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Buzz Aldrin

Buzz Aldrin

 

La Pleine Lune du Loup me fait penser à une rencontre lunaire. Nous sommes fin 2003 ou début 2004, mon premier livre, Lettres à un monsieur, venait d’être publié. Comme il s’agissait de lettres érotiques destinées à un homme qui avait des problèmes d’impuissance, j’avais attiré autour de moi tout un aéropage de messieurs très mondains, très riches, et plus tout jeunes, qui avaient été séduits par le style généreux, compréhensif et sensuel de mon écriture.

 

Ce soir-là, je suis donc invitée par un vieux gentleman aristo à un cocktail très chic dans des salons somptueux. Je ne connais personne. Je m’ennuie gentiment vers le buffet à picorer un ou deux toasts au saumon quand un Américain aux cheveux blancs vient me saluer, suivi d’une femme blonde, toute fine et élégante.

 

— We get the impression that you’re just as bored as we are.

— And not just a little, admit, it’s not very funny here, je leur réponds, ravie de papoter un peu en anglais.

— Let me introduce myself, my name is Buzz Aldrin, the man who came from the moon, and this is my wife, Loïs.

— Nice to meet you. I’m Sylvie from Saint-Germain-Saint-Prés.

— Great ! Tell me about life in Saint-Germain-des-Prés, I love this place.

 

Alors, je leur raconte le Café de Flore, Castel, l’église Saint-Sulpice, les bords de Seine, la Librairie des Femmes. Au bout d’une demi-heure de fous rires, Buzz m’invite à déjeuner avec eux le lendemain au Ritz.

 

— Great ! j’acquiesce dans un grand sourire avant de filer justement au Flore que je trouvais plus amusant que ce cocktail qui n’avait plus d’intérêt puisque j’avais terminé tous les toasts au saumon.

 

Le lendemain à 13 heures, j’arrive toute contente au restaurant du Ritz où Buzz et Loïs m’attendent. Le déjeuner est très joyeux. Je suis en train de terminer mon chariot de desserts quand j’aperçois le vieil aristo de la veille qui nous rejoint et s’assied à notre table. Je comprends qu’il avait dû m’espionner lorsque j’avais parlé avec Buzz qui était quand même la star de la soirée, et entendre le lieu de notre rendez-vous. D'où son incrustation. Devant l’air étonné de Buzz, il se présente et commence à lui poser plein de questions à propos de son voyage sur la lune. Lassé de devoir encore parler, certainement pour la cent millième fois d'Apollo II, de Neil Armstrong et de leur alunissage, mon astronaute se ferme. Mais l'aristo ne voit rien. Il ajoute  qu’il organise des conférences dans son château où il produit un très bon cognac, il en a d’ailleurs apporté une bouteille qu’il lui offre, et qu’il aimerait l’inviter.

 

Bref, je vois mon "cosmonaute" se décomposer. L'ennui se lit sur son visage. Fini pour lui le charme de notre déjeuner impromptu où nous nous sommes racontés des bêtises d’adolescents qui nous faisaient bien rire. Très rapidement et très poliment, Buzz prend congé de l’aristo et me donne ses coordonnées.

 

— Let’s stay in touch, Sylvie, it’s was a pleasure.

 

L’aristo, vexé du départ précipité de Buzz Aldrin, se tourne vers moi.

 

— Votre déjeuner a dû être passionnant, Sylvie, il vous a raconté son voyage sur la lune ?

— Ben non.

— Comment ça, vous ne l’avez pas questionné sur son exploit ?

— Ben non.

— Mais de quoi lui avez-vous parlé alors ? Il avait l’air si content de faire votre connaissance.

— Ben de moi, évidemment !

 

Sylvie Bourgeois Harel

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Adieu Daniel Crémieux

Adieu Daniel Crémieux

 

par Sylvie Bourgeois Harel

 

J’ai connu Daniel Crémieux en août 1983. J’ai 20 ans et je suis serveuse au Planteur, un restaurant sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle. Daniel venait tous les jours  avec son épouse Geneviève, leur jeune fils, Stéphane, et deux couples d’amis. C’était une jolie plage familiale. À midi, j’allais de matelas en matelas pour prendre les commandes du déjeuner, et à 13 heures, hop, tout le monde passait à table. Le jour de leur départ, Daniel et ses deux potes viennent me dire au-revoir :

 

— Viens nous rendre visite à Paris, Sylvie, on t’emmènera faire la fête, me dit l'un de ses copains qui n’avait pas arrêté de me draguer lourdement, à me répéter régulièrement : je vais t’acheter des piles de pulls en cachemire de toutes les couleurs, ou viens, je t’emmène prendre un petit-déjeuner chez Sénéquier dans ma Porsche.

— Ben non, j'ai répondu à son copain, je n’ai déjà rien eu à te dire pendant l’été, je ne vais pas aller spécialement à Paris pour te voir. Et puis, je suis une travailleuse, j’ajoute en riant, si vous voulez me voir, il faut m’embaucher.

— Moi, je veux te revoir, me dit Daniel Crémieux, je t’embauche.

 

C’est ainsi que le 9 octobre 1983, j’ai atterri à Paris et que je suis devenue vendeuse chez Daniel Crémieux, rue Marbeuf, à deux pas des Champs-Élysées. Je ne connaissais personne. Daniel et Geneviève, que tout le monde appelait Gin, étaient adorables avec moi. Gin m’habillait en Crémieux, me faisait faire des pantalons sur-mesure chez un monsieur Bourgeois. Elle m’offrait des chemises et des vestes de costume confectionnées dans les mêmes tissus que celles pour hommes. Ils m’emmenaient régulièrement déjeuner ou dîner. Leur ami Paul, qui avait une grosse société de climatiseurs, voulait m’épouser. Sauf que je ne voulais pas embrasser ce Paul. J’ai même passé le réveillon du Nouvel-An avec eux dans la famille de celui qui n’avait pas arrêté de me draguer durant l’été. Au cours du repas, j’avais entendu sa belle-mère glisser à l’oreille de sa fille, fais attention à cette Sylvie, elle va te piquer ton mari. Genre, c’était de ma faute si j’étais mignonne, spontanée et drôle. Et puis, ce Joël, comme Paul, ne me donnait pas du tout envie de l’embrasser.

 

L’été suivant, je suis repartie travailler sur la plage de Pampelonne mais, cette fois, au Club 55. Et en septembre, j’ai repris mon poste chez Daniel Crémieux sauf que j’avais demandé à travailler à mi-temps pour pouvoir suivre les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet. Le théâtre était ma passion. Le soir, je travaillais également dans des restaurants pour gagner plus d’argent. Je refusais que mes parents m’aident financièrement alors que c’était leur souhait. Je ne sais pas pourquoi, mais je voulais me débrouiller toute seule. Puis Daniel m’a envoyée pendant quelques mois dans son magasin de Los Angeles, au Beverly Center. À mon retour, j’ai été mutée dans leur nouvelle boutique de la place Saint-Sulpice, toujours à mi-temps. Pour rien au monde, je n’aurais quitté Jean-Laurent Cochet. J’étais tellement heureuse de suivre son enseignement et de passer mes nuits à apprendre par coeur des pièces de théâtre.

 

Début décembre, je reçois une lettre recommandée comme quoi je suis virée de chez Daniel Crémieux car mon essai de trois mois n’était, soi-disant, pas concluant. Énervée, je fonce dans le bureau de Daniel, et tout en lui brandissant ma lettre à la main, je l’engueule :

 

— Mais ça ne va pas Daniel, c’est quoi ce plan pourri ? Tu m’as donc changé de boutique uniquement pour pouvoir me salarier sur une autre de tes sociétés et ainsi avoir le droit de me virer sans préavis, ni indemnités, juste en argumentant que ma période d’essai n’est pas satisfaisante, mais c’est dégueulasse.

 

Ennuyé, Daniel essaye d’argumenter que son épouse n’aime pas que je n’en fasse qu’à ma tête.

 

— Elle a raison Gin, je peux comprendre que mes besoins de liberté, à toujours vouloir faire que ce que je veux, puissent l’énerver. N’empêche, je n’ai jamais manqué une journée, je suis toujours à l’heure, je ne rechigne jaais à rester tard le soir s’il le faut, et je suis une excellente vendeuse.

— C’est vrai, avoue Daniel, un peu gêné, les clients t’adorent.

— Et tu sais très bien que mes cours de théâtre, c’est important pour moi, et que je ne vais pas rester vendeuse toute ma vie à plier des piles de pulls comme me le demande Gin dès qu’il n’y a personne dans la boutique, vendre oui, ça m’amuse, mais plier alors que je l’ai déjà fait une heure auparavant, non, ça m’emmerde. Alors ta lettre recommandée, voilà ce que j’en fais.

 

Et je la déchire devant lui.

 

— Je prends mon après-midi, j’ajoute en quittant son bureau, j’ai besoin d’aller me détendre et toi de réfléchir mais sache que demain, que tu le veuilles ou non, je viens travailler.

 

Le lendemain, j’étais là. Et on n’en a plus jamais parlé. Au contraire, nous sommes devenus tous les trois très amis. Quand j’ai arrêté de travailler chez eux, nous avons continué de nous voir. Avec Daniel, nous avions nos rituels. Régulièrement, il m’appelait et nous nous retrouvions pour déjeuner au restaurant. Nous parlions littérature, philosophie, cinéma, mes trois passions. C’est ainsi que le 31 décembre 2002, nous sommes au Café de Flore devant un saumon fumé quand Daniel me demande si tout va bien dans ma vie :

 

— On m’a conseillé d’écrire un livre, je lui réponds. J’aimerais être seule trois jours dans un hôtel pour me poser et réfléchir. Ma vie sentimentale est compliquée. Je n’arrête pas de partir de la maison. Je rends malheureux mon amoureux. Je l’aime toujours, mais je sens que j’ai besoin d’autre chose. 

 

Daniel s’illumine aussitôt.

 

— Mais c’est magnifique Sylvie que tu te mettes à écrire. Je suis sûr que tu vas y arriver. Tu as le talent pour devenir un grand écrivain. Je le sais. Je t’offre quinze jours dans un hôtel, comme ça tu pourras commencer tranquillement ton roman.

 

Dès que j’aie eu terminé de boire mon chocolat chaud et d’avaler ma tarte tatin, nous  sommes allés à l’Hôtel du Dragon qui était à deux pas. La grande chambre du dernier étage qui venait d’être refaite était à cent euros la nuit. Daniel a payé pour deux semaines. 

 

— Si Sylvie veut rester quinze jours de plus, a-t-il ajouté en donnant ses coordonnées au propriétaire, envoyez-moi la facture, je pars lundi en Chine, mais je la réglerai dès mon retour. 

 

Je suis restée un mois. J’ai écrit mon livre en un mois. Plus exactement, j’ai terminé le dernier chapitre, après avoir rendu ma chambre, assise sur un fauteuil qui était en vitrine de l’hôtel. Un passant est même entré dans ce mini-salon pour me féliciter. Il avait lu par-dessus mon épaule ce que je rédigeais sur mon ordinateur et avait trouvé cela très beau.

 

Mon roman a immédiatement été acheté par Franck Splengler qui dirigeait Les Éditions Blanche. Neuf mois plus tard, Lettres à un monsieur sortait en librairie. Depuis, je n’ai plus jamais arrêté d’écrire.

 

Par ce geste généreux, Daniel a posé un oeil paternel sur moi, moi qui avais perdu mes parents sept ans plus tôt, un oeil de confiance, un oeil qui me disait, vas-y Sylvie, n’aie pas peur, je veille sur toi.

 

Lorsque ce mardi 16 septembre 2025, j’ai versé un peu de terre sur son cercueil dans le joli cimetière marin de Saint-tropez où, avec mon mari, nous serons également enterrés, après avoir fait le signe de croix, à mon tour, je lui ai dit, vas-y Daniel, n’aie pas peur, je veille sur toi.  

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Daniel Crémieux, né en 1938, avait créé sa marque de vêtements pour hommes en 1976, à Marseille, avec une première boutique à Saint-Tropez, place de la Garonne. Sa marque qui arbore un style British, chic et décontracté, est dorénavant distribuée à l’intermational.

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Sylvie Bourgeois Harel au Café de Flore

Sylvie Bourgeois Harel au Café de Flore

Je suis voluptueusement abandonnée sur mon lit à faire l’amour avec mes mots qui sont mes seuls amis à qui je peux confier mon intimité. Enfermée sur ces pages de papier pour t’exprimer mes rêves de sensualité, mon esprit imprégné de ta sensualité voudrait lécher les verbes tels que sucer, pénétrer, haleter, savourer, cambrer, écarter, soupirer, mouiller, succomber.

 

Mon sexe s’ouvre pour y faire entrer des mots tels que ravissement, émotion, enchantement, chaleur, emballement, gaieté, abandon détermination, révélation.

 

Mon émoi à ton égard cherche dans mes pensées les mots pour te fantasmer et ne pas risquer d’être frustrée par ta manière de me désirer. C’est une autre façon de te faire l’amour.

 

Je t’ai rêvé me pénétrer. Tu étais dans mon cerveau excité et passionné à le caresser. Cette extraordinaire et rare sollicitation me provoquait une inconnue et douce sensation de plénitude. Glissant dans cette masse nerveuse qui, sur ton passage, s’embellissait, se dynamisait, se réveillait, tu voulais tout sentir, tout toucher, tout connaître de ce monde inconnu qui s’offrait à toi avec une volupté confondante.

 

Ta curiosité a réussi à ouvrir certaines portes que je croyais avoir fermées à jamais d’où se sont délicieusement échappés les mots, sérénité, calme, assurance, quiétude, paix, félicité.

 

Excité par mes gémissements de plaisir qui résonnaient telle une symphonie, tu as joui dans ma tête, arrosant avec délectation ce noyau fertile qui t’attendait pour se développer, se dévoiler et se révéler.

 

Puis tu es redevenu homme, homme sur moi, épuisé par cette victoire non conventionnelle. Mes seins se sont alors extraordinairement gonflés pour mieux t’accueillir, t’honorer, te soulager.

 

Léger comme une plume, mon corps s’enivrait de toi pour que chaque grain de ma peau te soit le plus délicieux des massages.
Assis sur ton visage, mon sexe s’est pressé fortement à ta bouche afin de filtrer pour toi l’air que tu respires.

 

Je t’ai sucé avec tendresse, délicatesse, exigence, concentration, douceur, protection. Chaque recoin de ta verge était sollicité. Ma salive qui bavait tant et si bien, a formé une vague géante de plaisir et a noyé ton sexe dans un tourbillon d’ivresse. Tes genoux fléchissaient. Ton corps tremblait. Ta bouche me réclamait. Je te suçais avec une fougue nouvelle, témoin de mon tempérament révélé.

 

Ma passion à te désirer a pénétré ton sexe et les mots sur lesquels je me suis masturbée pour les préparer à être le sensuel reflet de mes pensées sont entrés dans ton esprit créant de fabuleux frissons jusqu’alors inconnus.

 

Ces mots tels que confiance, sentiment, sincérité, amour, intuition, allégresse lui ont insufflé de vivre heureux. Une boule de feu d’une énergie incommensurable a envahi ta tête et a brûlé à jamais tes insatisfactions, tes frustrations, tes craintes. La puissance de ce plaisir rêvant de te faire crier de bonheur a anéanti tous les usurpateurs qui t’enferment.

 

Ces jouissances nouvelles, fulgurantes, libératrices prennent leur source dans un espace merveilleux qui s’appelle liberté, douceur, désir, plaisir, respect, vérité.

 

Sylvie Bourgeois

Lettres à un monsieur

Editions Blanche (octobre 2003)

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