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Tous les prénoms ont été changés

Un extrait

(...) C’est le début de l’automne, le mardi 4 octobre exactement. Madeleine a 19 ans. Elle est en deuxième année aux Beaux-Arts de Nice. Ses professeurs croient en cette jeune fille silencieuse et excessive. Il est 15 heures. Tandis qu’elle jette des éclats de peinture violette sur du papier pour dessiner des bougainvilliers, son professeur l’interrompt, on la demande au téléphone. Au bout du fil, leur voisine, la mère d’Emma, lui explique qu’elle doit rentrer au plus vite, sa mère a fait une tentative de suicide en avalant des médicaments. Elle est à l’hôpital entre la vie et la mort. Madeleine se précipite à la gare où une grève surprise l’empêche de prendre un train pour Menton. Sans réfléchir, elle descend l’avenue Jean-Médecin, s’arrête à un feu rouge et fait du stop. Elle est vêtue d’un pull angora blanc que sa mère lui a tricoté, d’une jupe qu’elle s’est cousue en cuir vieilli marron, de collants opaques, et d’une paire de boots plates façon santiags mais pas trop pointues.

 

Une Rolls s’arrête. Avec la proximité de Monaco, ce genre de berline est courant. Madeleine ne se méfie pas. Le conducteur d’une quarantaine d’années se dit italien. Il parle beaucoup. Vite. Avec un accent prononcé qui n’est pas forcément italien. Il pose des tas de questions à Madeleine. S’intéresse à ses études. Lui aussi, il aime le dessin. Mais il n’est pas doué. Il prend la direction de la Grande Corniche afin d’éviter les embouteillages habituels parait-il, à cet endroit. Soudain, il prétexte un raccourci et bifurque sur un chemin étroit qui mène à une forêt. Il roule vite. La route principale s’éloigne. Le destin de Madeleine bascule. Elle a compris. Mais c’est trop tard. L’homme condamne les portes de la voiture et s’enfonce dans un sous-bois. Il ne parle plus. Il se tait. Il est concentré. Le cœur de Madeleine crie au secours, à l’aide. Mais personne ne l’entend. Il résonne dans le vide. Elle pense à sa mère qui a désiré mourir. Elle cherche comment fuir de cette carcasse qui sent déjà le drame. Mais il n’y a pas d’issue. Elle serre les jambes. Elle se dit qu’elle doit lui parler.

 

— Vous faites quoi ?

— On va faire une petite promenade, toi et moi.

— Non, non, je n’ai pas le temps, ma mère est à l’hôpital, je devrais déjà être auprès d’elle s’il n’y avait pas eu cette grève des trains.

— Pense plutôt à toi, ma jolie, profite, tu es belle.

 

L’homme se gare sous un arbre, loin des maisons et des regards. Il éteint son moteur et se jette sur Madeleine en lui maintenant le menton d’une main et les poignets de l’autre. Elle est prise au piège. Elle revoit la cave de son enfance. C’est la même odeur. La même odeur de peur. La même odeur de prédateur. La même odeur de souffle haletant. Madeleine ne respire plus. Sa colonne vertébrale se glace. Ses épaules se momifient. Son ventre se bloque. Le temps s’arrête. Sa jeunesse aussi. Elle ne sera donc jamais heureuse. La mort, peut-être ? Son intimité hurle. Elle cherche des yeux un objet pour se défendre. Rien. Elle ne peut pas arracher le volant. Elle n’a que ses boots plates avec le bout pas très pointu pour ne pas faire trop santiag. Et dans sa besace kaki d’étudiante, des pinceaux et des tableaux. Des couleurs et de la douceur. Rien pour parer à l’horreur. L’homme lui serre le cou pour la maîtriser et l’empêcher de respirer, puis d’un geste rapide descend le siège passager et s’écrase sur elle en lui dévorant les lèvres. Il lui marmonne qu’elle est belle et qu’il va lui acheter des beaux habits si elle est gentille et se laisse faire. Madeleine lui répond d’une voix étouffée qu’elle n’en veut pas, qu’elle se les coud elle-même, qu’elle déteste les boutiques. Elle essaye de se dégager pour lutter et se battre. Mais plus elle bouge, plus l’homme frotte son sexe durci contre elle. Et cette impossibilité de crier. Cette impossibilité de hurler, d’appeler au secours. Cette certitude que c’est foutu. Qu’il n’y a pas d’issue. Se dire que la souffrance est un éternel recommencement. Que tout va recommencer. Qu’elle a déjà connu cette sensation. D’être asphyxiée. Dépossédée. Annihilée. Que la vie est un poids. Un fardeau.

 

En un fracas, le conducteur sort de sa poche un couteau. Un cran d’arrêt. Shlack ! La lame qui menace. La lame sous la gorge. La lame contre laquelle il est impossible de lutter. La lame qui lui dicte sa destinée. Il n’est plus question de bouger, ni de gigoter, ni de se débattre. Il n’est plus question de rien. Elle n’est qu’une fille sans importance. Il est inutile d’offrir à cet homme mes larmes, se dit Madeleine en pensant à sa mère, elle aussi, entre la vie et la mort.

 

Les deux bras maintenus et rejetés en couronne au-dessus de sa tête, Madeleine est un sacrifice dédié à une divinité qui n’existera jamais. L’homme lui relève sa jupe en cuir vieilli marron et, avec la lame, déchire son collant opaque et sa culotte en coton. Et entre en elle. Madeleine s’anesthésie pour s’extraire de la douleur. De nouveau. Pour disparaître de son corps. Pour s’envoler. Ma souffrance n’expiera aucun péché, se répète-t-elle. Ma douleur ne servira aucune cause, excepté celle de servir d’obole à un individu sans vertu. Encore. Encore et toujours, je resterai cette petite fille sans importance.

 

Elle pense à monsieur Montmort. Elle regrette de ne pas lui avoir tout dit. Elle aurait dû insister. Et écrire sur son journal intime. Au lieu de cela, elle s’était fermée. Enfermée. S’était fermée au plaisir. Au sourire. À la joie. À l’insouciance. À l’adolescence. Plutôt que d’accepter de mourir, elle aurait dû écrire. L’écrire. Le décrire. Sans peur. Ni terreur. Ni effroi. Il lui avait promis qu’en se taisant, elle achèterait sa protection. Elle n’avait fait que stagner, pétrifiée dans le lit du désarroi, ouverte à ceux qui voulaient en profiter.

 

Madeleine est à présent recroquevillée dans l’herbe humide. Ses carnets de dessin, jetés à ses côtés. Sa besace kaki d’étudiante, renversée. Elle regarde ses crayons et ses pinceaux. Toute cette douceur souillée. Toutes ces peintures humiliées. Toutes ces couleurs bafouées. L’homme l’a poussée hors de la voiture en lui assénant qu’elle était trop conne, si elle avait été plus gentille, il lui aurait offert un beau tailleur.

 

Après avoir jeté en boule son collant déchiré et sa culotte ensanglantée au fond de sa besace, Madeleine marche jusqu’à une route pour prendre un bus. Son pull angora blanc transpire les effluves de sueur de son agresseur. Lorsqu’elle arrive chez elle, il fait nuit. Son père est absent. Elle téléphone à la voisine. (...)

(à suivre.... )

Sylvie Bourgeois - 25 ans- Cap-d'Ail

Sylvie Bourgeois - 25 ans- Cap-d'Ail

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Cette même Charlotte avait tenu à accompagner Emma en voiture à Orly.

 

         – Et tu ne feras pas ta bécasse !

         – C’est l’image que tu as de moi ? avait demandé Emma, vexée.

         – Tu me comprends, tu sais très bien comment tu peux être parfois.

         – Non.

         – Donneuse de leçons.

         – Moi ?

         – Oui, toi.

         – Faux.

         – Quand on n’est pas d’accord avec toi sur l’écologie, admets que tu t’emportes facilement.

         – Ce n’est pas de ma faute si la planète est en train de mourir.

         – Tu vois.

         – Je veux bien faire un effort, mais si ce soir quelqu’un me cherche sur ce terrain, je ne suis pas sûre de pouvoir me retenir.

         – Détends-toi, ça va être un beau mariage.

         – Ce n’est pas mon style de sortie, tu sais à quel point, je suis mal à l’aise dans les soirées mondaines.

         – Tu vas retrouver plein d’amis.

         – Pas forcément. Du côté du marié, il n’y aura que des gros prédateurs de financiers que je ne connais pas mais que je déteste déjà, et du nôtre, pratiquement personne, je n’ai pas bien compris pourquoi, une histoire d’argent. Comme le mari paye tout, il a choisi un endroit magnifique, hors de prix, du coup ma petite sœur n’a pas voulu inviter les amis de ma mère et de mon beau-père, ni d’autres membres de la famille pour ne pas faire celle qui exagérait et ma mère ne pouvait pas s’aligner.

         – Bonjour l’ambiance ! Elle a viré pétasse ta petite-sœur ou quoi ?

         – Je n’en sais rien, je ne l’ai pas revue depuis deux ans, depuis le jour où elle a rencontré son futur mari, plus un coup de fil, rien. Et quand je l’appelle, elle est toujours occupée et ne peut pas me parler. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’appréhende ce mariage.

         – Tu m’as dit que le marié avait combien de plus que ta demi-sœur ?

         – Trente ans.

         – Ah ! Quand même !

         – Ce n’est pas tant leur différence d’âge qui m’ennuie, c’est que Myrtille n’ait que 20 ans, c’est un bébé.

         – Dommage ! Elle sacrifie l’étape de sa jeunesse.

         – Et le plaisir de partager l’insouciance des gens de son âge avec qui refaire le monde des nuits entières.

         – Que veux-tu, elle préfère faire la belle parmi les vieux !

         – Tu parles d’une joie.

         – En fait, elle s’est trouvé un papa friqué.

         – D’après ma mère, elle en est amoureuse.

         – Elle doit surtout être séduite par son train de vie. Il est bien physiquement ?

         – Jamais vu.

         – Tu ne le connais pas ?

         – Non, c’est dingue, mais on ne me l’a jamais présenté. Tu sais, mon côté grosse tête qui n’est jamais d’accord avec personne n’est pas forcément apprécié, on me cache souvent.

         – Tu es née chez Gide, dans Familles, je vous hais ?

         – Je t’explique. Ma mère et Fabienne ont toujours fait clan. Moi je faisais clan avec mon père. Quand mes parents ont divorcé, j’avais 15 ans et je suis restée vivre avec lui, ce que ma mère ne m’a jamais pardonnée. Quand elle s’est remariée et a eu Myrtille, j’étais déjà étudiante. On ne se voyait pas souvent, mais dès que je pouvais, je venais m’occuper de ma demi-sœur. Je l’adorais. Je l’aime toujours d’ailleurs, je suis triste de ne plus la voir. Je me sens comme une pestiférée, ce n’est pas évident à assumer.

         – Et ta mère ?

         – Elle veut que je vienne au mariage de Myrtille alors que je sais pertinemment que ma présence ne lui fera pas plaisir. Et si je n’y vais pas, elle me le reprochera pendant des années !

         – Ah oui, compliqué.

         – On ne peut pas dire non plus que l’on ne s’aime pas, mais nos rapports ne sont pas chaleureux. J’ai toujours admiré sa beauté, sa féminité. De son côté, il faut que je sois soumise à sa façon de voir les choses. Elle me juge sans cesse, me reproche mes choix. Notre relation est ambiguë. Tu vois, je n’ai pas envie d’aller à ce mariage, mais je suis incapable de ne pas m’y rendre.

         – Et Fabienne ?

         – Fabienne ? Elle ne s’intéresse qu’à elle. C’est drôle, j’ai deux sœurs à l’opposé de mon état d’esprit. Elles adorent les fringues, leur physique, d’ailleurs elles sont canon. À croire qu’on n’est pas de la même famille.

         –– Chez moi, c’est plus simple, nous nous aimons et nous sommes toujours ravis de nous voir.

         – Tu as de la chance. D’ailleurs, c’est amusant les événements qui se reproduisent de génération en génération. Myrtille trace un schéma identique à celui de notre mère qui s’est également mariée à 20 ans. Fabienne aussi s’est mariée tôt, à 22. Sauf qu’après être tombée enceinte, elle n’a pas voulu emménager aux États-Unis où une carrière fantastique attendait son mari. Je n’ai jamais compris pourquoi. Elle avait été séduite par le talent de Léonard, persuadée qu’il allait réussir et devenir très riche, puis l’a castré dans son ambition professionnelle. Le pire, c’est que toute la journée, elle lui reproche d’avoir raté sa vie.

         – Le pauvre.

         – Que veux-tu ? Elle est idiote. Tu es sûre que Benjamin ne fatiguera pas tes parents ?

         – Mais non, ils ont l’habitude avec le mien.

         – Heureusement que je t’ai, sinon je ne sais pas comment je me débrouillerais seule avec mon petit cœur. Je t’ai déjà raconté que j’étais amoureuse de Léonard quand j’avais 17 ans ? lance Emma au moment où Charlotte se gare devant l’aéroport.

         – Quand il était ton prof ? Oui. Pourquoi tu m’en reparles maintenant ? Tu l’aimes toujours ?

         – Une chose est sûre, je vais à ce mariage aussi pour lui faire plaisir. Il ne comprendrait pas que je ne sois pas là. Il ne s’est jamais rien passé entre nous, mais on a toujours été très proches.

         – Et tu n’oublieras pas tes devoirs de vacances, avait crié Charlotte au travers de la vitre de sa Mini quand Emma était descendue de voiture.

 

Et quels devoirs de vacances !

 

*

 

Emma avait rencontré Charlotte l’année dernière au bar du Marché où chaque matin, après avoir déposé Benjamin à la maternelle, elle allait boire un café avant de filer au CNRS. Dans un premier temps, elle avait été étonnée de sa capacité à épiloguer de si bonne heure avec d’autres mamans divorcées sur les difficultés de leurs relations sentimentales. Elles parlaient si fort et revendiquaient avec tant de véhémence que l’on aurait pu croire que Montreuil était devenu une pouponnière de femmes célibataires prêtes à pénétrer le marché de l’amour, persuadées de pouvoir dynamiser les lois de la concurrence en se mettant au niveau d’un produit de consommation.

 

Emma, avec sa timidité, ses sarouels trop larges, ses pulls sans forme (l’idée de repasser un chemisier la hérisse) et sa masse de cheveux blonds frisés impossibles à coiffer, détonnait en se tenant seule, à l’écart, debout au bar. Charlotte avait fait le premier pas en l’invitant à se joindre à elles. Emma avait tout d’abord refusé, elle se jugeait différente de ces femmes sûres d’elles, apprêtées dès le matin, qui misaient tout sur leur pouvoir de séduction. Puis elle avait fini par accepter, fascinée par l’énergie et l’humour de Charlotte qui raffolait de narrer dans le détail ses anecdotes croustillantes, à croire qu’elle ne vivait certaines rencontres foireuses que pour le plaisir de pouvoir ensuite les raconter à ses copines. Charlotte était coach en entreprise. Elle organisait des séminaires pour dynamiser les équipes et développer le potentiel de chacun. Forte de ses succès professionnels et de la maîtrise avec laquelle elle avait réussi à rebondir après que son mari l’ait quittée, elle désirait se spécialiser dans le coaching sentimental. Jamais avare de suggestions, chaque matin, elle distillait avec bonne humeur ses points de vue et analyses au bar du Marché devenu le rendez-vous hype de toutes les branchées de Montreuil. Charlotte, très jolie blonde à la peau dorée, genre de femme chatte à faire l’amour du bout des doigts, avait réponse à tout. Emma s’asseyait, ne disait rien et l’écoutait, subjuguée par sa capacité à être aussi légère. Face aux copines en manque d’amour qu’elle espérait requinquer, Charlotte était aussi heureuse que si elle animait une conférence devant mille personnes. Entre les croissants et les tasses de thé BBdetox de chez Kusmi, les conseils de Charlotte fusaient.

 

         – La seule chose que j’ai comprise dans mon passé est de s’obliger chaque jour à ne jamais fréquenter des personnes qui te manquent de considération. 

         – Avant d’accepter de revoir un homme, faites un effort pour analyser qui vous avez en face de vous. Si vous vous concentrez bien pour vous souvenir de votre première conversation, vous verrez, tout a été dit. Les gens se dévoilent toujours au début. Ce n’est qu’à la deuxième entrevue, suivant qui ils ont en face d’eux, que naissent les manipulations.

         – Après, je ne sais pas pourquoi, beaucoup de filles ne veulent pas entendre ce que les hommes essayent de leur dire. Elles ont parfois tellement envie de croire à une belle histoire d’amour qu’elles se voilent la face et se lancent à fond dans la relation en refusant d’en voir le côté glauque. Une forme de désespérance dont seules les femmes sont capables.

         – Une des grandes règles de la vie est d’accepter que personne ne change, au mieux, les gens peuvent évoluer sur leurs bases mais jamais s’en fabriquer de nouvelles.

         – Concentrez-vous sur vous sur qui vous êtes, sur ce que vous désirez. Vous verrez, le jour où vous ne serez plus éparpillée, vous serez enfin en état de reconnaître l’homme de votre vie quand il vous apparaîtra.

         – C’est comme ton abruti, avait-elle dit un matin à une grande Pauline trop maquillée. Ça ne te plaisait pas qu’il démarre votre dîner en disant que tous les hommes étaient infidèles et toi, grosse pomme, au lieu de lui rétorquer qu’il était en train de parler de lui, tu lui as répondu que tu ne voulais pas qu’il s’exprime ainsi. Tu es incohérente, ma chérie. Tu te plains d’avoir mis du temps à réaliser que ton ex était mythomane et le jour où tu tombes sur un type qui essaye de t’expliquer, certes maladroitement, que la fidélité ce n’est pas son truc, tu ne l’écoutes pas. Tu veux le faire rentrer avec force dans ton moule du mec parfait sans voir qu’il déborde de partout. Réfléchis à ton bug, tu verras, ça ira tout de suite mieux.

         – Et toi, Jeanne, refuse de partir en week-end chez Paul Chomet, il va te considérer comme une bonne jument, pas même une pouliche, tu as passé l’âge, et en bon cavalier, va vouloir te sauter sans même prendre le temps de te draguer. Il a compris que tu étais la seule trotteuse dispos sur Paris suffisamment cruche pour accepter de passer le week-end du 14 juillet dans son haras, toutes celles de concours sont à Ibiza ou à Saint-Tropez. Elles ont dû lui rire au nez de son invitation à la noix. Et elles ont eu raison, car si on n’aime pas monter à cheval, à part se faire emmerder par les mouches et bouffer par les taons, je ne vois pas l’intérêt d’aller dans ce genre de baraque en été. Que cherches-tu d’ailleurs ?

         – Je voudrais un homme qui prenne soin de moi, qui soit mon port d’attache, un homme sur lequel je puisse me reposer, tu vois ? avait répondu Jeanne d’une voix enfantine.

         – Je pensais que tu voulais un homme avec qui tu pourrais tout partager, en fait, tu es un boulet, Jeanne, avait conclu Charlotte avec suffisamment de sourire dans son visage pour que Jeanne ne se froisse pas.

         – Il faut que tu comprennes, Bénédicte, avait dit Charlotte un autre jour à une charmante prof aux cheveux courts, que cet homme est un rapace. Tu n’es pas de son calibre. Il n’aime que les héritières névrosées. Il sait que tu ne coûtes pas cher et que ce n’est pas la peine de te nourrir avec des gros diamants pour t’avoir, une soupe et trois compliments qui te font rêver, et tu es séduite. Crois-moi, ne le rappelle pas, tu n’es pas armée pour jouer dans cette cour.

         – Je vais finir la séance sur notre chère Juliette. Je vous propose d’ailleurs de créer un collectif de copines pour l’aider à sortir de l’emprise de son Monsieur Panpancucu. Quand comprendras-tu ma chérie que tu es juste une pauvre petite chose soumise à sa volonté ?

          – J’en suis amoureuse, il est méga intelligent, avait répondu Juliette comme si c’était l’argument définitif contre lequel il était impossible de lutter.

         – Réponds-moi sincèrement Juliette, s’il ne te l’avait pas demandé, aurais-tu eu toute seule l’idée (et l’envie) de le brûler à la bougie ? Toutes ces mises en scène sont orchestrées uniquement par lui et pour son propre plaisir. Toi, tu n’es que l’innocente victime qui obéit et qui exécute. Il suffit qu’il s’épanche dans quelques mails sur sa bisexualité pour que cet excès de confiance t’émeuve au point d’attendre sagement son coup de fil où il fixera votre prochain rendez-vous. Je n’appelle pas cela une relation équilibrée.

         – Il n’a pas tellement de temps, il est marié.

         – Sa femme devrait t’envoyer des fleurs pour te remercier de faire tout le boulot à sa place. Et gratuitement en plus. À Paris, une séance chez une maîtresse peut coûter jusqu’à deux mille euros. Elle en a peut-être marre de ses jeux sadomasos, parce que l’air de rien, ça prend du temps à réaliser ce genre de fantasme, moi, ça me fatiguerait tous ces accessoires. Et puis, le latex, il suffit qu’elle ait pris du poids pour que ça soit bonbon à enfiler avec les bourrelets.

 

Charlotte était dithyrambique et excessive sur le sujet, reprenant à peine haleine pour balancer ses arguments à Juliette qui la regardait, hyptonisée.

 

         – Il est malin, ton type, c’est un gros manipulateur qui sait te tenir en haleine, son seul effort est de te remercier d’être la seule à le comprendre. Réfléchis pourquoi tu es autant en quête d’identité pour accepter sans broncher celle qu’il te donne de maîtresse parfaite ? Tu crois, quoi, Juliette, qu’en fouettant les fesses de ton industriel, tu vas devenir aussi puissante comme lui ? Ne me dis pas que tu es aussi idiote que les maîtresses des politiciens qui soudain croient avoir tout compris des stratégies mondiales. Comme si le savoir et l’intelligence se transmettaient par la langue !

 

À force d’entendre Charlotte réprimander et secouer Juliette pour la faire réagir, Emma s’était prise d’affection pour cette récente divorcée d’un homme qui s’était mal comporté durant leur séparation malgré la présence de leur adolescent. Emma se disait que Juliette avec son physique costaud et énergique de fille élevée à la campagne, devait rassurer son panpancucu sur sa capacité à prendre les choses en main d’une façon ferme et dynamique, sans peur, ni paresse.

 

Parfois, les conseils de Charlotte étaient plus explicites. Ce qui immanquablement faisait rougir Emma.

 

         – Et cette semaine, les filles, vous mettez le paquet sur la musculation de votre périnée.

         – D’accord, répondaient-elles en chœur, joyeusement.

         – Et pourquoi est-ce si important ? s’était amusée à demander Charlotte, le doigt en l’air telle une maîtresse d’école.

         – Parce que sinon, c’est l’incontinence assurée quand nous serons vieilles. Et un périnée musclé, c’est toujours ça de gagné pour garder un homme.

J'AIME TON MARI (roman) Sylvie Bourgeois. 2
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Sophie veut sauver la France / roman-feuilleton / 2

— De… de rien, bégaye Rémy qui ne veut pas perdre la face.

— Je suis allergique, continue Sophie, les bleus fabriqués en Chine m’ont provoquée une dermite séborrhéique avec des plaques rouges prurigineuses qui me démangeaient jour et nuit, une horreur, ma dermato a eu un mal fou à me soigner, depuis j’ai un certificat médical pour ne porter que ceux-ci.

Sophie sort de son sac un masque transparent en plastique et l’essaye devant Rémy.

— Tu vois, ça se pose sur le menton, du coup, ça ne touche pas le visage, en plus comme je suis une femme joyeuse, on voit mon sourire, pas mal, non ? Et c’est français, ajoute-t-elle en pointant son index droit, c’est primordial d’acheter français, ils sont dans les Landes, à Sanguinet, près d’Arcachon.

— Mais ça ne protège pas.

— Bien sûr que si, mon chaton. J’imagine que tu fumes toujours ?

— Tu veux une clope, propose Rémy en sortant un paquet de cigarettes de sa poche.

— Non, allume ton briquet.

Pendant que Rémy s’exécute, Sophie prend une longue inspiration, s’approche à quelques millimètres de la flamme et souffle dessus de toutes ses forces sans que celle-ci ne bouge pas d’un iota.

— C’est ça, balance-moi tes microbes, râle Rémy en faisant un bond en arrière.

Sophie éclate de rire.

— Tu es vraiment rigolo, il faut que l’on se voie plus souvent, si ta flamme ne s’est pas éteinte, mes microbes ou virus ou tout ce que tu veux, ne peuvent pas t’atteindre, ils ne vont pas escalader la paroi, tels des vaillants alpinistes, et ensuite aller se nicher exactement là où il faut pour te tuer, c’est logique, non ? Je le nettoie sous l’eau avec du savon chaque fois que je sors ou que je rentre chez moi, c’est mille fois plus hygiénique que la couche-culotte que tu as sur le nez, c’est ta femme qui te l’a choisie ?

— Je veux bien qu’on se voit plus souvent, Sophie, tu as gardé le même numéro de téléphone ?

Sophie soupire en levant les yeux au ciel. Certes Rémy est très mignon, très beau garçon même, mais non, sa vie est déjà suffisamment compliquée comme ça aujourd’hui, il est hors de question qu’elle flirte, ne serait-ce qu’un instant, avec son ancien copain de lycée. Et puis les hommes mariés, ça va, elle a donné.

— Mais comme à la droguerie où je dois acheter un cubitainer de vinaigre blanc, continue-t-elle en se concentrant sur son masque afin de ne pas avoir à répondre aux avances de Rémy, ils ne m’acceptent pas avec mon Stop Spit, c’est le nom de la marque qui les fabrique, je suis obligée de mettre celui en tissu que m’a donné ma voisine. Je file, à bientôt, c’était chouette de te voir.

Sophie s’avance vers Rémy pour lui faire une bise au moment où celui-ci tend de nouveau son poing en guise d’au revoir avec un sourire en coin.

— Ah oui, tu es vraiment rigolo, tu veux bien me sauter mais pas m’embrasser ! Si je te disais, oui mon chéri, allons à l’hôtel, là, tout de suite, enfin si on en trouve un d’ouvert et qu’on arrive à faire la bonne attestation pour justifier de prendre une chambre dans la ville où l’on habite, tu ferais comment ?

— Tu veux aller à l’hôtel ? s’empresse-t-il de répondre en effectuant une mimique plutôt craquante, tu sais que je suis dans l’immobilier, j’ai les clefs d’une dizaine d’appartements dont certains sont meublés avec jacuzzi et tutti quanti.

— Réponds-moi plutôt, tu ferais comment pour m’embrasser avec ton masque que si tu pouvais le monter jusqu’à ton front tu le ferais ?

— Ma femme m’engueule si je le porte sous le nez.

— Je te l’ai dit tout à l’heure, change de femme, rit Sophie.

— Je dois aussi le porter à la maison.

— Je me souviens que tu étais déjà un fayot au lycée, c’est pour ça d’ailleurs que je n’ai jamais voulu coucher avec toi.

— Tu m’avais dit que tu attendais d’avoir 18 ans.

— Ben, je t’ai menti, la preuve, quand je t’ai quitté, j’ai couché pour la première fois quelques semaines plus tard avec Pierre-Henri dont je n’étais pas vraiment amoureuse, j’avais 17 ans et demi, c’était plus pour faire comme Géraldine, tu te souviens de ma copine Géraldine Chambon.

— Je me souviens surtout de m’être battu avec Pierre-Henri, il n’habite pas loin de chez moi, on se voyait au golf quand on avait encore le droit d’y jouer, il est devenu pharmacien.

— Au secours ! se met à hurler Sophie. Au secours !

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, s’inquiète Rémy.

— Au secours ! continue-t-elle de crier. Ne me dis pas que tu n’embrasses plus tes gosses.

— Ben si, avoue Rémy en regardant ses pieds.

— Les pauvres chéris. Tu n’as pas honte ?

— Ma femme…

— Ça suffit avec ta femme, le coupe-t-elle, tu es prêt à la tromper avec moi, mais tu ne sais pas lui dire non, maintenant fini tes conneries ? Et avant de te coucher, tu te frottes la bite avec ton gel hydroalcoolique que tu tiens à la main comme si c’était une bouée de secours ? Non mais, je rêve !

— Tu vas me dire que le gel ne sert à rien ? s’énerve-t-il.

— Je vais surtout te dire que j’y suis allergique aussi, il y a trop de produits chimique dedans. Le plus efficace est de se laver les mains avec de l’eau et du savon. Et si tu ne peux pas te les nettoyer, tu gardes sur toi une solution que tu te prépares avec de l’eau et de l’alcool à 70°, c’est le plus sûr moyen pour stériliser.

— Tu ne serais pas un peu complotiste ?

— C’est quoi cet amalgame ?

Sophie regarde Rémy, effarée, oui, il est mignon mais qu’est-ce qu’il est con, il pourrait passer à la télévision, se dit-elle en hésitant entre partir et le laisser en plan ou essayer de ranger le taudis qu’il a dans la tête.

— Je peux t’assurer que je ne fais aucun complot, sourit Sophie, je ne vole pas le courrier de mes voisins, je ne détourne pas non plus les mails de mes clients, tu veux que je te raconte le premier complot, c’est quand les Néandertaliens ont voulu tuer un mammouth, je te promets, ils ont sacrément comploté, ils l’ont l’observé pendant des semaines pour connaître ses habitudes, savoir où il dormait, échafauder un plan pour le coincer, mais moi, non, je n’ai jamais chassé de mammouth, je suis pour la paix, je serai même plutôt anti-complotiste.

— N’empêche, tu ne me convaincs pas avec ton masque en plastique.

— Je ne cherche pas à te convaincre, mon chaton, ce serait une trop grande perte de temps et d’énergie.

— Si tout le monde est irresponsable comme toi, on ne s’en sortira jamais.

— Je ne suis pas irresponsable, je suis allergique.

— Hum !

— Comment ça, hum, tu veux que je te montre les photos de mes plaques rouges ? Et si tu veux t’aventurer sur le chemin de l’irresponsabilité, je te signale que nous sommes à cent mètres de chez moi, que je travaille à la maison, mon jules aussi, et que je ne sors pour ainsi jamais, tandis que toi avec ta boîte dans l’immobilier, j’imagine que tu te balades toute la journée avec tes autorisations de boulot, j’ai faux ?

— Non, mais…

— Et puis merde, le coupe Sophie qui s’échauffe, ce n’est pas un virus, tu descends dans la rue, tu tombes, tu meurs.

— Tu es belle quand tu t’énerves.

— Et je suis encore plus belle sans masque si tu veux savoir !

— Je suis sûr que tu es pour Raoult.

— Tu es mignon, mais tu es trop couillon, je me souviens, en quatrième, ta mère qui, à l’époque, était copine avec la mienne qui disait couillon à tout bout de champ, couillon et fada, c’était ses termes préférés quand elle parlait des hommes, te traitait souvent de couillon, crois-moi, elle est mieux dans son Ehpad que de t’entendre déblatérer des idioties aussi grosses que ta voiture, tu as toujours ton énorme 4X4 qui pollue à cent kilomètres à la ronde ? C’est idiot d’être pour ou contre le professeur Raout, c’est aussi bête que d’être pour ou contre la Tour Eiffel, elle est là, un point c’est tout, on ne peut que le constater, comme Didier Raoult, on ne peut que constater que c’est une sommité mondiale, et depuis au moins une douzaine d’années.

— Non mais son traitement…

Sophie ne laisse pas Rémy terminer sa phrase tellement elle a l’impression de l’avoir déjà entendue mille fois.

— Il peut marcher sur toi et pas sur moi, regarde, je suis allergique à deux antibiotiques, décidément, réfléchit Sophie, je suis beaucoup allergique, je ne dis pas pour autant que les antibiotiques, c’est nul, non, les antibios ont sauvé des millions de vie, simplement, certains ne sont pas pour moi, le soin médical, c’est un contrat de confiance entre toi et ton docteur, même ton conjoint, il n’a pas à s’en mêler, le problème n’est pas que ça marche ou que ça ne marche pas, comme je viens de te le dire, ça peut marcher sur toi et pas sur moi ou inversement, le problème est que ce vieux médicament qui a été en vente libre pendant plus de 70 ans, ait été classé substances vénéneuses le 15 janvier, juste avant l’épidémie, et que le 27 mars, par un décret officiel, les médecins de ville n’ont plus eu le droit de le prescrire et les pharmaciens de le vendre, excepté à leurs patients qui l’ont en traitement pour le lupus, les polyarthrites ou une lucite, alors qu’en 2019, trente-six millions de comprimés ont été distribués en France. Et puis qu’est-ce qui te prend, pourquoi tu m’agresses ?

— Je ne t’agresse pas, c’est que j’ai toujours aimé en toi, tu es passionnée, tu t’enflammes vite, je n’ai jamais ce genre de discussion à la maison.

— C’est d’accord.

— C’est d’accord, quoi ?

— Prends les clés de l’un de tes penthouse avec jacuzzi, et allons faire l’amour.

Rémy reste interdit.

— Mais non, je plaisantais, ajoute Sophie hilare en lui donnant une grande claque dans le dos, quoique je coucherais bien avec toi rien que pour faire chier ta femme, je crois que je suis allergique aussi à ses idées convenues, pas embrasser ses gosses, je te jure, ajoute Sophie qui s’éloigne en agitant sa main pour dire au-revoir à Rémy.

— J’aime bien quand tu m’appelles mon chaton ! lui crie-t-il, ébahi, à ne plus savoir s’il doit suivre Sophie ou continuer son chemin.

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Sophie veut sauver la France / roman-feuilleton

Après avoir publié chez Flammarion Sophie à Cannes et Sophie au Flore, suivis deux ans plus tard par Sophie a les boules et Sophie à Saint-Tropez, avant la parution de mon prochain roman en mars 2021, j'ai eu envie de m'essayer au roman-feuilleton en vous proposant chaque jour quelques pages d'une nouvelle aventure de Sophie qui, ayant mal à son pays qu'elle considère comme le plus beau du monde, désire sauver la France. Comme le titrait Figaro Madame, Entre Rastignac et Madame Bovary, il y a Sophie. Sophie est comme Tintin, elle ne vieillira jamais. Elle aura toujours 40 ans et à chaque début d'histoire, fragilisée par une rupture amoureuse, désire enfin donner du sens à sa vie.

Sophie veut sauver la France

1

Sophie ne sait plus, ne comprend plus. Hier encore, son plus vieux copain, qu’elle a croisé rue d’Antibes, a tendu son poing pour lui dire bonjour.

— Et la prochaine fois, ton poing, tu me le fous sur la figure ?

— C’est comme ça qu’on fait aujourd’hui.

— C’est qui on ?

— Ben, tout le monde.

— Je ne connais pas tout le monde, répond Sophie, mais, toi, je te connais, et depuis le lycée, on s’est même roulés des pelles pendant presque une année, alors soit tu m’embrasses, soit tu me fais coucou de la main ou tu m’envoies un bisou en l’air, mais je ne veux pas de ton poing, c’est méga agressif, je ne suis pas un rappeur, à part ça, comment vas-tu ?

— Mal.

— Oh, je suis désolée, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Avec tout ce qu’on entend aux infos, c’est angoissant.

— Tu m’as fait peur, je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose. Éteins ta télé, tu iras mieux, sourit Sophie.

— J'ai besoin de me tenir au courant.

— Te tenir au courant de quoi ?

— De ce qu’il se passe dans le monde.

— Parce que, toi, tu sais ce qu’il se passe dans le monde ?

— Oui, c’est important, pas pour toi ?

— Si, mais à mon niveau, j'essaye surtout de me concentrer sur ce qu’il se passe dans ma rue, dans mon quartier, dans ma ville, d’ailleurs comment va ta maman ?

— Tu sais, en ce moment, dans les Ephad, la situation est compliquée.

— Parce que ta maman est dans un Ephad ? manque de s’étouffer Sophie. Je ne voudrais pas faire d’impair, ça fait tellement longtemps que je ne t’ai pas vu, mais tu habites toujours dans la sublime maison de tes parents à la Californie ?

— Bien sûr !

— Avec tout l’argent qu’ils t’ont donné, tu as largement de quoi garder ta mère chez toi, il te suffit d'embaucher deux personnes qui feront le relais, tu lui dois bien ça, en plus, elle a les moyens de les payer.

— Ma femme ne veut pas.

— Change de femme, éclate de rire Sophie, et garde ta maman chez toi. Elle était tellement belle et digne, ta mère, qu’elle doit détester l’idée de finir sa vie dans un Ehpad.

— C’est pour ça que je n’aurais jamais pu t’épouser, Sophie, pourtant Dieu sait que j’ai été amoureux de toi, mais plus jeune, déjà, tu étais ingérable.

— Parce que c’est être ingérable que de garder sa mère chez soi, s'énerve Sophie, on n’a vraiment pas les mêmes valeurs, je t'assure que si j’avais la chance d’avoir encore mes parents, ils seraient bien au chaud chez moi, et je te signale qu’il n’a jamais été question qu’on se marie.

Sophie n’a pas le temps de lui confier que, depuis un an, elle héberge dans sa vieille maison le beau-père et le demi-frère de Julien, l’homme avec lequel elle partage sa vie depuis dix ans, que son copain de lycée enchaîne.

— Même aujourd’hui tu es encore ingérable, regarde la façon dont tu portes ton masque, ça ne m’étonnerait pas que tu sois anti-masques.

— Je suis anti-rien du tout, rit Sophie.

— Alors mets-le bien sur ton nez et arrête de le soulever tout le temps pour me parler.

— Tu as peur de quoi, mon chaton ?

À suivre...

Sophie veut sauver la France / roman-feuilletonSophie veut sauver la France / roman-feuilleton
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Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...
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Sylvie Bourgeois -Saint-Tropez - Var-Matin - Juillet 2016

Sylvie Bourgeois -Saint-Tropez - Var-Matin - Juillet 2016

extrait page 100 :

... — Mais Raphaël, continue Gaspard, notre petit dernier, est né avec une malformation cardiaque. Il a fallu l’opérer. Il est resté plusieurs semaines entre la vie et la mort. C’était l’horreur. Valérie passait son temps à l’hôpital. Quand notre enfant a enfin pu rentrer à la maison, Valérie, au lieu d’être contente d’avoir son bébé sauvé, n’arrêtait pas de râler après les placards de la cuisine que je n’avais pas encore fixés au mur. Je n’avais jamais le temps. Posés à même le sol, ils étaient à la hauteur de notre aîné dont le grand jeu était de prendre les provisions et de tout faire tomber. Ça l’amusait beaucoup. Valérie, pas du tout. Elle se mettait à hurler que j’étais nul, que je la baisais mal, que j’avais gâché ses plus belles années. Je ne comprenais pas ses reproches. Puis un jour, j’ai compris. Le problème ne venait pas de mes placards, mais du chirurgien qui avait pris soin de Raphaël. Valérie, que j’avais admirée dans son rôle de mère exemplaire, paniquée à l’idée de perdre notre bébé malade, passait en fait ses journées, non pas auprès de notre enfant mourant, mais dans les bras de ce médecin. En larmes ‒ pourquoi faut-il toujours que les femmes pleurent quand elles nous font du mal ? ‒, elle m’a avoué vouloir vivre avec lui. Ils avaient, paraît-il, les mêmes visions de construction de leur avenir. Le mien fut démoli dans la seconde. Boum !

Gaspard mime avec ses doigts la détente d’un coup de pistolet sur sa tempe. Devant la violence du geste, Sophie sursaute et fait un bond en arrière.

— Lors du divorce, poursuit Gaspard, ma femme a tout obtenu, la garde des enfants, de la maison et une pension conséquente calculée sur mes anciens revenus. Je me suis retrouvé criblé de dettes, à vivre dans un studio pourri. Le pire, c’est que je ne supportais pas l’idée que mes fils soient élevés par ce médecin qui n’avait eu aucune éthique en se faisant passer pour un réparateur de bébé afin de séduire Valérie. J’ai pété les plombs. Je me suis mis à picoler. Les placards de mon studio me rappelaient mon aîné. Je les ai détruits à la hache. Je les ai détruits en hurlant. En pleurant. À force de pleurer, toutes mes bouteilles se sont vidées. Quand je n’en pouvais plus, je prenais ma voiture et je roulais pour m’éloigner de ma douleur. Les corniches n’avaient aucun secret pour moi. Le ravin n’était jamais loin. Il m’aurait suffi de ne plus tourner le volant, mais il me fallait rester vivant pour mes enfants. Le petit dernier n’arrivait à s’endormir que posé sur ma poitrine, le rythme lent de mon cœur le rassurait, le pauvre chéri avec sa cicatrice qui le marquerait à vie. Qu’est-ce que j’ai pu rouler ! Je roulais pour aller ailleurs. Pour aller là où je n’étais pas. Je roulais partout et aussi dans ma tête. Surtout dans ma tête. C’était là où je roulais le plus vite. Des images cauchemardesques défilaient devant mes yeux, des cafards par milliers, des araignées gigantesques, des siamoises à la poitrine exubérante. Un jour, j’ai même vu un dauphin déguisé en chirurgien qui faisait de la trottinette. Plus je roulais, plus je le voyais. Pour ne plus le voir, j’ai arrêté de rouler et donc de créer. À partir de là, plus aucune idée ne sortait de mes mains et mes crayons tombaient de ma tête. Valérie a fini par me faire interner dans une clinique psychiatrique. Quand j’ai réalisé que la fenêtre de ma chambre donnait sur l’hôpital où elle avait sucé ce salaud de docteur chargé de réparer mon bébé malade du cœur, ça m’a rendu encore plus dingue. On m’a gardé enfermé pendant deux mois. Pour me soigner de la solitude dans laquelle ma femme m’avait abandonné, j’ai couché avec quelques filles paumées.

Impressionnée de la facilité avec laquelle Gaspard livre son intimité, Sophie toussote. Elle ne s’attendait pas à avoir ce genre de conversations douloureuses à Saint-Tropez. Au royaume de la futilité et des célébrités, elle se demande comment elle s’est débrouillée pour tomber sur la seule personne qui va aussi mal qu’elle, si ce n’est plus mal.

— Ces sirènes maniacodépressives m’ont redonné confiance, reprend Gaspard. Troublée par leur délicieuse asthénie, ma virilité de dauphin-architecte a retrouvé de sa superbe. La nuit, je sautais de chambre en chambre. L’une de ces déesses de la frustration avait raconté aux médecins que mon sexe était une épée magique qui avait réussi à vaincre sa mélancolie, une autre qu’il était la meilleure piqûre d’antidépresseurs qui ne l’ait jamais pénétrée. En fait, leurs psychotropes agissaient sur leurs hormones et stimulaient leur libido. Ça baise beaucoup en HP.

— Ah bon ? s’étonne Sophie avec une petite voix éraillée.

J’ai bien fait de refuser le séjour en maison de repos que m’avait proposé l’hôpital, se dit-elle pendant que Gaspard lui explique qu’après son séjour épicurien dans cette formidable clinique sexuelle, il était retombé amoureux de l’alcool, alors qu’il n’y avait plus droit.

— Je te la fais courte. Quand je suis sorti, je n’en menais pas large. Je n’avais plus d’argent. Quand tu es faible, les charognards viennent te bouffer la laine sur le dos. Des clients ont commencé à ne pas payer mes honoraires comme s’il y avait écrit sur mon front Couillon qui travaille gratuitement pour le plaisir de créer de la beauté. Ce qui n’est pas totalement faux, avoir des idées suffit à me rendre heureux. Les pénalités de retard des impôts, de l’Urssaf, se sont accumulées. J’ai été entraîné dans un engrenage administratif impossible à stopper. Je devais du fric partout. Les huissiers ont fini par débarquer chez moi. Je leur ai dit que j’étais une tortue Hermann, une espèce protégée du massif des Maures, et qu’ils n’arriveraient jamais à m’expulser de ma carapace qui me servait de bouclier pour me protéger de mon salopard de banquier qui avait coupé ma carte bleue. Ça ne les a pas fait rire. Ils ont volé mon scooter. Mais pas ma voiture. Je l’avais bien cachée. N’empêche, ils ont réussi à me mettre à la rue.

— Et tu as fait quoi ? demande Sophie interloquée par cette avalanche de confessions désolantes.

— Calou, continue Gaspard, a proposé de m’héberger dans sa maison près de Rennes, mais je ne voulais pas d’un chez-moi chez lui. Je préférais dormir dans des petits hôtels quand j’avais trois sous. Sinon, c’était dans ma voiture. Mon essence préférée était la vodka. Comme les Vikings. Je commençais mes journées par un grand verre, puis j’allais m’entraîner au tir à l’arc pour pouvoir un jour décocher une flèche empoisonnée dans le cœur du docteur qui avait brisé le mien. Il vaut mieux d’ailleurs que ce vaurien ne croise jamais la route du Viking que je suis devenu. Je ne vais pas rester éternellement le gentil architecte qui se fait tout piquer.

Gaspard se relève sur son siège et se met à chanter à tue-tête :

         Les coups ah quand ils vous arrivent

         Oh oui, oui, ça fait mal

— J’ai aussi un nunchaku, ajoute-t-il, l’air menaçant.

Sous le choc de la vague de désespoir de Gaspard, Sophie reste muette. Elle aimerait avoir la trousse à outils adéquate pour lui ouvrir le cerveau et percevoir qui il est réellement. Et pourquoi pas, le réparer aussi un peu au passage !

— Et pour clore le tableau, un jour est arrivé où je ne pouvais plus payer mes assurances professionnelles. Il faut savoir qu’en tant qu’architecte, je suis responsable de tous les corps de métier que je fais bosser. Si un plombier rate son évier ou un carreleur son sol, c’est moi qui raque. Sans assurance, je ne pouvais plus travailler. Mon banquier qui trouvait que j’étais déjà trop à découvert a refusé de m’accorder un crédit supplémentaire. Je me noyais et au lieu de me tendre la main pour que je me remette à niveau afin de m’acquitter de mes dettes, ce salopard a appuyé sur ma tête pour me faire couler. N’étant pas à jour de mes cotisations, j’ai été rayé de l’Ordre des architectes. Je n’avais plus le droit d’exercer mon métier. Ce qui est un comble, ajoute-t-il en tapotant affectueusement la cuisse de Sophie, car l’Ordre des decins n’a jamais daigné répondre à ma plainte concernant un chirurgien voleur de femmes et d’enfants, les miens en l’occurrence. Allez, fous les gaz, Sophie ! Je vais te guider jusqu’à chez moi.

Interloquée, elle règle les rétroviseurs et son siège qu’elle avance au maximum.

— Ah, oui, j’ai aussi oublié de te dire que je suis interdit bancaire. Heureusement, un client me paye au noir sinon je serais mort. La France assiste les escrocs, pas les honnêtes gens. Si j’avais monté une société, j’aurais pu déposer tranquillou le bilan, me mettre au chômage, planter mes fournisseurs et me faire bronzer les fesses avec mes indemnités. Mais en profession libérale, je n’ai aucune protection sociale et je suis responsable jusqu’au dernier sou. Et si je meurs demain, mes gosses hériteront de mes créances. Tu te rends compte, je n’ai même pas de quoi payer l’opération de mon chien qui a un cancer. Et si je ne l’opère pas, il meurt. Et mon saligaud de banquier ne veut pas m’avancer les 1 500 euros dont j’ai besoin. Je t’assure, c’est une sale race, les banquiers, toujours à vous épier. Avec le mien, c’est bien simple, il m’est impossible de travailler. Il passe son temps à me harceler, à se renseigner sur mes futures rentrées. Comme si je le savais ! Je suis architecte, merde, pas comptable. Qu’on me donne des maisons à construire, pas des chiffres à additionner ! Quand j’ai choisi ce métier, j’avais l’ambition d’ériger des musées, de bâtir des tours, de dresser des gratte-ciel, pas de passer mes journées à négocier avec un abruti pour obtenir un crédit. Je suis un raté, Sophie. Voilà, ma petite tourterelle, si toi ou ta copine qui cherche désespérément un mec, vous voulez vous taper un looser, c’est le moment, sourit-il étrangement.

— Comment sais-tu que Géraldine cherche un mec ?

— Ça se sent à dix mille kilomètres qu’elle est seule. C’est désolant d’ailleurs toutes ces femmes célibataires. Si ça ne tenait qu’à moi, je les consolerais toutes, mais elles ne veulent pas d’un paumé. Les filles d’aujourd’hui veulent des vainqueurs. C’est là où elles se trompent. Parce que les vainqueurs, ils n’ont ni l’envie, ni le temps de s’occuper d’elles, puisque ce qui les motive, c’est de gagner !

— C’est ce que je me tue à expliquer à mes copines qui veulent des mecs dont elles puissent admirer la réussite professionnelle, ajoute Sophie, étonnée de la perspicacité de Gaspard. Moi ce qui m’épaterait chez un homme, ce serait sa capacité à m’aimer quoi que je fasse, même quand je suis bête ou que je pue de la bouche ou que je fais des prouts qui chlinguent. Voilà, je veux pouvoir rire avec lui de mes défauts et qu’il soit fier que je sois la seule à lui donner autant de plaisir au lit. C’est ce qui me ferait l’aimer encore plus.

Sophie tourne la tête pour reculer et découvre à l’arrière, cachée sous le brancard, une minuscule machine à laver le linge.

— C’est un problème les habits, dit Gaspard. Comme mon souci est d’être autonome, j’ai toujours une culotte propre dans ma mallette d’architecte. Les nanas apprécient que je sois soigné. Je te promets, le mec qui a un slip de rechange avec lui, il marque des points. J’ai réussi à bricoler un truc pour brancher l’arrivée d’eau de ma machine aux canalisations des maisons des femmes qui m’ont accepté dans leur lit.

— Tu as eu beaucoup de fiancées ?

— Il ne faut pas poser ce genre de questions, ma colombe, elles vont te faire du mal. Sache juste que c’est grâce à toutes ces filles que je suis encore en vie. Quand tu crois que tu n’as plus rien, eh bien, il te reste de bien faire l’amour. C’est le seul luxe des pauvres. Les couples friqués explosent quand ils ne baisent plus ensemble, c’est bien connu. Ma femme a arrêté de baiser quand je n’ai plus eu d’argent. Ce n’était peut-être qu’une grosse pute. Va savoir ?

— Va savoir, répète Sophie, pensive.

— Une grosse pute que j’aime toujours.

...

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1

- J'ai l'impression d’avoir raté ma vie.

- Ben non, tu m'as rencontré.

- Et tu crois que ça fait tout ?

- Ça serait quoi pour toi une vie réussie ?

- Fais pas chier mon amour.

J'ai rencontré mon mari à un dîner où je n'étais pas invitée chez des gens que je ne connaissais pas. Dès que je l’ai vu, j’ai su que j'allais vivre avec lui, pourtant il était vert-de-gris. Immédiatement, mon sang s’est affolé, mes reins ont piaffé, ma peau m’a gratté, même mon sexe était énervé. Un sentiment d’apaisement m’a envahi et je me suis dit que c’était bien qu’il soit revenu. D’où ? Je ne sais pas. D’un autre siècle, peut-être, mon mari ressemble à un moine du moyen-âge.

Cécile Harel est mon double littéraire pour différencier deux styles d'écriture, quand j'écris au je, je prends mon inspiration dans le bas de mon ventre où il y a de la douleur, quand j'écris à la 3ème personne, je me mets à distance de mon sujet et reste dans la légèreté.

***

décembre 2015 : nouvelle couverture, nouvelle édition

septembre 2014 : parution en Allemagne chez Piper

septembre 2013 : sortie chez Pocket

août 2012 : parution aux Escales

EN ATTENDANT QUE LES BEAUX JOURS REVIENNENT (roman)
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SOPHIE À CANNES. Roman (Flammarion)

4ème de couverture

Sophie à Cannes - Flammarion - Sylvie Bourgeois

 

À la suite d’une rupture amoureuse, Sophie, quarante ans, se retrouve « malgré elle » coincée à Cannes pendant le festival sans connaître les usages et coutumes du milieu du cinéma qui fascine tant son amie Géraldine.

Son sens de la répartie et sa débrouillardise lui suffiront-ils à éviter les nombreux obstacles et déconvenues qu’une jolie fille livrée à elle-même et un peu perdue ne manque pas de rencontrer dans ce type de manifestations ?

Dans un style alerte et plein d’humour, Sylvie Bourgeois nous fait pénétrer avec fantaisie et justesse dans les coulisses du plus grand festival de cinéma du monde.

Scénariste, novelliste et romancière, Sylvie Bourgeois signe ici son quatrième livre qui est le premier volume d’une série dans laquelle nous retrouverons Sophie, surprenante quadragénaire bien dans s appeau qui aime par-dessus sa liberté.

SOPHIE À CANNES. Roman (Flammarion)
Extrait                            

... — Je vais te raconter le lexique codé du festival de Cannes dit une invitée à Sophie, par exemple, quand quelqu’un te dit, tu es descendu où ? En fait, ça veut dire, dis-moi où tu en es dans ton ascension sociale ? S’il te demande si tu es venue toute seule ? Ça veut dire, je te sauterais bien. J’ai un projet qui pourrait t’intéresser. Pareil. Tu as la carte de la boîte d’Albane ? Je veux savoir si tu es has been ou pas. Tu as des places pour le film de ce soir ? Tu en as une pour moi ? Tu as des places en bas ou au balcon ? Fais-tu partie des gens qui comptent ? Tu as une invit pour la soirée Canal ? Est-ce que je peux te coller ? Tu as une invit pour le film de Scorcese ? N’oublie pas que je suis ton pote... mais que je t’oublierai une fois assis à table. Il faut absolument que l’on se voie. Je cherche du travail, je suis désespéré. On s’appelle à Paris ? Lâche-moi, je ne t’appellerai jamais, de toute façon je n’ai pas ton numéro de téléphone. Tu es arrivé quand? Décidément, depuis dix ans que l’on se connaît, on a vraiment rien à se dire. Tu es dans un appartement ? Je peux te squatter ? Tu es au Carlton ? Qui a pu l’inviter ? Tu es à l’Hôtel du Cap ? Merde, il a fait une meilleure année que moi. Tu vas où ? Tu m’invites à déjeuner ? Tu as des projets en ce moment ? J’essaye de te mettre mal à l’aise car moi aussi je galère. Tu restes tout le festival ? Zut, il est plus riche que moi, ou bien il doit chercher du boulot....

PREMIER CHAPITRE

Une dernière bougie et voilà c’est parfait ! Sophie a toujours aimé poser des bougies un peu partout. Même si Sylvain lui a expliqué cent fois que c’était mauvais pour la santé - les aromatisées dégageaient des molécules cycliques style benzène qui étaient neurotoxiques - elle adore en allumer avant de passer à table, les Diptyques surtout, Opopanax et Ambre sont ses parfums préférés. Elle jette un dernier coup d’œil pour vérifier s’il ne manque rien, puis s’affale sur le canapé et rit de s’intéresser autant aux détails de sa maison. C’est bien simple, pour Sophie chaque repas doit ressembler à une fête et tous les matins, elle est heureuse de se réveiller auprès de François, de lui préparer son petit-déjeuner et, quand il part travailler, de l’embrasser et lui souhaiter une bonne journée.

 

Elle est contente d’avoir du temps. C’est son luxe. Hier encore lors d’un dîner, elle a adoré dire à son voisin qu’elle ne faisait rien. En général, les opportunistes lui tournent immédiatement le dos, là, ce capitaine d’industrie lui a demandé avec un air coquin ce qu’elle faisait alors.

- Je lis, je tricote, j’écoute du Zucchero, je fais du vélo, je téléphone beaucoup aussi.

- Vous avez donc le temps de déjeuner avec moi ?

- Si c’est dans l’idée de me sauter, non.

- Vous êtes très sûre de vous.

- Je vis avec François, vous savez votre ami, au bout de la table, le joli garçon qui a une barbe de trois jours.

- Pourtant il ne vous a pas épousée.

- Vous cherchez déjà la bagarre ? Dommage, on commençait à s’amuser.

 

   Néanmoins, il s’est débrouillé pour lui laisser ses coordonnées.

 

- On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Faites comme moi Sophie, vivez ! Vivez à cent à l’heure !

- Je n’ai pas votre aptitude.

- On se ressemble pourtant.

- Je suis le contraire d’une aventurière, j’adore le quotidien, je suis même la reine du quotidien. Faire tous les jours la même chose m’excite.

- Vos yeux disent le contraire.

- C’est ce que vous avez envie d’y voir.

- Je ne me trompe jamais.

- Au revoir Paul sinon nous allons déraper et je ne veux pas me retrouver sous votre couette.

- Et dessus ?

- Pfut ! 

- Vous devez être belle nue.

- Vous ne lâchez jamais ?

- Si, le jour où je vous embrasserai. On est de la même race.

 

Sophie jette pensive la carte de visite de Paul Young dans le tiroir de son bureau où elle accumule ses papiers administratifs qu’elle ne range qu’une fois par mois. De toute façon, à part sa mutuelle, le relevé de son compte à la Banque Postale et sa facture mensuelle d’Orange, elle n’est pas envahie par la paperasserie. Depuis qu’elle n’a plus de revenus, c’est François qui gère les finances de la maison. Elle lui a souvent proposé de s’occuper des factures, mais il a toujours refusé. Il aime tout contrôler, pas par radinerie - il est généreux, lui a donné une carte bleue et ne pose jamais la moindre question sur ses dépenses - mais peut-être à cause d’un vieux machisme primaire qui lui dicte que c’est à l’homme de rédiger les chèques et à la femme de faire à manger.

Sophie se met soudain à penser qu’elle a oublié sa tarte aux poires dans le four. Elle se précipite dans la cuisine au moment où la porte d’entrée s’ouvre sur François.

 

- Bonsoir mon chéri.

- Il faut que je te parle.

- Oui, oui, j’arrive.

- Assieds-toi, c’est important. 

- Attends mon amour, j’éteins le four avant.

- On s’en fout de ton four. 

- Mais j’ai fait ma tarte que tu adores.

- Tu m’emmerdes avec ta bouffe, je t’ai déjà dit mille fois que je veux maigrir.

- Tu as fait faillite ?

- Je ne vois pas le rapport.

- Ça justifierait que tu sois aussi désagréable.

- Toi et moi, c’est fini.

- Pfut, n’importe quoi !

 

François ouvre la porte-fenêtre donnant sur un balcon suffisamment grand pour accueillir une table et deux chaises, et allume une cigarette.

 

- Tu fumes maintenant ?

- Oui, à cause de toi.

- Tu ne vas vraiment pas bien.

- Tu ne veux donc pas m’écouter ? 

 

François n’a pas le temps de terminer sa phrase que Sophie est dans la cuisine à sortir sa tarte du four avant qu’elle ne brûle. Elle en profite pour mélanger la ratatouille qui cuit à feu doux, puis introduit dans sa machine à découper les spaghettis la boule de pâte qui attendait sur le plan de travail en granit noir. Elle remplit une grande casserole d’eau qu’elle sale et met à chauffer sur sa cuisinière à induction. Toute à son affaire, elle ne remarque pas François entrer et se positionner les bras croisés derrière elle. Excédé, il hurle.

 

- Sophie !

- Ouh ! Idiot, tu m’as fait peur.

- Tu es trop conne, je te dis que je te quitte et ta seule réaction est de retourner dans ta putain de cuisine pour faire des nouilles.

- On ne dit que des bêtises quand on a le ventre vide. Va te laver les mains, ça sera prêt dans cinq minutes.

- J’ai rencontré quelqu’un.

- Ma mère m’a appris à ne jamais aborder de sujets délicats avec un homme avant de passer à table.

- Tu es folle ma pauvre fille.

- Un mec qui a faim est insupportable, voire irritable. Une fois nourri, il s’adoucit et tu peux tout obtenir.

- N’importe quoi.

- Pousse-toi, tu me gênes pour ouvrir le placard.

- D’accord, j’ai compris, tu joues à celle qui ne veut rien entendre, c’est bon, je sors, je vais manger dehors. 

 

François n’a pas le temps de faire un pas que Sophie lui barre le passage et lui montre du doigt la salle à manger.

 

- Ce n’est pas parce que tu es fils unique que ça te donne le droit de me faire chier, tu vas t’asseoir, tu bouffes et ensuite on parle.

- Je pensais que tu allais t’effondrer en larmes.

- Tais-toi. 

 

Interloqué, François prend place autour de la grande table Knoll en marbre blanc veiné de marron et ouvre la bouteille de Chasse-Spleen. Par habitude, il met la serviette de papier posée à côté de son assiette sur ses genoux quand son téléphone portable annonce l’arrivée d’un texto, il le mate immédiatement. « Courage mon amour, sois fort, je sais que ce n’est pas facile, mais ce que tu vas faire ce soir, souviens-toi que tu le fais pour le NOUS que nous allons construire. Je t’aime et t’embrasse partout. Irina. »

Sophie est plantée devant lui.

 

- Alors, on en est là ?

- Je vais t’expliquer Sophie.

- Laisse tomber.

- Tu ne veux pas savoir ?

- Il me semble que tu as tout dit.

- Tu es exaspérante de faire la fière.

- Je réfléchis à mon avenir.

- Je te laisse l’appartement trois mois, ça te donnera le temps de trouver autre chose.

- Et sans fiches de paye, je fais comment ?

- Avoue que tu es déconcertante, tu ne dis pas un mot sur tes sentiments.

- Tu n’y as plus droit.

- Tu m’énerves d’avoir réponse à tout.

- Laisse-moi au moins ça. Tu veux partir ? Pars. Je pleurerai quand je serai seule, je peux ?

- Sophie.

- J’aimerais aussi que tu me laisses un peu d’argent, tu sais très bien que je n’en ai pas.

- En ce moment, je ne peux pas, j’ai trop de frais.

- Évidemment, un nouvel amour, ça coûte cher ! Laisse tomber, je me débrouillerai, merci pour l’appartement. Tu t’en vas quand ?

- Je pensais demain ?

- Je préfèrerais ce soir.

- Il me faut du temps pour préparer mes affaires.

- Fais comme tu veux, après tout, tu es chez toi.

- Je suis désolé.

- Tu crois vraiment ce que tu dis ?

- On était dans la routine toi et moi, tu te doutais bien que ça ne pouvait pas durer.

- Alors tes grands discours sur notre amour qui allait durer toujours, c’était du vent ? J’aurais dû me méfier de tes beaux mots. En même temps, je ne les regrette pas, ils me rendaient belle et heureuse. J’ai juste été pomme d’y croire.

- Avec tes qualités et tes relations, je ne m’inquiète pas pour toi, tu vas vite te trouver un job. Tu as toujours su te débrouiller, c’est ce qui me plaisait en toi.

- Bien sûr mon chéri ! Pourquoi alors m’as-tu demandé d’arrêter de travailler ?

- Tu n’étais pas obligée d’accepter.

- Avoue que tu as su être convaincant quand tu me disais qu’il était hors de question que tu deales l’accès à ton bonheur avec mon patron, tu voulais que je sois disponible pour t’accompagner dans tous tes déplacements professionnels, tu te souviens ?

- Non.

- Et quand tu m’as confié que ça ne te plaisait pas de vivre avec une femme qui gagnait en un mois ce que tu pouvais dépenser en une soirée, tu ne t’en souviens pas non plus ?

- Tu ne vas quand même pas me reprocher tes choix ?

- Je rêve !

- Si tu regrettes, tant pis pour toi. Tu n’avais qu’à écouter tes désirs, pas les miens. On se serait arrangé. Tu aurais pris des congés sans solde. Tu serais partie moins souvent. De toute façon c’est du passé. On ne peut pas le changer.

- T’es un bel enfoiré de me dire ça. Sylvain a toujours pensé que tu étais limite question honnêteté.

- Parce que tu lui racontais notre vie ? Retourne chez lui, je suis sûr qu’il sera content de te récupérer.

- Laisse-moi s’il te plaît décider seule de ma vie. 

- Ce que je dis, c’est pour toi. Je te souhaite d’être heureuse. Vraiment.

- Pauvre con ! 

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