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Quand mon écriture devient prémonitoire...

Quand mon écriture devient prémonitoire

 

J’ai toujours eu beaucoup d’intuition. Enfant, mes frères m’appelaient Baba Yaga, cela veut dire sorcière en russe. Parce que je disais toujours ce qui allait arriver, on ne me croyait jamais, encore aujourd’hui, on ne m’écoute pas. Parce que mon père était à Moscou lorsque je suis née. Et aussi parce qu’avec mes cheveux blonds, mes yeux très clairs et mes pommettes hautes, je ressemblais à une petite Russe. À Monaco, l’été, il arrivait que des gens arrêtent ma mère dans la rue :

— Oh, quelle jolie petite fille, vous l’avez adoptée en Russie ?

Maintenant que j’écris, j’ai toujours de l'intuition, mais j'ai aussi une écriture prémonitoire, ce qui me bloque car je n’ose pas écrire certaines choses de peur qu’elles se réalisent. C’est ce qu’il m’est advenu avec mon roman Sophie à Cannes publié chez Flammarion, dans lequel mon héroïne Sophie a été invitée au Festival par sa meilleure mauvaise amie qui, au dernier moment, ne peut plus la loger. Au lieu de reprendre son TGV pour Paris, Sophie décide de rester à Cannes, mais sans savoir où dormir. D’où des situations abracadabrantes chaque soir. Ce qui m’a permis de raconter ce festival que je connais par coeur et que j’ai toujours vécu de façon très privilégiée, que ce soit avec mon mari réalisateur ou avec mon ex qui était dans la distribution de films américains, en étant logée au Carlton, et en ayant accès aux plus belles soirées et aux meilleures places au Palais dans les rangs Cinéma juste devant l’équipe qui présente son film.

Quelques années après la parution de mon livre, je descends seule au Festival de Cannes. Mon mari n’a plus envie de venir. Moi, j’adore. Plutôt, j’adorais. C’était mon terrain de jeux favori. Mais depuis les confinements, l’ambiance et l’organisation se sont tellement dégradées que je n’ai plus envie d’y aller. Donc, je passe trois jours à Cannes, c’est super, je m’amuse beaucoup, je revois plein d’amis, puis je termine mon séjour à Nice. Mais l’avant-veille de mon retour à Paris, j’ai de nouveau un gros désir de Cannes. J’appelle le protocole pour savoir s’il veulent bien m’inviter pour le film de 19 heures :

— Mais je serai seule, Philippe est à Paris, vous voulez quand même de moi ?
— Bien sûr madame Harel. Où dois-je vous faire déposer votre place ?
— Je passerai la chercher, ça me permettra de vous remercier de vive-voix.

Ravie, je jette une paire d’escarpins dans un sac, et je saute dans un train. Arrivée à Cannes, je file au show-room de mon ami Christophe Guillarmé pour lui emprunter une robe de soirée. J’en choisi une superbe en soie qui m’arrive au genou, À Cannes, je ne porte jamais de robe longue, je les laisse aux comédiennes. Puis, je file déjeuner sur la terrasse Chopard au Martinez. L'après-midi, je vais me faire coiffer et maquiller dans la suite Franck Provost où sa fille Olivia me reçoit toujours adorablement. C’est presque un boulot à plein temps d’être belle pour la montée des marches.

Mais j’ai un souci. Le dernier train pour Nice est à 20h45. J’ai deux solutions. Soit je monte les marches, je fais plein de coucous bisous dans le grand hall, je m’assieds à mon siège réservé avec mon nom dessus, et je sors de la salle dès que la lumière s’éteint. J’aurais ainsi juste le temps de passer me changer au Martinez où j’ai laissé mes fringues de la journée chez le concierge, de rendre ma robe de princesse à Christophe, et d’aller à la gare. Soit je demande à Éric qui ne savait pas comment me remercier pour les nombreux services que je lui avais rendus, si son assistante Julie veut bien m’accompagner à Nice après ma projection. Éric me dit oui. Julie aussi. Comme je l’adore, je l’invite à dîner avec moi au patio Canal. Si elle le désire, on pourra aussi faire un tour chez Albane, la boîte de nuit très privée où tout le cinéma français se retrouve, puis on rentrera à Nice, Julie dormira à la maison. Tout est bien organisé. Ma soirée tant désirée peut commencer.

Mais une fois dans la salle du Palais, mon intuition me dit que Julie va me faire faux bond. Je lui envoie un texto. Pas de réponse. J’en envoie un à Éric. Pas de réponse. Un autre au meilleur ami d’Éric qui dort chez lui. Pas de réponse. Leurs trois portables sont coupés. Il est 20 heures. C’est trop tard pour le train. Je regarde donc le film. Quand celui-ci est fini, leurs trois portables sont toujours coupés. Je me retrouve donc comme mon héroïne Sophie, toute seule à Cannes, et sans savoir où dormir. En dernier recours, je pourrais toujours prendre un taxi, mais ils sont hors de prix.

Heureusement, Dominique Desseigne vient m’embrasser :

— Tu dînes quelque part ? me demande-t-il.
— Comme je suis seule, je vais aller grignoter avec mes copines au Patio de Canal.
— J’y vais aussi, joins-toi à nous, je serai avec un couple d’amis.

Je passe une excellente soirée avec Dominique et ses amis. J’essaye de temps en temps d’appeler Julie, Éric et son meilleur copain, mais leurs portables sont toujours coupés. Ils m’ont vraiment plantée. Au moment de nous séparer, j’explique ma situation en riant et surtout en faisant le parallèle avec mon roman.

— Mon hôtel est complet, mais j’ai une suite, viens, tu prendras le deuxième lit, me propose Dominique qui est propriétaire du Majestic, un des palaces sur la Croisette.

— Merci, mais je ne préfère pas.

Dans mon roman, Sophie a accepté de dormir, en tout bien tout honneur, dans la chambre d’un producteur qui n’a pas arrêté de lui gratter le dos toute la nuit. Même si je sais que Dominique est très poli et qu'il ne tentera rien, je suis mariée, je ne peux pas me permettre de passer la nuit dans sa suite.

— Venez dormir sur notre yacht, me dit Hélène, notre Mangusta est au mouillage.

Même pas, je réponds, non, je ne veux pas vous déranger. J’accepte aussitôt avec un grand oui et un grand merci. Je suis sauvée. Mon héroïne Sophie aussi a été sauvée par un couple qui l’a invitée à dormir sur leur yacht.

À bord de leur youyou qui est venu nous chercher, le nez au vent, admirant les lumières de Cannes qui s'éloignent, je deviens mon héroïne, c'est exactement les situations que j'ai décrites quelques années plus tôt, attablée à mon bureau dans mon appartement de Saint-Germain-des-Prés.

Arrivée à bord, je demande au marin de me réveiller à 8 heures du matin et de me déposer au ponton du Martinez.

Le lendemain, avec ma robe de soirée, mes escarpins de 9 aux pieds, mon chignon décoiffé, genre, j’ai passé la nuit avec un mec qui m’a jeté à l’aube, ou que j’ai quitté avant qu’il ne se réveille, je vis la même honte que mon héroïne qui, durant tout mon roman, a laissé sa valise chez le concierge du Carlton, n’arrêtant pas de faire des allers-retours chaque fois qu’elle avait besoin de se changer Comme elle, je vais donc me changer dans les toilettes, puis je file raconter mon histoire à Olivier, mon copain-directeur du bar qui m’offre un sublime petit-déjeuner sur la terrasse.

Confortablement assise devant mon orange pressée, un pain au chocolat et une brioche, je me dis que, finalement, c’est vraiment chouette ce Festival de Cannes. Et puisque mon écriture est prémonitoire, j’e demande au serveur une feuille de papier sur laquelle je m'empresse de rédiger mon désir le plus cher afin qu’il se réalise.

Sylvie Bourgeois Harel

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À partir de quel moment notre monde a-t-il commencé à s'écrouler ?

À partir de quel moment notre monde a-t-il commencé à s'écrouler ?
L’autre jour, en entrant dans un grand magasin pour acheter un ordinateur, en voyant tout le service d’ordre à l’entrée, puis le jeune vendeur qui me conseillait de ne pas changer le mien, mais qui m’a demandé au bout de quinze minutes d’aller à l’autre bout de la boutique où il me rejoindra pour continuer notre conversation car ils n’ont pas le droit de rester longtemps au même endroit et avec le même client, j’ai réalisé que notre monde s’était vraiment écroulé.
Quand exactement, je ne sais pas, peut-être cela s’est fait doucement, subrepticement, mais une chose est sûre, aujourd’hui, je ne pourrais jamais refaire tout ce que j’ai fait lorsque je travaillais en free-lance dans la communication.

Plus jamais, par exemple, je ne pourrais faire atterrir les Tortues Ninja sur la plage du Carlton, durant le Festival de Cannes, à l’heure du déjeuner, afin de créer l’événement, et ça en a été un, les télévisions du monde entier ont repris les images de mon cameraman, c’était en mai 1991, sans autorisation bien sûr car je ne les aurais jamais obtenues, mais avec une équipe solide et ultra compétente de champions que ce challenge amusait.

En effet, c’était un véritable défi car les costumes, les mêmes qui avaient servi aux comédiens durant le tournage du film, pesaient 70 kilos chacun, et il ne fallait pas rester plus de quinze minutes dedans, tant l’épaisseur du plastique et de la mousse avec lesquels ils étaient fabriqués provoquaient une transpiration si intense que cela nécessitait ensuite plusieurs heures de séchage.

Mes parachutistes, des mecs super, ont tout accepté et surtout d’atterrir avec une vision réduite car les têtes des Tortues Ninja, non seulement étaient énormes et lourdes, mais avec des tout petits trous pour les yeux, ils ne voyaient presque rien. Avec leurs amis du Club aéronautique de Cannes-Mandelieu, on a balisé, au dernier moment pour ne pas dévoiler la surprise, un espace sur la plage afin de sécuriser l’atterrissage qui a vraiment créé l’événement.

C’était ça Cannes ! Pour promouvoir les films, il fallait être inventif, faire toujours plus, étonner, émouvoir.

Et mes Tortues Ninja ont eu un succès fou qui a dépassé les espérances d’UGC-Fox, le distributeur du film. Sur la Croisette où je les ai ensuite promenées assises à l’arrière d’un coupé que Mercedes m’avait prêtée pour la journée (est-ce que l’on peut encore se faire prêter un Roadster Mercedes juste pour s’amuser, je ne pense pas… ), les gens étaient hystériques, criaient leurs noms, Léonardo, Raphaël, Michelangelo, Donatello, leur demandaient des autographes, et mes parachutistes stoïques tenaient le coup dans leurs costumes à mourir de chaleur.

Puis après une courte pause dans un local que j’avais loué pas loin où un déjeuner leur a été servi, au cours duquel on a essayé de sécher avec des sèche-cheveux l’intérieur des costumes qui étaient trempés, hop, de nouveau dans les costumes encore mouillés qui puaient, hop, dans la Mercedes, cette fois, avec un chauffeur. Grâce à mon amoureux, j’ai réussi à nous faire inscrire dans le cortège officiel, hop, direction le Palais du Festival où je leur ai fait monter les marches. Les photographes et la foule étaient hystériques de voir les Tortues Ninja, à crier de nouveau leurs noms tandis que mes parachutistes étaient toujours parfaits à jouer le jeu sans se plaindre depuis des heures qui ont largement dépassé les quinze minutes recommandées, dans leurs costumes tellement trempés qu’ils sont devenus deux fois plus lourds, je les tenais par la main car ils ne voyaient carrément plus rien, tant leur transpiration coulait sur leurs yeux.

Le PDG de Columbia avec qui j’étais amie et qui distribuait le film, m’a engueulé en haut des marches où il attendait le réalisateur et ses comédiens car mes Tortues Ninja avaient volé la vedette de toutes les stars américaines venues soutenir le jeune John Singleton considéré comme le nouveau génie d’Hollywood avec son film BOYZ’N IN THE WOOD, mais le soir lorsque nous avons tous dîné ensemble chez Tétou, à Golfe Juan, la bouillabaisse la plus chic durant le Festival (Tétou, une institution familiale qui a disparu sous le coup de la loi du Littoral… ), il a éclaté de rire, car c’était ça Cannes, une équipe de seigneurs, et bravo à celui qui créait l’événement du jour !

Pour en revenir à Apple, un autre exemple d’une chose que je ne pourrais plus jamais réaliser. Nous sommes en 1994, je travaille pour Sony Software sur les premiers CD-Rom. J’organise à l’hôtel Raphaël une conférence de presse, sauf que Sony n’a pas d’ordinateur à me prêter. Peu importe, je gare ma petite Rover verte en double file devant la belle boutique Apple, avenue Georges V, je mets les warnings, et avec ma mini-jupe et mes bottes, je leur explique mon problème. Dix minutes plus tard, je sors avec trois Mac prêtés avec juste ma signature et le nom de Sony griffonnés sur un bout de papier, que les vendeurs m’installent dans ma voiture pendant que j’invite le directeur du magasin et son équipe à mon petit-déjeuner de presse. Le lendemain, je ramène les trois Mac que j’ai continué de leur emprunter durant un an, chaque fois que Sony sortait un nouveau CD-Rom, comme par exemple, les fiches-cuisine en partenariat avec le magazine Elle, je refaisais une conférence au Raphaël et il me fallait des ordis.

Est-ce moi qui avais une capacité de persuasion ou est-ce que les rapports humains étaient plus simples, et surtout basés sur une confiance, une compétence, une assurance, un amour du travail bien fait ?

Quoi qu’il en soit, quand je vois qu’on ne peut plus entrer nulle part sans se faire fouiller son sac ou que des gens ont peur dès que quelqu’un tousse dans un train, je suis contente d’avoir fait le choix de quitter Paris que j’aime pourtant follement pour venir vivre dans le Sud, près de la nature, au bord de la Méditerranée.

Sylvie Bourgeois Harel.

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