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Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Papa est mort, une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

"Papa est mort. Dorénavant, je suis riche. Très riche. Mais je n’ai plus de papa. En même temps, je ne l’ai jamais vraiment connu. Ma douleur n’a pas été la même que lorsque j’ai perdu Yvan. Yvan, c’était mon chien depuis je suis enfant. Il est décédé l’été dernier, j’ai pleuré sans m’arrêter. Il connaissait tout de moi, mes secrets, mes doutes, mes chagrins. Tandis que mon papa, il ne savait rien de mes attentes, de son absence, de mon manque.

Alors, oui, j’ai pleuré, mais contrairement à Yvan pour lequel j’ai pleuré sur le trop plein d’amour qu’il m’avait donné, pour mon père, j’ai pleuré sur le vide de notre relation. Un vide que je ne pourrais plus jamais combler. Un trou. Un trou béant. Voilà, j’ai pleuré sur ce trou béant qui s’ouvrait devant moi. Un trou géant que l’argent ne pourra jamais compenser. Je n’ai pas de souvenirs à mettre dedans, ou alors si peu.

Je me souviens des rares occasions où il est venu me garder à la maison quand ma mère s’était faite opérer. J’étais encore petit. Ma mère était malade de la maladie de ne pas avoir de mari. Ni de papa pour son fils. Ni d’homme dans son lit. Elle m’avait expliqué que je ne devais pas avoir peur qu’elle meure. Elle m’avait même acheté un livre qui racontait, en images, comment les enfants devaient réagir face à la maladie de leurs parents. Je l’avais jeté. Je ne voulais pas de livre. Je voulais une maman en bonne santé et un papa assis devant la télé, comme les parents de mon meilleur copain lorsqu’ils m’invitaient à dîner.

Les sept fois où ma mère est partie à l’hôpital, mon père est venu me garder à la maison. Je ne suis jamais allé chez lui. Chez lui, il y a sa femme qui me déteste et ses jumelles plus âgées avec lesquelles je n’ai jamais joué. J’étais content qu’il s’occupe de moi. Très content même. Très content, mais horrifié. Horrifié car s’il était là, c’était parce que ma mère était malade. C’était comme si je devais choisir entre une mère en bonne santé et un père absent, ou bien, une mère malade et un père à la maison.

Une nuit, j’avais dix ans, j’ai ardemment prié pour que ma mère meure ainsi mon papa serait obligé de s’occuper de moi. J’entrais enfin en vainqueur dans sa belle maison qui est dix fois plus grande que la nôtre. Sa femme serait obligée de me faire à manger et les jumelles de jouer avec moi. Je devenais un roi dans mon nouveau chez-moi. D’un côté, cette nouvelle perspective d’aller vivre, avec mon chien Yvan, chez mon père, me mettait en joie, mais de l’autre, je voyais la tombe sombre de ma mère dans le noir d’un cimetière. Cela m’avait plongé dans une angoisse terrifiante. Je ne pouvais plus respirer d’autant qu’une petite voix me forçait à choisir entre mon père et ma mère. Alors lequel préfères-tu ? insistait-elle, avançant toutes sortes d’arguments pour m’influencer à choisir mon père : regarde, ajoutait-elle, tu te disputes souvent avec ta maman, avoue que tu ne l’aimes pas tant que ça, en plus, elle n’est pas très jolie, elle ne te fait pas bien à manger, elle t’embête à toujours te demander de ranger ta chambre ou de faire tes devoirs, tandis que ton papa, au moins, lui, il te fiche la paix. Et puis, il est beau. C’est bien simple, tout le monde l’adore, et il ne te questionne jamais à savoir si tu as une fiancée ou si tu as appris ta leçon.

Au réveil, j’ai failli demander à aller en pension. Mais quand j’ai compris que je ne verrai plus Yvan, je me suis tu. J’ai passé mon enfance à me taire. Lorsque je voyais ma mère couchée dans son lit d’hôpital qui me souriait pour me rassurer que tout allait bien, je me taisais. Le soir, lorsque mon père me préparait des coquillettes au jambon, je me taisais. Je crois que ça l’arrangeait car il se taisait aussi. Nous étions deux silencieux qui n’avons jamais eu le courage de nous parler.

Notre silence ne durait jamais très longtemps. Dès que ma mère rentrait de l’hôpital, il était aussitôt remplacé par l’absence de mon père, le manque, l’abandon, le rêve d’un papa avec qui je serais allé au cinéma ou skier. Les premiers jours, j’en voulais terriblement à ma mère d’avoir guérie si vite. Je m’en voulais aussi de ne pas avoir trouvé le moyen de rompre le silence avec mon père. Mais j’avais trop de mots dans ma tête pour un enfant, trop de mots à lui dire, trop de mots qui se bousculaient, qui créaient un chaos dans mon cerveau. Surtout, je n’arrivais pas à lui demander pourquoi il ne m’aimait pas au point de m’emmener, ne serait-ce qu’une journée, me promener avec lui. On aurait embarqué Yvan qui aurait été ravi.

Mon père repartait alors dans sa grosse voiture, emportant avec lui son silence. De mon côté, pour ne pas pleurer, je m’enfermais dans ma chambre et je me griffais les bras de rage. De colère. D’amour. De haine. Je me griffais jusqu’au sang. Puis, je prenais les ciseaux à ongles et je me rayais les cuisses. Des rayures qui signaient mon malheur, qui racontaient mon incompréhension, qui gravaient dans ma chair mes questionnements.

Ce matin, à son enterrement, devant son cercueil, je suis devenu le silence de mon père. Je ne dis pas un mot. Je ne pleure pas. Je ne suis pas triste. Son silence est maintenant gravé dans l’éternité. Je suis juste hébété lorsque des personnes que je connais pas viennent m’embrasser, étonnées que je sois son fils. Ma mère me pousse alors un peu sur le devant comme un trophée. Elle pense avoir gagné alors qu’elle vient de perdre son fils. J’ai 18 ans. Je m’appelle Antoine. Je vais hériter. Je vais devenir riche. Très riche. Mais je ne veux pas de cet argent qui a volé mon enfance.

Soudain, j’entends la voix de mon père. Mon père rompt son silence, pour la première fois, alors qu’il est mort depuis cinq jours. Je me rapproche discrètement de son cercueil. Il me dit qu’il m’a toujours aimé. Il me demande pardon de ne pas avoir su me parler. Il était en colère contre ma mère. Il ne l’a jamais aimée. Il l’a prise par vengeance. Par déception. Par désespoir. L’amour de sa vie venait de se marier. Il n’avait pas su la garder. Elle était si jeune. Il l’a laissée partir. Il a tellement souffert qu’il a pensé mourir. Ma mère était là. Il l’a prise pour rester vivant. Il lui a demandé d’avorter. Il a crié. Hurlé. Elle a résisté.

— Et tu es né, continue la voix de mon père. Tu étais mignon, un très joli bébé, mais je te voyais comme une punition d’avoir perdu mon amour. Je suis désolé. Mais maintenant, d’où je suis, je peux enfin te parler. Je suis libéré.

La procession commence. Le cercueil s’éloigne. Je reste sur place. Je ne bouge pas. Je veux entendre encore cette voix. La voix de mon père qui m’aime. Je ne suis pas triste. Je ne pleure pas. Je suis heureux. Son silence est gravé dans l’éternité. Mais ce silence me parle. Son silence me grandit. Son silence m’apaise. Je pense à Yvan. Quand il me léchait les mains pour me signifier qu’il comprenait mon chagrin. Je pense aux coquillettes-jambon que mon père me préparait. Je pense au sang sur mes bras qui racontait ma douleur.

Je suis heureux. J’ai un papa."

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

Sylvie Bourgeois Harel - Gigaro - novembre 2025

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Adieu Daniel Crémieux

Adieu Daniel Crémieux

 

par Sylvie Bourgeois Harel

 

J’ai connu Daniel Crémieux en août 1983. J’ai 20 ans et je suis serveuse au Planteur, un restaurant sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle. Daniel venait tous les jours  avec son épouse Geneviève, leur jeune fils, Stéphane, et deux couples d’amis. C’était une jolie plage familiale. À midi, j’allais de matelas en matelas pour prendre les commandes du déjeuner, et à 13 heures, hop, tout le monde passait à table. Le jour de leur départ, Daniel et ses deux potes viennent me dire au-revoir :

 

— Viens nous rendre visite à Paris, Sylvie, on t’emmènera faire la fête, me dit l'un de ses copains qui n’avait pas arrêté de me draguer lourdement, à me répéter régulièrement : je vais t’acheter des piles de pulls en cachemire de toutes les couleurs, ou viens, je t’emmène prendre un petit-déjeuner chez Sénéquier dans ma Porsche.

— Ben non, j'ai répondu à son copain, je n’ai déjà rien eu à te dire pendant l’été, je ne vais pas aller spécialement à Paris pour te voir. Et puis, je suis une travailleuse, j’ajoute en riant, si vous voulez me voir, il faut m’embaucher.

— Moi, je veux te revoir, me dit Daniel Crémieux, je t’embauche.

 

C’est ainsi que le 9 octobre 1983, j’ai atterri à Paris et que je suis devenue vendeuse chez Daniel Crémieux, rue Marbeuf, à deux pas des Champs-Élysées. Je ne connaissais personne. Daniel et Geneviève, que tout le monde appelait Gin, étaient adorables avec moi. Gin m’habillait en Crémieux, me faisait faire des pantalons sur-mesure chez un monsieur Bourgeois. Elle m’offrait des chemises et des vestes de costume confectionnées dans les mêmes tissus que celles pour hommes. Ils m’emmenaient régulièrement déjeuner ou dîner. Leur ami Paul, qui avait une grosse société de climatiseurs, voulait m’épouser. Sauf que je ne voulais pas embrasser ce Paul. J’ai même passé le réveillon du Nouvel-An avec eux dans la famille de celui qui n’avait pas arrêté de me draguer durant l’été. Au cours du repas, j’avais entendu sa belle-mère glisser à l’oreille de sa fille, fais attention à cette Sylvie, elle va te piquer ton mari. Genre, c’était de ma faute si j’étais mignonne, spontanée et drôle. Et puis, ce Joël, comme Paul, ne me donnait pas du tout envie de l’embrasser.

 

L’été suivant, je suis repartie travailler sur la plage de Pampelonne mais, cette fois, au Club 55. Et en septembre, j’ai repris mon poste chez Daniel Crémieux sauf que j’avais demandé à travailler à mi-temps pour pouvoir suivre les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet. Le théâtre était ma passion. Le soir, je travaillais également dans des restaurants pour gagner plus d’argent. Je refusais que mes parents m’aident financièrement alors que c’était leur souhait. Je ne sais pas pourquoi, mais je voulais me débrouiller toute seule. Puis Daniel m’a envoyée pendant quelques mois dans son magasin de Los Angeles, au Beverly Center. À mon retour, j’ai été mutée dans leur nouvelle boutique de la place Saint-Sulpice, toujours à mi-temps. Pour rien au monde, je n’aurais quitté Jean-Laurent Cochet. J’étais tellement heureuse de suivre son enseignement et de passer mes nuits à apprendre par coeur des pièces de théâtre.

 

Début décembre, je reçois une lettre recommandée comme quoi je suis virée de chez Daniel Crémieux car mon essai de trois mois n’était, soi-disant, pas concluant. Énervée, je fonce dans le bureau de Daniel, et tout en lui brandissant ma lettre à la main, je l’engueule :

 

— Mais ça ne va pas Daniel, c’est quoi ce plan pourri ? Tu m’as donc changé de boutique uniquement pour pouvoir me salarier sur une autre de tes sociétés et ainsi avoir le droit de me virer sans préavis, ni indemnités, juste en argumentant que ma période d’essai n’est pas satisfaisante, mais c’est dégueulasse.

 

Ennuyé, Daniel essaye d’argumenter que son épouse n’aime pas que je n’en fasse qu’à ma tête.

 

— Elle a raison Gin, je peux comprendre que mes besoins de liberté, à toujours vouloir faire que ce que je veux, puissent l’énerver. N’empêche, je n’ai jamais manqué une journée, je suis toujours à l’heure, je ne rechigne jaais à rester tard le soir s’il le faut, et je suis une excellente vendeuse.

— C’est vrai, avoue Daniel, un peu gêné, les clients t’adorent.

— Et tu sais très bien que mes cours de théâtre, c’est important pour moi, et que je ne vais pas rester vendeuse toute ma vie à plier des piles de pulls comme me le demande Gin dès qu’il n’y a personne dans la boutique, vendre oui, ça m’amuse, mais plier alors que je l’ai déjà fait une heure auparavant, non, ça m’emmerde. Alors ta lettre recommandée, voilà ce que j’en fais.

 

Et je la déchire devant lui.

 

— Je prends mon après-midi, j’ajoute en quittant son bureau, j’ai besoin d’aller me détendre et toi de réfléchir mais sache que demain, que tu le veuilles ou non, je viens travailler.

 

Le lendemain, j’étais là. Et on n’en a plus jamais parlé. Au contraire, nous sommes devenus tous les trois très amis. Quand j’ai arrêté de travailler chez eux, nous avons continué de nous voir. Avec Daniel, nous avions nos rituels. Régulièrement, il m’appelait et nous nous retrouvions pour déjeuner au restaurant. Nous parlions littérature, philosophie, cinéma, mes trois passions. C’est ainsi que le 31 décembre 2002, nous sommes au Café de Flore devant un saumon fumé quand Daniel me demande si tout va bien dans ma vie :

 

— On m’a conseillé d’écrire un livre, je lui réponds. J’aimerais être seule trois jours dans un hôtel pour me poser et réfléchir. Ma vie sentimentale est compliquée. Je n’arrête pas de partir de la maison. Je rends malheureux mon amoureux. Je l’aime toujours, mais je sens que j’ai besoin d’autre chose. 

 

Daniel s’illumine aussitôt.

 

— Mais c’est magnifique Sylvie que tu te mettes à écrire. Je suis sûr que tu vas y arriver. Tu as le talent pour devenir un grand écrivain. Je le sais. Je t’offre quinze jours dans un hôtel, comme ça tu pourras commencer tranquillement ton roman.

 

Dès que j’aie eu terminé de boire mon chocolat chaud et d’avaler ma tarte tatin, nous  sommes allés à l’Hôtel du Dragon qui était à deux pas. La grande chambre du dernier étage qui venait d’être refaite était à cent euros la nuit. Daniel a payé pour deux semaines. 

 

— Si Sylvie veut rester quinze jours de plus, a-t-il ajouté en donnant ses coordonnées au propriétaire, envoyez-moi la facture, je pars lundi en Chine, mais je la réglerai dès mon retour. 

 

Je suis restée un mois. J’ai écrit mon livre en un mois. Plus exactement, j’ai terminé le dernier chapitre, après avoir rendu ma chambre, assise sur un fauteuil qui était en vitrine de l’hôtel. Un passant est même entré dans ce mini-salon pour me féliciter. Il avait lu par-dessus mon épaule ce que je rédigeais sur mon ordinateur et avait trouvé cela très beau.

 

Mon roman a immédiatement été acheté par Franck Splengler qui dirigeait Les Éditions Blanche. Neuf mois plus tard, Lettres à un monsieur sortait en librairie. Depuis, je n’ai plus jamais arrêté d’écrire.

 

Par ce geste généreux, Daniel a posé un oeil paternel sur moi, moi qui avais perdu mes parents sept ans plus tôt, un oeil de confiance, un oeil qui me disait, vas-y Sylvie, n’aie pas peur, je veille sur toi.

 

Lorsque ce mardi 16 septembre 2025, j’ai versé un peu de terre sur son cercueil dans le joli cimetière marin de Saint-tropez où, avec mon mari, nous serons également enterrés, après avoir fait le signe de croix, à mon tour, je lui ai dit, vas-y Daniel, n’aie pas peur, je veille sur toi.  

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Daniel Crémieux, né en 1938, avait créé sa marque de vêtements pour hommes en 1976, à Marseille, avec une première boutique à Saint-Tropez, place de la Garonne. Sa marque qui arbore un style British, chic et décontracté, est dorénavant distribuée à l’intermational.

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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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