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Sophie veut sauver la France / roman-feuilleton / 2

— De… de rien, bégaye Rémy qui ne veut pas perdre la face.

— Je suis allergique, continue Sophie, les bleus fabriqués en Chine m’ont provoquée une dermite séborrhéique avec des plaques rouges prurigineuses qui me démangeaient jour et nuit, une horreur, ma dermato a eu un mal fou à me soigner, depuis j’ai un certificat médical pour ne porter que ceux-ci.

Sophie sort de son sac un masque transparent en plastique et l’essaye devant Rémy.

— Tu vois, ça se pose sur le menton, du coup, ça ne touche pas le visage, en plus comme je suis une femme joyeuse, on voit mon sourire, pas mal, non ? Et c’est français, ajoute-t-elle en pointant son index droit, c’est primordial d’acheter français, ils sont dans les Landes, à Sanguinet, près d’Arcachon.

— Mais ça ne protège pas.

— Bien sûr que si, mon chaton. J’imagine que tu fumes toujours ?

— Tu veux une clope, propose Rémy en sortant un paquet de cigarettes de sa poche.

— Non, allume ton briquet.

Pendant que Rémy s’exécute, Sophie prend une longue inspiration, s’approche à quelques millimètres de la flamme et souffle dessus de toutes ses forces sans que celle-ci ne bouge pas d’un iota.

— C’est ça, balance-moi tes microbes, râle Rémy en faisant un bond en arrière.

Sophie éclate de rire.

— Tu es vraiment rigolo, il faut que l’on se voie plus souvent, si ta flamme ne s’est pas éteinte, mes microbes ou virus ou tout ce que tu veux, ne peuvent pas t’atteindre, ils ne vont pas escalader la paroi, tels des vaillants alpinistes, et ensuite aller se nicher exactement là où il faut pour te tuer, c’est logique, non ? Je le nettoie sous l’eau avec du savon chaque fois que je sors ou que je rentre chez moi, c’est mille fois plus hygiénique que la couche-culotte que tu as sur le nez, c’est ta femme qui te l’a choisie ?

— Je veux bien qu’on se voit plus souvent, Sophie, tu as gardé le même numéro de téléphone ?

Sophie soupire en levant les yeux au ciel. Certes Rémy est très mignon, très beau garçon même, mais non, sa vie est déjà suffisamment compliquée comme ça aujourd’hui, il est hors de question qu’elle flirte, ne serait-ce qu’un instant, avec son ancien copain de lycée. Et puis les hommes mariés, ça va, elle a donné.

— Mais comme à la droguerie où je dois acheter un cubitainer de vinaigre blanc, continue-t-elle en se concentrant sur son masque afin de ne pas avoir à répondre aux avances de Rémy, ils ne m’acceptent pas avec mon Stop Spit, c’est le nom de la marque qui les fabrique, je suis obligée de mettre celui en tissu que m’a donné ma voisine. Je file, à bientôt, c’était chouette de te voir.

Sophie s’avance vers Rémy pour lui faire une bise au moment où celui-ci tend de nouveau son poing en guise d’au revoir avec un sourire en coin.

— Ah oui, tu es vraiment rigolo, tu veux bien me sauter mais pas m’embrasser ! Si je te disais, oui mon chéri, allons à l’hôtel, là, tout de suite, enfin si on en trouve un d’ouvert et qu’on arrive à faire la bonne attestation pour justifier de prendre une chambre dans la ville où l’on habite, tu ferais comment ?

— Tu veux aller à l’hôtel ? s’empresse-t-il de répondre en effectuant une mimique plutôt craquante, tu sais que je suis dans l’immobilier, j’ai les clefs d’une dizaine d’appartements dont certains sont meublés avec jacuzzi et tutti quanti.

— Réponds-moi plutôt, tu ferais comment pour m’embrasser avec ton masque que si tu pouvais le monter jusqu’à ton front tu le ferais ?

— Ma femme m’engueule si je le porte sous le nez.

— Je te l’ai dit tout à l’heure, change de femme, rit Sophie.

— Je dois aussi le porter à la maison.

— Je me souviens que tu étais déjà un fayot au lycée, c’est pour ça d’ailleurs que je n’ai jamais voulu coucher avec toi.

— Tu m’avais dit que tu attendais d’avoir 18 ans.

— Ben, je t’ai menti, la preuve, quand je t’ai quitté, j’ai couché pour la première fois quelques semaines plus tard avec Pierre-Henri dont je n’étais pas vraiment amoureuse, j’avais 17 ans et demi, c’était plus pour faire comme Géraldine, tu te souviens de ma copine Géraldine Chambon.

— Je me souviens surtout de m’être battu avec Pierre-Henri, il n’habite pas loin de chez moi, on se voyait au golf quand on avait encore le droit d’y jouer, il est devenu pharmacien.

— Au secours ! se met à hurler Sophie. Au secours !

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, s’inquiète Rémy.

— Au secours ! continue-t-elle de crier. Ne me dis pas que tu n’embrasses plus tes gosses.

— Ben si, avoue Rémy en regardant ses pieds.

— Les pauvres chéris. Tu n’as pas honte ?

— Ma femme…

— Ça suffit avec ta femme, le coupe-t-elle, tu es prêt à la tromper avec moi, mais tu ne sais pas lui dire non, maintenant fini tes conneries ? Et avant de te coucher, tu te frottes la bite avec ton gel hydroalcoolique que tu tiens à la main comme si c’était une bouée de secours ? Non mais, je rêve !

— Tu vas me dire que le gel ne sert à rien ? s’énerve-t-il.

— Je vais surtout te dire que j’y suis allergique aussi, il y a trop de produits chimique dedans. Le plus efficace est de se laver les mains avec de l’eau et du savon. Et si tu ne peux pas te les nettoyer, tu gardes sur toi une solution que tu te prépares avec de l’eau et de l’alcool à 70°, c’est le plus sûr moyen pour stériliser.

— Tu ne serais pas un peu complotiste ?

— C’est quoi cet amalgame ?

Sophie regarde Rémy, effarée, oui, il est mignon mais qu’est-ce qu’il est con, il pourrait passer à la télévision, se dit-elle en hésitant entre partir et le laisser en plan ou essayer de ranger le taudis qu’il a dans la tête.

— Je peux t’assurer que je ne fais aucun complot, sourit Sophie, je ne vole pas le courrier de mes voisins, je ne détourne pas non plus les mails de mes clients, tu veux que je te raconte le premier complot, c’est quand les Néandertaliens ont voulu tuer un mammouth, je te promets, ils ont sacrément comploté, ils l’ont l’observé pendant des semaines pour connaître ses habitudes, savoir où il dormait, échafauder un plan pour le coincer, mais moi, non, je n’ai jamais chassé de mammouth, je suis pour la paix, je serai même plutôt anti-complotiste.

— N’empêche, tu ne me convaincs pas avec ton masque en plastique.

— Je ne cherche pas à te convaincre, mon chaton, ce serait une trop grande perte de temps et d’énergie.

— Si tout le monde est irresponsable comme toi, on ne s’en sortira jamais.

— Je ne suis pas irresponsable, je suis allergique.

— Hum !

— Comment ça, hum, tu veux que je te montre les photos de mes plaques rouges ? Et si tu veux t’aventurer sur le chemin de l’irresponsabilité, je te signale que nous sommes à cent mètres de chez moi, que je travaille à la maison, mon jules aussi, et que je ne sors pour ainsi jamais, tandis que toi avec ta boîte dans l’immobilier, j’imagine que tu te balades toute la journée avec tes autorisations de boulot, j’ai faux ?

— Non, mais…

— Et puis merde, le coupe Sophie qui s’échauffe, ce n’est pas un virus, tu descends dans la rue, tu tombes, tu meurs.

— Tu es belle quand tu t’énerves.

— Et je suis encore plus belle sans masque si tu veux savoir !

— Je suis sûr que tu es pour Raoult.

— Tu es mignon, mais tu es trop couillon, je me souviens, en quatrième, ta mère qui, à l’époque, était copine avec la mienne qui disait couillon à tout bout de champ, couillon et fada, c’était ses termes préférés quand elle parlait des hommes, te traitait souvent de couillon, crois-moi, elle est mieux dans son Ehpad que de t’entendre déblatérer des idioties aussi grosses que ta voiture, tu as toujours ton énorme 4X4 qui pollue à cent kilomètres à la ronde ? C’est idiot d’être pour ou contre le professeur Raout, c’est aussi bête que d’être pour ou contre la Tour Eiffel, elle est là, un point c’est tout, on ne peut que le constater, comme Didier Raoult, on ne peut que constater que c’est une sommité mondiale, et depuis au moins une douzaine d’années.

— Non mais son traitement…

Sophie ne laisse pas Rémy terminer sa phrase tellement elle a l’impression de l’avoir déjà entendue mille fois.

— Il peut marcher sur toi et pas sur moi, regarde, je suis allergique à deux antibiotiques, décidément, réfléchit Sophie, je suis beaucoup allergique, je ne dis pas pour autant que les antibiotiques, c’est nul, non, les antibios ont sauvé des millions de vie, simplement, certains ne sont pas pour moi, le soin médical, c’est un contrat de confiance entre toi et ton docteur, même ton conjoint, il n’a pas à s’en mêler, le problème n’est pas que ça marche ou que ça ne marche pas, comme je viens de te le dire, ça peut marcher sur toi et pas sur moi ou inversement, le problème est que ce vieux médicament qui a été en vente libre pendant plus de 70 ans, ait été classé substances vénéneuses le 15 janvier, juste avant l’épidémie, et que le 27 mars, par un décret officiel, les médecins de ville n’ont plus eu le droit de le prescrire et les pharmaciens de le vendre, excepté à leurs patients qui l’ont en traitement pour le lupus, les polyarthrites ou une lucite, alors qu’en 2019, trente-six millions de comprimés ont été distribués en France. Et puis qu’est-ce qui te prend, pourquoi tu m’agresses ?

— Je ne t’agresse pas, c’est que j’ai toujours aimé en toi, tu es passionnée, tu t’enflammes vite, je n’ai jamais ce genre de discussion à la maison.

— C’est d’accord.

— C’est d’accord, quoi ?

— Prends les clés de l’un de tes penthouse avec jacuzzi, et allons faire l’amour.

Rémy reste interdit.

— Mais non, je plaisantais, ajoute Sophie hilare en lui donnant une grande claque dans le dos, quoique je coucherais bien avec toi rien que pour faire chier ta femme, je crois que je suis allergique aussi à ses idées convenues, pas embrasser ses gosses, je te jure, ajoute Sophie qui s’éloigne en agitant sa main pour dire au-revoir à Rémy.

— J’aime bien quand tu m’appelles mon chaton ! lui crie-t-il, ébahi, à ne plus savoir s’il doit suivre Sophie ou continuer son chemin.

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Sophie veut sauver la France / roman-feuilleton

Après avoir publié chez Flammarion Sophie à Cannes et Sophie au Flore, suivis deux ans plus tard par Sophie a les boules et Sophie à Saint-Tropez, avant la parution de mon prochain roman en mars 2021, j'ai eu envie de m'essayer au roman-feuilleton en vous proposant chaque jour quelques pages d'une nouvelle aventure de Sophie qui, ayant mal à son pays qu'elle considère comme le plus beau du monde, désire sauver la France. Comme le titrait Figaro Madame, Entre Rastignac et Madame Bovary, il y a Sophie. Sophie est comme Tintin, elle ne vieillira jamais. Elle aura toujours 40 ans et à chaque début d'histoire, fragilisée par une rupture amoureuse, désire enfin donner du sens à sa vie.

Sophie veut sauver la France

1

Sophie ne sait plus, ne comprend plus. Hier encore, son plus vieux copain, qu’elle a croisé rue d’Antibes, a tendu son poing pour lui dire bonjour.

— Et la prochaine fois, ton poing, tu me le fous sur la figure ?

— C’est comme ça qu’on fait aujourd’hui.

— C’est qui on ?

— Ben, tout le monde.

— Je ne connais pas tout le monde, répond Sophie, mais, toi, je te connais, et depuis le lycée, on s’est même roulés des pelles pendant presque une année, alors soit tu m’embrasses, soit tu me fais coucou de la main ou tu m’envoies un bisou en l’air, mais je ne veux pas de ton poing, c’est méga agressif, je ne suis pas un rappeur, à part ça, comment vas-tu ?

— Mal.

— Oh, je suis désolée, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Avec tout ce qu’on entend aux infos, c’est angoissant.

— Tu m’as fait peur, je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose. Éteins ta télé, tu iras mieux, sourit Sophie.

— J'ai besoin de me tenir au courant.

— Te tenir au courant de quoi ?

— De ce qu’il se passe dans le monde.

— Parce que, toi, tu sais ce qu’il se passe dans le monde ?

— Oui, c’est important, pas pour toi ?

— Si, mais à mon niveau, j'essaye surtout de me concentrer sur ce qu’il se passe dans ma rue, dans mon quartier, dans ma ville, d’ailleurs comment va ta maman ?

— Tu sais, en ce moment, dans les Ephad, la situation est compliquée.

— Parce que ta maman est dans un Ephad ? manque de s’étouffer Sophie. Je ne voudrais pas faire d’impair, ça fait tellement longtemps que je ne t’ai pas vu, mais tu habites toujours dans la sublime maison de tes parents à la Californie ?

— Bien sûr !

— Avec tout l’argent qu’ils t’ont donné, tu as largement de quoi garder ta mère chez toi, il te suffit d'embaucher deux personnes qui feront le relais, tu lui dois bien ça, en plus, elle a les moyens de les payer.

— Ma femme ne veut pas.

— Change de femme, éclate de rire Sophie, et garde ta maman chez toi. Elle était tellement belle et digne, ta mère, qu’elle doit détester l’idée de finir sa vie dans un Ehpad.

— C’est pour ça que je n’aurais jamais pu t’épouser, Sophie, pourtant Dieu sait que j’ai été amoureux de toi, mais plus jeune, déjà, tu étais ingérable.

— Parce que c’est être ingérable que de garder sa mère chez soi, s'énerve Sophie, on n’a vraiment pas les mêmes valeurs, je t'assure que si j’avais la chance d’avoir encore mes parents, ils seraient bien au chaud chez moi, et je te signale qu’il n’a jamais été question qu’on se marie.

Sophie n’a pas le temps de lui confier que, depuis un an, elle héberge dans sa vieille maison le beau-père et le demi-frère de Julien, l’homme avec lequel elle partage sa vie depuis dix ans, que son copain de lycée enchaîne.

— Même aujourd’hui tu es encore ingérable, regarde la façon dont tu portes ton masque, ça ne m’étonnerait pas que tu sois anti-masques.

— Je suis anti-rien du tout, rit Sophie.

— Alors mets-le bien sur ton nez et arrête de le soulever tout le temps pour me parler.

— Tu as peur de quoi, mon chaton ?

À suivre...

Sophie veut sauver la France / roman-feuilletonSophie veut sauver la France / roman-feuilleton
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Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
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   couv.SophieàCannes                            

... — Je vais te raconter le lexique codé du festival de Cannes dit une invitée à Sophie, par exemple, quand quelqu’un te dit, tu es descendu où ? En fait, ça veut dire, dis-moi où tu en es dans ton ascension sociale ? S’il te demande si tu es venue toute seule ? Ça veut dire, je te sauterais bien. J’ai un projet qui pourrait t’intéresser. Pareil. Tu as la carte de la boîte d’Albane ? Je veux savoir si tu es has been ou pas. Tu as des places pour le film de ce soir ? Tu en as une pour moi ? Tu as des places en bas ou au balcon ? Fais-tu partie des gens qui comptent ? Tu as une invit pour la soirée Canal ? Est-ce que je peux te coller ? Tu as une invit pour le film de Scorcese ? N’oublie pas que je suis ton pote... mais que je t’oublierai une fois assis à table. Il faut absolument que l’on se voie. Je cherche du travail, je suis désespéré. On s’appelle à Paris ? Lâche-moi, je ne t’appellerai jamais, de toute façon je n’ai pas ton numéro de téléphone. Tu es arrivé quand? Décidément, depuis dix ans que l’on se connaît, on a vraiment rien à se dire. Tu es dans un appartement ? Je peux te squatter ? Tu es au Carlton ? Qui a pu l’inviter ? Tu es à l’Hôtel du Cap ? Merde, il a fait une meilleure année que moi. Tu vas où ? Tu m’invites à déjeuner ? Tu as des projets en ce moment ? J’essaye de te mettre mal à l’aise car moi aussi je galère. Tu restes tout le festival ? Zut, il est plus riche que moi, ou bien il doit chercher du boulot....

4ème de couverture
Sophie à Cannes - Flammarion - Sylvie Bourgeois

 

À la suite d’une rupture amoureuse, Sophie, quarante ans, se retrouve « malgré elle » coincée à Cannes pendant le festival sans connaître les usages et coutumes du milieu du cinéma qui fascine tant son amie Géraldine.

 

Son sens de la répartie et sa débrouillardise lui suffiront-ils à éviter les nombreux obstacles et déconvenues qu’une jolie fille livrée à elle-même et un peu perdue ne manque pas de rencontrer dans ce type de manifestations ?

 

Dans un style alerte et plein d’humour, Sylvie Bourgeois nous fait pénétrer avec fantaisie et justesse dans les coulisses du plus grand festival de cinéma du monde.

 

Scénariste, novelliste et romancière, Sylvie Bourgeois signe ici son quatrième livre qui est le premier volume d’une série dans laquelle nous retrouverons Sophie, surprenante quadragénaire bien dans s appeau qui aime par-dessus sa liberté.

 

PREMIER CHAPITRE

 

 

Une dernière bougie et voilà c’est parfait ! Sophie a toujours aimé poser des bougies un peu partout. Même si Sylvain lui a expliqué cent fois que c’était mauvais pour la santé - les aromatisées dégageaient des molécules cycliques style benzène qui étaient neurotoxiques - elle adore en allumer avant de passer à table, les Diptyques surtout, Opopanax et Ambre sont ses parfums préférés. Elle jette un dernier coup d’œil pour vérifier s’il ne manque rien, puis s’affale sur le canapé et rit de s’intéresser autant aux détails de sa maison. C’est bien simple, pour Sophie chaque repas doit ressembler à une fête et tous les matins, elle est heureuse de se réveiller auprès de François, de lui préparer son petit-déjeuner et, quand il part travailler, de l’embrasser et lui souhaiter une bonne journée.

 

Elle est contente d’avoir du temps. C’est son luxe. Hier encore lors d’un dîner, elle a adoré dire à son voisin qu’elle ne faisait rien. En général, les opportunistes lui tournent immédiatement le dos, là, ce capitaine d’industrie lui a demandé avec un air coquin ce qu’elle faisait alors.

- Je lis, je tricote, j’écoute du Zucchero, je fais du vélo, je téléphone beaucoup aussi.

- Vous avez donc le temps de déjeuner avec moi ?

- Si c’est dans l’idée de me sauter, non.

- Vous êtes très sûre de vous.

- Je vis avec François, vous savez votre ami, au bout de la table, le joli garçon qui a une barbe de trois jours.

- Pourtant il ne vous a pas épousée.

- Vous cherchez déjà la bagarre ? Dommage, on commençait à s’amuser.

 

   Néanmoins, il s’est débrouillé pour lui laisser ses coordonnées.

 

- On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Faites comme moi Sophie, vivez ! Vivez à cent à l’heure !

- Je n’ai pas votre aptitude.

- On se ressemble pourtant.

- Je suis le contraire d’une aventurière, j’adore le quotidien, je suis même la reine du quotidien. Faire tous les jours la même chose m’excite.

- Vos yeux disent le contraire.

- C’est ce que vous avez envie d’y voir.

- Je ne me trompe jamais.

- Au revoir Paul sinon nous allons déraper et je ne veux pas me retrouver sous votre couette.

- Et dessus ?

- Pfut ! 

- Vous devez être belle nue.

- Vous ne lâchez jamais ?

- Si, le jour où je vous embrasserai. On est de la même race.

 

Sophie jette pensive la carte de visite de Paul Young dans le tiroir de son bureau où elle accumule ses papiers administratifs qu’elle ne range qu’une fois par mois. De toute façon, à part sa mutuelle, le relevé de son compte à la Banque Postale et sa facture mensuelle d’Orange, elle n’est pas envahie par la paperasserie. Depuis qu’elle n’a plus de revenus, c’est François qui gère les finances de la maison. Elle lui a souvent proposé de s’occuper des factures, mais il a toujours refusé. Il aime tout contrôler, pas par radinerie - il est généreux, lui a donné une carte bleue et ne pose jamais la moindre question sur ses dépenses - mais peut-être à cause d’un vieux machisme primaire qui lui dicte que c’est à l’homme de rédiger les chèques et à la femme de faire à manger.

Sophie se met soudain à penser qu’elle a oublié sa tarte aux poires dans le four. Elle se précipite dans la cuisine au moment où la porte d’entrée s’ouvre sur François.

 

- Bonsoir mon chéri.

- Il faut que je te parle.

- Oui, oui, j’arrive.

- Assieds-toi, c’est important. 

- Attends mon amour, j’éteins le four avant.

- On s’en fout de ton four. 

- Mais j’ai fait ma tarte que tu adores.

- Tu m’emmerdes avec ta bouffe, je t’ai déjà dit mille fois que je veux maigrir.

- Tu as fait faillite ?

- Je ne vois pas le rapport.

- Ça justifierait que tu sois aussi désagréable.

- Toi et moi, c’est fini.

- Pfut, n’importe quoi !

 

François ouvre la porte-fenêtre donnant sur un balcon suffisamment grand pour accueillir une table et deux chaises, et allume une cigarette.

 

- Tu fumes maintenant ?

- Oui, à cause de toi.

- Tu ne vas vraiment pas bien.

- Tu ne veux donc pas m’écouter ? 

 

François n’a pas le temps de terminer sa phrase que Sophie est dans la cuisine à sortir sa tarte du four avant qu’elle ne brûle. Elle en profite pour mélanger la ratatouille qui cuit à feu doux, puis introduit dans sa machine à découper les spaghettis la boule de pâte qui attendait sur le plan de travail en granit noir. Elle remplit une grande casserole d’eau qu’elle sale et met à chauffer sur sa cuisinière à induction. Toute à son affaire, elle ne remarque pas François entrer et se positionner les bras croisés derrière elle. Excédé, il hurle.

 

- Sophie !

- Ouh ! Idiot, tu m’as fait peur.

- Tu es trop conne, je te dis que je te quitte et ta seule réaction est de retourner dans ta putain de cuisine pour faire des nouilles.

- On ne dit que des bêtises quand on a le ventre vide. Va te laver les mains, ça sera prêt dans cinq minutes.

- J’ai rencontré quelqu’un.

- Ma mère m’a appris à ne jamais aborder de sujets délicats avec un homme avant de passer à table.

- Tu es folle ma pauvre fille.

- Un mec qui a faim est insupportable, voire irritable. Une fois nourri, il s’adoucit et tu peux tout obtenir.

- N’importe quoi.

- Pousse-toi, tu me gênes pour ouvrir le placard.

- D’accord, j’ai compris, tu joues à celle qui ne veut rien entendre, c’est bon, je sors, je vais manger dehors. 

 

François n’a pas le temps de faire un pas que Sophie lui barre le passage et lui montre du doigt la salle à manger.

 

- Ce n’est pas parce que tu es fils unique que ça te donne le droit de me faire chier, tu vas t’asseoir, tu bouffes et ensuite on parle.

- Je pensais que tu allais t’effondrer en larmes.

- Tais-toi. 

 

Interloqué, François prend place autour de la grande table Knoll en marbre blanc veiné de marron et ouvre la bouteille de Chasse-Spleen. Par habitude, il met la serviette de papier posée à côté de son assiette sur ses genoux quand son téléphone portable annonce l’arrivée d’un texto, il le mate immédiatement. « Courage mon amour, sois fort, je sais que ce n’est pas facile, mais ce que tu vas faire ce soir, souviens-toi que tu le fais pour le NOUS que nous allons construire. Je t’aime et t’embrasse partout. Irina. »

Sophie est plantée devant lui.

 

- Alors, on en est là ?

- Je vais t’expliquer Sophie.

- Laisse tomber.

- Tu ne veux pas savoir ?

- Il me semble que tu as tout dit.

- Tu es exaspérante de faire la fière.

- Je réfléchis à mon avenir.

- Je te laisse l’appartement trois mois, ça te donnera le temps de trouver autre chose.

- Et sans fiches de paye, je fais comment ?

- Avoue que tu es déconcertante, tu ne dis pas un mot sur tes sentiments.

- Tu n’y as plus droit.

- Tu m’énerves d’avoir réponse à tout.

- Laisse-moi au moins ça. Tu veux partir ? Pars. Je pleurerai quand je serai seule, je peux ?

- Sophie.

- J’aimerais aussi que tu me laisses un peu d’argent, tu sais très bien que je n’en ai pas.

- En ce moment, je ne peux pas, j’ai trop de frais.

- Évidemment, un nouvel amour, ça coûte cher ! Laisse tomber, je me débrouillerai, merci pour l’appartement. Tu t’en vas quand ?

- Je pensais demain ?

- Je préfèrerais ce soir.

- Il me faut du temps pour préparer mes affaires.

- Fais comme tu veux, après tout, tu es chez toi.

- Je suis désolé.

- Tu crois vraiment ce que tu dis ?

- On était dans la routine toi et moi, tu te doutais bien que ça ne pouvait pas durer.

- Alors tes grands discours sur notre amour qui allait durer toujours, c’était du vent ? J’aurais dû me méfier de tes beaux mots. En même temps, je ne les regrette pas, ils me rendaient belle et heureuse. J’ai juste été pomme d’y croire.

- Avec tes qualités et tes relations, je ne m’inquiète pas pour toi, tu vas vite te trouver un job. Tu as toujours su te débrouiller, c’est ce qui me plaisait en toi.

- Bien sûr mon chéri ! Pourquoi alors m’as-tu demandé d’arrêter de travailler ?

- Tu n’étais pas obligée d’accepter.

- Avoue que tu as su être convaincant quand tu me disais qu’il était hors de question que tu deales l’accès à ton bonheur avec mon patron, tu voulais que je sois disponible pour t’accompagner dans tous tes déplacements professionnels, tu te souviens ?

- Non.

- Et quand tu m’as confié que ça ne te plaisait pas de vivre avec une femme qui gagnait en un mois ce que tu pouvais dépenser en une soirée, tu ne t’en souviens pas non plus ?

- Tu ne vas quand même pas me reprocher tes choix ?

- Je rêve !

- Si tu regrettes, tant pis pour toi. Tu n’avais qu’à écouter tes désirs, pas les miens. On se serait arrangé. Tu aurais pris des congés sans solde. Tu serais partie moins souvent. De toute façon c’est du passé. On ne peut pas le changer.

- T’es un bel enfoiré de me dire ça. Sylvain a toujours pensé que tu étais limite question honnêteté.

- Parce que tu lui racontais notre vie ? Retourne chez lui, je suis sûr qu’il sera content de te récupérer.

- Laisse-moi s’il te plaît décider seule de ma vie. 

- Ce que je dis, c’est pour toi. Je te souhaite d’être heureuse. Vraiment.

- Pauvre con ! 

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1990. Mon premier Festival de Cannes  

Je suis amoureuse de Sylvain depuis deux mois.

Il veut bien me voir de temps en temps, mais pas pendant le Festival de Cannes. Je pars donc me faire consoler chez ma mère. À Monaco. Du coup, je vais faire un tour à Cannes, et fais une entrée remarquée dans le bureau de Sylvain au Carlton, lunettes noires, foulard assorti à mon rouge à lèvres, talons de dix. Je ne sais pas si c’est à cause du playboy bronzé en Porsche qui m’accompagne, mais Sylvain devient subitement très disponible, et me propose de rester dormir avec lui.

J’ai gagné son cœur et des places au balcon.

 

Mon deuxième festival

Je dis à Sylvain que je ne veux plus jamais de places au balcon, mais en bas près des stars. Sylvain râle, mais comme maintenant il m’aime, il m’installe entre Madonna et Naomi.

 

Mon troisième

Je veux moi aussi faire comme tout le monde, être pressée, courir, avoir l’air débordé. J’organise un atterrissage en parachute des tortues Ninja sur la plage du Carlton. Je les promène aussi sur la croisette en roadster Mercedes framboise et leur fais monter les marches du film Boyz’n the Hood pour voler la vedette aux stars blacks venus de LA soutenir John Singleton. Le distributeur du film est furieux, Sylvain aussi. Je m’en fous, j’ai obtenu la Une du journal télé.

 

Mon quatrième

Je ne veux plus travailler à Cannes, je préfère m’amuser.

Sylvain a maintenant cinq talkie, trois portables et cent passes autour du cou.

Je l’appelle toutes les cinq minutes.

 

- Nathalie voudrait une invit, Séverine aussi, et Mélanie, cinq. Tu me les déposes à l’hôtel ? Tu nous envoies aussi une limousine pour aller au ciné ? C’est leur première fois, ça les fera marrer.

- Tu crois que je n’ai que ça à faire Sophie ? Je suis avec Stallone sur le toit d’une voiture, ce con a voulu se promener sur la croisette, on a été assailli par la foule.  

- Bon quand tu auras fini de faire le cacou, tu m’apporteras aussi des tee-shirts et des casquettes Cliffhanger pour mon plagiste du Gray d’Albion ? 

 

Mon cinquième

Je suis dans une Mercedes assise à côté d’un Américain et de son épouse. Je décide de mener la conversation.

 

- Hi ! I’m Sophie. You are family of Bruce ?

- No.

- You work with him ?

- No.

- What are you doing in this car so ?

- We want to go to restaurant Colombe d’Or. 

 

Sylvain et ses gardes du corps ont été si pressés de faire sortir Bruce Willis de l’hôtel du Cap qu’ils ont embarqué dans le cortège officiel ce couple de retraités endiamantés qui attendaient sagement leur taxi pour aller dîner à Saint-Paul de Vence.

 

Mon sixième

Cheveux au vent, sur un yacht avec Sylvain, Sharon Stone, et une nuée d’Américains.

 

- You are family of Sharon ? me demande un big Jim.

- No.

- You work with her ?

- No.

- What are you doing on this boat so ?

- I just want you to drop me at Palm Beach.

 

Mon septième 

Le star system a tellement déteint sur moi que je me suis foulée le bras en dormant. Avec mon plâtre, il suffit que je raconte mon anecdote pour déclencher l’hilarité. Un producteur hollywoodien adore pitcher ce qu’il m’est arrivé, ah ah ah she brokes her arm while sleeping ah ah ah ! Il veut même en faire un film !

 

Mon huitième

- Allo, monsieur le directeur de l’hôtel Gray d’Albion, je vous explique, d’ici une heure, je vais vous appeler pour vous commander un petit-déjeuner, ce sera en fait un code pour que vous appeliez les pompiers, je les ai déjà prévenus, ils attendent votre coup de téléphone pour venir chercher un ami qui a une crise de bouffées délirantes.

- Dans mon hôtel ?

- N’ayez pas peur, monsieur, il n’est pas dangereux, il adore seulement le cinéma. 

 

Deux heures plus tard, mon copain qui se prend pour le fils de John Lennon entouré de ses gardes du corps, exige qu’on le fasse sortir par la grande porte de l’hôtel.

 

- Ça ne va pas se passer comme ça, je vais me plaindre à Sophie, elle dirige le Festival de Cannes. 

 

Mon neuvième                      

- C’est qui monsieur Poulet ?

- Un ami de Sophie, certainement un producteur important, répond Sylvain à son assistante. 

- Je le mets au carré cinéma ?

- Ben oui. 

 

C’est ainsi que mon vendeur de poulets fermiers s’est retrouvé assis à côté d’Emmanuelle Béart et d’Harvey Keitel. L’été d’avant, ayant adoré ma casquette Men in Black, il m’avait dit que son rêve serait de monter les marches du Festival. Depuis, il s’est lancé dans l’organisation de soirées à Saint-Tropez.


Mon dixième

Allongée sur un matelas de la plage du Carlton, j’explique à une amie qui veut devenir comédienne le lexique codé de Cannes.

 

QUAND QUELQU’UN TE DIT :

Tu es descendu où ?

EN VRAI, ÇA VEUT DIRE : 

Dis-moi où tu en es dans ton ascension sociale ?

Tu es venue toute seule ? :

Je te sauterai bien.

J’ai un projet qui pourrait t’intéresser :

Idem précédent.

Tu as la carte pour la boîte d’Albane ? :

Je veux savoir si tu es  has been ou pas ?

Tu as des places pour le film de ce soir ? :

Tu en as une pour moi ?

Tu as des places en bas ou au balcon ? :

Fais-tu partie des gens qui comptent ?

Tu as une invit pour la soirée Canal ? :

Est-ce que je peux te coller ?

Tu as une invit pour le dîner de Martin Scorcese ? :

N’oublie pas que je suis ton pote… mais que je t’oublierai une fois assis à table.

Il faut absolument que l’on se voie :

Je cherche du travail, je suis désespéré.

On s’appelle à Paris ? :

Lâche-moi ! De toute façon, je ne t’appellerai jamais, je n’ai pas ton numéro de téléphone.

Tu es arrivé quand ? :

Décidément, depuis dix ans que l’on se connaît, on a vraiment rien à se dire.

Tu es dans un appartement ?

Je peux te squatter ?

Tu es au Carlton ? :

Qui a pu l’inviter ?

Tu es à l’hôtel du Cap ? :

Merde, il a fait une meilleure année que moi.

Tu vas où ? :

Tu m’invites à déjeuner ?

Tu as des projets en ce moment ? :

J’essaye de te mettre mal à l’aise, car moi aussi je galère.

Tu restes tout le festival ? :

Merde, il est plus riche que moi ou bien il doit chercher du boulot.


Mon onzième

J’ai quitté Sylvain, mais on continue de se voir.

Un ami producteur m’invite trois jours pour un projet de boulot. En arrivant à Cannes, je m’aperçois que c’est dans sa chambre. Je deviens folle.

 

- Connard, je m’en fous, je reste, je vais faire mettre deux lits, et tu vas souffrir. Ah oui, et puis même si tu ne me sautes pas, tu as intérêt à m’emmener déjeuner et dîner partout avec toi. 

 

Le dernier soir, je dîne avec Sylvain qui ne digère pas.

 

Mon douzième

A force de se voir tous les jours, Sylvain et moi, sommes de nouveau ensemble. A Cannes, il s’occupe si bien de moi que Nicole Kidman a fini par se plaindre. 

 
Mon treizième   

Sylvain et moi, c’est vraiment fini.  Depuis que j’ai monté ma société de production, il n’a pas supporté d’être devenu mon assistant.

            

 

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