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Je n’arrive pas à dire que je suis écrivain. Même si ces treize dernières années, j'ai publié neuf romans et chez des éditeurs importants dont certains à l’étranger, chaque fois que l'on me demande ce que je fais, je réponds, en ce moment, j'écris. Ce n'est pas par excès d'humilité, je ne suis ni humble, ni prétentieuse, mais je n’arrive pas à me projeter dans un métier et encore moins à me définir par une passion d'autant que l'écriture n'est pas une passion, je n'ai jamais désiré écrire, mais j'écris. La seule chose dans laquelle je sais me projeter est mon mari. Je l’ai rencontré, il y a treize ans. Une semaine après la publication de mon premier roman. Depuis, à tout bout de champ, pratiquement tout le temps, je dis mon mari. Surtout lorsque je ne connais pas la personne qui s’adresse à moi, très vite, pour ne pas dire immédiatement, dès la première phrase, je lui parle de mon mari, mon mari a fait ci, mon mari a fait ça, mon mari m’aime, il m’épate tellement il m’aime, si, si, je vous assure, quoique je dise, quoi je fasse, il m’aime, j’ajoute en riant. Dans ces cas, les femmes (plus enclines à croire aux histoires d’amour) m’envient surtout si une amie est là pour confirmer, je n’ai jamais vu un couple aussi fusionnel, il la regarde toute la journée avec des yeux remplis d’admiration, c’est très beau, elle a beaucoup de chance, j’aimerais tellement vivre la même chose. Les hommes sont plus sceptiques. Certains prennent cela pour une provocation lorsque j’affirme que je n’embrasserais plus personne d’autre que mon mari. Ils ne comprennent pas ma soif d’absolu. Ni l’exigence, ni la beauté, ni la tranquillité que je mets dans ma fidélité. Ils échafaudent alors toutes sortes d’arguments pour me déstabiliser ou me faire rougir comme si je leur avais proposé un challenge et mis en place une invitation à jouer. Ce n’est pas la réaction que je recherche. Je ne recherche rien d’ailleurs. C’est ce qu’ils ne comprennent pas. Que je ne veuille rien d’eux. Comme si ma fidélité les castrait ou était une atteinte à leur virilité. Celle-ci délimite seulement un territoire. Mon territoire. Je les positionne à l’extérieur. C’est tout. Et ils le seront toujours. À l’extérieur. De ça, j’en suis persuadée. Ils n’auront jamais la possibilité d’entrer. Il n’y a pas de clé. Pas de lumière pour se repérer. Mon intimité est interdite. À peine est-elle lisible ou détectable dans mes romans. Mais pas dans mes yeux. C’est pour cela que j’aime dire, mon mari. C’est ma protection. Comme une porte. Un mur. Un mur qui m’encerclerait. Qui m'enfermerait. Me grandirait. Cette protection me rend forte. Je me sens en sécurité. Je suis en sécurité. Je peux dire ce que je veux. Tout ce qui me passe par la tête. Comme les enfants. C’est très satisfaisant. Mieux qu’un baiser volé. Il m’arrive de parler de sexualité. En toute liberté. Ça me rassure de pouvoir offrir une possibilité. La possibilité de ce qui ne sera jamais. Comme un rêve. J’ouvre. Sans rien donner. Sans rien montrer. Sans ambiguïté. Pour me différencier. Pour installer ma particularité. Dessiner ma force. Me persuader de l’être. Me soigner. Voilà, je le dis, je l’affirme, je pourrais le crier, le hurler aussi, les deux mots, mon mari, me protègent de cet inconnu planté en face de moi. Un inconnu qui me plaît terriblement.

Sylvie Bourgeois HArel - Château de La Mole - 2016

Sylvie Bourgeois HArel - Château de La Mole - 2016

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Quand j’avais 1 an, ma maman pour plaire aux parents de mon papa, elle a fait couper mon zizi. C’est ma mamie maternelle qui me l’a dit. C’était ça ou ils ne leur donnaient plus d’argent pour leurs études. Mon papa et ma maman étaient à la faculté quand je suis né, mon prépuce a payé leur scolarité. Quand ma mamie a appris que le rabbin m’avait coupé le zizi, ni une ni deux, elle m’a fait baptiser par le curé d’autant plus que le petit Jésus, c’est son meilleur ami, avec je crois Michel Drucker qu’elle ne rate jamais de regarder à la télévision. Elle m’a amené en cachette à l’église parce qu’il paraît qu’entre les Juifs et les Chrétiens, c’est parfois très compliqué. Ma maman a essayé plein de fois de me l’expliquer, mais je n’ai toujours pas compris. Pour moi, il y a l’amour et la haine, les copains et les cons, les bonnes notes et les punitions. Mais pour les chrétiens, il y a le messie qui est venu les sauver, tandis que les juifs, ils l’attendent toujours. Les sauver de quoi ? Ma foi, je ne sais pas, mais je sais que ça fiche la confusion parce que Noël, on ne le fête pas pareil.

 

Pourtant quand je suis né, il paraît que ma maman, elle a tenu tête à mon papa en lui disant qu’il fallait qu’il laisse mon zizi tranquille et que je prendrai tout seul la décision de ma religion quand je serai suffisamment grand. Mais à cause de son manque d’argent, elle a fini par accepter de me faire couper. Faut dire, qu’elle était très jeune pour prendre la responsabilité d’un bébé né hors de toute religiosité.

 

Ma mamie m’a dit qu’après je n’avais pas arrêté de saigner et pendant même plusieurs jours. Le rabbin, je ne sais pas ce qu’il m’a fait, mais, il me l’a mal fait car j’ai 10 ans et je n’ai toujours pas de zizi. Enfin, si j’ai un zizi, mais un tout petit. À la plage, mon maillot de bain, il ne fait pas de bosse. Alors que celui de mon copain David, oui. Pourtant David a le même âge que moi, mais il a de la chance d'être juif en entier tandis que moi je ne le suis qu’à moitié. C’est comme pour mon zizi, je n’en ai qu’une moitié. Je serai peut-être toute ma vie partagé. David, lui son bout de peau, c’était clair et net qu’il fallait le lui couper. Schlak ! Moi, on a hésité et maintenant, je suis tout plat comme une fille. 

 

Les filles, je m’y intéresse. Évidemment. Brigitte, elle voulait toujours que je l’embrasse. Alors on l’a fait une fois, à la plage. Quand je me suis frotté contre elle, elle a ri en me disant qu’avec David, elle sentait son gros machin et qu’avec moi, c’était comme du gazon. Ou un truc comme ça. Ça m’a drôlement vexé et je suis allé pleurer vers ma mamie. C’est là qu’elle m’a raconté le rabbin qui m’a trop coupé. Avec leur religion, mon pauvre petit, ils t’ont bien esquinté, qu’elle n’arrêtait pas de répéter ma mamie adorée. J’étais bien embêté d’autant plus que mon papa a divorcé de ma maman quand j’avais 5 ans et que je ne vois plus jamais mes grands-parents du côté du rabbin. Je trouve que c’est un beau gâchis de zizi car mes cousins chrétiens, eux et bien, ils n’ont pas rien dans leur caleçon de bain. Leurs bosses de garçons, elles se voient bien. Ils veulent toujours qu’on fasse la compétition de celui qui pissera le plus loin, mais moi, j’ai trop honte de ne pas avoir la même religion qu’eux, alors j’ai dit à ma maman que je ne voulais plus jamais les voir. Elle n’a pas compris et elle m’a grondé d’être si méchant. Je ne suis pas méchant, je souffre tellement de ne pas être pareil que les autres petits garçons que je n'aime plus personne.

 

Il y a un mois, j’ai glissé ma main dans la culotte de mon petit frère. Il a deux ans de moins que moi et sa zézette, elle est déjà plus grande que la mienne. Je lui ai dit qu’entre frères, nos quéquettes avaient bien le droit de jouer ensemble, et que comme la mienne était cassée à cause de la religion de papa qui n’était pas la même que celle de maman, il fallait qu’il m’aide à la réparer. Mais que ça devait rester notre secret.

 

Alors avec tout le sérieux des enfants, il a pris ma bistouquette et l’a touché pour voir si je n’avais pas un bouton ou une infection. Il a continué de l’ausculter bien sagement en se concentrant. L’entendre respirer très fort avec la bouche ouverte, c’est con, mais ça m’a foutu des frissons partout dans le dos. Des frissons où je sentais le plaisir caresser aussi le derrière de ma tête. Quand c’est devenu trop chaud, j’ai fermé les yeux et je lui ai demandé de frotter très fort mon zizi dans sa main. Il a fait ça tellement bien que je me suis mis à rêver que j’avais plein de petits frères qui criaient partout mon nom sur la plage. Quand le liquide est sorti, mon petit frère a été surpris et moi, j’ai été ébloui. Je lui ai dit merci docteur de m’avoir si bien soigné et que s’il savait se taire, on allait pouvoir bien se marrer tous les deux.

 

Depuis je ne pense plus qu’à ça et chaque jour, je trouve un moment où je lui demande de faire le médecin pour me sauver. Mon messie, c’est lui. Mon petit frère, il vaut toutes les Brigitte de la terre.

 

Maintenant quand je vais à la plage, je ne suis plus jamais triste d’avoir un petit zizi. Si jamais une fille, elle veut m’embrasser, et bien, pour me venger de mon infirmité, je la pousse dans le sable en lui disant qu’elle est trop moche pour moi. Et que même si on jouait au docteur, je n’en voudrais pas comme infirmière. Et quand elle se met à pleurer, je lui dis que c’est bien fait. Oui, c’est bien fait, je lui dis. Et je ris. Plus jamais une fille n’aura le droit de toucher à mon zizi. Voilà. J’aimerais tellement les enfants que je n’en aurais jamais. Voilà mon secret.

Sylvie Bourgeois Harel - Brèves enfances - Recueil de nouvelles - éditions au Diable Vauvert

Sylvie Bourgeois Harel - Brèves enfances - Recueil de nouvelles - éditions au Diable Vauvert

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Mon papa est curé. Tout le monde le sait, mais personne ne le dit. Je suis dans une école privée que le diocèse a payé. Je le sais. C’est comme ça que sont élevés les enfants des curés. Il paraît qu’on est nombreux à attendre que notre père change de métier. Moi je voudrais qu’il soit pompier. C’est peut-être dangereux comme métier, mais au moins j’aurais un papa. Quand mes copains me demandent comment s’appelle mon père, je dois répondre que je n’en ai pas. C’est dur de dire que je n’ai pas de papa alors que quand même tous les soirs, j’embrasse le curé de la paroisse.
Quand je vais à confesse, j’ai peur de faire une gaffe du genre de demander à mes amis si mon père, il a été gentil avec eux. Je n’ai pas de frère, ni de sœur, mais mon curé de père, il dit qu’on est tous frères sur la terre. Alors moi ça me fout la confusion surtout quand mes potes l’appellent mon père. Dans ces cas-là, je préfère encore me taire. Notre père qui êtes aux cieux, notre père qui êtes dans le pieu de ma mère, faites en sorte que Marie m’aime. Marie, c’est ma copine d’école. C’est une sainte-nitouche que j’ai seul le droit d’embrasser. Elle n’a pas de papa non plus. Quand j’ai demandé à mon père, Père Jean-Pierre, si je pouvais me marier avec Marie, il est devenu blême. Marie comment ? Il m’a demandé. Marie comme sa maman, je lui ai répondu, elle n’a pas de papa. Ma maman a alors demandé à son curé d’amant pourquoi il s’intéressait à cette Marie. Sainte-Marie, mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs. Que son nom soit sanctifié et pourquoi elle ne viendrait pas jouer avec le petit ? A demandé ma maman. Mon père a fait les gros yeux. Marie, il a répété, Marie ! Ben oui, qu’elle vienne goûter à la maison, a insisté ma mère. Soudain elle a crié Marie ! Cette Marie ? Puis elle s’est tue et m’a demandé d’aller ranger ma chambre en priant le petit Jésus que tout cela rentre dans l’ordre. Je ne veux pas rentrer dans les ordres, moi, je veux être coureur cycliste. Même que hier soir à la télé, j’ai vu un film dans lequel un curé faisait du vélo et que ça m’a bien fait marrer. Mon père, il n’a pas de vélo, il marche à pied. C’est plus facile je crois pour porter sa croix.
Quelle drôle d’idée il a eu mon très saint-père d’avoir fait vœu de chasteté. Du coup, ma mère vit dans le péché. Je crois que j’aurais préféré encore qu’elle couche avec le Père Noël qui n’existe pas. Cela m’aurait posé moins de problèmes existentiels. Parce que la chrétienté de mon Père éternel, faut pas croire mais elle m’est difficile à gérer. Je dois prier à genoux, adorer le miserere, réciter le bénédicité. Confiteor Pater Ave Maria et tout ça ! Je n’ai pas encore dix ans et Amen pour moi c’est vraiment de l’hébreu.
Dans la boutique où mon copain David achète de la viande casher, il y a écrit boucher de père en fils. J’espère qu’au-dessus de ma tête, il n’y a pas écrit curé de père en fils, sinon je serai mal barré pour épouser Marie. Je ne veux pas lui faire de bébé dans l’illégalité de la religiosité. Mais plutôt dans la position du missionnaire, n’arrête pas de me répéter pour m’embêter David depuis que je lui ai confié mon hérédité.
Ce matin, mon père m’a emmené loin au fond du jardin pour m’expliquer que je ne devais pas aimer Marie car elle était ma sœur. Enfin à moitié ma sœur si je voyais ce qu’il voulait me dire. Je ne comprends rien mon père, vous m’avez toujours dit qu’on devait tous s’aimer les uns les autres puisque nous étions tous frères et sœurs sur la terre. Alors là, mon saint père s’est énervé comme je ne l’avais jamais vu encore s’énerver. Je ne devais pas jouer au plus futé avec lui qu’il me répétait, la situation était déjà suffisamment compliquée entre les deux mamans. Il était un Père, mais aussi un homme et du coup, enfin façon de parler, le père de deux enfants.
Alors pour ne pas pleurer d’avoir été des enfants du péché, j’ai décidé d’emmener Marie jouer à Adam et Eve avec moi au Paradis. Au milieu des pommiers et des serpents, nous fonderons une Sainte Famille. Viens Marie, je lui ai dit en ouvrant la fenêtre de mon appartement. Nous sommes Vendredi saint et nous allons voler vers le Paradis. N’aie pas peur Marie, je t’aime ma Sainte Vierge, nous sommes deux anges innocents et arrière grand-père, père de Dieu, père de papa nous attend au royaume des Saints. Si notre vie à cause de notre amour ne peut se faire ici-bas, alors là-haut nous réussirons, toi dans la chanson et moi dans le vélo.
Viens ma bien aimée, nous allons nous envoler dans la félicité vénérée de la divinité sacrée. Viens nous allons rejoindre les bienheureux dans les cieux. Mais c’est haut, m’a dit Marie. Oui, mais rien n’est trop haut ni trop beau pour te conquérir, je lui ai répondu en lui prenant la main et en l’entraînant dans le vide. Nous nous sommes écrasés dans la cour de la récré aux pieds de mon père et de David qui, bouches bées, nous ont regardé tomber. Mon père a fait le signe de croix. Adieu mon papa que, pour la première fois, j’ai le droit d’appeler papa.
Sylvie Bourgeois Harel - Chateau de la Mole - 2019

Sylvie Bourgeois Harel - Chateau de la Mole - 2019

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C’est pénible les garçons, ç’a toujours faim. Et ça fait du bruit. Et aussi parfois, ça fait mal. En tous les cas avec mes frères, c’est toujours comme ça. Quand ils ont fini de manger, ils aiment bien me taper. Je crois que ça les fait marrer de me voir pleurer. Puis quand je vais me coucher, ils se battent à celui qui viendra dans mon lit. Si ma maman, elle en voit un allongé à mes côtés, elle hurle que décidément les hommes, ce sont tous des chiens. Ce n’est pas juste car mon chien qui vient de Sibérie est très gentil. Son papa était chef de meute et il est le premier de sa famille à être venu vivre en France et à Colmar où l’on habite, il est le seul chien de Sibérie. Je n’aime pas Colmar car à part du mauvais temps et des Colmariens, il n’y a rien. Ma maman, elle dit toujours que Colmar, c’est du provisoire. Elle voudrait retourner vivre au bord de la mer. Moi je voudrais vivre seule avec ma mère. Ma mère, c’est ma fille. Le matin quand je pars à l’école, je crie au moins vingt fois au travers de la porte d’entrée au revoir maman, je t’aime maman, au revoir maman, je t’aime maman. Puis pendant la journée, j’ai le cœur tellement plein du chagrin de l’avoir quitté qu’il m’est impossible de me concentrer. Je ne pense qu’à la retrouver.

 

Mais quand je rentre en fin d’après-midi à la maison, ma maman est déjà envahie par les garçons qui n’ont comme occupation que de m’embêter. Alors je me mets à rêver. Mais pas longtemps parce que je dois aider ma maman à préparer le repas car mes frères, ils sont dans l’âge bête où même mettre la table, c’est trop dur pour eux. Je vous jure. Ils ne font rien. Ils passent leur temps à se chamailler. Même mon chien, il ne peut plus les supporter.

 

Voir ma maman qui est une princesse passer ses journées à cuisiner et à nettoyer la vaisselle, au lieu d’aller se promener et lire des poèmes, ça me détruit. Pour la soulager, je n’arrête pas de la seconder, mais j’en ai marre d’aller me coucher en me disant que le lendemain, il faudra de nouveau tout recommencer. Car leur estomac à mes frères, c’est comme un cercle infernal qui n’en finirait jamais. Ils ont toujours faim. Même les sourires de ma maman, ils les ont avalés. Ils lui bouffent sa vie. Elle n’a plus le temps de rien et encore moins de s’amuser et souvent quand elle est trop fatiguée, elle dit qu’elle a hâte d’être dans le trou. Dans le trou de la mort, j’entends. Que ce jour-là, alors on la regrettera, mais que ce sera trop tard. Mais ça ne va pas ma petite maman, je lui réponds, je ne veux pas que tu appelles la mort. Mes frères, eux, quand elle dit ça, ils ricanent. Ils sont idiots. Brutaux et idiots, je vous dis.

 

J’ai 11 ans et une idée. Je vais aller travailler. Ainsi, j’aurais de l’argent pour louer un appartement à ma maman. Je ne le prendrai pas trop grand pour qu’elle se garde du temps. ! Elle pourra dormir jusqu’à midi si elle en a envie et nous mangerons tous les jours au restaurant sauf le dimanche où nous retournerons à la maison cuisiner un bon repas à mes frères et à mon papa. Une fois par semaine, ça leur suffira. Na ! Ma maman, c’est une princesse. Une princesse végétarienne. La vue du sang lui fait de la peine. Alors, dans mon studio, je lui offrirai une vie de château. J’éplucherai ses haricots et je lui achèterai des abricots. Je veux la protéger, mais pas lui ressembler. Je refuse de me faire manger par le manque de temps. Je ne ferai jamais d’enfant.

 

Mon papa, il vient de construire une boulangerie pour une famille d’éléphants. Du coup, je leur ai demandé si je pouvais, de temps en temps, venir jouer à la marchande dans leur magasin histoire de gagner un peu d’argent. Dans la famille éléphants, je demande la mère. Elle m’a répondu oui et que même ça l’arrangeait vu que ses filles, le pain, elles préféraient le manger que le vendre. Ma maman a été furieuse quand je le lui ai expliqué qu'au lieu d'apprendre mes leçons, j'allais travailler de cinq à sept, en même temps, je ne pouvais pas lui dire que j’allais devenir bête pour la rendre heureuse. Alors pour ne pas me disputer plus longtemps, je suis partie dîner chez la boulangère qui m’a expliqué le fonctionnement de son tiroir-caisse, les différentes tailles de boîtes à gâteaux et les pains tout chauds à installer dans les rayons. Quand il n’y en a plus, il faut crier à son mari dans le pétrin d’en remonter. Mais je ne retournerai jamais manger chez elle car c’est trop dégoûtant de voir une famille d’éléphants avaler devant la télévision des tonnes d'éclairs au café qu’ils n’étaient même pas écœurés d’avoir vu défiler toute la journée devant leurs yeux.

 

Maintenant tous les jours après l’école, je joue à la boulangère. C’est très marrant. J’adore peser les fraisiers et couper les flancs. Et j’y vais aussi le dimanche matin, tout le monde veut des croissants le dimanche matin et la boulangère, elle est bien contente d’avoir une petite main en plus tellement son magasin, il est plein. Entre deux baguettes, je bois des panachées bières avec les autres extras. Je n’aime pas le goût, mais ça me vieillit. 

 

La boulangère, elle n’arrête pas de me gâter. Faut dire, ses gâteaux, ils partent comme des petits pains. Elle m’achète plein d’habits. Ma maman, ça ne lui plait pas tous ces cadeaux. Moi, je m’en fiche, ça me fait faire des économies pour notre futur studio rien qu’à nous deux. Mais chut, personne ne doit le savoir, c’est encore trop tôt.

 

Il y a deux mois, en me penchant dans la vitrine pour attraper une religieuse au chocolat, j’ai vu passer la voiture de mon papa. C’est la seule Jaguar marron de Colmar. J’étais contente qu’il vienne me voir. Il s’est garé en bas de la rue, mais il n’est pas venu. Je ne comprenais pas ce qu’il faisait quand soudain, la boulangère m’a dit qu’elle devait s’absenter et que j’étais assez grande pour garder sa boutique. Elle est sortie et je l’ai vu monter dans la voiture de mon papa qu’il croyait avoir caché dans le contrebas. Quand ils se sont embrassés, je me suis mise à pleurer. Je ne sais pas si c’est à cause de la boulangère ou de mon papa ou de ma maman, mais j’ai eu très mal. Surtout que je ne savais pas que mon papa, c’était un chien à aimer les éléphants. Pour me consoler, j’ai pris un billet de cent francs dans la caisse et quand j’ai pensé au cadeau que j’allais pouvoir faire, avec, à ma maman, ça m’a calmée.

 

Depuis chaque fois que mon papa vient et que la boulangère part, je prends cent francs. Parfois, le boulanger remonte tout chaud de ses fourneaux et me demande où est sa femme. Pour protéger mon papa qui ne sait pas que je sais, je lui mens. Chez le coiffeur, chez le docteur, chez sa sœur. Je trouve toujours.

 

Ce soir, j’ai dit à ma maman qu’il était temps. J’avais suffisamment d’argent, elle pouvait prendre un amant. Je lui laissais le choix de notre appartement. Elle m’a répondu que je n’étais qu’une enfant et que je ne devais pas me mettre en tête de changer sa destinée. Que pour le moment, je devais surtout mettre du savoir dans les tiroirs de mon cerveau et aussi arrêter ce travail idiot. J’ai eu beau lui expliquer que mon argent, c’était le prix de sa liberté, elle n’a rien voulu savoir. Alors pour la faire réagir, je lui ai raconté papa et la boulangère. Elle a crié et s‘est effondrée sur le canapé. Je me suis assise à ses côtés et j’ai posé sa tête sur mes genoux. J’ai caressé ses cheveux bouclés et l’on a pleuré ainsi toute la soirée. Soudain elle s’est levée pour aller ranger la cuisine. Quand j’ai vu que dans sa tristesse, il y avait encore de la place pour les repas de mes frères et de mon père, j’ai compris qu’elle ne partirait jamais et qu’elle et moi, c’était fini. Vraiment fini. Voilà. Elle ne m’aimait pas autant que je l’aimais. Voilà ! Ce serait toujours comme ça. Voilà.

 

Alors je me suis allée me coucher et j’ai mis mon réveil sur trois heures du matin. Quand il a sonné, je me suis levée sans faire de bruit. J’ai mis tous mes sous dans mon sac à dos avec un jean et un pull et je suis sortie. Arrivée au portail de la maison, j’ai pensé à mon chien. Il n’y était pour rien, je me suis dit. Alors, je suis retournée le chercher. Il ne m’a pas posé de questions et il m’a suivi. Puis on a marché tous les deux en silence dans la ville endormie jusqu’à la sortie de Colmar.

BOULANGÈRE fait partie des 34 nouvelles de mon recueil BRÈVES ENFANCES, paru aux éditions Au Diable-Vauvert.

 

 

BOULANGÈRE (nouvelle) Brèves enfances - Sylvie Bourgeois
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En haut de ma rue, il y a une dame que l’on appelle La dame bleue parce que tout ce qu’elle fait, elle le fait en bleu et chez elle, tout est bleu, ses fleurs, ses volets, ses yeux. Et peut-être même aussi ses secrets. Tous les jours, elle va s’asseoir au bord de la mer sur une chaise pliante bleue. Elle a des habits bleus et aussi un bandeau bleu qui retient ses cheveux. Elle reste des heures au même endroit à regarder la mer. Toujours dans la même direction, la direction qu’il a pris son amoureux.

 

Il lui a dit de l’attendre et, en l’attendant, de penser à lui. Que chaque fois qu’elle penserait à lui, il l’entendrait et se sentirait heureux. Qu’ils s’aimaient d’un amour fou. Que c’était ça l’amour. Qu’il l’aimait comme jamais il n’aurait cru possible d’aimer. Qu’elle n’avait que vingt ans et que c’est dans ses bras qu’elle connaîtrait l’amour et la mort. Que la mort n’arriverait jamais à les séparer. Qu’il allait revenir. Très bientôt. Et qu’il ne repartirait plus jamais en mer. Que c’était la dernière fois. Qu’il ne voulait plus jamais la quitter. Plus jamais. Mais que cette dernière pêche, il en avait besoin. Besoin pour payer leur mariage et acheter la petite échoppe qu’il avait repérée, là, pas loin. Une petite échoppe où il vendra du poisson. Il vendra du poisson, oui, mais plus jamais, il ne le pêchera. Plus jamais. Ils se marieront. Il va revenir. Elle le sait puisqu’il le lui a dit. Et même répété. Elle l’a entendu, puis attendu. Tous les jours. Tous les jours, elle va à sa rencontre sur le chemin du bord de mer, à l’endroit où elle a vu pour la dernière fois son bateau s’éloigner. S’éloigner jusqu’à devenir un point. Un point qui a emporté sa féminité. Un point minuscule qui, soudain, a disparu. Elle a eu, ce jour-là, un frisson dans le dos. Elle s’en souvient encore comme si c’était hier. Un frisson qui a ressemblé à un horrible pressentiment. Puis l’image de son amant lui est revenu. Souvent. Très souvent. Elle s’est même vue l’embrasser et le laisser entrer.

 

Alors même si parfois le mauvais temps lui conseille de ne pas sortir, elle met son imperméable bleu sur son corps menu et frêle. Elle prend son parapluie bleu, se noue un fichu bleu sur la tête et sort. Pour attendre son amoureux. On ne sait jamais. Ce serait trop bête qu’il revienne le jour où justement elle ne l’aurait pas attendu. Oh non ! Ca, elle ne le supporterait pas. Elle a tant eu à faire de l’attendre qu’elle n’a jamais pris le temps de faire des connaissances ou même un voyage. Ah quoi bon ? Elle aurait bien le temps quand il reviendra alors de nouer des amitiés et peut-être même d’organiser des dîners ou de visiter des capitales.

 

Elle est morte ce matin. Sans jamais avoir pris le temps de vieillir. Lisse comme une enfant, elle s’est éteinte à l’âge de cent ans. C’est la dame de la mairie qui passait tous les jours la voir qui l’a trouvée endormie à jamais dans son lit. Sur son bureau, il y avait ses dernières volontés rédigées à l’encre bleue sur du papier bleu. Elle demandait que ses cendres soient jetées dans la mer, à l’endroit de son habitude pour qu’elles aillent à la rencontre de son amoureux.

 

Avec ma maman, nous avons rejoint sur le chemin du bord de mer les autres habitants du village. Tout le monde était habillé en bleu comme un dernier cri. Nous avons récité la prière de Marie pendant que la dame de la mairie a jeté les cendres de la centenaire dans la mer qui, ce jour-là, était d’un bleu incendiaire. J’ai sept ans et j’ai juré de ne jamais oublier La dame bleue.

LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
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Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

ÉCRIVAINS ET STYLE


Avant tout, il y a deux sortes d’écrivains : ceux qui écrivent pour dire quelque chose, et ceux qui écrivent pour écrire. Les premiers ont eu des idées ou ont fait des expériences qui leur semblent valoir la peine d’être communiquées ; les seconds ont besoin d’argent, et écrivent en conséquence pour de l’argent. Ils pensent en vue d’écrire. On les reconnaît à ce qu’ils tirent le plus en longueur possible leurs pensées, et n’expriment aussi que des pensées à moitié vraies, biscornues, forcées et vacillantes ; le plus souvent aussi ils aiment le clair-obscur, afin de paraître ce qu’ils ne sont pas ; et c’est pourquoi ce qu’ils écrivent manque de netteté et de clarté.

Aussi peut-on vite constater qu’ils écrivent pour couvrir du papier. C’est une remarque qui s’impose parfois au sujet de nos meilleurs écrivains. Dès qu’on a fait cette constatation, il faut jeter le livre ; car le temps est précieux. En réalité, dès qu’un auteur écrit pour couvrir du papier, il trompe le lecteur ; en effet, son prétexte pour écrire, c’est qu’il a quelque chose à dire. Les honoraires et l’interdiction du droit de reproduction sont, au fond, la ruine de la littérature. Celui-là seul écrit quelque chose en valant la peine, qui n’écrit qu’en vue du sujet. Quel inappréciable avantage ce serait, si, dans toutes les branches d’une littérature, il n’existait que quelques livres, mais excellents ! Il ne pourra jamais en être ainsi, tant qu’il s’agira de gagner de l’argent. Il semble qu’une malédiction pèse sur celui-ci ; tout écrivain qui, d’une façon quelconque, vise avant tout au gain, dégénère aussitôt. Les meilleures œuvres des grands hommes datent toutes du temps où ceux-ci devaient encore écrire pour rien ou pour très peu de chose. En ce point aussi se confirme donc le proverbe espagnol : Honra y provecho no caben en un saco (Honneur et profit n’entrent pas dans le même sac). La déplorable condition de la littérature d’aujourd’hui, en Allemagne et au dehors, a sa racine dans le gain que procurent les livres. Celui qui a besoin d’argent se met à écrire un volume, et le public est assez sot pour l’acheter. La conséquence secondaire de ceci, c’est la ruine de la langue.

Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille ! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers ».

De nouveau, on peut dire qu’il y a trois sortes d’auteurs. En premier lieu, ceux qui écrivent sans penser. Ils écrivent de mémoire, par réminiscence, ou même directement avec les livres d’autrui. Cette classe est la plus nombreuse. En second lieu, ceux qui pensent tandis qu’ils écrivent. Ils pensent en vue d’écrire. Cas très fréquent. En troisième lieu, ceux qui ont pensé avant de se mettre à l’œuvre. Ceux-ci n’écrivent que parce qu’ils ont pensé. Cas rare.

L’écrivain de la seconde sorte, qui attend pour penser qu’il doive écrire, est comparable au chasseur qui part en chasse à l’aventure : il est peu probable qu’il rapporte lourd au logis. Par contre, les productions de l’écrivain de la troisième sorte, la rare, ressembleront à une chasse au rabat, en vue de laquelle le gibier a été capturé et entassé à l’avance, pour déborder ensuite en masses serrées de son premier enclos dans un autre, où il ne peut échapper au chasseur ; de sorte que celui-ci n’a plus qu’à viser et tirer, — c’est-à-dire àdéposer ses pensées sur le papier. C’est la chasse qui rapporte quelque chose.

Mais si restreint que soit le nombre des écrivains qui pensent réellement et sérieusement avant d’écrire, le nombre de ceux qui pensent sur les choses mêmes est bien plus restreint encore ; le reste pense Uniquement sur les livres, sur ce qui a été dit par d’autres. Il leur faut, pour penser, l’impulsion plus proche et plus forte des pensées d’autrui. Celles-ci deviennent leur thème habituel ; ils restent toujours sous leur influence, et, par suite, n’acquièrent jamais une originalité proprement dite. Les premiers, au contraire, sont poussés à penser par les choses même ; aussi leur pensée est-elle dirigée immédiatement vers elles. Dans leurs rangs seuls on trouve les noms durables et immortels. Il va de soi qu’il s’agit ici des hautes branches de la littérature, et non de traités sur la distillation de l’eau-de-vie. 

Celui-là seul qui prend directement dans sa propre tête la matière sur laquelle il écrit, mérite d’être lu. Mais faiseurs de livres, compilateurs, historiens ordinaires, etc., prennent la matière indirectement dans les livres ; elle passe de ceux-ci à leurs doigts, sans avoir subi dans leur tête même un droit de transit et une visite, à plus forte raison une élaboration. (Quelle ne serait pas la science de beaucoup d’hommes, s’ils savaient tout ce qui est dans leurs propres livres !) De là, leur verbiage a souvent un sens si indéterminé, que l’on se casse en vain la tête pour parvenir à deviner ce qu’en délinitive ils pensent. Ils ne pensent pas du tout. Le livre d’où ils tirent leur copie est parfois composé de la même façon. Il en est donc de pareils écrits comme de reproductions en plâtre de reproductions de reproductions, etc., qui à la fin laissent à peine reconnaître les traits du visage d’Antinous. Aussi devrait-on lire le moins possible les compilateurs. Les éviter complètement est en effet difficile, puisque même les abrégés, qui renferment en un petit espace le savoir accumulé dans le cours de nombreux siècles, rentrent dans les compilations.

Il n’y a pas de plus grande erreur que de croire que le dernier mot proféré est toujours le plus juste, que chaque écrit postérieur est une amélioration de l’écrit antérieur, et que chaque changement est un progrès. Les têtes pensantes, les hommes de jugement correct et les gens qui prennent les choses au sérieux, ne sont jamais que des exceptions. La règle, dans le monde entier, c’est la vermine ; et celle-ci est toujours prête à améliorer en mal, à sa façon, ce que ceux-là ont dit après de mûres réflexions. Aussi, celui qui veut se  renseigner sur un objet doit-il se garder de consulter les plus récents livres sur la matière, dans la supposition que les sciences progressent constamment, et que, pour composer les nouveaux, on a fait usage des anciens. Oui, on en a fait usage, mais comment ’ ? L’écrivain souvent ne comprend pas à fond les anciens livres ; il ne veut cependant pas employer leurs termes exacts ; en conséquence, il améliore en mal et gâte ce qu’ils ont dit infiniment mieux et plus clairement, puisqu’ils ont été écrits d’après la connaissance propre et vivante du sujet. Souvent il laisse de côté le meilleur de ce qu’ils renferment, leurs élucidations les plus frappantes, leurs remarques les plus heureuses ; c’est qu’il n’en reconnaît pas la valeur, qu’il n’en sent pas l’importance essentielle. Il n’a d’affinité qu’avec ce qui est plat et sec.

Il arrive souvent qu’un ancien et excellent livre soit écarté au profit d’un nouveau livre bien inférieur, écrit pour l’argent, mais d’allure prétentieuse et prôné par les camarades. Dans la science chacun veut, pour se faire valoir, porter quelque chose de neuf au marché. Cela consiste uniquement, dans beaucoup de cas, à renverser ce qui a passé jusque-là,pour exact, en vue d’y substituer ses propres sornettes. La chose réussit parfois pour un temps, puis les gens reviennent à la vieille doctrine exacte. Ces novateurs ne prennent rien de sérieux au monde que leur digne personne ; ils veulent la mettre en relief. Alors, de recourir bien vite au paradoxe : la stérilité de leurs cerveaux leur recommande la voie de la négation. Alors, de nier des vérités depuis longtemps reconnues, telles que la force vitale, le système nerveux sympathique, la generatio xquivoca, la distinction établie par Bichat entre l’action des passions et l’action de l’intelligence ; on retourne à l’épais atomisme, et ainsi de suite. De là vient que la marche des sciences est souvent rétrograde.

Il faut parler également ici des traducteurs, qui corrigent et remanient à la fois leur auteur : procédé qui me paraît toujours impertinent. Ecrivez vous-même des livres qui méritent d’être traduits, et laissez les œuvres des autres comme elles sont. Lisez donc, si vous le pouvez, les auteurs proprement dits, ceux qui ont fondé et découvert les choses, ou du moins les grands maîtres reconnus en la matière, et achetez plutôt les livres de seconde main que leur reproduction. Mais puisqu’il est facile d’ajouter quelque chose aux découvertes, — inventis aliquid addere facile est, — on devra, après s’être bien assimilé les principes, prendre connaissance des faits nouveaux. En résumé donc, ici comme partout prévaut cette règle : le nouveau est rarement le bon, parce que le bon n"est que peu de temps le nouveau.

Ce qui caractérise les grands écrivains (dans les genres élevés) et aussi les artistes, et leur est en conséquence commun à tous, c’est qu’ils prennent au sérieux leur besogne. Les autres ne prennent rien au sérieux, sinon leur utilité et leur profit.

Quand un homme s’acquiert de la gloire par un livre écrit en vertu d’une vocation et d’une impulsion intimes, puis devient ensuite un écrivailleur, il a vendu sa gloire pour un vil argent. Dès qu’on écrit parce qu’on veut faire quelque chose, cela est mauvais.

Ce n’est que dans ce siècle qu’il y a des écrivains de profession. Jusqu’ici il y a eu des écrivains de vocation. 

Pour s’assurer l’attention et la sympathie durables du public, on doit écrire ou quelque chose qui a une valeur durable, ou toujours écrire quelque chose de nouveau, qui, pour cette raison même, réussira toujours moins bien.

Ce que l’adresse est à une lettre, le titre doit l’être à un livre, c’est-à-dire viser avant tout à introduire celui-ci auprès de la partie du public que son contenu peut intéresser. Aussi faut-il qu’un titre soit caractéristique, et, comme sa nature exige qu’il soit essentiellement court, il doit être concis, laconique, expressif, et résumer autant que possible le contenu du livre en un seul mot. Sont, par conséquent, mauvais, les titres prolixes, ne disant rien, louches, douteux, ou même faux et trompeurs ; ces derniers peuvent préparer au livre le même sort qu’aux lettres faussement adressées. Mais les pires sont les titres volés, c’est-à-dire ceux que portent déjà d’autres livres. D’abord, ils sont un plagiat, et ensuite la preuve la plus convaincante du manque absolu d’originalité. L’auteur qui ne possède pas assez de celle-ci pour trouver à son livre un titre nouveau, sera bien moins capable encore de lui donner un contenu nouveau. A ces titres sont apparentés les titres imités, c’est-à-dire à moitié volés : ainsi, par exemple, quand Œrstedt, longtemps après que j’eus écrit Sur la volonté dans la nature, écrivit Sur l’esprit dans la nature.

Un livre ne peut jamais être rien de plus que l’impression des idées de son auteur. La valeur de ces idées réside ou dans le fond, c’est-à-dire dans le thème sur lequel il a pensé ; ou dans la forme, autrement dit le développement du fond, c’est-à-dire dans ce qu’il a pensé à ce sujet.

Le thème est très varié, de même que les mérites qu’il confère aux livres. Toute matière empirique, c’est-à-dire tout ce qui a une réalité historique ou physique, prise en soi et dans le sens le plus large, est de son domaine. Le caractère particulier réside ici dans l’objet. Aussi, le livre peut-il être important, quel que soit son auteur.

En ce, qui concerne ce qu’il a pensé, au contraire, le caractère particulier réside dans le sujet. Les sujets peuvent être de ceux qui sont accessibles à tous les hommes et connus de tous ; mais la forme de l’exposition, la nature de l’idée, confèrent ici le mérite et résident dans le sujet. Si donc un livre, envisagé à ce point de vue, est excellent et sans rival, son auteur l’est aussi. Il s’ensuit que le mérite d’un écrivain digne d’être lu est d’autant plus grand qu’il le doit moins à sa matière, c’est-à-dire que celle-ci est plus connue et plus usée. C’est ainsi, par exemple, que les trois grands tragiques grecs ont tous travaillé sur les mêmes sujets.

On doit donc, quand un livre est célèbre, bien distinguer si c’est à cause de sa matière ou à cause de sa forme.

Des gens tout à fait ordinaires et terre à terre peuvent produire des livres très importants, grâce à une matière qui n’est accessible qu’à eux : par exemple, des descriptions de pays lointains, de phénomènes naturels rares, d’expériences faites, d’événements historiques dont ils ont été témoins ou dont ils ont pris la peine de rechercher et d’étudier spécialement les sources. 

Au contraire, là où il s’agit de la forme, en ce que la matière est accessible à chacun, ou même déjà connue ; là où ce qui a été pensé sur celle-ci peut donc seulement donner de la valeur à la production, — il n’y a qu’une tête éminente capable de produire quelque chose digne d’être lu. Les autres ne penseront jamais que ce que tout le monde peut penser. Ils donnent l’impression de leur esprit ; mais chacun en possède déjà lui-même l’original.

Cependant le public accorde son intérêt bien plus à la matière qu’à la forme ; aussi, pour cette raison, ne parvient-il jamais à un haut degré de développement. C’est au sujet des œuvres poétiques qu’il affiche le plus ridiculement cette tendance, quand il suit soigneusement à la trace les événements réels ou les circonstances personnelles qui ont inspiré le poète. Ceux-ci finissent par devenir plus intéressants" pour lui que les œuvres elles-mêmes. Il lit plus de choses Sm/* Gœthe que de Gœthe, et étudie avec plus d’application la légende de Faust que Faust. Burger a dit un jour : « On se livrera à des recherches savantes pour savoir qui fut en réalité Lénore » ; et cela se réalise à la lettre au sujetde Gœthe, car nous avons déjà beaucoup de recherches savantes sur Faust et la légende de Faust. Elles sont et restent confinées au sujet. — Cette prédilection pour la matière, par opposition à la forme, est comme si l’on négligeait la forme et la peinture d’un beau vase étrusque, pour étudier chimiquement son argile et ses couleurs.

L’entreprise d’agir par la matière, qui sacrifie à cette mauvaise tendance, est absolument condamnable dans les branches littéraires où le mérite doit résider expressément dans la forme, — par conséquent dans les branches poétiques. Cependant on voit fréquemment de mauvais écrivains dramatiques s’efforcer de remplir le théâtre au moyen de la matière. Ainsi, par exemple, ils produisent sur la scène n’importe quel homme célèbre, si dépourvue de faits dramatiques qu’ait pu être sa vie, parfois même sans attendre la mort des personnes qui apparaissent avec lui.

La distinction faite ici entre la matière et la forme s’applique aussi à la conversation. C’est l’intelligence, le jugement, l’esprit et la vivacité qui mettent un homme en état de converser ; ce sont eux qui donnent la forme à la conversation. Mais bientôt viendra en considération la matière de celle-ci, c’est-à-dire les sujets sur lesquels on peut causer avec cet homme : ses connaissances. Si celles-ci sont très minces, ce n’est qu’un degré excëptionnellement élevé des qualités de forme précédentes qui peut donner de la valeur à sa conversation, en dirigeant celle-ci, quant à sa matière, sur les choses humaines et naturelles généralement connues. C’est l’inverse, si ces qualités de forme font défaut à un homme, mais si ses connaissances de n’importe quelle nature donnent de la valeur à sa conversation, qui, en ce cas, repose tout entière sur sa matière. C’est ce que dit le proverbe espagnol : Mas sabe el necio en su casa, que el sabio en la agena. (Le sot en sait plus dans sa propre maison, que le sage dans la maison d’autrui).

La vie réelle d’une idée ne dure que jusqu’à ce qu’elle soit parvenue au point extrême des mots. Alors elle se pétrifie, meurt, mais en restant aussi indestructible que les animaux et les plantes fossiles du monde primitif. Sa vie réelle, momentanée, peut être comparée aussi au cristal à l’instant de sa congélation.

Dès que notre pensée a trouvé des mots, il n’existe déjà plus en nous, il n’est plus sérieux dans son fond le plus intime. Quand il commence à exister pour d’autres, il cesse de vivre en nous. Ainsi l’enfant se sépare de sa mère, quand il entre dans sa propre existence. Le poète a dit aussi :

« Vous ne devez pas me troubler par des contradictions ! Dès qu’on parle, on commence à se tromper 1 ! »

La plume est à la pensée ce que la canne est à la marche ; mais c’est sans canne qu’on marche le plus légèrement, et sans plume qu’on pense le mieux. Ce n’est qu’en commençant à devenir vieux, qu’on se sert volontiers de canne et de plume.

Une hypothèse qui a pris place dans la tête, ou qui même y est née, y mène une vie comparable à celle d’un organisme, en Ce qu’elle n’emprunte au monde extérieur que ce qui lui est avantageux et homogène, tandis qu’elle ne laisse pas parvenir jusqu’à elle ce qui lui est hétérogène et nuisible, ou, si elle ne peut absolument l’éviter, le rejette absolument tel quel.

Je vous invite à lire la suite dans l'oeuvre de ce grand philosophe qu'est Arthur Schopenhauer

 

Sylvie Bourgeois Harel - Cécile Harel - Manoëlle Gaillard - En attendant que les beaux jours reviennent

Brèves enfances. Sylvie Bourgeois Harel - Éditions Au diable Vauvert

Brèves enfances - Sylvie Bourgeois - Éditions Au diable Vauvert. Lecture par Alain Guillo

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Quand j’avais un an, ma maman, pour plaire aux parents de mon papa, elle a fait couper mon zizi. C’est ma mamy maternelle qui me l’a dit. C’était ça ou ils ne leur donnaient plus d’argent pour leurs études. Mon papa et ma maman étaient à la faculté quand je suis né, mon prépuce a payé leur scolarité. Quand ma mamy a appris que le rabbin m’avait coupé le zizi, ni une ni deux, elle m’a fait baptiser par le curé d’autant plus que le petit Jésus, c’est son meilleur ami, avec je crois Michel Drucker qu’elle ne rate jamais de regarder à la télévision. Elle m’a amené en cachette à l’église parce qu’il paraît qu’entre les Juifs et les Chrétiens, c’est parfois très compliqué. Ma maman a essayé plein de fois de me l’expliquer, mais je n’ai toujours pas compris. Pour moi, il y a l’amour et la haine, les copains et les cons, les bonnes notes et les punitions. Mais pour les chrétiens, il y a le Messie qui est venu les sauver, tandis que les juifs, ils l’attendent toujours. Les sauver de quoi ? Ma foi, je ne sais pas, mais je sais que ça fiche la confusion parce que Noël, on ne le fête pas pareil.

 

Pourtant quand je suis né, il paraît que ma maman, elle a tenu tête à mon papa en lui disant qu’il fallait qu’il laisse mon zizi tranquille et que je prendrai tout seul la décision de ma religion quand je serai suffisamment grand. Mais à cause de son manque d’argent, elle a fini par accepter de me faire couper. Faut dire, qu’elle était très jeune pour prendre la responsabilité d’un bébé né hors de toute religiosité.

 

Ma mamy m’a dit qu’après je n’avais pas arrêté de saigner et pendant même plusieurs jours. Le rabbin, je ne sais pas ce qu’il m’a fait, mais, il me l’a mal fait car j’ai dix ans et je n’ai toujours pas de zizi. Enfin, si j’ai un zizi, mais un tout petit. A la plage, mon maillot de bain, il ne fait pas de bosse. Alors que celui de mon copain David, oui. Pourtant David, il est juif. Moi je ne le suis qu’à moitié. C’est comme pour mon zizi, je n’en ai qu’une moitié. Je serai peut-être toute ma vie partagé. David, lui son bout de peau, c’était clair et net qu’il fallait le lui couper. Moi, on a hésité et du coup, je suis tout plat. Comme une fille. 

 

Les filles, je m’y intéresse. Évidemment. Brigitte, elle voulait toujours que je l’embrasse. Alors on l’a fait une fois, à la plage. Quand je me suis frotté contre elle, elle a ri en me disant qu’avec David, elle sentait son gros machin et qu’avec moi, c’était comme du gazon. Ou un truc comme ça. Ça m’a drôlement vexé et je suis allé pleurer vers ma mamy. C’est là qu’elle m’a raconté le rabbin qui m’a trop coupé. Avec leur religion, mon pauvre petit, ils t’ont bien esquinté, qu’elle n’arrêtait pas de répéter ma mamy adorée. J’étais bien embêté d’autant plus que mon papa a divorcé de ma maman quand j’avais cinq ans et que je ne vois plus jamais mes grands-parents du côté du rabbin. Je trouve que c’est un beau gâchis de zizi car mes cousins chrétiens, eux et bien, ils n’ont pas rien dans leur caleçon de bain. Leurs bosses de garçons, elles se voient bien. Ils veulent toujours qu’on fasse la compétition de celui qui pissera le plus loin, mais moi, j’ai trop honte de ne pas avoir la même religion qu’eux, alors j’ai dit à ma maman que je ne voulais plus jamais les voir. Elle n’a pas compris et elle m’a grondé d’être si méchant. Je ne suis pas méchant, je suis seulement pas pareil que les autres et ça me suffit pour souffrir et ne plus aimer personne.

 

Il y a un mois, j’ai glissé ma main dans la culotte de mon petit frère. Il a deux ans de moins que moi et sa zézette, elle est déjà plus grande que la mienne. Je lui ai dit qu’entre frères, nos quéquettes avaient bien le droit de jouer ensemble, et que comme la mienne était cassée à cause de la religion de papa qui n’était pas la même que celle de maman, il fallait qu’il m’aide à la réparer. Mais que ça devait rester notre secret.

 

Alors avec tout le sérieux des enfants, il a pris ma bistouquette et l’a touchée pour voir si je n’avais pas un bouton, ou une infection. Il a continué de l’ausculter bien sagement en se concentrant. L’entendre respirer très fort avec la bouche ouverte, c’est con, mais ça m’a foutu des frissons partout dans le dos. Des frissons où je sentais le plaisir caresser aussi le derrière de ma tête. Quand c’est devenu trop chaud, j’ai fermé les yeux et je lui ai demandé de frotter très fort mon zizi dans sa main. Il a fait ça tellement bien que je me suis mis à rêver que j’avais plein de petits frères qui criaient partout mon nom sur la plage. Quand le liquide est sorti, mon petit frère a été surpris et moi, j’ai été ébloui. Je lui ai dit merci docteur de m’avoir si bien soigné et que s’il savait se taire, on allait pouvoir bien se marrer tous les deux.

 

Depuis je ne pense qu’à ça et chaque jour, je trouve un moment où je lui demande de faire le médecin pour me sauver. Mon Messie, c’est lui. Mon petit frère, il vaut toutes les Brigitte de la terre. Maintenant quand je vais à la plage, je ne suis plus jamais triste d’avoir un petit zizi. Si jamais une fille, elle veut m’embrasser, et bien, pour me venger de mon infirmité, je la pousse dans le sable en lui disant qu’elle est trop moche pour moi. Et que même si on jouait au docteur, je n’en voudrais pas comme infirmière. Et quand elle se met à pleurer, je lui dis que c’est bien fait. Oui, c’est bien fait, je lui dis. Et je ris. Plus jamais une fille n’aura le droit de toucher à mon zizi. Voilà. J’aimerais tellement les enfants que je n’en aurais jamais. Voilà mon secret.

 

Extrait de Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Au Diable-Vauvert

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Un jour, mon papa n'est plus jamais revenu à la maison. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer, et même de se rouler par terre quand une de ses copines ou ma grand-mère venait la voir. Mais arrête donc de pleurer ainsi, je lui disais. Il ne reviendra jamais. Arrête de pleurer, ça ne sert à rien. Comment tu le sais qu’il ne reviendra plus, me demandait-elle, il te l’a dit ? Mais non, mais ça se voyait quand il était là que le jour où il partirait, il ne reviendrait plus. Ça se voyait. Ce n’était pas sorcier à imaginer. Et elle repartait de plus belle à pleurer. Comme si elle était la seule à être malheureuse. Moi aussi j’étais triste. Mais je n’étais pas malheureuse. Je me disais que maintenant qu’il était parti, j’aurais enfin la chance de ne l’avoir rien qu’à moi. J’ai sept ans et je n’ai jamais passé une après-midi seule avec mon papa. Ma mère, elle voulait toujours venir avec nous. Quoique l’on fasse, elle venait. Ce n’était pas marrant. Du coup, il nous suivait sans rien dire. Il s’ennuyait. Ça se voyait. Alors je lui prenais sa main et je la serrais bien fort pour lui faire comprendre que je savais qu’il n’aimait pas ma mère. Et que s’il était encore là, c’était uniquement pour moi, pour que j’aie une enfance équilibrée.

 

Je n’ai jamais vu mes parents s’embrasser ou se tenir par la main comme le font souvent les parents de ma copine Camille. Ou plein de gens dans la rue. Eux jamais. Ils se disputaient ou alors il n’y avait que ma mère qui parlait. Mon papa, il se taisait et il payait. Il m’a payé un piano, une chaîne, un ordinateur, plus de deux cents DVD, une chambre de princesse, et aussi des tas de voyages où je partais seule avec ma mère, il disait qu’il n’aimait pas les vacances, mais je crois que c’était surtout pour avoir la paix. C’est bien simple, pendant l’année, il dormait la moitié de la semaine dans un appartement à lui tout seul où ma mère n’avait pas le droit d’aller et dès qu’il arrivait chez nous, elle lui demandait de l’argent. Tout le temps. Pour moi. Elle lui disait que j’étais une enfant qui coûtait cher et qui ne mangeait que des produits bios. Alors que ce n’est pas vrai, je n’aime que les coquillettes au jambon.

 

L’autre jour, ma mère m’a dit que mon père était partie vivre avec une pute. Une pute, je sais ce que c’est, Paul mon copain d’école me l’avait expliqué. Mais je suis quand même allée vérifier sur Internet. Et là, j’ai compris pourquoi papa était parti. C’était pas la même vie qu’à la maison. C’est sûr. J’ai essayé d’imaginer mon papa s’endormir dans les gros seins de la blonde vue sur le site Putes.com. Puis j’ai montré à Paul, mon copain d’école, le genre de fiancée que mon papa avait maintenant. Il m’a dit : « Oh la vache, elle est mille fois mieux que ta mère. » Ca m’a un peu vexée car c’est ma mère, mais je dois reconnaître que Paul a raison. Ma mère, je l’aime bien, mais elle n’est pas terrible. Elle a des seins flasques qui tombent et des gros tétons marrons qui me dégoûtent un peu. J’espère que je n’aurai pas les mêmes quand je serai grande, sinon je me ferai opérer par la chirurgie esthétique pour avoir les seins de la blonde d’Internet.

 

Ma mère, elle me défend de parler à la pute de mon père qui est une folle du cul. J’ai demandé à Paul ce que ça voulait dire. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il avait hâte de la rencontrer car sa belle-mère ne s’habille qu’avec des jupes qui lui arrivent sous le genou. La pute de mon père s’appelle Sylvette. J’ai regardé sur Internet, mais je n’ai pas trouvé de Sylvette folle du cul.

 

Samedi, je dors chez mon papa. Youppie ! Il doit venir me chercher à midi. Je l’attends dans l’entrée. Quand ça sonne enfin à l’interphone, je dis à ma mère que j’y vais. Elle me dit qu’elle veut lui parler. Je lui réponds que je crois qu’il préfère ne pas la voir. C’est bien simple, il ne l’appelle jamais et lui raccroche au nez si elle essaye de le joindre. Elle insiste et je suis trop petite pour qu’elle m’obéisse. J’avoue qu’elle me fait de la peine à être aussi bête. Mais c’est ma mère et je dois la soutenir. Alors je me serre fort contre elle dans l’ascenseur.

 

Quand mon papa la voit, il tourne la tête et remonte dans son taxi. Je monte à ses côtés. Mon papa dit au chauffeur de démarrer, mais ma mère ouvre la porte et veut monter avec nous. Le chauffeur qui ne doit pas avoir les assurances en cas d’accident reste arrêté. Mon papa ne dit pas un mot. Moi non plus. Ma mère crie qu’il doit la respecter. Qu’elle ne mérite pas ça. Qu’il doit lui parler, bon sang ! Papa se tait. Ma mère me dit que si je pars avec papa, alors je ne la reverrai plus jamais. Plus jamais. Elle m’abandonnera. Voilà. Les choses se précipitent dans ma tête. Je me mets à pleurer que je ne veux pas être une enfant abandonnée et je descends du taxi pour rentrer dans ma maison. Au moins, je sais où je dormirai si je suis abandonnée. J’ai ma chambre de princesse et ça, personne ne peut me la prendre.

 

Le taxi de mon papa a démarré. Je suis toute tourneboulée. Je crie que je veux partir avec lui, mais trop tard, il a disparu. Je hurle. Je hurle. Je hurle. Ma mère essaye de me calmer en me disant que mon papa c’est un méchant et qu’il ne m’aime plus depuis qu’il vit avec sa pute. Soudain, le taxi revient en marche arrière. La porte s’ouvre et hop, je monte dedans à côté de mon papa. Je ne sais plus où j’en suis. Je me blottis contre lui. Il veut m’emmener déjeuner au restaurant, mais tous ces événements m’ont coupé l’appétit. Je préfère aller au cinéma, je lui dis. D’accord, tu veux aller voir quoi ? Pretty Woman, je lui réponds, il paraît que c’est l’histoire d’une pute qui a trouvé son prince charmant.

 

Sylvie Bourgeois - Brèves enfances - éditions au Diable-Vauvert

Sylvie Bourgeois Harel - En signature au Café de l'Ormeau à Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - En signature au Café de l'Ormeau à Ramatuelle

François Berland lit Prison une nouvelle de Sylvie Bourgeois publiée au Diable Vauvert dans son recueil Brèves enfances

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

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Le  meilleur ami de mon papa est comédien. Il s'appelle Daniel et il passe souvent à la télévision. On le voit aussi sur plein d'affiches de cinéma. Il est très connu et, dans la rue, les gens l'arrêtent pour lui demander des autographes. Il gagne beaucoup d'argent. C'est bien simple son appartement, il est tellement grand qu'on pourrait y mettre une piscine. D'ailleurs, je crois qu'il va s'en faire installer une parce que son docteur lui a dit que pour soulager son dos, la natation, c'était ce qu'il y avait de mieux. Mon papa aussi est comédien. Mais ce n’est pas pareil. Personne ne le connaît et l’on vit dans un trois pièces, à Créteil.

Mes parents avaient comme projet, enfin surtout ma mère, que Daniel soit mon parrain, mais Daniel, il n'a jamais trouvé de date où il était sûr d'être disponible. Le temps a passé et maintenant que j'ai 10 ans, pfut, ça fait un peu tard. Mais ma mère ne désespère pas. Moi ça ne me dérangerait pas surtout pour les cadeaux et pour la célébrité si jamais il y avait ma photo dans Paris-Match. Mais Daniel n'a pas l'air convaincu de la nécessité de me faire baptiser. Peut-être qu'il me trouve nulle et qu'il aurait préféré être le parrain de la fille de Vanessa Paradis. En même temps, vu qu'elle habite aux États-Unis, je ne vois pas pourquoi elle choisirait Daniel.

Ce soir, Daniel vient dîner à la maison. Ma mère, toute la journée, elle a cuisiné. Ça fait une éternité que mon papa ne l'a pas vu. Il est tout excité. Forcément, un meilleur ami que l'on ne voit jamais ! Ma mère n'a pas arrêté de répéter à mon père qu'il ne devait pas oublier de demander à Daniel de le pistonner pour obtenir un rôle dans son prochain film, et que d’ailleurs, il lui devait bien ça pour toutes les fois où il l'avait aidé quand il n'avait pas d'argent.

Mon papa s’est alors mis à crier que, bon sang de bonsoir, jamais, mais jamais, il ne lui demandera quoi que ce soit. Que Daniel savait très bien qu’il était comédien et si, un jour, celui-ci pouvait l’aider, eh bien, il le ferait de lui-même, sans qu’il n’ait à le lui demander, voilà. Et même si c'était vrai qu’il l’avait hébergé pendant deux ans, eh bien, il l'avait fait par amitié. Par amitié pour son meilleur ami. Voilà. Ma mère lui a répondu qu'il était bête et qu'il se ferait toujours avoir tellement il était bête. Et elle a ajouté que, dans la vie, si l’on ne demandait jamais rien, eh bien, l’on n’avait rien. Et que Daniel quand il était pauvre, il ne s’était pas gêné pour lui emprunter sa voiture. Et quand il la lui avait rendue toute cassée, eh bien ça ne l’avait pas gêné non plus de ne pas lui payer les réparations. Mon papa s'est alors encore plus énervé et il a tapé dans le mur du salon en hurlant à ma mère qu'il n'aimait pas, mais pas du tout, quand elle ressassait ces vieilles histoires du passé. Que ça le rendait fou !

N’empêche, a ajouté ma mère, n’empêche que lui, il vit dans un 600 mètres carrés pendant que nous, on croule sous les dettes. Puis elle est partie dans la cuisine en demandant à mon père comment il comptait payer le loyer et que si ça continuait, eh bien, elle allait divorcer. Allez continue, a répondu mon papa en se mettant la tête dans ses mains, continue de me faire passer pour un minable. Surtout devant la petite, c’est bien. C’est vraiment bien.

Soudain la porte d’entrée a sonné. Tous les deux se sont aussitôt calmés. Ah Daniel ! Bonjour ! Comment vas-tu ? lui a dit ma mère en le faisant entrer avec son plus beau sourire. Mon père a eu un peu plus de mal à redevenir normal. Salut, salut vieux, entre, entre, assieds-toi, ça me fait plaisir de te voir. Ça fait longtemps que l’on ne s’est pas vu. Ça remonte à quand la dernière fois ? À une éternité ? Non ?

Daniel s'est assis sur le fauteuil et nous, en face sur le canapé. On l’a regardé. Il paraissait plus vieux qu’à la télé. Alors comment ça va mon gars? lui a demandé mon papa. Mal, très mal, a répondu Daniel, qu’à mon école, j’appelle mon parrain histoire de frimer devant Isabelle, la fille du médecin. Depuis qu’elle a joué dans une pub, elle se croit comédienne. Ça m’énerve !

- J'enchaîne film sur film, a continué Daniel. Je suis épuisé. Je n'en peux plus. Je pense que je vais arrêter le cinéma.

- Ah bon, mais pourquoi? a voulu savoir mon papa.

- Parce que maintenant, plus personne ne me parle normalement, a répliqué Daniel en soupirant. Et puis pendant les tournages, tu ne fais qu’attendre. C’est long, tu ne peux pas t’imaginer ! Et quand enfin, tu entends moteur, tu as tellement attendu que tu n’as même plus envie de jouer.

- Ben alors, mon petit gars, a essayé de l’aider mon papa, il faut te ressaisir.

- Non, je t’assure, lui a répondu Daniel en mettant ses pieds sur la table basse où ma maman venait d’apporter l’apéritif, je suis déprimé, terriblement déprimé. En plus, tous les jours, je reçois des projets de films, tu te rends compte ? Il n’y a pas un jour où je ne reçois pas de proposition, je n’en peux plus, ça me fout trop la pression.

Puis il a allumé une cigarette en expliquant qu’il avait les boules car sa femme ne voulait pas l’accompagner sur son prochain tournage parce qu'il y aurait sa maîtresse, alors qu’il lui avait toujours tout payé. Quand ma mère a ouvert une bouteille de champagne en faisant les gros yeux à mon père, du genre, c’est le moment de lui parler, vas-y, Daniel lui a demandé si elle n’aurait pas plutôt du whisky. Et en laissant tomber ses cendres sur la moquette. Il a ajouté que ça lui faisait vraiment plaisir de nous voir. Si, si, nous ne pouvions pas imaginer combien ça lui faisait du bien de voir des gens qui n’étaient pas de son métier, parce que le cinéma, ça rendait les gens fous. Là, mon père, il a fait un hochement de tête pour lui rappeler que lui aussi était comédien. Mais Daniel n’a rien vu et il a poursuivi. Qu’il payait trop d’impôts et que son chien était devenue une star. Si, si, les coiffeurs l’adorent, ils lui font même des couettes. Et comme son chien adore faire le cabot, il le fait toujours passer devant la caméra, ahahah ! Puis après, Daniel nous a raconté pleins d’histoires dans lesquelles il a imité ses copains comédiens. Ça nous a bien fait marrer.

- Mais ce n’est pas le tout, a soudain dit Daniel, faut que j’y aille.

- Maintenant ? lui a demandé ma maman, mais on n’a pas encore dîné.

- Ah mais, j’étais juste venu prendre l’apéritif. Tu ne lui as pas dit, Bruno, à ta femme que je ne prenais que l’apéritif ? Tu ne lui as pas dit ?

- Ben non, tu m’as dit que tu venais dîner, vu que cela faisait une éternité. Reste encore un peu, Babeth a tout préparé, a insisté mon papa.

- Non, non, je ne peux vraiment pas, a répondu Daniel en se levant, j’ai une soirée. J’ai horreur de ça, mais c’est le passage obligé. Faut se montrer. Je préférerais vraiment passer la soirée avec vous, mais, j’ai promis à Lucie, c’est mon petit cœur, de lui présenter mon producteur pour qu’elle ait un rôle dans mon prochain film. 

Ma mère a alors toussé pour faire comprendre à mon père qu’il fallait qu’il se décide à lui parler, mais il a profité que Daniel avait déjà enchaîné pour se taire.

- C’est fou la vie. Je n’ai jamais été aussi malheureux depuis que j’ai réussi. Tu te souviens Bruno combien on était heureux quand on jouait au café-théâtre ? On se levait tard, mais on l’espérait notre succès. On y croyait.

- Toi, tu te levais tard, lui a rétorqué mon papa, moi, je travaillais tôt pour payer notre loyer.

- Oh la la, s’est soudain énervé Daniel. Où vas-tu chercher tout ça mon petit gars ? Moi, je me souviens qu’on était bien, c’est tout. Et je n’ai pas raison de ne me souvenir que du bon? Hein ? Allez trinquons plutôt ! Trinquons au nom de notre amitié ! 

- Dis-moi Daniel, je lui ai demandé tout de go, je voudrais que tu me fasses un cadeau car tu es un peu mon parrain, même si nous ne sommes pas passés devant monsieur le curé et que tu ne m’as jamais rien offert.

- Mais ce que tu veux, m’a répondu Daniel, ce que tu veux ma puce. Promis, le mois prochain, je viens te chercher et on ira dans le magasin de ton choix. Promis !

- Non, je lui ai dit, je le préférerais maintenant mon cadeau. Tu sais, je ne suis qu’une enfant et les enfants, c’est bien connu, on n’a pas la même notion du temps que les grands. Voilà, je voudrais que tu viennes me chercher demain à la sortie de l’école. Ça n’est pas très compliqué et ça me ferait bien marrer. 

Le lendemain, j’ai attendu Daniel, mais il n’est jamais vu.

 

 

 

 

 

DANIEL (nouvelle) - BREVES ENFANCES - Editions AU DIABLE-VAUVERT
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