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Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel

 

Le coeur serré, je le regarde. Je n’ose pas m’approcher. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps. Très longtemps. Mais je suis sûre que c’est lui. Ces longs cheveux blonds bouclés, je les reconnais, ce sont les siens, je n’ai aucun doute là-dessus.

Un livre est posé à ses côtés. Il a toujours énormément lu. Surtout de la philosophie. Lorsqu’il était étudiant, il avait suivi les cours de Gilles Deleuze à la faculté Paris VIII de Vincennes, et aussi ceux de Jacques Derrida à Nanterre. Nos conversations étaient passionnantes. Il m’a beaucoup appris. Sur la philosophie bien sûr, mais aussi sur la nature et sur les animaux. Lorsque nous nagions ensemble, il connaissait le nom de tous les poissons. C’est lui qui m’a montré comment sympathiser avec les poulpes.

Il porte des chaussures de bateau marine. C’est également un indice que c’est bien lui. Les chaussures de bateau représentent tout ce qu’il aime, la mer, la voile, le large, la liberté, les dauphins.

J’hésite à avancer. Je ne sais pas comment lui dire bonjour. Je crains qu’il ne soit pas content de me voir. La dernière fois que je l'ai vu, c'était sur le chemin du bord de mer à Menton. C’était en juin, il y a onze ans. Il était en maillot de bain et portait une serviette sur l’épaule. Il partait de la plage. J’ai voulu l’embrasser, mais il m’a repoussée. Brusquement. Je n’ai pas compris pourquoi d’autant que nous avions longuement parlé au téléphone deux jours auparavant. Je lui avais proposé mon aide. Qu’il avait accepté. Il venait de vivre un drame. Un drame qui allait détruire sa vie. Il était en panique. Moi aussi. Je lui avais dit que je m’occuperais de tout. Que j’avais déjà parlé de son affaire avec une avocate. Qui était excellente. Qui serait parfaite pour le défendre. Qu’elle était scandalisée par ce qu’il lui arrivait. Que je paierai ses honoraires. Il m’avait remerciée.

Mais là, sur le chemin du bord de mer, ce n’était plus le même homme. J’avais en face de moi un homme traqué, apeuré, sur la défensive. Un homme qui m’a repoussée alors que je voulais le protéger. Les jours et les mois qui ont suivi, je l’ai appelé. Plusieurs fois. Régulièrement. Je lui ai également écrit. De nombreuses lettres. J’étais inquiète. Très inquiète. Il avait besoin de moi. J’étais la seule à vouloir l’aider, à pouvoir l’aider. Mais il ne m’a jamais répondu. J’ai eu beau insister et chercher à le revoir, je n’existais plus pour lui.

Son drame de perdre la part de sa maison l’avait complètement absorbé. Il en avait décidé ainsi. Je ne faisais plus partie de son monde, il m’en a éloigné, il m’en a exclu, alors que nous nous étions tant aimés, nous avions tant ri, tant nagé ensemble aussi.

Je me souviens parfaitement des derniers mots qu’il m’a dit cet après-midi de ce mois de juin, il y a onze ans. Il s’est énervé que j’aille à la plage avec mon ami d’enfance. Il m’en a fait la réflexion de façon très désagréable. Mon ami d’enfance a été parfait. Il n’a pas essayé de le raisonner. Au contraire, il a tout de suite compris sa souffrance et lui a proposé que nous prenions le temps de nous voir tous les trois afin d’essayer de trouver une solution pour le procès en appel qu’il serait obligé d’intenter. Mais il a refusé. Violemment. Ça m’a fait beaucoup de peine.

— Je n’ai pas besoin de vous. Je n’ai besoin de personne. Foutez-moi la paix, a-t-il crié en s’éloignant.

C’était incompréhensible alors qu’il avait toujours apprécié mon ami d’enfance. Chaque fois qu’il écrivait un scénario, et il en a écrit des dizaines, mon ami d’enfance en était le personnage principal. Il voulait être réalisateur. Il a même tourné un court-métrage. Que j’ai essayé de vendre à Canal +. Le cinéma était sa passion. Avec la mer. Les poissons. Les dauphins. La nature. Et la photo. Et son besoin de liberté aussi. Il a parcouru le monde entier avec son appareil photo autour du cou. Un Nikon.

Lorsque j’avais vingt ans, il m’a photographiée des centaines de fois. Des photos superbes en noir et blanc. Qu’il développait lui-même. J’en ai encore certaines. Lui les a toutes gardées. Ma préférée est celle où je suis allongée nue sur une plate-forme qui surplombe la mer. Je fixe l’objectif comme si je désirais l’embrasser. Je donne l’impression de voler au-dessus de la Méditerranée. Je devrais en faire un poster. Je suis très maquillée dessus. Je me maquillais beaucoup à vingt ans. Pour cacher ma jeunesse. Je me trouvais vieille. C’est idiot. On n’est jamais aussi belle qu’à vingt ans. Aujourd’hui que j’en ai cinquante, je ne me maquille plus. Ou alors exceptionnellement, si je me rends à une soirée. Mais trop souvent, au moment de me coucher, j’ai la flemme de me démaquiller. Mais le matin, je me réveille avec le mascara qui a coulé sous mes yeux. Je suis sûre que c’est lui. Mais comment l’aborder ?

Mon avocate l’avait également contacté à plusieurs reprises, mais comme avec moi, il ne lui a jamais répondu. Il a voulu se défendre tout seul. Il a refusé mon aide. Il a refusé mon soutien. Il refusé ma protection. Il a refusé mon amour. Il a tout perdu. Il s’est alors encore plus fermé. Sans m’expliquer pourquoi. Le plus difficile à accepter est qu’il n’y a jamais eu de rupture entre nous, ni de reproches, et encore moins de disputes.

Je me souviens que j’avais consulté plusieurs voyantes afin qu’elles me disent pourquoi il m’avait éliminée aussi vite de sa vie au moment où il avait le plus besoin de moi. Une m’avait expliqué qu’il ne trouverait la force de se battre qu’en agissant seul. Que mon aide le détruirait.

J’avais quitté Menton à vingt-cinq ans pour aller travailler à Paris. Lui est resté y vivre. Et aujourd’hui que j’ai emménagé, il y a quelques mois, à Cassis pour me rapprocher de la mer que j’aime tant, je le vois, il est là, dans ma petite ville. Il est là. Il est venu peut-être pour me voir sinon que ferait-il au mois de janvier à Cassis ? Il est là, à une trentaine de mètres de moi. Et j’ai peur. J’ai peur à l’idée qu’il me rejette de nouveau.

Je réfléchis à la meilleure façon de l’aborder. Je ne veux pas me planter devant lui et ne pas savoir quoi dire ou, pire, lui poser des questions. C’est toujours très désagréable quelqu’un qui vous assaille de questions. Non, je dois être légère, même si la situation est loin d’être légère. Je regarde ses longs cheveux blonds bouclés. Ça fait si longtemps. Onze ans. Je l’observe de loin et les souvenirs remontent, nos bains, nos photos, nos discussions, nos rires.

C’est ça, c’est exactement ça, je dois le faire rire. le rire est un excellent complice. Un éclat de rire, j’en suis persuadée, serait capable de lui faire oublier ses onze années de silence. De faire comme si tout cela n’avait jamais existé. De repartir à zéro. Nous avons été si proches.

Le coeur battant, je m’approche. Je fais quelques pas. Je marche de plus en plus vite. Je suis contente. Je veux le voir. Je veux lui parler. Je m’approche. Il dort. Ses vêtements sont usés. Ses cheveux blonds sont sales. Ses chaussures de bateau sont trouées. Son bout de couverture sent fort. Je me penche. Non, ce n’est pas lui. Ce n’est pas mon frère. Non, ce n'est pas mon frère qui dort par terre.

Sylvie Bourgeois Harel

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Chroniques du monde d'avant (8), la plage du Planteur à Ramatuelle, par Sylvie Bourgeois Harel

Chroniques du monde d'avant, la plage du Planteur à Ramatuelle

par Sylvie Bourgeois Harel

J’ai 20 ans et je viens enfin, pour la première fois de ma vie, de passer deux mois idylliques, seule, avec mes parents à Besançon. Mais ce bonheur ne durera pas. Vincent, un de mes frères qui a 3 ans de plus que moi, et avec qui je viens de passer une année très dure à Cap-d’Ail où je travaillais comme hôtesse à Monaco vient de débarquer.

Vincent est beau, gentil, intelligent, très intelligent même, il fait des très belles photos, cite Deleuze et Derrida, ses profs de Fac, mais il ne va pas bien psychologiquement. Personne ne me croit quand je dis qu’il a des problèmes psychiatriques, au contraire, je passe pour la méchante sœur qui veut le faire soigner. Cinq ans plus tard, il sera diagnostiqué schizophrène et sera interné à de multiples reprises.

Comme je ne suis pas en état de le supporter après tout ce que j’ai vécu à Cap-d’Ail, le matin, si je lui disais non, il me mordait le bras pour que je lui donne de l’argent, la nuit, il écoutait trois radios à fond, si des amis venaient dormir, il repeignait leur chambre d’onomatopées de guerrier, je décide de fuir la maison familiale où pourtant j’étais heureuse de profiter de mes parents.

Je téléphone à l’Office de Tourisme de Deauville, Megève et Saint-Tropez, trois villes que je ne connaissais pas, mais qui me faisaient rêver, pour savoir s’il n’y aurait pas une annonce pour du travail. À Saint-Tropez, on me répond qu’en effet, une pizzeria recherche un serveur confirmé. Je convaincs le propriétaire que je suis un serveur confirmé.

Le lendemain, je débarque avec quatre heures de retard, mon train ayant écrasé une vache, peut-être une vache qui, comme moi, s’était sentie obligée de quitter sa famille aimante pour avoir la paix, à la gare de Saint-Raphaël où le frère du patron m’engueule.

À deux heures du matin, le chef de rang de la pizzéria m’accompagne à ma chambre derrière chez Sénéquier, j’étais logée, nourrie, et là, stupeur, il y a deux fois quatre lits superposés, avec sept personnes qui dorment déjà, le huitième lit est pour moi. Non seulement ça pue des pieds, mais il m’est impossible de me coucher dans une telle promiscuité, sans parler du popo qui doit être commun et la douche certainement aussi.

Je retourne voir le patron qui comptait ses sous, suivie du chef de rang qui porte mes trois valises, à 20 ans, je voyageais toujours avec des tonnes de vêtements comme si ma vie en dépendait, aujourd’hui, j’ai tout simplifié, que je parte pour un mois ou trois jours, je prends toujours la même petite valise remplie de l’essentiel.

— Pouvez-vous m’indiquer un hôtel, il est hors de question que je dorme avec sept personnes qui puent des pieds, dis-je au patron qui me regarde, étonné.
— Nous sommes le 1er août, vous n’en trouverez pas.
— Je vais alors dormir chez vous.

Il me regarde encore plus étonné.

— Vous avez une pizzeria, vous devez bien avoir une maison, non ?
— Non, je vis dans un studio avec ma femme et notre bébé.

Le chef de rang avait dû me trouver mignonne, il me propose sa chambre de chef de rang, son statut de chef lui donnait le privilège de dormir seul. Il reprend mes trois valises et les dépose dans une chambre où, en effet, il n’y a qu’un seul lit mais avec une hauteur sous plafond d’un mètre quarante à tout casser, et toujours pas de popo ni de douches. Je le remercie.

J’attends qu’il soit loin et pars me promener dans Saint-Tropez à la recherche de pains au chocolat tout chauds. C’est une manie, la nuit, je mangeais des biscuits ou des pains au chocolat à la sortie des boîtes de nuit où j’adorais aller danser. Et Saint-Tropez est une boîte de nuit géante, il est trois heures du matin et c’est la fête partout, je suis conquise d’autant qu’en face du Yaca, un monsieur vend des pains au chocolat tout chauds.

Tout en avalant mon troisième, je lui raconte mes aventures, mon frère fou, sa poule encore plus folle que lui qui, chaque jour, montait sur la branche du néflier pour pondre son œuf qui, inévitablement, s’écrasait sur la terrasse, mes parents que j’aime et que je suis triste d’avoir été obligée de quitter, la pauvre vache éprise, elle aussi, de liberté, les pieds qui puent des serveurs, le popo en commun, quand un garçon à peine plus âgé que moi qui m’écoutait, fasciné, me propose de m’emmener chez lui, ses parents ont un grand appartement à Port-Grimaud.

J’achète quatre pains au chocolat pour remercier le chef de rang, le gentil garçon prend mes trois valises et hop me voilà enfin couchée, seule, dans un vrai lit avec des toilettes propres et une grande salle bains.

Le lendemain matin, le gentil garçon retarde son retour à Grenoble et m’emmène faire le tour des plages afin que je trouve du travail pour le mois d’août. Je n’avais pas assez dormi, j’étais épuisée, il était vraiment gentil, il me portait sur son dos.

À la Bouillabaisse, ils recherchent un cuisinier confirmé pour le snack. Je les convaincs que je suis un cuisinier confirmé. Par chance, je tombe sur la fille d’amis de mes parents qui travaille également là. Elle me propose de m’héberger chez sa fiancée, une riche allemande plus âgée. Le soir, après le dîner, je comprends que je dois dormir dans leur lit. Je prétexte une folle envie de sortir et file aux Caves du Roy où je danse en dormant debout car je suis exténuée de fatigue.

Pendant trois jours, je mets un fichu sur mes cheveux et je fais des frites et des hamburgers. La nuit, je danse en dormant debout et je mange des pains au chocolat pour tenir le coup. La 4ème nuit, le monsieur me donne le téléphone de son copain qui recherche une serveuse confirmée pour son restaurant Le Planteur situé sur la plage de Pampelonne. Je le convaincs que je suis une serveuse confirmée et je commence à travailler dans ce très joli endroit où je suis logée dans un bungalow pour moi toute seule au bord de la mer où je me baigne matin et soir avec Frantz, le gentil plagiste de mon âge.

C’était une plage d’habitués bien élevés. À 11 heures, je passais entre les matelas prendre les commandes et à 13h, tout le monde était à table. Les deux patrons s'occupaient de la cuisine. L'un était petit et fluet, l'autre était baraqué, tatoué, le crâne rasé, Frantz m’avait dit que c’était un ancien légionnaire ou mercenaire, le genre à ne pas aimer être embêté.

Un jour, comme d’habitude, j’entre dans la cuisine avec mon carnet de commandes plein, mais ils ont tellement bu la veille qu’ils sont incapables de préparer le repas. Sur la terrasse, les clients commencent à s’impatienter. En tant que serveuse confirmée, je prends les dessus et retourne dans la cuisine en tapant dans mes mains :

— Allez, hop, les mecs, je leur dis en riant, il faut vraiment vous mettre au boulot, sinon je vais avoir une mutinerie, nos vacanciers meurent de faim.

Je devais, sans m’en rendre compte, être un brin autoritaire du haut de mes 45 kilos si bien que le mercenaire-légionnaire-tatoué-baraqué-rasé m’a soulevée du sol.

— Non mais, la princesse, je rêve, tu crois vraiment que tu vas me donner des ordres, écoute bien, je n’ai jamais obéi à personne dans ma vie, et ce n’est pas une jolie poupée comme toi avec son petit minois qui vas commencer à me transformer en toutou à sa maman.

Il m’a balancée dans la chambre froide entre les morceaux de viande et les plaquettes de beurre, et l'a refermée en râlant qu’il avait encore soif. Je n’ai eu la vie sauve que grâce au gentil Frantz qui, ne me voyant plus, s’est inquiété. Le petit patron fluet, moins prêt que son copain tatoué à commettre un crime qu'ils auraient dû cacher en me cuisinant le lendemain pour leurs clients afin de faire disparaître mon corps, lui a avoué où j’étais.

 

Sylvie Bourgeois Harel
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Mon amie Laurence

Mon ami Laurence
 
"Il est 7h40, il ne devrait pas tarder.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
Avec impatience.
Nous sommes le 1er janvier.
Une nouvelle année va enfin commencer.
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’ai serré Plouf dans mes bras. Je ne peux pas l’emmener. C’est mon seul regret. Alors je l’ai embrassé. Je lui ai dit que je l’aimais. Que Ferdinand s’occuperait de lui. Plouf adore Ferdinand. Et Ferdinand adore Plouf. Tous les matins, Ferdinand vient le chercher. Ils font une grande balade dans les collines. Puis, ils rentrent épuisés. Pendant ce temps, je leur prépare à déjeuner.
C’est mes parents qui m’ont conseillé d’adopter Plouf. Ce sont eux, aussi, qui m’ont demandé de quitter Ferdinand. Ils ne l’aiment pas. Alors que c’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Il est beau. Il est intelligent. Il est rigolo. Mais il est malade. Mais s’il n’avait pas été malade, je ne l’aurais jamais rencontré. Ni aimé. Ni été aussi heureuse pendant toutes ces années. Nous nous sommes retrouvés dans le même hôpital. Plus exactement un hôpital où nous ne restions que la journée pour nous aider à nous structurer et à accepter la vie telle qu’elle nous avait été donnée. Une vie pas forcément facile. Ferdinand venait de perdre ses parents. Sa douleur avait accentué sa schizophrénie. Il a été interné. Soigné. Calmé. De mon côté, je venais d’être quittée.
Quand Ferdinand m’a embrassée, nous ne nous sommes plus quittés. Je l’ai aimé. Aimé à la folie. Nous avons emménagé ensemble. Je me suis remise à travailler. Ferdinand a repris des cours à la faculté. Nous étions heureux. Comme peuvent l’être deux personnes fragiles, oubliés et rejetés de tous, mais qui ont trouvé une force dans leur amour.
Puis un jour, un drame est arrivé. Suite à un procès, Ferdinand a perdu sa part de la maison de ses parents où nous passions parfois les week-ends. Cette maison, c’était le ventre de sa maman pour Ferdinand. Un ventre rassurant. Un ventre vivant. Un ventre aimant. Même si nous n’y allions pas souvent, c’était son enfance, ses souvenirs, ses souvenirs de petit garçon brillant et pas encore détruit par la schizophrénie.
En perdant sa maison, Ferdinand a perdu sa protection. Il a commencé à avoir peur. Tout le temps. Il a commencé également à de plus en plus s’isoler.
— C’est normal, j’essayais d’expliquer à mes parents, il a mal, très mal, vous vous rendez si cela vous arrivait de perdre la maison de grand-maman.
Mais ils n’ont rien voulu entendre. J’ai été obligée de le quitter. C’était ça ou je ne voyais plus mes parents qui, en échange, m’ont pris un appartement. J’ai tellement pleuré que j’ai de nouveau été hospitalisée. J’ai téléphoné à la soeur de Ferdinand pour lui demander de m’aider à m’échapper. Elle, aussi, à pleurer. À pleurer sur moi. Sur son frère. Sur notre amour. C’est la seule qui nous a toujours épaulés. C’est compliqué la fragilité dans une société où il faut toujours gagner et être le plus fort.
Et puis les médicaments, les piqûres, ont commencé à faire leur effet. Je n’avais plus de volonté, plus de désir, plus d’âge. Je pouvais enfin rentrer chez moi. C’est là que j’ai adopté Plouf. J’ai même pu fêter mes quarante ans.
La semaine dernière, j’ai eu une idée. Une idée qui va tout arranger. Une idée qui va nous sauver. Pour l’éternité. Je ne peux pas voir Ferdinand se détruire ainsi. Je l’aime toujours. C’est le seul garçon qui a été aussi gentil avec moi. Alors, pour garder notre amour dans la pureté et la beauté de ce qu’il a toujours été, j’ai tout organisé. J’étais très excitée. J’ai décidé que ce serait le 1er janvier. Pour fêter la nouvelle année qui allait commencer. J’ai prié. J’ai embrassé Plouf et j’y suis allée. L’air était frais. Le jour n’était pas encore levé. Mais je ne pouvais pas le louper.
Il est 7 heures 40. Il va bientôt arriver.
Celui qui va me délivrer, me sauver, me libérer.
Je l’attends.
J’ai un peu froid.
Je pense à Plouf.
Je pense à Ferdinand.
Pas longtemps car le voilà qui est déjà là.
J’ai peur. Je ferme les yeux. Pour me donner du courage, j’imagine que Ferdinand est tout près de moi, qu’il m’embrasse dans le cou, qu’il embrasse mes paupières avec ses baisers si doux, qu’il me serre dans ses bras. Il me prend alors la main comme il aimait à le faire lorsque nous sautions dans les vagues. Et je saute. Je crie. Je regrette. Je n’aurais pas dû. J’ai envie de crier, d’appeler Ferdinand, de lui dire de venir à mon secours comme il l’a toujours fait. Mais c'est trop tard. Il est déjà là. Et je ne suis plus."
 
Sylvie Bourgeois Harel
Mon hommage à mon amie Laurence qui s’est jetée sous un train le 1er janvier 2022.
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Comme Vincent, installez des nichoirs pour protéger les oiseaux

Enfant, j’adorais regarder Vincent, l’un de mes trois frères aînés, lorsqu’il fabriquait ses nichoirs. Il avait établi son atelier de construction dans le garage entre la Triumph de mon père et la 2 CV de ma mère. Il découpait soigneusement ses planches de contreplaqué, calculait la taille exacte du trou, pas trop gros, ni trop petit, afin que les oisillons ne soient pas gênés par la lumière et que les parents puissent rentrer et sortir facilement tout en se sentant en sécurité, puis il posait le perchoir, c’était tout un art. Il installait ensuite ses nichoirs dans les arbres autour de notre maison et aussi dans ceux du champ d’à côté, un champ immense et abandonné qui nous servait de campagne en ville, rempli d’orties que nous nous amusions à traverser sans respirer afin de ne pas ressentir les démangeaisons causées par cette plante urticante bonne pour la santé, mais ce n’était pas encore la mode de la boire en jus ou en soupe, seul Vincent savait cela. Vincent n’avait que 10 ans mais il savait déjà beaucoup concernant les animaux et la nature. Vincent était un savant. Comme Jean Rostand qui, un soir, suite à une conférence, était venu dîner chez mes parents. Quand il a vu l’écosystème que Vincent avait recréé dans sa chambre, qu’il était censé partager avec moi mais dont il m’avait virée pour pouvoir y installer des aquariums et des terrariums à la place de mon lit qui avait terminé dans la salle à manger (c’est peut-être pour cette raison que je n’ai jamais eu le sens de la propriété, ni la notion du territoire, je ne me sens à ma place que là où je suis heureuse, que là où l’on m’aime, mon seul territoire, c’est l’amour, la gentillesse, la douceur, l’intelligence, la pensée et aussi bien sûr l’humour, et si je ne me sens pas à ma place, si je ne me sens pas aimée, je m’en vais, je fuis, sans faire de bruit, certaines personnes se battent pour garder leur territoire, considérant même parfois l’autre comme un territoire, mais pas moi, j’estime que personne n’appartient à personne, et puis, je déteste la guerre, la violence, si l’on m’agresse, et cela m’est, hélas, déjà arrivée, et il n’y a encore pas si longtemps, il y a à peine deux semaines, certainement pour des histoires de territoire que je ne comprends pas puisque je ne les connais pas et ne les ressens pas, bref, dans ces cas, je ne me bats pas, je me laisse agresser, je ne veux pas devenir idiote et violente à cause de gens idiots et violents et malheureux sinon ils me foutraient la paix s’ils étaient heureux, je ne me bats jamais, je fuis, puis je pleure en silence en rêvant de retrouver l’harmonie dans une jolie chambre remplie de livres et de tableaux, c’est d’ailleurs pour cela que j’écris, pour construire et tapisser mon nid de mes mots et de mes livres qui sont ma seule protection), mais bon, revenons à Vincent, quand l’éminent biologiste Jean Rostand, savant de grenouilles, a découvert l’écosystème qui représentait toute la chaîne alimentaire allant de la mouche jusqu’à une couleuvre en passant par les salamandres et les tritons, que Vincent, savant de salamandres, c’était son batracien préféré, avait réussi à recréer à la place de ce qui aurait dû être mon territoire de petite fille, il avait souri à mon père en le félicitant d’avoir épousé ma mère.
 
En effet, sa grande phrase de savant, et pas que de grenouilles, était de dire : « Tout ce que nous pouvons pour nos enfants, c’est de bien choisir leur mère. ». Et mon père ne s’était pas trompé en choisissant ma maman qui m’a tout appris sur les animaux et la nature et l’amour. Elle était l’amie de tous les animaux, où qu’elle soit, ceux-ci accouraient pour venir la saluer et lui dire bonjour. Si, véridique, même une fois, au Mexique, elle a fait pipi sur un serpent orange, très mortel, et bien, ce serpent corail a dansé et a ri sous le jet d’urine de ma maman considérant, sans doute, que c’était une aubaine qu’une dame de France lui offre une douche bienvenue sous ces chaleurs tropicales, puis il est parti sans même penser à la piquer, non, il lui a seulement montré ses belles couleurs mouillées afin qu’elle garde un joli souvenir de leur rencontre.
 
Maintenant que le printemps arrive, c’est le moment de faire comme Vincent et d'installer des nichoirs dans vos jardins ou sur vos balcons, et aussi de déposer des graines un peu partout, surtout en ville, pour nourrir les oiseaux. En effet, les sites de nidification naturels comme les trous dans les arbres ou sous les toits, se faisant de plus en plus rares, le nichoir constitue une aide précieuse pour que les oiseaux nicheurs puissent se reproduire en toute tranquillité. Et pour ceux qui ont un potager cultivé bien sûr en agriculture biologique, sans pesticides, ni produits chimiques, sachez que les oiseaux sont des excellents assistants, un couple de mésanges, par exemple, peut vous débarrasser, en une année, de cinquante kilos de nuisibles ou de ravageurs.
Sylvie Bourgeois

 

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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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