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Une après-midi à la boutique Apple de Saint-Germain-des-Prés

Une après-midi à la boutique Apple de Saint-Germain-des-Prés

Vendredi, j’ai été punie. Oui, punie. Véridique. Je vais au magasin Apple de Saint-Germain-des-Prés, mon ancien quartier. J’avais pris en ligne deux rendez-vous, un à 17 heures pour mon iPhone et un autre à 17 heures 15 pour mon MacBook. C’est leur protocole. Un article, un rendez-vous, deux articles, deux rendez-vous.

J’arrive à 17h05. À l’entrée, un gringalet blond aux lèvres pincées par l’énervement de sa journée, ou peut-être de sa nuit, je n’ai pas osé lui demander, s’occupe d’une dame âgée. Il prend son temps. Ça ne me dérange pas, j’aime bien qu’on s’occupe gentiment des dames âgées. Sauf que lui, je sens qu’il ne le fait pas pour être gentil, mais pour faire chier les gens qui attendent derrière. En effet, une longue file s'est formée. D'ailleurs, un Américain s’est posé à ses côtés en n'arrêtant pas de regarder sa montrer et de souffler en levant les yeux au ciel, espérant, ainsi, lui faire presser le pas.

Le freluquet finit par s’occuper de lui en prenant, de nouveau, bien son temps, non pas pour être sympa, mais toujours pour faire chier les gens qui attendent derrière moi.

Grâce à mon calme olympien et mon habitude d’observer, ça ne me dérange pas du tout. Je suis au coeur du spectacle de la frustration parisienne des consommateurs. Arrive mon tour.

— Bonjour monsieur, je lui dis en souriant et en montrant le QR code de mon rendez-vous de 17 heures.
— C’est trop tard, il a été annulé, me balance-t-il direct.

Bien sûr, je ne lui explique pas que s’il avait demandé rapidement aux gens de la file d’attente ceux qui avaient un rendez-vous, j’aurais été à l’heure. Ses lèvres pincées qui s’agitent pour m’annoncer cette sentence qu’il pense définitive, m’indiquent que je ne dois pas l’agacer. Sauf qu’il ne connaît pas ma botte secrète.

— Ce n’est pas grave monsieur, je continue en souriant toujours, j’ai un autre rendez-vous à 17 heures 15.

Là, il se bloque. Mais il se bloque vraiment. Son cul se serre. Ses lèvres se ferment. Son regard devient dur. Je comprends qu’il aurait préféré que je le supplie de conserver mon rendez-vous avec des tas de "s’il vous plaît monsieur soyez gentil, je vous en prie please please please" et mille trémolos d’excuses dans la voix.

— Comment ça vous avez un autre rendez-vous ? il me demande, excédé.
— Oui, c’est le protocole Apple que l’on m’a bien expliqué l’autre jour, j’ajoute de ma voix douce et enfantine, un article, un rendez-vous, deux articles, deux rendez-vous. Ainsi le rapide pschitt-pschitt que je voulais que l’on souffle dans le trou de l’adaptateur-secteur de mon iPhone, votre collègue pourra le faire après le nettoyage, tout aussi rapide, de la touche G de mon ordi qui est devenue dure car…

Je n’ai pas le temps de lui raconter que mes trois minettes, Cécile, HPI et Marguerite, adorent marcher sur mon clavier qu’il hurle :

— Vous ne me parlez pas comme ça !
— Bien chef ! je réponds.

Je reste très zen comprenant que le mec a un sérieux problème d’autoritarisme et peut-être même un brin de perversité de vouloir ainsi chercher à humilier les clients d’Apple. Sauf qu'il n'a pas compris que je suis une cliente d'Apple, mais je ne suis pas sa cliente. Il aurait sa propre boutique, il pourrait décider, crier, hurler, même si c'est mal élevé, mais il serait chez lui. Tandis que là, il est censé représenter une marque mondialement connue et mondialement connue aussi pour son service impeccable.

— Vous croyez vraiment que c’est vous qui allez organiser comment on travaille chez Apple ? me lance-t-il d’une grosse voix de freluquet pour m’impressionner.
— Mais bien sûr que non ! je réponds en riant. La personne fera bien comme elle voudra. Mais pouvez-vous svp scanner mon rendez-vous sinon il sera annulé si l’heure est dépassée, j’ajoute en lui présentant l’écran de mon iPhone.
— Je ne vous parle plus ! crie-t-il de plus belle. Mettez-vous là-bas, plus loin dans le coin !
— Vous me mettez au piquet ?

Évidemment, je ne vais pas dans le coin près de l’entrée qu’il m’indique. Je m’avance vers une grande table. Je retire mon manteau. Je pose mon sac. Et je m’assieds sur un tabouret. Je sens dans mon dos le freluquet me regarder méchamment. Je ne fais pas attention. J’en profite pour lire mes cent messages WhatsApp. Six minutes plus tard, je hèle une jeune employée et lui demande si elle peut enregistrer mon rendez-vous.

— Ce n’est pas mon rôle, ce n’est pas mon rôle, il faut voir voir ça avec un technicien, s’empresse-t-elle de disparaître.

Un autre employé passe avec un iPad.

— Bonjour monsieur, pouvez-vous svp scanner mon rendez-vous ?
— Comment ça votre rendez-vous ? me dit-il en s’avançant étonné vers moi.

Je n’ai pas le temps de lui montrer mon QR code que le gringalet en mal d’autorité, furieux de ne pas avoir réussi à me renvoyer chez moi puisque j’avais pris deux rendez-vous d’affilée, bondit sur lui :

— La dame, la dame, la dame… hurle-t-il, énervé, sans arriver à formuler une phrase correcte tellement il ne sait pas quoi dire à part qu’il n’a pas supporté que je sois bien organisée et que je ne l’ai pas supplié.
— Quoi la dame ? le questionne son collègue.�
— La dame, rien du tout, je les coupe tous les deux en reprenant le pouvoir. J’aimerais juste que vous enregistriez mon rendez-vous.

L'employé avec l'iPad s’exécute et m’installe sur la gauche à une grande table.

— Un technicien va venir s’occuper de vous.
— Merci monsieur.

Je m’empresse de recharger mon iPhone qui est presque à plat. Par intuition, je comprends que cela va prendre un certain temps avant que quelqu’un vienne s’occuper de moi car le freluquet a dû glisser une consigne à son collègue pour me punir, genre, on va la laisser toute seule jusqu’à la fermeture, na, ça lui fera les pieds à cette bourge qui se croit tout permis. Oui, il existe une forme de discrimination envers une femme comme moi qui arrive toujours souriante, gentille, heureuse. L’époque est, pour certains dont je ne fais pas partie, tellement anxiogène que le bonheur qui s’affiche sur un visage est parfois vécu comme une forme de provocation.

De mon côté, je suis ravie du cadeau que le freluquet m’a fait. En effet, mon amie Virginie vient me chercher à 19h30 devant le Flore. J’ai donc deux heures devant moi pour faire les dernières corrections de mon prochain livre "La voix" qui part mardi chez mon éditeur pour le premier jeu d’épreuves. J’avais prévu de les faire au bar de la Croix-Rouge devant un chocolat chaud et une tranche de quatre-quart, mais c’est petit, bruyant, sombre. Tandis que là, chez Apple, c’est lumineux, grand, calme, aéré, j’ai le wifi et une immense table pour moi toute seule. Youpi ! Je sors alors mon ordinateur et commence à travailler.

En voulant me punir, le freluquet ne savait pas que chaque fois qu’une personne se comporte mal avec moi, l’univers m’offre un joli cadeau afin que je garde toujours mon sourire et mon état d’esprit joyeux.

À 19 heures, après avoir fini mes corrections et vu défiler un tas de clients s’installer au bout de ma table et une dizaine employés venir réparer leur téléphone ou leur ordinateur, je demande à l’un d’eux si quelqu’un peut s’occuper de moi :

— Parce que je suis là depuis une heure et demi, j’ajoute d’une petite voix.
— Comment ça une heure et demi, s’inquiète-t-il.
— On a dû m’oublier, je m’amuse à feindre l’étonnement, mais tout va bien, j’avais besoin de travailler et j’ai bien travaillé.
— Donnez-moi votre nom svp.
— Sylvie Bourgeois Harel.
— En effet, vous aviez rendez-vous à 17 heures 15, ce n’est pas normal, je suis désolé.
— Vous savez l’erreur est humaine, et vraiment, c’était top, je ne me serais jamais permise de rester aussi longtemps chez vous pour travailler, donc tout va bien, vraiment.
— Je vais vous chercher quelqu’un.

En face de moi, le jeune client est désolé.

— Prenez ma place madame, je peux attendre dix minutes.
— C’est très aimable à vous, je n’en ferai rien, mais merci.

Quelques secondes plus tard, un beau Xavier s’assied à côté de moi et se confond en excuses. Je lui répète alors que j’étais très bien à travailler chez eux. Il me répare la touche G de mon Mac puis fait un pschitt-pschitt sur le trou de l’adaptateur-réseau de mon téléphone. Il m’explique également comment faire le O dans le E quand j’écris CŒUR. Je ne sais toujours pas comment le faire en minuscule, il va falloir que je reprenne rendez-vous avant de rentrer à Saint-Tropez mardi.

— Merci Xavier, dites-moi comment s’appelle le directeur de ce magasin Apple ?

Après m’avoir donné son nom et comment le joindre, il me demande pourquoi je veux le contacter.

— À cause du connard à l’entrée qui m’a punie. Vous êtes toujours tellement compétents, gentils, à l’écoute, disponibles chez Apple, que ce soit la hot-line ou en boutique, ce n’est pas normal qu’un méchant employé gâche ainsi votre travail et foute en l'air la délicieuse ambiance que vous avez su créer.

Évidemment, je ne vais pas aller me plaindre au directeur du magasin. Je ne suis pas une redresseuse de torts. Mais je sais que le gentil Xavier va aller voir son collègue, en parler à d’autres, ainsi le freluquet comprendra peut-être, ou pas, que s’il veut être autoritaire, il s’est trompé de vie.

Sylvie Bourgeois Harel

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À partir de quel moment notre monde a-t-il commencé à s'écrouler ?

À partir de quel moment notre monde a-t-il commencé à s'écrouler ?
L’autre jour, en entrant dans un grand magasin pour acheter un ordinateur, en voyant tout le service d’ordre à l’entrée, puis le jeune vendeur qui me conseillait de ne pas changer le mien, mais qui m’a demandé au bout de quinze minutes d’aller à l’autre bout de la boutique où il me rejoindra pour continuer notre conversation car ils n’ont pas le droit de rester longtemps au même endroit et avec le même client, j’ai réalisé que notre monde s’était vraiment écroulé.
Quand exactement, je ne sais pas, peut-être cela s’est fait doucement, subrepticement, mais une chose est sûre, aujourd’hui, je ne pourrais jamais refaire tout ce que j’ai fait lorsque je travaillais en free-lance dans la communication.

Plus jamais, par exemple, je ne pourrais faire atterrir les Tortues Ninja sur la plage du Carlton, durant le Festival de Cannes, à l’heure du déjeuner, afin de créer l’événement, et ça en a été un, les télévisions du monde entier ont repris les images de mon cameraman, c’était en mai 1991, sans autorisation bien sûr car je ne les aurais jamais obtenues, mais avec une équipe solide et ultra compétente de champions que ce challenge amusait.

En effet, c’était un véritable défi car les costumes, les mêmes qui avaient servi aux comédiens durant le tournage du film, pesaient 70 kilos chacun, et il ne fallait pas rester plus de quinze minutes dedans, tant l’épaisseur du plastique et de la mousse avec lesquels ils étaient fabriqués provoquaient une transpiration si intense que cela nécessitait ensuite plusieurs heures de séchage.

Mes parachutistes, des mecs super, ont tout accepté et surtout d’atterrir avec une vision réduite car les têtes des Tortues Ninja, non seulement étaient énormes et lourdes, mais avec des tout petits trous pour les yeux, ils ne voyaient presque rien. Avec leurs amis du Club aéronautique de Cannes-Mandelieu, on a balisé, au dernier moment pour ne pas dévoiler la surprise, un espace sur la plage afin de sécuriser l’atterrissage qui a vraiment créé l’événement.

C’était ça Cannes ! Pour promouvoir les films, il fallait être inventif, faire toujours plus, étonner, émouvoir.

Et mes Tortues Ninja ont eu un succès fou qui a dépassé les espérances d’UGC-Fox, le distributeur du film. Sur la Croisette où je les ai ensuite promenées assises à l’arrière d’un coupé que Mercedes m’avait prêtée pour la journée (est-ce que l’on peut encore se faire prêter un Roadster Mercedes juste pour s’amuser, je ne pense pas… ), les gens étaient hystériques, criaient leurs noms, Léonardo, Raphaël, Michelangelo, Donatello, leur demandaient des autographes, et mes parachutistes stoïques tenaient le coup dans leurs costumes à mourir de chaleur.

Puis après une courte pause dans un local que j’avais loué pas loin où un déjeuner leur a été servi, au cours duquel on a essayé de sécher avec des sèche-cheveux l’intérieur des costumes qui étaient trempés, hop, de nouveau dans les costumes encore mouillés qui puaient, hop, dans la Mercedes, cette fois, avec un chauffeur. Grâce à mon amoureux, j’ai réussi à nous faire inscrire dans le cortège officiel, hop, direction le Palais du Festival où je leur ai fait monter les marches. Les photographes et la foule étaient hystériques de voir les Tortues Ninja, à crier de nouveau leurs noms tandis que mes parachutistes étaient toujours parfaits à jouer le jeu sans se plaindre depuis des heures qui ont largement dépassé les quinze minutes recommandées, dans leurs costumes tellement trempés qu’ils sont devenus deux fois plus lourds, je les tenais par la main car ils ne voyaient carrément plus rien, tant leur transpiration coulait sur leurs yeux.

Le PDG de Columbia avec qui j’étais amie et qui distribuait le film, m’a engueulé en haut des marches où il attendait le réalisateur et ses comédiens car mes Tortues Ninja avaient volé la vedette de toutes les stars américaines venues soutenir le jeune John Singleton considéré comme le nouveau génie d’Hollywood avec son film BOYZ’N IN THE WOOD, mais le soir lorsque nous avons tous dîné ensemble chez Tétou, à Golfe Juan, la bouillabaisse la plus chic durant le Festival (Tétou, une institution familiale qui a disparu sous le coup de la loi du Littoral… ), il a éclaté de rire, car c’était ça Cannes, une équipe de seigneurs, et bravo à celui qui créait l’événement du jour !

Pour en revenir à Apple, un autre exemple d’une chose que je ne pourrais plus jamais réaliser. Nous sommes en 1994, je travaille pour Sony Software sur les premiers CD-Rom. J’organise à l’hôtel Raphaël une conférence de presse, sauf que Sony n’a pas d’ordinateur à me prêter. Peu importe, je gare ma petite Rover verte en double file devant la belle boutique Apple, avenue Georges V, je mets les warnings, et avec ma mini-jupe et mes bottes, je leur explique mon problème. Dix minutes plus tard, je sors avec trois Mac prêtés avec juste ma signature et le nom de Sony griffonnés sur un bout de papier, que les vendeurs m’installent dans ma voiture pendant que j’invite le directeur du magasin et son équipe à mon petit-déjeuner de presse. Le lendemain, je ramène les trois Mac que j’ai continué de leur emprunter durant un an, chaque fois que Sony sortait un nouveau CD-Rom, comme par exemple, les fiches-cuisine en partenariat avec le magazine Elle, je refaisais une conférence au Raphaël et il me fallait des ordis.

Est-ce moi qui avais une capacité de persuasion ou est-ce que les rapports humains étaient plus simples, et surtout basés sur une confiance, une compétence, une assurance, un amour du travail bien fait ?

Quoi qu’il en soit, quand je vois qu’on ne peut plus entrer nulle part sans se faire fouiller son sac ou que des gens ont peur dès que quelqu’un tousse dans un train, je suis contente d’avoir fait le choix de quitter Paris que j’aime pourtant follement pour venir vivre dans le Sud, près de la nature, au bord de la Méditerranée.

Sylvie Bourgeois Harel.

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