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Henriette

Sylvie Bourgeois Harel

Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Saint-Tropez, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et on se baigne dans la mer car ma maman, c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père du côté de mon papa est malade, et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule, même si elle a 50 ans. Henriette est grande et maigre, et ses parents sont morts quand elle avait 8 ans. Ses frères aînés, qui avaient déjà la majorité, ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard, et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage et la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des vaches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend. Le Haut-Doubs, c'est très beau, mais c'est très froid aussi. Et les paysans, c'est bien simple, ils mangent de la saucisse de Morteau avec du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme leurs bœufs, elles pondent leur lait très tôt.

Un jour, un de ses frères violeur est mort. Henriette, qui avait alors 45 ans, a réussi à s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier où elle s’est cachée derrière une poubelle remplie de papiers cadeaux et d’emballages de foie gras. C’était un 25 décembre, et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était gelée, recroquevillée, à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’avait jamais eu quelqu’un pour la consoler.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à venir jouer aux Dames chez mon grand-père qui était veuf. Pour la faire bénéficier de sa retraite de douanier, il l’a épousée. Mon papa n'était pas content alors qu’il est le premier à faire des bêtises, et avec des femmes qui ne sont même pas ma mère. Et quand ma maman l’apprend, elle lui crie dessus et le traite de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête des photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone, et elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clé, comme ça, mon papa est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait ! Si seulement il pouvait emmener mon frère aîné avec lui ! Le lendemain, il rentre tout penaud avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman attend trois jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant, mon frère aîné recommence à m’embêter ou à m'enfermer. Faut dire, il est dans l’âge bête où à part de me demander de lui obéir, il ne fait rien de ses journées. Même mon chien ne peut plus le supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés, les portes fermées, mon papa à l'hôtel, mon frère aîné excité. Je vous jure, j’ai 8 ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, aussi, la vie est compliquée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer l'air pur de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année. Mon grand-père me couchait à 7 heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs alors que je ne ponds pas. J’entendais les enfants des voisins jouer dans la cour. J’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que j’aime mon grand-père. La journée, il fabrique dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il grave en italique Pontarlier, puis il les vend aux touristes de Oye-et-Pallet. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy y range son dentier sur sa table de nuit, mais ce n'est pas pratique car quand elle dort, mon chien le lui vole, et le matin, quand elle rit sans ses dents, on dirait qu’elle a 100 ans, je l'aime car c'est une grand-mère enfant qui s'amuse tout le temps.

Mais depuis un mois, mon grand-père est malade du cancer du sang à l’hôpital de Besançon, et peut-être même, m'a dit ma maman, qu’Henriette sera veuve de douanier sans pouvoir toucher à la retraite car ils ne sont pas mariés depuis assez longtemps, ce serait dommage car elle n'est pas encore habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants. Hier, quand je suis rentrée sans frapper dans la chambre de mon grand-père, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une aiguille dans le cœur, je ne veux pas qu’il meure.

J’ai déjà vu un mort. C’était une morte. La femme du parrain de mon frère idiot. Elle était allongée sur un canapé. On aurait dit une enfant. Quand le parrain m’a obligée d’aller l’embrasser, j’ai compris que la mort c’était aussi froid que le Haut-Doubs quand mes parents louent une ferme et qu'on se lave avec de l'eau glacée avant d'aller faire du ski de fond.

Ce soir, c’est Noël, et je ne veux pas que mon grand-père devienne gelé comme le lac de Saint-Point sur lequel je fais du patin avec juste mes bottes aux pieds, sinon Henriette sera obligée de retourner dans son placard, alors que, depuis un mois, elle ne tremble plus et ose enfin me parler. Mon Dieu, faites que mon vœu soit exaucé, et aussi que mon frère arrête de m'embêter. Mais quand j'ai levé les yeux au ciel pour regarder si Dieu m'écoutait, j'ai surtout vu mon papa qui, ayant entendu le téléphone sonner, descendait de l'escabeau où il avait accroché une étoile au sommet de notre immense sapin qui vient directement du Haut-Doubs où les sapins sont les plus hauts et les plus beaux du monde. C'était l’hôpital. Pour la première fois, j’ai vu mon papa pleurer.

Le lendemain, nous étions tellement tristes que ma maman m'a emmenée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent entassées les familles défavorisées, et j’ai donné mon vélo bleu flambant neuf et mes jouets à des enfants nombreux qui vivaient dans une seule pièce. C'était sale et ça ne sentait pas bon, mais quand j'ai vu les sourires de tous ces petits de mon âge qui me disaient merci, je me suis sentie devenir grande et importante, et différente. J'étais le messie et je volais au paradis. J'avais chaud au coeur, et même les problèmes avec mon idiot frère aîné n'existaient plus. J’ai pensé à mon grand-père parti aux cieux, et à Henriette qui n'avait jamais eu de cadeau.

A l’école, quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu à Noël, je leur ai répondu que j’avais offert à des pauvres mal habillés tous les jouets que j’avais reçus et aussi tous les anciens avec lesquels je ne m'amusais plus, et j’ai ajouté que, grâce à ma maman, j'avais appris que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

Sylvie Bourgeois Harel

Henriette fait partie des 34 nouvelles de mon recueil  Brèves enfances paru aux Éditions au Diable Vauvert

Sylvie Bourgeois - Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Évelyne Bouix - Sylvie Bourgeois Harel - Librairie L'Ecume des Pages - Saint-Germain-des-Prés - Paris

Évelyne Bouix - Sylvie Bourgeois Harel - Librairie L'Ecume des Pages - Saint-Germain-des-Prés - Paris

Sylvie Bourgeois enfant. École rue Fanart - 25000 Besançon

Sylvie Bourgeois enfant. École rue Fanart - 25000 Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

Sylvie Bourgeois - Besançon

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MON PAPA PAS LÀ. Brèves enfances (recueil de nouvelles) Au Diable-Vauvert. 2009

Ce qu’il y a eu de bien avec mon papa quand je l’ai revu pour la première fois depuis trois ans, c’est qu’il n’a pas pleuré. Ça m’aurait ennuyée qu’il se mette à avoir des larmes. Je n’aurais pas su comment le consoler car moi-même, je n’étais pas loin de sangloter. Non, il s’est bien tenu. Comme moi. On ne s’est pas dit qu’on était malheureux de cette situation, ni que l’on s’était beaucoup manqué pendant tout ce temps. C’est long, je crois, trois ans. J’ai dix ans et la dernière fois que j’ai vu mon papa, j’avais sept ans et même si c’était l’âge de raison et que pour l’occasion, il m’avait offert un beau vélo et un piano, je ne me souviens plus très bien comment j’étais. Je crois que j’étais très petite, alors que maintenant je suis grande, c’est bien simple, je rentre en sixième l’année prochaine.

 

C’est un gentil papa mon papa, mais ce n’est pas un papa causant. En même temps, je le comprends car moi-même, je n’aime pas devoir expliquer comment je vais, ni si j’ai bien travaillé à l’école ou déjà un fiancé. Il m’a emmené dans un salon de thé pour prendre un goûter et je n’ai pas osé lui poser de questions sur sa femme ou sa nouvelle maison et encore moins s’il voulait un autre enfant ou me voir plus souvent. Je lui ai juste dit que j’avais arrêté le piano pour jouer du saxo et que j’allais à la piscine deux fois par semaine.

 

J’ai trouvé qu’il avait changé mon papa, il avait la peau de son visage plus rose, comme celle des bébés et aussi un regard moins fatigué qu’avant. Mais il avait l’air de s’ennuyer assis dans ce café avec moi. En même temps, on n’avait plus l’habitude de passer du temps ensemble, c’était comme si l’on avait été gêné d’être père et fille et pourtant, on était bien à rester ainsi sans rien se dire.

 

C’est peut-être ça être de la même famille, se tenir serré sans se parler et attendre que le temps passe jusqu’à ce que l’on devienne vieux.

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Sylvie Bourgeois à 8 ans - à Besançon par Pierre Bourgeois architecte

Sylvie Bourgeois à 8 ans - à Besançon par Pierre Bourgeois architecte

par Pierre Bourgeois - Beaux-Arts de Paris 1948

par Pierre Bourgeois - Beaux-Arts de Paris 1948

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 12 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 12 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 5 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 5 ans

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 33 ans, dessinée de la main gauche, suite à un AVC, Pierre Bourgeois est paralysé de tout le côté droit et ne peut plus parler depuis deux ans. Pierre Bourgeois meurt une semaine après ce portrait.

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Sylvie Bourgeois à 33 ans, dessinée de la main gauche, suite à un AVC, Pierre Bourgeois est paralysé de tout le côté droit et ne peut plus parler depuis deux ans. Pierre Bourgeois meurt une semaine après ce portrait.

Pierre Bourgeois - 1929 1996 - Architecte Besançon - Les poules

Pierre Bourgeois - 1929 1996 - Architecte Besançon - Les poules

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Les daurades

Pierre Bourgeois - Architecte Besançon - 1926 1996 - Les daurades

Sylvie Bourgeois - Pierre Bourgeois 1926 - 1996

Sylvie Bourgeois - Pierre Bourgeois 1926 - 1996

EN ATTENDANT QUE LES BEAUX JOURS REVIENNENT

Roman de Sylvie Bourgeois

sous le nom de Cécile Harel

paru aux Éditions Les Escales - Pocket - PIPER (Allemagne) - ADORA

... L'année de ma terminale, je suis tombée malade. Je n’avais peut-être que ça à faire pour tenter de changer de voie. J’ai été hospitalisée, opérée, et envoyée en maison de repos. Quand je suis revenue à Barnezon, mes parents m’ont emmenée manger une truite dans un restaurant au bord d’une rivière.

- Papa, pourquoi tu ne peins plus ? ai-je demandé à mon père.

Je venais de découvrir au grenier d’anciennes toiles qu’il avait peintes pendant ses études aux beaux-Arts. Elles étaient là, abandonnées, depuis des années. Émue par son talent et l’émotion de son coup de crayon, je les ai vernies, encadrées et exposées partout dans ma chambre.

- Cela me provoque des maux de tête, je suis trop vieux pour souffrir.

- Tu bois tout le temps, ça devrait t’aider à supporter.

- Dis donc Marie, tu veux être polie avec ton père ?

- Je voudrais que tu arrêtes de travailler.

- Tu crois que c’est facile ?

- Enferme-toi au grenier et ne pense à rien d’autre qu’à peindre.

- Mais je dois gagner ma vie. Cela coûte cher, quatre enfants.

- Eh bien, arrête de tout payer à tes idiots de fils.

- Parlons plutôt de ton bac. Ta mère t’a trouvé une école d’été pour que tu puisses le présenter en septembre.

- Je m’en fous de mon bac, je veux travailler.

- Et tu vas faire quoi sans diplôme ?

- Je serai ta secrétaire.

- Je ne veux pas de toi comme secrétaire.

- Alors remets-toi à peindre et je vendrai tes tableaux.

- Tu crois que nous avons gâché notre vie en ayant fait tous ces enfants ? a soudain demandé ma mère.

- Tu es folle, pourquoi dis-tu cela ? a rétorqué mon père.

- Si je n’étais pas tombée enceinte de Virgil, tu n’aurais jamais arrêté de peindre. Aujourd’hui, tu serais reconnu, j’en suis sûre, je n’ai jamais douté de ton talent. Tu te souviens quand nous nous sommes rencontrés ? Tu peignais. Je travaillais. Nous étions pauvres, mais qu’est-ce que nous étions heureux. Tu te souviens ?

- Elle a raison maman, ce serait rigolo d’avoir un père artiste.

- Peux-tu demander à ta fille qu’elle se taise.

- Laisse-la s’exprimer, pour une fois que vous vous parlez.

- Elle ne me parle pas, elle m’agresse.

- Je ne t’agresse pas papa, je veux que tu peignes. De toute façon, c’est nul de faire des gosses quand on a du talent. Il faut laisser ça aux gens qui n’ont rien d’autre pour remplir leur vie. Tu as 53 ans, mais si c’est pour te voir gâcher tes prochaines années en te saoulant tous les soirs, eh bien, ça sera sans moi. Je pars travailler.

- Si tu préfères gagner ta vie alors que je me démène pour pouvoir te payer des études afin que tu mettes du savoir dans ta petite cervelle vide de bécasse qui ne pense qu’à s’acheter des santiags à étoiles dorées et des minijupes, je t’émancipe.

Le lendemain, mon père ne se souvenait plus de notre dispute, mais, j’étais déjà partie avec la voiture de ma mère à Sainte-Estelle où j’ai trouvé un job de serveuse sur une plage. Ferdinand venait d’arrêter la faculté sous prétexte que c’était un repaire de pourris qui ne lui offrirait aucun débouché, et m’avait accompagnée, avec le dessein de photographier les poulpes, ses anciens complices. Ce fut surtout moi, cet été-là, qui lui servis de modèle.

Je comprends seulement aujourd’hui à quel point j’ai été injuste avec mon père et combien j’ai été idiote de refuser ce qu’il m’offrait. Non seulement il a été le premier supporter de ses enfants et ne s’est jamais opposé à aucun de nos désirs, mais il a fait son possible pour nous donner les moyens de nos ambitions. Sauf qu’à cette époque, j’avais besoin du conflit pour exister. D’aller au choc. Comme avec mon petit copain. Il était venu me retrouver à Sainte-Estelle. Cela m’avait énervée.

- Je vais te présenter des filles.

- Non, je suis venu pour te voir.

- À ton âge, on doit sortir avec plein de nanas.

- Mais c’est toi que j’aime.

- Oui, mais moi je n’ai pas le temps, je dois faire autre chose de ma vie.

- Tu te souviens qu’en septembre, on part en Egypte ?

- Sans moi.

- Tu as rencontré quelqu’un ?

- Oh tu sais, les garçons, ça ne m’intéresse pas, je préfère trouver ma voie.

- Tu veux faire quoi ?

- Les Beaux-Arts.

- Et ça t’empêche d’être avec moi ?

- Oui.

- Pourquoi ?

- J’ai besoin d’être triste.

Il est reparti le lendemain. Malheureux. Jurant de ne plus jamais tomber amoureux.

*

Ma colère primait sur mes intérêts. Je gâchais tout. Encore aujourd’hui, avec mes phrases assassines, comme les appelait ma mère, je suis capable de faire exploser une relation de dix ans en dix secondes. Mon mari dit que je suis un marteau-piqueur. J’aurais pu me calmer, rester à Barnezon, réussir mon bac, profiter du confort de la maison, m’épanouir grâce à l’amour de mes parents, aller à Paris, prendre des cours de théâtre, présenter le concours du Conservatoire. Mes parents auraient été ravis de me louer un studio. Je me serais fait des amis de mon âge. Au lieu de cela, je me suis épuisée à gagner ma vie, à trouver des endroits où dormir, à éloigner les hommes qui voyaient en moi une proie facile. J’étais dans le court terme. Je me projetais à un mois. Jamais plus.

Pierre Bourgeois - 1926 1996 - Architecte Besançon - Sylvie Bourgeois et Nathalie Miserez à 30 ans

Pierre Bourgeois - 1926 1996 - Architecte Besançon - Sylvie Bourgeois et Nathalie Miserez à 30 ans

Pierre Bourgeois 1926/1996 - Architecte Besançon - Bouilloire rue des Lavaux. Pontarlier

Pierre Bourgeois 1926/1996 - Architecte Besançon - Bouilloire rue des Lavaux. Pontarlier

Pierre Bourgeois 1926-1996. 1/2 (demande en mariage... )

Pierre Bourgeois 1926-1996. 1/2 (demande en mariage... )

Pierre Bourgeois 1926 - 1996 . 2/2 (demande en mariage... )

Pierre Bourgeois 1926 - 1996 . 2/2 (demande en mariage... )

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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Poupée

Une nouvelle de mon recueil Brèves enfances paru aux éditions Au Diable Vauvert

J’ai eu peur et pourtant je n’ai rien dit. Je ne dis jamais rien. Au début, j’ai crié, mais personne ne m’a entendu. Ou ne m’a répondu, je ne sais plus. Pourtant j’ai eu peur et aussi très froid. C’est sa main sur ma bouche qui m’a entraînée. Pas très loin, mais quand même, suffisamment pour que je ne puisse pas appeler ma maman. J’ai toujours rêvé d’être fille unique. Mais je suis la dernière de six garçons, ça n’aurait jamais marché. Dans l’intervalle où j’ai eu mal, j’ai pensé à la mort. J’ai 9 ans et l’année dernière, ma mémé est morte d’un cancer. Elle a beaucoup souffert. Pauvre vieille mémé. En même temps, elle n’a jamais eu de frère aîné. Vivement que je sois vieille.

J’ai eu peur et froid, mais je n’ai rien dit. Pour ne plus avoir mal, j’ai pensé à la petite souris qui allait passer juste au moment où je n’étais plus dans mon lit. Du coup, elle ne me laissera pas d’argent pour ma dent que j’avais glissée sous mon oreiller. J’étais bien embêtée car si elle se plaignait à ma maman de ne pas m’avoir trouvée, je me ferai gronder. Je m’en fiche, quand je serai grande, je serai curé. J’ai crié et il m’a tapée. Non, je serai une poupée. Toujours bien coiffée et maquillée. Et je cracherai dans la bouche des garçons qui voudront m’embrasser, le souvenir de cette nuit où j’ai cessé de rêver. Le prince charmant, je vous assure, il n’a rien de marrant.

La terre a vacillé. Mon ventre s’est fracassé. Un verre s’est cassé. Ma lèvre a saigné. J’ai passé ma langue sur le trou de ma dent en moins. Si mon chien avait été là, il l’aurait mordu. Mais il était attaché dehors. Le pauvre. Il devait avoir froid. Et peur aussi. Même s’il a les yeux pour voir la nuit. D’ailleurs, au Japon, il paraît qu’il y a tellement de pollution que les hommes doivent mettre des masques à gaz pour respirer. Demain, je me coudrai les jambes pour ne plus être tâchée. En Chine, ils font ça avec les petites filles, ils leur cousent les pieds. Comme ça, elles ne peuvent plus marcher. Elles restent à la maison. Elles tricotent. Ma maman aussi, elle m’a tricoté un pull rose, mais elle ne l’a pas encore terminé. Elle a toujours trop à faire avec mes frères à qui elle doit faire à manger. Ma maman, je l’aime alors je me tais. Ça lui ferait trop de peine si elle savait.

Quand je serai grande, je me noierai. Pour le moment, je suis trop petite et je n’ai pas le droit d’aller toute seule à la mer. C’est pour ça aussi qu’il m’a pris par la main pour me faire descendre à la cave. Pourtant, j’ai les mêmes yeux que mon chien pour voir la nuit et j’ai très bien vu ses yeux qui faisaient du bruit comme s’il était essoufflé alors que c’est moi qui aurais dû crier. Le monde, il est mal fait, il est à l’envers. Qu’est-ce que je serai bien sans mes frères. Il y a une fille dans mon école qui est fille unique. Je n’en suis pas jalouse, mais je l’envie. La journée, elle peut se promener avec sa maman, tandis que la mienne, elle est toujours fatiguée.

Je ne sais pas qui choisit notre vie. Mais quand je serai grande, je lui dirai que ce n’est pas vrai, ce n’est pas à cheval, la première fois où j’ai saigné. Même si c’est vrai que je ne monte plus de poney et qu’un jour, mon papa, il m’achètera une jument, ce n’est pas à cause de l’équitation que je n’apprends plus mes leçons. Je suis molle, molle comme la poupée que j’ai confectionnée et que j’ai habillée avec ma robe d’été. Elle a des cheveux jaunes comme les miens sont blonds. Et des grands yeux bleus qui savent que cette nuit n’était pas normale. Et sa bouche aussi se tait comme la mienne pour ne pas faire de peine à ma maman. Quand je serai grande, j’apprendrai à pleurer. Et aussi à écrire. Pour le décrire.

Sylvie Bourgeois Harel

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Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

En fin d’après-midi, j’ai demandé à ma maman la permission d’aller au village avec ma copine Sandrine pour acheter des bonbons. Elle m’a dit oui et de ne pas traîner. Je me suis habillée avec mon short en coton rayé rose et vert qui fait un peu comme une culotte mais qui est quand même un short et mes sandales que ma maman m’a achetées chez Bailly. Elles sont très belles. Quand je les ai essayées, j’avais retenu ma respiration et fait le vœu que ma maman dise oui. Elle m’a juste demandé si j’étais sûre que je n’allais pas me tordre les pieds avec. J’ai dix ans et ce sont mes premières compensées.

 

Quand nous sommes arrivés au Miramar, c’est l’immeuble qui délimite la fin de notre quartier d’été où il n’y a que des maisons de vacances au bord de la mer, un monsieur nous a abordé. Bonjour, je suis un ami de vos papas, il nous a dit. Ah bon ? On lui a répondu sans s’intéresser à lui. Mais il a insisté qu’il connaissait bien nos papas, et nos mamans aussi et il s’est mis entre nous deux. Et comment ils vont vos papas ? Il nous a demandé. Et vos mamans ? Et nous, comme on est polies avec les amis de nos parents, on lui a répondu qu’ils allaient très bien d’autant plus qu’il était grand et un peu terrifiant.

 

Soudain, j’ai senti la main du monsieur dans mon short qui faisait un peu culotte, mais qui était quand même un short. J’ai regardé Sandrine, mais elle était partie à lui raconter sa vie avec ses quatre sœurs. J’ai essayé de l’interrompre, mais elle regardait droit devant elle à continuer de parler en faisant la maligne car c’est le genre de copine à vite faire la maligne. Ca ne m’étonnerait pas d’ailleurs qu’elle ait déjà embrassé un garçon en cachette de ne me l’avoir dit car une année de vacances d’été, on s’adore, et l’année d’après, on se déteste, c’est parce qu’elle est jalouse que je sois fille unique avec mes parents qui sont très beaux. Forcément, elle m’envie, et en même temps, je la comprends, je préfère ma vie à la sienne.

 

Soudain les doigts du copain de mon papa ont caressé mon minou et ont même essayé de rentrer dedans. Quelle drôle d’idée, je me suis dit et je n’ai pas osé lui demander ce qu’il faisait car j’avais peur de me faire gronder par mon papa qui aime que je sois bien élevée. Le monsieur, il avait des ongles mal coupés et qui devaient certainement être sales car j’ai senti une boule remonter dans ma gorge. J’ai même eu mal au cœur et je ne pouvais plus respirer tant j’étais oppressée, quand soudain j’ai pensé je ne sais pas comment à lui demander le prénom de mon papa qu’il connaissait si bien. Il m’a répondu Léon, puis Roger, puis Bernard tout en allant encore plus loin dans mon short et très vite et ça commençait à m’énerver vraiment cette intrusion. Quand j’ai compris qu’il ne connaissait pas mon papa et donc qu’il n’y avait aucune raison qu’il caresse mon minou, j’ai pris la main de Sandrine et je l’ai entraînée à courir très vite avec moi jusqu’à ma maison. Tant pis pour mes bonbons.

 

J’ai couru jusqu’à ma maman et je lui ai tout raconté. Elle a hurlé. Puis elle est allée chercher mon papa et m’a demandé de lui montrer où tout cela s’était passé. On a laissé Sandrine car elle n’avait pas eu les doigts du monsieur dans sa culotte. Faut dire qu’elle est beaucoup moins jolie que moi car elle a du poil sur les fesses et aussi de la moustache parce qu’elle est très brune. Je trouve d’ailleurs que pour une petite fille, c’est plus joli d’être blonde avec les yeux bleus comme moi, la preuve, le monsieur, il ne s’y est pas trompé.

 

Avec mes parents, on est rentré partout dans les immeubles pour chercher le monsieur que ma maman appelle le satyre. Puis quand on est allé dans un bar-tabac pour parler avec le patron, soudain, je l’ai vu passer dans la rue. J’ai essayé de le montrer à mes parents, mais je n’y arrivais pas tellement j’étais sans voix. Finalement, j’ai réussi à tirer la manche de ma maman et elle a compris que c’était lui. Elle lui a aussitôt couru après, suivi de mon papa, puis du patron et aussi de tous les clients qui voulaient savoir ce qu’il se passait. Finalement, ils ont réussi à l’attraper et ma maman lui a posé plein de questions, elle était remontée comme ce n’était pas possible. Après un moment, il s’est avéré que c’était un pauvre garçon qui passait ses vacances tout seul. Un garçon pas très malin d’après ce que j’ai compris. Enfin quand même suffisamment malin pour comprendre qu’un short c’est bien pratique pour y mettre sa main. Ils ont discuté pendant longtemps même qu’à un moment, je me suis dit que j’avais le temps d’aller m’acheter mes bonbons. Mais les gendarmes sont arrivés et on est rentré à la maison.

 

Le soir, j’ai eu le droit de dormir dans le lit de ma maman qui m’a expliqué ce qu’était un satyre et que je ne devais plus jamais forcément croire ce que me disaient les grands et que même si elle m’avait éduqué le respect des adultes, et bien, parfois il y en avait comme ce pauvre garçon qu’il ne fallait pas écouter. Et que dorénavant pour tout simplifier, je ne devais plus jamais parler à qui que ce soit que je ne connaissais pas s’il était âgé que moi. Je lui ai répondu que je pouvais aussi me mettre à détester tous les garçons, comme ça je ne ferais plus jamais de confusion et ce serait encore plus pratique pour mon éducation. Que c’était même la meilleure solution.

 

Ce fut ma plus belle nuit. J’adore dormir avec ma maman. Ca ne m’arrive pas assez souvent. Le satyre, il peut bien revenir, comme ça mon papa, il dormira encore sur le divan.

 

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  • : Sylvie Bourgeois Harel, écrivain, novelliste, scénariste, romancière Extrait de mes romans, nouvelles, articles sur la nature, la mer, mes amis, mes coups de cœur
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