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Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail

Pierre Bourgeois - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail

Merci professeur Jacques Belghiti
 
Que faire lorsqu’un professeur de médecine vous convoque dans son bureau, vous dit qu’il va vous parler franchement parce qu’il a compris que vous étiez forte, et vous annonce que votre maman de 70 ans n’a plus que quatre mois à vivre, que son cancer du cardia, qui était impossible à détecter auparavant, est généralisé au point qu’il ne peut rien faire, ni traitements, ni opération, et qu’il faut songer à organiser rapidement le moment qui viendra assez vite où les antidouleurs seront nécessaires.
Que faire lorsqu’il ajoute que ma mère ne veut pas savoir qu’elle a un cancer généralisé.
— Votre maman a très peur du mot cancer, je lui ai dit qu’elle n’en avait pas, mais seulement un sérieux problème au foie, qu’elle doit se reposer, et que je l’opérerai dans quelques mois, ça l’a rassurée. Il n’est pas nécessaire de lui mettre cette épée Damoclès sur la tête
— Je veux l’emmener une dernière fois en voyage avec moi, est-ce possible ?
— Mais faites vite et n’allez pas loin, à deux ou trois heures d’avion pas plus, dans très peu de temps, elle sera trop fatiguée pour bouger. D’ailleurs, avec toutes les métastases que votre maman a dans le corps, je m’étonne qu’elle soit encore debout, c’est une force de la nature.
— Je veux qu’elle meure à la maison et dans mes bras. Je vais m’installer avec elle dans sa maison de Cap-d’Ail au bord de la mer, c’est l’endroit qu’elle préfère au monde.
— Je vais vous donner le contact de mes collègues à l’hôpital de l’Archet à Nice, et ma ligne directe, vous pourrez m’appeler chaque fois que vous aurez besoin de mon aide.
Lui, c’est le professeur Jacques Belghiti, chef du service de Chirurgie digestive et de Transplantation hépatique de l’hôpital Beaujon à Paris, l’un des meilleurs dans sa spécialité et surtout d’une grande humanité.
Nous sommes en décembre 1996. Je venais de perdre mon père deux mois plus tôt. Pour ne pas m’effondrer, j’ai mis la future et proche mort de ma mère dans un coin de mon coeur. Pour le moment, prendre soin d’elle était plus important que mon chagrin. Enveloppée dans une couverture d’amour, je suis allée la chercher dans sa chambre où elle venait de passer quarante-huit heures à l’hôpital afin d’effectuer des tas d’examens et d’investigations. Je la trouve assise sur son lit, en larmes, son dossier médical entre les mains.
— J’ai un cancer, Sylvie. Un cancer généralisé, c’est fini. Même si papa est mort, il y a deux mois, je voulais vivre, on a tellement de choses, de voyages à faire toutes les deux.
Je fonce dans le bureau de Belghiti.
— Maman sait qu’elle a un cancer.
Il fonce dans sa chambre et s’assied sur son lit. Tout en lui reprenant doucement son dossier médical des mains, il a inversé toutes les données. Pendant vingt minutes, il lui a expliqué qu’en effet, certains résultats auraient pu laisser croire qu’elle avait un cancer, mais non, il n’en est rien. Avec toute sa gentillesse, toute sa bonté, tout son charisme, il a réussi à lui redonner un peu de force. Puis il m’a demandé de le suivre.
De retour dans son bureau, il convoque l’interne qui a donné son dossier médical à ma mère et lui a annoncé aussi froidement sa sentence mortelle. Quand le futur médecin est arrivé, Belghiti était fou de rage. Il l’a saisi au col de sa blouse blanche, j’ai cru qu’il allait lui péter la gueule, et lui a expliqué, en hurlant, que jamais, mais jamais, on ne devait parler aussi indifféremment à un malade. Jamais. Ses mots étaient magistraux. Une vraie leçon d’humilité.
L’interne n’a pas bronché. Il a baissé les yeux, a reniflé, s’est excusé, a dit oui, oui, et promis qu’il s’en souviendrait toute sa vie Puis il a remercié le grand professeur de le garder dans son service.
Belghiti a tenu parole. Chaque fois que j’ai eu besoin d’un conseil pour améliorer le confort de la fin de vie de ma mère, il m’a répondu, expliqué les antidouleurs, les cathéters, l’hospitalisation à domicile. Et quand maman est décédée quelques mois plus tard dans mes bras, dans sa maison de Cap-d’ail, au bord de la mer, il m’a écrit une très belle lettre.
Merci professeur Jacques Belghiti.
Sylvie Bourgeois Harel
 
Hélène Bourgeois, née Onimus. 31 janvier 1926. 7 juillet 1997
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Anorexie adulte, comment j'ai accepté

de me faire soigner et de guérir

Enfant, je ne mangeais rien, excepté des crêpes, des pâtes et des tartines de pain beurrées avec du miel ou de la confiture rouge, je ne sais pas pourquoi mais il fallait vraiment qu’elle soit rouge, d’ailleurs encore aujourd’hui, je ne mange que de la confiture rouge, plus exactement de la confiture de framboises épépinées, ce qui rendait folle ma mère, et je la comprends, quand ma petite chatte Cécile refuse de manger les bonnes carottes et courgettes que je lui prépare, je suis triste et inquiète qu’elle n’ait pas sa dose de vitamines et de sels minéraux.

 

Je me souviens qu’un dimanche matin, je devais avoir 8 ans, au petit déjeuner, ma maman m’a servi mon assiette de soupe que je refusais d’avaler depuis trois jours. Ça n’a rien changé excepté que ce jour-là, je n’avais pas eu droit à mon bol de chocolat chaud avec mes tartines de miel et de confiture rouge, et que cela m’avait marquée au point de me le remémorer aujourd’hui.  

 

À cette époque, on ne parlait pas encore d’anorexie. Anorexique, je devais certainement l’être enfant. Anorexique, je le suis devenue adulte. À 33 ans. À la mort de mon père et de celle de ma mère, neuf mois plus tard. Je faisais trois heures de sport par jour. Beaucoup de cardio en salle pour sécher comme disent les sportifs. Et aussi du vélo, du tennis, du cheval. Je me levais très tôt. Je courais 45 minutes chaque matin, où que je sois. Quand j’étais à l’étranger, je découvrais les villes grâce à mes footings. Je me pesais matin et soir. Pour devenir de plus en plus légère. J’avais une balance électronique très précise. Je voyageais toujours avec. Il m’était impossible de ne  pas me peser. Si je l’oubliais, j’allais immédiatement m’en acheter une autre. J’étais toute maigre, mais ça ne me suffisait jamais, il fallait toujours que je perde quelques grammes. Je ne mangeais rien, excepté des œufs durs, du blanc de poulet, du saumon fumé, des courgettes avec des carottes, les mêmes que Cécile refuse d’avaler, et des pommes ou des framboises.

 

Toute la journée, je pensais à ce que je n’allais pas manger. J’organisais mon emploi du temps en fonction des repas que je ne prenais pas. Paradoxalement, j’avais énormément d’énergie. Et quand je passais à table avec des amis, j’étais fière de ne pas me précipiter sur la nourriture. Je trouvais vulgaire d’avoir faim. Je me croyais être un elfe qui n’a besoin de rien. J’étais un esprit aérien, supérieur, qui ne se vautre pas dans la nourriture terrestre. Mes nourritures étaient célestes. Quand mes amis ou mon amoureux me disaient que j’étais trop maigre et s’inquiétaient que je ne mange rien, je riais aux éclats et leur répondais dans un grand sourire que je me nourrissais de livres et de mots.

 

Cela a duré pendant six années. Un après-midi, une jeune amie, Irina, que j’avais invitée à passer quelques jours avec moi à Saint-Tropez, hélas, elle s’est suicidée un an plus tard, peut-être avait-elle vu dans le côté mortuaire de mon anorexie sa propre mort qu’elle a désiré affronter avant l’heure, m’a expliqué sur la plage de Pampelonne que j’allais perdre mes cheveux et mes dents, et m’a conseillée de voir un grand professeur en endocrinologie chez qui elle faisait son internat de médecine.

 

Mes dents, mes cheveux, ça m’a fait peur ! J’ai pris rendez-vous. Après la consultation, ce professeur m’a téléphoné le soir-même pour me dire que je l’avais ému, qu’il était tombé amoureux et qu’il allait me guérir car il désirait m’épouser. J’ai accepté de me faire hospitaliser. On m’a fait des tas d’examens,IRM, scanners, prises de sang toutes les 4 heures après avoir avalé un médicament qui me faisait tomber violemment et profondément dans les pommes, afin d’effectuer un dosage hormonal très précis.

 

La veille de mon départ, ce grand professeur d’endocrinologie m’a enfermée dans son bureau et a essayé de m’embrasser avec ses mains et sa langue partout à me serrer très fort dans ses bras. J’ai refusé ses baisers. Je disais non, non, épuisée par les chutes de tensions dues aux médicaments et prises de sang qui m’avaient fait m’évanouir six fois en 24 heures. Il a fini par ouvrir la porte.

 

Le lendemain, il a fait venir dans ma chambre tous ses collègues, chacun leur tour, des grands professeurs de médecine dans leur spécialité qui m’ont expliqué l’importance de la nourriture pour ma santé, ma vitalité, mais aussi pour mon cerveau. J’ai accepté un protocole de soins à savoir avaler des médicaments qui allaient m’ouvrir l’appétit, prendre cinq repas par jour, et venir chaque semaine à l’hôpital pour recevoir une piqûre censée me rééquilibrer au niveau hormonal. J’ai juste demandé à changer de médecin. Sans donner d’explications.

 

J’ai accepté de déjeuner avec mon beau professeur pour lui dire merci car il m’a guérie. Mon beau professeur a pleuré. Parce qu’il était vraiment beau en plus ce couillon. Ses infirmières l’admiraient. Elles sont d’ailleurs toutes venues dans ma chambre voir la tête de celle qui avait fait chavirer le coeur du grand et beau professeur intimidant et pas commode. Je lui ai dit lui adieu. Et aussi que je ne l’embrasserai jamais. Il s’est excusé et m’a expliqué qu’il était sincèrement tombé amoureux de moi. Que cela ne lui était pas arrivé depuis la rencontre avec sa femme, il y a trente ans. Je ne lui en ai pas voulu. Je comprends qu’on puisse m’aimer. J’étais même flattée de sa déclaration. Et puis j’étais beaucoup dans la séduction, pas dans la consommation, mais dans la séduction oui, c’était un peu ma bouée de secours.

 

Au bout de quelques mois, j’ai retrouvé mon poids normal. Un miracle s’est produit. Moi qui n’ai jamais désiré écrire de livre, qui n’en ai même jamais eu l’idée, j’ai écrit  mon premier roman en quatre semaines. Des mots, des maux aussi, coincés dans mon cerveau qui ne pensait qu’à la nourriture que je n’allais pas manger, se sont mis à sortir comme par magie. À une rapidité fulgurante. Dans une urgence absolue. Le jour, la nuit, je n’arrêtais pas d’écrire. Je parlais d’amour, de joie, de vie, de sexe aussi.

 

Depuis, plusieurs éditeurs m’ont demandé d’écrire sur l’anorexie. Je le ferai peut-être un jour. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je n’ai plus de troubles alimentaires. Plus aucun. J’ai retrouvé ma morphologie de mes 18 ans. Je m’intéresse à la qualité de la nourriture. J’ai créé une association Avec Sylvie on sème pour la vie, destinée à la lutte pour la préservation des semences reproductibles, drôle de paradoxe pour moi qui ai décidé de ne pas me reproduire. Je choisis les meilleurs produits, rien d’industriel bien sûr, et quand je vais au restaurant, je vais chez les chefs en qui j’ai confiance, qui se fournissent localement avec des légumes qui ont poussé sans pesticides, ni produits chimiques. 

 

Et chaque fois que je me régale avec ma soupe de légumes faite maison, je pense à ma petite maman chérie et lui envoie mille baisers au ciel, elle doit être si contente de me voir enfin avaler ma soupe avec autant de plaisir et un si bon appétit.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Anorexie adulte, comment j'ai accepté de me faire soigner et de guérir
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