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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

 

Si l'on regarde cette photo, nous voyons une maman avec ses deux petites filles. Si je vous dis que c'est moi aujourd'hui avec moi lorsque j'étais bébé et moi lorsque j'avais 10 ans, la photo prend un tout autre sens.

 

Comme en tant qu'écrivain, j'aime travailler sur l'intime en partant de mon propre intime puisque c'est celui que je connais le mieux — c'est d'ailleurs en parlant de mon propre intime que les lecteurs arrivent à s'identifier, en effet, j'estime que mon rôle est de mettre des mots sur des sensations simples que l'on traverse tous ou que l'on va tous traverser, l'enfance, l'amour, la mort, la joie, les parents, la douleur, le rire, la perte, le manque, l'incompréhension... —, j'ai créé cette photo de la même façon que je crée des romans ou des nouvelles.

 

L'image devient mot. Elle devient presque une fiction tout en n'étant pas une fiction. Elle devient une mémoire. Elle devient intemporelle. Elle devient de la pensée. Elle devient écriture et parole. L'écriture et la parole dans lesquelles l'on s'accorde dans une même phrase de pouvoir parler du passé, d'un passé proche ou très lointain, d'aujourd'hui, et également du futur. Sans que cela ne choque personne. Sans que cela ne nuise à la compréhension du récit, au contraire, ces allers-retours dans le temps apportent une précision nécessaire à l'histoire. Cette photo apporte peut-être une précision nécessaire à la femme que je suis aujourd'hui.

 

Pendant quelques instants, en la regardant, je revis mon enfance. j'adoucis mon enfance. Et je me mets à aimer le bébé et la petite fille que j'étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Sophie à Megève, une comédie de Sylvie Bourgeois Harel

Sophie à Megève

 

une comédie de Sylvie Bourgeois Harel

extrait 

 

Avant de dîner au Cintra, la plus vieille brasserie de Megève, Henri les entraîne à un vernissage. Un monde fou se presse pour regarder des petits dessins vaguement inspirés de ceux de Crumb, en beaucoup moins bien. Un gamin de 25 ans à tout casser est la star du cocktail. Les amis de ses parents se précipitent pour le féliciter, l’embrasser, lui tapoter les épaules, lui frotter la tête, qui aurait cru ça de toi ? Qu’est-ce qu’on s’est fait comme souci à ton sujet ! 

 

Un peu plus loin, un playboy bronzé explique à un cheptel de zibelines et de renards argentés qu’il adore vivre dans les Hampton’s, car il n’y a pas de pauvres.

 

         – C’est bien simple, si vous ne possédez pas de maison, c’est impossible d’y aller ! 

 

Sophie, pensive, observe son gynécologue s’avancer vers elle, un grand sourire aux lèvres.

 

         – Bonjour chère amie ! Comment allez-vous depuis ce dîner chez… chez… aidez-moi, je ne me souviens plus de la dernière fois où nous nous sommes vus, lance-t-il en l’embrassant chaleureusement.

         – J’avais les jambes écartées dans votre cabinet, je suis une de vos patientes.

 

Écarlate, il se confond en excuses. Heureusement, un homme grisonnant s’avance vers Sophie et la libère de ce malentendu. 

 

         – Voilà le résultat quand l’argent envahit le domaine réservé aux artistes, dit Sophie. Ce gosse a dû avoir envie d’exister, ce qui est légitime, mais au lieu de bosser à l’école, il a choisi la facilité de se prétendre peintre alors que de toute évidence, il est dénué de talent. Et ses parents, trop contents qu’il ait survécu à la drogue, à l’alcool, lui offrent les moyens de se croire quelqu’un alors qu’il n’est pas doué. Je les imagine perclus d’admiration pour leur rejeton qui, enfant, devait gribouiller au stylo Bic des cahiers entiers de petits soldats et de scènes de guerre. Et comme ces gens-là n’ont aucune culture, malgré ce qu’ils prétendent, ils crient au génie. Ça me rend dingue que l’on expose ces débilités. 

 

         – C’est mon beau-fils.

 

Sans se démonter, Sophie lui demande du tac au tac ce qu’il en pense.

 

         –  Voulez-vous que je vous le présente ?

         – Laissez-le prendre son pied. C’est son quart d’heure de gloire. La question que l’on doit se poser, c’est de savoir si cet usurpateur qui existe grâce à vos moyens financiers prend la place d’un vrai artiste ou non ? À Saint-Tropez, j’avais vu la même chose avec une princesse de mes fesses qui avait exposé ses photos de vacances, elle les avait attachées avec des pinces à linge pour faire bohème. Vous me direz, Saint-Tropez n’est pas le meilleur endroit pour découvrir de l’art. Mais c’est pareil dans la musique, le cinéma, la littérature, les fils et filles à papa pourrissent la sincérité, le seul con dans l’histoire est le pauvre idiot qui paye sa place de ciné ou de concert et doit assister à ce déferlement de nullité. Vous ne voulez pas plutôt m’apporter une coupe de champagne ?

         – Je ne sais pas pourquoi, mais je vous trouve différente des autres femmes de cette assemblée.

         – Normal, je suis la seule pauvre.

         – Dans vos yeux, je lis que votre vie intérieure est riche.

         – Stop, on arrête tout, votre réponse est trop convenue, je ne peux pas continuer sur ce registre. 

         – Arrêtez de me taquiner, vous vous appelez comment ?

         – Sophie et je n’ai pas de mari.

 

Oups ! se dit-elle, je suis barge de répondre ça. 

 

         – Je peux alors vous inviter à déjeuner ?

 

Exactement ce qu’elle ne voulait pas entendre !

 

         – Volontiers ! 

 

Exactement ce qu’elle ne voulait pas dire ! 

 

Ce n’est pas la première fois que ses paroles ne lui obéissent pas. C’est peut-être le signe que je suis très déprimée ? se demande Sophie en buvant cul sec sa coupe.

 

         – Au moins, vous n’êtes pas compliquée ! Je me présente, Jean-Guillaume Tuffier. 

         – Des constructions navales ?

         – Exactement.

         – Et vous tenez cette entreprise de votre père ?

         – Qui la tenait lui-même de son propre père. 

         – Dingue ! se moque-t-elle.

         – N’est-ce pas ?

         – Je ne suis pas jalouse, mais ça me fout les boules les gens comme vous qui n’ont comme mérite que d’avoir hérité. À Megève, j’ai l’impression de ne voir que ça.

         – J’ai commencé à travailler tôt et durement, on ne m’a fait aucun cadeau, se justifie Jean-Guillaume.

         – Le mythe du gamin riche qui doit soi-disant démarrer en bas de l’échelle ne m’a jamais fait chialer. C’est quand même plus facile d’avoir le droit d’engueuler les ouvriers de son père et de rentrer dans une baraque à plusieurs millions d’euros avec du personnel que de trimer pour de vrai et de se coucher dans un studio pourri où vous devez laver vous-même votre sol et vos draps car vous n’avez pas de fric. Vous avez, ne serait-ce qu’une fois, mis la table ou passé la serpillière ?

         – Non, mais je suis un cuisinier qui se défend.

         – Oui, histoire d’épater vos copains !

         – Pourquoi êtes-vous en colère, Sophie ?

         – N’insistez pas, je ne déjeunerai pas avec vous.

         – Vous êtes pétillante, j’adore. On dit après-demain au Fer à cheval ? À 13 heures ?

         – Pourquoi pas demain ?

         – Je dois aller à Genève.

         – Chercher des pépettes ?

         – Non, des cigares.

         – Chez Gérard ?

         – Je vois que vous connaissez vos classiques.

         – Et ensuite, vous irez au Velvet vous taper une pute. Certaines, paraît-il, passent leur journée à tremper dans du lait d’ânesse pour avoir la peau douce. Vous m’en ramènerez une ?

         – Vous êtes insensée, mais vous me plaisez.

         – Parce que je ne coûte pas 2 000 euros ?

         – Vous verrez, leurs diots au vin blanc sont fameux.

         – Je suis plutôt filets de perche du lac Léman, mais bon.

Sophie à Megève, couverture

Sophie à Megève, couverture

Sophie à Megève - 4ème de couverture

Sophie à Megève - 4ème de couverture

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Chroniques du monde d'avant (8), la plage du Planteur à Ramatuelle, par Sylvie Bourgeois Harel

Chroniques du monde d'avant, la plage du Planteur à Ramatuelle

par Sylvie Bourgeois Harel

J’ai 20 ans et je viens enfin, pour la première fois de ma vie, de passer deux mois idylliques, seule, avec mes parents à Besançon. Mais ce bonheur ne durera pas. Vincent, un de mes frères qui a 3 ans de plus que moi, et avec qui je viens de passer une année très dure à Cap-d’Ail où je travaillais comme hôtesse à Monaco vient de débarquer.

Vincent est beau, gentil, intelligent, très intelligent même, il fait des très belles photos, cite Deleuze et Derrida, ses profs de Fac, mais il ne va pas bien psychologiquement. Personne ne me croit quand je dis qu’il a des problèmes psychiatriques, au contraire, je passe pour la méchante sœur qui veut le faire soigner. Cinq ans plus tard, il sera diagnostiqué schizophrène et sera interné à de multiples reprises.

Comme je ne suis pas en état de le supporter après tout ce que j’ai vécu à Cap-d’Ail, le matin, si je lui disais non, il me mordait le bras pour que je lui donne de l’argent, la nuit, il écoutait trois radios à fond, si des amis venaient dormir, il repeignait leur chambre d’onomatopées de guerrier, je décide de fuir la maison familiale où pourtant j’étais heureuse de profiter de mes parents.

Je téléphone à l’Office de Tourisme de Deauville, Megève et Saint-Tropez, trois villes que je ne connaissais pas, mais qui me faisaient rêver, pour savoir s’il n’y aurait pas une annonce pour du travail. À Saint-Tropez, on me répond qu’en effet, une pizzeria recherche un serveur confirmé. Je convaincs le propriétaire que je suis un serveur confirmé.

Le lendemain, je débarque avec quatre heures de retard, mon train ayant écrasé une vache, peut-être une vache qui, comme moi, s’était sentie obligée de quitter sa famille aimante pour avoir la paix, à la gare de Saint-Raphaël où le frère du patron m’engueule.

À deux heures du matin, le chef de rang de la pizzéria m’accompagne à ma chambre derrière chez Sénéquier, j’étais logée, nourrie, et là, stupeur, il y a deux fois quatre lits superposés, avec sept personnes qui dorment déjà, le huitième lit est pour moi. Non seulement ça pue des pieds, mais il m’est impossible de me coucher dans une telle promiscuité, sans parler du popo qui doit être commun et la douche certainement aussi.

Je retourne voir le patron qui comptait ses sous, suivie du chef de rang qui porte mes trois valises, à 20 ans, je voyageais toujours avec des tonnes de vêtements comme si ma vie en dépendait, aujourd’hui, j’ai tout simplifié, que je parte pour un mois ou trois jours, je prends toujours la même petite valise remplie de l’essentiel.

— Pouvez-vous m’indiquer un hôtel, il est hors de question que je dorme avec sept personnes qui puent des pieds, dis-je au patron qui me regarde, étonné.
— Nous sommes le 1er août, vous n’en trouverez pas.
— Je vais alors dormir chez vous.

Il me regarde encore plus étonné.

— Vous avez une pizzeria, vous devez bien avoir une maison, non ?
— Non, je vis dans un studio avec ma femme et notre bébé.

Le chef de rang avait dû me trouver mignonne, il me propose sa chambre de chef de rang, son statut de chef lui donnait le privilège de dormir seul. Il reprend mes trois valises et les dépose dans une chambre où, en effet, il n’y a qu’un seul lit mais avec une hauteur sous plafond d’un mètre quarante à tout casser, et toujours pas de popo ni de douches. Je le remercie.

J’attends qu’il soit loin et pars me promener dans Saint-Tropez à la recherche de pains au chocolat tout chauds. C’est une manie, la nuit, je mangeais des biscuits ou des pains au chocolat à la sortie des boîtes de nuit où j’adorais aller danser. Et Saint-Tropez est une boîte de nuit géante, il est trois heures du matin et c’est la fête partout, je suis conquise d’autant qu’en face du Yaca, un monsieur vend des pains au chocolat tout chauds.

Tout en avalant mon troisième, je lui raconte mes aventures, mon frère fou, sa poule encore plus folle que lui qui, chaque jour, montait sur la branche du néflier pour pondre son œuf qui, inévitablement, s’écrasait sur la terrasse, mes parents que j’aime et que je suis triste d’avoir été obligée de quitter, la pauvre vache éprise, elle aussi, de liberté, les pieds qui puent des serveurs, le popo en commun, quand un garçon à peine plus âgé que moi qui m’écoutait, fasciné, me propose de m’emmener chez lui, ses parents ont un grand appartement à Port-Grimaud.

J’achète quatre pains au chocolat pour remercier le chef de rang, le gentil garçon prend mes trois valises et hop me voilà enfin couchée, seule, dans un vrai lit avec des toilettes propres et une grande salle bains.

Le lendemain matin, le gentil garçon retarde son retour à Grenoble et m’emmène faire le tour des plages afin que je trouve du travail pour le mois d’août. Je n’avais pas assez dormi, j’étais épuisée, il était vraiment gentil, il me portait sur son dos.

À la Bouillabaisse, ils recherchent un cuisinier confirmé pour le snack. Je les convaincs que je suis un cuisinier confirmé. Par chance, je tombe sur la fille d’amis de mes parents qui travaille également là. Elle me propose de m’héberger chez sa fiancée, une riche allemande plus âgée. Le soir, après le dîner, je comprends que je dois dormir dans leur lit. Je prétexte une folle envie de sortir et file aux Caves du Roy où je danse en dormant debout car je suis exténuée de fatigue.

Pendant trois jours, je mets un fichu sur mes cheveux et je fais des frites et des hamburgers. La nuit, je danse en dormant debout et je mange des pains au chocolat pour tenir le coup. La 4ème nuit, le monsieur me donne le téléphone de son copain qui recherche une serveuse confirmée pour son restaurant Le Planteur situé sur la plage de Pampelonne. Je le convaincs que je suis une serveuse confirmée et je commence à travailler dans ce très joli endroit où je suis logée dans un bungalow pour moi toute seule au bord de la mer où je me baigne matin et soir avec Frantz, le gentil plagiste de mon âge.

C’était une plage d’habitués bien élevés. À 11 heures, je passais entre les matelas prendre les commandes et à 13h, tout le monde était à table. Les deux patrons s'occupaient de la cuisine. L'un était petit et fluet, l'autre était baraqué, tatoué, le crâne rasé, Frantz m’avait dit que c’était un ancien légionnaire ou mercenaire, le genre à ne pas aimer être embêté.

Un jour, comme d’habitude, j’entre dans la cuisine avec mon carnet de commandes plein, mais ils ont tellement bu la veille qu’ils sont incapables de préparer le repas. Sur la terrasse, les clients commencent à s’impatienter. En tant que serveuse confirmée, je prends les dessus et retourne dans la cuisine en tapant dans mes mains :

— Allez, hop, les mecs, je leur dis en riant, il faut vraiment vous mettre au boulot, sinon je vais avoir une mutinerie, nos vacanciers meurent de faim.

Je devais, sans m’en rendre compte, être un brin autoritaire du haut de mes 45 kilos si bien que le mercenaire-légionnaire-tatoué-baraqué-rasé m’a soulevée du sol.

— Non mais, la princesse, je rêve, tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres, écoute bien, je n’ai jamais obéi à personne dans ma vie, et ce n’est pas une jolie poupée comme toi avec son petit minois qui vas commencer à me transformer en toutou à sa maman.

Il m’a balancée dans la chambre froide entre les morceaux de viande et les plaquettes de beurre, et l'a refermée en râlant qu’il avait encore soif. Je n’ai eu la vie sauve que grâce au gentil Frantz qui, ne me voyant plus, s’est inquiété. Le petit patron fluet, moins prêt que son copain tatoué à commettre un crime qu'ils auraient dû cacher en me cuisinant le lendemain pour leurs clients afin de faire disparaître mon corps, lui a avoué où j’étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel
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Mon amie Laurence

Mon ami Laurence
 
"Il est 7h40, il ne devrait pas tarder.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
Avec impatience.
Nous sommes le 1er janvier.
Une nouvelle année va enfin commencer.
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai serré Plouf dans mes bras. Je ne peux pas l’emmener. C’est mon seul regret. Alors je l’ai embrassé. Je lui ai dit que je l’aimais. Que Ferdinand s’occuperait de lui. Plouf adore Ferdinand. Et Ferdinand adore Plouf. Tous les matins, Ferdinand vient le chercher. Ils font une grande balade dans les collines. Puis, ils rentrent épuisés. Pendant ce temps, je leur prépare à déjeuner.
C’est mes parents qui m’ont conseillé d’adopter Plouf. Ce sont eux, aussi, qui m’ont demandé de quitter Ferdinand. Ils ne l’aiment pas. Alors que c’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Il est beau. Il est intelligent. Il est rigolo. Mais il est malade. Mais s’il n’avait pas été malade, je ne l’aurais jamais rencontré. Ni aimé. Ni été aussi heureuse pendant toutes ces années. Nous nous sommes retrouvés dans le même hôpital. Plus exactement un hôpital où nous ne restions que la journée pour nous aider à nous structurer et à accepter la vie telle qu’elle nous avait été donnée. Une vie pas forcément facile. Ferdinand venait de perdre ses parents. Sa douleur avait accentué sa schizophrénie. Il a été interné. Soigné. Calmé. De mon côté, je venais d’être quittée.
Quand Ferdinand m’a embrassée, nous ne nous sommes plus quittés. Je l’ai aimé. Aimé à la folie. Nous avons emménagé ensemble. Je me suis remise à travailler. Ferdinand a repris des cours à la faculté. Nous étions heureux. Comme peuvent l’être deux personnes fragiles, oubliés et rejetés de tous, mais qui ont trouvé une force dans leur amour.
Puis un jour, un drame est arrivé. Suite à un procès, Ferdinand a perdu sa part de la maison de ses parents où nous passions parfois les week-ends. Cette maison, c’était le ventre de sa maman pour Ferdinand. Un ventre rassurant. Un ventre vivant. Un ventre aimant. Même si nous n’y allions pas souvent, c’était son enfance, ses souvenirs, ses souvenirs de petit garçon brillant et pas encore détruit par la schizophrénie.
En perdant sa maison, Ferdinand a perdu sa protection. Il a commencé à avoir peur. Tout le temps. Il a commencé également à de plus en plus s’isoler.
— C’est normal, j’essayais d’expliquer à mes parents, il a mal, très mal, vous vous rendez si cela vous arrivait de perdre la maison de grand-maman.
Mais ils n’ont rien voulu entendre. J’ai été obligée de le quitter. C’était ça ou je ne voyais plus mes parents qui, en échange, m’ont pris un appartement. J’ai tellement pleuré que j’ai de nouveau été hospitalisée. J’ai téléphoné à la soeur de Ferdinand pour lui demander de m’aider à m’échapper. Elle, aussi, à pleurer. À pleurer sur moi. Sur son frère. Sur notre amour. C’est la seule qui nous a toujours épaulés. C’est compliqué la fragilité dans une société où il faut toujours gagner et être le plus fort.
Et puis les médicaments, les piqûres, ont commencé à faire leur effet. Je n’avais plus de volonté, plus de désir, plus d’âge. Je pouvais enfin rentrer chez moi. C’est là que j’ai adopté Plouf. J’ai même pu fêter mes quarante ans.
La semaine dernière, j’ai eu une idée. Une idée qui va tout arranger. Une idée qui va nous sauver. Pour l’éternité. Je ne peux pas voir Ferdinand se détruire ainsi. Je l’aime toujours. C’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Alors, pour garder notre amour dans la pureté et la beauté de ce qu’il a toujours été, j’ai tout organisé. J’étais très excitée. J’ai décidé que ce serait le 1er janvier. Pour fêter la nouvelle année qui allait commencer. J’ai prié. J’ai embrassé Plouf et j’y suis allée. L’air était frais. Le jour n’était pas encore levé. Mais je ne pouvais pas le louper.
Il est 7 heures 40. Il va bientôt arriver.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
J’ai un peu froid.
Je pense à Plouf.
Je pense à Ferdinand.
Pas longtemps car le voilà qui est déjà là.
J’ai peur. Je ferme les yeux. Pour me donner du courage, j’imagine que Ferdinand est tout près de moi, qu’il m’embrasse dans le cou, qu’il embrasse mes paupières avec ses baisers si doux, qu’il me serre dans ses bras. Il me prend alors la main comme il aimait à le faire lorsque nous sautions dans les vagues. Et je saute. Je crie. Je regrette. Je n’aurais pas dû. J’ai envie de crier, d’appeler Ferdinand, de lui dire de venir à mon secours comme il l’a toujours fait. Mais c'est trop tard. Il est déjà là. Et je ne suis plus."
 
Sylvie Bourgeois Harel
Mon hommage à mon amie Laurence qui s’est jetée sous un train le 1er janvier 2022.
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Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Brigitte Bardot

 

J’ai reçu de nombreux messages me demandant pourquoi je n’avais rien écrit sur Brigitte Bardot. Je n’ai rien écrit parce que j’avais plutôt envie de lui rendre un hommage en agissant. J’aurais aimé profiter du projecteur installé sur le port de Saint-Tropez devant chez Sénéquier et le Gorille, et projeter, le lendemain de son décès, le lundi, ou un autre jour, à 18 heures, sur les murs des immeubles, à l’emplacement du spectacle actuel de Noël, une série de photos d’elle, tout en diffusant sa chanson La Madrague. Puis, la corne de brume du port aurait sonné ainsi que toutes celles des bateaux présents, pendant trois minutes.

C’est très beau la corne de brume. C’est puissant. Émouvant. Ça inspire le voyage, le départ, l’inquiétude, le deuil. Ça impose le silence. Un silence pour dire merci à Brigitte Bardot. Pour la féliciter. Pour l’accompagner. Pour l’honorer. Pour la glorifier. Un silence à la hauteur de sa vie, de sa beauté, de sa générosité, de son aura, de son charme, de son charisme.

J’aurais demandé aux bergers du ranch de la Mène, présents sur la place de la Garonne, de venir nous rejoindre avec leur lama, leur âne, leurs chèvres, leurs moutons et même leur adorable sanglier bien élevé qui trotte avec ses petits sabots comme une danseuse sur ses pointes. De nombreuses personnes auraient emmené leurs chiens, peut-être même leurs chats, leurs lapins ou leurs perroquets. Les deux carrioles avec leurs chevaux de traie se seraient garées à nos côtés. Des torches, des briquets, des bougies auraient illuminé nos regards. Des vaporisations de Jicky de Guerlain, le parfum préféré de Brigitte Bardot, auraient été diffusés.

Voilà, j’aurais adoré pouvoir réunir nos amis les animaux, les Tropéziens, les vacanciers, les admirateurs, tout ceux qui ont aimé et aiment encore Brigitte Bardot, dans ce simple adieu qui lui aurait certainement plu, elle qui avait quitté le luxe et les mondanités pour venir vivre simplement à Saint-Tropez, pieds nus l’été à se balader dans les rues, à danser sur les plages, à faire son marché, une beauté naturelle parmi la beauté de ce village face à la mer qu’elle aimait tant.

Cette chaleureuse communion imaginaire avec nos amis les animaux autour d'un adieu local à Brigitte Bardot existe dorénavant en mots, et restera dans mon coeur, j’espère également dans le vôtre.

Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot

Adieu Brigitte Bardot

Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
Adieu Brigitte Bardot, par Sylvie Bourgeois Harel
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Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

Mon frère

Une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

 

— Ton frère est à l’hôpital.
— Quoi ?
— Ils l’ont agressé.
— Mais qui ?
— Ta tante, sa fille, son mari.
— Mais où ?
— Dans votre maison.
— Mais quand ?
— Il y a deux jours.
— Mais pourquoi ?
— Ils ne l’aiment pas.
— Mais maman vient à peine de mourir.
— Je sais.
— Et papa est décédé seulement l’an dernier.
— Je sais.
— Je ne comprends pas.
— Moi non plus.
— Comment va-t-il ?
— Il le garde sous surveillance.
— Je vais appeler ma tante.
— Tu es sûre ?
— Oui.

Nous sommes en mai 1998. Je suis au Festival de Cannes. Je saute dans la Porsche Boxster marine que l’on m'avait prêtée. C’était l’époque des seigneurs. Chacun voulait communiquer au travers du cinéma. Tout était simple, facile, joyeux. Soudain, je suis projetée dans deux mondes opposés, d'un côté, mon frère tabassé à l’hôpital par ma tante, sa fille, son mari, de l'autre, moi, ma chambre au Carlton, mes places aux projections officielles, mes invitations aux soirées privées. Deux mondes opposés que sa maladie séparait.

Une heure plus tard, je me gare dans la propriété familiale qui a été partagée, après le décès de ma grand-mère maternelle, lorsque j’avais sept ans, entre ma mère et ses trois soeurs. Cette propriété, à deux pas de la mer, comprend trois maisons, la plus ancienne qui est divisée en deux habitations, à gauche, ma mère, à droite, sa soeur aînée, dans le jardin, deux villas modernes, et une allée commune, le lieu préféré des disputes de mes tantes et de leurs maris autour de l’emplacement pour garer leur voiture, ce qui faisaient beaucoup rire mes parents, des parents charmants, drôles, intelligents, beaux, généreux, le contraire de mes tantes aigries et de leurs maris dont l’un, enfant, me mordait les oreilles lorsque j’étais obligée de l’embrasser pour lui dire bonne nuit, et un autre qui a essayé de me violer lorsque j’avais dix-huit ans.

Après le décès de notre mère, il y a quelques mois, mon frère s’est installé dans notre maison de vacances. Un autre y vient régulièrement avec ses enfants lors des congés scolaires, tandis que l’aîné y habite entre deux voyages dans le monde entier. Pour ma part, depuis que j’ai fermé les yeux de ma mère qui est morte dans sa maison, dans mes bras, dans la chambre où elle est née, soixante-dix ans plus tôt, je n’y vais plus jamais.

Je grimpe les escaliers et sonne chez ma tante. Elle me reçoit sur son balcon face à la Méditerranée. Sa fille, ma cousine avec laquelle, enfant, j’ai passé tous mes étés, nous rejoint. Son mari ne veut pas me voir. Je suis calme, posée, à l’écoute. Je ne les juge pas, je ne les incrimine pas. Je veux seulement comprendre ce qu’il a bien pu se passer dans leur tête pour que, deux jours plus tôt, à vingt-deux heures, ils aient décidé de venir tabasser mon frère qui était tout seul dans notre maison. Je commence par questionner ma cousine.

— Que s’est-il passé ?
— Il n’est pas venu voir sa mère sur son lit de mort.
— Il en était incapable.
— N’empêche.
— Il était trop malheureux.
— Ce n’est pas une raison.
— Si.
— Non.
— Perdre ses parents à neuf mois d’intervalle était trop violent pour lui.
— Je ne sais pas.
— Son monde affectif s’écroulait.
— Il aurait quand même pu venir lui dire au-revoir.
— Vous avez voulu le punir ?
— Quand je le lui ai dit sur la plage, il m’a insultée.
— Il eut peut-être été préférable que tu le plaignes de ne plus avoir ses parents, toi qui as la chance d’avoir encore les tiens.

Ma cousine se lève et part sans me dire au-revoir. Je reste seule avec ma tante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— Nous allons prendre un avocat pour le faire interner à vie.
— Pourquoi ?
— Parce que le matin, quand je pars travailler, du haut de votre terrasse, il m’insulte.
— Que te dit-il ?
— Il me dit que je suis nulle d’aller travailler au lieu de profiter de la mer, du soleil, de la beauté.
— Ce n’est pas vraiment une insulte.
— De toute façon, tout ça est de ta faute.
— Ah bon ?
— Si tu ne lui donnais pas de l’argent, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

De retour à Cannes, je donne la Porsche marine au voiturier du Carlton, je saute dans une jolie robe, je me rends à pied au Palais du festival, je monte les marches, je m'assied dans le carré cinéma, les meilleures places, et je pleure. Je pleure sur mon frère qui n’a jamais demandé à être malade. La schizophrénie lui a volé sa vie.

Un mois plus tard, je suis à Saint-Tropez avec Charles. Nous nous levons tôt pour être à Nice à 8 heures du matin, le procès a lieu à 9 heures. Suite à la déclaration de l’hôpital d’une ITT de dix jours pour mon frère, une plainte d’office a été déposée contre ses agresseurs. J’avais proposé à ma tante, ma cousine, son mari, de faire plutôt une médiation familiale, une procédure moins douloureuse, ils m’ont de nouveau répondu qu’ils désiraient le faire interner à vie, et que tout cela était de ma faute, si je ne l’aidais pas financièrement, il serait dans la rue avec les clochards, là où était sa place.

Comme je payais tout, j’avais choisi une jeune avocate dont c’était la première affaire. Je vais la chercher et l’invite à prendre un bon petit-déjeuner au Negresco. Elle a peur. Ma tante, ma cousine, son mari, ont pris l’avocat le plus virulent de Nice. Un ponte. Son ancien professeur. Elle craint de ne pas être à la hauteur.

— Tout va bien se passer, vous allez être la meilleure.
— Je ne pense pas.
— Si. Vous allez être la meilleure parce que vous avez basé votre défense sur les valeurs humaines, on ne frappe pas un plus faible que soi, c’est dégueulasse.

Elle a gagné le procès. Le procureur a condamné ma tante, ma cousine, son mari, à trente mille francs d’amende chacun, ainsi qu’à trente mille francs d’indemnités chacun, indemnités qu’ils n’ont jamais versés à mon frère.

Le lendemain matin, après une grande balade à vélo avec Charles, je m’effondre en larmes. Je téléphone à ma tante :

— La justice vous a jugés, moi, je ne vous ai pas jugés. Nous sommes une famille. Laissons passer l’été. Puis revoyons-nous tranquillement et réapprenons à nous parler avec amour.
— Tout ça est de ta faute, si tu ne donnais pas d’argent à ton frère, il vivrait dans la rue avec les clochards, là où est sa place.

J’ai raccroché. J’ai raccroché et je ne les ai plus jamais revus. J’ai raccroché sur trente-cinq ans d’amitié, de rires, de pique-niques à la plage, de souvenirs de vacances. J’ai raccroché et je n’ai pas pleuré. La fierté d’avoir protégé mon frère qui est handicapé, m’a sauvée.

Je suis allée déjeuner au Club 55 avec Charles. Nous avons retrouvé nos amis. Je leur ai tout raconté, l’agression, l’incompréhension, la douleur, la maladie, la schizophrénie, la folie, mon frère beau et intelligent, ses bouffées délirantes, sa vie gâchée, ses internements dans des couloirs fermés à clef, la mort si rapprochée de nos parents, le procès, leur haine, l’avocate de mon frère qui tremblait, le procureur formidable d’humanité, sa conclusion lorsqu’il a dit à ma tante : « c’est quand même votre neveu, il n’a rien fait de mal, pourquoi, une fois votre colère passée, ne l’avez-vous pas soigné en mettant du Mercurochrome sur ses blessures, plutôt que de l’avoir laissé tout seul sur le sol de sa maison ?

Je leur ai tout raconté. Puis je suis allée me baigner dans la mer, dans la Méditerranée, dans ma Méditerranée, ma Méditerranée dans laquelle, j’ai nagé si souvent avec mon frère et ma mère. Ma Méditerranée qui sait si bien me consoler. J’ai nagé. Et je n’ai pas pleuré. J’étais libérée.

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Papa est mort, une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

"Papa est mort. Dorénavant, je suis riche. Très riche. Mais je n’ai plus de papa. En même temps, je ne l’ai jamais vraiment connu. Ma douleur n’a pas été la même que lorsque j’ai perdu Yvan. Yvan, c’était mon chien depuis je suis enfant. Il est décédé l’été dernier, j’ai pleuré sans m’arrêter. Il connaissait tout de moi, mes secrets, mes doutes, mes chagrins. Tandis que mon papa, il ne savait rien de mes attentes, de son absence, de mon manque.

Alors, oui, j’ai pleuré, mais contrairement à Yvan pour lequel j’ai pleuré sur le trop plein d’amour qu’il m’avait donné, pour mon père, j’ai pleuré sur le vide de notre relation. Un vide que je ne pourrais plus jamais combler. Un trou. Un trou béant. Voilà, j’ai pleuré sur ce trou béant qui s’ouvrait devant moi. Un trou géant que l’argent ne pourra jamais compenser. Je n’ai pas de souvenirs à mettre dedans, ou alors si peu.

Je me souviens des rares occasions où il est venu me garder à la maison quand ma mère s’était faite opérer. J’étais encore petit. Ma mère était malade de la maladie de ne pas avoir de mari. Ni de papa pour son fils. Ni d’homme dans son lit. Elle m’avait expliqué que je ne devais pas avoir peur qu’elle meure. Elle m’avait même acheté un livre qui racontait, en images, comment les enfants devaient réagir face à la maladie de leurs parents. Je l’avais jeté. Je ne voulais pas de livre. Je voulais une maman en bonne santé et un papa assis devant la télé, comme les parents de mon meilleur copain lorsqu’ils m’invitaient à dîner.

Les sept fois où ma mère est partie à l’hôpital, mon père est venu me garder à la maison. Je ne suis jamais allé chez lui. Chez lui, il y a sa femme qui me déteste et ses jumelles plus âgées avec lesquelles je n’ai jamais joué. J’étais content qu’il s’occupe de moi. Très content même. Très content, mais horrifié. Horrifié car s’il était là, c’était parce que ma mère était malade. C’était comme si je devais choisir entre une mère en bonne santé et un père absent, ou bien, une mère malade et un père à la maison.

Une nuit, j’avais dix ans, j’ai ardemment prié pour que ma mère meure ainsi mon papa serait obligé de s’occuper de moi. J’entrais enfin en vainqueur dans sa belle maison qui est dix fois plus grande que la nôtre. Sa femme serait obligée de me faire à manger et les jumelles de jouer avec moi. Je devenais un roi dans mon nouveau chez-moi. D’un côté, cette nouvelle perspective d’aller vivre, avec mon chien Yvan, chez mon père, me mettait en joie, mais de l’autre, je voyais la tombe sombre de ma mère dans le noir d’un cimetière. Cela m’avait plongé dans une angoisse terrifiante. Je ne pouvais plus respirer d’autant qu’une petite voix me forçait à choisir entre mon père et ma mère. Alors lequel préfères-tu ? insistait-elle, avançant toutes sortes d’arguments pour m’influencer à choisir mon père : regarde, ajoutait-elle, tu te disputes souvent avec ta maman, avoue que tu ne l’aimes pas tant que ça, en plus, elle n’est pas très jolie, elle ne te fait pas bien à manger, elle t’embête à toujours te demander de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs, tandis que ton papa, au moins, lui, il te fiche la paix. Et puis, il est beau. C’est bien simple, tout le monde l’adore, et il ne te questionne jamais à savoir si tu as une fiancée ou si tu as appris ta leçon.

Au réveil, j’ai failli demander à aller en pension. Mais quand j’ai compris que je ne verrai plus Yvan, je me suis tu. J’ai passé mon enfance à me taire. Lorsque je voyais ma mère couchée dans son lit d’hôpital qui me souriait pour me rassurer que tout allait bien, je me taisais. Le soir, lorsque mon père me préparait des coquillettes au jambon, je me taisais. Je crois que ça l’arrangeait car il se taisait aussi. Nous étions deux silencieux qui n’avons jamais eu le courage de nous parler.

Notre silence ne durait jamais très longtemps. Dès que ma mère rentrait de l’hôpital, il était aussitôt remplacé par l’absence de mon père, le manque, l’abandon, le rêve d’un papa avec qui je serais allé au cinéma ou skier. Les premiers jours, j’en voulais terriblement à ma mère d’avoir guérie si vite. Je m’en voulais aussi de ne pas avoir trouvé le moyen de rompre le silence avec mon père. Mais j’avais trop de mots dans ma tête pour un enfant, trop de mots à lui dire, trop de mots qui se bousculaient, qui créaient un chaos dans mon cerveau. Surtout, je n’arrivais pas à lui demander pourquoi il ne m’aimait pas au point de m’emmener, ne serait-ce qu’une journée, me promener avec lui. On aurait embarqué Yvan qui aurait été ravi.

Mon père repartait alors dans sa grosse voiture, emportant avec lui son silence. De mon côté, pour ne pas pleurer, je m’enfermais dans ma chambre et je me griffais les bras de rage. De colère. D’amour. De haine. Je me griffais jusqu’au sang. Puis, je prenais les ciseaux à ongles et je me rayais les cuisses. Des rayures qui signaient mon malheur, qui racontaient mon incompréhension, qui gravaient dans ma chair mes questionnements.

Ce matin, à son enterrement, devant son cercueil, je suis devenu le silence de mon père. Je ne dis pas un mot. Je ne pleure pas. Je ne suis pas triste. Son silence est maintenant gravé dans l’éternité. Je suis juste hébété lorsque des personnes que je connais pas viennent m’embrasser, étonnées que je sois son fils. Ma mère me pousse alors un peu sur le devant comme un trophée. Elle pense avoir gagné alors qu’elle vient de perdre son fils. J’ai 18 ans. Je m’appelle Antoine. Je vais hériter. Je vais devenir riche. Très riche. Mais je ne veux pas de cet argent qui a volé mon enfance.

Soudain, j’entends la voix de mon père. Mon père rompt son silence, pour la première fois, alors qu’il est mort depuis cinq jours. Je me rapproche discrètement de son cercueil. Il me dit qu’il m’a toujours aimé. Il me demande pardon de ne pas avoir su me parler. Il était en colère contre ma mère. Il ne l’a jamais aimée. Il l’a prise par vengeance. Par déception. Par désespoir. L’amour de sa vie venait de se marier. Il n’avait pas su la garder. Elle était si jeune. Il l’a laissée partir. Il a tellement souffert qu’il a pensé mourir. Ma mère était là. Il l’a prise pour rester vivant. Il lui a demandé d’avorter. Il a crié. Hurlé. Elle a résisté.

— Et tu es né, continue la voix de mon père. Tu étais mignon, un très joli bébé, mais je te voyais comme une punition d’avoir perdu mon amour. Je suis désolé. Mais maintenant, d’où je suis, je peux enfin te parler. Je suis libéré.

La procession commence. Le cercueil s’éloigne. Je reste sur place. Je ne bouge pas. Je veux entendre encore cette voix. La voix de mon père qui m’aime. Je ne suis pas triste. Je ne pleure pas. Je suis heureux. Son silence est gravé dans l’éternité. Mais ce silence me parle. Son silence me grandit. Son silence m’apaise. Je pense à Yvan. Quand il me léchait les mains pour me signifier qu’il comprenait mon chagrin. Je pense aux coquillettes-jambon que mon père me préparait. Je pense au sang sur mes bras qui racontait ma douleur.

Je suis heureux. J’ai un papa."

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

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L'enfance fracassée, par Sylvie Bourgeois Harel

L'enfance fracassée

À la petite école, puis au collège où j’étais dans des établissements privés et religieux, le mot qui revenait constamment, me concernant, était impertinente. Sur mes bulletins scolaires, sur les rapports des conseils de discipline, sur les mots envoyés à mes parents, impertinente, impertinente, impertinente. Je me souviens surtout que je m’emmerdais fermement à l’école et au collège. C’est bien simple, je n’y ai rien appris. Tout ce que je sais, je l’ai appris avec mes parents. En les observant. En les regardant. En les écoutant. En les aimant. Grâce à eux, j’ai compris à quel point la liberté était la valeur la plus importante. La liberté et l’ouverture d’esprit. La curiosité aussi. Enfant, tout m’intéressait. Je passais mon temps dans les livres. Je lisais en permanence. J’ai très vite abandonné les romans de la Bibliothèque Rose pour me plonger dans les biographies de peintres célèbres. Le parcours de ces artistes me passionnait. À la maison, nous avions des peintures de mon père qui ne voulait plus peindre. Ses tableaux étaient superbes. Mon père m’impressionnait. Moi aussi, je dessinais bien, mais je n’osais pas dessiner de crainte de ne pas avoir son talent. Je ne voulais pas rivaliser avec lui, je préférais m’effacer et l’admirer. Les gens l’adoraient. Il était intelligent, généreux, doué, séducteur, et surtout terriblement drôle. Mes parents organisaient souvent des grands dîners où mon père, excellent conteur, narrait les histoires qu’il lui était arrivées. Il transformait un rien en une anecdote hilarante.

Puis, un jour, ma vie de petite fille heureuse a vacillé. Il y a eu ce déchirement. Cet effroi. Cette détresse. C’était pire qu’une douleur. Pire qu’une souffrance. Une sorte de mort. La mort de mon enfance. De mon innocence. De ma gaieté. Ce n’était pas mon papa. Mon papa ne savait pas. Ma maman non plus. Je me suis tue. Les mots étaient impossibles à prononcer. D’ailleurs, je continue de me taire. Je ne peux pas l’accuser. Il nierait. Il me tuerait. Je préfère rester vivante. J’avais 8 ans. Et oublier. Même si je n’arrive pas à oublier. L’onde de choc est toujours là. Avec ses dégâts irréversibles.

À partir de là, j’ai arrêté d’aimer. Et j’ai commencé à haïr. Je haïssais tout. À commencer par moi. Je me haïssais. J’ai haï aussi mon père, peut-être parce qu’il n’avait pas su me protéger. Il ne pouvait plus m’approcher, ni m’embrasser. Au travers du refus de son amour, je lui envoyais des appels au secours. Mais c’était impossible pour mon père de me comprendre, je ne laissais rien transparaître. Il en était malheureux. Souvent, il se plaignait à ma mère : Mais qu’est-ce qu’elle a Sylvie à toujours me repousser ? Je n’aimais que ma maman, mon chien Sam et ma meilleure amie, Nathalie.

Mon verbe est alors devenu violent. C’était ma façon d’éloigner ceux qui voulaient s’approcher trop près. Mes mots sont devenus mes bouées de secours. Ils me servaient de barricades. Dorénavant, la confiance, c’était fini. Je ne voulais compter que sur moi pour me protéger. J’étais toute petite, toute maigre, seule ma rage me rendait forte. Chaque mot que je prononçais vomissait le déchirement de mon ventre fracassé. Il vomissait mon effroi. Il vomissait ma détresse. Mes réparties m’apportaient de la vigueur, de l’espoir, de la grandeur. Alors, oui, à l’école, je suis devenue impertinente, insolente, indisciplinée. Je balançais mes mots pleins de fureur, de dégoût, de désespoir, à tous ceux qui voulaient m’imposer leur autorité. Pour ne pas m’effondrer dans ce monde où un grand m’avait détruite, je me débattais avec mes mots. Je hurlais ma rage pour que l’on m’entende. Pour que je sois le centre du monde. Pour que tous les regards soient braqués sur moi. Pour que quelqu’un comprenne à quel point j’étais brisée, cassée, salie, finie. Mais personne n’a jamais compris.

En 6ème, une psychologue désignée par mon collège est venue plusieurs fois à la maison me questionner afin de tenter d’expliquer mon comportement. Dans son rapport, elle avait écrit que j’étais trop gâtée. Elle a même parlé de mon chien Sam. Elle n’avait rien compris. Rien vu. Rien senti. Rien analysé. Elle s’était bêtement mise en rivalité avec cette jolie petite fille blonde aux grands yeux bleus qui ne voulait rien montrer de sa souffrance. Qui était provocante pour masquer sa douleur. Qui frimait pour faire illusion. Qui avait un verbe affuté pour que l’on me foute la paix.

Je détestais être obligée d’aller à l’école. Je n’avais qu’un rêve, rester auprès de ma mère. Je savais qu’auprès d’elle, rien ne pouvait m’arriver. J’aurais ainsi pu redevenir une petite fille douce et aimante. J’aurais tellement voulu rester plus longtemps une enfant. Une enfant qui aurait pu continuer d’admirer son papa plutôt que de le haïr. Paradoxalement, tout en le repoussant, pour attirer son attention et prendre le dessus sur lui, chaque jour, je mettais toute mon intelligence au service des bêtises que j’allais pouvoir inventer afin qu’ensuite il puisse les raconter lors des dîners avec ses copains. C’est ainsi que la provocation et le rire sont devenus mes meilleurs amis. Mes réparties m’ont alors apporté de la force, de l’espoir, de la grandeur, de la joie aussi. J’adorais quand mon père, qui n’aimait pas non plus l’autorité, répétait à ses invités mes idioties que je faisais subir à mes professeurs. Ça le faisait rire. Car j’étais devenue très bonne en bêtises et en réparties. Mes notes étaient souvent désastreuses lorsqu’il s’agissait d’apprendre par coeur des leçons qui ne m’intéressaient pas, en revanche, j’excellais en mathématiques et dès qu’il fallait faire preuve de logique, d’audace, d’inventivité, d’imagination, de sens pratique, de concentration.

Un grand m’a détruite. Le système scolaire m’a achevée. La joie que j'ai trouvé dans la force de mes mots m’a sauvée. Avec les années, les amours, les amitiés, ceux-ci se sont apaisés et m'ont adoucie.

Sylvie Bourgeois Harel

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Un Rodin, sinon rien

Un Rodin, sinon rien...
 
Durant cet été 2024, je suis en colère de voir ces gros objets dorés et clinquants, avec une tête de smiley qui, soi-disant, questionnent sur le rapport de l’argent et de l’amour, un des pipeaux habituels des artistes qui ont besoin de théoriser leurs lacunes et leurs laideurs qu’ils pondent de façon industrielle (mais qu’ils vendent bien sûr en édition limitée…), être érigés en œuvres d’art à Saint-Tropez, alors qu’ils ne devraient pas sortir des lieux privés des galeries qui les représentent et les vendent.
 
Étant très admirative des sculpteurs, des génies, des artistes talentueux, qui ont éduqué et forgé ma capacité de contemplation, je vis cela comme une véritable pollution visuelle.
 
Mais ce qui me désole le plus, c’est de voir les pauvres passants s’arrêter devant pour les photographier ou ricaner parce qu’ils trouvent rigolo de voir un gros bonhomme doré avec une tête de smiley, et mignon un cœur qui s’envole, pensant que c’est de l’art puisqu’on les expose de façon aussi imposante et présente, une sur le port, une autre devant l’hôtel de Paris, une devant le Musée de l'Annonciade (qui contient d'ailleurs de magnifiques toiles de Bonnard et de Kees Van Dongen), une devant le Musée de la Gendarmerie et du Cinéma, et celle-ci devant chez Sénéquier.
 
Lorsque je suis devant une œuvre d’art, une vraie, je suis fascinée. En arrêt. Le temps s’arrête. Place au divin. Place à l’éternité. Place au calme. Place à la sérénité. Place à la paix, Place à la beauté, celle qui nous survivra, celle qui traversera les siècles, celle qui nous donne une raison d’espérer.
 
Je suis gênée par toute cette confusion mercantile qui veut nous faire croire que ces objets de consommation sont des œuvres d’art. De mon côté, je ne suis pas dupe, mais je suis triste de la duperie organisée en arnaque pour tous ces gamins à qui l’on ferait mieux de montrer un coucher de soleil, d’autant qu’ils sont particulièrement sublimes depuis le port de Saint-Tropez, un des rares ports de la Méditerranée à être face au soleil couchant.
 
En plus, ces objets ont des têtes de smiley, le degré zéro de la médiocrité qui a pratiquement remplacé le langage sur les réseaux sociaux. Ces smiley qui ont déjà suffisamment inondé la pauvreté des SMS sur les smartphones. Ces smiley qui, en un quart de seconde, ont pris la place des quelques mots que les adolescents, et les plus grands aussi, auraient pu écrire pour exprimer avec délicatesse leurs émotions, leurs fous-rires, leurs émois, leur amour, leurs désirs, leurs colères.
 
Je suis également écœurée par le message mensonger, soi-disant, plein d’amour et de poésie que ces gros objets manufacturés véhiculent, alors qu’ils appartiennent à 100% à la société de consommation, et à l’arnaque du marché de l’art contemporain que l’artiste veut nous faire croire qu’il dénonce.
 
C’est malhonnête de justifier une démarche commerciale avec un argument de bons sentiments, c’est digne des plus gros prédateurs. Il veut nous faire croire qu’il est hors-système alors qu’il est totalement dans le système qui, lui, a besoin de nous faire croire qu’il existe encore des vrais artistes sincères et talentueux.
 
Saint-Tropez est suffisamment beau. Saint-Tropez n’a pas besoin de ces anecdotes brillantes qui puent le fric et l’arnaque. A Noël, le gigantesque sapin posé devant chez Sénéquier était parfait, en été, un bel olivier, un immense laurier, ou un massif de lavande, symboles de la Provence, serait parfait aussi. Ou un Rodin. Ou rien. C’est très bien rien. C’est beaucoup mieux que ces gros cacas dorés.

Sylvie Bourgeois Harel
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Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez

Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
 
Je suis bien triste et inquiète d’apprendre que cette petite maison très ancienne de Saint-Tropez, appelée par les uns maison des torpilleurs et par d’autres, maison des douanes, va être bientôt démolie afin que soit construit, à la place, l’extension du musée de l’Annonciade qui vient d'obtenir le label de musée d'Art Moderne. 
 
Triste car le village de Saint-Tropez est beau grâce à l’authenticité de ses vieux bâtiments et de ses anciennes maisons qui reflètent si bien son passé. Un passé qui nous rassure. Un passé simple et sans chichis. Un passé qui nous rappelle un mode de vie calme et joyeux. Un passé qui rayonne dorénavant dans le monde entier. C’est ça, Saint-Tropez, et pas autre chose. C’est un équilibre fragile fait avec juste quelques pâtés de vielles maisons qui ont miraculeusement résisté à la modernité grâce à certains artistes et esthètes qui, après la Seconde Guerre mondiale, ont acheté ces vieilles demeures qu’ils ont eu le bon goût de restaurer à l’identique. Grâce aussi à la vision de Louis Fabre, le maire de l'époque, qui s’est battu afin que les bâtiments bombardés du port soient reconstruits à la même hauteur qu’à l’origine, et qu’il n’y ait aucune spéculation financière de la part des propriétaires qui auraient bien aimé bâtir deux ou trois étages de plus.
 
Outre les mille Tropéziens qui sont partis, après avoir vendu leurs biens, dans les Années 50, certains amoureux de leur village sont restés et n’ont rien changé, habitant toujours dans la demeure de leurs parents et grands-parents qu’ils conservent avec fierté, ne cédant pas aux sirènes de l’argent. 
 
Aujourd’hui, il est inutile de vouloir changer Saint-Tropez, au contraire, le seul slogan possible pour Saint-Tropez doit être : "rien ne doit changer', et encore moins de le moderniser. Moderniser Saint-Tropez est un oxymore, une insulte à sa beauté. Si on change Saint-Tropez, si on essaye de le moderniser, le village perdra son âme, son charme, sa magie. En effet, je me répète, mais cette magie ne vient que de son passé, que des vestiges de son passé, avec ses petites ruelles et ses maisons de pêcheurs de la Ponche, aux couleurs des murs et des volets toutes différentes. 
 
La seule ambition de Saint-Tropez devrait de se battre uniquement pour réussir à le figer dans le temps. Et ce n’est pas une mince affaire quand on voit toutes les constructions, plus ou moins récentes, qui ont et continuent de saccager ses alentours. Fini les potagers, les petites maisons de maçons, les champs, la verdure, qui l’entouraient. Fini cette magie, place au béton. Quelle tristesse ! D’autant que ces abords verts et fleuris faisaient partie de la magie de Saint-Tropez. 
 
Le seul mot qui doit convenir à Saint-Tropez est préservation. Préservation. Préserver. Restaurer. Protéger. Sauvegarder. Il faut de toute urgence avoir la vision d’un Louis Fabre afin de laisser à nos enfants et nos petits-enfants, ce coin de beauté unique qu’est notre village. Ça relève du devoir, de l’éthique, de la transmission. Chaque détail compte.
 
On n’a pas besoin de bâtisseurs ou d’idées soi-disant de grandeur à Saint-Tropez. Saint-Tropez est grand tel qu’il est. Dès qu’une entreprise de construction ou un promoteur immobilier y touche, à chaque fois, on perd de son authenticité. Les Tropéziens sont fiers de leur devise : Ad Usque FidelisFidèle jusqu’au bout. Alors, à notre tour, soyons fidèles à cette devise. Soyons fidèles à Saint-Tropez. Personne ne devrait s’arroger le droit de le transformer, de le moderniser, de le gâcher, de le défigurer. Et surtout au nom de quoi ? Et puis, la beauté intemporelle, féérique et magique de Saint-Tropez, que nous envie le monde entier, est précieuse. Je n’ai à ma connaissance aucun exemple d’une construction jolie et réussie qui ait été bâtie à Saint-tropez depuis 1950. Aucune. Les bâtiments d'habitation érigés après cette date sont tous hideux. 
 
Saint-Tropez est un musée, un musée certes luxueux, mais un musée tout de même. Il doit être pensé comme un musée. Il est impossible de l’agrandir indéfiniment. Il n’y a pas la place. Il est impossible également de créer de nouvelles routes puisque nous sommes une presqu’île, sinon les voitures tourneraient en rond à la queue leu leu, sans jamais pouvoir se garer. C’est mathématique et physique, du pur bon sens !
 
Il est urgent de penser Saint-Tropez dans le « moins de monde » et non pas « dans le plus de monde » qui est destructeur. Lors des siècles passés, les habitants ont su vaillamment combattre les pirates et les envahisseurs venus de toutes parts qui désiraient se l’approprier. À notre tour, sachons repousser les envahisseurs d’aujourd’hui qui s’appellent modernité, restructuration, immeubles…
 
Alors, oui, quand j’apprends que cette jolie petite maison ancienne et toute brinquebalante va être démolie au nom de l’agrandissement du musée de l’Annonciade et de sa modernité afin d’attirer plus de visiteurs, je suis inquiète. Ce musée avec ses 30000 personnes qui le visitent par an, c’est déjà énorme, pourquoi en vouloir 80000 tel que cela a été annoncé ? Oui pourquoi ? Cela me fait penser à la fable de Jean de La Fontaine, La grenouille qui se veut faire plus grosse que le boeuf
 
Comme dans toute réflexion sérieuse, j’aime revenir à la base, à la source. Donc je reviens en 1922 lorsque les peintres Paul Signac, Henri Person et André Turin, tombés amoureux du village où ils étaient venus peindre et s'installer, décidèrent de créer un Musée d’Art Moderne à Saint-Tropez, qu’ils baptisèrent le Museon Tropelen, et qu’ils installèrent dans une salle de la mairie, après avoir demandé à chacun de leurs amis qui avaient peint Saint-Tropez d’offrir une toile. Ce n’est qu’en 1937 que l’héritier et collectionneur Georges Grammont décida de réhabiliter le premier étage du bâtiment de l’Annonciade que venait de quitter un chantier naval qui, devant ses problèmes financiers, décida de ne garder que le rez-de-chaussée. En effet, la loi du libre échange provoqua beaucoup de faillites parmi cette profession, les armateurs préféraient dorénavant faire construire leurs bateaux en Grèce ou dans des pays aux prix plus compétitifs. Bref, en 1950 lorsque le chantier naval a mis définitivement la clef sous la porte, Grammont a réhabilité le bâtiment en entier. Le 7 août 1955, jour de l’inauguration, le musée de l’Annonciade était né dans sa configuration actuelle. Le pauvre Grammont qui donna 57 de ses oeuvres n’en profita pas longtemps car il décéda très rapidement après. 
 
C’est donc grâce à l’amour et à la connaissance de la peinture de Signac, de Person, de Turin et de Grammont, que ce musée existe et qu’il est merveilleusement doté de chefs d’oeuvre. C’est leur inspiration et leur désir de laisser une trace qui font la force et le caractère de ce musée. Il est essentiel de le laisser tel quel. de leur rester fidèles. Chaque été, des expositions temporaires se succèdent, nécessitant, j'imagine, un peu de déménagement et d’organisation pour les employés, mais ça fait aussi partie du charme. 
 
Et quant à cette petite maison, elle aussi fait partie du charme du lieu. Au lieu de la recouvrir de panneaux signalétiques qui ne lui font pas honneur, il serait préférable de les retirer et de ne mettre qu’un joli texte expliquant son histoire et l’histoire des chantiers naval qui ont fait la réputation de Saint-tropez où les plus belles tartanes étaient fabriquées. Et de ne surtout pas la détruire. Elle aussi fait partie du patrimoine de Saint-Tropez. On aura quoi à la place, un bâtiment bien droit, tout propre, façon Gifi ou Ikéa, quelle horreur ! Quelle désolation. Quelle pauvreté d’architecture ! Ce pauvre cher Paul Signac doit se retourner dans sa tombe !
 
Sylvie Bourgeois Harel 
Agrandissement du Musée de l'Annonciade à Saint-Tropez
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