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Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

 

Le coeur serré, je le regarde. Je n’ose pas m’approcher. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Très longtemps. Mais je suis sûre que c’est lui. Ces longs cheveux blonds bouclés, je les reconnais, ce sont les siens, je n’ai aucun doute là-dessus.

Un livre est posé à ses côtés. Il a toujours énormément lu. Surtout de la philosophie. Lorsqu’il était étudiant, il avait suivi les cours de Gilles Deleuze à la faculté Paris VIII de Vincennes, et aussi ceux de Jacques Derrida à Nanterre. Nos conversations étaient passionnantes. Il m’a beaucoup appris. Sur la philosophie bien sûr, mais aussi sur la nature et sur les animaux. Lorsque nous nagions ensemble, il connaissait le nom de tous les poissons. C’est lui qui m’a montré comment sympathiser avec les poulpes.

Il porte des chaussures de bateau marine. C’est également un indice que c’est bien lui. Les chaussures de bateau représentent tout ce qu’il aime, la mer, la voile, le large, la liberté, les dauphins.

J’hésite à avancer. Je ne sais pas comment lui dire bonjour. Je crains qu’il ne soit pas content de me voir. La dernière fois que je l'ai vu, c'était sur le chemin du bord de mer à Menton. C’était en juin, il y a onze ans. Il était en maillot de bain et portait une serviette sur l’épaule. Il partait de la plage. J’ai voulu l’embrasser, mais il m’a repoussée. Brusquement. Je n’ai pas compris pourquoi d’autant que nous avions longuement parlé au téléphone deux jours auparavant. Je lui avais proposé mon aide. Qu’il avait accepté. Il venait de vivre un drame. Un drame qui allait détruire sa vie. Il était en panique. Moi aussi. Je lui avais dit que je m’occuperais de tout. Que j’avais déjà parlé de son affaire avec une avocate. Qui était excellente. Qui serait parfaite pour le défendre. Qu’elle était scandalisée par ce qu’il lui arrivait. Que je paierai ses honoraires. Il m’avait remerciée.

Mais là, sur le chemin du bord de mer, ce n’était plus le même homme. J’avais en face de moi un homme traqué, apeuré, sur la défensive. Un homme qui m’a repoussée alors que je voulais le protéger. Les jours et les mois qui ont suivi, je l’ai appelé. Plusieurs fois. Régulièrement. Je lui ai également écrit. De nombreuses lettres. J’étais inquiète. Très inquiète. Il avait besoin de moi. J’étais la seule à vouloir l’aider, à pouvoir l’aider. Mais il ne m’a jamais répondu. J’ai eu beau insister et chercher à le revoir, je n’existais plus pour lui.

Son drame de perdre la part de sa maison l’avait complètement absorbé. Il en avait décidé ainsi. Je ne faisais plus partie de son monde, il m’en a éloigné, il m’en a exclu, alors que nous nous étions tant aimés, nous avions tant ri, tant nagé ensemble aussi.

Je me souviens parfaitement des derniers mots qu’il m’a dit cet après-midi de ce mois de juin, il y a onze ans. Il s’est énervé que j’aille à la plage avec mon ami d’enfance. Il m’en a fait la réflexion de façon très désagréable. Mon ami d’enfance a été parfait. Il n’a pas essayé de le raisonner. Au contraire, il a tout de suite compris sa souffrance et lui a proposé que nous prenions le temps de nous voir tous les trois afin d’essayer de trouver une solution pour le procès en appel qu’il serait obligé d’intenter. Mais il a refusé. Violemment. Ça m’a fait beaucoup de peine.

— Je n’ai pas besoin de vous. Je n’ai besoin de personne. Foutez-moi la paix, a-t-il crié en s’éloignant.

C’était incompréhensible alors qu’il avait toujours apprécié mon ami d’enfance. Chaque fois qu’il écrivait un scénario, et il en a écrit des dizaines, mon ami d’enfance en était le personnage principal. Il voulait être réalisateur. Il a même tourné un court-métrage. Que j’ai essayé de vendre à Canal +. Le cinéma était sa passion. Avec la mer. Les poissons. Les dauphins. La nature. Et la photo. Et son besoin de liberté aussi. Il a parcouru le monde entier avec son appareil photo autour du cou. Un Nikon.

Lorsque j’avais vingt ans, il m’a photographiée des centaines de fois. Des photos superbes en noir et blanc. Qu’il développait lui-même. J’en ai encore certaines. Lui les a toutes gardées. Ma préférée est celle où je suis allongée nue sur une plate-forme qui surplombe la mer. Je fixe l’objectif comme si je désirais l’embrasser. Je donne l’impression de voler au-dessus de la Méditerranée. Je devrais en faire un poster. Je suis très maquillée dessus. Je me maquillais beaucoup à vingt ans. Pour cacher ma jeunesse. Je me trouvais vieille. C’est idiot. On n’est jamais aussi belle qu’à vingt ans. Aujourd’hui que j’en ai cinquante, je ne me maquille plus. Ou alors exceptionnellement, si je me rends à une soirée. Mais trop souvent, au moment de me coucher, j’ai la flemme de me démaquiller. Mais le matin, je me réveille avec le mascara qui a coulé sous mes yeux. Je suis sûre que c’est lui. Mais comment l’aborder ?

Mon avocate l’avait également contacté à plusieurs reprises, mais comme avec moi, il ne lui a jamais répondu. Il a voulu se défendre tout seul. Il a refusé mon aide. Il a refusé mon soutien. Il refusé ma protection. Il a refusé mon amour. Il a tout perdu. Il s’est alors encore plus fermé. Sans m’expliquer pourquoi. Le plus difficile à accepter est qu’il n’y a jamais eu de rupture entre nous, ni de reproches, et encore moins de disputes.

Je me souviens que j’avais consulté plusieurs voyantes afin qu’elles me disent pourquoi il m’avait éliminée aussi vite de sa vie au moment où il avait le plus besoin de moi. Une m’avait expliqué qu’il ne trouverait la force de se battre qu’en agissant seul. Que mon aide le détruirait.

J’avais quitté Menton à vingt-cinq ans pour aller travailler à Paris. Lui est resté y vivre. Et aujourd’hui que j’ai emménagé, il y a quelques mois, à Cassis pour me rapprocher de la mer que j’aime tant, je le vois, il est là, dans ma petite ville. Il est là. Il est venu peut-être pour me voir sinon que ferait-il au mois de janvier à Cassis ? Il est là, à une trentaine de mètres de moi. Et j’ai peur. J’ai peur à l’idée qu’il me rejette de nouveau.

Je réfléchis à la meilleure façon de l’aborder. Je ne veux pas me planter devant lui et ne pas savoir quoi dire ou, pire, lui poser des questions. C’est toujours très désagréable quelqu’un qui vous assaille de questions. Non, je dois être légère, même si la situation est loin d’être légère. Je regarde ses longs cheveux blonds bouclés. Ça fait si longtemps. Onze ans. Je l’observe de loin et les souvenirs remontent, nos bains, nos photos, nos discussions, nos rires.

C’est ça, c’est exactement ça, je dois le faire rire. le rire est un excellent complice. Un éclat de rire, j’en suis persuadée, serait capable de lui faire oublier ses onze années de silence. De faire comme si tout cela n’avait jamais existé. De repartir à zéro. Nous avons été si proches.

Le coeur battant, je m’approche. Je fais quelques pas. Je marche de plus en plus vite. Je suis contente. Je veux le voir. Je veux lui parler. Je m’approche. Il dort. Ses vêtements sont usés. Ses cheveux blonds sont sales. Ses chaussures de bateau sont trouées. Son bout de couverture sent fort. Je me penche. Non, ce n’est pas lui. Ce n’est pas mon frère. Non, ce n'est pas mon frère qui dort par terre.

Sylvie Bourgeois Harel

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Mon amie Laurence

Mon ami Laurence
 
"Il est 7h40, il ne devrait pas tarder.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
Avec impatience.
Nous sommes le 1er janvier.
Une nouvelle année va enfin commencer.
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai serré Plouf dans mes bras. Je ne peux pas l’emmener. C’est mon seul regret. Alors je l’ai embrassé. Je lui ai dit que je l’aimais. Que Ferdinand s’occuperait de lui. Plouf adore Ferdinand. Et Ferdinand adore Plouf. Tous les matins, Ferdinand vient le chercher. Ils font une grande balade dans les collines. Puis, ils rentrent épuisés. Pendant ce temps, je leur prépare à déjeuner.
C’est mes parents qui m’ont conseillé d’adopter Plouf. Ce sont eux, aussi, qui m’ont demandé de quitter Ferdinand. Ils ne l’aiment pas. Alors que c’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Il est beau. Il est intelligent. Il est rigolo. Mais il est malade. Mais s’il n’avait pas été malade, je ne l’aurais jamais rencontré. Ni aimé. Ni été aussi heureuse pendant toutes ces années. Nous nous sommes retrouvés dans le même hôpital. Plus exactement un hôpital où nous ne restions que la journée pour nous aider à nous structurer et à accepter la vie telle qu’elle nous avait été donnée. Une vie pas forcément facile. Ferdinand venait de perdre ses parents. Sa douleur avait accentué sa schizophrénie. Il a été interné. Soigné. Calmé. De mon côté, je venais d’être quittée.
Quand Ferdinand m’a embrassée, nous ne nous sommes plus quittés. Je l’ai aimé. Aimé à la folie. Nous avons emménagé ensemble. Je me suis remise à travailler. Ferdinand a repris des cours à la faculté. Nous étions heureux. Comme peuvent l’être deux personnes fragiles, oubliés et rejetés de tous, mais qui ont trouvé une force dans leur amour.
Puis un jour, un drame est arrivé. Suite à un procès, Ferdinand a perdu sa part de la maison de ses parents où nous passions parfois les week-ends. Cette maison, c’était le ventre de sa maman pour Ferdinand. Un ventre rassurant. Un ventre vivant. Un ventre aimant. Même si nous n’y allions pas souvent, c’était son enfance, ses souvenirs, ses souvenirs de petit garçon brillant et pas encore détruit par la schizophrénie.
En perdant sa maison, Ferdinand a perdu sa protection. Il a commencé à avoir peur. Tout le temps. Il a commencé également à de plus en plus s’isoler.
— C’est normal, j’essayais d’expliquer à mes parents, il a mal, très mal, vous vous rendez si cela vous arrivait de perdre la maison de grand-maman.
Mais ils n’ont rien voulu entendre. J’ai été obligée de le quitter. C’était ça ou je ne voyais plus mes parents qui, en échange, m’ont pris un appartement. J’ai tellement pleuré que j’ai de nouveau été hospitalisée. J’ai téléphoné à la soeur de Ferdinand pour lui demander de m’aider à m’échapper. Elle, aussi, à pleurer. À pleurer sur moi. Sur son frère. Sur notre amour. C’est la seule qui nous a toujours épaulés. C’est compliqué la fragilité dans une société où il faut toujours gagner et être le plus fort.
Et puis les médicaments, les piqûres, ont commencé à faire leur effet. Je n’avais plus de volonté, plus de désir, plus d’âge. Je pouvais enfin rentrer chez moi. C’est là que j’ai adopté Plouf. J’ai même pu fêter mes quarante ans.
La semaine dernière, j’ai eu une idée. Une idée qui va tout arranger. Une idée qui va nous sauver. Pour l’éternité. Je ne peux pas voir Ferdinand se détruire ainsi. Je l’aime toujours. C’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Alors, pour garder notre amour dans la pureté et la beauté de ce qu’il a toujours été, j’ai tout organisé. J’étais très excitée. J’ai décidé que ce serait le 1er janvier. Pour fêter la nouvelle année qui allait commencer. J’ai prié. J’ai embrassé Plouf et j’y suis allée. L’air était frais. Le jour n’était pas encore levé. Mais je ne pouvais pas le louper.
Il est 7 heures 40. Il va bientôt arriver.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
J’ai un peu froid.
Je pense à Plouf.
Je pense à Ferdinand.
Pas longtemps car le voilà qui est déjà là.
J’ai peur. Je ferme les yeux. Pour me donner du courage, j’imagine que Ferdinand est tout près de moi, qu’il m’embrasse dans le cou, qu’il embrasse mes paupières avec ses baisers si doux, qu’il me serre dans ses bras. Il me prend alors la main comme il aimait à le faire lorsque nous sautions dans les vagues. Et je saute. Je crie. Je regrette. Je n’aurais pas dû. J’ai envie de crier, d’appeler Ferdinand, de lui dire de venir à mon secours comme il l’a toujours fait. Mais c'est trop tard. Il est déjà là. Et je ne suis plus."
 
Sylvie Bourgeois Harel
Mon hommage à mon amie Laurence qui s’est jetée sous un train le 1er janvier 2022.
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Tous les prénoms ont été changés

Un extrait

(...) C’est le début de l’automne, le mardi 4 octobre exactement. Madeleine a 19 ans. Elle est en deuxième année aux Beaux-Arts de Nice. Ses professeurs croient en cette jeune fille silencieuse et excessive. Il est 15 heures. Tandis qu’elle jette des éclats de peinture violette sur du papier pour dessiner des bougainvilliers, son professeur l’interrompt, on la demande au téléphone. Au bout du fil, leur voisine, la mère d’Emma, lui explique qu’elle doit rentrer au plus vite, sa mère a fait une tentative de suicide en avalant des médicaments. Elle est à l’hôpital entre la vie et la mort. Madeleine se précipite à la gare où une grève surprise l’empêche de prendre un train pour Menton. Sans réfléchir, elle descend l’avenue Jean-Médecin, s’arrête à un feu rouge et fait du stop. Elle est vêtue d’un pull angora blanc que sa mère lui a tricoté, d’une jupe qu’elle s’est cousue en cuir vieilli marron, de collants opaques, et d’une paire de boots plates façon santiags mais pas trop pointues.

 

Une Rolls s’arrête. Avec la proximité de Monaco, ce genre de berline est courant. Madeleine ne se méfie pas. Le conducteur d’une quarantaine d’années se dit italien. Il parle beaucoup. Vite. Avec un accent prononcé qui n’est pas forcément italien. Il pose des tas de questions à Madeleine. S’intéresse à ses études. Lui aussi, il aime le dessin. Mais il n’est pas doué. Il prend la direction de la Grande Corniche afin d’éviter les embouteillages habituels parait-il, à cet endroit. Soudain, il prétexte un raccourci et bifurque sur un chemin étroit qui mène à une forêt. Il roule vite. La route principale s’éloigne. Le destin de Madeleine bascule. Elle a compris. Mais c’est trop tard. L’homme condamne les portes de la voiture et s’enfonce dans un sous-bois. Il ne parle plus. Il se tait. Il est concentré. Le cœur de Madeleine crie au secours, à l’aide. Mais personne ne l’entend. Il résonne dans le vide. Elle pense à sa mère qui a désiré mourir. Elle cherche comment fuir de cette carcasse qui sent déjà le drame. Mais il n’y a pas d’issue. Elle serre les jambes. Elle se dit qu’elle doit lui parler.

 

— Vous faites quoi ?

— On va faire une petite promenade, toi et moi.

— Non, non, je n’ai pas le temps, ma mère est à l’hôpital, je devrais déjà être auprès d’elle s’il n’y avait pas eu cette grève des trains.

— Pense plutôt à toi, ma jolie, profite, tu es belle.

 

L’homme se gare sous un arbre, loin des maisons et des regards. Il éteint son moteur et se jette sur Madeleine en lui maintenant le menton d’une main et les poignets de l’autre. Elle est prise au piège. Elle revoit la cave de son enfance. C’est la même odeur. La même odeur de peur. La même odeur de prédateur. La même odeur de souffle haletant. Madeleine ne respire plus. Sa colonne vertébrale se glace. Ses épaules se momifient. Son ventre se bloque. Le temps s’arrête. Sa jeunesse aussi. Elle ne sera donc jamais heureuse. La mort, peut-être ? Son intimité hurle. Elle cherche des yeux un objet pour se défendre. Rien. Elle ne peut pas arracher le volant. Elle n’a que ses boots plates avec le bout pas très pointu pour ne pas faire trop santiag. Et dans sa besace kaki d’étudiante, des pinceaux et des tableaux. Des couleurs et de la douceur. Rien pour parer à l’horreur. L’homme lui serre le cou pour la maîtriser et l’empêcher de respirer, puis d’un geste rapide descend le siège passager et s’écrase sur elle en lui dévorant les lèvres. Il lui marmonne qu’elle est belle et qu’il va lui acheter des beaux habits si elle est gentille et se laisse faire. Madeleine lui répond d’une voix étouffée qu’elle n’en veut pas, qu’elle se les coud elle-même, qu’elle déteste les boutiques. Elle essaye de se dégager pour lutter et se battre. Mais plus elle bouge, plus l’homme frotte son sexe durci contre elle. Et cette impossibilité de crier. Cette impossibilité de hurler, d’appeler au secours. Cette certitude que c’est foutu. Qu’il n’y a pas d’issue. Se dire que la souffrance est un éternel recommencement. Que tout va recommencer. Qu’elle a déjà connu cette sensation. D’être asphyxiée. Dépossédée. Annihilée. Que la vie est un poids. Un fardeau.

 

En un fracas, le conducteur sort de sa poche un couteau. Un cran d’arrêt. Shlack ! La lame qui menace. La lame sous la gorge. La lame contre laquelle il est impossible de lutter. La lame qui lui dicte sa destinée. Il n’est plus question de bouger, ni de gigoter, ni de se débattre. Il n’est plus question de rien. Elle n’est qu’une fille sans importance. Il est inutile d’offrir à cet homme mes larmes, se dit Madeleine en pensant à sa mère, elle aussi, entre la vie et la mort.

 

Les deux bras maintenus et rejetés en couronne au-dessus de sa tête, Madeleine est un sacrifice dédié à une divinité qui n’existera jamais. L’homme lui relève sa jupe en cuir vieilli marron et, avec la lame, déchire son collant opaque et sa culotte en coton. Et entre en elle. Madeleine s’anesthésie pour s’extraire de la douleur. De nouveau. Pour disparaître de son corps. Pour s’envoler. Ma souffrance n’expiera aucun péché, se répète-t-elle. Ma douleur ne servira aucune cause, excepté celle de servir d’obole à un individu sans vertu. Encore. Encore et toujours, je resterai cette petite fille sans importance.

 

Elle pense à monsieur Montmort. Elle regrette de ne pas lui avoir tout dit. Elle aurait dû insister. Et écrire sur son journal intime. Au lieu de cela, elle s’était fermée. Enfermée. S’était fermée au plaisir. Au sourire. À la joie. À l’insouciance. À l’adolescence. Plutôt que d’accepter de mourir, elle aurait dû écrire. L’écrire. Le décrire. Sans peur. Ni terreur. Ni effroi. Il lui avait promis qu’en se taisant, elle achèterait sa protection. Elle n’avait fait que stagner, pétrifiée dans le lit du désarroi, ouverte à ceux qui voulaient en profiter.

 

Madeleine est à présent recroquevillée dans l’herbe humide. Ses carnets de dessin, jetés à ses côtés. Sa besace kaki d’étudiante, renversée. Elle regarde ses crayons et ses pinceaux. Toute cette douceur souillée. Toutes ces peintures humiliées. Toutes ces couleurs bafouées. L’homme l’a poussée hors de la voiture en lui assénant qu’elle était trop conne, si elle avait été plus gentille, il lui aurait offert un beau tailleur.

 

Après avoir jeté en boule son collant déchiré et sa culotte ensanglantée au fond de sa besace, Madeleine marche jusqu’à une route pour prendre un bus. Son pull angora blanc transpire les effluves de sueur de son agresseur. Lorsqu’elle arrive chez elle, il fait nuit. Son père est absent. Elle téléphone à la voisine. (...)

(à suivre.... )

Sylvie Bourgeois - 25 ans- Cap-d'Ail

Sylvie Bourgeois - 25 ans- Cap-d'Ail

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 Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Sylvie Bourgeois  Harel
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Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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