes frères. Pourtant ma maman avait bien essayé de les noyer en les mettant dans notre voilier direction la Corse pour voir si Virgil, il savait aussi bien naviguer qu’il le disait. Il a 15 ans et depuis qu’il a été aux Glénans, c’est une école de voile qui fabrique des champions, il se prend pour Tabarly. André qui a 14 ans, lui c’est pour un dauphin qu’il se prend. N’importe quoi ! Et quand à Ferdinand qui a 13 ans, depuis qu’il a installé dans notre chambre des aquariums à la place de mon lit, il se croit savant de grenouilles comme Jean Rostand. J'ai 8 ans et toute l’année, j’ai été obligée de dormir dans le salon. Je vous jure, avoir des grands frères, ce n’est pas marrant. Ils n’arrêtent pas de m’embêter et après ils m’interdisent de me plaindre aux parents sous peine de me donner une raclée. Et comme ils sont trois, ça me ferait trois raclées, je préfère encore me taire. Et pleurer en silence.
 
Ils ont emmené ma marraine en Corse pour les protéger si jamais ils croisaient une baleine car grosse comme elle est (ma marraine, pas la baleine), elle lui aurait fait peur. Et aussi mon cousin Victor. Il déteste la mer, mais il a préféré risquer de mourir noyé et mangé par des requins que de rester à Beaulieu se faire disputer par son père, l’oncle Robert que je n’aime pas car il me mord toujours l’oreille quand je dois lui dire bonne nuit.
 
Quand mes frères ont téléphoné pour dire qu’ils étaient bien arrivés, j’ai pleuré que ce n’était pas encore aujourd’hui que ma vie allait changer. Mes parents sont allés les retrouver avec le gros bateau de Nice qui va en Corse en une nuit. Ils m’ont laissé avec mon chien chez l’oncle Robert. C’a été l’horreur. Tout le monde dit qu’il est très intelligent et que c’est pour ça qu’il n’est pas marrant et pas beau, je ne vois pas le rapport. Je vous jure, si être intelligent, ça veut aussi dire être méchant, je préfère encore ne plus jamais rien apprendre. Mon chien, aussi, il le déteste, il n’a pas arrêté de le grogner. Bien fait !
 
Mes parents sont revenus avec mes frères vivants tandis que ma marraine, elle est restée sur l’île de beauté avec Victor. Elle a dit qu’ils rentreraient en bateau-stop, car elle adore prendre des auto-stoppeurs, surtout si ce sont des barbus. Et même qu’après il n’est pas rare qu’ils terminent dans son lit. Ma maman, elle n’aime pas quand mon papa, il parle comme ça de sa sœur, mais elle reconnaît qu’il n’a pas tort.
 
C’est notre premier bateau. Mon papa qui ne sait pas nager, l’a acheté pour faire plaisir à Virgil qui veut être capitaine. Avant, il voulait être paysan et même qu’un jour, en rentrant de l’école, il a dit à ma maman que maintenant qu’il savait compter jusqu’à cent, il arrêtait les études car il n’aurait jamais plus de cent vaches dans sa ferme. Mais en grandissant, les vaches, ça ne lui a plus rien dit et tant mieux parce que je ne sais où on les aurait mis à la maison.
 
Alors cet hiver, il a emmené mon papa à Paris au salon nautique avec l’idée d’avoir un bateau rien qu’à lui bien cachée derrière sa tête jusqu’au moment où mon papa, il n’a plus pu faire autrement que de signer un chèque. Faut dire que mon papa, à l’âge de Virgil, il était très pauvre, alors forcément avoir pu gâter son fils aîné comme ça, d’un seul coup de crayon, ç’a dû lui plaire. Il a même dû se sentir fier. Surtout que Virgil, ça faisait un sacré bout de temps qu’il n’arrêtait de le seriner à lui dire qu’il n’était heureux que sur l’eau. Alors que ce n’est même pas vrai, quand il me tape, je vois aussi ses dents qui sourient. Mais chut, je ne le dis à personne de peur de me recevoir encore une raclée.
 
Quand mon papa a annoncé à ma maman qu’il avait acheté un bateau bleu avec une cabine où l’on peut dormir dedans et aussi faire pipi, elle n’a pas été contente qu’il ait fait une dépense aussi chère car il y avait plein de choses dans la maison qu’elle aurait aimé réparer avant. Puis quand il a fallu lui choisir un nom, j’ai proposé Sylvie pour voir si on m’aimait vraiment dans cette famille. C’est vrai, je suis la seule fille après tout et en plus j’ai les yeux bleus. Mais personne n’a voulu et mes frères, ils se sont même moqués de moi. C’est n’importe quoi parce que dans le port de Beaulieu, il y a plein de bateaux amoureux qui portent le prénom d’une fille.
 
Soudain mon papa, il a dit Lapin bleu, que ce serait joli et original pour un nom de bateau, bleu. Ma maman a hurlé et lui a lancé son verre d’eau à la figure. Mon papa, il n’a rien dit, il a juste fait sa tête de puni, la même tête que celle de mon chien quand il a fait une bêtise. Ma maman ne s’est pas calmée pour autant. Elle s’est levée en lui criant que c’était quoi ce nom idiot, certainement le surnom d’une de ses maîtresses qu’il appelait lapin parce que celle-là aussi avait les dents en avant ? D’après ma maman, mon papa a le chic pour tomber sur des femmes idiotes qui ont les cheveux jaunes avec des racines noires, genre comme les abeilles et avec les dents en avant, genre comme les lapins, justement. Puis elle a pleuré qu’elle était bien malheureuse d’avoir un mari intelligent aussi idiot pour s’enticher de femmes vulgaires qui n’avaient jamais ouvert un livre de leur vie, alors qu’ils venaient de s’endetter sur dix ans pour payer un bateau qu’elle ne voulait pas car elle préférait mourir et être dans le trou. Que de toute façon, elle n’aura la paix sur terre que quand elle sera en dessous. Alors là, peut-être, son mari si timide quand elle l’avait épousé, il redeviendra gentil. Puis elle est partie s’enfermer dans sa chambre.
 
J’en ai profité pour crier après mes frères que ce n’était pas parce que papa avait mauvais goût qu’ils étaient dispensés de débarrasser la table. Non, mais, je vous jure, ceux-là, pour les faire lever leurs fesses de leur chaise ! Le soir, la tête de mon papa a été découpée de toutes nos photos de famille qui sont posées sur l’étagère près du téléphone et son pyjama a été punaisé sur la porte d’entrée que ma maman a fermée à clef pour qu’il soit obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait !
 
Le temps a passé et ils se sont réconciliés. Faut dire que ce sont de gentils parents, mes parents. Et quand l’été est arrivé, ils ont garé le voilier dans le vieux port de Monaco, là où le prince et la princesse Grâce ont aussi leur bateau. Il n’y a que des Monégasques dans ce port et ma maman, elle a eu la place grâce à un ami d’enfance qui était content qu’elle ait épousé un marin doué question apéro. Du coup, le soir quand on rentre de la mer, on se retrouve toute une bande à manger ensemble sur nos bateaux. Ca fait comme plein de terrasses sauf qu’on est sous un éléphant qui barrit dans le trou du rocher où il y a le zoo. Un soir, on a même dormi là et ç’avait été triste d’entendre cet éléphant pleurer toute la nuit. Il n’aime pas Monaco car sa cage, elle est toute petite et lui, il est très gros.
 
Maintenant, on fait beaucoup de croisières et même qu’un jour, il y a eu une tempête et je n’ai pas eu peur. Je suis restée à l’intérieur à lire "Le Club des Cinq en vacances" sans avoir mal au cœur. Il y a bien eu Virgil qui m’a disputée car il voulait que je voie la mer, mais je lui ai répondu que je préférais la lire. Ma maman, aussi, elle lit un livre qui n’arrête pas de la faire rire "Moi, j’aime pas la mer", de Françoise Xenakis. On a des disques de son mari à la maison, mais je ne les aime pas, ils font trop de bruit. Souvent on dort dans des criques très jolies. Le matin, on plonge dans la mer pour se réveiller, et le soir, on fait des bains de minuit. C’est drôlement beau. Quand on bouge les doigts dans l’eau, ça brille. Ferdinand, le futur savant, a expliqué que c’était du phosphore. Le voilier, ce serait bien s’il n’y avait pas Virgil parce que dès qu’on arrive dans un port, il m’oblige à nettoyer le pont pour que j’apprenne la navigation et aussi à frotter les voiles, pendant que lui, il me regarde. Je vous jure, c’est n’importe quoi. En tous les cas, moi, la voile, je n’appelle pas ça des vacances.
 
La Corse est une nouvelle qui fait partie des 34 de mon recueil Brèves enfances, paru aux éditions Au Diable-Vauvert.
La Corse - Nouvelle de Sylvie Bourgeois - Brèves enfances - Éditions Au Diable Vauvert
Partager cet article
Repost0
/ / /

C’est pénible les garçons, ç’a toujours faim. Et ça fait du bruit. Et aussi parfois, ça fait mal. En tous les cas avec mes frères, c’est toujours comme ça. Quand ils ont fini de manger, ils aiment bien me taper. Je crois que ça les fait marrer de me voir pleurer. Puis quand je vais me coucher, ils se battent à celui qui viendra dans mon lit. Si ma maman, elle en voit un allongé à mes côtés, elle hurle que décidément les hommes, ce sont tous des chiens. Ce n’est pas juste car mon chien qui vient de Sibérie est très gentil. Son papa était chef de meute et il est le premier de sa famille à être venu vivre en France et à Colmar où l’on habite, il est le seul chien de Sibérie. Je n’aime pas Colmar car à part du mauvais temps et des Colmariens, il n’y a rien. Ma maman, elle dit toujours que Colmar, c’est du provisoire. Elle voudrait retourner vivre au bord de la mer. Moi je voudrais vivre seule avec ma mère. Ma mère, c’est ma fille. Le matin quand je pars à l’école, je crie au moins vingt fois au travers de la porte d’entrée au revoir maman, je t’aime maman, au revoir maman, je t’aime maman. Puis pendant la journée, j’ai le cœur tellement plein du chagrin de l’avoir quitté qu’il m’est impossible de me concentrer. Je ne pense qu’à la retrouver.

 

Mais quand je rentre en fin d’après-midi à la maison, ma maman est déjà envahie par les garçons qui n’ont comme occupation que de m’embêter. Alors je me mets à rêver. Mais pas longtemps parce que je dois aider ma maman à préparer le repas car mes frères, ils sont dans l’âge bête où même mettre la table, c’est trop dur pour eux. Je vous jure. Ils ne font rien. Ils passent leur temps à se chamailler. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

 

Voir ma maman qui est une princesse passer ses journées à cuisiner et à nettoyer la vaisselle, au lieu d’aller se promener et lire des poèmes, ça me détruit. Pour la soulager, je n’arrête pas de la seconder, mais j’en ai marre d’aller me coucher en me disant que le lendemain, il faudra de nouveau tout recommencer. Car leur estomac à mes frères, c’est comme un cercle infernal qui n’en finirait jamais. Ils ont toujours faim. Même les sourires de ma maman, ils les ont avalés. Ils lui bouffent sa vie. Elle n’a plus le temps de rien et encore moins de s’amuser et souvent quand elle est trop fatiguée, elle dit qu’elle a hâte d’être dans le trou. Dans le trou de la mort, j’entends. Que ce jour-là, alors on la regrettera, mais que ce sera trop tard. Mais ça ne va pas ma petite maman, je lui réponds, je ne veux pas que tu appelles la mort. Mes frères, eux, quand elle dit ça, ils ricanent. Ils sont idiots. Brutaux et idiots, je vous dis.

 

J’ai 11 ans et une idée. Je vais aller travailler. Ainsi, j’aurais de l’argent pour louer un appartement à ma maman. Je ne le prendrai pas trop grand pour qu’elle se garde du temps. ! Elle pourra dormir jusqu’à midi si elle en a envie et nous mangerons tous les jours au restaurant sauf le dimanche où nous retournerons à la maison cuisiner un bon repas à mes frères et à mon papa. Une fois par semaine, ça leur suffira. Na ! Ma maman, c’est une princesse. Une princesse végétarienne. La vue du sang lui fait de la peine. Alors, dans mon studio, je lui offrirai une vie de château. J’éplucherai ses haricots et je lui achèterai des abricots. Je veux la protéger, mais pas lui ressembler. Je refuse de me faire manger par le manque de temps. Je ne ferai jamais d’enfant.

 

Mon papa, il vient de construire une boulangerie pour une famille d’éléphants. Du coup, je leur ai demandé si je pouvais, de temps en temps, venir jouer à la marchande dans leur magasin histoire de gagner un peu d’argent. Dans la famille éléphants, je demande la mère. Elle m’a répondu oui et que même ça l’arrangeait vu que ses filles, le pain, elles préféraient le manger que le vendre. Ma maman a été furieuse quand je le lui ai expliqué qu'au lieu d'apprendre mes leçons, j'allais travailler de cinq à sept, en même temps, je ne pouvais pas lui dire que j’allais devenir bête pour la rendre heureuse. Alors pour ne pas me disputer plus longtemps, je suis partie dîner chez la boulangère qui m’a expliqué le fonctionnement de son tiroir-caisse, les différentes tailles de boîtes à gâteaux et les pains tout chauds à installer dans les rayons. Quand il n’y en a plus, il faut crier à son mari dans le pétrin d’en remonter. Mais je ne retournerai jamais manger chez elle car c’est trop dégoûtant de voir une famille d’éléphants avaler devant la télévision des tonnes d'éclairs au café qu’ils n’étaient même pas écœurés d’avoir vu défiler toute la journée devant leurs yeux.

 

Maintenant tous les jours après l’école, je joue à la boulangère. C’est très marrant. J’adore peser les fraisiers et couper les flancs. Et j’y vais aussi le dimanche matin, tout le monde veut des croissants le dimanche matin et la boulangère, elle est bien contente d’avoir une petite main en plus tellement son magasin, il est plein. Entre deux baguettes, je bois des panachées bières avec les autres extras. Je n’aime pas le goût, mais ça me vieillit. 

 

La boulangère, elle n’arrête pas de me gâter. Faut dire, ses gâteaux, ils partent comme des petits pains. Elle m’achète plein d’habits. Ma maman, ça ne lui plait pas tous ces cadeaux. Moi, je m’en fiche, ça me fait faire des économies pour notre futur studio rien qu’à nous deux. Mais chut, personne ne doit le savoir, c’est encore trop tôt.

 

Il y a deux mois, en me penchant dans la vitrine pour attraper une religieuse au chocolat, j’ai vu passer la voiture de mon papa. C’est la seule Jaguar marron de Colmar. J’étais contente qu’il vienne me voir. Il s’est garé en bas de la rue, mais il n’est pas venu. Je ne comprenais pas ce qu’il faisait quand soudain, la boulangère m’a dit qu’elle devait s’absenter et que j’étais assez grande pour garder sa boutique. Elle est sortie et je l’ai vu monter dans la voiture de mon papa qu’il croyait avoir caché dans le contrebas. Quand ils se sont embrassés, je me suis mise à pleurer. Je ne sais pas si c’est à cause de la boulangère ou de mon papa ou de ma maman, mais j’ai eu très mal. Surtout que je ne savais pas que mon papa, c’était un chien à aimer les éléphants. Pour me consoler, j’ai pris un billet de cent francs dans la caisse et quand j’ai pensé au cadeau que j’allais pouvoir faire, avec, à ma maman, ça m’a calmée.

 

Depuis chaque fois que mon papa vient et que la boulangère part, je prends cent francs. Parfois, le boulanger remonte tout chaud de ses fourneaux et me demande où est sa femme. Pour protéger mon papa qui ne sait pas que je sais, je lui mens. Chez le coiffeur, chez le docteur, chez sa sœur. Je trouve toujours.

 

Ce soir, j’ai dit à ma maman qu’il était temps. J’avais suffisamment d’argent, elle pouvait prendre un amant. Je lui laissais le choix de notre appartement. Elle m’a répondu que je n’étais qu’une enfant et que je ne devais pas me mettre en tête de changer sa destinée. Que pour le moment, je devais surtout mettre du savoir dans les tiroirs de mon cerveau et aussi arrêter ce travail idiot. J’ai eu beau lui expliquer que mon argent, c’était le prix de sa liberté, elle n’a rien voulu savoir. Alors pour la faire réagir, je lui ai raconté papa et la boulangère. Elle a crié et s‘est effondrée sur le canapé. Je me suis assise à ses côtés et j’ai posé sa tête sur mes genoux. J’ai caressé ses cheveux bouclés et l’on a pleuré ainsi toute la soirée. Soudain elle s’est levée pour aller ranger la cuisine. Quand j’ai vu que dans sa tristesse, il y avait encore de la place pour les repas de mes frères et de mon père, j’ai compris qu’elle ne partirait jamais et qu’elle et moi, c’était fini. Vraiment fini. Voilà. Elle ne m’aimait pas autant que je l’aimais. Voilà ! Ce serait toujours comme ça. Voilà.

 

Alors je me suis allée me coucher et j’ai mis mon réveil sur trois heures du matin. Quand il a sonné, je me suis levée sans faire de bruit. J’ai mis tous mes sous dans mon sac à dos avec un jean et un pull et je suis sortie. Arrivée au portail de la maison, j’ai pensé à mon chien. Il n’y était pour rien, je me suis dit. Alors, je suis retournée le chercher. Il ne m’a pas posé de questions et il m’a suivi. Puis on a marché tous les deux en silence dans la ville endormie jusqu’à la sortie de Colmar.

BOULANGÈRE fait partie des 34 nouvelles de mon recueil BRÈVES ENFANCES, paru aux éditions Au Diable-Vauvert.

 

 

BOULANGÈRE (nouvelle) Brèves enfances - Sylvie Bourgeois
Partager cet article
Repost0
/ / /

En haut de ma rue, il y a une dame que l’on appelle La dame bleue parce que tout ce qu’elle fait, elle le fait en bleu et chez elle, tout est bleu, ses fleurs, ses volets, ses yeux. Et peut-être même aussi ses secrets. Tous les jours, elle va s’asseoir au bord de la mer sur une chaise pliante bleue. Elle a des habits bleus et aussi un bandeau bleu qui retient ses cheveux. Elle reste des heures au même endroit à regarder la mer. Toujours dans la même direction, la direction qu’il a pris son amoureux.

 

Il lui a dit de l’attendre et, en l’attendant, de penser à lui. Que chaque fois qu’elle penserait à lui, il l’entendrait et se sentirait heureux. Qu’ils s’aimaient d’un amour fou. Que c’était ça l’amour. Qu’il l’aimait comme jamais il n’aurait cru possible d’aimer. Qu’elle n’avait que vingt ans et que c’est dans ses bras qu’elle connaîtrait l’amour et la mort. Que la mort n’arriverait jamais à les séparer. Qu’il allait revenir. Très bientôt. Et qu’il ne repartirait plus jamais en mer. Que c’était la dernière fois. Qu’il ne voulait plus jamais la quitter. Plus jamais. Mais que cette dernière pêche, il en avait besoin. Besoin pour payer leur mariage et acheter la petite échoppe qu’il avait repérée, là, pas loin. Une petite échoppe où il vendra du poisson. Il vendra du poisson, oui, mais plus jamais, il ne le pêchera. Plus jamais. Ils se marieront. Il va revenir. Elle le sait puisqu’il le lui a dit. Et même répété. Elle l’a entendu, puis attendu. Tous les jours. Tous les jours, elle va à sa rencontre sur le chemin du bord de mer, à l’endroit où elle a vu pour la dernière fois son bateau s’éloigner. S’éloigner jusqu’à devenir un point. Un point qui a emporté sa féminité. Un point minuscule qui, soudain, a disparu. Elle a eu, ce jour-là, un frisson dans le dos. Elle s’en souvient encore comme si c’était hier. Un frisson qui a ressemblé à un horrible pressentiment. Puis l’image de son amant lui est revenu. Souvent. Très souvent. Elle s’est même vue l’embrasser et le laisser entrer.

 

Alors même si parfois le mauvais temps lui conseille de ne pas sortir, elle met son imperméable bleu sur son corps menu et frêle. Elle prend son parapluie bleu, se noue un fichu bleu sur la tête et sort. Pour attendre son amoureux. On ne sait jamais. Ce serait trop bête qu’il revienne le jour où justement elle ne l’aurait pas attendu. Oh non ! Ca, elle ne le supporterait pas. Elle a tant eu à faire de l’attendre qu’elle n’a jamais pris le temps de faire des connaissances ou même un voyage. Ah quoi bon ? Elle aurait bien le temps quand il reviendra alors de nouer des amitiés et peut-être même d’organiser des dîners ou de visiter des capitales.

 

Elle est morte ce matin. Sans jamais avoir pris le temps de vieillir. Lisse comme une enfant, elle s’est éteinte à l’âge de cent ans. C’est la dame de la mairie qui passait tous les jours la voir qui l’a trouvée endormie à jamais dans son lit. Sur son bureau, il y avait ses dernières volontés rédigées à l’encre bleue sur du papier bleu. Elle demandait que ses cendres soient jetées dans la mer, à l’endroit de son habitude pour qu’elles aillent à la rencontre de son amoureux.

 

Avec ma maman, nous avons rejoint sur le chemin du bord de mer les autres habitants du village. Tout le monde était habillé en bleu comme un dernier cri. Nous avons récité la prière de Marie pendant que la dame de la mairie a jeté les cendres de la centenaire dans la mer qui, ce jour-là, était d’un bleu incendiaire. J’ai sept ans et j’ai juré de ne jamais oublier La dame bleue.

LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
Partager cet article
Repost0
/ / /
Sam - Sylvie Bourgeois - Besançon - rue Fanart

Sam - Sylvie Bourgeois - Besançon - rue Fanart

Mon chien


Mon chien, il est beau, mais il est con car il n’arrête pas de manger le dentier de ma mamy. Faut dire que quand elle se couche, elle le pose sur sa table de nuit. Alors forcément, ça le tente. Quand elle se réveille ma mamy, la première chose qu’elle fait, elle cherche ses dents. Mon chien, pendant la nuit, il aura tellement joué avec qu’il nous arrive de les chercher pendant très longtemps et de finir par les trouver n’importe où, dans le jardin, sous un lit, dans la cuisine. Des fois même, mon chien, il les aura tellement mordues que ma mamy, elle ne peut plus les mettre. Dans ces cas-là, ma maman l’accompagne chez le dentiste pour lui commander un dentier tout neuf et pendant tout le temps que ça prend, ma mamy, elle reste sans ses dents et on dirait qu’elle a 100 ans. Mais ça ne la gêne pas pour rigoler. Mon papa, non plus, ça ne le gêne pas. Il a les dents toutes jaunes et sales comme la couleur de la cuisine que je voudrais que l’on repeigne, mais mes parents ont toujours mieux à faire. Du coup, à part Aurélie, je n’ai pas d’autres amis car je ne veux pas les inviter et leur montrer comment la cuisine n’est pas jolie alors que le reste de ma maison, c’est bien.
 
Mon papa, ses dents de mendiant, ce n’est pas une histoire d’argent car il conduit une Porsche. C’est à n’y rien comprendre aux grands. Pareil pour ses ongles qu’il ne veut jamais se couper ou quand il fait des prouts et qu’il dit santé pour se marrer. Il est limite question propreté alors que je n’ai jamais entendu quelqu’un qui savait aussi bien chanter que lui. C’est bien simple, il chante tout le temps et notre maison, elle est toujours pleine de gens qui viennent s’amuser avec lui. Je crois qu’il n’y a d’ailleurs que ma maman et moi qui aimerions qu’il prenne sa douche plus souvent, les autres gens, ils ne l’embêtent jamais avec ça. Ma maman, elle dit qu’il n’aime pas se laver parce que quand il était petit, il vivait rue des Lavaux à Monchanin et que quand on a vécu rue des Lavaux à Montchanin, et bien, ça vous restait imprimé à vie. Enfant, mon papa, il était très pauvre et sa maman, elle ne le lavait qu’une fois par semaine dans une bassine d’eau chaude où après toute sa famille y passait. Alors que pendant le même temps, ma maman, elle vivait dans une grande maison et elle prenait son bain tous les jours dans une baignoire d’étain dans une belle salle de bains où il y avait une cheminée et une vue sur la mer. Et bien, il y a des différences aussi grandes que ça qui arrivent quand même à fonder une famille. Je vous jure, j’ai 8 ans et j’ai un papa et une maman et aussi ma mamy.
 
Il est con mon chien parce qu’on a beau le gronder que ce n’est pas bien de jouer avec le dentier de mamy, il recommence toujours. Ça doit le faire marrer. Et quand on le punit en le faisant dormir dehors, c’est avec les poules du voisin qu’il va jouer. Sauf qu’il ne sait pas jouer avec sans les tuer. Et le voisin, ça le met dans des colères où après il aimerait bien faire la peau à mon chien et même l’envoyer au tribunal pour que les gendarmes, ils le piquent. Et mon chien, on a beau lui expliquer que quand on est un chien citadin comme lui qui vit en ville, on n’a pas besoin de faire fonctionner son instinct de survie comme si on était au Pôle Nord avec rien à manger, et bien non, il ne comprend rien et le lendemain, il recommence à tuer.
 
Pourtant ma maman, elle le nourrit bien avec de la viande qui coûte cher et des légumes et du riz. Les poules, il les offre à sa fiancée, la chienne du docteur Duvernoy, notre médecin de famille. C’est une grosse labrador qui fait la maligne car mon chien, il est amoureux d’elle et elle refuse ses avances alors qu’elle se laisse renifler le derrière par tous les autres chiens du quartier qui en plus sont beaucoup moins beaux que le mien. C’est à n’y rien comprendre aux chiennes. Mon chien, en tous les cas, ça le déprime et après, il rentre tout désespéré à la maison. Il fait la même tête que mon papa quand il a pris l’apéritif avec le mari d’une de ses amoureuses au lieu d’autre chose qu’il avait prévu et qui s’était mal passé. Parce que mon papa, même avec ses dents, il a beaucoup de succès avec les femmes. Il les aime toutes. Et moi, je les déteste. Toutes. Toutes sauf ma maman et Aurélie et aussi ma mamy.
 
Quand on a du monde à la maison, mon papa et mon chien, ils ont horreur que les gens s’en aillent. Comme si ça les ennuyait que l’on se retrouve en famille. Alors, ils raccompagnent nos invités le plus loin possible jusque dans la rue, mon papa avec sa serviette à la main et mon chien, un torchon dans la bouche ou l’inverse, je ne sais plus très bien. On dirait deux crétins.

Ma maman, elle a tout essayé pour que mon chien ne soit plus un criminel et mon papa un bon mari fidèle. Elle l’a même enfermé toute une journée dans le cagibi avec une poule attachée autour du cou. Et bien quand on lui a ouvert la porte à ce couillon, mon chien pas mon papa, il nous a fait la fête avec sa poule morte comme si de rien n’était et sans comprendre que c’était une punition. Mais un jour ma maman, elle en a tellement eu marre que les poules que mon chien tue et qu’elle rembourse au voisin au prix du marché, ce qui n’est pas rien, elles soient gaspillées chez la Duvernoy, qu’un matin ni une ni deux, elle est allée chez le docteur et elle a récupéré son bien. Puis sans hésiter, elle l’a apporté à Monsieur Paquet, notre boucher et comme il est amoureux de ma maman en cachette et bien il lui a plumé sa poule. Puis ma maman, elle nous l’a fait manger avec du riz et des légumes et elle nous a dit que dorénavant, ce serait toujours ainsi.
 
Et aussi mon chien, chaque fois que l’on va à la campagne, il se roule dans les bouses de vaches pour faire l’invisible question odeur et que les vaches, elles ne le voient pas venir quand il les attaque. J’espère qu’il n’arrivera jamais à en tuer une car je ne sais pas si Monsieur Paquet, il serait très content que ma maman, elle lui dépose une vache morte à découper en beefsteak pas trop épais parce que mon papa et ma mamy, ils ont du mal à mâcher. Ça lui empêcherait ses bénéfices surtout qu’on a un compte très cher chez lui où l’on fait marquer tout ce que l’on achète.
 
Mon chien, il est con, mais je l’aime bien parce qu’il est beau et qu’il me fait marrer. C’est bien simple, c’est le plus beau de toute la région et chaque fois qu’on l’emmène dans un concours de beauté avec ma maman, et bien, on rentre à la maison avec des saucissons et du champagne. Ma maman, elle a honte de le faire défiler, alors c’est toujours moi qui le fait passer devant le jury. Au début, il fait bien le fier, puis très vite, il va aller embêter un autre chien surtout si c’est un caniche bien coiffé, il les déteste ceux-là. Et bien, même s’il est très désobéissant comme chien, on gagne toujours le premier prix de beauté.
Et rien que ça, ça veut dire que je dis toujours la vérité et que mon chien, il est vraiment beau.

 

Sam - Samoyède - Besançon - rue Fanart

Sam - Samoyède - Besançon - rue Fanart

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

ÉCRIVAINS ET STYLE


Avant tout, il y a deux sortes d’écrivains : ceux qui écrivent pour dire quelque chose, et ceux qui écrivent pour écrire. Les premiers ont eu des idées ou ont fait des expériences qui leur semblent valoir la peine d’être communiquées ; les seconds ont besoin d’argent, et écrivent en conséquence pour de l’argent. Ils pensent en vue d’écrire. On les reconnaît à ce qu’ils tirent le plus en longueur possible leurs pensées, et n’expriment aussi que des pensées à moitié vraies, biscornues, forcées et vacillantes ; le plus souvent aussi ils aiment le clair-obscur, afin de paraître ce qu’ils ne sont pas ; et c’est pourquoi ce qu’ils écrivent manque de netteté et de clarté.

Aussi peut-on vite constater qu’ils écrivent pour couvrir du papier. C’est une remarque qui s’impose parfois au sujet de nos meilleurs écrivains. Dès qu’on a fait cette constatation, il faut jeter le livre ; car le temps est précieux. En réalité, dès qu’un auteur écrit pour couvrir du papier, il trompe le lecteur ; en effet, son prétexte pour écrire, c’est qu’il a quelque chose à dire. Les honoraires et l’interdiction du droit de reproduction sont, au fond, la ruine de la littérature. Celui-là seul écrit quelque chose en valant la peine, qui n’écrit qu’en vue du sujet. Quel inappréciable avantage ce serait, si, dans toutes les branches d’une littérature, il n’existait que quelques livres, mais excellents ! Il ne pourra jamais en être ainsi, tant qu’il s’agira de gagner de l’argent. Il semble qu’une malédiction pèse sur celui-ci ; tout écrivain qui, d’une façon quelconque, vise avant tout au gain, dégénère aussitôt. Les meilleures œuvres des grands hommes datent toutes du temps où ceux-ci devaient encore écrire pour rien ou pour très peu de chose. En ce point aussi se confirme donc le proverbe espagnol : Honra y provecho no caben en un saco (Honneur et profit n’entrent pas dans le même sac). La déplorable condition de la littérature d’aujourd’hui, en Allemagne et au dehors, a sa racine dans le gain que procurent les livres. Celui qui a besoin d’argent se met à écrire un volume, et le public est assez sot pour l’acheter. La conséquence secondaire de ceci, c’est la ruine de la langue.

Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille ! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers ».

De nouveau, on peut dire qu’il y a trois sortes d’auteurs. En premier lieu, ceux qui écrivent sans penser. Ils écrivent de mémoire, par réminiscence, ou même directement avec les livres d’autrui. Cette classe est la plus nombreuse. En second lieu, ceux qui pensent tandis qu’ils écrivent. Ils pensent en vue d’écrire. Cas très fréquent. En troisième lieu, ceux qui ont pensé avant de se mettre à l’œuvre. Ceux-ci n’écrivent que parce qu’ils ont pensé. Cas rare.

L’écrivain de la seconde sorte, qui attend pour penser qu’il doive écrire, est comparable au chasseur qui part en chasse à l’aventure : il est peu probable qu’il rapporte lourd au logis. Par contre, les productions de l’écrivain de la troisième sorte, la rare, ressembleront à une chasse au rabat, en vue de laquelle le gibier a été capturé et entassé à l’avance, pour déborder ensuite en masses serrées de son premier enclos dans un autre, où il ne peut échapper au chasseur ; de sorte que celui-ci n’a plus qu’à viser et tirer, — c’est-à-dire àdéposer ses pensées sur le papier. C’est la chasse qui rapporte quelque chose.

Mais si restreint que soit le nombre des écrivains qui pensent réellement et sérieusement avant d’écrire, le nombre de ceux qui pensent sur les choses mêmes est bien plus restreint encore ; le reste pense Uniquement sur les livres, sur ce qui a été dit par d’autres. Il leur faut, pour penser, l’impulsion plus proche et plus forte des pensées d’autrui. Celles-ci deviennent leur thème habituel ; ils restent toujours sous leur influence, et, par suite, n’acquièrent jamais une originalité proprement dite. Les premiers, au contraire, sont poussés à penser par les choses même ; aussi leur pensée est-elle dirigée immédiatement vers elles. Dans leurs rangs seuls on trouve les noms durables et immortels. Il va de soi qu’il s’agit ici des hautes branches de la littérature, et non de traités sur la distillation de l’eau-de-vie. 

Celui-là seul qui prend directement dans sa propre tête la matière sur laquelle il écrit, mérite d’être lu. Mais faiseurs de livres, compilateurs, historiens ordinaires, etc., prennent la matière indirectement dans les livres ; elle passe de ceux-ci à leurs doigts, sans avoir subi dans leur tête même un droit de transit et une visite, à plus forte raison une élaboration. (Quelle ne serait pas la science de beaucoup d’hommes, s’ils savaient tout ce qui est dans leurs propres livres !) De là, leur verbiage a souvent un sens si indéterminé, que l’on se casse en vain la tête pour parvenir à deviner ce qu’en délinitive ils pensent. Ils ne pensent pas du tout. Le livre d’où ils tirent leur copie est parfois composé de la même façon. Il en est donc de pareils écrits comme de reproductions en plâtre de reproductions de reproductions, etc., qui à la fin laissent à peine reconnaître les traits du visage d’Antinous. Aussi devrait-on lire le moins possible les compilateurs. Les éviter complètement est en effet difficile, puisque même les abrégés, qui renferment en un petit espace le savoir accumulé dans le cours de nombreux siècles, rentrent dans les compilations.

Il n’y a pas de plus grande erreur que de croire que le dernier mot proféré est toujours le plus juste, que chaque écrit postérieur est une amélioration de l’écrit antérieur, et que chaque changement est un progrès. Les têtes pensantes, les hommes de jugement correct et les gens qui prennent les choses au sérieux, ne sont jamais que des exceptions. La règle, dans le monde entier, c’est la vermine ; et celle-ci est toujours prête à améliorer en mal, à sa façon, ce que ceux-là ont dit après de mûres réflexions. Aussi, celui qui veut se  renseigner sur un objet doit-il se garder de consulter les plus récents livres sur la matière, dans la supposition que les sciences progressent constamment, et que, pour composer les nouveaux, on a fait usage des anciens. Oui, on en a fait usage, mais comment ’ ? L’écrivain souvent ne comprend pas à fond les anciens livres ; il ne veut cependant pas employer leurs termes exacts ; en conséquence, il améliore en mal et gâte ce qu’ils ont dit infiniment mieux et plus clairement, puisqu’ils ont été écrits d’après la connaissance propre et vivante du sujet. Souvent il laisse de côté le meilleur de ce qu’ils renferment, leurs élucidations les plus frappantes, leurs remarques les plus heureuses ; c’est qu’il n’en reconnaît pas la valeur, qu’il n’en sent pas l’importance essentielle. Il n’a d’affinité qu’avec ce qui est plat et sec.

Il arrive souvent qu’un ancien et excellent livre soit écarté au profit d’un nouveau livre bien inférieur, écrit pour l’argent, mais d’allure prétentieuse et prôné par les camarades. Dans la science chacun veut, pour se faire valoir, porter quelque chose de neuf au marché. Cela consiste uniquement, dans beaucoup de cas, à renverser ce qui a passé jusque-là,pour exact, en vue d’y substituer ses propres sornettes. La chose réussit parfois pour un temps, puis les gens reviennent à la vieille doctrine exacte. Ces novateurs ne prennent rien de sérieux au monde que leur digne personne ; ils veulent la mettre en relief. Alors, de recourir bien vite au paradoxe : la stérilité de leurs cerveaux leur recommande la voie de la négation. Alors, de nier des vérités depuis longtemps reconnues, telles que la force vitale, le système nerveux sympathique, la generatio xquivoca, la distinction établie par Bichat entre l’action des passions et l’action de l’intelligence ; on retourne à l’épais atomisme, et ainsi de suite. De là vient que la marche des sciences est souvent rétrograde.

Il faut parler également ici des traducteurs, qui corrigent et remanient à la fois leur auteur : procédé qui me paraît toujours impertinent. Ecrivez vous-même des livres qui méritent d’être traduits, et laissez les œuvres des autres comme elles sont. Lisez donc, si vous le pouvez, les auteurs proprement dits, ceux qui ont fondé et découvert les choses, ou du moins les grands maîtres reconnus en la matière, et achetez plutôt les livres de seconde main que leur reproduction. Mais puisqu’il est facile d’ajouter quelque chose aux découvertes, — inventis aliquid addere facile est, — on devra, après s’être bien assimilé les principes, prendre connaissance des faits nouveaux. En résumé donc, ici comme partout prévaut cette règle : le nouveau est rarement le bon, parce que le bon n"est que peu de temps le nouveau.

Ce qui caractérise les grands écrivains (dans les genres élevés) et aussi les artistes, et leur est en conséquence commun à tous, c’est qu’ils prennent au sérieux leur besogne. Les autres ne prennent rien au sérieux, sinon leur utilité et leur profit.

Quand un homme s’acquiert de la gloire par un livre écrit en vertu d’une vocation et d’une impulsion intimes, puis devient ensuite un écrivailleur, il a vendu sa gloire pour un vil argent. Dès qu’on écrit parce qu’on veut faire quelque chose, cela est mauvais.

Ce n’est que dans ce siècle qu’il y a des écrivains de profession. Jusqu’ici il y a eu des écrivains de vocation. 

Pour s’assurer l’attention et la sympathie durables du public, on doit écrire ou quelque chose qui a une valeur durable, ou toujours écrire quelque chose de nouveau, qui, pour cette raison même, réussira toujours moins bien.

Ce que l’adresse est à une lettre, le titre doit l’être à un livre, c’est-à-dire viser avant tout à introduire celui-ci auprès de la partie du public que son contenu peut intéresser. Aussi faut-il qu’un titre soit caractéristique, et, comme sa nature exige qu’il soit essentiellement court, il doit être concis, laconique, expressif, et résumer autant que possible le contenu du livre en un seul mot. Sont, par conséquent, mauvais, les titres prolixes, ne disant rien, louches, douteux, ou même faux et trompeurs ; ces derniers peuvent préparer au livre le même sort qu’aux lettres faussement adressées. Mais les pires sont les titres volés, c’est-à-dire ceux que portent déjà d’autres livres. D’abord, ils sont un plagiat, et ensuite la preuve la plus convaincante du manque absolu d’originalité. L’auteur qui ne possède pas assez de celle-ci pour trouver à son livre un titre nouveau, sera bien moins capable encore de lui donner un contenu nouveau. A ces titres sont apparentés les titres imités, c’est-à-dire à moitié volés : ainsi, par exemple, quand Œrstedt, longtemps après que j’eus écrit Sur la volonté dans la nature, écrivit Sur l’esprit dans la nature.

Un livre ne peut jamais être rien de plus que l’impression des idées de son auteur. La valeur de ces idées réside ou dans le fond, c’est-à-dire dans le thème sur lequel il a pensé ; ou dans la forme, autrement dit le développement du fond, c’est-à-dire dans ce qu’il a pensé à ce sujet.

Le thème est très varié, de même que les mérites qu’il confère aux livres. Toute matière empirique, c’est-à-dire tout ce qui a une réalité historique ou physique, prise en soi et dans le sens le plus large, est de son domaine. Le caractère particulier réside ici dans l’objet. Aussi, le livre peut-il être important, quel que soit son auteur.

En ce, qui concerne ce qu’il a pensé, au contraire, le caractère particulier réside dans le sujet. Les sujets peuvent être de ceux qui sont accessibles à tous les hommes et connus de tous ; mais la forme de l’exposition, la nature de l’idée, confèrent ici le mérite et résident dans le sujet. Si donc un livre, envisagé à ce point de vue, est excellent et sans rival, son auteur l’est aussi. Il s’ensuit que le mérite d’un écrivain digne d’être lu est d’autant plus grand qu’il le doit moins à sa matière, c’est-à-dire que celle-ci est plus connue et plus usée. C’est ainsi, par exemple, que les trois grands tragiques grecs ont tous travaillé sur les mêmes sujets.

On doit donc, quand un livre est célèbre, bien distinguer si c’est à cause de sa matière ou à cause de sa forme.

Des gens tout à fait ordinaires et terre à terre peuvent produire des livres très importants, grâce à une matière qui n’est accessible qu’à eux : par exemple, des descriptions de pays lointains, de phénomènes naturels rares, d’expériences faites, d’événements historiques dont ils ont été témoins ou dont ils ont pris la peine de rechercher et d’étudier spécialement les sources. 

Au contraire, là où il s’agit de la forme, en ce que la matière est accessible à chacun, ou même déjà connue ; là où ce qui a été pensé sur celle-ci peut donc seulement donner de la valeur à la production, — il n’y a qu’une tête éminente capable de produire quelque chose digne d’être lu. Les autres ne penseront jamais que ce que tout le monde peut penser. Ils donnent l’impression de leur esprit ; mais chacun en possède déjà lui-même l’original.

Cependant le public accorde son intérêt bien plus à la matière qu’à la forme ; aussi, pour cette raison, ne parvient-il jamais à un haut degré de développement. C’est au sujet des œuvres poétiques qu’il affiche le plus ridiculement cette tendance, quand il suit soigneusement à la trace les événements réels ou les circonstances personnelles qui ont inspiré le poète. Ceux-ci finissent par devenir plus intéressants" pour lui que les œuvres elles-mêmes. Il lit plus de choses Sm/* Gœthe que de Gœthe, et étudie avec plus d’application la légende de Faust que Faust. Burger a dit un jour : « On se livrera à des recherches savantes pour savoir qui fut en réalité Lénore » ; et cela se réalise à la lettre au sujetde Gœthe, car nous avons déjà beaucoup de recherches savantes sur Faust et la légende de Faust. Elles sont et restent confinées au sujet. — Cette prédilection pour la matière, par opposition à la forme, est comme si l’on négligeait la forme et la peinture d’un beau vase étrusque, pour étudier chimiquement son argile et ses couleurs.

L’entreprise d’agir par la matière, qui sacrifie à cette mauvaise tendance, est absolument condamnable dans les branches littéraires où le mérite doit résider expressément dans la forme, — par conséquent dans les branches poétiques. Cependant on voit fréquemment de mauvais écrivains dramatiques s’efforcer de remplir le théâtre au moyen de la matière. Ainsi, par exemple, ils produisent sur la scène n’importe quel homme célèbre, si dépourvue de faits dramatiques qu’ait pu être sa vie, parfois même sans attendre la mort des personnes qui apparaissent avec lui.

La distinction faite ici entre la matière et la forme s’applique aussi à la conversation. C’est l’intelligence, le jugement, l’esprit et la vivacité qui mettent un homme en état de converser ; ce sont eux qui donnent la forme à la conversation. Mais bientôt viendra en considération la matière de celle-ci, c’est-à-dire les sujets sur lesquels on peut causer avec cet homme : ses connaissances. Si celles-ci sont très minces, ce n’est qu’un degré excëptionnellement élevé des qualités de forme précédentes qui peut donner de la valeur à sa conversation, en dirigeant celle-ci, quant à sa matière, sur les choses humaines et naturelles généralement connues. C’est l’inverse, si ces qualités de forme font défaut à un homme, mais si ses connaissances de n’importe quelle nature donnent de la valeur à sa conversation, qui, en ce cas, repose tout entière sur sa matière. C’est ce que dit le proverbe espagnol : Mas sabe el necio en su casa, que el sabio en la agena. (Le sot en sait plus dans sa propre maison, que le sage dans la maison d’autrui).

La vie réelle d’une idée ne dure que jusqu’à ce qu’elle soit parvenue au point extrême des mots. Alors elle se pétrifie, meurt, mais en restant aussi indestructible que les animaux et les plantes fossiles du monde primitif. Sa vie réelle, momentanée, peut être comparée aussi au cristal à l’instant de sa congélation.

Dès que notre pensée a trouvé des mots, il n’existe déjà plus en nous, il n’est plus sérieux dans son fond le plus intime. Quand il commence à exister pour d’autres, il cesse de vivre en nous. Ainsi l’enfant se sépare de sa mère, quand il entre dans sa propre existence. Le poète a dit aussi :

« Vous ne devez pas me troubler par des contradictions ! Dès qu’on parle, on commence à se tromper 1 ! »

La plume est à la pensée ce que la canne est à la marche ; mais c’est sans canne qu’on marche le plus légèrement, et sans plume qu’on pense le mieux. Ce n’est qu’en commençant à devenir vieux, qu’on se sert volontiers de canne et de plume.

Une hypothèse qui a pris place dans la tête, ou qui même y est née, y mène une vie comparable à celle d’un organisme, en Ce qu’elle n’emprunte au monde extérieur que ce qui lui est avantageux et homogène, tandis qu’elle ne laisse pas parvenir jusqu’à elle ce qui lui est hétérogène et nuisible, ou, si elle ne peut absolument l’éviter, le rejette absolument tel quel.

Je vous invite à lire la suite dans l'oeuvre de ce grand philosophe qu'est Arthur Schopenhauer

 

Sylvie Bourgeois Harel - Cécile Harel - Manoëlle Gaillard - En attendant que les beaux jours reviennent

Brèves enfances. Sylvie Bourgeois Harel - Éditions Au diable Vauvert

Brèves enfances - Sylvie Bourgeois - Éditions Au diable Vauvert. Lecture par Alain Guillo

Partager cet article
Repost0
/ / /

Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Saint-Tropez, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et on se baigne dans la mer car ma maman, c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père du côté de mon papa est malade, et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule, même si elle a 50 ans. Henriette est grande et maigre, et ses parents sont morts quand elle avait 8 ans. Ses frères aînés, qui avaient déjà la majorité, ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard, et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage et la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des vaches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend. Le Haut-Doubs, c'est très beau, mais c'est très froid aussi. Et les paysans, c'est bien simple, ils mangent de la saucisse de Morteau avec du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme leurs bœufs, elles pondent leur lait très tôt.

Un jour, un de ses frères violeur est mort. Henriette, qui avait alors 45 ans, a réussi à s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier où elle s’est cachée derrière une poubelle remplie de papiers cadeaux et d’emballages de foie gras. C’était un 25 décembre, et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était gelée, recroquevillée, à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’avait jamais eu quelqu’un pour la consoler.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à venir jouer aux Dames chez mon grand-père qui était veuf. Pour la faire bénéficier de sa retraite de douanier, il l’a épousée. Mon papa n'était pas content alors qu’il est le premier à faire des bêtises, et avec des femmes qui ne sont même pas ma mère. Et quand ma maman l’apprend, elle lui crie dessus et le traite de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête des photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone, et elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clé, comme ça, mon papa est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait ! Si seulement il pouvait emmener mon frère aîné avec lui ! Le lendemain, il rentre tout penaud avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman attend trois jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant, mon frère aîné recommence à m’embêter ou à m'enfermer. Faut dire, il est dans l’âge bête où à part de me demander de lui obéir, il ne fait rien de ses journées. Même mon chien ne peut plus le supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés, les portes fermées, mon papa à l'hôtel, mon frère aîné excité. Je vous jure, j’ai 8 ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, aussi, la vie est compliquée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer l'air pur de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année. Mon grand-père me couchait à 7 heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs alors que je ne ponds pas. J’entendais les enfants des voisins jouer dans la cour. J’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que j’aime mon grand-père. La journée, il fabrique dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il grave en italique Pontarlier, puis il les vend aux touristes de Oye-et-Pallet. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy y range son dentier sur sa table de nuit, mais ce n'est pas pratique car quand elle dort, mon chien le lui vole, et le matin, quand elle rit sans ses dents, on dirait qu’elle a 100 ans, je l'aime car c'est une grand-mère enfant qui s'amuse tout le temps.

Mais depuis un mois, mon grand-père est malade du cancer du sang à l’hôpital de Besançon, et peut-être même, m'a dit ma maman, qu’Henriette sera veuve de douanier sans pouvoir toucher à la retraite car ils ne sont pas mariés depuis assez longtemps, ce serait dommage car elle n'est pas encore habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants. Hier, quand je suis rentrée sans frapper dans la chambre de mon grand-père, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une aiguille dans le cœur, je ne veux pas qu’il meure.

J’ai déjà vu un mort. C’était une morte. La femme du parrain de mon frère idiot. Elle était allongée sur un canapé. On aurait dit une enfant. Quand le parrain m’a obligée d’aller l’embrasser, j’ai compris que la mort c’était aussi froid que le Haut-Doubs quand mes parents louent une ferme et qu'on se lave avec de l'eau glacée avant d'aller faire du ski de fond.

Ce soir, c’est Noël, et je ne veux pas que mon grand-père devienne gelé comme le lac de Saint-Point sur lequel je fais du patin avec juste mes bottes aux pieds, sinon Henriette sera obligée de retourner dans son placard, alors que, depuis un mois, elle ne tremble plus et ose enfin me parler. Mon Dieu, faites que mon vœu soit exaucé, et aussi que mon frère arrête de m'embêter. Mais quand j'ai levé les yeux au ciel pour regarder si Dieu m'écoutait, j'ai surtout vu mon papa qui, ayant entendu le téléphone sonner, descendait de l'escabeau où il avait accroché une étoile au sommet de notre immense sapin qui vient directement du Haut-Doubs où les sapins sont les plus hauts et les plus beaux du monde. C'était l’hôpital. Pour la première fois, j’ai vu mon papa pleurer.

Le lendemain, nous étions tellement tristes que ma maman m'a emmenée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent entassées les familles défavorisées, et j’ai donné mon vélo bleu flambant neuf et mes jouets à des enfants nombreux qui vivaient dans une seule pièce. C'était sale et ça ne sentait pas bon, mais quand j'ai vu les sourires de tous ces petits de mon âge qui me disaient merci, je me suis sentie devenir grande et importante, et différente. J'étais le messie et je volais au paradis. J'avais chaud au coeur, et même les problèmes avec mon idiot frère aîné n'existaient plus. J’ai pensé à mon grand-père parti aux cieux, et à Henriette qui n'avait jamais eu de cadeau.

A l’école, quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu à Noël, je leur ai répondu que j’avais offert à des pauvres mal habillés tous les jouets que j’avais reçus et aussi tous les anciens avec lesquels je ne m'amusais plus, et j’ai ajouté que, grâce à ma maman, j'avais appris que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

Sylvie Bourgeois

Brèves enfances (recueil de 34 nouvelles)

Éditions au Diable Vauvert

 

 

Sylvie Bourgeois - Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Évelyne Bouix - Sylvie Bourgeois Harel - Librairie L'Ecume des Pages - Saint-Germain-des-Prés - Paris

Évelyne Bouix - Sylvie Bourgeois Harel - Librairie L'Ecume des Pages - Saint-Germain-des-Prés - Paris

Sylvie Bourgeois enfant. École rue Fanart - 25000 Besançon

Sylvie Bourgeois enfant. École rue Fanart - 25000 Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Partager cet article
Repost0
/ / /

le comédien Alain Guillo lit Henri, une nouvelle de Sylvie Bourgeois, parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvert

Le comédien François Berland lit prison, une nouvelle de Sylvie Bourgeois, parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvertx éditions

Partager cet article
Repost0
/ / /
MON PAPA PAS LÀ. Brèves enfances (recueil de nouvelles) Au Diable-Vauvert. 2009

Ce qu’il y a eu de bien avec mon papa quand je l’ai revu pour la première fois depuis trois ans, c’est qu’il n’a pas pleuré. Ça m’aurait ennuyée qu’il se mette à avoir des larmes. Je n’aurais pas su comment le consoler car moi-même, je n’étais pas loin de sangloter. Non, il s’est bien tenu. Comme moi. On ne s’est pas dit qu’on était malheureux de cette situation, ni que l’on s’était beaucoup manqué pendant tout ce temps. C’est long, je crois, trois ans. J’ai dix ans et la dernière fois que j’ai vu mon papa, j’avais sept ans et même si c’était l’âge de raison et que pour l’occasion, il m’avait offert un beau vélo et un piano, je ne me souviens plus très bien comment j’étais. Je crois que j’étais très petite, alors que maintenant je suis grande, c’est bien simple, je rentre en sixième l’année prochaine.

 

C’est un gentil papa mon papa, mais ce n’est pas un papa causant. En même temps, je le comprends car moi-même, je n’aime pas devoir expliquer comment je vais, ni si j’ai bien travaillé à l’école ou déjà un fiancé. Il m’a emmené dans un salon de thé pour prendre un goûter et je n’ai pas osé lui poser de questions sur sa femme ou sa nouvelle maison et encore moins s’il voulait un autre enfant ou me voir plus souvent. Je lui ai juste dit que j’avais arrêté le piano pour jouer du saxo et que j’allais à la piscine deux fois par semaine.

 

J’ai trouvé qu’il avait changé mon papa, il avait la peau de son visage plus rose, comme celle des bébés et aussi un regard moins fatigué qu’avant. Mais il avait l’air de s’ennuyer assis dans ce café avec moi. En même temps, on n’avait plus l’habitude de passer du temps ensemble, c’était comme si l’on avait été gêné d’être père et fille et pourtant, on était bien à rester ainsi sans rien se dire.

 

C’est peut-être ça être de la même famille, se tenir serré sans se parler et attendre que le temps passe jusqu’à ce que l’on devienne vieux.

Partager cet article
Repost0
/ / /
Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

François Berland lit Prison une nouvelle de Sylvie Bourgeois publiée au Diable Vauvert dans son recueil Brèves enfances

Sylvette

 

Un jour, mon papa n'est plus jamais revenu à la maison. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer, et même de se rouler par terre quand une de ses copines ou ma grand-mère venait la voir. Mais arrête donc de pleurer ainsi, je lui disais. Il ne reviendra jamais. Arrête de pleurer, ça ne sert à rien. Comment tu le sais qu’il ne reviendra plus, me demandait-elle, il te l’a dit ? Mais non, mais ça se voyait quand il était là que le jour où il partirait, il ne reviendrait plus. Ça se voyait. Ce n’était pas sorcier à imaginer. Et elle repartait de plus belle à pleurer. Comme si elle était la seule à être malheureuse. Moi aussi j’étais triste. Mais je n’étais pas malheureuse. Je me disais que maintenant qu’il était parti, j’aurais enfin la chance de ne l’avoir rien qu’à moi. J’ai sept ans et je n’ai jamais passé une après-midi seule avec mon papa. Ma mère, elle voulait toujours venir avec nous. Quoique l’on fasse, elle venait. Ce n’était pas marrant. Du coup, il nous suivait sans rien dire. Il s’ennuyait. Ça se voyait. Alors je lui prenais sa main et je la serrais bien fort pour lui faire comprendre que je savais qu’il n’aimait pas ma mère. Et que s’il était encore là, c’était uniquement pour moi, pour que j’aie une enfance équilibrée.

 

Je n’ai jamais vu mes parents s’embrasser ou se tenir par la main comme le font souvent les parents de ma copine Camille. Ou plein de gens dans la rue. Eux jamais. Ils se disputaient ou alors il n’y avait que ma mère qui parlait. Mon papa, il se taisait et il payait. Il m’a payé un piano, une chaîne, un ordinateur, plus de deux cents DVD, une chambre de princesse, et aussi des tas de voyages où je partais seule avec ma mère, il disait qu’il n’aimait pas les vacances, mais je crois que c’était surtout pour avoir la paix. C’est bien simple, pendant l’année, il dormait la moitié de la semaine dans un appartement à lui tout seul où ma mère n’avait pas le droit d’aller et dès qu’il arrivait chez nous, elle lui demandait de l’argent. Tout le temps. Pour moi. Elle lui disait que j’étais une enfant qui coûtait cher et qui ne mangeait que des produits bios. Alors que ce n’est pas vrai, je n’aime que les coquillettes au jambon.

 

L’autre jour, ma mère m’a dit que mon père était partie vivre avec une pute. Une pute, je sais ce que c’est, Paul mon copain d’école me l’avait expliqué. Mais je suis quand même allée vérifier sur Internet. Et là, j’ai compris pourquoi papa était parti. C’était pas la même vie qu’à la maison. C’est sûr. J’ai essayé d’imaginer mon papa s’endormir dans les gros seins de la blonde vue sur le site Putes.com. Puis j’ai montré à Paul, mon copain d’école, le genre de fiancée que mon papa avait maintenant. Il m’a dit : « Oh la vache, elle est mille fois mieux que ta mère. » Ca m’a un peu vexée car c’est ma mère, mais je dois reconnaître que Paul a raison. Ma mère, je l’aime bien, mais elle n’est pas terrible. Elle a des seins flasques qui tombent et des gros tétons marrons qui me dégoûtent un peu. J’espère que je n’aurai pas les mêmes quand je serai grande, sinon je me ferai opérer par la chirurgie esthétique pour avoir les seins de la blonde d’Internet.

 

Ma mère, elle me défend de parler à la pute de mon père qui est une folle du cul. J’ai demandé à Paul ce que ça voulait dire. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il avait hâte de la rencontrer car sa belle-mère ne s’habille qu’avec des jupes qui lui arrivent sous le genou. La pute de mon père s’appelle Sylvette. J’ai regardé sur Internet, mais je n’ai pas trouvé de Sylvette folle du cul.

 

Samedi, je dors chez mon papa. Youppie ! Il doit venir me chercher à midi. Je l’attends dans l’entrée. Quand ça sonne enfin à l’interphone, je dis à ma mère que j’y vais. Elle me dit qu’elle veut lui parler. Je lui réponds que je crois qu’il préfère ne pas la voir. C’est bien simple, il ne l’appelle jamais et lui raccroche au nez si elle essaye de le joindre. Elle insiste et je suis trop petite pour qu’elle m’obéisse. J’avoue qu’elle me fait de la peine à être aussi bête. Mais c’est ma mère et je dois la soutenir. Alors je me serre fort contre elle dans l’ascenseur.

 

Quand mon papa la voit, il tourne la tête et remonte dans son taxi. Je monte à ses côtés. Mon papa dit au chauffeur de démarrer, mais ma mère ouvre la porte et veut monter avec nous. Le chauffeur qui ne doit pas avoir les assurances en cas d’accident reste arrêté. Mon papa ne dit pas un mot. Moi non plus. Ma mère crie qu’il doit la respecter. Qu’elle ne mérite pas ça. Qu’il doit lui parler, bon sang ! Papa se tait. Ma mère me dit que si je pars avec papa, alors je ne la reverrai plus jamais. Plus jamais. Elle m’abandonnera. Voilà. Les choses se précipitent dans ma tête. Je me mets à pleurer que je ne veux pas être une enfant abandonnée et je descends du taxi pour rentrer dans ma maison. Au moins, je sais où je dormirai si je suis abandonnée. J’ai ma chambre de princesse et ça, personne ne peut me la prendre.

 

Le taxi de mon papa a démarré. Je suis toute tourneboulée. Je crie que je veux partir avec lui, mais trop tard, il a disparu. Je hurle. Je hurle. Je hurle. Ma mère essaye de me calmer en me disant que mon papa c’est un méchant et qu’il ne m’aime plus depuis qu’il vit avec sa pute. Soudain, le taxi revient en marche arrière. La porte s’ouvre et hop, je monte dedans à côté de mon papa. Je ne sais plus où j’en suis. Je me blottis contre lui. Il veut m’emmener déjeuner au restaurant, mais tous ces événements m’ont coupé l’appétit. Je préfère aller au cinéma, je lui dis. D’accord, tu veux aller voir quoi ? Pretty Woman, je lui réponds, il paraît que c’est l’histoire d’une pute qui a trouvé son prince charmant.

 

Sylvie Bourgeois

Partager cet article
Repost0
/ / /

Je ne sais jamais quoi offrir à mon mari, j’ai toujours l’impression que ça lui fait ni chaud, ni froid. Tandis que moi, les cadeaux, j’adore les recevoir, c’est même tout un art, je deviens si joyeuse que c’est un véritable plaisir de m’en faire. Si. Je dis toujours merci même s'ils ne me plaisent pas, je ne fais jamais la tête, non, au contraire, je deviens gaie comme une enfant. Mon côté enfant n’a d'ailleurs jamais totalement disparu, j’aime encore le rose, les cœurs et dépenser l’argent de mon mari comme si c’était celui que me donnait ma maman. C’est peut-être une histoire de confiance. Mes économies, je les garde au cas où il me quitterait, je me consolerai avec. Si je ne sais jamais quoi lui acheter, c’est peut-être pour lui offrir, par anticipation, sa liberté. Ça peut paraître compliqué, mais je me comprends.

 

En revanche, pour ses 50 ans, je dois marquer le coup. Je suis bien ennuyée d’autant que Magali, sa nouvelle employée, est drôlement bien roulée. En plus, elle n’arrête pas de lui dire combien il est intelligent, talentueux, formidable. Et les hommes, le mien comme les autres, c’est fragile. À force de trop le flatter, elle va finir par me le gâter. Ce serait dommage car c’est un bon mari, gentil et toujours heureux de me voir, je ne dois pas le décevoir. Surtout pas ce soir.

 

Une chose est sûre, je ne suis pas avare de mon temps. Ce n’est pas que je considère qu’il n’a pas de valeur, au contraire, j’ai la notion de l’heure et des années qui finiront par me ravager, mais j’aime apporter de la douceur et créer de la joie. Voilà mes qualités. Alors pour l'anniversaire de mon mari, je vais lui offrir une poupée, une jolie pépé comme disait mon papa.

 

J’ai téléphoné à Monica, une amie du yoga qui sent très bon. Je lui ai demandé tout de go d’être le cadeau de mon époux. D’un coup. J’ai osé. Faut dire, un jour où nous buvions des fruits pressés dans un salon de thé, elle m’avait confiée qu’elle adorait faire l’amour à trois. Ça m’avait fait rêver car elle est blonde pulpeuse avec une belle chair ferme et une peau dorée toute l’année. Elle est très souple aussi, elle ondule bien son corps, on voit tout de suite qu’elle sait donner du plaisir. Elle m’avait dit oui sans hésiter. Un oui léger et audacieux. Elle avait ajouté qu’elle me trouvait jolie et qu’elle en avait envie depuis longtemps. Ça m’avait excitée. J’avais failli lui dire de venir me rejoindre immédiatement. Mais je m'étais ravisée en me disant que j’étais pénible de vouloir toujours garder les cadeaux pour moi. J’ai tenu à fixer une règle, même si ça nous plaisait terriblement, on ne le ferait qu’une fois, il était hors de question d’avoir une relation durable tous les trois. C’est mon mari qui va être content.

 

Quand Monica est entrée dans mon appartement, j’ai été ennuyée à cause des enfants. J’ai appelé la baby-sitter et nous avons filé au Bristol. Carrément. Je voulais faire les choses en grand. En route, nous nous sommes arrêtées chez Repetto et j’ai acheté à Monica une tenue de danseuse avec un tutu long comme le cou d’un cygne. Je voulais la gâter. J’aime les danseuses. Et aussi un cache-cœur et des chaussons. Je dansais quand j’étais enfant. Monica, elle n’a jamais arrêté, c’est pour cela qu’elle est gracieuse et souple comme une poupée. Elle a 30 ans et pas d’enfant, mais beaucoup d'amants. Elle est un peu comédienne et très souvent en voyage.

 

À l’hôtel, j’ai caché Monica dans la penderie. Puis quand mon mari est entré, je lui ai mis sa chanson préférée, In my secret life, de Léonard Cohen. Il m’a souri. Je me suis sentie fière et je lui ai bandé les yeux. Je l’ai assis sur le rebord du lit et je lui ai dit de ne pas bouger, j’avais une surprise pour lui. Puis sans faire de bruit, j’ai fait sortir Monica de son placard. C’était rigolo. On se faisait des signes de sioux pour se parler. Elle a déshabillé mon mari qui voulait me caresser. Il croyait que c’était ça le jeu et n’arrêtait pas de bouger. Je lui donnais des petits coups avec ma cravache que j’avais amenée au cas où. Monica l’a poussé pour qu’il tombe allongé sur la couette en lin, et tout en le chatouillant avec son tutu, elle lui a noué les poignets avec des rubans de satin. Se sentant prisonnier, il s’est mis à bander. Ça m’a émue. Je l’ai pris dans ma bouche.

 

Monica a soulevé ma jupe, s’est agenouillée et m’a léchée en faisant un peu de bruit. Le bruit d’une petite chatte assoiffée. Dans le miroir, j’ai regardé ses fesses bouger. Leur beauté m’a troublée. Ma gorge s’est nouée et je me suis abandonnée. Soudain, elle s’est introduite en moi. Avec deux doigts. Ça m’a bouleversée. J’ai pensé à divorcer et tout recommencer. J’ai regretté de ne pas avoir continué la barre au sol, j’aurais fait le grand écart et mes orgasmes, des sauts de chat. Sauf que je ne suis pas un petit rat d’opéra à savoir chorégraphier mon plaisir. L’étoile, c’est Monica, pas moi. Alors je l’ai laissée valser dans mon intimité, pliés, emboités, jetés, balancés, chassés, glissés, une véritable arabesque. J’étais la chatte de notre voisin quand elle se frotte contre mon mari. J’ai joui. En violet. En orange. Et même en doré. Je n’ai pas arrêté de jouir. Je hurlais. Je riais. Je suffoquais si bien que mon mari m’a demandé ce qui me mettait dans un état pareil. Je lui ai chanté Happy Birthday my love.

 

Prise entre mon désir de garder Monica rien que pour moi et l’impatience de mon mari qui commençait à se manifester, j’ai fait trois signes d’indiens à ma Pina Bausch pour lui demander de partir, finalement, je voulais faire l’amour à mon mari, seule. C’est compliqué de tout partager. Elle m’a compris. Quelle délicieuse amie j’ai là, je me suis dit. Et quand je lui ai mimé un je t’appelle demain pour que l’on se revoit très vite, mais que toutes les deux tellement c’était bon, elle m’a souri pour me dire oui. Je lui ai envoyé un baiser.

 

Je vous l’ai dit, je ne sais jamais quoi faire comme cadeaux à mon mari, en revanche je sais bien prendre soin de lui pour le garder à vie.

 

Sylvie Bourgeois

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles et articles sur mes coups de cœur
  • Contact

Profil

  • Sylvie Bourgeois Harel
  • écrivain, scénariste, novelliste
  • écrivain, scénariste, novelliste

Texte Libre

Recherche

Archives

Pages

Liens