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J’ai 10 ans. C’est les vacances. Nous arrivons à Cap-d’Ail, le paradis de ma maman, près de Monaco, et, là, catastrophe, notre jolie petite plage du Golfe où l’on descend, en cinq minutes à pieds nus, depuis notre maison, en maillot de bain, avec seulement une serviette jetée sur les épaules, a été bétonnée et grillagée par Alliata, qui a également fait recouvrir une partie du chemin du bord de mer, dorénavant, nous sommes obligés de marcher sous un tunnel piétonnier sombre et sans lumière, une horreur. Elle a aussi fait construire un escalier dans le rocher de lave qui surplombe notre plage pour pouvoir descendre directement de sa villa à notre crique de galets adorée, ainsi qu’une digue dans la mer afin que ses invités puissent accoster en bateau à moteur, genre, ils ne connaissent pas la voile.

 

Notre plage du Golfe est une institution. Ma maman en est la reine parce qu’elle a le plus beau et le plus rigolo des maris. Certes qui n’aime pas se baigner. Qui n’aime pas se faire bronzer. Qui n’aime pas la chaleur. Mais c’est un mari que tout le monde lui envie d’autant que, chaque été, il offre aux enfants, dès que ceux-ci savent aller tout seul à la brasse jusqu’au rocher plat, un magnifique dessin en guise de brevet de natation. Question natation, il est le contraire de ma mère qui adore nager et parfois juste flotter, elle peut faire la planche pendant des heures pour se régénérer des frustrations de devoir vivre à Besançon où elle répète en permanence que Besançon, c’est du provisoire.

 

Tous les jours, Alliata, qui se dit princesse mexicaine maîtresse du préfet qui lui a donné les autorisations illégales de construire sur le littoral et de s’octroyer une plage privée, cherche à nous faire déguerpir, mais nous résistons, les parents brandissent des textes que le bord de mer appartient à tout le monde, en effet, il est hors de question que ma mère, reine du Golfe, se fasse dicter la loi par une princesse de mes fesses, c’est les grands qui l’appellent ainsi, d’autant que nous habitons, Alliata également, dans l’avenue du Docteur Onimus, mon arrière-grand-père maternel, un médecin-savant-chercheur qui aurait inventé les rayons X, mais qui s’est fait voler le brevet par son assistant allemand qui l’a déposé avant lui. Alors, Alliata aura beau faire, pendant cent ans, la danse du ventre devant son préfet, jamais elle n’habitera dans son avenue de la princesse de mes fesses, jamais, comme elle n’aura jamais la visite de la princesse Grâce de Monaco.

 

Maintenant que les garçons ont réussi à découper le grillage avec des pinces, qu’Alliata fait réparer tous les soirs en mettant des fils de fer barbelés et aussi une porte fermée à clef, histoire de faire princesse en prison derrière ses barreaux, et que tous les matins, les garçons retirent et ouvrent avec leur attirail de bricoleur spécialisé en princesse mexicaine destructrice de la plus belle crique du monde, la dalle en béton est finalement bien pratique lorsque nous faisons des pique-niques. Même mon père tout blanc commence à prendre plaisir à nous accompagner à la plage où il peut enfin s’asseoir sans se faire mal aux pieds. Et la digue pour apprendre à plonger.

 

Une résistance est organisée dans le quartier pour que notre plage soit occupée toute la journée par les habitués afin que l’ennemie Alliata ne puisse pas l’investir. Et quand un de ses invités se fait déposer en bateau pour aller déjeuner, les garçons l’accueillent sous une horde de houhouhous et de youyous tunisiens qui l’accompagnent de la digue en haut des escaliers où un gardien apeuré le fait vite entrer.

 

L’organisation de cette résistance revient à Madame Cottenot qui arrivent avec ses deux enfants, Charles-Édouard et Catherine, à 9 heures du matin. Elle attend ma mère jusqu’à midi où elle doit rentrer car le docteur Cottenot veut déjeuner tôt. Ils sont tous les deux docteurs, mais il n’y a que lui que l’on appelle le docteur Cottenot, elle, c’est seulement madame Cottenot qui fait la concurrence avec madame Tyrolle question bonnets de bain surmonté de fleurs en plastique. Madame Cottenot porte des grands maillots deux-pièces, fleuris également, qui lui montent jusqu’au milieu du ventre, avec des poils qui dépassent entre les jambes qui font rire les garçons. Elle passe son temps, pliée en deux, les pieds dans l’eau, en équilibre sur les galets, à manger tout cru un nombre invraisemblable d’arapèdes, ce sont de gentils et jolis coquillages plats qui adorent se prélasser sur les rochers entre ciel et mer qu’elles terrifient avec son couteau pointu et sa voix de crécelle.

 

Ma mère, reine de la mer, ne descend jamais seule à la plage. Elle a sa cour, en l’occurrence ses sœurs. Il faut savoir que Cap-d’Ail, le paradis de ma mère, est une propriété familiale divisée en quatre parties que ma mère et mes tantes ont hérité, il y a longtemps, de ma grand-mère, qui était une grand-mère enfant dans le sens où elle riait tout le temps, qui est morte il y a deux ans. Je n’ai pas connu mon grand-père, le fils du savant, qui est décédé à la fin de la guerre quand ma maman avait 17 ans. La villa principale dans laquelle ma maman est née, est séparée en deux, d’un côté, ma mère et de l’autre, Noémie, sa sœur aînée, que tout le monde appelle Nono. Ma mère, c’est Lélé, ma grand-mère c’était Titi. Moi, c’est Baba. Allez savoir pourquoi mes trois frères aînés m’appellent ainsi. Peut-être parce que mon père était à Moscou lorsque je suis née. Baba est le diminutif de Baba Yaga qui veut dire sorcière en russe. Il est vrai que je prédis souvent ce qu’il va arriver, mais personne ne m’écoute.

 

Quand ma grand-mère Titi est morte, mon père a fait bâtir un mur entre les deux terrasses afin d’avoir un peu d’intimité. Nono, vexée d’être ainsi séparée, n’a pas parlé à ma mère de tout l’été, alors que ma mère avait exigé de mon père qu’il y ait des fleurs de chaque côté et une porte de saloon qui ne ferme pas vraiment, afin que, dès le lever du soleil, elle puisse se faire dicter sa façon de vivre par sa sœur aînée qui revendique son droit d’aînesse, à tout savoir sur tout, et surtout sur nous. L’histoire d’Alliata les a réconciliées, comme quoi, il suffit parfois d’un drame pour s’apprécier de nouveau. À droite, Mireille, qui aurait voulu être la plus belle alors qu’incontestablement, c’est ma maman qui est la plus jolie des filles Onimus, avec son visage fin et délicat que Paul Belmondo, le papa de l’acteur, a sculpté en ange dans la cathédrale d’Amiens, a construit une petite maison en ciment surmonté d’un balcon en fer forgé qui désole mon père architecte de sublimes maisons modernes dans lesquelles la nature entre chez les habitants, ce n’est pas une histoire d’argent, se désole-t-il chaque fois qu’il voit ce bloc de ciment, même avec peu de sous, j’aurais pu lui dessiner une villa dedans-dehors qui se serait fondue dans les oliviers et les bougainvilliers. Plus haut, Monique, la plus jeune sœur, a bâti avec Jo, son mari commerçant tunisien, une villa pas belle comme celle de Mireille, avec aussi un balcon en fer forgé, mais plus grande car ils ont plus d’argent.

 

Nono est également fâchée avec Monique depuis que celle-ci a mis un poteau pour faire passer sa ligne téléphonique juste dans l’axe de la vue où Nono, tous les soirs, admire le coucher de soleil sur Saint-Jean-Cap-Ferrat. Nono aurait voulu que Monique fasse passer sa ligne de téléphone dans le sol comme le font les gens qui aiment admirer la beauté. Le grillage et le béton d’Alliata n’ont pas réussi à les réconcilier. Ça ne m’étonnerait pas que Monique rêve en cachette d’être invitée avec son mari commerçant tunisien aux soirées de la princesse mexicaine maîtresse de préfet.

 

Cap-d’Ail, c’est donc quatre foyers et quatre raisons pour Nono de se disputer à cause de l’allée commune où chaque famille n’a le droit de garer qu’une voiture. Avec son mari qui trouve très drôle de me tordre la joue ou de me mordre l’oreille quand je suis obligée de lui dire bonne nuit - merci papa d’avoir construit un mur entre mes joues et ce vieux monsieur aux cheveux blancs que tout le monde trouve intelligent car il étudie l’histoire des juifs au XIIème siècle, personnellement, je ne trouve pas très intelligent de me tordre la joue ou de me mordre l’oreille -, Nono a décidé que l’allée commune serait son terrain de prédilection pour fomenter ses remontrances de sœur aînée. Heureusement, ma maman, avec son visage d’ange de cathédrale, arrive à pacifier les invités dont, depuis l’avancée de sa terrasse où mon père n’a pas eu la possibilité de bâtir un mur, Nono surveille les allées et venues de chacun, en fumant. C’est sa grande occupation de l’été, d’autant que mes parents sont des parents joyeux qui reçoivent beaucoup et tout le temps, ça rit, ça boit, ça danse, et ça se gare n’importe comment, de quoi occuper Nono qui, n’empêche, est bien contente quand mon papa ou l’un de mes frères aînés gare la voiture de son mari qui ne sait pas faire une manœuvre sans pester, ni cogner sa carrosserie contre le palmier sous lequel sa place est attribuée, il fait crisser ses pneus et jure en autrichien avec son accent allemand. Monique a résolu le problème en garant sa voiture pile sous le poteau électrique qui gâche la vue de Nono, elle a dû se dire que quitte à gâcher la vue, autant la gâcher complètement, et puisqu’elles sont fâchées autant qu’elles soient fâchées à vie.

 

C’est la guerre partout, mais surtout dans ma tête, pas à cause de mon papa qui ne sait pas, mais depuis qu’un grand, dont j’ai interdiction de dire le nom, m’a fait promettre de ne jamais dévoiler ce secret qui encombre mon cerveau, j’en veux à tous ceux que je croise d’avoir été détruite. Alors ce n’est pas Alliata, avec son grillage, son béton, ses fils de fer barbelés et ses portes fermées à clé qui va m’impressionner, moi, dorénavant, c’est mon cœur qui est fermé avec plein de colère et de peur et de douleur que je dois taire et qui transforment mes mots en ouragans qui font mal à plein de gens, à commencer par ma maman que j’aime et qui pleure souvent de ne pas reconnaître la gentille petite fille si douce que j’étais auparavant, alors je l’embrasse et lui demande pardon.

 

Aujourd’hui, c’est décidé, j’ai une idée. À l’heure du déjeuner, quand ma maman remonte de la plage, je lui dis, oui, oui, je fais un dernier bain et j’arrive. Quand elle est loin, je demande à mes cousines de mon âge de rentrer avec moi, on va bien se marrer, je leur promets. Nous prenons un chemin qui permet d’observer ce qu’il se passe chez l’ennemie, côté bonne idée, je ne me suis pas trompée, une réception est donnée autour de la piscine d’Alliata, des robes décolletées, des grosses voitures, des préfets, mais pas le prince et la princesse de Monaco qui préfèrent Gary Grant et leur bal de la Rose, à une fausse princesse mexicaine.

 

Je gonfle mes poumons de toute ma peur et ma haine de mon innocence fracassée, et en vomissant ma douleur, je hurle : princesse de mes fesses, mes cousines me reprennent en chœur, je me sens forte, c’est rassurant et enthousiasmant de pouvoir aider mes parents qui n’arrivent pas à avoir gain de cause malgré la plainte et le procès qu’ils ont intenté avec tout le quartier pour retrouver la beauté de notre plage ensevelie sous les tonnes de béton.

 

Soudain la camionnette bleue des gendarmes arrive. Nous sommes sauvés, je crie joyeusement, nous avons gagné, le préfet a enfin compris que sa maîtresse l’a accueilli dans son lit juste pour qu’il lui signe les papiers hors-la-loi, ils vont jeter Alliata et ses fils de fer barbelés en prison pour la punir d’avoir détruit la plus belle crique du monde. Par la même occasion, ils y mettront aussi celui dont je dois taire le nom.

 

Patatras, je ne comprends rien au monde, un gendarme me prend par l’épaule et me pousse dans la camionnette tandis que son collègue saisit mes cousines, en me grondant que ce n’est pas possible d’être aussi mal élevée. Taratata, je lui réponds, venez, je vais vous montrer ma plage défigurée qui a besoin d’être réparée et consolée, je ne peux plus me baigner quand il y a des vagues à cause du danger d’être projetée contre les barbelés alors qu’auparavant c’était tellement marrant de jouer dans les rouleaux comme me l’a appris ma maman qui est une sirène-dauphin. Sa seule réponse est de me demander où nous habitons car il va nous ramener chez nos parents et exiger une punition. Le gendarme ne s'adresse qu'à moi, il a compris que j’ai une âme de chef de bande, mes cousines sont gentilles, mais elles n’ont pas connu la violence, ni la douleur. Une punition de quoi, monsieur le gendarme, je le questionne, c’est moi et les habitués du quartier qui avons été abusés. Puis je lui explique avec une certaine fierté due à mon hérédité maternelle que nous habitons dans l’avenue de notre arrière-grand-père qui doit se retourner dans sa tombe que ce cap rempli d’ail, qui était si élégant lorsqu’il est venu y installer sa clinique, soit saccagé. Le gendarme lève les yeux au ciel en disant que c’est pitié que les petites filles Onimus soient devenues des harpies.

 

J’ai beau lui expliquer que je suis malheureuse et qu’il devrait plutôt m’aider à récupérer ma dignité plutôt que de me faire la morale d’autant que je n’ai rien fait de mal comparé aux dégâts de la maîtresse de son patron, les gendarmes nous ramènent, avec nos maillots mouillés qui dégoulinent sur la banquette en bois, chez ma mère étonnée de découvrir notre nouveau moyen de locomotion pour remonter de la plage qui n’est qu’à cinq minutes à pieds nus. Bien que la camionnette bleue ait eu du mal à monter l’allée commune et soit allée se garer tout droit à l’emplacement réservé de la voiture de son mari, pour une fois, Nono n'est pas descendue pas de son bout de terrasse non murée pour venir disputer les gendarmes.

 

De son coté, ma maman a promis aux gendarmes de me gronder, mais dès qu’ils sont partis, elle m’a fait des crêpes pour me remettre de nos émotions, et elle a ri quand je lui ai raconté comment j’avais crié tellement fort princesse de mes fesses.

Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
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En croquant dans une madeleine qui vient des Deux frères, ma boulangerie préférée de Saint-Tropez, assise devant Alcyon, un vieux gréement qui fête cette année ses 150 ans, je me souviens avec émotion d’une Nioulargue de mon père. Mon père était beau, drôle et généreux. Quand mon frère aîné, Max, à 14 ans, a voulu un voilier, il lui en a acheté un, un Shérif rouge de 6 mètres de long, comme ça, sans réfléchir, juste pour faire plaisir à son fils, au grand dam de ma mère qui aurait préféré qu’avec cet argent, mon père fasse repeindre la cuisine de notre maison. C’est ainsi que la passion de mon père pour la voile est née. Il faut dire qu’il a appris à nager à seulement 25 ans, le jour où ma mère l’a amené à Cap-d’Ail, près de Monaco, et qu’il voyait, pour la première fois de sa vie, la mer.

 

Mon père est né pauvre, très pauvre, enfant, il ne se lavait qu’une fois par semaine dans la cuvette d’eau chaude familiale, et faisait 8 kilomètres à pied, chaque matin, pour se rendre à l’école. Dès qu’il a commencé à gagner de l’argent, il l’a dépensé allégrement et en a fait profiter ses amis. Tous les ans, il louait une goélette ancienne très élégante pour participer à la Nioulargue, une semaine de régates à Saint-Tropez, qui conjuguait parfaitement son amour de la mer et celui de la fête. Son plus grand plaisir était de pouvoir s’amarrer devant chez Sénéquier. « Si, je vous assure, j’amarrais mon voilier juste devant les fauteuils rouges », il disait, en riant, à ses copains quand il rentrait à Besançon. C’était son bonheur que Max, qui travaillait pour cette course, contribuait à lui organiser.

 

Nous sommes donc en octobre 1986, il est minuit, quand un garde-côte entre affolé dans le restaurant où nous finissons de dîner.

 

— Le bateau de votre père a disparu, nous lance-t-il, affolé, il n’est toujours pas rentré au port, on a regardé partout dans la baie, mais rien, il ne répond pas non plus à sa radio, peut-être avez-vous eu de ses nouvelles ?

 

Je ne suis pas inquiète. Je me dis que mon père a dû profiter de la pleine lune pour rester dîner en mer. De son côté, Max fulmine. Il déteste la tendance de mes parents, et la mienne aussi, à l’excentricité, la liberté, l’amusement. Mon père a bien fait de lui acheter un Shérif à 14 ans, il en a fait son métier, il est devenu skipper sur des Maxis, des voiliers de course parmi les beaux du monde. Max aurait pu aussi faire un excellent militaire. Il adore donner des ordres ou obéir aux ordres d’un chef, si une hiérarchie a été établie.

 

— Nous allons reprendre les recherches, continue le garde-côte, voulez-vous venir avec nous ?

— Bien chef ! répond max en enfilant son ciré jaune.

 

Pendant la Nioulargue, le ciré jaune était l’uniforme, même pour ceux qui ne naviguaient pas, mais qui avaient envie de ressembler à ces beaux marins aux cheveux blonds décolorés par le soleil et à la barbe envahie de sel de mer qui avaient envahi le village, les filles d’ailleurs en étaient folles, sauf moi qui embrassait en cachette mon amoureux-chef de la Nioulargue.

 

— Je pars avec vous, dis-je en avalant la tarte tropézienne que me tendait mon amoureux.

— Non, c’est trop dangereux, me dit Max.

— Taratata, c’est mon papa aussi, j’y vais.

 

Une heure plus tard, nous arrivons au large de la plage de Pampelonne quand, soudain, nous entendons la Walkyrie de Wagner retentir dans la nuit. Nous nous dirigeons au son et, eurêka, le bateau de papa est là, au mouillage. Hop, nous montons à l’abordage et, là, mon père complétement saoul tend un verre de whisky de bienvenue au garde-côte étonné tandis que Sosthène, son copain-restaurateur qu’il emmenait partout, lui propose une crêpe Suzette que j’accepte aussitôt. J’adore les crêpes et j’adore Sosthène, un petit bonhomme tout gros tout gentil tout rouge, qui adore nourrir mon père qui peut manger et boire ce qu’il veut sans prendre un gramme. Toute mon enfance, je ne me suis d’ailleurs nourrie que de crêpes et de baguettes beurrées avec du miel ou de la confiture rouge. Pendant que Max crie après mon père qui n’écoute pas, tout occupé à offrir une tartine de cancoillotte, c’est le fromage tout mou très fort de notre région, la Franche-Comté, au garde-côte, Sosthène m’installe dans le carré, ravie que je sois la digne descendante de mon père qui apprécie sa bonne cuisine pleine de beurre, de gras et de sucre.

 

— Ça suffit maintenant, je mets le moteur en marche, on rentre au port, assène Max, furieux de voir le garde-côte en grande discussion avec mon père sur la provenance de son whisky hors d’âge. Mon père était un homme charmant et drôle. Tout le monde l’adorait.

— Ah impossible, s’interpose mon père, on doit attendre Prieur.

— Ah oui, c’est vrai, dis-je en avalant ma troisième crêpe sous les yeux béats de Sosthène qui n’arrête pas de répéter en me pinçant la joue : « tu es une bonne petite, Sylvie, tel père, telle fille ! », il est où Prieur ?

 

Prieur est le masseur-kinésithérapeute de mon père qu’il emmène également chaque fois qu’il fait du bateau.

 

— Il a plongé, il y a une heure, continue mon père en allumant une cigarette, une Disque bleu sans filtre, il en fumait tellement qu’il avait la dernière phalange de l’index tout marron. Son rêve a toujours été d’aller en Corse à la nage. Alors après dîner, il s’est mis tout nu et il a plongé. Depuis on ne l’a plus revu. On ne peut pas le laisser, on partira quand qu’il n’est pas revenu.

— S’il revient, j’ajoute.

 

Le garde-côte, éberlué, me questionne du regard.

 

— Il est aveugle, Prieur, il a sauté sur une bombe lors de son service militaire.

— C’est pour ça qu’on a mis la Walkyrie, explique mon père, pour qu’il se repère au son de la musique. Il fonctionne ainsi au ski. Il descend les pistes noires à fond la caisse, et sa fille le guide devant avec un sifflet.

 

Le skipper, un Polonais qui cuvait son vin sur une banquette, en profite pour se réveiller. Impressionné par l’uniforme et la casquette du garde-côte, il sort de sa cave personnelle une bouteille de vodka.

 

— Puisqu’on a les autorités portuaires avec nous, il faut fêter ça, hein chef, s’exclame-t-il en lui versant un verre.

 

C’est à ce moment-là que je me suis endormie dans la cabine de mon père, loin des effluves d’alcool et de cigarettes et des chants à la gloire de la Marine que le garde-côte et le Polonais n’ont pas tardé à enchaîner.

 

Trois heures plus tard, je suis réveillée par un bruit sourd et tonitruant. Prieur était revenu nu et trempé. Il avait saisi le verre de whisky que lui avait tendu mon père, l’avait bu cul sec puis s’était écroulé au sol, mort de fatigue.

 

C’était ça mon papa.

 

Fin septembre 1994, mon père à 68 ans. Il se prépare pour aller à la Nioulargue, mais sans bateau cette-fois. Il était ruiné. L’usine qui avait fabriqué et commercialisé les toilettes design et écologiques qu’il avait dessinées et créées, pour lesquelles il avait hypothéqué la maison afin de pouvoir déposer un brevet au niveau mondial, ce qui était très coûteux, l’avait escroqué et refusait de payer ses royalties qui étaient sa retraite, en tant qu’architecte, il n’en avait aucune. Soudain, mon père est tombé inerte au sol devant ma mère affolée. Les pompiers sont arrivés. Il avait eu un AVC. Après trois semaines, inconscient, à l’hôpital, il se réveille, mais ne peut plus parler, il est paralysé de tout le côté droit. Il restera ainsi, sur sa chaise roulante, sans dire un mot, mais avec le regard toujours vif, pendant deux ans. Jusqu’au 4 octobre 1996, exactement où il est mort pendant la nuit.

 

À Saint-Tropez, il n’y a plus de Nioulargue depuis l’année précédente, suite à un accident mortel survenu entre Mariette, une goélette aurique de 42 mètres et Taos Brett, un 6 Mètres JI, causant le décès d’un des coéquipiers. Le lendemain, à midi, Max demande à tous les bateaux présents dans le port de faire sonner leurs sirènes pendant cinq minutes afin de rendre un dernier hommage au marin Pierre Bourgeois, mon papa.

Sylvie

Pierre Bourgeois - 1926 - 1996

L'architecte Pierre Bourgeois à Besançon avec sa fille Sylvie

L'architecte Pierre Bourgeois à Besançon avec sa fille Sylvie

L'écrivain Sylvie Bourgeois Harel devant Alcyon durant les Voiles de Saint-Tropez - 2021

L'écrivain Sylvie Bourgeois Harel devant Alcyon durant les Voiles de Saint-Tropez - 2021

Sylvie Bourgeois - Août 1984 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois - Août 1984 - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois 1986 - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois 1986 - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois 1985

Sylvie Bourgeois 1985

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Sophie veut sauver la France / roman-feuilleton

Après avoir publié chez Flammarion Sophie à Cannes et Sophie au Flore, suivis deux ans plus tard par Sophie a les boules et Sophie à Saint-Tropez, avant la parution de mon prochain roman en mars 2021, j'ai eu envie de m'essayer au roman-feuilleton en vous proposant chaque jour quelques pages d'une nouvelle aventure de Sophie qui, ayant mal à son pays qu'elle considère comme le plus beau du monde, désire sauver la France. Comme le titrait Figaro Madame, Entre Rastignac et Madame Bovary, il y a Sophie. Sophie est comme Tintin, elle ne vieillira jamais. Elle aura toujours 40 ans et à chaque début d'histoire, fragilisée par une rupture amoureuse, désire enfin donner du sens à sa vie.

Sophie veut sauver la France

1

Sophie ne sait plus, ne comprend plus. Hier encore, son plus vieux copain, qu’elle a croisé rue d’Antibes, a tendu son poing pour lui dire bonjour.

— Et la prochaine fois, ton poing, tu me le fous sur la figure ?

— C’est comme ça qu’on fait aujourd’hui.

— C’est qui on ?

— Ben, tout le monde.

— Je ne connais pas tout le monde, répond Sophie, mais, toi, je te connais, et depuis le lycée, on s’est même roulés des pelles pendant presque une année, alors soit tu m’embrasses, soit tu me fais coucou de la main ou tu m’envoies un bisou en l’air, mais je ne veux pas de ton poing, c’est méga agressif, je ne suis pas un rappeur, à part ça, comment vas-tu ?

— Mal.

— Oh, je suis désolée, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Avec tout ce qu’on entend aux infos, c’est angoissant.

— Tu m’as fait peur, je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose. Éteins ta télé, tu iras mieux, sourit Sophie.

— J'ai besoin de me tenir au courant.

— Te tenir au courant de quoi ?

— De ce qu’il se passe dans le monde.

— Parce que, toi, tu sais ce qu’il se passe dans le monde ?

— Oui, c’est important, pas pour toi ?

— Si, mais à mon niveau, j'essaye surtout de me concentrer sur ce qu’il se passe dans ma rue, dans mon quartier, dans ma ville, d’ailleurs comment va ta maman ?

— Tu sais, en ce moment, dans les Ephad, la situation est compliquée.

— Parce que ta maman est dans un Ephad ? manque de s’étouffer Sophie. Je ne voudrais pas faire d’impair, ça fait tellement longtemps que je ne t’ai pas vu, mais tu habites toujours dans la sublime maison de tes parents à la Californie ?

— Bien sûr !

— Avec tout l’argent qu’ils t’ont donné, tu as largement de quoi garder ta mère chez toi, il te suffit d'embaucher deux personnes qui feront le relais, tu lui dois bien ça, en plus, elle a les moyens de les payer.

— Ma femme ne veut pas.

— Change de femme, éclate de rire Sophie, et garde ta maman chez toi. Elle était tellement belle et digne, ta mère, qu’elle doit détester l’idée de finir sa vie dans un Ehpad.

— C’est pour ça que je n’aurais jamais pu t’épouser, Sophie, pourtant Dieu sait que j’ai été amoureux de toi, mais plus jeune, déjà, tu étais ingérable.

— Parce que c’est être ingérable que de garder sa mère chez soi, s'énerve Sophie, on n’a vraiment pas les mêmes valeurs, je t'assure que si j’avais la chance d’avoir encore mes parents, ils seraient bien au chaud chez moi, et je te signale qu’il n’a jamais été question qu’on se marie.

Sophie n’a pas le temps de lui confier que, depuis un an, elle héberge dans sa vieille maison le beau-père et le demi-frère de Julien, l’homme avec lequel elle partage sa vie depuis dix ans, que son copain de lycée enchaîne.

— Même aujourd’hui tu es encore ingérable, regarde la façon dont tu portes ton masque, ça ne m’étonnerait pas que tu sois anti-masques.

— Je suis anti-rien du tout, rit Sophie.

— Alors mets-le bien sur ton nez et arrête de le soulever tout le temps pour me parler.

— Tu as peur de quoi, mon chaton ?

À suivre...

Sophie veut sauver la France / roman-feuilletonSophie veut sauver la France / roman-feuilleton
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Semmelweiss - Roman de Louis Ferdinand Céline

La vie et l'oeuvre d'Ignace Semmelweiss par l'écrivain et médecin français Louis-Ferdinand Céline, né Destouches, le 27 ami 1894 à Courbevoie, mort le juillet 1961 à Meudon. Ce court texte d'une centaine de pages, qui était la thèse de médecine soutenue en mémoire de Céline qu'il a fait publier en 1936 après le succès de ses deux premiers romans, Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, retrace le drame du médecin hongrois Semmelweiss, né en 1818, mort en 1865, qui a découvert l'existence des microbes cinquante ans avant Pasteur. Un essai surprenant sur la volonté de Semmelweiss d'imposer des mesures d'hygiène aux médecins et grands scientifiques de l'époque, pour sauver des vies, et sur le rejet médical, réuni en comité de sages et grands docteurs, dont il fut la victime.

Toute sa vie, Semmelweiss s'est battu pour être écouté. Son tort ? Demander aux médecins de l'hôpital de se laver les mains avant de pratiquer des accouchements ! En effet, tout jeune diplômé de la faculté de médecine, Semmelweiss avait remarqué qu'un nombre effrayant de femmes qui accouchaient à l'hôpital mourraient en couches tandis que parmi celles qui accouchaient la clinique, très peu décédaient. Obsédé par cette constatation, le jeune Semmelweiss a voulu comprendre pourquoi et a commencé son enquête jusqu'à découvrir que les médecins de l'hôpital pratiquaient des dissections avant d'effectuer les accouchements. Les femmes en parturiente souffraient immédiatement de fièvre puerpérale et mourraient. Semmelweiss préconisa alors l'antisepsie et le lavage des mains. Mais les cliniciens s'offusquèrent qu'un jeune toubib ait l'outrecuidance d'oser leur demander de se laver les mains alors qu'ils étaient les grands manitous de l'hôpital, qu'ils avaient plus d'expérience, plus de savoir, plus de notoriété, que lui. Ils refusèrent catégoriquement. Et n'eurent de cesse de condamner, diffamer, se moquer, et nuire à ce pauvre Semmelweiss, qui maintenait sa position d'être persuadé que sa découverte pouvait sauver des vies, jusqu'à le faire interner dans une institution pour fous où il mourra à l'âge de 47 ans.

Dans ce chef d'oeuvre, Céline lui rend enfin justice et hommage, et décrit un monde médical prétentieux, imbus, où la bêtise et l'orgueil étouffent lâchement le génie.

Quelques extraits :

"Rien n'est gratuit en ce bas monde. Tout s'expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien, c'est beaucoup plus cher forcément."

"Le destin m'a choisi pour être le missionnaire de la vérité quant aux mesures qu'on doit prendre pour éviter et combattre le fléau puerpéral. j'ai cessé depuis longtemps de répondre aux attaques dont je suis constamment l'objet; l'ordre des choses doit prouver à mes adversaires que j'avais entièrement raison sans qu'il soit nécessaire que je participe aux polémiques qui ne peuvent désormais servir en rien le progrès de la vérité."

"Et c'est vers la fin de ces deux années passées dans la chirurgie qu'il écrivit, avec cette pointe de hargne par laquelle se caractérise déjà sa plume impatiente : Tout ce qui se fait ici me paraît bien inutile, les décès se succèdent avec simplicité. On continue à opérer, cependant, sans chercher à savoir pourquoi tel malade succombe plutôt qu'un autre dans des cas identiques. Et parcourant ces lignes ont peut dire que c'est fait. Que son panthéisme est enterré. Qu'il entre en révolte, qu'il est sur le chemin de la lumière. Rien désormais ne l'arrêtera plus. Il ne sait pas encore par quel côté il va entreprendre une réforme grandiose de cette chirurgie maudite, mais il est l'homme de cette mission, il le sent, et le plus fort est qu'un peu plus, c'était vrai. Après un brillant concours, il est nommé Maître en chirurgie le 26 novembre 1846."

"L'intelligence collective est un effort surhumain."

"Une personnalité s'écartèle aussi cruellement qu'un corps quand la folie tourne la roue de son supplice."

"Mais ainsi, forcer son rêve à toutes les promiscuités, c'est vivre dans un monde de découvertes, c'est voir dans la nuit, c'est peut-être forcer à entrer dans son rêve."

Entretien en 1959 avec Céline :

- Pourquoi vouliez-vous être médecin ?

- Ah bah, simplement, j'avais la vocation.

- Par respect de la vie humaine ? Par pitié pour les hommes ?

- Non, pour faire quelque chose de médical, ça me faisait plaisir. Ça m'a fait longtemps plaisir. J'ai pratiqué la médecine bien trente-cinq maintenant. Et il me faisait plaisir de soigner une varicocèle, de m'amuser avec une rougeole, je trouvais ça très bien. J'étais soigneur de tempérament, n'est-ce pas. je le suis.(...) L'ambition de ma mère, c'était de faire de moi un acheteur des grands magasins, il n'y avait pas plus haut dans son esprit.

- Qu'est-ce qui vous a fait penser à être médecin ?

- Ah, l'admiration que j'avais pour la médecine. De voir des médecins, je trouvais ça épatant.

- Est-ce la souffrance de l'homme ou la maladie en elle-même qui vous intéresse ?

- Ah non, la souffrance de l'homme. Je me dis, s'il souffre, il va être encore plus méchant que d'habitude. Et il va se venger, et ce n'est pas la peine. Qu'il aille mieux, voilà, quoi.

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Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

ÉCRIVAINS ET STYLE


Avant tout, il y a deux sortes d’écrivains : ceux qui écrivent pour dire quelque chose, et ceux qui écrivent pour écrire. Les premiers ont eu des idées ou ont fait des expériences qui leur semblent valoir la peine d’être communiquées ; les seconds ont besoin d’argent, et écrivent en conséquence pour de l’argent. Ils pensent en vue d’écrire. On les reconnaît à ce qu’ils tirent le plus en longueur possible leurs pensées, et n’expriment aussi que des pensées à moitié vraies, biscornues, forcées et vacillantes ; le plus souvent aussi ils aiment le clair-obscur, afin de paraître ce qu’ils ne sont pas ; et c’est pourquoi ce qu’ils écrivent manque de netteté et de clarté.

Aussi peut-on vite constater qu’ils écrivent pour couvrir du papier. C’est une remarque qui s’impose parfois au sujet de nos meilleurs écrivains. Dès qu’on a fait cette constatation, il faut jeter le livre ; car le temps est précieux. En réalité, dès qu’un auteur écrit pour couvrir du papier, il trompe le lecteur ; en effet, son prétexte pour écrire, c’est qu’il a quelque chose à dire. Les honoraires et l’interdiction du droit de reproduction sont, au fond, la ruine de la littérature. Celui-là seul écrit quelque chose en valant la peine, qui n’écrit qu’en vue du sujet. Quel inappréciable avantage ce serait, si, dans toutes les branches d’une littérature, il n’existait que quelques livres, mais excellents ! Il ne pourra jamais en être ainsi, tant qu’il s’agira de gagner de l’argent. Il semble qu’une malédiction pèse sur celui-ci ; tout écrivain qui, d’une façon quelconque, vise avant tout au gain, dégénère aussitôt. Les meilleures œuvres des grands hommes datent toutes du temps où ceux-ci devaient encore écrire pour rien ou pour très peu de chose. En ce point aussi se confirme donc le proverbe espagnol : Honra y provecho no caben en un saco (Honneur et profit n’entrent pas dans le même sac). La déplorable condition de la littérature d’aujourd’hui, en Allemagne et au dehors, a sa racine dans le gain que procurent les livres. Celui qui a besoin d’argent se met à écrire un volume, et le public est assez sot pour l’acheter. La conséquence secondaire de ceci, c’est la ruine de la langue.

Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille ! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers ».

De nouveau, on peut dire qu’il y a trois sortes d’auteurs. En premier lieu, ceux qui écrivent sans penser. Ils écrivent de mémoire, par réminiscence, ou même directement avec les livres d’autrui. Cette classe est la plus nombreuse. En second lieu, ceux qui pensent tandis qu’ils écrivent. Ils pensent en vue d’écrire. Cas très fréquent. En troisième lieu, ceux qui ont pensé avant de se mettre à l’œuvre. Ceux-ci n’écrivent que parce qu’ils ont pensé. Cas rare.

L’écrivain de la seconde sorte, qui attend pour penser qu’il doive écrire, est comparable au chasseur qui part en chasse à l’aventure : il est peu probable qu’il rapporte lourd au logis. Par contre, les productions de l’écrivain de la troisième sorte, la rare, ressembleront à une chasse au rabat, en vue de laquelle le gibier a été capturé et entassé à l’avance, pour déborder ensuite en masses serrées de son premier enclos dans un autre, où il ne peut échapper au chasseur ; de sorte que celui-ci n’a plus qu’à viser et tirer, — c’est-à-dire àdéposer ses pensées sur le papier. C’est la chasse qui rapporte quelque chose.

Mais si restreint que soit le nombre des écrivains qui pensent réellement et sérieusement avant d’écrire, le nombre de ceux qui pensent sur les choses mêmes est bien plus restreint encore ; le reste pense Uniquement sur les livres, sur ce qui a été dit par d’autres. Il leur faut, pour penser, l’impulsion plus proche et plus forte des pensées d’autrui. Celles-ci deviennent leur thème habituel ; ils restent toujours sous leur influence, et, par suite, n’acquièrent jamais une originalité proprement dite. Les premiers, au contraire, sont poussés à penser par les choses même ; aussi leur pensée est-elle dirigée immédiatement vers elles. Dans leurs rangs seuls on trouve les noms durables et immortels. Il va de soi qu’il s’agit ici des hautes branches de la littérature, et non de traités sur la distillation de l’eau-de-vie. 

Celui-là seul qui prend directement dans sa propre tête la matière sur laquelle il écrit, mérite d’être lu. Mais faiseurs de livres, compilateurs, historiens ordinaires, etc., prennent la matière indirectement dans les livres ; elle passe de ceux-ci à leurs doigts, sans avoir subi dans leur tête même un droit de transit et une visite, à plus forte raison une élaboration. (Quelle ne serait pas la science de beaucoup d’hommes, s’ils savaient tout ce qui est dans leurs propres livres !) De là, leur verbiage a souvent un sens si indéterminé, que l’on se casse en vain la tête pour parvenir à deviner ce qu’en délinitive ils pensent. Ils ne pensent pas du tout. Le livre d’où ils tirent leur copie est parfois composé de la même façon. Il en est donc de pareils écrits comme de reproductions en plâtre de reproductions de reproductions, etc., qui à la fin laissent à peine reconnaître les traits du visage d’Antinous. Aussi devrait-on lire le moins possible les compilateurs. Les éviter complètement est en effet difficile, puisque même les abrégés, qui renferment en un petit espace le savoir accumulé dans le cours de nombreux siècles, rentrent dans les compilations.

Il n’y a pas de plus grande erreur que de croire que le dernier mot proféré est toujours le plus juste, que chaque écrit postérieur est une amélioration de l’écrit antérieur, et que chaque changement est un progrès. Les têtes pensantes, les hommes de jugement correct et les gens qui prennent les choses au sérieux, ne sont jamais que des exceptions. La règle, dans le monde entier, c’est la vermine ; et celle-ci est toujours prête à améliorer en mal, à sa façon, ce que ceux-là ont dit après de mûres réflexions. Aussi, celui qui veut se  renseigner sur un objet doit-il se garder de consulter les plus récents livres sur la matière, dans la supposition que les sciences progressent constamment, et que, pour composer les nouveaux, on a fait usage des anciens. Oui, on en a fait usage, mais comment ’ ? L’écrivain souvent ne comprend pas à fond les anciens livres ; il ne veut cependant pas employer leurs termes exacts ; en conséquence, il améliore en mal et gâte ce qu’ils ont dit infiniment mieux et plus clairement, puisqu’ils ont été écrits d’après la connaissance propre et vivante du sujet. Souvent il laisse de côté le meilleur de ce qu’ils renferment, leurs élucidations les plus frappantes, leurs remarques les plus heureuses ; c’est qu’il n’en reconnaît pas la valeur, qu’il n’en sent pas l’importance essentielle. Il n’a d’affinité qu’avec ce qui est plat et sec.

Il arrive souvent qu’un ancien et excellent livre soit écarté au profit d’un nouveau livre bien inférieur, écrit pour l’argent, mais d’allure prétentieuse et prôné par les camarades. Dans la science chacun veut, pour se faire valoir, porter quelque chose de neuf au marché. Cela consiste uniquement, dans beaucoup de cas, à renverser ce qui a passé jusque-là,pour exact, en vue d’y substituer ses propres sornettes. La chose réussit parfois pour un temps, puis les gens reviennent à la vieille doctrine exacte. Ces novateurs ne prennent rien de sérieux au monde que leur digne personne ; ils veulent la mettre en relief. Alors, de recourir bien vite au paradoxe : la stérilité de leurs cerveaux leur recommande la voie de la négation. Alors, de nier des vérités depuis longtemps reconnues, telles que la force vitale, le système nerveux sympathique, la generatio xquivoca, la distinction établie par Bichat entre l’action des passions et l’action de l’intelligence ; on retourne à l’épais atomisme, et ainsi de suite. De là vient que la marche des sciences est souvent rétrograde.

Il faut parler également ici des traducteurs, qui corrigent et remanient à la fois leur auteur : procédé qui me paraît toujours impertinent. Ecrivez vous-même des livres qui méritent d’être traduits, et laissez les œuvres des autres comme elles sont. Lisez donc, si vous le pouvez, les auteurs proprement dits, ceux qui ont fondé et découvert les choses, ou du moins les grands maîtres reconnus en la matière, et achetez plutôt les livres de seconde main que leur reproduction. Mais puisqu’il est facile d’ajouter quelque chose aux découvertes, — inventis aliquid addere facile est, — on devra, après s’être bien assimilé les principes, prendre connaissance des faits nouveaux. En résumé donc, ici comme partout prévaut cette règle : le nouveau est rarement le bon, parce que le bon n"est que peu de temps le nouveau.

Ce qui caractérise les grands écrivains (dans les genres élevés) et aussi les artistes, et leur est en conséquence commun à tous, c’est qu’ils prennent au sérieux leur besogne. Les autres ne prennent rien au sérieux, sinon leur utilité et leur profit.

Quand un homme s’acquiert de la gloire par un livre écrit en vertu d’une vocation et d’une impulsion intimes, puis devient ensuite un écrivailleur, il a vendu sa gloire pour un vil argent. Dès qu’on écrit parce qu’on veut faire quelque chose, cela est mauvais.

Ce n’est que dans ce siècle qu’il y a des écrivains de profession. Jusqu’ici il y a eu des écrivains de vocation. 

Pour s’assurer l’attention et la sympathie durables du public, on doit écrire ou quelque chose qui a une valeur durable, ou toujours écrire quelque chose de nouveau, qui, pour cette raison même, réussira toujours moins bien.

Ce que l’adresse est à une lettre, le titre doit l’être à un livre, c’est-à-dire viser avant tout à introduire celui-ci auprès de la partie du public que son contenu peut intéresser. Aussi faut-il qu’un titre soit caractéristique, et, comme sa nature exige qu’il soit essentiellement court, il doit être concis, laconique, expressif, et résumer autant que possible le contenu du livre en un seul mot. Sont, par conséquent, mauvais, les titres prolixes, ne disant rien, louches, douteux, ou même faux et trompeurs ; ces derniers peuvent préparer au livre le même sort qu’aux lettres faussement adressées. Mais les pires sont les titres volés, c’est-à-dire ceux que portent déjà d’autres livres. D’abord, ils sont un plagiat, et ensuite la preuve la plus convaincante du manque absolu d’originalité. L’auteur qui ne possède pas assez de celle-ci pour trouver à son livre un titre nouveau, sera bien moins capable encore de lui donner un contenu nouveau. A ces titres sont apparentés les titres imités, c’est-à-dire à moitié volés : ainsi, par exemple, quand Œrstedt, longtemps après que j’eus écrit Sur la volonté dans la nature, écrivit Sur l’esprit dans la nature.

Un livre ne peut jamais être rien de plus que l’impression des idées de son auteur. La valeur de ces idées réside ou dans le fond, c’est-à-dire dans le thème sur lequel il a pensé ; ou dans la forme, autrement dit le développement du fond, c’est-à-dire dans ce qu’il a pensé à ce sujet.

Le thème est très varié, de même que les mérites qu’il confère aux livres. Toute matière empirique, c’est-à-dire tout ce qui a une réalité historique ou physique, prise en soi et dans le sens le plus large, est de son domaine. Le caractère particulier réside ici dans l’objet. Aussi, le livre peut-il être important, quel que soit son auteur.

En ce, qui concerne ce qu’il a pensé, au contraire, le caractère particulier réside dans le sujet. Les sujets peuvent être de ceux qui sont accessibles à tous les hommes et connus de tous ; mais la forme de l’exposition, la nature de l’idée, confèrent ici le mérite et résident dans le sujet. Si donc un livre, envisagé à ce point de vue, est excellent et sans rival, son auteur l’est aussi. Il s’ensuit que le mérite d’un écrivain digne d’être lu est d’autant plus grand qu’il le doit moins à sa matière, c’est-à-dire que celle-ci est plus connue et plus usée. C’est ainsi, par exemple, que les trois grands tragiques grecs ont tous travaillé sur les mêmes sujets.

On doit donc, quand un livre est célèbre, bien distinguer si c’est à cause de sa matière ou à cause de sa forme.

Des gens tout à fait ordinaires et terre à terre peuvent produire des livres très importants, grâce à une matière qui n’est accessible qu’à eux : par exemple, des descriptions de pays lointains, de phénomènes naturels rares, d’expériences faites, d’événements historiques dont ils ont été témoins ou dont ils ont pris la peine de rechercher et d’étudier spécialement les sources. 

Au contraire, là où il s’agit de la forme, en ce que la matière est accessible à chacun, ou même déjà connue ; là où ce qui a été pensé sur celle-ci peut donc seulement donner de la valeur à la production, — il n’y a qu’une tête éminente capable de produire quelque chose digne d’être lu. Les autres ne penseront jamais que ce que tout le monde peut penser. Ils donnent l’impression de leur esprit ; mais chacun en possède déjà lui-même l’original.

Cependant le public accorde son intérêt bien plus à la matière qu’à la forme ; aussi, pour cette raison, ne parvient-il jamais à un haut degré de développement. C’est au sujet des œuvres poétiques qu’il affiche le plus ridiculement cette tendance, quand il suit soigneusement à la trace les événements réels ou les circonstances personnelles qui ont inspiré le poète. Ceux-ci finissent par devenir plus intéressants" pour lui que les œuvres elles-mêmes. Il lit plus de choses Sm/* Gœthe que de Gœthe, et étudie avec plus d’application la légende de Faust que Faust. Burger a dit un jour : « On se livrera à des recherches savantes pour savoir qui fut en réalité Lénore » ; et cela se réalise à la lettre au sujetde Gœthe, car nous avons déjà beaucoup de recherches savantes sur Faust et la légende de Faust. Elles sont et restent confinées au sujet. — Cette prédilection pour la matière, par opposition à la forme, est comme si l’on négligeait la forme et la peinture d’un beau vase étrusque, pour étudier chimiquement son argile et ses couleurs.

L’entreprise d’agir par la matière, qui sacrifie à cette mauvaise tendance, est absolument condamnable dans les branches littéraires où le mérite doit résider expressément dans la forme, — par conséquent dans les branches poétiques. Cependant on voit fréquemment de mauvais écrivains dramatiques s’efforcer de remplir le théâtre au moyen de la matière. Ainsi, par exemple, ils produisent sur la scène n’importe quel homme célèbre, si dépourvue de faits dramatiques qu’ait pu être sa vie, parfois même sans attendre la mort des personnes qui apparaissent avec lui.

La distinction faite ici entre la matière et la forme s’applique aussi à la conversation. C’est l’intelligence, le jugement, l’esprit et la vivacité qui mettent un homme en état de converser ; ce sont eux qui donnent la forme à la conversation. Mais bientôt viendra en considération la matière de celle-ci, c’est-à-dire les sujets sur lesquels on peut causer avec cet homme : ses connaissances. Si celles-ci sont très minces, ce n’est qu’un degré excëptionnellement élevé des qualités de forme précédentes qui peut donner de la valeur à sa conversation, en dirigeant celle-ci, quant à sa matière, sur les choses humaines et naturelles généralement connues. C’est l’inverse, si ces qualités de forme font défaut à un homme, mais si ses connaissances de n’importe quelle nature donnent de la valeur à sa conversation, qui, en ce cas, repose tout entière sur sa matière. C’est ce que dit le proverbe espagnol : Mas sabe el necio en su casa, que el sabio en la agena. (Le sot en sait plus dans sa propre maison, que le sage dans la maison d’autrui).

La vie réelle d’une idée ne dure que jusqu’à ce qu’elle soit parvenue au point extrême des mots. Alors elle se pétrifie, meurt, mais en restant aussi indestructible que les animaux et les plantes fossiles du monde primitif. Sa vie réelle, momentanée, peut être comparée aussi au cristal à l’instant de sa congélation.

Dès que notre pensée a trouvé des mots, il n’existe déjà plus en nous, il n’est plus sérieux dans son fond le plus intime. Quand il commence à exister pour d’autres, il cesse de vivre en nous. Ainsi l’enfant se sépare de sa mère, quand il entre dans sa propre existence. Le poète a dit aussi :

« Vous ne devez pas me troubler par des contradictions ! Dès qu’on parle, on commence à se tromper 1 ! »

La plume est à la pensée ce que la canne est à la marche ; mais c’est sans canne qu’on marche le plus légèrement, et sans plume qu’on pense le mieux. Ce n’est qu’en commençant à devenir vieux, qu’on se sert volontiers de canne et de plume.

Une hypothèse qui a pris place dans la tête, ou qui même y est née, y mène une vie comparable à celle d’un organisme, en Ce qu’elle n’emprunte au monde extérieur que ce qui lui est avantageux et homogène, tandis qu’elle ne laisse pas parvenir jusqu’à elle ce qui lui est hétérogène et nuisible, ou, si elle ne peut absolument l’éviter, le rejette absolument tel quel.

Je vous invite à lire la suite dans l'oeuvre de ce grand philosophe qu'est Arthur Schopenhauer

 

Sylvie Bourgeois Harel - Cécile Harel - Manoëlle Gaillard - En attendant que les beaux jours reviennent

Brèves enfances. Sylvie Bourgeois Harel - Éditions Au diable Vauvert

Brèves enfances - Sylvie Bourgeois - Éditions Au diable Vauvert. Lecture par Alain Guillo

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Depuis que j'ai créé la chaîne YouTube Marcelline l'aubergine pour parler de la nature (j'abhorre le mot écologie qui est devenu un dogme pour faire peur aux citoyens et les assaillir de taxes abusives puisque aucune mesure véritable pour réduire la pollution industrielle au niveau mondial n'a été réellement prise), j'ai appris que l'homme a besoin du ver de terre pour vivre mais que le ver de terre n'a pas besoin de l'homme, que le requin est moins meurtrier que le moustique qui, dans les années 90, tuait une personne toutes les trente secondes, qu'un végétalien qui roule en voiture pollue moins qu'un carnivore qui circule à vélo, que les cochons mangent plus de poissons que les requins car 40% des poissons pêchés servent à nourrir les animaux d'élevage, que 80 millions de requins sont tués chaque année, qu'une baleine défèque trois tonnes de déchets par jour, lesquels déchets nourrissent le plancton, que 300000 baleines ayant été décimées au vingtième siècle, 50% du plancton a disparu, qu'il faut entre 550 à 700 litres d'eau pour produire un kilo de viande de boeuf, 1277 litres d'eau pour produire un kilo de blé, 287 litres pour un kilo de pommes de terre contre 574 litres pour un kilo de pommes de terre congelées, qu'une chasse d'eau consomme 12 litres, une douche 60 litres, qu'il faut 4900 litres par jour pour habiller, nourrir, se faire déplacer un Français, alors qu'à son domicile celui-ci ne dépense que 4% d'eau douce de la planète contre 90% qui ont utilisées pour l'agriculture et l'industrie, que la fabrication d'une voiture nécessite 400000 litres d'eau, d'une micro-puce 32 litres et d'un ordinateur 20.000 litres, que les semences OGM sont un crime contre l'humanité, que 75% du patrimoine mondial des semences anciennes et reproductibles avaient disparu, que le chat est le seul animal domestique qui peut revenir à la vie sauvage, qu'une ville doit avoir un rat par habitant pour rester saine dans son rapport gaspillage-nettoyage, que le rat s'autorégule en fonction de l'alimentation qui est à sa portée, si la nourriture se faire rare, la femelle va se refuser au mâle afin qu'il ne puisse pas la féconder, en revanche, s'ils vivent dans l'abondance, ils vont se développer en masse, que les arbres communiquent entre eux au moyen d'odeurs et de signaux électriques, que leur réseau racinaire leur permet d'échanger des informations sur les nuisibles, qu'ils peuvent ainsi mettre en place des stratégies de défense collective contre des insectes agresseurs ou une sécheresse, que les chimpanzés du Gabon utilisent cinq types de bâton ayant chacun sa fonction d'outil pour attaquer les ruches et s'emparer du miel, un pilon, un élargisseur, un perforateur, un collecteur et une cuillère, qu'ils savent anticiper et planifier les différentes étapes d'attaque, que le chevreuil peut sauter 1m50 à l'arrêt sans prendre d'élan, que les chauves-souris mangent jusqu'à 3000 moustiques par nuit, et qu'une abeille produit un gramme de miel dans toute sa vie.

Sylvie Bourgeois

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Rabhi - Lablachère. Ardèche

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Pierre Rabhi - Lablachère. Ardèche

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Paul Watson - Château de La Mole

Patrice de Colmont - Sylvie Bourgeois Harel - Paul Watson - Château de La Mole

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Paul Watson - Yana Watson - Le Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Paul Watson - Yana Watson - Le Club 55

Paul Watson - Yana Watson - Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55

Paul Watson - Yana Watson - Sylvie Bourgeois Harel - Patrice de Colmont - Le Club 55

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Saint-Tropez, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et on se baigne dans la mer car ma maman, c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père du côté de mon papa est malade, et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule, même si elle a 50 ans. Henriette est grande et maigre, et ses parents sont morts quand elle avait 8 ans. Ses frères aînés, qui avaient déjà la majorité, ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard, et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage et la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des vaches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend. Le Haut-Doubs, c'est très beau, mais c'est très froid aussi. Et les paysans, c'est bien simple, ils mangent de la saucisse de Morteau avec du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme leurs bœufs, elles pondent leur lait très tôt.

Un jour, un de ses frères violeur est mort. Henriette, qui avait alors 45 ans, a réussi à s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier où elle s’est cachée derrière une poubelle remplie de papiers cadeaux et d’emballages de foie gras. C’était un 25 décembre, et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était gelée, recroquevillée, à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’avait jamais eu quelqu’un pour la consoler.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à venir jouer aux Dames chez mon grand-père qui était veuf. Pour la faire bénéficier de sa retraite de douanier, il l’a épousée. Mon papa n'était pas content alors qu’il est le premier à faire des bêtises, et avec des femmes qui ne sont même pas ma mère. Et quand ma maman l’apprend, elle lui crie dessus et le traite de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête des photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone, et elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clé, comme ça, mon papa est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait ! Si seulement il pouvait emmener mon frère aîné avec lui ! Le lendemain, il rentre tout penaud avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman attend trois jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant, mon frère aîné recommence à m’embêter ou à m'enfermer. Faut dire, il est dans l’âge bête où à part de me demander de lui obéir, il ne fait rien de ses journées. Même mon chien ne peut plus le supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés, les portes fermées, mon papa à l'hôtel, mon frère aîné excité. Je vous jure, j’ai 8 ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, aussi, la vie est compliquée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer l'air pur de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année. Mon grand-père me couchait à 7 heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs alors que je ne ponds pas. J’entendais les enfants des voisins jouer dans la cour. J’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que j’aime mon grand-père. La journée, il fabrique dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il grave en italique Pontarlier, puis il les vend aux touristes de Oye-et-Pallet. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy y range son dentier sur sa table de nuit, mais quand elle dort, mon chien le lui vole, le matin, quand elle rit sans ses dents, on dirait qu’elle a 100 ans, je l'aime car c'est une grand-mère enfant qui s'amuse tout le temps.

Mais depuis un mois, mon grand-père est malade du cancer du sang à l’hôpital de Besançon, et peut-être même, m'a dit ma maman, qu’Henriette sera veuve de douanier sans pouvoir toucher à la retraite car ils ne sont pas mariés depuis assez longtemps, ce serait dommage car elle n'est pas encore habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants. Hier, quand je suis rentrée sans frapper dans la chambre de mon grand-père, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une aiguille dans le cœur, je ne veux pas qu’il meure.

J’ai déjà vu un mort. C’était une morte. La femme du parrain de mon frère idiot. Elle était allongée sur un canapé. On aurait dit une enfant. Quand le parrain m’a obligée d’aller l’embrasser, j’ai compris que la mort c’était aussi froid que le Haut-Doubs quand mes parents louent une ferme et qu'on se lave avec de l'eau glacée avant d'aller faire du ski de fond.

Ce soir, c’est Noël, et je ne veux pas que mon grand-père devienne gelé comme le lac de Saint-Point sur lequel je fais du patin avec juste mes bottes aux pieds, sinon Henriette sera obligée de retourner dans son placard, alors que, depuis un mois, elle ne tremble plus et ose enfin me parler. Mon Dieu, faites que mon vœu soit exaucé, et aussi que mon frère arrête de m'embêter. Mais quand j'ai levé les yeux au ciel pour regarder si Dieu m'écoutait, j'ai surtout vu mon papa qui, ayant entendu le téléphone sonner, descendait de l'escabeau où il avait accroché une étoile au sommet de notre immense sapin qui vient directement du Haut-Doubs où les sapins sont les plus hauts et les plus beaux du monde. C'était l’hôpital. Pour la première fois, j’ai vu mon papa pleurer.

Le lendemain, nous étions tellement tristes que ma maman m'a emmenée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent entassées les familles défavorisées, et j’ai donné mon vélo bleu flambant neuf et mes jouets à des enfants nombreux qui vivaient dans une seule pièce. C'était sale et ça ne sentait pas bon, mais quand j'ai vu les sourires de tous ces petits de mon âge qui me disaient merci, je me suis sentie devenir grande et importante, et différente. J'étais le messie et je volais au paradis. J'avais chaud au coeur, et même les problèmes avec mon idiot frère aîné n'existaient plus. J’ai pensé à mon grand-père parti aux cieux, et à Henriette qui n'avait jamais eu de cadeau.

A l’école, quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu à Noël, je leur ai répondu que j’avais offert à des pauvres mal habillés tous les jouets que j’avais reçus et aussi tous les anciens avec lesquels je ne m'amusais plus, et j’ai ajouté que, grâce à ma maman, j'avais appris que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

Sylvie Bourgeois

Brèves enfances (recueil de 34 nouvelles)

Éditions au Diable Vauvert

 

 

HENRIETTE - Conte de Noël / Brèves enfances

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Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline - Le Tropézien

Sylvie Bourgeois Harel - Marcelline - Le Tropézien

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LE CETA

Le CETA, (AECG) Comprehensive Economic and Trade Agreement, est un traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada entré en vigueur le 21 septembre 2017. 

Ce nouvel accord économique et commercial ouvre, par exemple, la porte à : 

  • Des produits alimentaires vendus dans les rayons des supermarchés contenant des céréales canadiennes cultivées avec de l’atrazine alors que cet herbicide jugé toxique a été interdit en Europe. En effet, au Canada pas moins de quarante-deux pesticides interdits chez nous sont autorisés. D’autre part, ces produits qui ne sont pas taxés (le but de cet accord commercial est de supprimer les taxes) seront donc moins chers que les produits français et européens.
  • Le colza OGM dont l’étiquetage est obligatoire en Europe, mais pas au Canada, pourra être vendu sans mention le signalant.
  • Le saumon transgénique (au Canada, il grandit deux fois plus vite) qui est interdit en Europe, mais avec le CETA, il n’y a aucun contrôle pour le repérer.

La Fondation pour la Nature et l’Homme a demandé de suspendre cet accord qui, selon elle, risque de transformer nos frontières en passoire à produits toxiques.

La Loi EGalim

La Loi du 30 octobre 2018, appelée aussi Loi Alimentation, Loi EGalim, Loi alimentation de 2018, Loi agriculture et alimentation, est une loi issue des États généraux de l’alimentation lancés en 2017, réunissant consommateurs et industriels de l’agroalimentaire. 

Cette loi qui était destinée à produire une alimentation plus saine, les agriculteurs en agriculture biologique n’y croient plus, d’autant que des négociations commerciales avec la grande distribution internationale ont commencé à l’automne (le géant américain Cotsco qui a ouvert un premier gigantesque entrepôt-vente dans l’Essone à Villebon-sur-Yvette serait en pourparler pour être présent à Rungis). 

Au moment du vote de la Loi EGalim le 15 septembre 2018, 45 députés sur 532 étaient présents dans l’hémicycle, la veille lors de l’examen des articles sur les pesticides, ils étaient 44, parmi eux des passionnés et des défenseurs de l’écologie. Mais les sénateurs mécontents des modifications apportées en deuxième lecture par l’Assemblée nationale ont rejeté, sans discussion préalable, par 276 voix sur 325 le projet de loi revenu en deuxième lecture devant le sénat, et ont supprimé 23 articles dont l’article 78 qui légalisait la libre distribution des variétés de semences non inscrites au catalogue européen à des utilisateurs finaux non professionnels. 

Lorsque la Loi EGalim est revenue à l’Assemblée nationale, elle a, cette fois, été votée par l’Assemblée nationale par 227 voix sur 363 votants. Puis promulguée.

Marcelline l'aubergine / Sylvie Bourgeois Harel - Les Deux Magots - Paris

Marcelline l'aubergine / Sylvie Bourgeois Harel - Les Deux Magots - Paris

Jacques Caplat explique à Marcelline comment réduire la faim dans le monde. 1ère partie.

Jacques Caplat explique l'industrialisation de l'agriculture à Marcelline.

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