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Chroniques du monde d'avant - 2 - Festival de Cannes, Georges Wilson

Chroniques du monde d'avant - 2 - Festival de Cannes, Georges Wilson

Nous sommes en mai 1989 (ou 88 je ne sais plus).

Je suis au Festival de Cannes. Je travaille en free-lance dans la communication depuis trois ans. Je suis embauchée par un éditeur de vidéo qui lance sa collection dans laquelle il désire rassembler toutes les Palmes d’Or.

Avec Josée qui connaît tout le monde dans le cinéma, nous devons lui organiser des déjeuners au Majestic et quelques montées des marches. C’est ainsi que je rencontre Georges Wilson qui veut absolument me revoir à Paris d’autant que je lui ai confié mes désirs enfouis d’être comédienne, mes cours de théâtre chez Jean-Laurent Cochet, mon amour des textes, de la scène, du jeu.

Il m’invite à déjeuner dans un restaurant à deux pas du théâtre de l’œuvre, dans le 9ème, dont il est le directeur artistique. Il me raconte son passé, ses souvenirs, Jean Vilar, le TNP. Commence alors une jolie amitié.

Il m’appelle régulièrement, prend souvent de mes nouvelles, me demande de venir le voir au théâtre où il passe ses journées. On rit beaucoup. On s’amuse à rejouer des scènes de « Je ne suis pas rappaport », une pièce américaine que j’avais adorée, dans laquelle avec Jacques Dufilho, ils étaient deux vieux sur un banc à évoquer la solitude, la vieillesse, la mort.

Puis un jour, Georges me parle de son projet qui lui tient à cœur depuis longtemps, il désire monter Eurydice, une pièce de Jean Anouilh, mais c’est dur, il ne trouve pas les financements, malgré sa carrière. Il se plaint que les relations aient changé, il va avoir 70 ans, il a l’impression que maintenant c’est place aux jeunes dans le métier.

Soudain au cours d’un déjeuner, son visage s’éclaircit, il me propose de jouer Eurydice. Avec mon visage de tanagra, comme il aime me surnommer, je serai parfaite, fine, jolie, fragile, insouciante, profonde, les compliments pleuvent. Il m’offre le texte. Je rentre chez moi, émue, j’appelle ma maman. Je ne dors pas de la nuit. J’ai arrêté les cours de théâtre depuis cinq ans. Je vous expliquerai pourquoi ( je ne sais d’ailleurs pas pourquoi, je sais seulement comment j’ai tout arrêté ), mais c’est une autre histoire.

Avec Georges, nous nous voyons régulièrement, je connais le texte par cœur. Il me parle de la mise en scène qu’il imagine, son fils Lambert sera Orphée, mon amoureux jaloux, et lui, le père. Il assurera la mise en scène. Au théâtre de l’œuvre bien sûr.

Néanmoins, Georges est inquiet pour l’argent. Il a l’impression que tout est devenu plus difficile, que son nom ne suffit plus pour monter un projet, qu’on ne lui fait plus confiance. Il a peur d’être fini. Il en souffre. Ses 70 ans reviennent souvent dans nos discussions. Il a cinq ans de plus que mon père. Mon père qui d’ailleurs, soudain, arrive dans la conversation, alors que nous rêvons d’Eurydice depuis au moins six mois. Un peu énervé, alors que Georges a toujours été un homme adorable, il me demande quand est-ce que je vais enfin lui présenter mon père qui pourrait certainement nous aider.

– Mon papa, je lui réponds, je te le présente volontiers, il sera ravi de faire ta connaissance, ma maman aussi d’ailleurs, elle était tellement triste que j’arrête le théâtre, mais en quoi peut-il t’aider ?

– En tant que directeur de l’OBC, je pense qu’il peut me trouver des financements.

– L’OBC ?

– Oui, la Banque du Cinéma.

– Ah non, Georges, il y a erreur, mon papa est architecte et habite à Besançon.

– Mais pourquoi Josée m’a-t-elle dit à au festival de Cannes que ton père était le directeur de l’OBC ?

– Je n’en sais rien, moi, tu prends quoi comme dessert ?

Ce jour-là, Georges n’a pas pris de dessert. C’était également la dernière fois que je le voyais. Quand je l’appelais au théâtre, on ne me le passait plus. Je suis allée plusieurs fois le voir, mais on me répondait toujours qu’il était occupé. Un peu plus tard, j’ai appris qu’il avait donné le rôle à Sophie Marceau.

Sylvie Bourgeois Harel

Comme on me l’a souvent demandé, je précise que sur la photo c’est moi et pas Sophie Marceau à laquelle je ressemble sur l’image de mon composite que j’avais fait faire lorsque je prenais mes cours de théâtre auprès de Jean-Laurent Cochet, un grand professeur qui a formé entre autres Fabrice Luchini, Gérard Depardieu, Sabine Azéma, Richard Berry…

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Chroniques du monde d'avant - 1 - Tortues Ninja, Apple, Sony Music, Festival de Cannes

Chroniques du monde d'avant - 1

Tortues Ninja, Apple, Sony Music, Festival de Cannes

L’autre jour, en entrant dans un grand magasin pour acheter un ordinateur, en voyant tout le service d’ordre à l’entrée, puis le jeune vendeur qui me conseillait de ne pas changer le mien, mais qui m’a demandé au bout de quinze minutes d’aller à l’autre bout de la boutique où il me rejoindra pour continuer notre conversation car ils n’ont pas le droit de rester longtemps au même endroit et avec le même client, j’ai réalisé que notre monde s’était vraiment écroulé.

Quand exactement, je ne sais pas, peut-être cela s’est fait doucement, subrepticement, mais une chose est sûre, aujourd’hui, je ne pourrais jamais refaire tout ce que j’ai fait lorsque je travaillais en free-lance dans la communication.

Plus jamais, par exemple, je ne pourrais faire atterrir les Tortues Ninja sur la plage du Carlton, durant le Festival de Cannes, à l’heure du déjeuner, afin de créer l’événement, et ça en a été un, les télévisions du monde entier ont repris les images de mon cameraman, c’était en mai 1991, sans autorisation bien sûr car je ne les aurais jamais obtenues, mais avec une équipe solide et ultra compétente de champions que ce challenge amusait.

En effet, c’était un véritable défi car les costumes, les mêmes qui avaient servi aux comédiens durant le tournage du film, pesaient 70 kilos chacun, et il ne fallait pas rester plus de quinze minutes dedans, tant l’épaisseur du plastique et de la mousse avec lesquels ils étaient fabriqués provoquaient une transpiration si intense que cela nécessitait ensuite plusieurs heures de séchage.

Mes parachutistes, des mecs super, ont tout accepté et surtout d’atterrir avec une vision réduite car les têtes des Tortues Ninja, non seulement étaient énormes et lourdes, mais avec des tout petits trous pour les yeux, ils ne voyaient presque rien. Avec leurs amis du Club aéronautique de Cannes-Mandelieu, on a balisé, au dernier moment pour ne pas dévoiler la surprise, un espace sur la plage afin de sécuriser l’atterrissage qui a vraiment créé l’événement.

C’était ça Cannes ! Pour promouvoir les films, il fallait être inventif, faire toujours plus, étonner, émouvoir.

Et mes Tortues Ninja ont eu un succès fou qui a dépassé les espérances d’UGC-Fox, le distributeur du film. Sur la Croisette où je les ai ensuite promenées assises à l’arrière d’un coupé que Mercedes m’avait prêtée pour la journée (est-ce que l’on peut encore se faire prêter un Roadster Mercedes juste pour s’amuser, je ne pense pas… ), les gens étaient hystériques, criaient leurs noms, Léonardo, Raphaël, Michelangelo, Donatello, leur demandaient des autographes, et mes parachutistes stoïques tenaient le coup dans leurs costumes à mourir de chaleur.

Puis après une courte pause dans un local que j’avais loué pas loin où un déjeuner leur a été servi, au cours duquel on a essayé de sécher avec des sèche-cheveux l’intérieur des costumes qui étaient trempés, hop, de nouveau dans les costumes encore mouillés qui puaient, hop, dans la Mercedes, cette fois, avec un chauffeur. Grâce à mon amoureux, j’ai réussi à nous faire inscrire dans le cortège officiel, hop, direction le Palais du Festival où je leur ai fait monter les marches. Les photographes et la foule étaient hystériques de voir les Tortues Ninja, à crier de nouveau leurs noms tandis que mes parachutistes étaient toujours parfaits à jouer le jeu sans se plaindre depuis des heures qui ont largement dépassé les quinze minutes recommandées, dans leurs costumes tellement trempés qu’ils sont devenus deux fois plus lourds, je les tenais par la main car ils ne voyaient carrément plus rien, tant leur transpiration coulait sur leurs yeux.

Le PDG de Columbia avec qui j’étais amie et qui distribuait le film, m’a engueulé en haut des marches où il attendait le réalisateur et ses comédiens car mes Tortues Ninja avaient volé la vedette de toutes les stars américaines venues soutenir le jeune John Singleton considéré comme le nouveau génie d’Hollywood avec son film BOYZ’N IN THE WOOD, mais le soir lorsque nous avons tous dîné ensemble chez Tétou, à Golfe Juan, la bouillabaisse la plus chic durant le Festival (Tétou, une institution familiale qui a disparu sous le coup de la loi du Littoral… ), il a éclaté de rire, car c’était ça Cannes, une équipe de seigneurs, et bravo à celui qui créait l’événement du jour !

Pour en revenir à Apple, un autre exemple d’une chose que je ne pourrais plus jamais réaliser. Nous sommes en 1994, je travaille pour Sony Software sur les premiers CD-Rom. J’organise à l’hôtel Raphaël une conférence de presse, sauf que Sony n’a pas d’ordinateur à me prêter. Peu importe, je gare ma petite Rover verte en double file devant la belle boutique Apple, avenue Georges V, je mets les warnings, et avec ma mini-jupe et mes bottes, je leur explique mon problème. Dix minutes plus tard, je sors avec trois Mac prêtés avec juste ma signature et le nom de Sony griffonnés sur un bout de papier, que les vendeurs m’installent dans ma voiture pendant que j’invite le directeur du magasin et son équipe à mon petit-déjeuner de presse. Le lendemain, je ramène les trois Mac que j’ai continué de leur emprunter durant un an, chaque fois que Sony sortait un nouveau CD-Rom, comme par exemple, les fiches-cuisine en partenariat avec le magazine Elle, je refaisais une conférence au Raphaël et il me fallait des ordis.

Est-ce moi qui avais une capacité de persuasion ou est-ce que les rapports humains étaient plus simples, et surtout basés sur une confiance, une compétence, une assurance, un amour du travail bien fait ?

Quoi qu’il en soit, quand je vois qu’on ne peut plus entrer nulle part sans se faire fouiller son sac ou que des gens ont peur dès que quelqu’un tousse dans un train, je suis contente d’avoir fait le choix de quitter Paris que j’aime pourtant follement pour venir vivre dans le Sud, près de la nature, au bord de la Méditerranée.

Sylvie Bourgeois Harel

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Adieu Patrice de Colmont

 

Adieu Patrice de Colmont

D’habitude lorsque j’écris un texte pour rendre hommage à un ami qui vient de mourir, je suis toujours inspirée et je le rédige d’un seul jet, en quelques minutes, mêlant anecdotes et profondeur, humour et émotion. Pour Patrice, c’est plus compliqué. Ce n’est pas que je n’ai rien à dire, au contraire, j’ai beaucoup à dire. Je dois donc faire un tri. Sinon, j’écrirais un livre. C’est d’ailleurs ce qu’il m’avait demandé en 2016, d’écrire un livre, une sorte d’autobiographie. Je lui avais répondu d’accord. Comme je voulais commencer mon texte avec la mort de son père qui était décédé bien avant que nous fassions connaissance, j’ai demandé à Patrice qu’il me raconte l’enterrement.

 

— Nous avons jeté ses cendres depuis un petit avion au-dessus d’une montagne des Pyrénées où il adorait randonner. 

 

Je commence donc mon récit. Le lendemain, je retourne le voir.

 

— Peux-tu me décrire ce petit avion, sa couleur, l’odeur du tarmac, j’ai besoin de  détails pour peaufiner mon début.

— Ben, je n’y étais pas.

— Comment ça, tu n’y étais pas ?

— Ben non, avec mon frère et ma soeur, c’était au printemps, Le Club était ouvert, les clients étaient nombreux, nous n’y sommes pas allés, le pilote était seul.

— Je suis désolée, Patrice, je t’adore, mais je ne peux pas écrire le livre d’un homme qui, un jour, me raconte une jolie histoire lorsqu’il est allé dans un petit avion jeter les cendres de son père au-dessus de la montagne que celui-ci aimait et, le lendemain, parce que je le questionne pour avoir des précision, m’avoue que c’est faux. Et puis, ça me dégoûte qu’avec ton frère et ta soeur, vous ayez préféré ouvrir votre restaurant qu’aller rendre un dernier hommage à l’homme qui vous a offert un paradis, c’est vrai quoi, sans ton père, jamais vous ne seriez propriétaires de ce splendide morceau de terre sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, jamais vous ne gagneriez très bien votre vie avec Le Club 55 qu’il a fondé. Jamais. Alors, ton livre, désolée, mais je n’ai plus envie de l’écrire.

 

Et je ne l’ai jamais écrit. Ce qui est bien dommage. Mais je suis ainsi, entière, sans compromis, et surtout pas opportuniste. C’est d’ailleurs, je crois, ce qu’appréciait le plus Patrice en moi, ma liberté de lui dire non. Ayant connu une formidable réussite professionnelle, il était entouré de beaucoup de fausseté. Avec moi, il avait en face de lui de la sincérité. Et une vraie amitié. Notre parole était très libre, très ouverte, je l’engueulais souvent. Comme lorsque quelques années plus tôt, il m’annonce fièrement qu’il a signé avec un éditeur pour faire un beau livre sur Le Club 55, et qu’il aimerait bien que je lui donne des conseils sur le contenu qui ne lui plaisait pas tant que ça.

 

— Tu as signé avec un éditeur, mais n’importe quoi, je lui rétorque en éclatant de rire, tu as surtout signé un gros chèque, j’imagine.

— Euh, oui, de plusieurs dizaines de milliers d’euros, me répond-il, étonné. Ce livre va coûter cher, ils vont scanner toutes mes photos d’archives, et puis il faut payer le journaliste qui va l’écrire.

— Parce qu’en plus, tu ne me demandes pas de l’écrire. Non, mais, c’est vraiment n’importe quoi. Tu es très fier que je sois devenue écrivain. Tous les ans, tu mets les affiches de mes livres dans ton restaurant. Et tu ne me téléphones pas pour me parler de ce projet. Et maintenant, tu veux que je te donne des conseils. Je vais t’en donner un de conseil, un seul, tu arrêtes tout de suite ce projet qui va être nul, il sera convenu, il ressemblera à tous les beaux-livres sans intérêt sur les hôtels et les restaurants qui ne flattent que l’ego des propriétaires. Je ne comprends même pas que tu sois tombé dans le panneau. 

 

Patrice m’a écoutée et a rompu son contrat. Ce livre n’a jamais vu le jour.

 

Aujourd’hui, de ma longue relation amicale de plus de quarante années avec Patrice de Saint-Julle de Colmont, il reste toutes les vidéos que je lui ai faites sur ma chaîne YouTube Marcelline l’aubergine dont il était le partenaire privilégié, après que nous ayons signé trois contrats avec ses sociétés du Club 55, de la Ferme des Bouis et du Domaine de la Mole. Comme beaucoup d’autres personnes comme lui qui sont présentes dans mes deux-cent-cinquante vidéos, des personnes intelligentes, sensibles, drôles, talentueuses, prônant un retour au naturel, Patrice adorait mon concept que ce soit mon aubergine avec ses grandes lunettes dorées et son foulard fleuri qui fasse les interviews. Son souhait était que je mette en avant son amour de la nature. Il a donc raconté à Marcelline comment il a créé La Nioulargue, une régate de bateaux devenue par la suite Les Voiles de Saint-Tropez, sa philosophie de restaurateur, ses propriétés agro-écologiques…

 

De Patrice, je me souviendrai surtout de ses rêves car il était un rêveur, un travailleur aussi, un travailleur forcené qui effectuait le job de dix personnes, mais avant tout un grand rêveur. Lorsque j’ai travaillé pour lui, à mi-temps, pendant quatre ans et huit mois, de 2016 à 2021, au château de la Mole qu’il venait d’acquérir, je lui faisais de grands projets qui le faisaient rêver, un sanctuaire pour protéger les loups, un potager médicinal, aller nourrir en Afrique des villages où les gens meurent de faim, des projets que l’on fantasmait, dans lesquels il était heureux même si ceux-ci n’ont pas vu le jour. 

 

Alors, oui, même si Patrice n’a pas jeté les cendres de son père sur une montagne des Pyrénées, il a rêvé d’y être, il y était d’ailleurs certainement en pensée, en pensée comme dans tous ses rêves, ceux qu’il a réalisés et les autres qu’il a emportés avec lui ce samedi 11 octobre 2025, lorsqu’il est décédé à l’âge de soixante-dix sept ans.

 

Sylvie Bourgeois Harel

Adieu Patrice de Colmont
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Adieu Daniel Crémieux

Adieu Daniel Crémieux

 

par Sylvie Bourgeois Harel

 

J’ai connu Daniel Crémieux en août 1983. J’ai 20 ans et je suis serveuse au Planteur, un restaurant sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle. Daniel venait tous les jours  avec son épouse Geneviève, leur jeune fils, Stéphane, et deux couples d’amis. C’était une jolie plage familiale. À midi, j’allais de matelas en matelas pour prendre les commandes du déjeuner, et à 13 heures, hop, tout le monde passait à table. Le jour de leur départ, Daniel et ses deux potes viennent me dire au-revoir :

 

— Viens nous rendre visite à Paris, Sylvie, on t’emmènera faire la fête, me dit l'un de ses copains qui n’avait pas arrêté de me draguer lourdement, à me répéter régulièrement : je vais t’acheter des piles de pulls en cachemire de toutes les couleurs, ou viens, je t’emmène prendre un petit-déjeuner chez Sénéquier dans ma Porsche.

— Ben non, j'ai répondu à son copain, je n’ai déjà rien eu à te dire pendant l’été, je ne vais pas aller spécialement à Paris pour te voir. Et puis, je suis une travailleuse, j’ajoute en riant, si vous voulez me voir, il faut m’embaucher.

— Moi, je veux te revoir, me dit Daniel Crémieux, je t’embauche.

 

C’est ainsi que le 9 octobre 1983, j’ai atterri à Paris et que je suis devenue vendeuse chez Daniel Crémieux, rue Marbeuf, à deux pas des Champs-Élysées. Je ne connaissais personne. Daniel et Geneviève, que tout le monde appelait Gin, étaient adorables avec moi. Gin m’habillait en Crémieux, me faisait faire des pantalons sur-mesure chez un monsieur Bourgeois. Elle m’offrait des chemises et des vestes de costume confectionnées dans les mêmes tissus que celles pour hommes. Ils m’emmenaient régulièrement déjeuner ou dîner. Leur ami Paul, qui avait une grosse société de climatiseurs, voulait m’épouser. Sauf que je ne voulais pas embrasser ce Paul. J’ai même passé le réveillon du Nouvel-An avec eux dans la famille de celui qui n’avait pas arrêté de me draguer durant l’été. Au cours du repas, j’avais entendu sa belle-mère glisser à l’oreille de sa fille, fais attention à cette Sylvie, elle va te piquer ton mari. Genre, c’était de ma faute si j’étais mignonne, spontanée et drôle. Et puis, ce Joël, comme Paul, ne me donnait pas du tout envie de l’embrasser.

 

L’été suivant, je suis repartie travailler sur la plage de Pampelonne mais, cette fois, au Club 55. Et en septembre, j’ai repris mon poste chez Daniel Crémieux sauf que j’avais demandé à travailler à mi-temps pour pouvoir suivre les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet. Le théâtre était ma passion. Le soir, je travaillais également dans des restaurants pour gagner plus d’argent. Je refusais que mes parents m’aident financièrement alors que c’était leur souhait. Je ne sais pas pourquoi, mais je voulais me débrouiller toute seule. Puis Daniel m’a envoyée pendant quelques mois dans son magasin de Los Angeles, au Beverly Center. À mon retour, j’ai été mutée dans leur nouvelle boutique de la place Saint-Sulpice, toujours à mi-temps. Pour rien au monde, je n’aurais quitté Jean-Laurent Cochet. J’étais tellement heureuse de suivre son enseignement et de passer mes nuits à apprendre par coeur des pièces de théâtre.

 

Début décembre, je reçois une lettre recommandée comme quoi je suis virée de chez Daniel Crémieux car mon essai de trois mois n’était, soi-disant, pas concluant. Énervée, je fonce dans le bureau de Daniel, et tout en lui brandissant ma lettre à la main, je l’engueule :

 

— Mais ça ne va pas Daniel, c’est quoi ce plan pourri ? Tu m’as donc changé de boutique uniquement pour pouvoir me salarier sur une autre de tes sociétés et ainsi avoir le droit de me virer sans préavis, ni indemnités, juste en argumentant que ma période d’essai n’est pas satisfaisante, mais c’est dégueulasse.

 

Ennuyé, Daniel essaye d’argumenter que son épouse n’aime pas que je n’en fasse qu’à ma tête.

 

— Elle a raison Gin, je peux comprendre que mes besoins de liberté, à toujours vouloir faire que ce que je veux, puissent l’énerver. N’empêche, je n’ai jamais manqué une journée, je suis toujours à l’heure, je ne rechigne jaais à rester tard le soir s’il le faut, et je suis une excellente vendeuse.

— C’est vrai, avoue Daniel, un peu gêné, les clients t’adorent.

— Et tu sais très bien que mes cours de théâtre, c’est important pour moi, et que je ne vais pas rester vendeuse toute ma vie à plier des piles de pulls comme me le demande Gin dès qu’il n’y a personne dans la boutique, vendre oui, ça m’amuse, mais plier alors que je l’ai déjà fait une heure auparavant, non, ça m’emmerde. Alors ta lettre recommandée, voilà ce que j’en fais.

 

Et je la déchire devant lui.

 

— Je prends mon après-midi, j’ajoute en quittant son bureau, j’ai besoin d’aller me détendre et toi de réfléchir mais sache que demain, que tu le veuilles ou non, je viens travailler.

 

Le lendemain, j’étais là. Et on n’en a plus jamais parlé. Au contraire, nous sommes devenus tous les trois très amis. Quand j’ai arrêté de travailler chez eux, nous avons continué de nous voir. Avec Daniel, nous avions nos rituels. Régulièrement, il m’appelait et nous nous retrouvions pour déjeuner au restaurant. Nous parlions littérature, philosophie, cinéma, mes trois passions. C’est ainsi que le 31 décembre 2002, nous sommes au Café de Flore devant un saumon fumé quand Daniel me demande si tout va bien dans ma vie :

 

— On m’a conseillé d’écrire un livre, je lui réponds. J’aimerais être seule trois jours dans un hôtel pour me poser et réfléchir. Ma vie sentimentale est compliquée. Je n’arrête pas de partir de la maison. Je rends malheureux mon amoureux. Je l’aime toujours, mais je sens que j’ai besoin d’autre chose. 

 

Daniel s’illumine aussitôt.

 

— Mais c’est magnifique Sylvie que tu te mettes à écrire. Je suis sûr que tu vas y arriver. Tu as le talent pour devenir un grand écrivain. Je le sais. Je t’offre quinze jours dans un hôtel, comme ça tu pourras commencer tranquillement ton roman.

 

Dès que j’aie eu terminé de boire mon chocolat chaud et d’avaler ma tarte tatin, nous  sommes allés à l’Hôtel du Dragon qui était à deux pas. La grande chambre du dernier étage qui venait d’être refaite était à cent euros la nuit. Daniel a payé pour deux semaines. 

 

— Si Sylvie veut rester quinze jours de plus, a-t-il ajouté en donnant ses coordonnées au propriétaire, envoyez-moi la facture, je pars lundi en Chine, mais je la réglerai dès mon retour. 

 

Je suis restée un mois. J’ai écrit mon livre en un mois. Plus exactement, j’ai terminé le dernier chapitre, après avoir rendu ma chambre, assise sur un fauteuil qui était en vitrine de l’hôtel. Un passant est même entré dans ce mini-salon pour me féliciter. Il avait lu par-dessus mon épaule ce que je rédigeais sur mon ordinateur et avait trouvé cela très beau.

 

Mon roman a immédiatement été acheté par Franck Splengler qui dirigeait Les Éditions Blanche. Neuf mois plus tard, Lettres à un monsieur sortait en librairie. Depuis, je n’ai plus jamais arrêté d’écrire.

 

Par ce geste généreux, Daniel a posé un oeil paternel sur moi, moi qui avais perdu mes parents sept ans plus tôt, un oeil de confiance, un oeil qui me disait, vas-y Sylvie, n’aie pas peur, je veille sur toi.

 

Lorsque ce mardi 16 septembre 2025, j’ai versé un peu de terre sur son cercueil dans le joli cimetière marin de Saint-tropez où, avec mon mari, nous serons également enterrés, après avoir fait le signe de croix, à mon tour, je lui ai dit, vas-y Daniel, n’aie pas peur, je veille sur toi.  

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Daniel Crémieux, né en 1938, avait créé sa marque de vêtements pour hommes en 1976, à Marseille, avec une première boutique à Saint-Tropez, place de la Garonne. Sa marque qui arbore un style British, chic et décontracté, est dorénavant distribuée à l’intermational.

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Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Club 55 - Golfe de Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Club 55 - Golfe de Saint-Tropez

Pourquoi je suis contre l’écriture inclusive  

Notre première valeur, c’est la liberté !

Et la liberté, c’est la pensée. La pensée est directe comme une flèche.

Lorsque j’écris un roman, je suis tendue comme un arc. Je suis concentrée pour trouver la phrase la plus précise, la plus rapide, celle qui va retranscrire exactement ma pensée. Comme une fulgurance. Ça peut me prendre des heures. Je suis aussi concentrée que si je tirais à l’arc afin que ma phrase remplie d’intentions et d’émotions touche en plein cœur mon lecteur. Tant que je ne suis pas sûre du résultat, je ne laisse pas ma phrase-flèche partir. Idem pour la grammaire, la conjugaison ou la ponctuation, je peux réfléchir des heures sur la place d’une virgule ou sur une question de syntaxe.

Ces précisions vont apporter toute sa richesse et ses subtilités à mon texte. C’est passionnant ! Il m’est impossible d’ajouter un -e ou un é-es à un participe passé, c’est comme si vous demandiez à un peintre d’ajouter du bleu à son tableau car le syndicat des couleurs primaires demande l’égalité entre toutes les tonalités d’une palette. C’est absurde et criminel de vouloir tuer ainsi la langue française et notre liberté de penser qui est notre seul allié.

Oui, je refuse cette débilité de l’écriture inclusive qui vise à plonger ces utilisateurs dans une confusion alarmante, proche d’une certaine forme d’hystérie, alors que justement notre langue française, qui a toujours été très équilibrée entre le féminin et le masculin, détient une richesse de mots, d’adjectifs, de verbes qui nous permet d’affiner et d’enrichir notre pensée. D’ailleurs, seule la fluidité de notre langage peut lutter contre la violence. En effet, celui qui sait s’exprimer avec calme et précision n’a aucune envie de se battre. À contrario, celui qui n’a pas les bons mots va employer sa force physique pour faire taire son adversaire, ou l’insulter.

Heureusement, je ne suis pas la seule à lutter contre cette folie. Le lundi 30 octobre 2023, les sénateurs ont approuvé un projet de loi visant à interdire l’écriture inclusive dans tous les documents officiels, publics et privés, les actes juridiques, les contrats de travail ou encore les règlements intérieurs.

Cette proposition désire également interdire tous les mots grammaticaux qui constituent des néologismes faits de contraction tels que iel ou celleux.

Cette proposition de loi, adoptée par le Sénat, visant à protéger la langue française des dérives de l’écriture inclusive, n° 1816, a été déposée le mardi 31 octobre 2023. Depuis, elle a été renvoyée à la Commission des Affaires Culturelles et de l’Éducation. Affaire donc à suivre !

Sur ce, je vais aller écrire au bord de la Méditerranée des phrases sans emphase, ravie d’écrire encore souvent à l’ancienne, avec un crayon de papier et une feuille de cahier, même si je ne quitte jamais mon ordinateur, et sans obéir à ces conneries de propagande qui veulent nous mettre des taudis dans la tête, alors qu’il suffit de s’émerveiller devant la beauté de la nature, du ciel ou de la mer, pour revenir dans le bon sens et l’amour. D’ailleurs, tous les textos, mails, messages, posts Facebook ou Instagram que je reçois écrits en écriture inclusive, c’est bien simple, je les mets à la poubelle !

Vive la littérature, vive la pensée, vive la liberté !

Sylvie Bourgeois Harel

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Des tics et des tocs

Des tics et des tocs

 

Je m’appelle Frédérique et je suis pleine de tics et de tocs. Je n’ai jamais vraiment compris la différence. La seule chose que je sais, c’est que mes tics et mes tocs, mes tic-tocs, comme je les appelle, m’accompagnent partout. Depuis que j’ai 8 ans. Depuis que j’ai vieilli en une nuit. Ils sont mes amis. Mes gardes du corps. Mes bouées de sauvetage. Ils me rassurent et me font oublier.  Tout oublier. Grâce à eux, je redeviens une petite fille qui voudrait que sa maman ne l’ait jamais laissée seule chez son tonton. Ce n’était pas de sa faute. Elle ne pouvait pas savoir. Elle était partie se faire opérer d’un sein dans une clinique de Strasbourg, et mon papa n’était pas là. J’avais un papa, mais il n’était jamais là, Je l’appelais mon papa pas là. D’où l’idée de mon tonton pour me garder.

 

Mon tonton qui, au moment d’aller me coucher, a glissé sa main dans mon pantalon et n’a plus arrêté. Il m’a dit qu’on allait prier très fort pour que ma maman ne meure pas. Que pour bien prier, on devait être très près, très proches, très serrés. Puis il a retiré mon pantalon tout en faisant chut avec sa main posée sur ma bouche afin que je ne crie pas. Je n’ai pas osé bouger puisque si je bougeais et priais mal, ma maman allait mourir. Et puis c’était mon tonton quand même. Le frère aîné de ma maman. Celui qui me servait de papa quand le mien n’était pas là. Alors, comme j’aimais ma maman, même si ça ne me plaisait pas du tout, mais pas du tout, tous ces doigts de tonton dans ma culotte qu’il a fait glisser le long de mes jambes jusqu’à ce que je me retrouve toute nue, je me suis tue. Je ne voulais pas qu’elle meure.

 

Soudain, mon ventre s’est fracassé. J’ai hurlé. Hurlé tellement j’ai eu mal. C’était pire que tout. Pire que lorsque je m’étais brûlée les fesses en m’essayant sur un radiateur électrique. Pire que lorsque deux filles à la récré ont enroulé la corde à sauter autour de mon cou parce que j’étais meilleure qu’elles et ont tiré chacune de leur côté. Pire que lorsque je suis tombée sur le nez à vélo. Je n’ai pas de mot pour décrire cette boule de feu qui s’est emparée de mon sexe. Mes yeux se sont embués. Toute ma vie de petite fille heureuse s’est s’écroulée. J’ai eu la sensation que tout était fini pour moi. Tout était fini. Plus jamais, je ne pourrais aller jouer avec Nathalie après l’école, plus jamais je ne rigolerais des blagues de Christophe, plus jamais je ne voudrais que mon papa pas là me prenne dans ses bras. Plus jamais. Plus jamais. Tout était fini.

 

Mon tonton tout entier était entré en moi. Sa chemise frottait mon visage. De plus en vite. De plus en plus douloureusement. Alors pour ne plus avoir mal et pour que ma maman ne meure pas, j’ai décidé de mourir. Du haut de mes 8 ans, de tout ce que je pouvais savoir de la mort, je suis morte. J’ai donné ma vie pour que vive ma maman. Puis je me suis envolée dans les cieux. Je me suis envolée loin de mon corps, loin de mon pantalon qui gisait au sol, loin de mon tonton qui respirait si bruyamment sur moi. Je suis morte cette nuit-là.

 

Aujourd’hui, j’ai 58 ans, et mon sexe est toujours mort. Je ne ressens ni douleur, ni plaisir. Je suis morte à 8 ans, mais mon tonton a continué de vivre comme si de rien n’était, à venir déjeuner tous les dimanches à la maison, a emprunté de l’argent à ma maman parce qu’il n’en avait jamais assez. Moi, avec mon corps mort, je me taisais. Il m’avait fait promettre de me taire sinon ma maman finirait sous terre mangée par les vers.

 

Je me souviens aussi qu’il m’a portée jusque dans la baignoire et a fait couler de l’eau sur mes jambes. Il les a nettoyées avec une éponge pleine de sang qu’il a jetée. Puis il m’a séchée et m’a embrassée sur les cheveux en me prenant la tête. Je suis retournée me coucher. Je n’avais plus de larmes pour pleurer. Le lendemain, je ne suis pas allée à l’école, ni le jour suivant. Tonton a été très gentil avec moi, il m’a achetée du chocolat au lait avec des noisettes et une robe. Le chocolat, je l’ai vomi, et la robe, le premier jour où je l’ai portée, j’ai fait exprès de la tâcher avec de la confiture de fraises afin que ma maman comprenne que tout ce rouge à la hauteur du bas de mon ventre, ce n’était pas normal pour une petite fille. Mais elle n’a pas compris, elle m’a seulement grondée que tonton n’avait pas beaucoup d’argent et que cette robe lui avait coûtée beaucoup de sous.

 

Trois jours plus tard, lorsque ma maman est rentrée de l’hôpital, j’ai enfin pu retourner chez moi. Dès que j’ai passé le pas de la porte avec mon secret que je devais porter toute ma vie, une voix est descendue du ciel, la voix d’un ange, une voix venue me sauver. Elle m’a dit de toucher le mur. Cinq fois. Que si je touchais le mur cinq fois de suite et le plus souvent possible avec le grand doigt du milieu de ma main droite, plus jamais, mais plus jamais, ma maman ne retomberait malade, et plus jamais mon tonton ne retirerait mon pantalon.

 

Le lendemain matin, alors que je n’arrivais pas à avaler mon bol de chocolat chaud que ma maman m’avait préparée en raison du chocolat au lait avec des noisettes que mon tonton m’avait offert et que j’avais vomi, la voix est redescendue du ciel. Elle m’a dit de continuer de toucher le mur avec mon doigt et de toucher aussi mon nez avec ma lèvre supérieure et de le faire toujours cinq fois de suite. Je lui ai obéi. Elle a ajouté que cela me protégerait de mon tonton et de tous les garçons qui voudront retirer mon pantalon.

 

Dès que j’ai senti le velouté de ma lèvre supérieure toucher le bout de mon nez, j’ai éprouvé une douceur dans mon coeur. Un bonheur s’est emparé de mon cerveau. Un soulagement délicat comme un soupir m’a plongée dans un état de félicité comme lorsque je me réfugiais dans les bras de ma maman. J’ai même eu faim. C’était extraordinaire. C’était délicieux. C’était unique. Pendant une seconde, j’ai oublié les doigts de tonton. J’ai oublié mon pantalon mort sur le plancher. J’ai oublié ma douleur qui a fracassé mon zizi. Je n’ai jamais eu de zizi, les zizis c’est pour les garçons, mais ma maman qui a été élevée avec des garçons dont tonton a toujours appelé ça zizi. Alors je fais pareil, je dis zizi. Plus je touchais mon nez avec ma lèvre supérieure, plus je me sentais moins mourir.

 

Je suis alors partie à l’école en n’arrêtant pas de toucher le bout de mon nez avec ma lèvre supérieure et tous les murs ou grilles de maison ou poteaux de signalisation avec mon majeur. C’était bon. C’était bien. C’était mieux qu’une amie. En chemin, la voix venue du ciel, une voix qui n’était ni féminine, ni masculine, juste une voix divine à la sonorité encourageante qui me donnait confiance, m’a proposé un nouveau marché : en plus de toucher les murs avec mon majeur et le bout de mon nez avec ma mère supérieure, je devais aussi toucher le bout de mon pied droit avec ma main droite. Elle a ajouté que je pouvais le faire de deux manières différentes : soit je soulevais ma jambe droite vers l’arrière et je me penchais légèrement afin que ma main droite puisse toucher le bout de mon pied, soit je me baissais au sol pour le toucher. Elle me laissait le choix, mais il fallait que je le fasse toujours cinq fois de suite. Ça m’a plu d’avoir le choix. J’ai également choisi de ne plus jamais aller chez tonton, je me suis dit en arrivant à l’école. J’ai fait ça jusqu’à mes 17 ans. Les murs, le nez, mon pied, le sol, je n’arrêtais pas. Je trouvais toujours un prétexte, une excuse, si j’étais accompagnée. Oh j’ai perdu un bout de papier, je dois le ramasser. Oh ce mur a une drôle de consistance. Oh j’aime bien faire des grimaces, celle-là, c’est ma préférée.

 

À 17 ans, j’ai alors demandé à la voix divine et protectrice si je pouvais arrêter de toucher mon nez avec ma lèvre supérieure et de toucher mon pied avec ma main. Elle m’a répondu oui, mais qu’à la place, je devais tout en gardant la tête droite, tourner mes  yeux le plus possible vers la droite. Et le plus souvent possible et toujours cinq fois de suite. Ça et toucher les murs sont restés ma protection. Plus tard, j’ai appris que cinq était mon chiffre de vie que j’ai obtenu en additionnant le jour, le mois et mon année de naissance. La voix du ciel était donc vraiment divine pour l'avoir  su avant moi. La même voix qui guide mes sculptures aujourd’hui.

 

Aujourd’hui, j’ai 58 ans, je sculpte, je suis heureuse, j’ai mes périodes d’angoisse et de doutes, mon sexe est toujours mort au plaisir, et j’ai encore mes tics et mes tocs, mes tics-tocs, comme je dis en riant à mon compagnon quand il me voit toucher cinq fois le mur de notre maison lorsque je pars à mon atelier le matin. Je n’ai pas fait d’enfant afin qu’il n’ait jamais à croiser la route d’un tonton si je devais aller à l’hôpital. Je déteste le chocolat au lait avec des noisettes, et je n’ose pas refaire le geste de toucher le bout de mon nez avec ma lèvre supérieure tellement j’ai peur de reprendre gout à cet état de sérénité et de douceur qu’il me procurait. C’était même plus qu’un état de sérénité et de douceur, c’était un plaisir. Un véritable plaisir. Un plaisir rien qu’à moi. Un plaisir que je n’avais pas à donner, ni à partager.  Un plaisir intime entre ma douleur et moi. Comme une jouissance. Ma jouissance. Si je recommençais ne serait-ce qu’une fois, je sais que je n’arrêterais plus jamais tellement c’était bon.

 

J’ai 58 ans et je vis avec mes tics et mes tocs, mes tic-tocs, qui sont toujours mes amis, ma protection, ma superstition. Parfois, j’essaye de les arrêter. Mais c’est impossible. Je n’y arrive pas. Mais ils ne m’empêchent pas de vivre. Bien au contraire, ils m’aident, ils me soutiennent, ils me comprennent. Ils sont les seuls à savoir pour tonton. Ma maman est morte l’année dernière. Je ne lui ai jamais rien dit. J’attends que tonton meurt pour en parler, pour raconter, pour l’accuser. Tant qu’il est vivant, j’ai trop peur. Ce jour-là, peut-être que je me mettrai enfin à renaître.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

 

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La Bravade de Saint-Tropez

La Bravade de Saint-Tropez
 
Tous les ans, les 16, 17 et 18 mai, à Saint-Tropez, nous fêtons la Bravade, une fête autant religieuse que militaire, en hommage au Chevalier Torpes, martyr chrétien qui donna son nom au village, ainsi qu'aux hommes, Génois et Tropéziens, qui, durant un siècle, défendirent avec bravoure le village des nombreuses attaques maritimes fomentées par les barbaresques.
 
Côté militaire, tout a commencé en 1441. Le roi René donne les terres désertées depuis 1388 de l'actuel Golfe de Saint-Tropez à Jean de Cossa, seigneur de Grimaud, en lui intimant l'ordre de repeupler Saint-Tropez dont les habitants, lassés d’être régulièrement envahis par les pirates et autre ennemis, s’étaient réfugiés dans les campagnes loin du littoral.
 
Le 15 octobre 1470, Cossa signe une convention avec Raphaël Garezzo, seigneur de Pornassio, afin que celui-ci envoie vingt-et-une familles génoises vivre à Saint-Tropez. Ces vingt-et-un chefs de famille, que des nobles, ont donc emmené avec eux leur femme, leurs enfants, leurs cousins, leurs oncles, leurs serviteurs, paysans, boulangers, marins, soldats, mais aussi des mauvais garçons qu'ils ont pu faire sortir du bagne car il leur fallait des hommes costauds, sans peur, et qui surtout savaient se battre. C'est d'ailleurs pour cette raison que certains s'appelaient, par exemple, Quindici qui veut dire quinze en italien. Ces bagnards n'ayant plus d'identité, ils ont donc été enregistrés sous le chiffre de leur matricule de prisonnier qui avait été gravé au fer à rouge sur leur avant-bras.
 
En échange d'une franchise fiscale, d'une immunité totale (pour les bagnards), d'une exonération d'impôts et d'une autonomie en armes, ces Italiens devaient rebâtir le port, construire des remparts, et surtout défendre la cité.
 
C’est ainsi que sans aucune contrainte royale, bénéficiant d'une totale liberté, une véritable communauté solidaire et unie - la mairie achetait le blé pour le redistribuer équitablement, donnait de l'argent aux filles-mères pour subvenir à leurs besoins -, s'est alors établie. Petit à petit, les Tropéziens sont revenus vivre dans leur village, s'alliant avec ces Génois pour le meilleur et pour le pire. Afin qu'il n'y ait aucun dérapage de prise de pouvoir, dès 1558, chaque Lundi de Pâques, un Capitaine de Ville était nommé pour seulement un an. Sa mission était de former et de diriger la milice locale.
 
Mais le 20 juillet 1672, Louis XIV décida de stopper cette fabuleuse organisation. Une garnison royale fut dépêchée pour remplacer la milice locale. Le roi exigea également le paiement des impôts. Les Tropéziens, furieux de perdre leur indépendance, leur liberté et leurs privilèges financiers, alors qu’ils avaient su repousser tout seuls et vaillamment, de nombreux ennemis, décidèrent de continuer de nommer chaque année, à chaque lundi de Pâques, à titre honorifique, un Capitaine de Ville, afin que les générations suivantes n'oublient jamais leur bravoure et leur courage. Encore aujourd'hui, un Capitaine de Ville est nommé le Lundi de Pâques pour un an, et défile en tête de la Bravade.
 
Côté religieux, la Bravade honore Saint Torpes. Nous sommes le 29 avril de l'an 68. Lors de l'inauguration, à Pise, d'un temple dédié à la déesse Diane, l'Empereur Néron, qui était polythéiste, demande au chef de sa garde personnelle, le Chevalier Torpes, d'adjurer sa foi chrétienne. Celui-ci refuse. Furieux, Néron le fait flageller, mais le poteau auquel il était attaché, tombe tuant le bourreau. Néron le fait alors jeter aux fauves, mais ceux-ci se couchent aux pieds de Torpes. Néron ordonne sa décapitation. Le corps sans tête du chevalier est mis dans une barque avec un coq et un chien censés le dévorer.
 
La barque a dérivé sur le fleuve Arno, puis a rejoint la Méditerranée et a fini par s'échouer le 17 mai de la même année sur la plage d’Héracléa avec, à son bord, le corps intact du Chevalier Torpes qui est devenu le Saint-Patron de Saint-Tropez à qui il donna son nom. Le coq s'est s'envolé vers des champs de lin, donnant son nom au village de Cogolin et le chien donna son nom à celui de Grimaud qui veut dire vieux chien en provençal.
 
Les bravadeurs qui font partie de l’association Les Amis de la Bravade défilent de façon très protocolaire en uniformes militaires anciens, tandis que les femmes, en tenues provençales, dansent. Entre les coups de tromblons qui résonnent dans tout le village, la clique joue du fifre et des tambours. Quant à Torpes, son buste, après être sortt de façon très solennelle de l’église, prend la tête d’une longue procession religieuse dans les ruelles. Des messes sont également prévues avec bénédiction des armes et des bouquets de fleurs rouge et blanches. Le rouge et le blanc étant les couleurs de la cité, tous les Tropéziens s'habillent ainsi.
 
La Bravade est la fête des résistants, un hymne à la liberté.
 
C'est bruyant, joyeux, sérieux et émouvant.
 
Sylvie Bourgeois Harel
Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel et Marcelline l'aubergine

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

Bravade de Saint-Tropez - Sylvie Bourgeois Harel

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La voix - Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

La voix - Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

La Voix

 

Je suis bien chez toi

 

 

Je suis bien chez toi. Tu ne le sais peut-être pas mais je suis là pour toi. Je te vois. Je te sens. C’est toi qui vas me réparer. C’est toi qui vas le dire. C’est toi qui vas l’écrire. Je l’aimais. Je n’ai fait que l’aimer. Toute ma vie. Et encore aujourd’hui. Mais il est parti. Il est parti dans les ténèbres.

 

Et depuis je le cherche. Je ne fais que le chercher. On nous dit que l’on se retrouve toujours mais ce n’est pas vrai. Ça fait des années que je le cherche et je ne sais toujours pas où il est. J’ai beau l’appeler, lui parler, crier son nom, c’est le néant qui m’apparaît comme s’il n’avait existé. Pourtant, je l’ai vu. Je l’ai eu dans mes bras. Je l’ai embrassé. Je l’ai laissé entrer. Je l’ai aimé. Puis il a disparu.

 

Mais je ne l’ai jamais oublié. Je ne me suis jamais mariée. Je l’ai attendu toute ma vie. Et encore aujourd’hui. Je l’attends. En le cherchant. Dans le néant. C’est grand le néant, Sylvie. J’ai souvent eu peur de tout cet infini. Je n’ai pas d’enfant. Pas de parents. Pas de grands-parents. Je suis comme une mauvaise herbe qui aurait poussé là où elle n’aurait pas dû. Je l’ai attendu. Et je l’attends encore.

 

Mais aujourd’hui je suis revenue. Je suis revenue pour que tu dises au monde entier que ce n’est pas vrai, on ne se retrouve pas toujours. Que l’on peut se rater. Ici et là-bas. Et que c’est un drame qui fait très mal de se rater.

 

Alors ma petite Sylvie aujourd’hui, je suis revenue et je suis là pour toi. Je vais te raconter les histoires de l’au-delà. Les histoires de là-haut et toi tu m’écriras une nouvelle vie. Une vie dans laquelle je serais heureuse. Une vie dans laquelle il m’aimera. Une vie dans laquelle il m’embrassera et me prendra la main.

 

Je ne te quitterai pas. Je veillerai sur toi comme j’aurais aimé veiller sur lui. Tu nous écriras des enfants, un jardin, des rires, des baisers et pourquoi pas un voyage en Inde. Sur un tapis volant. Un tapis volant pour nous préparer à l’éternité. On ne s’y prépare pas assez à l’éternité. On est trop pressés. Toujours trop pressés. Alors que c’est ça la vie, c’est l’éternité, c’est la lumière et les ténèbres. C’est terrifiant et léger. Beau et alarmant. Angoissant et reposant. Tout dépend de comment tu t’es préparé.

 

À force de le chercher, j’ai tout raté. Mais je vais t’aider. Je vais tout te raconter. Le diable et les anges. Les démons et les dieux. Le mal et le bien. Je vais tout te dire et, toi, chaque matin,  tu m’écriras mon amoureux qui me tient par la main.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

 

Ce texte est un extrait de mon prochain livre LA VOIX qui paraîtra début juin 2026.
Vous pouvez me contacter sur mon mail : slvbourgeois@wanadoo.fr.
Ou au 0680644633.
La voix - Sylvie Bourgeois Harel

La voix - Sylvie Bourgeois Harel

La voix - Sylvie Bourgeois Harel - 4ème de couv

La voix - Sylvie Bourgeois Harel - 4ème de couv

Plage de Pampelonne - Ramatuelle

Plage de Pampelonne - Ramatuelle

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SHORT ROUGE

SHORT ROUGE

Nous sommes en février 2007. Il pleut. Il fait froid. Dans la vitrine parisienne du magasin Diesel, à deux pas de chez nous, à Saint-Germain-des-Prés, mon mari voit sur un mannequin un short rouge, taille haute, très bien coupé, dans un joli coton épais.

– Qu’est-ce que tu serais belle avec ce short rouge, me dit-il, viens, je te l’offre.
– Merci, je lui réponds, mais ça ne m’amuse pas d’acheter un short d’été au mois de février.

C’est mon côté enfant, dès que j’ai un vêtement nouveau, je veux le porter immédiatement, donc compliqué de porter un short rouge en plein hiver.

– Et puis, il est trop cher pour un short, j’ajoute.
– On s’en fout, il est beau.

Mon mari me prend par la main et m’entraîne dans le magasin.

La taille 34 que je fais est sur le mannequin en vitrine. Je dis à la vendeuse qui veut le déshabiller, qu’il n’y a pas d’urgence, nous habitons à deux pas, nous reviendrons. Mon mari est terriblement déçu que je ne veuille pas essayer ce short rouge qui lui plaît temps. Depuis trois ans que nous nous connaissons, alors qu’il est plutôt un intellectuel sombre et pessimiste, il adore faire les magasins avec moi et m’acheter plein de vêtements. Ça l’amuse de jouer à la poupée avec moi, je crois. De mon côté, je dis toujours oui, j’adore les habits. Mais là, je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas de ce short rouge. Et rien ne peut me faire changer d’avis.

Le temps passe. Régulièrement, mon mari, qui est en préparation de son nouveau film, me demande si je suis allée chez Diesel acheter le short. À chaque fois, je lui trouve une excuse bidon : c’était fermé, je n’ai pas eu le temps, j’irai demain. Il se propose alors de m’accompagner le prochain samedi quand il aura du temps. Mais je refuse. Je n’arrive pas à me l’expliquer, je suis littéralement contre cet achat. Et puis, je me trouve trop vieille pour le porter.

Début mai, nous arrivons à Saint-Tropez pour le tournage du film de mon mari qui débute le lendemain. À peine le taxi nous dépose au Pandaï Palais, l’hôtel où nous devons séjourner pendant deux mois, mon mari repère la boutique Diesel.

– Super ma chérie, allons acheter ton short rouge.

Je l’essaye, en effet, ce short me va hyper bien. Mais je n’en veux toujours pas. Sans aucune raison.

– Et ne t’avise pas de me l’acheter en cachette, je dis assez autoritairement à mon mari en sortant de la boutique, ça ne me fera pas plaisir, je le rapporterai immédiatement.

Je ne sais pas pourquoi, je fais une fixette sur ce short alors que j’adore les shorts, les habits, les cadeaux, mais ce short rouge qui me va pourtant divinement bien avec sa taille haute, je n’en veux pas.

Voyant que mon mari affiche une mine toute triste, je m’adoucis.

– Ce short, c’est un attrape-mecs, je lui dis, comme je ne vais pas te voir pendant tes deux mois de tournage, je ne veux pas le porter toute seule, sans toi, dans Saint-Tropez. Si tu veux me l’offrir, il faut que tu m’offres la semaine de vacances qui va avec, je le taquine sachant que c’est impossible, après les deux mois à Saint-Tropez, il a encore quatre semaines de tournage à Paris, puis trois mois de montage.

Dix jours plus tard, l’un des acteurs principaux attrape dans la mer une pneumo-bronchiolite. Le médecin des assurances du cinéma arrive en urgence de Paris par le premier avion. Verdict : le tournage doit être arrêté pendant deux se-maines. C’est une catastrophe. Les villas, les yachts, les places au port, les hôtels, ont été loués à dates fixes. C’est impossible de tout repousser aussi longtemps. Le tournage peut être arrêté une semaine, mais pas deux. Deux semaines, c’est la mort du film qui serait immédiatement mis en sinistre.

Le comédien adorable essaye de négocier avec le médecin. Il veut un traitement de cheval afin d’être d’attaque dans une semaine. Celui-ci accepte. Il reviendra dans sept jours pour décider de son état de santé et du sort du film.

En sortant de sa réunion avec la production, mon mari d’un calme olympien par rapport à l’arrêt de son film me prend la main :

– La voilà, Sylvie, ta semaine de vacances. Viens, on va acheter ton short rouge.

Vu la situation, je ne peux rien dire. On arrive chez Diesel et là, boum patatras, la vendeuse nous annonce que la taille 34 a été vendue. J’essaye le 36 mais il est trop grand. Désolée, je me tourne vers mon mari qui est assis, la tête dans les mains, catastrophé. Son film arrêté, il assume, mais le short rouge que l’on ne peut pas acheter, il est totalement démoralisé, pire que si l’univers s’était abattu sur lui.

D’un air vraiment malheureux, il me dit :

– Tu étais si belle dans ce short rouge !

Son cri d’amour me brise le cœur. J’ai peur d’avoir tout détruit. C’est rare d’être autant aimée par un homme qui vous trouve belle encore à mon âge. Je ne suis plus toute jeune. Je me sens soudain idiote de ne pas avoir voulu offrir à mon ma-ri qui m’aime passionnément ce mini-plaisir, et de m’être battue avec autant de ténacité contre l’achat de ce short rouge.

Affolée à l’idée qu’il ne m’aime plus, je demande à la vendeuse de me trouver un 34 n’importe où en France et de me le faire venir, je suis prête à tout pour conso-ler mon mari.

Ouf, un short en 34 est disponible dans la boutique de Cannes. Le lendemain, un assistant qui désirait aller au festival est allé me le chercher. Et ouf, le film n’a été arrêté qu’une semaine. Il a donc pu être terminé. Je traverse d’ailleurs quelques scènes avec mon short rouge que la costumière, voulant faire plaisir à mon mari, était également allée acheter sans nous le dire !

Depuis, quand mon mari, ou quelqu’un d’autre, me fait un cadeau, même si ça ne me plaît pas, je dis oui. Un grand oui. Et je souris. Et tous les étés, je porte mon short rouge » !

Sylvie Bourgeois Harel 

SHORT ROUGE
https://youtu.be/SkhFvg_MhQs?si=TfNDBJ2IBYojj8HQ

https://youtu.be/SkhFvg_MhQs?si=TfNDBJ2IBYojj8HQ

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Vive les minijupes !

Vive les minijupes !

 

 

L’autre jour, sur un groupe WhatsApp qui me relie un peu à Paris que j’ai quitté, il y aura bientôt trois ans, une amie nous questionnait à savoir s’il était possible de porter des minijupes lorsque nous vieillissions. Comme j’aime m’exprimer sur les futilités qui structurent mon quotidien, mais qui vont finalement bien au-delà de la futilité puisqu’elles parlent de notre intimité, je lui ai répondu que ce n’était pas une histoire d’âge, mais plutôt de l’énergie que nous désirions encore mettre dans notre rapport à la séduction. J’ai ajouté que je ne portais plus de minijupe depuis au moins dix ans. Que j’avais abandonné les minijupes, les talons de 9, les maquillages excessifs, pour un look plus serein, plus en accord avec mon nouvel état d’esprit apaisé et doux.

 

Puis j’ai réfléchi. J’ai adoré porter des minijupes. Très courtes. Au ras des fesses. Je faisais raccourcir toutes les jupes de mes tailleurs. Je m’en cousais aussi dans du tissu tubulaire sur lesquels j’ajoutais des galons de couleurs différentes de chaque côté. J’en ai eu des roses, des bleues, des fleuries de chez Irié, des en jean, en cuir, en daim, même en panthère de chez Irié toujours en coton stretch. Je déteste la jupe qui arrive à mi-cuisse. Elle  casse la silhouette. Si ça doit être court, autant que ça soit très court ! Ma mère me disait que le short, très court aussi, et la minijupe, étaient ce qui m’allait le mieux. En hiver, je portais mes minijupes avec des bottes et des collants en cachemire, une merveille. En été, avec des boots de cowboy sur des jambes bronzées. En minijupe, je me sentais libre et sexy. Avec mes minijupes, j’estimais envoyer une sorte de clin d’oeil joyeux. Les hommes n’y étaient pas insensibles. En revanche, je n’ai jamais porté de minijupe si je devais prendre un métro ou aller dans un endroit pas sécurisé. Il ne faut pas exagérer. Certains hommes rustres et peu éduqués, hélas, peuvent prendre cet habillement pour une invitation et avoir des gestes déplacés. J’avais de la chance d’habiter, de travailler et de fréquenter que des beaux quartiers parisiens où toutes les excentricités vestimentaires étaient permises et même appréciées.

 

Dans ma féminité, lorsque je choisissais mes habits, le matin, j’ai toujours eu besoin d’envoyer des messages liés à une certaine forme de complicité, comme un jeu, qui n’étaient en aucun cas des messages liés à une certaine forme de séduction. Je ne cherchais absolument pas à consommer ou à accumuler les aventures. Je n’ai d’ailleurs jamais eu d’aventures. Vous voyez comme quoi ce que l’on pourrait prendre pour des futilités nous entraîne rapidement à parler de notre intimité. J’ai donc porté des milliers de minijupes, mais je n’ai jamais eu d’aventure. Je n’aime que les hommes fous de moi. Quand on arrive à m’embrasser, ça dure des années, peut-être même des siècles. Mes minijupes n’étaient pas non plus un message de provocation, non, elles étaient plutôt un message joli et joyeux, qui disait, je sens bon, je suis jolie, je suis heureuse, alors vas-y, mon coco, balance ton compliment ! Et c’est très agréable de recevoir des compliments, même d’inconnus dans la rue. En effet, j’avais l’impression que mes minijupes avaient le pouvoir de mettre le coeur des hommes que je croisais en joie.  C’est pas mal d’arriver à créer de la joie avec seulement un tout petit bout de tissu !

 

Pour en revenir à la minijupe, la styliste anglaise Mary Quant l’a inventée en 1962, en s’inspirant des tenues de plage légères que les femmes portaient l’été à Saint-Tropez. Dès 1958, elle a alors commencé à raccourcir de plus en plus ses jupes jusqu’à ne laisser que dix centimètres sous les fesses. Puis André Courrèges l’a popularisée en France en 1965. À eux deux, ils ont révolutionné la garde-robe des femmes. Ils leur ont offert un vent de liberté. Comme disait Mary Quant, il est plus facile de courir après un bus en minijupe qu’avec une jupe-crayon. Coco Chanel, qui n’a jamais dû prendre  le bus, a décrié la minijupe. Pour elle, c’était vulgaire d’en porter une à Paris. À la limite à la campagne, pourquoi pas, ajoutait-elle, tout le monde s’en fout à la campagne de comment vous vous habillez. N’empêche, depuis, il n’y a pas eu un seul défilé Chanel sans minijupe qui est devenue un basique.

 

Parmi les anecdotes racontées par mes vieux amis qui sillonnaient dans l’entourage de François Mitterrand, le gang des minijupes, c’est ainsi que les hommes l’avaient surnommé, sévissait ardemment. Ce groupe de femmes journalistes politiques arrivaient en minijupes dans l’avion présidentiel lors des voyages officiels, une tenue certainement efficace pour obtenir plus facilement des renseignements sur des dossiers classés top secrets ! L’homme est fragile et les politiques encore plus, me répétaient-ils en riant ! 

 

Quand à André Courréges, je l’ai ramené, une nuit, chez lui, il y a une vingtaine d’années. Je rentrais chez moi à Neuilly-Saint-James, en face du bois de Boulogne, lorsque j’ai vu un petit monsieur, très fin, habillé tout en rose, avec des grandes lunettes, se promener tout seul dans l’allée en bordure des arbres. Je l’ai tout de suite reconnu. Je l’ai fait monter dans ma voiture. Il avait l’ait complètement hébété. Son épouse m’a dit qu’il se perdait souvent. Je l’ai remercié pour ses minijupes, ses bottes plates, ses blousons courts de toutes les couleurs et ses minis sacs légers. 

 

Alors, c’est décidé, à partir d’aujourd’hui, pour rendre hommage à toutes les femmes sur terre qui n’ont pas le droit de s’habiller comme elles le désirent et encore moins de porter des minijupes, je vais de nouveau en porter. Même quand je serai très vieille, je serai une écrivain digne en minijupe, ce sera très amusant. Ce sera mon nouveau style en hommage également à la liberté. Et puis cela fera plaisir à ma maman qui me regarde depuis les cieux.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Vive les minijupes !
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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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  • écrivain, scénariste, novelliste

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