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le comédien Alain Guillo lit Henri, une nouvelle de Sylvie Bourgeois, parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvert

Le comédien François Berland lit prison, une nouvelle de Sylvie Bourgeois, parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvertx éditions

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MON PAPA PAS LÀ. Brèves enfances (recueil de nouvelles) Au Diable-Vauvert. 2009

Ce qu’il y a eu de bien avec mon papa quand je l’ai revu pour la première fois depuis trois ans, c’est qu’il n’a pas pleuré. Ça m’aurait ennuyée qu’il se mette à avoir des larmes. Je n’aurais pas su comment le consoler car moi-même, je n’étais pas loin de sangloter. Non, il s’est bien tenu. Comme moi. On ne s’est pas dit qu’on était malheureux de cette situation, ni que l’on s’était beaucoup manqué pendant tout ce temps. C’est long, je crois, trois ans. J’ai dix ans et la dernière fois que j’ai vu mon papa, j’avais sept ans et même si c’était l’âge de raison et que pour l’occasion, il m’avait offert un beau vélo et un piano, je ne me souviens plus très bien comment j’étais. Je crois que j’étais très petite, alors que maintenant je suis grande, c’est bien simple, je rentre en sixième l’année prochaine.

 

C’est un gentil papa mon papa, mais ce n’est pas un papa causant. En même temps, je le comprends car moi-même, je n’aime pas devoir expliquer comment je vais, ni si j’ai bien travaillé à l’école ou déjà un fiancé. Il m’a emmené dans un salon de thé pour prendre un goûter et je n’ai pas osé lui poser de questions sur sa femme ou sa nouvelle maison et encore moins s’il voulait un autre enfant ou me voir plus souvent. Je lui ai juste dit que j’avais arrêté le piano pour jouer du saxo et que j’allais à la piscine deux fois par semaine.

 

J’ai trouvé qu’il avait changé mon papa, il avait la peau de son visage plus rose, comme celle des bébés et aussi un regard moins fatigué qu’avant. Mais il avait l’air de s’ennuyer assis dans ce café avec moi. En même temps, on n’avait plus l’habitude de passer du temps ensemble, c’était comme si l’on avait été gêné d’être père et fille et pourtant, on était bien à rester ainsi sans rien se dire.

 

C’est peut-être ça être de la même famille, se tenir serré sans se parler et attendre que le temps passe jusqu’à ce que l’on devienne vieux.

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Un jour, mon papa n'est plus jamais revenu à la maison. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer, et même de se rouler par terre quand une de ses copines ou ma grand-mère venait la voir. Mais arrête donc de pleurer ainsi, je lui disais. Il ne reviendra jamais. Arrête de pleurer, ça ne sert à rien. Comment tu le sais qu’il ne reviendra plus, me demandait-elle, il te l’a dit ? Mais non, mais ça se voyait quand il était là que le jour où il partirait, il ne reviendrait plus. Ça se voyait. Ce n’était pas sorcier à imaginer. Et elle repartait de plus belle à pleurer. Comme si elle était la seule à être malheureuse. Moi aussi j’étais triste. Mais je n’étais pas malheureuse. Je me disais que maintenant qu’il était parti, j’aurais enfin la chance de ne l’avoir rien qu’à moi. J’ai sept ans et je n’ai jamais passé une après-midi seule avec mon papa. Ma mère, elle voulait toujours venir avec nous. Quoique l’on fasse, elle venait. Ce n’était pas marrant. Du coup, il nous suivait sans rien dire. Il s’ennuyait. Ça se voyait. Alors je lui prenais sa main et je la serrais bien fort pour lui faire comprendre que je savais qu’il n’aimait pas ma mère. Et que s’il était encore là, c’était uniquement pour moi, pour que j’aie une enfance équilibrée.

 

Je n’ai jamais vu mes parents s’embrasser ou se tenir par la main comme le font souvent les parents de ma copine Camille. Ou plein de gens dans la rue. Eux jamais. Ils se disputaient ou alors il n’y avait que ma mère qui parlait. Mon papa, il se taisait et il payait. Il m’a payé un piano, une chaîne, un ordinateur, plus de deux cents DVD, une chambre de princesse, et aussi des tas de voyages où je partais seule avec ma mère, il disait qu’il n’aimait pas les vacances, mais je crois que c’était surtout pour avoir la paix. C’est bien simple, pendant l’année, il dormait la moitié de la semaine dans un appartement à lui tout seul où ma mère n’avait pas le droit d’aller et dès qu’il arrivait chez nous, elle lui demandait de l’argent. Tout le temps. Pour moi. Elle lui disait que j’étais une enfant qui coûtait cher et qui ne mangeait que des produits bios. Alors que ce n’est pas vrai, je n’aime que les coquillettes au jambon.

 

L’autre jour, ma mère m’a dit que mon père était partie vivre avec une pute. Une pute, je sais ce que c’est, Paul mon copain d’école me l’avait expliqué. Mais je suis quand même allée vérifier sur Internet. Et là, j’ai compris pourquoi papa était parti. C’était pas la même vie qu’à la maison. C’est sûr. J’ai essayé d’imaginer mon papa s’endormir dans les gros seins de la blonde vue sur le site Putes.com. Puis j’ai montré à Paul, mon copain d’école, le genre de fiancée que mon papa avait maintenant. Il m’a dit : « Oh la vache, elle est mille fois mieux que ta mère. » Ca m’a un peu vexée car c’est ma mère, mais je dois reconnaître que Paul a raison. Ma mère, je l’aime bien, mais elle n’est pas terrible. Elle a des seins flasques qui tombent et des gros tétons marrons qui me dégoûtent un peu. J’espère que je n’aurai pas les mêmes quand je serai grande, sinon je me ferai opérer par la chirurgie esthétique pour avoir les seins de la blonde d’Internet.

 

Ma mère, elle me défend de parler à la pute de mon père qui est une folle du cul. J’ai demandé à Paul ce que ça voulait dire. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il avait hâte de la rencontrer car sa belle-mère ne s’habille qu’avec des jupes qui lui arrivent sous le genou. La pute de mon père s’appelle Sylvette. J’ai regardé sur Internet, mais je n’ai pas trouvé de Sylvette folle du cul.

 

Samedi, je dors chez mon papa. Youppie ! Il doit venir me chercher à midi. Je l’attends dans l’entrée. Quand ça sonne enfin à l’interphone, je dis à ma mère que j’y vais. Elle me dit qu’elle veut lui parler. Je lui réponds que je crois qu’il préfère ne pas la voir. C’est bien simple, il ne l’appelle jamais et lui raccroche au nez si elle essaye de le joindre. Elle insiste et je suis trop petite pour qu’elle m’obéisse. J’avoue qu’elle me fait de la peine à être aussi bête. Mais c’est ma mère et je dois la soutenir. Alors je me serre fort contre elle dans l’ascenseur.

 

Quand mon papa la voit, il tourne la tête et remonte dans son taxi. Je monte à ses côtés. Mon papa dit au chauffeur de démarrer, mais ma mère ouvre la porte et veut monter avec nous. Le chauffeur qui ne doit pas avoir les assurances en cas d’accident reste arrêté. Mon papa ne dit pas un mot. Moi non plus. Ma mère crie qu’il doit la respecter. Qu’elle ne mérite pas ça. Qu’il doit lui parler, bon sang ! Papa se tait. Ma mère me dit que si je pars avec papa, alors je ne la reverrai plus jamais. Plus jamais. Elle m’abandonnera. Voilà. Les choses se précipitent dans ma tête. Je me mets à pleurer que je ne veux pas être une enfant abandonnée et je descends du taxi pour rentrer dans ma maison. Au moins, je sais où je dormirai si je suis abandonnée. J’ai ma chambre de princesse et ça, personne ne peut me la prendre.

 

Le taxi de mon papa a démarré. Je suis toute tourneboulée. Je crie que je veux partir avec lui, mais trop tard, il a disparu. Je hurle. Je hurle. Je hurle. Ma mère essaye de me calmer en me disant que mon papa c’est un méchant et qu’il ne m’aime plus depuis qu’il vit avec sa pute. Soudain, le taxi revient en marche arrière. La porte s’ouvre et hop, je monte dedans à côté de mon papa. Je ne sais plus où j’en suis. Je me blottis contre lui. Il veut m’emmener déjeuner au restaurant, mais tous ces événements m’ont coupé l’appétit. Je préfère aller au cinéma, je lui dis. D’accord, tu veux aller voir quoi ? Pretty Woman, je lui réponds, il paraît que c’est l’histoire d’une pute qui a trouvé son prince charmant.

 

Sylvie Bourgeois - Brèves enfances - éditions au Diable-Vauvert

Sylvie Bourgeois Harel - En signature au Café de l'Ormeau à Ramatuelle

Sylvie Bourgeois Harel - En signature au Café de l'Ormeau à Ramatuelle

François Berland lit Prison une nouvelle de Sylvie Bourgeois publiée au Diable Vauvert dans son recueil Brèves enfances

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

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On oublie toujours quelque chose, un recueil de nouvelles de Sylvie Bourgeois Harel

On oublie toujours quelque chose, un recueil de nouvelles de Sylvie Bourgeois Harel

MONICA

Je ne sais jamais quoi offrir à mon mari que j’aime d’amour, j’ai toujours l’impression que ça lui fait ni chaud, ni froid. Tandis que moi, les cadeaux, j’adore les recevoir, c’est même tout un art, je deviens si joyeuse que c’est un véritable plaisir de m’en faire. Si. Je dis toujours merci même s'ils ne me plaisent pas, je ne fais jamais la tête, non, au contraire, je deviens gaie comme une enfant. Mon côté enfant, même avec le temps, n’a d'ailleurs jamais totalement disparu, j’aime encore le rose, les cœurs et dépenser l’argent de mon mari comme si c’était celui que me donnait ma maman. C’est peut-être une histoire de confiance. Mes économies, je les garde au cas où il me quitterait, je me consolerai avec. Si je ne sais jamais quoi lui acheter, c’est peut-être pour lui offrir, par anticipation, sa liberté. Ça peut paraître compliqué, mais je me comprends.

En revanche, pour ses 50 ans, je dois marquer le coup. Je suis bien ennuyée d’autant que Magali, sa nouvelle employée, est drôlement bien roulée. En plus, elle n’arrête pas de lui dire combien il est intelligent, talentueux, formidable. Et les hommes, le mien comme les autres, c’est fragile. À force de trop le flatter, elle va finir par me le gâter. Ce serait dommage car c’est un bon mari, gentil et toujours heureux de me voir, je ne dois pas le décevoir. Surtout pas ce soir...

(...)

Vous pouvez lire la suite de ma nouvelle érotique MONICA dans mon nouveau recueil ON OUBLIE TOUJOURS QUELQUE CHOSE qui vient de paraître.

Pour le recevoir, vous pouvez soit le commander auprès de votre libraire, mais ça prendra un certain temps, ou m'envoyer un mail à : slvbourgeois@wanadoo.fr.

En effet, après avoir été éditée chez Flammarion, Fayard, aux éditions Les Escales, chez Au diable vauvert, en Allemagne chez Piper, en poche chez Pocket, aux Editions Blanche, je viens de créer ma maison d'édition où j'ai également publié fin mai SOPHIE A MEGEVE, le 4ème volet de ma collection de Sophie, commencée chez Flammarion avec Sophie à Cannes, Sophie au Flore, Sophie à Saint-Tropez.

Sur les liens ci-dessous, vous pouvez écouter soit une courte lecture d'un extrait de mon roman En attendant que les beaux jours reviennent (que j'avais signé Cécile Harel) par la comédienne Manoëlle Gaillard, les comédiens Alain Guillo et François Berland qui lisent quatre de mes nouvelles parues dans mon recueil Brèves enfances, aux éditions Au diable vauvert, ou encore ma petite Marcelline l'aubergine qui m'interviewe sur mon écriture.

MONICA
Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

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Ma nouvelle Zoé fait partie de mon recueil qui paraîtra début avril 2024.

Sylvie Bourgeois Harel - Festival de Deauville - Restaurant Ciro's - Samoyède

Sylvie Bourgeois Harel - Festival de Deauville - Restaurant Ciro's - Samoyède

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Sylvie Bourgeois - école rue Fanart - Montrapon - Besançon -

Sylvie Bourgeois - école rue Fanart - Montrapon - Besançon -

VANESSA

Nouvelle extraite de Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable Vauvert

Mon papa, il boit. Il croit que je ne le sais pas, mais je le vois faire et après plusieurs verres, il a le même regard de travers que le chien des voisins, un basset artésien qui s’appelle Jules. Je l’aime bien Jules, mais de là, à l’avoir comme papa, quand même, il y a un sacré pas. Quand il rentre à la maison de sa journée où il n’a pas travaillé, mon papa, au lieu de réparer la chasse d’eau des toilettes qui est cassée, alors que ma maman n’arrête pas de le lui demander, il va directement dans le salon et il se sert un verre de whisky. En cachette de ma mère car si elle le voit faire, elle lui crie que décidément, il pourrait l’aider, vu que maintenant qu’il est au chômage, il a le temps. Au mot chômage, en général, mon papa, il lève les yeux au ciel. Et au lieu de lui répondre genre qu’il a besoin de boire pour trouver l’inspiration maintenant qu’il a décidé de devenir écrivain et que les écrivains, tout le monde le sait, ça aime l’alcool, il se sert un deuxième verre en faisant attention de bien remettre la bouteille au fond du buffet pour pas que ma mère, elle voie le niveau descendre plus vite que la normale. Puis il s’affale sur le canapé et il allume la télé. A six heures du soir, il n’y a rien que des jeux, mais ça doit lui plaire, il faut croire, car il reste là à regarder des débilités jusqu’à l’heure du dîner. Et ce n’est pas rare qu’il mette ses pieds sur la table basse, ce qui fait hurler ma mère qu’il n’a plus le respect de rien dans cette baraque et que bientôt ce sera sur elle qu’il vomira son laisser-aller de paumé.

Mon papa, avant qu’il ne soit licencié, c’était le plus beau papa professeur de français du lycée Louis le Grand à Garches. Il était si beau avec son Alfa Roméo que plein de filles rêvaient qu’il soit leur fiancé. C’est d’ailleurs à cause de sa beauté que nos ennuis ont commencé. Une grande de seize ans, Vanessa Courtot, l’a accusé de l’aimer et de le lui avoir expliqué avec ses mains qui l’auraient caressé sous sa jupe. Alors que ce n’est même pas vrai, Vanessa, elle a menti. Mon papa, il ne l’aime pas. Je le sais car c’est Janine qu’il aime. Même que je les ai vus s’embrasser et qu’ils étaient tout nus. C’était un jour où j’étais allée chercher de la farine chez la voisine et comme personne ne m’avait répondu quand j’avais frappé alors que j’entendais de la musique, j’étais entrée. Et là, en face de moi, j’ai vu les fesses de mon papa donner des coups de reins très rapidement dans les fesses de Janine qui était pliée en deux et qui se tenait au rebord du canapé pour ne pas tomber. Ça faisait plein de bruit, flop, flop ! Mon papa, han, han ! Janine, oh oui, oh oui ! Le basset artésien, slurp, slurp ! Pauvre Jules, il suivait du regard en bavant les gros nénés de Janine qui se balançaient. Comme ils avaient le dos tourné, personne ne m’a vu et j’ai eu peur car je n’ai que dix ans et Janine n’est pas ma maman, mais je n’ai pas crié, j’ai juste pleuré.

Quand je suis rentrée chez moi sans la farine, j’ai menti que Janine n’était pas là et j’ai téléphoné à Adrien, mon copain, pour tout lui raconter. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il aurait bien aimé voir la scène car ça devait être mieux en vrai qu’à la télé où il regarde en cachette les films pornos de son père divorcé quand celui-ci sort draguer. Ça m’a énervé parce qu’Adrien, c’est mon fiancé, et j’aurais préféré qu’il me plaigne plutôt qu’il soit si obsédé. À la récré, c’est pareil, il faut toujours qu’il mime aux autres élèves les positions que les grands font pendant l’amour au lieu de rester à me tenir la main. Du coup, je ne sais pas si je veux toujours l’épouser car j’ai peur qu’il devienne un homme-chien comme mon papa qui préfère renifler les fesses des dames au lieu de jouer avec moi.

Vanessa, elle est amoureuse de mon papa depuis le jour où il lui a écrit une chanson pour la fête du lycée. C’est sûr que sur scène, lui à la guitare et elle, avec ses cheveux blonds, il faisait un beau couple, et c’est pour ça qu’elle a raconté n’importe quoi, histoire de le punir qu’il n’ait jamais voulu l’embrasser. Je sais qu’elle est en capable car moi aussi, j’ai fait la même chose avec une fille qui ne voulait pas me prêter sa corde à sauter. Je l’ai dénoncé qu’elle n’arrêtait pas de copier sur moi pendant un exercice de français alors que ce n’était même pas vrai. C’était pour me venger et quand la maîtresse l’a puni en la mettant au piquet, j’ai été contente et je me suis dit bien fait ! Et Vanessa, elle a fait la même chose avec mon papa. Bien fait ! Elle s’est dit après le procès. Vanessa, elle rêve de devenir une star et c’est pour ça qu’elle aime se faire remarquer à mettre des minijupes et à se maquiller autant. Faut dire qu’elle est jolie comme fille et qu’elle se voyait déjà en tournée avec mon papa qui aurait quitté ma maman pour lui faire tous ses caprices de vedette. Je crois surtout qu’elle regarde trop la télé.

Après l’histoire de la farine, je suis restée longtemps à ne plus savoir qui mon papa aimait le plus de Janine, ma maman ou moi et ça m’inquiétait quand je le voyais faire des sourires en cachette à Janine qui était la meilleure copine de ma maman. J’étais gênée de comprendre qu’il pensait toujours à ses fesses, mais je me taisais. Je me disais juste que c’est fou comme les garçons, ils aiment les fesses. Je le vois bien avec Adrien, il veut toujours mettre sa main dans les miennes. Ça m’énerve ! Et je ne sais pas à qui en parler, en tous les cas, pas à ma maman car je ne voudrais pas qu’elle se doute de quelque chose en faisant le rapprochement.

Quand il y a eu le procès à cause de Vanessa, mon papa, il n’a pas osé dire qu’il aimait Janine car elle est mariée à un handicapé que ça aurait tué s’il l’avait su. Il a préféré se taire, alors je n’ai pas parlé non plus et il a été condamné. Le jour où il a perdu son boulot, il a vendu son Alfa Roméo. Depuis, il traîne à pied son âme en peine dans tout le quartier où plus personne ne veut lui parler. Ça me fait de la peine car c’est mon papa quand même, c’est dur d’avoir pitié de lui quand je le vois tituber avec sa barbe pas rasée et ses pulls troués, ça me donne même envie de pleurer. C’était un si beau papa, mon papa ! Et drôle ! Et intelligent ! Il m’apprenait à bien parler le français et aussi à écrire des poèmes avec le nombre de pieds qu’il faut pour que ça rime et tout. Et maintenant quand je le vois sortir du bistrot à répéter dix fois la même chose en marchant de travers comme un crabe amoché, j’ai honte. Je prends même une autre rue pour ne pas le croiser. Ce n’est pas bien, je sais, d’avoir honte de son papa, mais je ne le reconnais plus. Plus jamais, il me prend sur ses genoux et dès qu’il a bu, il me crie dessus que je ne  dois pas devenir une traînée comme ma mère ou plein d’horreurs dans lesquelles il a hâte de devenir un grand écrivain pour dire merde à tous ceux qui n’auront pas cru à son talent. Et depuis que Janine ne le laisse plus rentrer chez elle et qu’avec son mari en chaise roulante que j’aimais bien promener dans l’allée, elle ne vient plus jamais à la maison rire avec ma maman comme avant, il crie encore plus souvent.

Mon papa, je crois, qu’il boit pour se tuer à petit feu et aussi peut-être à la longue ma maman qui a pris cent ans en moins de deux ans. Quant à moi, je pleure tout le temps tellement je regrette de ne pas avoir dit la vérité au procès. Je suis sûre que si j’avais parlé de Janine, mon papa, il n’aurait pas été renvoyé de son lycée. Mais je ne l’ai pas fait car cela aurait fait pleurer ma maman qui aurait eu aussi mal que moi en les voyant. C’est pour ça que j’ai fait le choix de me taire, monsieur le notaire qui est venu signer les papiers de la vente de notre maison à un jeune couple marié avec deux enfants et plein d’espoir d’être heureux chez nous. Résultat, à cause de moi, on est tous les trois à ne plus jamais pouvoir se parler normalement sans se crier dessus tellement j’ai l’impression que l’on ne se supporte plus.

Alors hier, pour oublier que je n’avais que 8 ans et que j’allais vivre dans un petit appartement, en rentrant de l’école, j’ai fait comme mon papa, je me suis servi un verre de whisky. C’était très mauvais. Le whisky, ç’a un goût fort et une odeur qui est tout de suite entrée dans mes trous de nez à me donner envie de vomir. Je me suis dit que mon papa, il devait vraiment être très malheureux pour se punir autant en buvant tous ses whiskys. Si ça se trouve, c’est comme le Christ avec sa croix, mon papa, il souffre pour se faire pardonner mon péché de ne pas avoir dit la vérité . Alors pour l’aider, je me suis forcée à avaler le verre tout entier en me disant que c’était comme un médicament qui allait le sauver. J’ai tout de suite eu la gorge en feu et j’ai fait des rototos. Soudain, ma tête a tourné et j’ai vu tout gris. Pour retrouver ma vue d’avant, j’ai pris la bouteille de whisky et j’ai bu au goulot, glou, glou. C’était dégoûtant, glou, glou, mais il me fallait y arriver pour sauver mon papa, glou, glou. Il n’y avait aucune raison qu’il soit tout seul à porter sa croix, non mais, j’étais là et j’allais lui montrer qu’il pouvait compter sur moi ! Glou, glou.

Quand je me suis réveillée, j’étais dans un lit à l’hôpital avec ma maman à mes côtés. Je ne me souvenais de rien. Puis soudain ça m’est revenu et je me suis dit que la situation était trop compliquée pour lui en parler, alors je me suis tue. Ma maman ne m’a pas laissé le temps d’être mal à l’aise, elle m’a tout de suite embrassée avec plein de larmes dans ses yeux tellement elle avait l’air ému. Elle ne m’a pas grondée non plus. Elle m’a expliqué que mon papa m’avait trouvé inconsciente avec une bouteille de whisky vide à mes côtés et qu’il m’avait emmenée aux urgences. Et que j’étais à l’hôpital depuis dix jours déjà. Et que mon papa lui aussi était couché dans une chambre à côté en train de se faire soigner et qu’il avait déjà changé. Il lui avait même demandé pardon et que bientôt, nous allions partir vivre tous les trois au bord de la mer pour recommencer une nouvelle vie. Youpi, je me suis dit. Youpi, vive le whisky !

SAM - Samoyède - Besançon

SAM - Samoyède - Besançon

Mon chien

Mon chien, il est beau, mais il est con car il n’arrête pas de manger le dentier de ma mamy. Faut dire que quand elle se couche, elle le pose sur sa table de nuit. Alors forcément, ça le tente. Quand elle se réveille ma mamy, la première chose qu’elle fait, elle cherche ses dents. Mon chien, pendant la nuit, il aura tellement joué avec qu’il nous arrive de les chercher pendant très longtemps et de finir par les trouver n’importe où, dans le jardin, sous un lit, dans la cuisine. Des fois même, mon chien, il les aura tellement mordues que ma mamy, elle ne peut plus les mettre. Dans ces cas-là, ma maman l’accompagne chez le dentiste pour lui commander un dentier tout neuf et pendant tout le temps que ça prend, ma mamy, elle reste sans ses dents et on dirait qu’elle a 100 ans. Mais ça ne la gêne pas pour rigoler. Mon papa, non plus, ça ne le gêne pas. Il a les dents toutes jaunes et sales comme la couleur de la cuisine que je voudrais que l’on repeigne, mais mes parents ont toujours mieux à faire. Du coup, à part Aurélie, je n’ai pas d’autres amis car je ne veux pas les inviter et leur montrer comment la cuisine n’est pas jolie alors que le reste de ma maison, c’est bien.
 
Mon papa, ses dents de mendiant, ce n’est pas une histoire d’argent car il conduit une Porsche. C’est à n’y rien comprendre aux grands. Pareil pour ses ongles qu’il ne veut jamais se couper ou quand il fait des prouts et qu’il dit santé pour se marrer. Il est limite question propreté alors que je n’ai jamais entendu quelqu’un qui savait aussi bien chanter que lui. C’est bien simple, il chante tout le temps et notre maison, elle est toujours pleine de gens qui viennent s’amuser avec lui. Je crois qu’il n’y a d’ailleurs que ma maman et moi qui aimerions qu’il prenne sa douche plus souvent, les autres gens, ils ne l’embêtent jamais avec ça. Ma maman, elle dit qu’il n’aime pas se laver parce que quand il était petit, il vivait rue des Lavaux à Monchanin et que quand on a vécu rue des Lavaux à Montchanin, et bien, ça vous restait imprimé à vie. Enfant, mon papa, il était très pauvre et sa maman, elle ne le lavait qu’une fois par semaine dans une bassine d’eau chaude où après toute sa famille y passait. Alors que pendant le même temps, ma maman, elle vivait dans une grande maison et elle prenait son bain tous les jours dans une baignoire d’étain dans une belle salle de bains où il y avait une cheminée et une vue sur la mer. Et bien, il y a des différences aussi grandes que ça qui arrivent quand même à fonder une famille. Je vous jure, j’ai 8 ans et j’ai un papa et une maman et aussi ma mamy.
 
Il est con mon chien parce qu’on a beau le gronder que ce n’est pas bien de jouer avec le dentier de mamy, il recommence toujours. Ça doit le faire marrer. Et quand on le punit en le faisant dormir dehors, c’est avec les poules du voisin qu’il va jouer. Sauf qu’il ne sait pas jouer avec sans les tuer. Et le voisin, ça le met dans des colères où après il aimerait bien faire la peau à mon chien et même l’envoyer au tribunal pour que les gendarmes, ils le piquent. Et mon chien, on a beau lui expliquer que quand on est un chien citadin comme lui qui vit en ville, on n’a pas besoin de faire fonctionner son instinct de survie comme si on était au Pôle Nord avec rien à manger, et bien non, il ne comprend rien et le lendemain, il recommence à tuer.
 
Pourtant ma maman, elle le nourrit bien avec de la viande qui coûte cher et des légumes et du riz. Les poules, il les offre à sa fiancée, la chienne du docteur Duvernoy, notre médecin de famille. C’est une grosse labrador qui fait la maligne car mon chien, il est amoureux d’elle et elle refuse ses avances alors qu’elle se laisse renifler le derrière par tous les autres chiens du quartier qui en plus sont beaucoup moins beaux que le mien. C’est à n’y rien comprendre aux chiennes. Mon chien, en tous les cas, ça le déprime et après, il rentre tout désespéré à la maison. Il fait la même tête que mon papa quand il a pris l’apéritif avec le mari d’une de ses amoureuses au lieu d’autre chose qu’il avait prévu et qui s’était mal passé. Parce que mon papa, même avec ses dents, il a beaucoup de succès avec les femmes. Il les aime toutes. Et moi, je les déteste. Toutes. Toutes sauf ma maman et Aurélie et aussi ma mamy.
 
Quand on a du monde à la maison, mon papa et mon chien, ils ont horreur que les gens s’en aillent. Comme si ça les ennuyait que l’on se retrouve en famille. Alors, ils raccompagnent nos invités le plus loin possible jusque dans la rue, mon papa avec sa serviette à la main et mon chien, un torchon dans la bouche ou l’inverse, je ne sais plus très bien. On dirait deux crétins.

Ma maman, elle a tout essayé pour que mon chien ne soit plus un criminel et mon papa un bon mari fidèle. Elle l’a même enfermé toute une journée dans le cagibi avec une poule attachée autour du cou, mon chien, pas mon papa... Et bien quand on lui a ouvert la porte à ce couillon, il nous a fait la fête avec sa poule morte comme si de rien n’était et sans comprendre que c’était une punition. Mais un jour ma maman, elle en a tellement eu marre que les poules que mon chien tue et qu’elle rembourse au voisin au prix du marché, ce qui n’est pas rien, elles soient gaspillées chez la Duvernoy, qu’un matin ni une ni deux, elle est allée chez le docteur et elle a récupéré son bien. Puis sans hésiter, elle l’a apporté à Monsieur Paquet, notre boucher et comme il est amoureux de ma maman en cachette et bien il lui a plumé sa poule. Puis ma maman, elle nous l’a fait manger avec du riz et des légumes et elle nous a dit que dorénavant, ce serait toujours ainsi.
 
Et aussi mon chien, chaque fois que l’on va à la campagne, il se roule dans les bouses de vaches pour faire l’invisible question odeur et que les vaches, elles ne le voient pas venir quand il les attaque. J’espère qu’il n’arrivera jamais à en tuer une car je ne sais pas si Monsieur Paquet, il serait très content que ma maman, elle lui dépose une vache morte à découper en beefsteak pas trop épais parce que mon papa et ma mamy, ils ont du mal à mâcher. Ça lui empêcherait ses bénéfices surtout qu’on a un compte très cher chez lui où l’on fait marquer tout ce que l’on achète.
 
Mon chien, il est con, mais je l’aime bien parce qu’il est beau et qu’il me fait marrer. C’est bien simple, c’est le plus beau de toute la région et chaque fois qu’on l’emmène dans un concours de beauté avec ma maman, et bien, on rentre à la maison avec des saucissons et du champagne. Ma maman, elle a honte de le faire défiler, alors c’est toujours moi qui le fait passer devant le jury. Au début, il fait bien le fier, puis très vite, il va aller embêter un autre chien surtout si c’est un caniche bien coiffé, il les déteste ceux-là. Et bien, même s’il est très désobéissant comme chien, on gagne toujours le premier prix de beauté.
Et rien que ça, ça veut dire que je dis toujours la vérité et que mon chien, il est vraiment beau.

Nouvelle de mon recueil Brèves enfances, paru aux éditions Au diable-Vauvert
 

BREVES ENFANCES - ÉDITIONS AU DIABLE VAUVERT - Vanessa (nouvelle)

Alain Guillo lit Henri, une nouvelle de Sylvie Bourgeois parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvert

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Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

En fin d’après-midi, j’ai demandé à ma maman la permission d’aller au village avec ma copine Sandrine pour acheter des bonbons. Elle m’a dit oui et de ne pas traîner. Je me suis habillée avec mon short en coton rayé rose et vert qui fait un peu comme une culotte mais qui est quand même un short et mes sandales que ma maman m’a achetées chez Bailly. Elles sont très belles. Quand je les ai essayées, j’avais retenu ma respiration et fait le vœu que ma maman dise oui. Elle m’a juste demandé si j’étais sûre que je n’allais pas me tordre les pieds avec. J’ai dix ans et ce sont mes premières compensées.

 

Quand nous sommes arrivés au Miramar, c’est l’immeuble qui délimite la fin de notre quartier d’été où il n’y a que des maisons de vacances au bord de la mer, un monsieur nous a abordé. Bonjour, je suis un ami de vos papas, il nous a dit. Ah bon ? On lui a répondu sans s’intéresser à lui. Mais il a insisté qu’il connaissait bien nos papas, et nos mamans aussi et il s’est mis entre nous deux. Et comment ils vont vos papas ? Il nous a demandé. Et vos mamans ? Et nous, comme on est polies avec les amis de nos parents, on lui a répondu qu’ils allaient très bien d’autant plus qu’il était grand et un peu terrifiant.

 

Soudain, j’ai senti la main du monsieur dans mon short qui faisait un peu culotte, mais qui était quand même un short. J’ai regardé Sandrine, mais elle était partie à lui raconter sa vie avec ses quatre sœurs. J’ai essayé de l’interrompre, mais elle regardait droit devant elle à continuer de parler en faisant la maligne car c’est le genre de copine à vite faire la maligne. Ca ne m’étonnerait pas d’ailleurs qu’elle ait déjà embrassé un garçon en cachette de ne me l’avoir dit car une année de vacances d’été, on s’adore, et l’année d’après, on se déteste, c’est parce qu’elle est jalouse que je sois fille unique avec mes parents qui sont très beaux. Forcément, elle m’envie, et en même temps, je la comprends, je préfère ma vie à la sienne.

 

Soudain les doigts du copain de mon papa ont caressé mon minou et ont même essayé de rentrer dedans. Quelle drôle d’idée, je me suis dit et je n’ai pas osé lui demander ce qu’il faisait car j’avais peur de me faire gronder par mon papa qui aime que je sois bien élevée. Le monsieur, il avait des ongles mal coupés et qui devaient certainement être sales car j’ai senti une boule remonter dans ma gorge. J’ai même eu mal au cœur et je ne pouvais plus respirer tant j’étais oppressée, quand soudain j’ai pensé je ne sais pas comment à lui demander le prénom de mon papa qu’il connaissait si bien. Il m’a répondu Léon, puis Roger, puis Bernard tout en allant encore plus loin dans mon short et très vite et ça commençait à m’énerver vraiment cette intrusion. Quand j’ai compris qu’il ne connaissait pas mon papa et donc qu’il n’y avait aucune raison qu’il caresse mon minou, j’ai pris la main de Sandrine et je l’ai entraînée à courir très vite avec moi jusqu’à ma maison. Tant pis pour mes bonbons.

 

J’ai couru jusqu’à ma maman et je lui ai tout raconté. Elle a hurlé. Puis elle est allée chercher mon papa et m’a demandé de lui montrer où tout cela s’était passé. On a laissé Sandrine car elle n’avait pas eu les doigts du monsieur dans sa culotte. Faut dire qu’elle est beaucoup moins jolie que moi car elle a du poil sur les fesses et aussi de la moustache parce qu’elle est très brune. Je trouve d’ailleurs que pour une petite fille, c’est plus joli d’être blonde avec les yeux bleus comme moi, la preuve, le monsieur, il ne s’y est pas trompé.

 

Avec mes parents, on est rentré partout dans les immeubles pour chercher le monsieur que ma maman appelle le satyre. Puis quand on est allé dans un bar-tabac pour parler avec le patron, soudain, je l’ai vu passer dans la rue. J’ai essayé de le montrer à mes parents, mais je n’y arrivais pas tellement j’étais sans voix. Finalement, j’ai réussi à tirer la manche de ma maman et elle a compris que c’était lui. Elle lui a aussitôt couru après, suivi de mon papa, puis du patron et aussi de tous les clients qui voulaient savoir ce qu’il se passait. Finalement, ils ont réussi à l’attraper et ma maman lui a posé plein de questions, elle était remontée comme ce n’était pas possible. Après un moment, il s’est avéré que c’était un pauvre garçon qui passait ses vacances tout seul. Un garçon pas très malin d’après ce que j’ai compris. Enfin quand même suffisamment malin pour comprendre qu’un short c’est bien pratique pour y mettre sa main. Ils ont discuté pendant longtemps même qu’à un moment, je me suis dit que j’avais le temps d’aller m’acheter mes bonbons. Mais les gendarmes sont arrivés et on est rentré à la maison.

 

Le soir, j’ai eu le droit de dormir dans le lit de ma maman qui m’a expliqué ce qu’était un satyre et que je ne devais plus jamais forcément croire ce que me disaient les grands et que même si elle m’avait éduqué le respect des adultes, et bien, parfois il y en avait comme ce pauvre garçon qu’il ne fallait pas écouter. Et que dorénavant pour tout simplifier, je ne devais plus jamais parler à qui que ce soit que je ne connaissais pas s’il était âgé que moi. Je lui ai répondu que je pouvais aussi me mettre à détester tous les garçons, comme ça je ne ferais plus jamais de confusion et ce serait encore plus pratique pour mon éducation. Que c’était même la meilleure solution.

 

Ce fut ma plus belle nuit. J’adore dormir avec ma maman. Ca ne m’arrive pas assez souvent. Le satyre, il peut bien revenir, comme ça mon papa, il dormira encore sur le divan.

 

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Le  meilleur ami de mon papa est comédien. Il s'appelle Daniel et il passe souvent à la télévision. On le voit aussi sur plein d'affiches de cinéma. Il est très connu et, dans la rue, les gens l'arrêtent pour lui demander des autographes. Il gagne beaucoup d'argent. C'est bien simple son appartement, il est tellement grand qu'on pourrait y mettre une piscine. D'ailleurs, je crois qu'il va s'en faire installer une parce que son docteur lui a dit que pour soulager son dos, la natation, c'était ce qu'il y avait de mieux. Mon papa aussi est comédien. Mais ce n’est pas pareil. Personne ne le connaît et l’on vit dans un trois pièces, à Créteil.

Mes parents avaient comme projet, enfin surtout ma mère, que Daniel soit mon parrain, mais Daniel, il n'a jamais trouvé de date où il était sûr d'être disponible. Le temps a passé et maintenant que j'ai 10 ans, pfut, ça fait un peu tard. Mais ma mère ne désespère pas. Moi ça ne me dérangerait pas surtout pour les cadeaux et pour la célébrité si jamais il y avait ma photo dans Paris-Match. Mais Daniel n'a pas l'air convaincu de la nécessité de me faire baptiser. Peut-être qu'il me trouve nulle et qu'il aurait préféré être le parrain de la fille de Vanessa Paradis. En même temps, vu qu'elle habite aux États-Unis, je ne vois pas pourquoi elle choisirait Daniel.

Ce soir, Daniel vient dîner à la maison. Ma mère, toute la journée, elle a cuisiné. Ça fait une éternité que mon papa ne l'a pas vu. Il est tout excité. Forcément, un meilleur ami que l'on ne voit jamais ! Ma mère n'a pas arrêté de répéter à mon père qu'il ne devait pas oublier de demander à Daniel de le pistonner pour obtenir un rôle dans son prochain film, et que d’ailleurs, il lui devait bien ça pour toutes les fois où il l'avait aidé quand il n'avait pas d'argent.

Mon papa s’est alors mis à crier que, bon sang de bonsoir, jamais, mais jamais, il ne lui demandera quoi que ce soit. Que Daniel savait très bien qu’il était comédien et si, un jour, celui-ci pouvait l’aider, eh bien, il le ferait de lui-même, sans qu’il n’ait à le lui demander, voilà. Et même si c'était vrai qu’il l’avait hébergé pendant deux ans, eh bien, il l'avait fait par amitié. Par amitié pour son meilleur ami. Voilà. Ma mère lui a répondu qu'il était bête et qu'il se ferait toujours avoir tellement il était bête. Et elle a ajouté que, dans la vie, si l’on ne demandait jamais rien, eh bien, l’on n’avait rien. Et que Daniel quand il était pauvre, il ne s’était pas gêné pour lui emprunter sa voiture. Et quand il la lui avait rendue toute cassée, eh bien ça ne l’avait pas gêné non plus de ne pas lui payer les réparations. Mon papa s'est alors encore plus énervé et il a tapé dans le mur du salon en hurlant à ma mère qu'il n'aimait pas, mais pas du tout, quand elle ressassait ces vieilles histoires du passé. Que ça le rendait fou !

N’empêche, a ajouté ma mère, n’empêche que lui, il vit dans un 600 mètres carrés pendant que nous, on croule sous les dettes. Puis elle est partie dans la cuisine en demandant à mon père comment il comptait payer le loyer et que si ça continuait, eh bien, elle allait divorcer. Allez continue, a répondu mon papa en se mettant la tête dans ses mains, continue de me faire passer pour un minable. Surtout devant la petite, c’est bien. C’est vraiment bien.

Soudain la porte d’entrée a sonné. Tous les deux se sont aussitôt calmés. Ah Daniel ! Bonjour ! Comment vas-tu ? lui a dit ma mère en le faisant entrer avec son plus beau sourire. Mon père a eu un peu plus de mal à redevenir normal. Salut, salut vieux, entre, entre, assieds-toi, ça me fait plaisir de te voir. Ça fait longtemps que l’on ne s’est pas vu. Ça remonte à quand la dernière fois ? À une éternité ? Non ?

Daniel s'est assis sur le fauteuil et nous, en face sur le canapé. On l’a regardé. Il paraissait plus vieux qu’à la télé. Alors comment ça va mon gars? lui a demandé mon papa. Mal, très mal, a répondu Daniel, qu’à mon école, j’appelle mon parrain histoire de frimer devant Isabelle, la fille du médecin. Depuis qu’elle a joué dans une pub, elle se croit comédienne. Ça m’énerve !

- J'enchaîne film sur film, a continué Daniel. Je suis épuisé. Je n'en peux plus. Je pense que je vais arrêter le cinéma.

- Ah bon, mais pourquoi? a voulu savoir mon papa.

- Parce que maintenant, plus personne ne me parle normalement, a répliqué Daniel en soupirant. Et puis pendant les tournages, tu ne fais qu’attendre. C’est long, tu ne peux pas t’imaginer ! Et quand enfin, tu entends moteur, tu as tellement attendu que tu n’as même plus envie de jouer.

- Ben alors, mon petit gars, a essayé de l’aider mon papa, il faut te ressaisir.

- Non, je t’assure, lui a répondu Daniel en mettant ses pieds sur la table basse où ma maman venait d’apporter l’apéritif, je suis déprimé, terriblement déprimé. En plus, tous les jours, je reçois des projets de films, tu te rends compte ? Il n’y a pas un jour où je ne reçois pas de proposition, je n’en peux plus, ça me fout trop la pression.

Puis il a allumé une cigarette en expliquant qu’il avait les boules car sa femme ne voulait pas l’accompagner sur son prochain tournage parce qu'il y aurait sa maîtresse, alors qu’il lui avait toujours tout payé. Quand ma mère a ouvert une bouteille de champagne en faisant les gros yeux à mon père, du genre, c’est le moment de lui parler, vas-y, Daniel lui a demandé si elle n’aurait pas plutôt du whisky. Et en laissant tomber ses cendres sur la moquette. Il a ajouté que ça lui faisait vraiment plaisir de nous voir. Si, si, nous ne pouvions pas imaginer combien ça lui faisait du bien de voir des gens qui n’étaient pas de son métier, parce que le cinéma, ça rendait les gens fous. Là, mon père, il a fait un hochement de tête pour lui rappeler que lui aussi était comédien. Mais Daniel n’a rien vu et il a poursuivi. Qu’il payait trop d’impôts et que son chien était devenue une star. Si, si, les coiffeurs l’adorent, ils lui font même des couettes. Et comme son chien adore faire le cabot, il le fait toujours passer devant la caméra, ahahah ! Puis après, Daniel nous a raconté pleins d’histoires dans lesquelles il a imité ses copains comédiens. Ça nous a bien fait marrer.

- Mais ce n’est pas le tout, a soudain dit Daniel, faut que j’y aille.

- Maintenant ? lui a demandé ma maman, mais on n’a pas encore dîné.

- Ah mais, j’étais juste venu prendre l’apéritif. Tu ne lui as pas dit, Bruno, à ta femme que je ne prenais que l’apéritif ? Tu ne lui as pas dit ?

- Ben non, tu m’as dit que tu venais dîner, vu que cela faisait une éternité. Reste encore un peu, Babeth a tout préparé, a insisté mon papa.

- Non, non, je ne peux vraiment pas, a répondu Daniel en se levant, j’ai une soirée. J’ai horreur de ça, mais c’est le passage obligé. Faut se montrer. Je préférerais vraiment passer la soirée avec vous, mais, j’ai promis à Lucie, c’est mon petit cœur, de lui présenter mon producteur pour qu’elle ait un rôle dans mon prochain film. 

Ma mère a alors toussé pour faire comprendre à mon père qu’il fallait qu’il se décide à lui parler, mais il a profité que Daniel avait déjà enchaîné pour se taire.

- C’est fou la vie. Je n’ai jamais été aussi malheureux depuis que j’ai réussi. Tu te souviens Bruno combien on était heureux quand on jouait au café-théâtre ? On se levait tard, mais on l’espérait notre succès. On y croyait.

- Toi, tu te levais tard, lui a rétorqué mon papa, moi, je travaillais tôt pour payer notre loyer.

- Oh la la, s’est soudain énervé Daniel. Où vas-tu chercher tout ça mon petit gars ? Moi, je me souviens qu’on était bien, c’est tout. Et je n’ai pas raison de ne me souvenir que du bon? Hein ? Allez trinquons plutôt ! Trinquons au nom de notre amitié ! 

- Dis-moi Daniel, je lui ai demandé tout de go, je voudrais que tu me fasses un cadeau car tu es un peu mon parrain, même si nous ne sommes pas passés devant monsieur le curé et que tu ne m’as jamais rien offert.

- Mais ce que tu veux, m’a répondu Daniel, ce que tu veux ma puce. Promis, le mois prochain, je viens te chercher et on ira dans le magasin de ton choix. Promis !

- Non, je lui ai dit, je le préférerais maintenant mon cadeau. Tu sais, je ne suis qu’une enfant et les enfants, c’est bien connu, on n’a pas la même notion du temps que les grands. Voilà, je voudrais que tu viennes me chercher demain à la sortie de l’école. Ça n’est pas très compliqué et ça me ferait bien marrer. 

Le lendemain, j’ai attendu Daniel, mais il n’est jamais vu.

 

 

 

 

 

DANIEL (nouvelle) - BREVES ENFANCES - Editions AU DIABLE-VAUVERT
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MORPHINE

Une nouvelle de Sylvie Bourgeois Harel

 

Elle s’est réveillée et m’a regardée. Longtemps. Puis elle s’est rendormie. Dans son sommeil, je l’ai entendue dire putain de bordel de merde. Elle protestait, je pense, d’être encore en vie.

Elle est arrivée ce matin. Avec ses beaux yeux bleus. Des beaux yeux bleus et un visage d’enfant. D’un enfant pas souriant. L’infirmière aurait préféré mettre cette jeune femme qui venait de tenter de se suicider dans une autre chambre, mais l’hôpital était bondé. Elle m’a dit qu’après tout cela lui ferait peut-être du bien de passer quelques jours auprès de moi. De moi qui allais mourir et qui m’accrochais à la vie. Moi dont l’optimisme suscitait l’admiration du personnel médical qui prenait soin de mon corps malade. De mon corps qui avant d’être perfusé, piqué, dégradé était si joli. Je me souviens de l’affolement qu’il créait dans les yeux des hommes. Aujourd’hui, des trous, des crevasses, des gerçures, pas un endroit où ma peau ne soit esquintée et douloureuse. Si je me bats autant contre la maladie, c’est que je ne veux pas mourir avant de connaître le grand amour. Le vrai, le bel amour. Des fiancés, des aventures, j’en ai eu. Comme tout le monde. Mais le grand amour, jamais.

Je me suis tue et j’ai attendu. Qu’elle se réveille la désireuse d’éternité. À la fin de la journée, elle a commencé à bouger un peu, la demandeuse de mort. Et à parler. À raconter. Pourquoi elle s’était suicidée. Un homme, son mari la trompait, la battait et avait même essayé de la tuer en la poussant dans les escaliers. Elle l’aimait et lui avait pardonné. Il ne l’aimait plus et voulait la quitter. D’où les médicaments. Et maintenant qu’elle était toujours en vie, elle ne savait pas ce qu’elle allait faire de tout ce temps non désiré.

Cette fille me fascinait tant elle avait la capacité de parler sans s’arrêter. J’étais exténuée et l’écouter me reposait. Je n’avais pas à la questionner, ni à la relancer. Elle parlait toute seule, sans cesse. Et qu’elle avait besoin d’admirer un homme pour l’aimer. Et que le sien était admirable. Qu’il avait réussi professionnellement. Qu’il était beau, enfin pas vraiment beau comme on l’entend dans les magazines, mais beau comme elle aimait qu’un homme soit. Je lui ai demandé ce qu’elle pouvait trouver d’admirable chez un homme qui la battait. Elle ne m’a pas répondu. J’ai ajouté que si j’avais la chance d’avoir un amoureux, ce ne serait pas sa réussite que j’aurais admirée chez lui, mais plutôt sa capacité à m’aimer, quoiqu’il m’arrive. J’aurais trouvé par exemple admirable qu’un homme continue de m’aimer malgré ma maladie. Elle m’a regardée sans comprendre, puis elle a continué. Elle s’était ratée, mais elle recommencerait. Les médecins auraient beau s’acharner pour lui redonner le goût de la vie, la prochaine fois, elle ne se louperait pas.

Un peu plus tard, elle m’a demandé pourquoi j’étais à l’hôpital. Une leucémie, je lui ai répondu, j’ai une leucémie. C’est grave ? Elle a ajouté. Et avant même que je lui dise que la mienne était mortelle, elle s’est endormie. Avec sa tête d’enfant pas content.

C’est mal foutu la vie, elle m’a dit en se réveillant, j’aurais pu te donner la mienne. Ce serait bien si on pouvait donner sa vie que l’on ne veut plus à ceux qui en ont besoin. Elle ferait bien un deal - elle parlait comme ça - avec l’hôpital pour qu’elle ait le droit de se suicider dans une de leurs chambres et qu’ensuite les médecins récupèrent ses organes pour les transplanter à leurs malades. Mais elle était sûre qu’ils n’accepteraient jamais. Pourtant ça lui plairait. En plus, ce serait une première. Et puis comme ça, au moins, elle donnerait à sa mort le sens qu’elle n’avait pas réussi à donner à sa vie. Mais bon faut pas rêver, elle répétait, avec son visage d’enfant pas méchant.

Le lendemain, mes taux sanguins se sont effondrés. J’ai dû partir dans une chambre immunisée. Il me fallait un donneur pour une greffe de moelle osseuse. J’ai trente-deux ans et je ne veux pas mourir. La suicidée a trente-deux ans aussi, elle ne doit pas mourir. L’éternité, les ténèbres, ça me fait peur. L’idée que je n’ai pas eu le temps de devenir quelqu’un, ni de terminer ma dernière sculpture, me donne envie de pleurer. De pleurer doucement. Je me console ainsi. Je n’ai plus mes parents. La suicidée voit la mort comme un soulagement. Je l’envie presque. J’ai demandé à l’infirmière d’aller me la chercher. Qu’elle m’égaye un peu avec ses histoires de décès prématuré.

L’infirmière m’a dit qu’elle s’était remise et avait demandé à retourner dans la vie, dans sa vie, chez son mari. Elle avait même accepté d’être suivi par un psy. Je lui ai demandé de me la retrouver. Qu’elle vienne me distraire avec ses envies de morbidité. Je voulais revoir encore une fois son visage d’enfant innocent.

Je lutte, mais je me sens faiblir. Je suis toute maigre. Je ne peux plus rien avaler et à peine respirer. Aucun donneur n’est compatible. Je lutte, mais je ne vais pas gagner. Je le sais. Je le sens. Mes jours sont comptés. Je le sais. Je sens la paix s’installer en moi. L’image de ma maman me revient de plus en plus souvent. Elle a les bras tendus vers moi et me sourit en m’appelant doucement. Mes heures sont comptées, je le sais, je le sens, mais plus la morphine que l’on m’a augmentée.

J’attends la suicidée. Je veux la voir pour lui dire au revoir. Je veux la voir pour lui dire de vivre. Pour elle. Pour moi. Je veux la voir. C’est mon dernier espoir. Je veux la voir ma suicidée avec sa tête d’enfant inconséquent.

L’infirmière vient de m’annoncer qu’elle a tué son mari avant de se tirer une balle dans la tête. C’est sa maman qui a trouvé l’appartement plein de sang. Pauvre bébé qui désirait être aimée. Pauvre petite suicidée. Ma suicidée. Ma petite suicidée que je vais bientôt retrouver.

 Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - 2019

Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - 2019

Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - Var - 83310 - Massif des Maures

Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - Var - 83310 - Massif des Maures

Château de La Mole - 2019 - Massif des Maures - 83310 La Mole - Var

Château de La Mole - 2019 - Massif des Maures - 83310 La Mole - Var

Château de La Mole - Massif des Maures - 83310 La Mole - Var

Château de La Mole - Massif des Maures - 83310 La Mole - Var

Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - été 2019 - Massif des Maures ) Var - 83310 La Mole

Sylvie Bourgeois Harel - Château de La Mole - été 2019 - Massif des Maures ) Var - 83310 La Mole

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                  BREVES ENFANCES        

                                        Recueil de 34 nouvelles
                                 Éditions Au diable vauvert. 2009

4ème de couverture

 

Trente-quatre enfants se racontent. Trente-quatre portraits en creux de familles décomposées ou recomposées. Trente-quatre regards doux et avertis sur les adultes que nous sommes. Sylvie Bourgeois a su saisir ces innocences écourtées par une maturité acquise trop vite, leur lucidité et leur immense capacité d'amour et de pardon.

 

"C'est peut-être ça être de la même famille, se tenir serrés sans se parler et attendre que le temps passe jusqu'à ce que l'on devienne très vieux."

 

Nouvelliste et romancière, Sylvie Bourgeois a publié plusieurs livres. Scénariste, elle a notamment co-écrit Les randonneurs à Saint-Tropez avec son mari Philippe Harel.

 

 

                 

                                                                                     

 

 

 

 

 

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Présentation

  • : Sylvie Bourgeois fait son blog
  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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  • Sylvie Bourgeois Harel
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  • écrivain, scénariste, novelliste

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