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Adieu Daniel Crémieux

Adieu Daniel Crémieux

 

par Sylvie Bourgeois Harel

 

J’ai connu Daniel Crémieux en août 1983. J’ai 20 ans et je suis serveuse au Planteur, un restaurant sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle. Daniel venait tous les jours  avec son épouse Geneviève, leur jeune fils, Stéphane, et deux couples d’amis. C’était une jolie plage familiale. À midi, j’allais de matelas en matelas pour prendre les commandes du déjeuner, et à 13 heures, hop, tout le monde passait à table. Le jour de leur départ, Daniel et ses deux potes viennent me dire au-revoir :

 

— Viens nous rendre visite à Paris, Sylvie, on t’emmènera faire la fête, me dit l'un de ses copains qui n’avait pas arrêté de me draguer lourdement, à me répéter régulièrement : je vais t’acheter des piles de pulls en cachemire de toutes les couleurs, ou viens, je t’emmène prendre un petit-déjeuner chez Sénéquier dans ma Porsche.

— Ben non, j'ai répondu à son copain, je n’ai déjà rien eu à te dire pendant l’été, je ne vais pas aller spécialement à Paris pour te voir. Et puis, je suis une travailleuse, j’ajoute en riant, si vous voulez me voir, il faut m’embaucher.

— Moi, je veux te revoir, me dit Daniel Crémieux, je t’embauche.

 

C’est ainsi que le 9 octobre 1983, j’ai atterri à Paris et que je suis devenue vendeuse chez Daniel Crémieux, rue Marbeuf, à deux pas des Champs-Élysées. Je ne connaissais personne. Daniel et Geneviève, que tout le monde appelait Gin, étaient adorables avec moi. Gin m’habillait en Crémieux, me faisait faire des pantalons sur-mesure chez un monsieur Bourgeois. Elle m’offrait des chemises et des vestes de costume confectionnées dans les mêmes tissus que celles pour hommes. Ils m’emmenaient régulièrement déjeuner ou dîner. Leur ami Paul, qui avait une grosse société de climatiseurs, voulait m’épouser. Sauf que je ne voulais pas embrasser ce Paul. J’ai même passé le réveillon du Nouvel-An avec eux dans la famille de celui qui n’avait pas arrêté de me draguer durant l’été. Au cours du repas, j’avais entendu sa belle-mère glisser à l’oreille de sa fille, fais attention à cette Sylvie, elle va te piquer ton mari. Genre, c’était de ma faute si j’étais mignonne, spontanée et drôle. Et puis, ce Joël, comme Paul, ne me donnait pas du tout envie de l’embrasser.

 

L’été suivant, je suis repartie travailler sur la plage de Pampelonne mais, cette fois, au Club 55. Et en septembre, j’ai repris mon poste chez Daniel Crémieux sauf que j’avais demandé à travailler à mi-temps pour pouvoir suivre les cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet. Le théâtre était ma passion. Le soir, je travaillais également dans des restaurants pour gagner plus d’argent. Je refusais que mes parents m’aident financièrement alors que c’était leur souhait. Je ne sais pas pourquoi, mais je voulais me débrouiller toute seule. Puis Daniel m’a envoyée pendant quelques mois dans son magasin de Los Angeles, au Beverly Center. À mon retour, j’ai été mutée dans leur nouvelle boutique de la place Saint-Sulpice, toujours à mi-temps. Pour rien au monde, je n’aurais quitté Jean-Laurent Cochet. J’étais tellement heureuse de suivre son enseignement et de passer mes nuits à apprendre par coeur des pièces de théâtre.

 

Début décembre, je reçois une lettre recommandée comme quoi je suis virée de chez Daniel Crémieux car mon essai de trois mois n’était, soi-disant, pas concluant. Énervée, je fonce dans le bureau de Daniel, et tout en lui brandissant ma lettre à la main, je l’engueule :

 

— Mais ça ne va pas Daniel, c’est quoi ce plan pourri ? Tu m’as donc changé de boutique uniquement pour pouvoir me salarier sur une autre de tes sociétés et ainsi avoir le droit de me virer sans préavis, ni indemnités, juste en argumentant que ma période d’essai n’est pas satisfaisante, mais c’est dégueulasse.

 

Ennuyé, Daniel essaye d’argumenter que son épouse n’aime pas que je n’en fasse qu’à ma tête.

 

— Elle a raison Gin, je peux comprendre que mes besoins de liberté, à toujours vouloir faire que ce que je veux, puissent l’énerver. N’empêche, je n’ai jamais manqué une journée, je suis toujours à l’heure, je ne rechigne jaais à rester tard le soir s’il le faut, et je suis une excellente vendeuse.

— C’est vrai, avoue Daniel, un peu gêné, les clients t’adorent.

— Et tu sais très bien que mes cours de théâtre, c’est important pour moi, et que je ne vais pas rester vendeuse toute ma vie à plier des piles de pulls comme me le demande Gin dès qu’il n’y a personne dans la boutique, vendre oui, ça m’amuse, mais plier alors que je l’ai déjà fait une heure auparavant, non, ça m’emmerde. Alors ta lettre recommandée, voilà ce que j’en fais.

 

Et je la déchire devant lui.

 

— Je prends mon après-midi, j’ajoute en quittant son bureau, j’ai besoin d’aller me détendre et toi de réfléchir mais sache que demain, que tu le veuilles ou non, je viens travailler.

 

Le lendemain, j’étais là. Et on n’en a plus jamais parlé. Au contraire, nous sommes devenus tous les trois très amis. Quand j’ai arrêté de travailler chez eux, nous avons continué de nous voir. Avec Daniel, nous avions nos rituels. Régulièrement, il m’appelait et nous nous retrouvions pour déjeuner au restaurant. Nous parlions littérature, philosophie, cinéma, mes trois passions. C’est ainsi que le 31 décembre 2002, nous sommes au Café de Flore devant un saumon fumé quand Daniel me demande si tout va bien dans ma vie :

 

— On m’a conseillé d’écrire un livre, je lui réponds. J’aimerais être seule trois jours dans un hôtel pour me poser et réfléchir. Ma vie sentimentale est compliquée. Je n’arrête pas de partir de la maison. Je rends malheureux mon amoureux. Je l’aime toujours, mais je sens que j’ai besoin d’autre chose. 

 

Daniel s’illumine aussitôt.

 

— Mais c’est magnifique Sylvie que tu te mettes à écrire. Je suis sûr que tu vas y arriver. Tu as le talent pour devenir un grand écrivain. Je le sais. Je t’offre quinze jours dans un hôtel, comme ça tu pourras commencer tranquillement ton roman.

 

Dès que j’aie eu terminé de boire mon chocolat chaud et d’avaler ma tarte tatin, nous  sommes allés à l’Hôtel du Dragon qui était à deux pas. La grande chambre du dernier étage qui venait d’être refaite était à cent euros la nuit. Daniel a payé pour deux semaines. 

 

— Si Sylvie veut rester quinze jours de plus, a-t-il ajouté en donnant ses coordonnées au propriétaire, envoyez-moi la facture, je pars lundi en Chine, mais je la réglerai dès mon retour. 

 

Je suis restée un mois. J’ai écrit mon livre en un mois. Plus exactement, j’ai terminé le dernier chapitre, après avoir rendu ma chambre, assise sur un fauteuil qui était en vitrine de l’hôtel. Un passant est même entré dans ce mini-salon pour me féliciter. Il avait lu par-dessus mon épaule ce que je rédigeais sur mon ordinateur et avait trouvé cela très beau.

 

Mon roman a immédiatement été acheté par Franck Splengler qui dirigeait Les Éditions Blanche. Neuf mois plus tard, Lettres à un monsieur sortait en librairie. Depuis, je n’ai plus jamais arrêté d’écrire.

 

Par ce geste généreux, Daniel a posé un oeil paternel sur moi, moi qui avais perdu mes parents sept ans plus tôt, un oeil de confiance, un oeil qui me disait, vas-y Sylvie, n’aie pas peur, je veille sur toi.

 

Lorsque ce mardi 16 septembre 2025, j’ai versé un peu de terre sur son cercueil dans le joli cimetière marin de Saint-tropez où, avec mon mari, nous serons également enterrés, après avoir fait le signe de croix, à mon tour, je lui ai dit, vas-y Daniel, n’aie pas peur, je veille sur toi.  

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Daniel Crémieux, né en 1938, avait créé sa marque de vêtements pour hommes en 1976, à Marseille, avec une première boutique à Saint-Tropez, place de la Garonne. Sa marque qui arbore un style British, chic et décontracté, est dorénavant distribuée à l’intermational.

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Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Club 55 - Golfe de Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Club 55 - Golfe de Saint-Tropez

Pourquoi je suis contre l’écriture inclusive  

Notre première valeur, c’est la liberté !

Et la liberté, c’est la pensée. La pensée est directe comme une flèche.

Lorsque j’écris un roman, je suis tendue comme un arc. Je suis concentrée pour trouver la phrase la plus précise, la plus rapide, celle qui va retranscrire exactement ma pensée. Comme une fulgurance. Ça peut me prendre des heures. Je suis aussi concentrée que si je tirais à l’arc afin que ma phrase remplie d’intentions et d’émotions touche en plein cœur mon lecteur. Tant que je ne suis pas sûre du résultat, je ne laisse pas ma phrase-flèche partir. Idem pour la grammaire, la conjugaison ou la ponctuation, je peux réfléchir des heures sur la place d’une virgule ou sur une question de syntaxe.

Ces précisions vont apporter toute sa richesse et ses subtilités à mon texte. C’est passionnant ! Il m’est impossible d’ajouter un -e ou un é-es à un participe passé, c’est comme si vous demandiez à un peintre d’ajouter du bleu à son tableau car le syndicat des couleurs primaires demande l’égalité entre toutes les tonalités d’une palette. C’est absurde et criminel de vouloir tuer ainsi la langue française et notre liberté de penser qui est notre seul allié.

Oui, je refuse cette débilité de l’écriture inclusive qui vise à plonger ces utilisateurs dans une confusion alarmante, proche d’une certaine forme d’hystérie, alors que justement notre langue française, qui a toujours été très équilibrée entre le féminin et le masculin, détient une richesse de mots, d’adjectifs, de verbes qui nous permet d’affiner et d’enrichir notre pensée. D’ailleurs, seule la fluidité de notre langage peut lutter contre la violence. En effet, celui qui sait s’exprimer avec calme et précision n’a aucune envie de se battre. À contrario, celui qui n’a pas les bons mots va employer sa force physique pour faire taire son adversaire, ou l’insulter.

Heureusement, je ne suis pas la seule à lutter contre cette folie. Le lundi 30 octobre 2023, les sénateurs ont approuvé un projet de loi visant à interdire l’écriture inclusive dans tous les documents officiels, publics et privés, les actes juridiques, les contrats de travail ou encore les règlements intérieurs.

Cette proposition désire également interdire tous les mots grammaticaux qui constituent des néologismes faits de contraction tels que iel ou celleux.

Cette proposition de loi, adoptée par le Sénat, visant à protéger la langue française des dérives de l’écriture inclusive, n° 1816, a été déposée le mardi 31 octobre 2023. Depuis, elle a été renvoyée à la Commission des Affaires Culturelles et de l’Éducation. Affaire donc à suivre !

Sur ce, je vais aller écrire au bord de la Méditerranée des phrases sans emphase, ravie d’écrire encore souvent à l’ancienne, avec un crayon de papier et une feuille de cahier, même si je ne quitte jamais mon ordinateur, et sans obéir à ces conneries de propagande qui veulent nous mettre des taudis dans la tête, alors qu’il suffit de s’émerveiller devant la beauté de la nature, du ciel ou de la mer, pour revenir dans le bon sens et l’amour. D’ailleurs, tous les textos, mails, messages, posts Facebook ou Instagram que je reçois écrits en écriture inclusive, c’est bien simple, je les mets à la poubelle !

Vive la littérature, vive la pensée, vive la liberté !

Sylvie Bourgeois Harel

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Des tics et des tocs

Des tics et des tocs

 

Je m’appelle Frédérique et je suis pleine de tics et de tocs. Je n’ai jamais vraiment compris la différence. La seule chose que je sais, c’est que mes tics et mes tocs, mes tic-tocs, comme je les appelle, m’accompagnent partout. Depuis que j’ai 8 ans. Depuis que j’ai vieilli en une nuit. Ils sont mes amis. Mes gardes du corps. Mes bouées de sauvetage. Ils me rassurent et me font oublier.  Tout oublier. Grâce à eux, je redeviens une petite fille qui voudrait que sa maman ne l’ait jamais laissée seule chez son tonton. Ce n’était pas de sa faute. Elle ne pouvait pas savoir. Elle était partie se faire opérer d’un sein dans une clinique de Strasbourg, et mon papa n’était pas là. J’avais un papa, mais il n’était jamais là, Je l’appelais mon papa pas là. D’où l’idée de mon tonton pour me garder.

 

Mon tonton qui, au moment d’aller me coucher, a glissé sa main dans mon pantalon et n’a plus arrêté. Il m’a dit qu’on allait prier très fort pour que ma maman ne meure pas. Que pour bien prier, on devait être très près, très proches, très serrés. Puis il a retiré mon pantalon tout en faisant chut avec sa main posée sur ma bouche afin que je ne crie pas. Je n’ai pas osé bouger puisque si je bougeais et priais mal, ma maman allait mourir. Et puis c’était mon tonton quand même. Le frère aîné de ma maman. Celui qui me servait de papa quand le mien n’était pas là. Alors, comme j’aimais ma maman, même si ça ne me plaisait pas du tout, mais pas du tout, tous ces doigts de tonton dans ma culotte qu’il a fait glisser le long de mes jambes jusqu’à ce que je me retrouve toute nue, je me suis tue. Je ne voulais pas qu’elle meure.

 

Soudain, mon ventre s’est fracassé. J’ai hurlé. Hurlé tellement j’ai eu mal. C’était pire que tout. Pire que lorsque je m’étais brûlée les fesses en m’essayant sur un radiateur électrique. Pire que lorsque deux filles à la récré ont enroulé la corde à sauter autour de mon cou parce que j’étais meilleure qu’elles et ont tiré chacune de leur côté. Pire que lorsque je suis tombée sur le nez à vélo. Je n’ai pas de mot pour décrire cette boule de feu qui s’est emparée de mon sexe. Mes yeux se sont embués. Toute ma vie de petite fille heureuse s’est s’écroulée. J’ai eu la sensation que tout était fini pour moi. Tout était fini. Plus jamais, je ne pourrais aller jouer avec Nathalie après l’école, plus jamais je ne rigolerais des blagues de Christophe, plus jamais je ne voudrais que mon papa pas là me prenne dans ses bras. Plus jamais. Plus jamais. Tout était fini.

 

Mon tonton tout entier était entré en moi. Sa chemise frottait mon visage. De plus en vite. De plus en plus douloureusement. Alors pour ne plus avoir mal et pour que ma maman ne meure pas, j’ai décidé de mourir. Du haut de mes 8 ans, de tout ce que je pouvais savoir de la mort, je suis morte. J’ai donné ma vie pour que vive ma maman. Puis je me suis envolée dans les cieux. Je me suis envolée loin de mon corps, loin de mon pantalon qui gisait au sol, loin de mon tonton qui respirait si bruyamment sur moi. Je suis morte cette nuit-là.

 

Aujourd’hui, j’ai 58 ans, et mon sexe est toujours mort. Je ne ressens ni douleur, ni plaisir. Je suis morte à 8 ans, mais mon tonton a continué de vivre comme si de rien n’était, à venir déjeuner tous les dimanches à la maison, a emprunté de l’argent à ma maman parce qu’il n’en avait jamais assez. Moi, avec mon corps mort, je me taisais. Il m’avait fait promettre de me taire sinon ma maman finirait sous terre mangée par les vers.

 

Je me souviens aussi qu’il m’a portée jusque dans la baignoire et a fait couler de l’eau sur mes jambes. Il les a nettoyées avec une éponge pleine de sang qu’il a jetée. Puis il m’a séchée et m’a embrassée sur les cheveux en me prenant la tête. Je suis retournée me coucher. Je n’avais plus de larmes pour pleurer. Le lendemain, je ne suis pas allée à l’école, ni le jour suivant. Tonton a été très gentil avec moi, il m’a achetée du chocolat au lait avec des noisettes et une robe. Le chocolat, je l’ai vomi, et la robe, le premier jour où je l’ai portée, j’ai fait exprès de la tâcher avec de la confiture de fraises afin que ma maman comprenne que tout ce rouge à la hauteur du bas de mon ventre, ce n’était pas normal pour une petite fille. Mais elle n’a pas compris, elle m’a seulement grondée que tonton n’avait pas beaucoup d’argent et que cette robe lui avait coûtée beaucoup de sous.

 

Trois jours plus tard, lorsque ma maman est rentrée de l’hôpital, j’ai enfin pu retourner chez moi. Dès que j’ai passé le pas de la porte avec mon secret que je devais porter toute ma vie, une voix est descendue du ciel, la voix d’un ange, une voix venue me sauver. Elle m’a dit de toucher le mur. Cinq fois. Que si je touchais le mur cinq fois de suite et le plus souvent possible avec le grand doigt du milieu de ma main droite, plus jamais, mais plus jamais, ma maman ne retomberait malade, et plus jamais mon tonton ne retirerait mon pantalon.

 

Le lendemain matin, alors que je n’arrivais pas à avaler mon bol de chocolat chaud que ma maman m’avait préparée en raison du chocolat au lait avec des noisettes que mon tonton m’avait offert et que j’avais vomi, la voix est redescendue du ciel. Elle m’a dit de continuer de toucher le mur avec mon doigt et de toucher aussi mon nez avec ma lèvre supérieure et de le faire toujours cinq fois de suite. Je lui ai obéi. Elle a ajouté que cela me protégerait de mon tonton et de tous les garçons qui voudront retirer mon pantalon.

 

Dès que j’ai senti le velouté de ma lèvre supérieure toucher le bout de mon nez, j’ai éprouvé une douceur dans mon coeur. Un bonheur s’est emparé de mon cerveau. Un soulagement délicat comme un soupir m’a plongée dans un état de félicité comme lorsque je me réfugiais dans les bras de ma maman. J’ai même eu faim. C’était extraordinaire. C’était délicieux. C’était unique. Pendant une seconde, j’ai oublié les doigts de tonton. J’ai oublié mon pantalon mort sur le plancher. J’ai oublié ma douleur qui a fracassé mon zizi. Je n’ai jamais eu de zizi, les zizis c’est pour les garçons, mais ma maman qui a été élevée avec des garçons dont tonton a toujours appelé ça zizi. Alors je fais pareil, je dis zizi. Plus je touchais mon nez avec ma lèvre supérieure, plus je me sentais moins mourir.

 

Je suis alors partie à l’école en n’arrêtant pas de toucher le bout de mon nez avec ma lèvre supérieure et tous les murs ou grilles de maison ou poteaux de signalisation avec mon majeur. C’était bon. C’était bien. C’était mieux qu’une amie. En chemin, la voix venue du ciel, une voix qui n’était ni féminine, ni masculine, juste une voix divine à la sonorité encourageante qui me donnait confiance, m’a proposé un nouveau marché : en plus de toucher les murs avec mon majeur et le bout de mon nez avec ma mère supérieure, je devais aussi toucher le bout de mon pied droit avec ma main droite. Elle a ajouté que je pouvais le faire de deux manières différentes : soit je soulevais ma jambe droite vers l’arrière et je me penchais légèrement afin que ma main droite puisse toucher le bout de mon pied, soit je me baissais au sol pour le toucher. Elle me laissait le choix, mais il fallait que je le fasse toujours cinq fois de suite. Ça m’a plu d’avoir le choix. J’ai également choisi de ne plus jamais aller chez tonton, je me suis dit en arrivant à l’école. J’ai fait ça jusqu’à mes 17 ans. Les murs, le nez, mon pied, le sol, je n’arrêtais pas. Je trouvais toujours un prétexte, une excuse, si j’étais accompagnée. Oh j’ai perdu un bout de papier, je dois le ramasser. Oh ce mur a une drôle de consistance. Oh j’aime bien faire des grimaces, celle-là, c’est ma préférée.

 

À 17 ans, j’ai alors demandé à la voix divine et protectrice si je pouvais arrêter de toucher mon nez avec ma lèvre supérieure et de toucher mon pied avec ma main. Elle m’a répondu oui, mais qu’à la place, je devais tout en gardant la tête droite, tourner mes  yeux le plus possible vers la droite. Et le plus souvent possible et toujours cinq fois de suite. Ça et toucher les murs sont restés ma protection. Plus tard, j’ai appris que cinq était mon chiffre de vie que j’ai obtenu en additionnant le jour, le mois et mon année de naissance. La voix du ciel était donc vraiment divine pour l'avoir  su avant moi. La même voix qui guide mes sculptures aujourd’hui.

 

Aujourd’hui, j’ai 58 ans, je sculpte, je suis heureuse, j’ai mes périodes d’angoisse et de doutes, mon sexe est toujours mort au plaisir, et j’ai encore mes tics et mes tocs, mes tics-tocs, comme je dis en riant à mon compagnon quand il me voit toucher cinq fois le mur de notre maison lorsque je pars à mon atelier le matin. Je n’ai pas fait d’enfant afin qu’il n’ait jamais à croiser la route d’un tonton si je devais aller à l’hôpital. Je déteste le chocolat au lait avec des noisettes, et je n’ose pas refaire le geste de toucher le bout de mon nez avec ma lèvre supérieure tellement j’ai peur de reprendre gout à cet état de sérénité et de douceur qu’il me procurait. C’était même plus qu’un état de sérénité et de douceur, c’était un plaisir. Un véritable plaisir. Un plaisir rien qu’à moi. Un plaisir que je n’avais pas à donner, ni à partager.  Un plaisir intime entre ma douleur et moi. Comme une jouissance. Ma jouissance. Si je recommençais ne serait-ce qu’une fois, je sais que je n’arrêterais plus jamais tellement c’était bon.

 

J’ai 58 ans et je vis avec mes tics et mes tocs, mes tic-tocs, qui sont toujours mes amis, ma protection, ma superstition. Parfois, j’essaye de les arrêter. Mais c’est impossible. Je n’y arrive pas. Mais ils ne m’empêchent pas de vivre. Bien au contraire, ils m’aident, ils me soutiennent, ils me comprennent. Ils sont les seuls à savoir pour tonton. Ma maman est morte l’année dernière. Je ne lui ai jamais rien dit. J’attends que tonton meurt pour en parler, pour raconter, pour l’accuser. Tant qu’il est vivant, j’ai trop peur. Ce jour-là, peut-être que je me mettrai enfin à renaître.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

 

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La voix - Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

La voix - Sylvie Bourgeois Harel - Saint-Tropez - La Ponche

La Voix

 

Je suis bien chez toi

 

 

Je suis bien chez toi. Tu ne le sais peut-être pas mais je suis là pour toi. Je te vois. Je te sens. C’est toi qui vas me réparer. C’est toi qui vas le dire. C’est toi qui vas l’écrire. Je l’aimais. Je n’ai fait que l’aimer. Toute ma vie. Et encore aujourd’hui. Mais il est parti. Il est parti dans les ténèbres.

 

Et depuis je le cherche. Je ne fais que le chercher. On nous dit que l’on se retrouve toujours mais ce n’est pas vrai. Ça fait des années que je le cherche et je ne sais toujours pas où il est. J’ai beau l’appeler, lui parler, crier son nom, c’est le néant qui m’apparaît comme s’il n’avait existé. Pourtant, je l’ai vu. Je l’ai eu dans mes bras. Je l’ai embrassé. Je l’ai laissé entrer. Je l’ai aimé. Puis il a disparu.

 

Mais je ne l’ai jamais oublié. Je ne me suis jamais mariée. Je l’ai attendu toute ma vie. Et encore aujourd’hui. Je l’attends. En le cherchant. Dans le néant. C’est grand le néant, Sylvie. J’ai souvent eu peur de tout cet infini. Je n’ai pas d’enfant. Pas de parents. Pas de grands-parents. Je suis comme une mauvaise herbe qui aurait poussé là où elle n’aurait pas dû. Je l’ai attendu. Et je l’attends encore.

 

Mais aujourd’hui je suis revenue. Je suis revenue pour que tu dises au monde entier que ce n’est pas vrai, on ne se retrouve pas toujours. Que l’on peut se rater. Ici et là-bas. Et que c’est un drame qui fait très mal de se rater.

 

Alors ma petite Sylvie aujourd’hui, je suis revenue et je suis là pour toi. Je vais te raconter les histoires de l’au-delà. Les histoires de là-haut et toi tu m’écriras une nouvelle vie. Une vie dans laquelle je serais heureuse. Une vie dans laquelle il m’aimera. Une vie dans laquelle il m’embrassera et me prendra la main.

 

Je ne te quitterai pas. Je veillerai sur toi comme j’aurais aimé veiller sur lui. Tu nous écriras des enfants, un jardin, des rires, des baisers et pourquoi pas un voyage en Inde. Sur un tapis volant. Un tapis volant pour nous préparer à l’éternité. On ne s’y prépare pas assez à l’éternité. On est trop pressés. Toujours trop pressés. Alors que c’est ça la vie, c’est l’éternité, c’est la lumière et les ténèbres. C’est terrifiant et léger. Beau et alarmant. Angoissant et reposant. Tout dépend de comment tu t’es préparé.

 

À force de le chercher, j’ai tout raté. Mais je vais t’aider. Je vais tout te raconter. Le diable et les anges. Les démons et les dieux. Le mal et le bien. Je vais tout te dire et, toi, chaque matin,  tu m’écriras mon amoureux qui me tient par la main.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

 

Ce texte est un extrait de mon prochain livre LA VOIX qui paraîtra début juin 2026.
Vous pouvez me contacter sur mon mail : slvbourgeois@wanadoo.fr.
Ou au 0680644633.
La voix - Sylvie Bourgeois Harel

La voix - Sylvie Bourgeois Harel

La voix - Sylvie Bourgeois Harel - 4ème de couv

La voix - Sylvie Bourgeois Harel - 4ème de couv

Plage de Pampelonne - Ramatuelle

Plage de Pampelonne - Ramatuelle

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Antoinette Fouque, co-créatrice du MLF

Mon amie Antoinette Fouque, co-créatrice du MLF
 
En avril 2007, au Salon du Livre de Paris, je tombe sur Sorj Chalandon qui me présente aux deux personnes avec lesquelles ils papotent.
— On adore votre mari, me disent-ils. D’ailleurs lorsque nous avons proposé un documentaire sur Mai 68 à Canal +, ils nous ont répondu qu’ils le produiraient à la seule condition que ce soit Philippe Harel qui le réalise.
— Il est là, Philippe, je vais lui dire de nous rejoindre.
Trois jours plus tard, j’accepte un rendez-vous chez Canal pour mon mari qui n’a pas envie de faire ce documentaire. Pour l’encourager à accepter cette commande, je l’accompagne, un peu comme une maman qui accompagne son ado chez le dentiste. Au bout d’une heure, je m’ennuie.
— Bon, ben, je crois qu’on s’est tout dit, nous allons y aller parce que, moi, Mai 68, je n’en ai rien à foutre, j’ajoute un peu bêtement comme une enfant gâtée qui veut aller jouer.
— J’adore votre point de vue, me lance la personne en charge de la production du documentaire, je veux que vous soyez co-auteur.
— Vous ne voulez pas plutôt un co-auteur qui soit intéressé par le sujet, je questionne, étonnée que mon point de vue de ne rien en avoir à foutre, l’intéresse.
Les contrats signés, nous commençons les interviews et là, je me passionne pour le sujet, notamment lorsque nous rencontrons André Comte-Sponville et Boris Cyrulnik qui nous explique qu’avant Mai 68, les étudiants venaient chercher du savoir et qu’après Mai 68, ils venaient chercher un diplôme. Dans nos recherches, je tombe sur un portrait d’Antoinette Fouque dont je n’avais jamais entendu parler. Immédiatement, je demande aux producteurs d’organiser un entretien.
— Non, me répondent-ils, nous ne l’aimons pas.
— Je m’en fiche que vous ne l’aimiez pas, je suis co-auteur, je veux l’interviewer, je vous remercie d’organiser le rendez-vous.
La semaine suivante, nous pénétrons, mon mari, l’excellent Édouard Waintrop, l’autre co-auteur, spécialiste de cette époque, l’ingé-son, le chef-op et une maquilleuse que mon mari avait exigée afin que chacun des intervenants soit beau à l’image, dans l’hôtel particulier tout blanc d’Antoinette Fouque, rue de Verneuil, en face de celui de Serge Gainsbourg.
Antoinette est sur une chaise roulante. Elle souffre depuis longtemps d’une maladie qui diminue son corps. Mais sa tête est là. Et quelle tête ! C’est un bonheur de l’interviewer. Le lendemain, Élisabeth qui s’occupait d’elle me téléphone :
— Antoinette aimerait vous revoir, quel jour voulez-vous venir déjeuner ?
C’est ainsi que notre amitié est née. Elle adorait également mon mari. Régulièrement, Antoinette m’appelait pour me questionner sur des tas de sujets concernant, bien sûr, les femmes. Nous parlions des heures. C’était toujours enrichissant. Chaque fois que je sortais un roman, Antoinette m’offrait une soirée pour deux cents personnes dans son Espace des Femmes, rue Jacob, situé derrière sa Librairie des Femmes. Antoinette a été la première à créer des livres-audio afin que sa maman calabraise qui ne savait pas lire ni écrire, ait accès à la littérature. Elle a fondé sa maison d’édition Les Éditions des Femmes pour que les femmes opprimées du monde entier ait un endroit où elles pouvaient s’exprimer et laisser une trace de leur combat sans but de rentabilité financière.
— Il faut absolument faire un documentaire sur votre parcours, Antoinette, je lui dis un jour, mon mari le réalisera, moi, je l’écrirai.
— J’ai déjà accepté un portrait pour Arte, il va bientôt être mis en production.
Quand celui-ci est fini, Antoinette nous invite à le visionner.
— Okay, je lui dis, c’est très bien qu’il existe, mais vous méritez mieux, Antoinette, votre voix doit circuler dans toutes les facultés françaises et étrangères afin que personne ne vous oublie. Il faut garder une trace et transmettre toutes les actions que vous avez menées dans le monde entier avec vos correspondantes notamment africaines, pour la protection des femmes.
J’aimais aussi quand Antoinette m’expliquait que MLF voulait dire Mouvement de Libération des Femmes qui incluait également les hommes, comme lorsque l’on dit les Hommes, on inclut évidemment les femmes. Pour elle, la libération des femmes et donc des hommes passait par en premier lieu par la libération sociale afin d’améliorer la vie des ouvriers, elle souffrait qu’une grande partie de la population soit esclave des usines, à passer leur vie sur des chaînes sans grand espoir, ni salut.
En 2012, je sens une urgence. Toujours mon intuition.
— Antoinette, il ne faut plus perdre de temps, on doit faire votre documentaire maintenant, d’autant que vous avez des centaines d’heures d’archives à consulter.
— D’accord, mais je veux qu’une télévision le finance.
— Aucune télévision ne le financera, Antoinette, le lui réponds. Les décideuses ne vous aiment pas. Pour trois mille raisons. Celles de la génération en-dessous de la vôtre qui sont encore en poste, vous en veulent, et les plus jeunes ne vous connaissent pas. Vous avez la chance d’être riche, vous le financerez vous-même. Nous ferons également une version anglaise pour les universités américaines où vous avez enseigné.
Antoinette était immensément riche. Une famille française lui avait donné un magot, lorsqu’elle était jeune, qu’elle avait su faire fructifier, et qu’elle avait mis dans ses actions pour aider les femmes, pour créer également sa librairie et sa maison d’édition.
Pendant deux ans, j’ai seriné Antoinette qui repoussait toujours le projet.
Le 21 février 2014, j’entre à la Divina Commedia, le restaurant italien de nos amis Bruno et Léonardo, quand Isabelle Huppert me téléphone.
— Sylvie, tu veux que l’on aille ensemble à l’enterrement d’Antoinette ?
Je m’écroule en larmes. Je laisse mon mari et rentre chez moi pour pleurer la perte de mon amie, la perte de la transmission de son savoir, la perte d’une grande dame que j’ai eu la chance de fréquenter.
Antoinette Fouque est dorénavant oubliée pour l’éternité. Sa voix, sa pensée, son vécu, son expérience, ses actions, manquent énormément aujourd’hui où les mouvements féministes sont dans la haine des hommes. Ce que n’était pas Antoinette, elle était dans l’amour. C’est d’ailleurs cet amour de l’amour des hommes et des femmes qui nous a réuni.
 
Sylvie Bourgeois Harel
Antoinette Fouque, co-créatrice du MLF
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SHORT ROUGE

SHORT ROUGE

Nous sommes en février 2007. Il pleut. Il fait froid. Dans la vitrine parisienne du magasin Diesel, à deux pas de chez nous, à Saint-Germain-des-Prés, mon mari voit sur un mannequin un short rouge, taille haute, très bien coupé, dans un joli coton épais.

– Qu’est-ce que tu serais belle avec ce short rouge, me dit-il, viens, je te l’offre.
– Merci, je lui réponds, mais ça ne m’amuse pas d’acheter un short d’été au mois de février.

C’est mon côté enfant, dès que j’ai un vêtement nouveau, je veux le porter immédiatement, donc compliqué de porter un short rouge en plein hiver.

– Et puis, il est trop cher pour un short, j’ajoute.
– On s’en fout, il est beau.

Mon mari me prend par la main et m’entraîne dans le magasin.

La taille 34 que je fais est sur le mannequin en vitrine. Je dis à la vendeuse qui veut le déshabiller, qu’il n’y a pas d’urgence, nous habitons à deux pas, nous reviendrons. Mon mari est terriblement déçu que je ne veuille pas essayer ce short rouge qui lui plaît temps. Depuis trois ans que nous nous connaissons, alors qu’il est plutôt un intellectuel sombre et pessimiste, il adore faire les magasins avec moi et m’acheter plein de vêtements. Ça l’amuse de jouer à la poupée avec moi, je crois. De mon côté, je dis toujours oui, j’adore les habits. Mais là, je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas de ce short rouge. Et rien ne peut me faire changer d’avis.

Le temps passe. Régulièrement, mon mari, qui est en préparation de son nouveau film, me demande si je suis allée chez Diesel acheter le short. À chaque fois, je lui trouve une excuse bidon : c’était fermé, je n’ai pas eu le temps, j’irai demain. Il se propose alors de m’accompagner le prochain samedi quand il aura du temps. Mais je refuse. Je n’arrive pas à me l’expliquer, je suis littéralement contre cet achat. Et puis, je me trouve trop vieille pour le porter.

Début mai, nous arrivons à Saint-Tropez pour le tournage du film de mon mari qui débute le lendemain. À peine le taxi nous dépose au Pandaï Palais, l’hôtel où nous devons séjourner pendant deux mois, mon mari repère la boutique Diesel.

– Super ma chérie, allons acheter ton short rouge.

Je l’essaye, en effet, ce short me va hyper bien. Mais je n’en veux toujours pas. Sans aucune raison.

– Et ne t’avise pas de me l’acheter en cachette, je dis assez autoritairement à mon mari en sortant de la boutique, ça ne me fera pas plaisir, je le rapporterai immédiatement.

Je ne sais pas pourquoi, je fais une fixette sur ce short alors que j’adore les shorts, les habits, les cadeaux, mais ce short rouge qui me va pourtant divinement bien avec sa taille haute, je n’en veux pas.

Voyant que mon mari affiche une mine toute triste, je m’adoucis.

– Ce short, c’est un attrape-mecs, je lui dis, comme je ne vais pas te voir pendant tes deux mois de tournage, je ne veux pas le porter toute seule, sans toi, dans Saint-Tropez. Si tu veux me l’offrir, il faut que tu m’offres la semaine de vacances qui va avec, je le taquine sachant que c’est impossible, après les deux mois à Saint-Tropez, il a encore quatre semaines de tournage à Paris, puis trois mois de montage.

Dix jours plus tard, l’un des acteurs principaux attrape dans la mer une pneumo-bronchiolite. Le médecin des assurances du cinéma arrive en urgence de Paris par le premier avion. Verdict : le tournage doit être arrêté pendant deux se-maines. C’est une catastrophe. Les villas, les yachts, les places au port, les hôtels, ont été loués à dates fixes. C’est impossible de tout repousser aussi longtemps. Le tournage peut être arrêté une semaine, mais pas deux. Deux semaines, c’est la mort du film qui serait immédiatement mis en sinistre.

Le comédien adorable essaye de négocier avec le médecin. Il veut un traitement de cheval afin d’être d’attaque dans une semaine. Celui-ci accepte. Il reviendra dans sept jours pour décider de son état de santé et du sort du film.

En sortant de sa réunion avec la production, mon mari d’un calme olympien par rapport à l’arrêt de son film me prend la main :

– La voilà, Sylvie, ta semaine de vacances. Viens, on va acheter ton short rouge.

Vu la situation, je ne peux rien dire. On arrive chez Diesel et là, boum patatras, la vendeuse nous annonce que la taille 34 a été vendue. J’essaye le 36 mais il est trop grand. Désolée, je me tourne vers mon mari qui est assis, la tête dans les mains, catastrophé. Son film arrêté, il assume, mais le short rouge que l’on ne peut pas acheter, il est totalement démoralisé, pire que si l’univers s’était abattu sur lui.

D’un air vraiment malheureux, il me dit :

– Tu étais si belle dans ce short rouge !

Son cri d’amour me brise le cœur. J’ai peur d’avoir tout détruit. C’est rare d’être autant aimée par un homme qui vous trouve belle encore à mon âge. Je ne suis plus toute jeune. Je me sens soudain idiote de ne pas avoir voulu offrir à mon ma-ri qui m’aime passionnément ce mini-plaisir, et de m’être battue avec autant de ténacité contre l’achat de ce short rouge.

Affolée à l’idée qu’il ne m’aime plus, je demande à la vendeuse de me trouver un 34 n’importe où en France et de me le faire venir, je suis prête à tout pour conso-ler mon mari.

Ouf, un short en 34 est disponible dans la boutique de Cannes. Le lendemain, un assistant qui désirait aller au festival est allé me le chercher. Et ouf, le film n’a été arrêté qu’une semaine. Il a donc pu être terminé. Je traverse d’ailleurs quelques scènes avec mon short rouge que la costumière, voulant faire plaisir à mon mari, était également allée acheter sans nous le dire !

Depuis, quand mon mari, ou quelqu’un d’autre, me fait un cadeau, même si ça ne me plaît pas, je dis oui. Un grand oui. Et je souris. Et tous les étés, je porte mon short rouge » !

Sylvie Bourgeois Harel 

SHORT ROUGE
https://youtu.be/SkhFvg_MhQs?si=TfNDBJ2IBYojj8HQ

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Vive les minijupes !

Vive les minijupes !

 

 

L’autre jour, sur un groupe WhatsApp qui me relie un peu à Paris que j’ai quitté, il y aura bientôt trois ans, une amie nous questionnait à savoir s’il était possible de porter des minijupes lorsque nous vieillissions. Comme j’aime m’exprimer sur les futilités qui structurent mon quotidien, mais qui vont finalement bien au-delà de la futilité puisqu’elles parlent de notre intimité, je lui ai répondu que ce n’était pas une histoire d’âge, mais plutôt de l’énergie que nous désirions encore mettre dans notre rapport à la séduction. J’ai ajouté que je ne portais plus de minijupe depuis au moins dix ans. Que j’avais abandonné les minijupes, les talons de 9, les maquillages excessifs, pour un look plus serein, plus en accord avec mon nouvel état d’esprit apaisé et doux.

 

Puis j’ai réfléchi. J’ai adoré porter des minijupes. Très courtes. Au ras des fesses. Je faisais raccourcir toutes les jupes de mes tailleurs. Je m’en cousais aussi dans du tissu tubulaire sur lesquels j’ajoutais des galons de couleurs différentes de chaque côté. J’en ai eu des roses, des bleues, des fleuries de chez Irié, des en jean, en cuir, en daim, même en panthère de chez Irié toujours en coton stretch. Je déteste la jupe qui arrive à mi-cuisse. Elle  casse la silhouette. Si ça doit être court, autant que ça soit très court ! Ma mère me disait que le short, très court aussi, et la minijupe, étaient ce qui m’allait le mieux. En hiver, je portais mes minijupes avec des bottes et des collants en cachemire, une merveille. En été, avec des boots de cowboy sur des jambes bronzées. En minijupe, je me sentais libre et sexy. Avec mes minijupes, j’estimais envoyer une sorte de clin d’oeil joyeux. Les hommes n’y étaient pas insensibles. En revanche, je n’ai jamais porté de minijupe si je devais prendre un métro ou aller dans un endroit pas sécurisé. Il ne faut pas exagérer. Certains hommes rustres et peu éduqués, hélas, peuvent prendre cet habillement pour une invitation et avoir des gestes déplacés. J’avais de la chance d’habiter, de travailler et de fréquenter que des beaux quartiers parisiens où toutes les excentricités vestimentaires étaient permises et même appréciées.

 

Dans ma féminité, lorsque je choisissais mes habits, le matin, j’ai toujours eu besoin d’envoyer des messages liés à une certaine forme de complicité, comme un jeu, qui n’étaient en aucun cas des messages liés à une certaine forme de séduction. Je ne cherchais absolument pas à consommer ou à accumuler les aventures. Je n’ai d’ailleurs jamais eu d’aventures. Vous voyez comme quoi ce que l’on pourrait prendre pour des futilités nous entraîne rapidement à parler de notre intimité. J’ai donc porté des milliers de minijupes, mais je n’ai jamais eu d’aventure. Je n’aime que les hommes fous de moi. Quand on arrive à m’embrasser, ça dure des années, peut-être même des siècles. Mes minijupes n’étaient pas non plus un message de provocation, non, elles étaient plutôt un message joli et joyeux, qui disait, je sens bon, je suis jolie, je suis heureuse, alors vas-y, mon coco, balance ton compliment ! Et c’est très agréable de recevoir des compliments, même d’inconnus dans la rue. En effet, j’avais l’impression que mes minijupes avaient le pouvoir de mettre le coeur des hommes que je croisais en joie.  C’est pas mal d’arriver à créer de la joie avec seulement un tout petit bout de tissu !

 

Pour en revenir à la minijupe, la styliste anglaise Mary Quant l’a inventée en 1962, en s’inspirant des tenues de plage légères que les femmes portaient l’été à Saint-Tropez. Dès 1958, elle a alors commencé à raccourcir de plus en plus ses jupes jusqu’à ne laisser que dix centimètres sous les fesses. Puis André Courrèges l’a popularisée en France en 1965. À eux deux, ils ont révolutionné la garde-robe des femmes. Ils leur ont offert un vent de liberté. Comme disait Mary Quant, il est plus facile de courir après un bus en minijupe qu’avec une jupe-crayon. Coco Chanel, qui n’a jamais dû prendre  le bus, a décrié la minijupe. Pour elle, c’était vulgaire d’en porter une à Paris. À la limite à la campagne, pourquoi pas, ajoutait-elle, tout le monde s’en fout à la campagne de comment vous vous habillez. N’empêche, depuis, il n’y a pas eu un seul défilé Chanel sans minijupe qui est devenue un basique.

 

Parmi les anecdotes racontées par mes vieux amis qui sillonnaient dans l’entourage de François Mitterrand, le gang des minijupes, c’est ainsi que les hommes l’avaient surnommé, sévissait ardemment. Ce groupe de femmes journalistes politiques arrivaient en minijupes dans l’avion présidentiel lors des voyages officiels, une tenue certainement efficace pour obtenir plus facilement des renseignements sur des dossiers classés top secrets ! L’homme est fragile et les politiques encore plus, me répétaient-ils en riant ! 

 

Quand à André Courréges, je l’ai ramené, une nuit, chez lui, il y a une vingtaine d’années. Je rentrais chez moi à Neuilly-Saint-James, en face du bois de Boulogne, lorsque j’ai vu un petit monsieur, très fin, habillé tout en rose, avec des grandes lunettes, se promener tout seul dans l’allée en bordure des arbres. Je l’ai tout de suite reconnu. Je l’ai fait monter dans ma voiture. Il avait l’ait complètement hébété. Son épouse m’a dit qu’il se perdait souvent. Je l’ai remercié pour ses minijupes, ses bottes plates, ses blousons courts de toutes les couleurs et ses minis sacs légers. 

 

Alors, c’est décidé, à partir d’aujourd’hui, pour rendre hommage à toutes les femmes sur terre qui n’ont pas le droit de s’habiller comme elles le désirent et encore moins de porter des minijupes, je vais de nouveau en porter. Même quand je serai très vieille, je serai une écrivain digne en minijupe, ce sera très amusant. Ce sera mon nouveau style en hommage également à la liberté. Et puis cela fera plaisir à ma maman qui me regarde depuis les cieux.

 

Sylvie Bourgeois Harel

 

Vive les minijupes !
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Schizofamily, une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

Schizofamily

Ma maman est épuisée. J’ai 30 ans et je veux la sauver. J’emmène alors mes trois frères aînés qui vivent toujours chez nos parents consulter un psychiatre. Au dernier moment, maman décide de nous accompagner avec mon père paralysé qui ne peut plus parler depuis son AVC.

— Bonjour, bonjour, monsieur le psychiatre, je dis en arrivant, j’aimerais que nous fassions une psychothérapie familiale pour sauver ma maman.

— Très bien, qui êtes-vous ? me demande-t-il.

— Nous sommes une schizofamily.

— Pardon?

— Oui, c’est un peu compliqué, mais je vais essayer de vous résumer la situation. Mon frère Ferdinand, ici présent, est certainement schizophrène, il se prend pour un prince. Il se fait même appeler le prince O, alors qu’il est photographe. Quant à mon autre frère André, il doit être schizogame, il ne pense qu’à se reproduire, alors qu’il est architecte. Son grand leitmotiv est de dire qu’il aime autant créer l’habitat que l’habitant. Quant à mon frère aîné Gustave, il est sûrement schizothymique, il ne parle qu’aux poissons, c’est bien simple, il passe ses journées sous l’eau. Et quant à ma petite maman chérie, je pense qu’elle est schizoïde, elle ne veut plus sortir avec ses copines.

Le psychiatre se gratte la tête et nous invite à nous asseoir. Mais ma mère reste debout et s’approche de lui.

— Si vous saviez, docteur, comme j’ai hâte d’être dans le trou, elle lui dit, je n’en peux plus.

Je me lève à mon tour. Maman est l’amour de ma vie. Je ne peux pas l’entendre parler ainsi. Je la prends dans mes bras et l’aide à se rasseoir.

— Je dois vous expliquer, docteur, que mes trois frères qui sont pourtant grands, Gustave le sous-marin a 40 ans, André le reproducteur, 37, et Ferdinand le photographe qui est persuadé d’être photographe de terroristes, 34, habitent toujours à la maison. Ma mère n’en peut plus de devoir continuer de leur faire à manger pire que s’ils étaient des bébés, d’autant qu’ils ne lui donnent jamais d’argent et que mes parents sont ruinés.

Soudain, Ferdinand s'énerve et se met à hurler :

— Elle a beau jeu, Cécile, de dire ça, mais elle n’a jamais voulu en faire de bébés, et je sais pourquoi, mais je ne vous le dirai pas. En tout cas, pas là.

— Justement docteur, j’ajoute, je suis venue pour vous les refiler, les bébés, ma mère est épuisée, ils vont finir par la tuer.

— Il faut que vous sachiez docteur, intervient ma maman, que ma fille est persuadée d’être ma mère.

— Ben oui, ma petite maman, je lui dis en l’embrassant tendrement, tu es ma fille et je t’aime.

— N’empêche, hurle de nouveau Ferdinand, le premier bébé à soigner est Gustave, il est jaloux d’un poulpe qui a un plus gros zizi que lui.

— Je suis désolé, docteur, rougit Gustave, prince Ferdinand est en plein délire, et c’est comme ça toute la journée, vivement que je retourne sous l’eau.

— Ose dire que ce n’est pas vrai, continue de hurler Ferdinand, la preuve, tu ne t’en sers jamais de ton zizi.

— Ce n’est pas faux, ajoute ma mère, la première chose que Gustave fait lorsqu’il rencontre une sirène, il l’emmène à la messe, alors forcément, ça prête à confusion.

— Puis il faudra s’occuper d’André, se calme Ferdinand. Depuis que sa femme l’a quitté, il est devenu alcoolique.

— Oui, mais moi, dit André en riant, mon zizi, je sais m’en servir.

— Ah ça oui, approuve ma mère en riant également, il tient ça de son père, un vrai matou à mettre son zizi partout, alcoolique, lui aussi.

— C’est vrai, je bois beaucoup, confirme André, que voulez-vous, créer des maisons et leur faire des bébés, ça me donne soif.

— Il a même couché avec une terroriste qui habite dans notre quartier, s’affole de nouveau Ferdinand.

Le docteur me questionne du regard.

— Bon, docteur, je lui dis, accepteriez-vous de soigner ma schizofamily que j’aime quand même ?

— Dites-moi déjà, chacun votre tour, de quoi vous souffrez exactement, il me répond en nous scrutant bizarrement derrière ses lunettes baissées.

Contre toute attente, Gustave commence :

— Aux poulpes qui ont plein de zizis, avoue-t-il. Et aussi à André qui se sert plus du sien que moi, ça me rend fou. Et également à ma petite sœur qui ne veut pas vivre avec nous, alors que j’ai toujours voulu l’épouser. Sans compter la présence de Ferdinand qui passe ses journées, allongé à faire du canaping dans le salon de la maison, et qui dit toujours la vérité, c’est pour ça que je veux l’interner.

— Et bien moi, dit Ferdinand, je souffre à Gustave qui n’arrête pas de me taper. Il croit peut-être que ses coups vont remettre mes idées en place. N’importe quoi ! La violence n’a jamais résolu la jalousie, et vous le savez très bien, docteur. Je vous assure, ce n’est pas de ma faute si mon cerveau est cassé et si ma tête s’inquiète autant de toutes ces guerres qui vont finir par enflammer la planète. Et puis, je ne veux pas que Gustave réussisse à m’enfermer dans un asile pour cinglés, mon papa paralysé a besoin de moi. Oui, c’est moi qui aide toujours ma maman à pousser sa chaise roulante ou à les conduire faire des courses, ou même une promenade à la campagne. Il est content, mon papa, de voir des vaches ou la forêt, ajoute-t-il en mettant son bras devant le visage comme pour se protéger d’un éventuel coup de Gustave.

— Quant à moi, dit André, je souffre à mes clients qui pensent que sur mon front, il y a écrit couillon qui ne travaille que pour créer de la beauté et qui en profitent pour ne pas me payer. Et aussi à mon idiot de banquier qui n’arrête pas de m’appeler à cause de mon découvert. À force, il m’empêche de travailler. Merde, je suis architecte, pas comptable ! Qu’on me donne des maisons à dessiner, pas des chiffres à additionner. Je souffre également aux bouteilles de mon père que j’ai toutes finies, et à ma mère qui ne veut plus m’en acheter.

J’observe mes trois frères, étonnée de leur franchise.

— Quant à moi, je dis, je souffre à mes parents. Ils n’ont que 68 ans. Ils sont beaux, généreux, drôles, intelligents, jeunes encore. Ils nous ont appris la liberté, l’amour, la curiosité, l’art de ne jamais nous ennuyer, de savoir argumenter, d’être passionnés. Ils ne méritent pas toute cette schizofolie.

Ma maman me sourit. J’aime quand ma maman me sourit. J’ai l’impression de lui redonner un peu de vie.

— Quant à moi, dit-elle en parlant tout doucement, je souffre à mon mari paralysé qui ne peut plus me prendre dans ses bras, ni me dire qu’il m’aime, alors que nous avons été de si beaux amants. C’est fini, tout est fini.

Sur sa chaise roulante, mon père qui se demande depuis le début du rendez-vous ce qu’il fait là, dans le bureau de ce médecin qui ne l’a pas ausculté, pose sa tête sur l’épaule de ma mère. Je vois une larme qui coule de ses beaux yeux. De ses beaux yeux bleus. Une larme qui me dit qu’il est malheureux d’être ainsi enfermé dans le mutisme de sa maladie. Une larme qui me dit qu’il est inquiet de ne plus pouvoir protéger ses fils. Une larme qui me dit que, oui, je dois sauver maman, l’amour de sa vie. Son roc. Son repère. Son univers.

— Mmmaaannn, mmmaaannn, essaye de s’exprimer mon père qui a certainement beaucoup à dire.

— Docteur, continue ma mère en prenant la main droite inerte de mon père, maintenue par une bande sur une attelle, oui, c’est cela même, je souffre à mon mari que j’aime tellement. Je me sens impuissante et épuisée, et puis je ne supporte pas qu’il m’appelle maman, ça me rend folle qu’il puisse me prendre pour sa mère. Vous l’avez entendu docteur, et depuis son AVC, c’est comme ça toute la journée, il fait mmmaaannn, mmmaaannn, maman, maman, je n‘en peux plus, je ne suis pas sa maman, continue ma mère en pleurant.

J’ai 30 ans. Je ne veux pas entendre ma mère pleurer. C’est trop violent. Trop triste. Trop injuste. Je dois la sauver. Je veux lui dire qu’on va trouver une solution et que papa ne dit pas maman, papa fait mmmaaannn, mmmaaannn, car phonétiquement, c’est le son le plus facile à prononcer. Mais d’autres mots sortent tout seuls de ma bouche, d’autres mots que je n’ai pas désirés, d’autres maux dont je n’ai jamais parlé.

— Docteur, je dis, je souffre à l’homme qui a abusé de moi lorsque j’étais enfant, j’avais 8 ans, mais ce n’était pas mon papa.

— Moi, je sais qui c’est, intervient Ferdinand, mais je ne le dirai pas, sinon il me tuera. Je suis sûr d’ailleurs que c’est à cause de ça qu’aucun de nous ne va bien.

Avant même que ma mère ne puisse dire un mot, les miens de mots continuent tout seuls à sortir de ma bouche comme s’ils n’en pouvaient plus que je les aie gardés si longtemps secrets :

— Je souffre aussi à l’homme qui m’a violée à Saint-Tropez lorsque j’avais vingt ans.

Un silence s’établit dans le bureau du docteur. Ne voulant pas ajouter à nos schizoproblèmes, ma détresse, ce n’est pas le sujet, je suis ici pour sauver ma maman, pas pour parler de moi, et encore moins de mes drames que j’ai toujours cachés, justement pour ne pas faire souffrir ma mère, je reprends aussitôt la parole :

— Je souffre aussi à mon papa qui savait si bien me dessiner. C’est vrai, docteur, mon papa a un talent de fou. Même paralysé, il a réussi à faire mon portrait de la main gauche, le trait est parfait, j’ajoute en serrant mon père dans mes bras. Voilà, je souffre à mon papa à qui je n’ai jamais dit que je l’aimais. Nous étions toujours si pressés, si pressés, je répète, c’est ça la vraie folie de ne pas s’arrêter pour prendre le temps de dire que l’on s’aime.

Maman inspire profondément et dit :

— Je souffre au cancer généralisé que l’on vient de me détecter. J’en ai plus que pour quelques mois. Qui va s’occuper de mon mari paralysé et ruiné quand je serai dans le trou ? Je ne veux pas que Cécile prenne mon relais à faire à manger à ses frères et à son père, elle a mieux à faire.

Je vais pour parler, pour dire à ma maman que je vais trouver une solution, que je vais la soigner, qu’elle ne va pas mourir, mais ma maman enchaîne :

— Je souffre aussi à notre manque d’argent. Un client de mon mari l’a arnaqué, c’est pour ça qu’il a eu son AVC, ça l’a stressé, paniqué, inquiété, il est tombé et ne s’est jamais relevé. Avec Cécile, nous avons fait un procès, nous l’avons gagné, l’usine qui fabrique les toilettes design et écologiques que mon mari a créées nous doit des millions de francs, mais ils ont déposé le bilan pour ne pas nous payer, et ont construit une nouvelle usine juste à côté pour fabriquer les mêmes toilettes avec juste quelques différences afin qu’on ne puisse pas les accuser de plagiat. Je suis obligée de vendre la maison familiale.  Mes fils n’auront plus de toit. Avec mon mari, nous irons vivre chez notre fille Cécile.

Affolés, Ferdinand, André et Gustave se lèvent ensemble et crient en choeur :

— Mais maman, où allons-nous habiter si tu n’as plus de maison ? On ne veut pas terminer à la rue.

Un mois plus tard, mon papa est mort à minuit d’une crise d’épilepsie tandis qu’un docteur essayait de le réanimer. Neuf mois après, ma maman est morte de son cancer généralisé dans mes bras, dans la chambre de sa maison d’enfance où elle est née.

Je n’ai pas pu sauver mes parents. Je n’ai su que les aimer.

Sylvie Bourgeois Harel

Schizofamily fait partie des 19 nouvelles de mon recueil On oublie toujours quelque chose. Vous pouvez le commander en m'envoyant un mail à : slvbourgeois@wanadoo.fr.

 

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Il y a une dizaine d’années, je tombe sur un article dans lequel David Lynch présente sa Fondation autour de la méditation transcendantale qu’il pratique assidument lui permettant de renforcer sa créativité. Un numéro de téléphone est inscrit en bas de la page. J’appelle. Je tombe sur une dame charmante qui m’explique qu’elle est la référente parisienne de cette méthode cautionnée par le réalisateur américain qui vante ses mérites sur Internet dans nombre de vidéos et d’interviews. Je prends rendez-vous après avoir demandé si je pouvais venir accompagnée. Bien sûr, bien sûr, me répond-elle. 

 

La semaine suivante, je me rends donc dans une petite salle pas très propre du 15ème arrondissement avec deux amies, une comédienne connue et une voisine de Saint-Germain-des-Prés. Pendant une heure, cette dame nous explique l’intérêt de la méditation transcendantale, qu’il nous suffira de trois leçons de deux heures pour être ensuite totalement autonomes et commencer à pratiquer régulièrement, que nous serons en meilleure santé, plus performantes, plus heureuses, mais surtout grâce à nos séances de méditation, nous allons apporter la paix dans le monde, en effet, si chacun méditait, l’énergie serait meilleure, finies les guerres. 

 

Assises sur son canapé pourri, nous sommes toutes trois assez emballées à l’idée de pouvoir réduire les violences. Rendez-vous est donc pris pour le lendemain afin qu’elle nous explique les modalités d’inscription. Je propose que l’on se retrouve chez moi, dans mon bel appartement, sur mes jolis canapés en cuir, aucune envie de revenir dans cette salle triste, loin et inconfortable. Je lui demande quand même quelles sont les modalités d’inscription. Nous en parlerons demain si vous voulez bien, me répond-elle, affable. J’insiste. Je ne pose pas souvent de questions, mais quand j’en pose, j’ai horreur que l’on ne me réponde pas. Elle finit par marmonner entre ses dents 3000€. 

 

— 3000€ pour nous trois ? je demande incrédule.

— Non, chacune.

— Putain, ça coûte cher la paix dans le monde, je m’étonne.

— Mais à ce prix-là, s’empresse-t-elle d’ajouter, je vous choisirai votre mantra personnalisé.

— Quand même, 3000€ le mantra, pour juste un Om personnalisé, ce n’est pas cadeau… 

— C’est le prix de l’un de vos sacs à main, tente-telle.

 

Mal installées et vautrées au fond de son canapé tout mou, avec nos pieds qui n’arrivaient pas à toucher le plancher, nos sacs Prada, nos bottes Sergio Rossi, nos cashmeres et nos manteaux en peau retournée, il est vrai que nous ressemblions quand même à trois bourgeoises échappées de Saint-Germain-des-Prés, venues s’encanailler dans le 15me arrondissement, et qui pouvaient s’acheter du sens à donner à leur vie aussi facilement qu’une énième robe en soie.

 

Le lendemain, persuadée d’avoir flairé un bon et juteux filon dans le 6ème arrondissement, après nous avoir grandement incité à convaincre notre entourage de rejoindre également la Fondation, en effet, plus nous serions nombreux à méditer ensemble, plus la positivité des relations humaines de notre quartier s’en ressentirait, pendant que je servais un délicat thé bio Earl Grey de chez Pascal Hamour, la Rolls des thés que l’on ne trouve que dans les palaces, agrémenté de délicieux biscuits Poilane, je tenais à asseoir mon statut de Germanopratine de qualité, la dame nous distribua des fiches d’inscription avec dessus la photo de David Lynch qui nous garantissait que nos 3000€ étaient la seule porte d’entrée valable pour découvrir enfin notre bonheur spirituel.

 

J’aurais dû me méfier, excepté Elephant Man qui m’avait émue à sa sortie, mais que je n’ai jamais revu depuis, je me suis toujours endormie devant les films de Lynch qui me donnaient l’effet d’attrapes-gogo faisant l’apologie de la violence, dégoulinants d’effets cinématographiques histoire de masquer leur manque de sens. 

                  

Bien évidemment, la dame est repartie sans ses 9000€ et j’ai continué de méditer ainsi que ma maman me l’avait toujours appris, en marchant seule dans la forêt ou en nageant dans la mer, en écoutant le silence de la nature, en me concentrant sur les battements de mon cœur, sur ma respiration, chassant les pensées pour ne faire entrer dans mon âme que l’émerveillement de toute la beauté qui m’entoure. 

 

Et pas plus tard qu’hier, un lama français, Bernard Ortega, qui apprécie mes écrits sur Facebook, m’a envoyé son livre Méditer pourquoi ? dans lequel je retrouve la sagesse et le bon sens de ma mère qui ne faisait pas toute une philosophie de son savoir, mais cherchait à me le transmettre avec bienveillance, amour et respect.

Sylvie Bourgeois Harel

David Lynch - Sylvie Bourgeois Harel

David Lynch - Sylvie Bourgeois Harel

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Entre ambiguïtés et contradictions, pourquoi j'écris ?

 

Ma nouvelle Prologue sera dans mon prochain recueil de nouvelles à paraître début avril 2024.

 

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - Plage de Pampelonne - Ramatuelle

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Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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  • Sylvie Bourgeois Harel
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  • écrivain, scénariste, novelliste

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