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Cette même Charlotte avait tenu à accompagner Emma en voiture à Orly.

 

         – Et tu ne feras pas ta bécasse !

         – C’est l’image que tu as de moi ? avait demandé Emma, vexée.

         – Tu me comprends, tu sais très bien comment tu peux être parfois.

         – Non.

         – Donneuse de leçons.

         – Moi ?

         – Oui, toi.

         – Faux.

         – Quand on n’est pas d’accord avec toi sur l’écologie, admets que tu t’emportes facilement.

         – Ce n’est pas de ma faute si la planète est en train de mourir.

         – Tu vois.

         – Je veux bien faire un effort, mais si ce soir quelqu’un me cherche sur ce terrain, je ne suis pas sûre de pouvoir me retenir.

         – Détends-toi, ça va être un beau mariage.

         – Ce n’est pas mon style de sortie, tu sais à quel point, je suis mal à l’aise dans les soirées mondaines.

         – Tu vas retrouver plein d’amis.

         – Pas forcément. Du côté du marié, il n’y aura que des gros prédateurs de financiers que je ne connais pas mais que je déteste déjà, et du nôtre, pratiquement personne, je n’ai pas bien compris pourquoi, une histoire d’argent. Comme le mari paye tout, il a choisi un endroit magnifique, hors de prix, du coup ma petite sœur n’a pas voulu inviter les amis de ma mère et de mon beau-père, ni d’autres membres de la famille pour ne pas faire celle qui exagérait et ma mère ne pouvait pas s’aligner.

         – Bonjour l’ambiance ! Elle a viré pétasse ta petite-sœur ou quoi ?

         – Je n’en sais rien, je ne l’ai pas revue depuis deux ans, depuis le jour où elle a rencontré son futur mari, plus un coup de fil, rien. Et quand je l’appelle, elle est toujours occupée et ne peut pas me parler. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’appréhende ce mariage.

         – Tu m’as dit que le marié avait combien de plus que ta demi-sœur ?

         – Trente ans.

         – Ah ! Quand même !

         – Ce n’est pas tant leur différence d’âge qui m’ennuie, c’est que Myrtille n’ait que 20 ans, c’est un bébé.

         – Dommage ! Elle sacrifie l’étape de sa jeunesse.

         – Et le plaisir de partager l’insouciance des gens de son âge avec qui refaire le monde des nuits entières.

         – Que veux-tu, elle préfère faire la belle parmi les vieux !

         – Tu parles d’une joie.

         – En fait, elle s’est trouvé un papa friqué.

         – D’après ma mère, elle en est amoureuse.

         – Elle doit surtout être séduite par son train de vie. Il est bien physiquement ?

         – Jamais vu.

         – Tu ne le connais pas ?

         – Non, c’est dingue, mais on ne me l’a jamais présenté. Tu sais, mon côté grosse tête qui n’est jamais d’accord avec personne n’est pas forcément apprécié, on me cache souvent.

         – Tu es née chez Gide, dans Familles, je vous hais ?

         – Je t’explique. Ma mère et Fabienne ont toujours fait clan. Moi je faisais clan avec mon père. Quand mes parents ont divorcé, j’avais 15 ans et je suis restée vivre avec lui, ce que ma mère ne m’a jamais pardonnée. Quand elle s’est remariée et a eu Myrtille, j’étais déjà étudiante. On ne se voyait pas souvent, mais dès que je pouvais, je venais m’occuper de ma demi-sœur. Je l’adorais. Je l’aime toujours d’ailleurs, je suis triste de ne plus la voir. Je me sens comme une pestiférée, ce n’est pas évident à assumer.

         – Et ta mère ?

         – Elle veut que je vienne au mariage de Myrtille alors que je sais pertinemment que ma présence ne lui fera pas plaisir. Et si je n’y vais pas, elle me le reprochera pendant des années !

         – Ah oui, compliqué.

         – On ne peut pas dire non plus que l’on ne s’aime pas, mais nos rapports ne sont pas chaleureux. J’ai toujours admiré sa beauté, sa féminité. De son côté, il faut que je sois soumise à sa façon de voir les choses. Elle me juge sans cesse, me reproche mes choix. Notre relation est ambiguë. Tu vois, je n’ai pas envie d’aller à ce mariage, mais je suis incapable de ne pas m’y rendre.

         – Et Fabienne ?

         – Fabienne ? Elle ne s’intéresse qu’à elle. C’est drôle, j’ai deux sœurs à l’opposé de mon état d’esprit. Elles adorent les fringues, leur physique, d’ailleurs elles sont canon. À croire qu’on n’est pas de la même famille.

         –– Chez moi, c’est plus simple, nous nous aimons et nous sommes toujours ravis de nous voir.

         – Tu as de la chance. D’ailleurs, c’est amusant les événements qui se reproduisent de génération en génération. Myrtille trace un schéma identique à celui de notre mère qui s’est également mariée à 20 ans. Fabienne aussi s’est mariée tôt, à 22. Sauf qu’après être tombée enceinte, elle n’a pas voulu emménager aux États-Unis où une carrière fantastique attendait son mari. Je n’ai jamais compris pourquoi. Elle avait été séduite par le talent de Léonard, persuadée qu’il allait réussir et devenir très riche, puis l’a castré dans son ambition professionnelle. Le pire, c’est que toute la journée, elle lui reproche d’avoir raté sa vie.

         – Le pauvre.

         – Que veux-tu ? Elle est idiote. Tu es sûre que Benjamin ne fatiguera pas tes parents ?

         – Mais non, ils ont l’habitude avec le mien.

         – Heureusement que je t’ai, sinon je ne sais pas comment je me débrouillerais seule avec mon petit cœur. Je t’ai déjà raconté que j’étais amoureuse de Léonard quand j’avais 17 ans ? lance Emma au moment où Charlotte se gare devant l’aéroport.

         – Quand il était ton prof ? Oui. Pourquoi tu m’en reparles maintenant ? Tu l’aimes toujours ?

         – Une chose est sûre, je vais à ce mariage aussi pour lui faire plaisir. Il ne comprendrait pas que je ne sois pas là. Il ne s’est jamais rien passé entre nous, mais on a toujours été très proches.

         – Et tu n’oublieras pas tes devoirs de vacances, avait crié Charlotte au travers de la vitre de sa Mini quand Emma était descendue de voiture.

 

Et quels devoirs de vacances !

 

*

 

Emma avait rencontré Charlotte l’année dernière au bar du Marché où chaque matin, après avoir déposé Benjamin à la maternelle, elle allait boire un café avant de filer au CNRS. Dans un premier temps, elle avait été étonnée de sa capacité à épiloguer de si bonne heure avec d’autres mamans divorcées sur les difficultés de leurs relations sentimentales. Elles parlaient si fort et revendiquaient avec tant de véhémence que l’on aurait pu croire que Montreuil était devenu une pouponnière de femmes célibataires prêtes à pénétrer le marché de l’amour, persuadées de pouvoir dynamiser les lois de la concurrence en se mettant au niveau d’un produit de consommation.

 

Emma, avec sa timidité, ses sarouels trop larges, ses pulls sans forme (l’idée de repasser un chemisier la hérisse) et sa masse de cheveux blonds frisés impossibles à coiffer, détonnait en se tenant seule, à l’écart, debout au bar. Charlotte avait fait le premier pas en l’invitant à se joindre à elles. Emma avait tout d’abord refusé, elle se jugeait différente de ces femmes sûres d’elles, apprêtées dès le matin, qui misaient tout sur leur pouvoir de séduction. Puis elle avait fini par accepter, fascinée par l’énergie et l’humour de Charlotte qui raffolait de narrer dans le détail ses anecdotes croustillantes, à croire qu’elle ne vivait certaines rencontres foireuses que pour le plaisir de pouvoir ensuite les raconter à ses copines. Charlotte était coach en entreprise. Elle organisait des séminaires pour dynamiser les équipes et développer le potentiel de chacun. Forte de ses succès professionnels et de la maîtrise avec laquelle elle avait réussi à rebondir après que son mari l’ait quittée, elle désirait se spécialiser dans le coaching sentimental. Jamais avare de suggestions, chaque matin, elle distillait avec bonne humeur ses points de vue et analyses au bar du Marché devenu le rendez-vous hype de toutes les branchées de Montreuil. Charlotte, très jolie blonde à la peau dorée, genre de femme chatte à faire l’amour du bout des doigts, avait réponse à tout. Emma s’asseyait, ne disait rien et l’écoutait, subjuguée par sa capacité à être aussi légère. Face aux copines en manque d’amour qu’elle espérait requinquer, Charlotte était aussi heureuse que si elle animait une conférence devant mille personnes. Entre les croissants et les tasses de thé BBdetox de chez Kusmi, les conseils de Charlotte fusaient.

 

         – La seule chose que j’ai comprise dans mon passé est de s’obliger chaque jour à ne jamais fréquenter des personnes qui te manquent de considération. 

         – Avant d’accepter de revoir un homme, faites un effort pour analyser qui vous avez en face de vous. Si vous vous concentrez bien pour vous souvenir de votre première conversation, vous verrez, tout a été dit. Les gens se dévoilent toujours au début. Ce n’est qu’à la deuxième entrevue, suivant qui ils ont en face d’eux, que naissent les manipulations.

         – Après, je ne sais pas pourquoi, beaucoup de filles ne veulent pas entendre ce que les hommes essayent de leur dire. Elles ont parfois tellement envie de croire à une belle histoire d’amour qu’elles se voilent la face et se lancent à fond dans la relation en refusant d’en voir le côté glauque. Une forme de désespérance dont seules les femmes sont capables.

         – Une des grandes règles de la vie est d’accepter que personne ne change, au mieux, les gens peuvent évoluer sur leurs bases mais jamais s’en fabriquer de nouvelles.

         – Concentrez-vous sur vous sur qui vous êtes, sur ce que vous désirez. Vous verrez, le jour où vous ne serez plus éparpillée, vous serez enfin en état de reconnaître l’homme de votre vie quand il vous apparaîtra.

         – C’est comme ton abruti, avait-elle dit un matin à une grande Pauline trop maquillée. Ça ne te plaisait pas qu’il démarre votre dîner en disant que tous les hommes étaient infidèles et toi, grosse pomme, au lieu de lui rétorquer qu’il était en train de parler de lui, tu lui as répondu que tu ne voulais pas qu’il s’exprime ainsi. Tu es incohérente, ma chérie. Tu te plains d’avoir mis du temps à réaliser que ton ex était mythomane et le jour où tu tombes sur un type qui essaye de t’expliquer, certes maladroitement, que la fidélité ce n’est pas son truc, tu ne l’écoutes pas. Tu veux le faire rentrer avec force dans ton moule du mec parfait sans voir qu’il déborde de partout. Réfléchis à ton bug, tu verras, ça ira tout de suite mieux.

         – Et toi, Jeanne, refuse de partir en week-end chez Paul Chomet, il va te considérer comme une bonne jument, pas même une pouliche, tu as passé l’âge, et en bon cavalier, va vouloir te sauter sans même prendre le temps de te draguer. Il a compris que tu étais la seule trotteuse dispos sur Paris suffisamment cruche pour accepter de passer le week-end du 14 juillet dans son haras, toutes celles de concours sont à Ibiza ou à Saint-Tropez. Elles ont dû lui rire au nez de son invitation à la noix. Et elles ont eu raison, car si on n’aime pas monter à cheval, à part se faire emmerder par les mouches et bouffer par les taons, je ne vois pas l’intérêt d’aller dans ce genre de baraque en été. Que cherches-tu d’ailleurs ?

         – Je voudrais un homme qui prenne soin de moi, qui soit mon port d’attache, un homme sur lequel je puisse me reposer, tu vois ? avait répondu Jeanne d’une voix enfantine.

         – Je pensais que tu voulais un homme avec qui tu pourrais tout partager, en fait, tu es un boulet, Jeanne, avait conclu Charlotte avec suffisamment de sourire dans son visage pour que Jeanne ne se froisse pas.

         – Il faut que tu comprennes, Bénédicte, avait dit Charlotte un autre jour à une charmante prof aux cheveux courts, que cet homme est un rapace. Tu n’es pas de son calibre. Il n’aime que les héritières névrosées. Il sait que tu ne coûtes pas cher et que ce n’est pas la peine de te nourrir avec des gros diamants pour t’avoir, une soupe et trois compliments qui te font rêver, et tu es séduite. Crois-moi, ne le rappelle pas, tu n’es pas armée pour jouer dans cette cour.

         – Je vais finir la séance sur notre chère Juliette. Je vous propose d’ailleurs de créer un collectif de copines pour l’aider à sortir de l’emprise de son Monsieur Panpancucu. Quand comprendras-tu ma chérie que tu es juste une pauvre petite chose soumise à sa volonté ?

          – J’en suis amoureuse, il est méga intelligent, avait répondu Juliette comme si c’était l’argument définitif contre lequel il était impossible de lutter.

         – Réponds-moi sincèrement Juliette, s’il ne te l’avait pas demandé, aurais-tu eu toute seule l’idée (et l’envie) de le brûler à la bougie ? Toutes ces mises en scène sont orchestrées uniquement par lui et pour son propre plaisir. Toi, tu n’es que l’innocente victime qui obéit et qui exécute. Il suffit qu’il s’épanche dans quelques mails sur sa bisexualité pour que cet excès de confiance t’émeuve au point d’attendre sagement son coup de fil où il fixera votre prochain rendez-vous. Je n’appelle pas cela une relation équilibrée.

         – Il n’a pas tellement de temps, il est marié.

         – Sa femme devrait t’envoyer des fleurs pour te remercier de faire tout le boulot à sa place. Et gratuitement en plus. À Paris, une séance chez une maîtresse peut coûter jusqu’à deux mille euros. Elle en a peut-être marre de ses jeux sadomasos, parce que l’air de rien, ça prend du temps à réaliser ce genre de fantasme, moi, ça me fatiguerait tous ces accessoires. Et puis, le latex, il suffit qu’elle ait pris du poids pour que ça soit bonbon à enfiler avec les bourrelets.

 

Charlotte était dithyrambique et excessive sur le sujet, reprenant à peine haleine pour balancer ses arguments à Juliette qui la regardait, hyptonisée.

 

         – Il est malin, ton type, c’est un gros manipulateur qui sait te tenir en haleine, son seul effort est de te remercier d’être la seule à le comprendre. Réfléchis pourquoi tu es autant en quête d’identité pour accepter sans broncher celle qu’il te donne de maîtresse parfaite ? Tu crois, quoi, Juliette, qu’en fouettant les fesses de ton industriel, tu vas devenir aussi puissante comme lui ? Ne me dis pas que tu es aussi idiote que les maîtresses des politiciens qui soudain croient avoir tout compris des stratégies mondiales. Comme si le savoir et l’intelligence se transmettaient par la langue !

 

À force d’entendre Charlotte réprimander et secouer Juliette pour la faire réagir, Emma s’était prise d’affection pour cette récente divorcée d’un homme qui s’était mal comporté durant leur séparation malgré la présence de leur adolescent. Emma se disait que Juliette avec son physique costaud et énergique de fille élevée à la campagne, devait rassurer son panpancucu sur sa capacité à prendre les choses en main d’une façon ferme et dynamique, sans peur, ni paresse.

 

Parfois, les conseils de Charlotte étaient plus explicites. Ce qui immanquablement faisait rougir Emma.

 

         – Et cette semaine, les filles, vous mettez le paquet sur la musculation de votre périnée.

         – D’accord, répondaient-elles en chœur, joyeusement.

         – Et pourquoi est-ce si important ? s’était amusée à demander Charlotte, le doigt en l’air telle une maîtresse d’école.

         – Parce que sinon, c’est l’incontinence assurée quand nous serons vieilles. Et un périnée musclé, c’est toujours ça de gagné pour garder un homme.

J'AIME TON MARI (roman) Sylvie Bourgeois. 2
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Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
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