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En haut de ma rue, il y a une dame que l’on appelle La dame bleue parce que tout ce qu’elle fait, elle le fait en bleu et chez elle, tout est bleu, ses fleurs, ses volets, ses yeux. Et peut-être même aussi ses secrets. Tous les jours, elle va s’asseoir au bord de la mer sur une chaise pliante bleue. Elle a des habits bleus et aussi un bandeau bleu qui retient ses cheveux. Elle reste des heures au même endroit à regarder la mer. Toujours dans la même direction, la direction qu’il a pris son amoureux.

 

Il lui a dit de l’attendre et, en l’attendant, de penser à lui. Que chaque fois qu’elle penserait à lui, il l’entendrait et se sentirait heureux. Qu’ils s’aimaient d’un amour fou. Que c’était ça l’amour. Qu’il l’aimait comme jamais il n’aurait cru possible d’aimer. Qu’elle n’avait que vingt ans et que c’est dans ses bras qu’elle connaîtrait l’amour et la mort. Que la mort n’arriverait jamais à les séparer. Qu’il allait revenir. Très bientôt. Et qu’il ne repartirait plus jamais en mer. Que c’était la dernière fois. Qu’il ne voulait plus jamais la quitter. Plus jamais. Mais que cette dernière pêche, il en avait besoin. Besoin pour payer leur mariage et acheter la petite échoppe qu’il avait repérée, là, pas loin. Une petite échoppe où il vendra du poisson. Il vendra du poisson, oui, mais plus jamais, il ne le pêchera. Plus jamais. Ils se marieront. Il va revenir. Elle le sait puisqu’il le lui a dit. Et même répété. Elle l’a entendu, puis attendu. Tous les jours. Tous les jours, elle va à sa rencontre sur le chemin du bord de mer, à l’endroit où elle a vu pour la dernière fois son bateau s’éloigner. S’éloigner jusqu’à devenir un point. Un point qui a emporté sa féminité. Un point minuscule qui, soudain, a disparu. Elle a eu, ce jour-là, un frisson dans le dos. Elle s’en souvient encore comme si c’était hier. Un frisson qui a ressemblé à un horrible pressentiment. Puis l’image de son amant lui est revenu. Souvent. Très souvent. Elle s’est même vue l’embrasser et le laisser entrer.

 

Alors même si parfois le mauvais temps lui conseille de ne pas sortir, elle met son imperméable bleu sur son corps menu et frêle. Elle prend son parapluie bleu, se noue un fichu bleu sur la tête et sort. Pour attendre son amoureux. On ne sait jamais. Ce serait trop bête qu’il revienne le jour où justement elle ne l’aurait pas attendu. Oh non ! Ca, elle ne le supporterait pas. Elle a tant eu à faire de l’attendre qu’elle n’a jamais pris le temps de faire des connaissances ou même un voyage. Ah quoi bon ? Elle aurait bien le temps quand il reviendra alors de nouer des amitiés et peut-être même d’organiser des dîners ou de visiter des capitales.

 

Elle est morte ce matin. Sans jamais avoir pris le temps de vieillir. Lisse comme une enfant, elle s’est éteinte à l’âge de cent ans. C’est la dame de la mairie qui passait tous les jours la voir qui l’a trouvée endormie à jamais dans son lit. Sur son bureau, il y avait ses dernières volontés rédigées à l’encre bleue sur du papier bleu. Elle demandait que ses cendres soient jetées dans la mer, à l’endroit de son habitude pour qu’elles aillent à la rencontre de son amoureux.

 

Avec ma maman, nous avons rejoint sur le chemin du bord de mer les autres habitants du village. Tout le monde était habillé en bleu comme un dernier cri. Nous avons récité la prière de Marie pendant que la dame de la mairie a jeté les cendres de la centenaire dans la mer qui, ce jour-là, était d’un bleu incendiaire. J’ai sept ans et j’ai juré de ne jamais oublier La dame bleue.

LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
LA DAME BLEUE. Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable-Vauvert
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Au-revoir maman, je t'aime maman

extrait de mon livre En attendant que les beaux jours reviennent

paru aux Éditions Les escales que j'ai signé Cécile Harel

 

"... Je savais que c’était fini. Je l’aimais, alors je le savais.
 
Je suis retournée dans la chambre de ma mère. Au son de sa voix, j’ai compris qu’elle était soulagée de me savoir là. Elle m’a demandé de lui masser les pieds puis d’aller me coucher afin de ne pas être trop fatiguée le lendemain. Elle s’inquiétait au sujet de ma santé, trouvait que j’en faisais trop pour elle.
 
Je l’ai embrassée et fait semblant de sortir, mais, sans faire de bruit, je me suis allongée au pied de son lit. Je me suis emmitouflée dans une couverture à portée de main, et j’ai écouté son souffle. Le souffle rassurant d’une maman. Il m’a rappelé les dimanches où nous cherchions des champignons dans la forêt, chaussés de bottes en caoutchouc. Mon chien courait devant nous. Quand il est mort écrasé par une voiture, ma mère m’avait téléphoné en larmes. Je lui avais conseillé d’en acheter un autre. Elle avait été terriblement choquée par ma dureté. Pourtant j’ai adoré mon chien, mais je ne savais pas que la mort pouvait faire mal. Surtout, je venais d’avoir vingt-et-un ans et j’avais déjà pris goût à Paris où tout était si vite remplacé.
 
Soudain, ma mère a gémi. Je me suis redressée.
 
- Tu as besoin de quelque chose maman ?
- Tu es là ? Oui, je voudrais un verre d’eau, je suis déshydratée, j’ai l’impression d’étouffer… et aussi mon bassin pour faire pipi… mais ensuite tu iras te coucher, hein, promis ?
- Oui maman, je te promets.
- C’est bientôt le jour ?  
 
J’aurais aimé vivre intensément ces derniers moments. Mais ce n’était pas possible. L’intensité, elle est dans le quotidien, quand tout va bien, pas dans les moments extrêmes. J’en étais aux gouttes d’eau que je lui faisais glisser sur sa langue, à l’oreiller que je lui calais afin qu’elle ait moins mal au dos. Ses soins réclamaient de la précision et de la concentration, ils ne laissaient aucune place à l’émotion. Je devais également lutter à ne pas me laisser submerger par mon chagrin, ni éclater en sanglots, et encore moins succomber à la fatigue.
 
Ma mère a fini par s’endormir, mais au bout de quelques minutes, elle s’est réveillée, affolée, apeurée.
 
- Tu es toujours là ? C’est bientôt fini ? Je veux dire, la nuit ?
- Je t’aime maman.
- J’ai mal.  
 
J’ai passé la nuit ainsi, entre douleur et douceur, à essayer de la soulager.
 
                                                      *
 
Le lendemain matin, l’infirmière et l’aide-soignante sont venues lui donner ses soins quotidiens. J’ai profité de leur présence pour me préparer une tasse de thé dans la cuisine. Soudain, je les ai entendues crier :
 
- Marie, votre maman, votre maman, mon Dieu, venez vite Marie.
 
J’ai accouru dans la chambre de ma mère qui était assise sur son lit, les yeux perdus dans le vide, les bras tendus en avant, en train de crier : « ère, ère, ère ! » L’infirmière était affolée.
 
- Mon Dieu, votre pauvre maman, elle nous a pourtant bien parlé quand nous sommes arrivées ce matin, et voilà que… oh mon Dieu, votre pauvre maman.
- Que veux-tu maman ? Dis-moi. Tu veux ton verre ?
- Ére, ère, ère.
- Tu veux ton verre ? Tu veux ton père ? C’est ça ?
- Ére, ère.
- Tu veux ta mère ? Maman, essaye de me parler.
- Mon Dieu, ma pauvre Marie, j’appelle le médecin de garde.  
 
Les quelques heures précédant la mort de ma mère sont tellement intemporelles qu’aujourd’hui encore, je me vois dans sa chambre. Ma mère est là. Agitée. Elle a le regard fixe. Elle semble hypnotisée. Ses mains cherchent à attraper quelque chose au loin. Elle ne m’entend pas. Peut-être même ne me reconnait-elle déjà plus. Le docteur arrive à ce moment-là.
 
- C’est trop tard, je ne peux rien tenter, votre maman est en train de mourir.
- Elle souffre ?
 
L’infirmière et l’aide-soignante partent, bouleversées.

Je m’assieds près de ma mère sur le lit et je la prends dans mes bras. Elle crie toujours, très agitée, le regard perdu dans le néant. Déjà.
 
Soudain, ses bras retombent, sa tête se colle contre moi, son corps devient mou, mou comme une poupée de chiffons. Elle se met à gémir. Doucement. Une longue plainte.
 
- Son agonie va durer ainsi jusqu’à la fin, je suis désolée mademoiselle.
- Partez, je veux rester seule avec elle.  
 
J’ai besoin de serrer ma mère. Je l’embrasse. Sur le front. Les joues. Les paupières. Je l’embrasse intensément, qu’elle comprenne que je suis là. Je berce ma mère comme une enfant. Son cœur bat, mais ses yeux ne me répondent pas. Je pense à mon père. Il n’aurait pas supporté d’être sur sa chaise roulante et de regarder sa femme mourir sans pouvoir la prendre dans ses bras.
 
Il est midi. Je sens les battements du cœur de ma mère se ralentir, s’affaiblir. Ses inspirations ressemblent maintenant à un long et douloureux râle. Mon cœur se règle sur le sien. Ses expirations s’espacent de plus en plus comme si elle retenait son souffle. Je me mets à compter, un, deux, trois… huit secondes. Elle expire toutes les huit secondes. Seulement. Ce n’est pas suffisant. Je pense au temps. Au temps qui s’agrandit. Qui part. Un, deux, trois… dix secondes. C’est affolant. « Maman, non. Pas maintenant. Maman, non. » Un, deux, trois… quinze secondes. C’est le silence. « Non, maman. » Le rien. L’attente. Le non espoir. Le temps suspendu. Je veux retarder le moment de la fin. Je lui demande de respirer encore une fois. Pour moi. Pour nous. Pour la vie.
 
Ma mère est l’amour de ma vie. Je l’ai toujours protégée, adorée. J’ai besoin d’elle. Je le lui dis : « maman, j’ai besoin de toi. Respire maman. Respire. Respire ». Je suis si concentrée à tenter de la maintenir encore un peu en vie que je ne peux pas pleurer. « Respire maman. Respire. Respire. » Elle finit par inspirer un très long râle. Puis de nouveau, rien. Elle est calme. Silencieuse. Fermée. Je compte, un, deux, trois… dix secondes… vingt secondes. Ma tête est vide. Je ne pense qu’à compter les secondes qui la retiennent de l’éternité. « Respire maman. Respire. Respire encore une fois pour moi, maman. S’il te plait. Il le faut, il le faut. J’en ai besoin, maman. » Elle inspire alors une nouvelle fois, très profondément, comme si elle m’avait entendu et qu’elle était d’accord pour rester, avec moi, dans notre intimité si limitée par le temps qu’il nous restait. « Merci maman. Merci mon amour. Merci. »
 
Soudain sa tête glisse et vient se blottir contre ma poitrine. Sa bouche se fige. À moitié ouverte. Ses yeux se fixent. Grands ouverts. Je regarde l’heure. Treize heures. Ma mère est morte à treize heures. Son agonie aura duré trois heures. Je la tiens serrée dans mes bras. Je ne peux pas la quitter. Je caresse les joues de ma mère. Je lisse ses cheveux frisés. Ils sont trempés. Epuisés d’avoir lutté. Je veux imprimer son visage à jamais. Je la regarde. Je la regarde. Je la regarde. Je ne veux pas l’oublier. « Au revoir maman, je t’aime maman. Au revoir maman. Je t’aime maman. » Je pose ma main sur ses yeux et, avec mes doigts, je fais glisser ses paupières pour les fermer à jamais. C’est un geste que je n’ai jamais fait, que l’on ne m’a jamais appris, et que pourtant j’ai su faire. Ce geste me ramène à la réalité. Ma mère est morte et je n’ai plus personne à aimer. Je téléphone à Raphaël pour le lui annoncer.
 
Lorsque le médecin est venu constater le décès, il m’a conseillé de mettre ma mère à la morgue.
 
- Pas question, elle reste avec moi, à la maison.
- Mais avec la chaleur, il vous sera difficile de garder son corps au frais.
- Les pompes funèbres vont apporter du matériel de réfrigération.
- Quand même.
- Quand même quoi ?
- C’est plus pratique dans une morgue.
- Laissez-moi, j’ai besoin d’être seule.  
 
Le service d’hospitalisation à domicile est venu récupérer son matériel, lit, table, perfusion, seringues, morphine. Je les ai remerciés pour leur humanité. L’embaumeur est arrivé en fin d’après-midi. Je lui ai demandé de rester. Il a refusé. J’ai insisté. Il m’a dit que je serais choquée. Le corps se vidait complètement. Les viscères, c’était dégoûtant. Il m’a demandé un seau et une serpillière. Je lui ai apporté aussi une jupe et un chemisier fleuris pour que ma mère parte dans l’éternité avec les couleurs qu’elle avait aimées.
 
Je suis partie à la plage. La mer était douce. J’ai nagé loin au large, comme je le faisais avec ma mère, on parlait des heures dans l’eau. La tension et l’exigence de ses derniers mois se relâchant, j’ai enfin pu pleurer. Puis j’ai retrouvé ma mère couchée au milieu des dizaines de bouquets de lys qu’elle avait déjà reçus. Je me suis allongée près d’elle et j’ai posé ma tête dans le creux de son cou pour retrouver son odeur, mais celle de la mort avait déjà pris place. Je l’ai embrassée.
- Je me repose un peu vers toi, maman.  
 
Et je me suis endormie.

Sylvie Bourgeois HArel
 

Mon roman En attendant que les beaux jours, que j'ai signé sous le nom de Cécile Harel, est paru aux Éditions Les Escales, chez Pocket et chez Piper en Allemagne.

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Lons-le-Saunier - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

Lons-le-Saunier - Hélène Bourgeois née Onimus - Cap-d'Ail 1926 - 1997

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Ma nouvelle Alliata fait partie de mon nouveau recueil qui paraîtra début avril 2024.

Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
Alliata, princesse de mes fesses
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Mon ami Hervé Leclerc, papa de Charles, le jeune et talentueux pilote de F1
Mon ami Hervé Leclerc, papa de Charles, le jeune et talentueux pilote de F1
 
En ce moment, le soir, je m’endors avec un documentaire sur les F1. C’est assez mal réalisé avec un montage d’images coupées très rapidement et une musique hystérique afin de créer du sensationnel, alors que ce monde de la vitesse est suffisamment sensationnel à lui tout seul, inutile d’en rajouter. Mais ce que j’adore, ce sont les interviews de ces jeunes pilotes qui, pour certains, comme Charles Leclerc ou Esteban Ocon, ont démarré en F1 a, à peine, 20 ans, ce sont mes deux chouchous. Esteban parce qu’il a un bon état d’esprit, et Charles parce que je connaissais son papa, Hervé.
J’ai rencontré Hervé Leclerc à Cap-d’Ail lorsque j’avais 18 ans. Son beau-père Charles Manni était l’ami d’enfance de ma maman. Nous nous sommes revus à Paris, quand je montais de Besançon, en camion, avec mon frère, un autre Hervé, de 7 ans plus âgé que moi, et son meilleur copain, Serge, étudiant, comme lui, en architecture. Le camion, c’était le rêve de mon frère Hervé qui voulait vivre dans un immense camion rouge comme ceux dans lesquels l’écurie Ferrari transportait ses F1 au Grand-Prix de Monaco où nous avions la chance, grâce à Zizi, le directeur de l’Automobile Club de la Principauté, d’avoir des passes pour aller dans les stands.
J’adorais m’y promener avec mon short en daim et mes bottes plates assorties, en daim également, puis pendant la course, m’asseoir dans un coin où je ne gênais personne et admirer la rapidité avec laquelle les mécaniciens, tous en combinaison assortie, changeaient en quelques secondes les pneus des voitures et la vitesse avec laquelle les pilotes repartaient sur le circuit. De son côté, mon père, casquette Achille, du nom de notre voilier, sur la tête, et cigarette au bec, se régalait également d’observer ce manège où perfection rimait avec précision, jusqu’au jour où un policier monégasque s’est posté devant lui, l’empêchant de faire un pas de plus. Ayant son casque anti-bruit sur les oreilles, n’entendant rien de ce qu’il lui disait, mon père, en bon Franc-Comtois, lui a gentiment offert une de ses Disque bleu sans filtre et tendu son briquet, ne pouvant imaginer que cet homme du Sud puisse lui demander autre chose que de partager le plaisir de fumer ensemble, alors que le policier lui intimait l’ordre d’éteindre immédiatement sa cigarette vu les milliers de litres d’essence présents, le moindre mégot mal éteint pouvait faire exploser tout Monaco.
L’année d’après, était-ce de la faute de mon gentil papa rigolo bon-vivant, gros fumeur et grand buveur, seulement d'excellents vins et de vieux whiskys, aimait-il préciser, mais ces passes ont été supprimés, même s’ils étaient distribués au compte-goutte, il était trop dangereux pour les pilotes d’avoir des visiteurs dans les stands. Seul mon frère Vincent, de 4 ans de plus que moi, eut droit à un badge, ayant été embauché par Zizi pour photographier les rails de sécurité. Mais quand il dut rendre son travail à l’Automobile-Club, il se mit en tête que ses photos étaient artistiques et refusa de donner ses négatifs. Il commençait à souffrir de bouffées délirantes qui accentuait sa paranoïa naissante. Ma mère fut obligée de faire développer des milliers de photos de rails, ce qui lui coûta une fortune. Deux ans plus tard, Vincent connut son premier internement à l’hôpital psychiatrique de Nice après avoir voulu récupérer une villa que mon grand-père aurait donné, bien avant la Seconde Guerre mondiale, à sa maîtresse dont le mari était peintre et mon aïeul le seul acheteur de ses tableaux.
J’embêtais souvent mon frère Hervé en lui répétant que son rêve de vivre dans un camion devait certainement venir de sa peur que la possession d’une maison lui tue son imagination comme si, en n’ayant rien, il aurait toujours le désir de créer la maison idéale, quoi qu’il en soit, son rêve de camion rouge, c’est son copain Serge qui l’a réalisé, il a acheté une camionnette J7 beige dans laquelle il a installé très sommairement un lit et un bureau. Serge habitait dans notre maison de Besançon, il adorait mes parents qui étaient drôles, beaux, généreux, ouverts et intelligents. Le talent de mon père architecte l’épatait. De mon côté, j’aurais préféré que mon père se remette à la peinture, ses dessins m’impressionnaient de beauté, de simplicité, de justesse.
Cette année-là, les deux garçons montaient régulièrement à Paris pour voir des chantiers ou des filles, je ne sais plus. Moi, je sautais souvent dans leur camion-maison-bureau et j’allais voir Hervé Leclerc qui me parlait de sa passion pour les voitures et de son rêve d’être pilote de F1. Il vivait chez sa grand-mère, une dame excessivement élégante qui l’aidait financièrement dans son désir de futur champion. J’ai revu Hervé, un an plus tard, lorsque je suis allée vivre seule à Cap-d’Ail dans la maison de vacances de ma mère qu’elle avait hérité de sa propre mère, plus exactement, la demie-maison, sa sœur aînée ayant hérité de l’autre partie. Je voulais gagner ma vie, être indépendante, je travaillais comme hôtesse à Monaco et prenais des cours du soir pour apprendre à dessiner des habits.
Entretemps, Hervé Leclerc avait beaucoup tourné en F3, il était très rapide. Le manager du circuit de la Châtre croyait en lui et voulait le pousser à réussir, mais un autre coureur qui avait une plus grosse expérience que lui en karting, devint leur coureur officiel. Hervé fut terriblement déçu. Il continuait les entraînements et les courses, mais sa souffrance de ne pas avoir été choisi se transforma en obsession. Il s’installa chez sa maman, Monique, une très belle femme, qui avait refait sa vie près de Monaco avec Charles Manni, l’ami d’enfance de la mienne. Charles était pauvre, enfant, peut-être le seul pauvre de Monaco. Il avait fait fortune en fournissant des pièces mécaniques à l’industrie automobile, et avait construit son usine à Fontvieille, un quartier de la Principauté situé sous le zoo où un éléphant pleurait nuit et jour, et à deux pas du vieux port où mes parents et Charles avaient leurs voiliers.
Un matin, Hervé Leclerc, accompagné de son chagrin, vint me voir à Cap-d’Ail, m’offrit un chien, un Braque de Weimar, magnifique, et m’embrassa. Tous les jours, nous marchions main dans la main au bord de la mer. J’écoutais son obsession, sa déception, sa frustration.
Puis ce fut le mois de mai, le Grand Prix de Monaco arriva. La maison de Cap-d’Ail se remplit de jeunes pilotes de Formule 3 qui s'entraînaient à la Châtre avec mon frère Hervé, passionné également d’automobiles, qui, la nuit, au volant de la Talbot Sunbeam GTI noire de ma mère qui aurait préféré une voiture moins sportive, m’apprenait les trajectoires dans les chicanes du circuit et les talons-pointes, me tapant dans l’épaule que je ne devais pas conduire comme une fille, alors que mon statut de fille lui convenait très bien quand je nourrissais, chaque soir, ses copains affamés en leur cuisinant des immenses quiches et pissaladières, et aussi des gâteaux au chocolat que je ne faisais pas beaucoup cuire afin qu’ils soient coulant au centre.
C’est ainsi qu’entre les camions rouges Ferrari qui faisaient rêver mon frère Hervé, la camionnette J7 beige de Serge qui ne ressemblait en rien à ceux de la Scuderia, néanmoins Serge, en bon Italien, arrivait à mettre suffisamment d’étoiles dans ses yeux pour arriver à embrasser des filles dedans, les jeunes pilotes de F3, les espoirs déçus d’Hervé Leclerc, l’usine de pièce automobiles de Charles Manni, la cigarette de mon père dans les stands, les photos des rails du circuit que Vincent n’a jamais voulu donner, les dizaines de pâtes à tarte que je faisais suivant la recette de ma grand-mère, farine, levure de boulanger, eau et huile d’olive, mon chien qui me protégeait de ces nombreux mâles envahissants, toutes ces histoires de voiture qui tournaient en rond, m’ont fatiguée.
Je n’ai plus voulu embrasser Hervé Leclerc. Pourtant, il était drôle, gentil, tendre, mignon, déjà, je ne comprenais rien aux désirs des garçons, et je ne voulais pas tourner en rond avec sa frustration de comprendre qu’il ne sera jamais champion. J’ai quitté Hervé sur un rocher au bord de l’eau. Il a pleuré dans la mer. Ma mère a rendu à la sienne mon chien trop grand pour ma petite vie qui avait mal commencé, mais dont je n’avais jamais parlé. Ni à Hervé Leclerc, ni à ma mère, ni à ma meilleure amie, juste à mon grand chien à qui j’avais confié mon chagrin de petite fille bafouée qui ne pourra plus jamais avoir confiance aux hommes qui disaient l’aimer.
J’ai fui Monaco et je suis partie travailler à Saint-Tropez, j’ai trouvé un travail de serveuse dans un restaurant situé sur la plage de Pampelonne, à Ramatuelle, au Planteur. Le 18 août, comme il pleuvait, mon patron m’a donné mon jour de congé. J’ai fait du stop pour aller embrasser ma mère qui me manquait et qui passait l’été à Cap-D’ail, à 130 kilomètres. Un conducteur m’a pris et m’a violée dans sa voiture qu’il avait fermée à clef après avoir quitté la route du bord de mer pour s’éloigner dans la campagne.
De nouveau, je n’ai rien dit, les victimes se taisent, je me suis tue, perdue dans la honte de croire que c’était de ma faute, que tout ce qui m’arrivait était encore et toujours de ma faute. Alors j’ai fui à Paris pour me perdre encore plus et ne plus voir mes amis qui m’aimaient puisque je me haïssais. Mais chut, sans rien dire à personne. Personne ne devait savoir.
Une dizaine d’années plus tard, Hervé Leclerc s’est marié et a projeté son amour des voitures, sa volonté, son talent, ses désirs de F1, son humour, sa bonne humeur et sa gentillesse sur ses fils qu’il a initiés très tôt au karting. Le fantôme de la victoire de l'ancien coureur de karting, qui a lui coûté son destin de champion, y était certainement pour quelque chose. Très rapidement, Hervé Leclerc a pu admirer les victoires de ses fils qui n’arrêtaient pas de gagner et gravissaient tous les échelons, mais hélas, il n’a pas pu voir le destin de Charles, son deuxième enfant, qui a réalisé son rêve et celui de son père de devenir pilote de F1.
En effet, Hervé est mort le 20 juin 2017, et Charles a intégré l’équipe Sauber le 2 décembre 2017, avant de rejoindre l’année suivante l’écurie Ferrari et ces beaux camions rouges qui ont si longtemps fait rêver l’autre Hervé.
 
Sylvie Bourgeois Harel
Charles Leclerc - Hervé Leclerc

Charles Leclerc - Hervé Leclerc

Charles Leclerc - Hervé Leclerc

Charles Leclerc - Hervé Leclerc

Sylvie Bourgeois Harel - Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Saint-Tropez

Sylvie Bourgeois Harel - Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Saint-Tropez

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Les Mystères de l'écriture

"Je suis contente de vous présenter mon roman Tous les prénoms ont été changés, mon dixième livre. J’ai mis un certain temps à écrire cette histoire d’amour entre Victor et Madeleine. Avec de nombreuses étapes. C’est la première fois que cela m’arrive. D’habitude, lorsque je commence un livre, je ne fais que ça jusqu’à ce que je le finisse. Mais là, non. Je l’ai commencé le mercredi 5 décembre 2018 à 13 heures. Je m’en souviens. Je déjeunais seule au Migon, un des rares restaurants de la plage de Pampelonne, ouvert durant l’hiver. J’apprécie beaucoup cet endroit où l’on peut déjeuner les pieds dans le sable, à deux mètres de la mer. Le propriétaire m’avait installée à une jolie table dehors. Il faisait beau. J’avais commandé des pâtes au pistou. J’étais heureuse et triste. J’ai ouvert mon ordinateur. J’ai toujours mon ordinateur avec moi. J’adore déjeuner ou dîner, seule, au restaurant avec mon ordinateur. Mon premier roman, Lettres à un Monsieur, je l’ai pratiquement écrit au Café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, autour d’un chocolat chaud. À Ramatuelle, les personnes me connaissent pour être l’écrivain qui déjeune ou dîne seule avec son ordinateur. Ce qui est paradoxal dans cet endroit de vacances où personne ne veut être seul de peur certainement que l’on croie qu’ils n’ont pas d’amis. Moi, c’est le contraire. J’ai de nombreux amis mais l’écriture m’oblige à une certaine solitude. Savoir être seule dans un endroit bondé est délicieux, je créé mentalement un cercle autour de moi qui délimite mon univers spirituel dans lequel aucun être humain ne peut m’atteindre, ni me déranger. Donc je déjeune seule mes pâtes au pistou et soudain les mots arrivent : « Elle savait. Elle savait qu’en entrant au bar du Grand Hôtel, un homme serait là pour la sauver. Qu’elle l’appellerait l’inconnu. » Et j’écris, j’écris, j’écris, je n’arrête plus d’écrire, mes pâtes au pistou refroidissent. Je veux rentrer à Paris. Je veux m’enfermer dans mon bureau. Je ne veux plus parler, plus téléphoner, je veux me concentrer, j’ai besoin de rester seule avec mes personnages, Madeleine, Victor et l’inconnu. Je réserve un billet de train pour le lendemain matin. J’appelle le gardien du château de La Mole où je travaille depuis juillet 2016 pour Patrice de Colmont et où j'habite lorsque je suis dans le Sud, pour le prévenir qu’il doit m’accompagner à l’aube à la gare. Je lève les yeux. La mer est magnifique. Le ciel est sublime. Toute cette beauté m’appelle. Mais je ne la vois déjà plus. Je ne vois plus que mes mots et ma nécessité d’écrire, de rédiger cette histoire d’amour entre mes personnages qui s’aiment et qui souffrent de trop s’aimer, Victor, de jalousie, et Madeleine, d’incompréhension. Un peu plus loin, un ami déjeune avec ses enfants. En partant, j’apprends qu’il a réglé mon addition. C’est élégant. C’est important d’avoir des amis élégants. L’élégance a le pouvoir de cacher la tristesse, le malheur, la peine, le chagrin, la lâcheté aussi.
 
Pendant cinq semaines, je n’ai fait que ça, écrire, écrire, écrire. Puis la lumière du Sud m’a de nouveau attirée. Et j’ai laissé mes mots, je les ai abandonnés, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Je ne les ai retrouvés que le 6 mars 2019 lorsque je suis rentrée précipitamment à Paris mais, cette-fois, pour ne plus les quitter jusqu’à la fin de mon roman. Il n’y a que mon mari qui peut accepter de vivre avec moi, qui peut comprendre que l’écriture happe tout, le temps, les bons moments, les plaisirs, les repas, les amis, les amours, l’écriture happe tout, il n’y a plus que ça qui compte. Personne ne peut accepter de vivre avec un écrivain.
 
Mais je n’étais pas heureuse. Je n’étais pas contente de mon roman. Je n’étais pas satisfaite de la fin. J’avais une colère en moi. Ce n’est pas bon d’écrire sous le coup de la colère. J’avais fait mourir Victor d’un accident de voiture. C’est faible de se débarrasser d’un personnage en le faisant mourir. C’est facile. Alors j’ai laissé mon roman pendant un an et demi. Il me fallait tout ce temps pour nettoyer ma colère et la déception qui polluaient ma pensée. C’est seulement en novembre 2020 que j’ai repris mon roman, j’ai commencé par retirer cent-trente pages inutiles, des pages de colère et de déception, complètement inutiles. Je n’ai laissé que l’amour et la douceur, et l’humour aussi, oui, beaucoup d’humour et beaucoup d’amour, et pendant deux mois je l’ai totalement réécrit.
 
Et maintenant je suis contente de mon roman, c’est certainement mon meilleur livre."


Sylvie Bourgeois
 

Sylvie Bourgeois Harel - Photographe Daniel du Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - Photographe Daniel du Club 55

Extrait page 157 :

(...) Madeleine récupéra cinq ânes, deux juments à la retraite et sept chèvres qui sympathisèrent immédiatement avec son petit chat. Elle recréa le même potager qu’à Gorbio avec des poules et des lapins. En souvenir de leur première rencontre, Victor lui offrit un lusitanien blanc, sosie de Baba Yaga. Elle apprit à le dresser afin qu’il sache danser à ses côtés, c’était sa nouvelle passion. Et ne pouvant résister à l’idée d’avoir un chien, un chiot leonberg vint compléter sa bande de copains, les seuls qu’elle avait le droit de fréquenter sans créer de drame, la jalousie s’étant subrepticement installée assez rapidement dans leur couple. Un matin, ils vivaient ensemble depuis seulement cinq mois, Madeleine n’avait pas décroché son téléphone. Victor s’était alors mis en tête qu’elle ne répondait pas car elle était avec un autre homme. Mais qui ? Il était incapable de le nommer ou de le décrire, mais il en était persuadé, Madeleine avait reçu quelqu’un dans leur lit. Ce quelqu’un englobait toutes les blessures de Victor, toutes ses souffrances, toutes ses trahisons. Et là, à cet instant précis, il détenait enfin la preuve qu’il avait raté sa vie. Tous les indices étaient là. Les draps avaient été changés. Et elle n’avait pas répondu au téléphone.

 

— Alors, qu’as-tu à répondre à ça ? Hein, qu’as-tu à dire ? hurla-t-il en rentrant le soir.

— Rien. La femme de ménage a changé les draps sans me demander mon avis, je ne m’y suis pas opposée, j’adore dormir dans des draps tout propres qui viennent d’être repassés. Et je ne t’ai pas répondu car j’étais en ligne avec Emma qui était en larmes, bouleversée par le décès brutal de sa cousine, c’était impossible d’abréger notre conversation. Je suis désolée, mon amour, que tu aies aussi mal vécu par le passé et que ta souffrance cherche à nous détruire en imaginant le pire, viens dans mes bras, laisse nos peaux se dire qu’elles ont besoin l’une de l’autre.

 

Madeleine s’approcha de Victor pour tenter de le calmer, mais il la repoussa violemment, criant qu’elle était une sorcière, qu’elle le manipulait, que les mots qui sortaient de sa bouche étaient du poison. La tête rentrée dans les épaules, le regard en biais vers le sol, méconnaissable, il effectuait de grands gestes avec ses bras comme s’il chassait un fantôme.

 

— Regarde-moi, répéta calmement Madeleine. Regarde-moi dans les yeux. Sors de ta crainte dans laquelle tu te persuades que je t’ai trompé, cette crainte t’obsède et, en même temps, tu la recherches car tu la connais, tu sais la maîtriser, tu sais la maîtriser dans la colère, les cris, la fuite, tandis que l’amour, tu le découvres, tu m’as dit que c’était la première fois de ta vie que tu étais amoureux, tu as peur parce que tu ne te reconnais plus, ton monde de certitudes s’écroule, tu as peur car je monopolise tes pensées. Je ne fais que répéter tes mots. Tu m’as dit que tu pensais à moi toute la journée et que tu hurlais le matin dans ta voiture lorsque tu allais de la maison à ton bureau parce que nous serions séparés quelques heures. Si cela peut te rassurer, c’est la même chose pour moi. Je pense à toi en permanence. Tu as raison de me traiter de sorcière. Oui, je t’ai ensorcelé. Je t’ai ensorcelé d’amour. L’amour, c’est avoir peur de perdre l’autre, tu as peur car tu es devenu dépendant de mon regard et tu crains qu’il ne soit plus dirigé sur toi.

Madeleine réussit à lui saisir un bras.

— Réfléchis mon amour, pourquoi te tromperais-je ? Tu penses que tu n’es pas à la hauteur pour me garder ? Que j’ai besoin d’un autre homme ? Écris notre histoire, tu verras, il n’y a de place pour personne. Tu me fais l’amour trois fois par nuit, tu me téléphones dès que tu as cinq minutes, j’ai quitté Menton et la lumière du Sud pour venir vivre avec toi à Châteaugay où je ne connais personne. Après la mort de mon mari, tu as mis six ans pour me reconquérir. Six ans ! Si je t’ai dit non à toi qui es mon premier amour, comment peux-tu imaginer que je vais dire oui en trois minutes à un inconnu ? Et tu sais très bien que depuis le décès de Paul, j’ai toujours refusé d’avoir un homme dans mon lit.

 

À l’évocation du prénom de Paul, Victor sursauta.

 

— En plus, je ne suis pas une femme d’aventures, continua Madeleine, je n’en ai jamais eues, je n’aime que les hommes fous de moi et il n’y en a pas tant que ça. Et tu sais que j’aime faire l’amour avec toi, c’est mon bien le plus précieux, je ne vais pas le gâcher.

 

À bout d’arguments pour rassurer Victor, Madeleine ajouta :

 

— Et tu sais aussi combien c’est compliqué pour moi d’avoir du plaisir. Tu te souviens le nombre de nuits que tu as passé à caresser mon sexe en me demandant de me détendre, détends-toi, détends-toi, tu répétais inlassablement. Pourtant, j’étais confiante avec toi, mais je n’y arrivais pas. Alors comment peux-tu imaginer que je vais confier la gestion de ma jouissance à n’importe qui ?

 

Victor renifla aussi bruyamment qu’un enfant puni.

 

— Reviens dans le concret, Victor, continua Madeleine d’une voix douce et autoritaire pour le sortir de sa léthargie dans laquelle il semblait emprisonné. Dis-moi ce que tu ressens. Respire. Prends le temps de respirer. Regarde-moi dans les yeux. Ils sont ta nouvelle maison. Ton repère. Ton univers. Voilà, mon amour ! Essaye de décrire les sensations qui t’envahissent. Tu te sens abandonné ? Menacé ? Asphyxié ? Tu as une boule dans le ventre ? Les jambes en coton ?

 

Victor restant buté, Madeleine changea de stratégie.

 

— Tu es mon dieu. Mon héros. Mon homme. J’aime tout en toi. Je te trouve beau. Tu me plais. Je ne pensais pas d’ailleurs que j’aurais pu autant aimer un homme pour sa beauté. Regarde comme tes mains sont belles, tes oreilles, tes cuisses, tes fesses aussi. Tout est joliment dessiné chez toi, même tes orteils.

 

Voyant que Victor demeurait muet, Madeleine finit par exploser :

 

— Et puis, je n’ai pas que ça à faire de mes journées de rester sur un lit, les jambes écartées à attendre qu’un homme vienne me sauter, tu me fatigues, vraiment, tu n’es pas drôle, conclut-elle en se dirigeant, épuisée, vers la salle de bains.

 

Pas convaincu, Victor, pour la première fois, abandonna le lit conjugal et partit dormir dans une autre chambre, en répétant comme un vieux chien qui veut avoir le dernier aboiement que Madeleine le manipulait. Le lendemain matin, après avoir passé une nuit blanche à être désespérément malheureuse du comportement incompréhensif de Victor, Madeleine trouva un mot sur la table de la salle à manger : Il vaut mieux que tu partes, mes blessures sont irréparables. Persuadée que Victor parlait de ses blessures anciennes, et presque contente qu’il ait conscience que ses mauvaises fréquentations passées l’avaient pollué au point de l’empêcher d’être serein et confiant dans l’évolution de son état amoureux jusqu’à provoquer la crise de jalousie de la veille, Madeleine, soulagée, déchira le mot en souriant. Mais très rapidement, elle comprit que Victor souffrait, non pas des erreurs de son passé, mais de situations qu’il s’inventait dans lesquelles Madeleine le trompait. Prisonnier de ses propres délires de persécution et fantasmes d’humiliation, Victor n’arrivait jamais à exprimer ses doutes, ni à formuler ses craintes de façon frontale ou directe, non, c’était toujours des suppositions vagues ou des questions tordues dans le but de tendre des pièges à Madeleine pour qu’elle se contredise. Incapable de trouver des preuves concrètes, puisque Madeleine ne le trompait pas, Victor devenait de plus en plus suspicieux, persuadé d’avoir affaire à une femme vraiment maligne et dangereuse puisqu’il ne pouvait ni l’accuser, ni lui reprocher quoi que ce soit, et encore moins la prendre sur le fait.

 

À partir de là, le moindre indice devint prétexte à une crise, une herbe dans les draps, de la terre sur le parquet, une odeur différente, et Victor, qui cogitait en permanence à réinterpréter les faits et gestes de Madeleine sous le prisme de sa parano, se mettait à ruminer, puis à hurler que Madeleine le prenait pour un con.

 

— La terre, se justifiait patiemment Madeleine, émue par l’impétuosité quasiment bestiale de Victor de ne l’avoir qu’à lui, c’est celle que je ramène quand je marche pieds nus dans le pré pour me soigner et me reconnecter à l’univers, l’herbe, c’est parce que je me roule dedans avec mon chien, et l’odeur que tu ne connais pas, c’est celle des biquettes qui viennent de naître.

 

C’est ainsi que Victor, qui ne pouvait jamais calmer sa colère rapidement, prit l’habitude après chaque crise qui avait lieu, en général toutes les deux semaines, de finir sa nuit dans une autre chambre où Madeleine, paniquée et attristée, mais ne pouvant plus se passer du corps de son amoureux, le rejoignait quelques heures plus tard. Dès que Victor la sentait se glisser sous les draps, il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers. Madeleine n’avait jamais su si c’était pour la remercier d’être tolérante et compréhensive ou pour la remercier d’être le parfait objet ou symptôme sur lequel il pouvait projeter toutes ses angoisses afin de ne plus se sentir affaibli d’être devenu aussi rapidement dépendant de l’amour qu’il éprouvait pour Madeleine.

 

*

 

Une nuit où ils faisaient l’amour, Madeleine demanda à Victor de l’embrasser dans le cou. À peine entendit-il cette requête, qu’il lui tourna le dos et se mit en boule sur le côté opposé.

 

— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? questionna-t-elle en essayant de le remettre dans le bon sens.

 

Victor avait tellement raidi son corps en s’accrochant à son oreiller qu’il était devenu trop lourd pour que Madeleine puisse le bouger. À force de batailler, de le chatouiller, de le caresser, Victor avait fini par bredouiller que la nuit dernière, il s’était réveillé en nage car il avait fait un cauchemar.

 

— Raconte.

— Peux pas, renifla-t-il.

— Mais si, tu peux.

— Un homme te mordait dans le cou, finit-il par avouer en sanglotant.

 

Le lendemain, décidée à tenter différentes méthodes pour exorciser Victor de ses démons, Madeleine acheta un crucifix et des bougies qu’elle déposa sur un secrétaire, dans le salon. Dès que Victor les remarqua, il sourit béatement.

 

— Quelle bonne idée, dit-il. On les allumera tous les soirs.

 

Encouragée par ce premier succès, Madeleine prit l’habitude, quand Victor avait une crise de jalousie durant la nuit, de lui réciter des prières à l’oreille jusqu’à ce qu’il s’apaise. Pendant trois mois, les bougies et les prières eurent leur effet bénéfique, puis se sentant manipulé, Victor les refusa catégoriquement. Lorsque Madeleine commençait Notre Père ou Je vous salue Marie, il partait dormir dans sa chambre de puni. (...)

Lecture par la comédienne Manoëlle Gaillard - En attendant ques beaux jours reviennent - Editions les Escales - Pocket -Piper (Allemagne)

Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

En attendant que les beaux jours reviennent - Éditions Les ESCALES - POCKET - PIPER (Allemagne)

Lecture par le comédien François Berland - Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

Lecture par le comédien Alain Guillo - Éditions Au DIABLE VAUVERT - Brèves enfances

Lecture par le comédien François Berland - Brèves enfances - Éditions au Diable Vauvert

Tous les prénoms ont été changés

Tous les prénoms ont été changés

Tous les prénoms ont été changés - 4ème de couv

Tous les prénoms ont été changés - 4ème de couv

Sylvie Bourgeois Harel - plage de Pampelonne - Ramatuelle - snack du Club 55

Sylvie Bourgeois Harel - plage de Pampelonne - Ramatuelle - snack du Club 55

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var - Massif des Maures

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var - Massif des Maures

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var -Massif des Maures

Sylvie Bourgeois Harel au château de La Mole - Var -Massif des Maures

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Sylvie Bourgeois Harel et Pierre Rabhi à Ramatuelle, au Club 55 sur la plage de Pampelonne

Sylvie Bourgeois Harel et Pierre Rabhi à Ramatuelle, au Club 55 sur la plage de Pampelonne

Nous sommes en septembre 2015. Même si j’adore Paris et mon quartier de Saint-Germain-des-Près, j’ai besoin de la mer, c’est mon bonheur et mon médicament qui me guérit de tous mes chagrins. Je décide de revenir plus souvent à Saint-Tropez (je n’y étais presque plus retournée depuis le tournage du film "Les randonneurs à Saint-Tropez" dont j'ai co-écrit le scénario avec feu Éric Assous et mon mari Philippe Harel qui l'a réalisé). Je m’installe donc pour une semaine à l’hôtel Le Colombier. J’allais pieds nus nager à la Ponche envahi d’un sentiment de liberté. Un régal. Au moment de rentrer chez moi, Patrice de Colmont, un vieil ami lorsque j’étais toute jeune, propriétaire d’un restaurant fort sympathique, le Club 55, situé sur la plage de Pampelonne à Ramatuelle, m’invite à passer une semaine dans le château qu’il vient d’acheter. Il me dit qu’il y aura également Paul Watson, le fondateur de Sea Shepherd. Que l’association Colibris locale organise à l’extérieur un événement Dessine-moi une tomate. J’accepte. Et me voilà projetée dans cette propriété où a grandi l’écrivain-aviateur Antoine de Saint-Exupéry. 

Comme lors de la soirée du 2 juillet 2015 organisée autour de la signature de mes romans sur le toit de l’hôtel de Paris à Saint-Tropez, Brigitte Schaming, l’épouse d’André Beaufils alors président de la Société Nautique de Saint-Tropez, m’avait invitée à être coéquipière sur un bateau de femmes durant les Voiles de Saint-Tropez, je reviens dans la presqu’île fin septembre. Entretemps, j’avais dit à Brigitte que je ne voulais plus être coéquipière dans un équipage exclusivement féminin, que je n’étais pas une espèce en voie de disparition, mais que je voulais bien faire coéquipière à terre. Bien m’en a pris, c’est ainsi que j’ai rencontré Pierre Rabhi. Plus exactement, c’est ainsi que Pierre Rabhi est venu à ma rencontre. Quelques jours auparavant, Patrice me confie qu’il a invité Pierre Rabhi et son accompagnateur à dormir dans son château de La Mole, la veille du défi du Club 55 qu’il dédie cette fois à la faim dans le monde en conviant également Paul Watson lors d’un déjeuner qu’il organise le jeudi. Tu sais, je suis seule chez Brigitte et André, si tu veux, tu peux m’inviter à dîner avec vous, ça me ferait plaisir de revoir Paul, je lui dis. Non, non, non, me répond Patrice, c’est compliqué. N’importe quoi, toi, je ris dans ma tête, je te connais depuis 31 ans, et tu me dis non, non, non, tu ne vas vraiment pas bien. Le lendemain, Patrice me confie qu’il est ennuyé car il ne sait pas à côté de qui asseoir Pierre Rabhi, tu comprends Sylvie, son entourage n’aime pas trop que je lui fasse faire ce genre de mondanités, il ne faut pas que je me trompe, je dois vraiment l’asseoir à côté de la bonne personne afin qu’il puisse échanger intelligemment. Si tu veux, je le gère ton Pierre Rabhi, je lui dis en souriant, tu me le présentes et je m’en occupe, ainsi tu es sûr qu’il passera une bonne journée. Non, non, non, me répond de nouveau Patrice, c’est compliqué. Tu me dis deux fois, non, non, non, toi, tu ne vas vraiment pas bien, je ris de nouveau dans ma tête. Et là, je décide que Pierre Rabhi ne doit voir que moi le jour du défi. Le lendemain, je viens donc déjeuner au Club 55 avec mon frère aîné Max qui a aidé Patrice à l’organisation des régates de la Nioulargue. Quand j’arrive au restaurant, je suis un soleil, tout le monde m’embrasse, surtout des gens que je ne connais pas mais qui semblent ravis de me connaître. Je snobe Patrice entourée de ses groupies toutes excitées à l’idée de voir des personnalités, et je m’installe à ma table sous les glycines (qui hélas ne sont plus fleuries, sinon c’est un ravissement) avec mon frère à qui je présente une copine afin de ne pas le laisser seule pendant que je vais voir la mer. 

Sur la plage, je suis au bord de l’eau, je regarde les vagues quand soudain j’aperçois Pierre Rabhi qui est à 50 mètres venir tout seul vers moi comme attiré par le soleil que je suis ce jour-là. Il m’embrasse la main et me demande qui je suis. Je m’appelle Sylvie, Pierre, je lui réponds, et je me suis habillée en vert prairie pour vous rendre hommage (à cette époque une jeune styliste Rowena Forrest m’habillait et j’avais choisi cet ensemble en soie certainement par prémonition). Je connais ses livres depuis longtemps, nous parlons joyeusement, il est enchanté à ne plus lâcher mon bras quand je vois Patrice faire des grands signes car il a besoin que Pierre le rejoigne pour faire des photos pour la presse en compagnie du prince et de la princesse Bourbon de Parme et de Paul Watson. Je dis à Pierre qu’il est attendu. il me répond qu’il veut que je vienne faire les photos avec lui. Je lui dis non, parfois je suis sur la photo, mais là, non, je n’ai pas envie, mais je t’attends. Deux trois clic-clac plus tard, Pierre revient s’accrocher à moi et m’invite à déjeuner avec lui. Merci, mais je ne peux pas, je lui réponds, je dois déjeuner avec mon frère. Devant la mine toute triste de Pierre, j’ajoute, écoute, mon frère est très sympathique quand il parle sauf qu’il ne parle pas, alors voilà ce que je vais faire, je déjeune avec lui, puis je viens te voir. J’invite la copine à déjeuner avec nous, comme ça, une demi heure plus tard, je rejoins Pierre à sa table où personne n’avait le droit de s’asseoir à sa gauche, la place d’honneur qu’il m’avait réservée. Par télépathie, je dis à Patrice qui tourne comme un avion autour de nous car Pierre ne veut parler qu’avec moi, qu’il est débile de m’avoir dit non, et encore plus débile de m’avoir dit trois fois non, ce que tu me refuses, Patrice, l’univers me l’offre deux fois plus grand et deux fois plus beau.

Depuis, avec Pierre, nous sommes devenus amis, nous nous téléphonons souvent. Nous sommes également allés le voir avec Patrice à Lablachère, chez lui, en Ardèche. Le matin, j’en ai profité pour aller me promener seule avec Marcelline dans le bois des Fées qui jouxte sa propriété. À la fin du déjeuner qui rassemblait les membres de son Fonds de dotation ainsi que d’autres convives, tout le monde se lève et s’apprête à partir. Patrice se lève aussi et commence à dire au-revoir argumentant que nous avons de la route à faire. Moi, je ne pars pas maintenant, je dis, je vais laver la vaisselle, nous étions une douzaine à partager ce délicieux repas, je ne laisse pas Pierre et sa femme Michèle avec une vaisselle aussi énorme. Je tends un torchon à Pierre et un autre à Patrice et je leur dis pendant que je lave, vous, vous essuyez, comme ça, on papote ensemble, ce sera joyeux. J’ai également passé un petit coup de balai afin de leur laisser une maison toute propre après cette invasion de gens pressés. Puis j’ai dit, moi, je ne pars pas maintenant, maintenant c’est l’heure du thé à la menthe avec Pierre, assieds-toi Patrice, on va continuer de papoter tous les trois. Mais de quoi ? me demande Patrice affolé, on a de la route. Oui, mais là on a plus important à faire. Ah bon, mais quoi, insiste-t-il en regardant sa montre, on s’est tout dit, la réunion est finie. Justement, c’est là que les choses les plus importantes vont être dites, j’ai ajouté, et ça s’appelle l’amitié.

C’est au cours de ce déjeuner au Club 55 en octobre 2015, après qu’il se soit accroché à moi sur la plage, que Pierre m’a dit que 75% des semences anciennes et reproductibles avaient disparu de la surface de la terre. Cela m’a choquée au point que, deux ans plus tard, j’ai créé mon personnage de Marcelline l’aubergine sur Youtube et en janvier 2021, mon association Avec Sylvie on sème pour la vie afin de lutter pour la préservation de ces semences. 

Pierre Rabhi explique à Sylvie Bourgeois la disparition des semences

Pierre Rabhi explique à Sylvie Bourgeois la confiscation des semences

Qui est Marcelline l'aubergine ?

Sylvie Bourgeois Harel nterviewe Patrice de Colmont, Eugénia Grandchamp des Raux et André Baufils à la Club 55 Cup à Ramatuelle pendant Les Voiles de Saint-Tropez

Marcelline et Sylvie aux Voiles de Saint-Tropez

Patrice de Colmont raconte La Nioulargue devenue Les Voiles de Saint-Tropez

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Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Ma nouvelle Prologue sur l'écriture fait partie de mon nouveau recueil qui paraîtra début avril 2024.

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Hiver 2012

Sylvie Bourgeois Harel - Le Club 55 - Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Hiver 2012

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Sam - Sylvie Bourgeois - Besançon - rue Fanart

Sam - Sylvie Bourgeois - Besançon - rue Fanart

Mon chien


Mon chien, il est beau, mais il est con car il n’arrête pas de manger le dentier de ma mamy. Faut dire que quand elle se couche, elle le pose sur sa table de nuit. Alors forcément, ça le tente. Quand elle se réveille ma mamy, la première chose qu’elle fait, elle cherche ses dents. Mon chien, pendant la nuit, il aura tellement joué avec qu’il nous arrive de les chercher pendant très longtemps et de finir par les trouver n’importe où, dans le jardin, sous un lit, dans la cuisine. Des fois même, mon chien, il les aura tellement mordues que ma mamy, elle ne peut plus les mettre. Dans ces cas-là, ma maman l’accompagne chez le dentiste pour lui commander un dentier tout neuf et pendant tout le temps que ça prend, ma mamy, elle reste sans ses dents et on dirait qu’elle a 100 ans. Mais ça ne la gêne pas pour rigoler. Mon papa, non plus, ça ne le gêne pas. Il a les dents toutes jaunes et sales comme la couleur de la cuisine que je voudrais que l’on repeigne, mais mes parents ont toujours mieux à faire. Du coup, à part Aurélie, je n’ai pas d’autres amis car je ne veux pas les inviter et leur montrer comment la cuisine n’est pas jolie alors que le reste de ma maison, c’est bien.
 
Mon papa, ses dents de mendiant, ce n’est pas une histoire d’argent car il conduit une Porsche. C’est à n’y rien comprendre aux grands. Pareil pour ses ongles qu’il ne veut jamais se couper ou quand il fait des prouts et qu’il dit santé pour se marrer. Il est limite question propreté alors que je n’ai jamais entendu quelqu’un qui savait aussi bien chanter que lui. C’est bien simple, il chante tout le temps et notre maison, elle est toujours pleine de gens qui viennent s’amuser avec lui. Je crois qu’il n’y a d’ailleurs que ma maman et moi qui aimerions qu’il prenne sa douche plus souvent, les autres gens, ils ne l’embêtent jamais avec ça. Ma maman, elle dit qu’il n’aime pas se laver parce que quand il était petit, il vivait rue des Lavaux à Monchanin et que quand on a vécu rue des Lavaux à Montchanin, et bien, ça vous restait imprimé à vie. Enfant, mon papa, il était très pauvre et sa maman, elle ne le lavait qu’une fois par semaine dans une bassine d’eau chaude où après toute sa famille y passait. Alors que pendant le même temps, ma maman, elle vivait dans une grande maison et elle prenait son bain tous les jours dans une baignoire d’étain dans une belle salle de bains où il y avait une cheminée et une vue sur la mer. Et bien, il y a des différences aussi grandes que ça qui arrivent quand même à fonder une famille. Je vous jure, j’ai 8 ans et j’ai un papa et une maman et aussi ma mamy.
 
Il est con mon chien parce qu’on a beau le gronder que ce n’est pas bien de jouer avec le dentier de mamy, il recommence toujours. Ça doit le faire marrer. Et quand on le punit en le faisant dormir dehors, c’est avec les poules du voisin qu’il va jouer. Sauf qu’il ne sait pas jouer avec sans les tuer. Et le voisin, ça le met dans des colères où après il aimerait bien faire la peau à mon chien et même l’envoyer au tribunal pour que les gendarmes, ils le piquent. Et mon chien, on a beau lui expliquer que quand on est un chien citadin comme lui qui vit en ville, on n’a pas besoin de faire fonctionner son instinct de survie comme si on était au Pôle Nord avec rien à manger, et bien non, il ne comprend rien et le lendemain, il recommence à tuer.
 
Pourtant ma maman, elle le nourrit bien avec de la viande qui coûte cher et des légumes et du riz. Les poules, il les offre à sa fiancée, la chienne du docteur Duvernoy, notre médecin de famille. C’est une grosse labrador qui fait la maligne car mon chien, il est amoureux d’elle et elle refuse ses avances alors qu’elle se laisse renifler le derrière par tous les autres chiens du quartier qui en plus sont beaucoup moins beaux que le mien. C’est à n’y rien comprendre aux chiennes. Mon chien, en tous les cas, ça le déprime et après, il rentre tout désespéré à la maison. Il fait la même tête que mon papa quand il a pris l’apéritif avec le mari d’une de ses amoureuses au lieu d’autre chose qu’il avait prévu et qui s’était mal passé. Parce que mon papa, même avec ses dents, il a beaucoup de succès avec les femmes. Il les aime toutes. Et moi, je les déteste. Toutes. Toutes sauf ma maman et Aurélie et aussi ma mamy.
 
Quand on a du monde à la maison, mon papa et mon chien, ils ont horreur que les gens s’en aillent. Comme si ça les ennuyait que l’on se retrouve en famille. Alors, ils raccompagnent nos invités le plus loin possible jusque dans la rue, mon papa avec sa serviette à la main et mon chien, un torchon dans la bouche ou l’inverse, je ne sais plus très bien. On dirait deux crétins.

Ma maman, elle a tout essayé pour que mon chien ne soit plus un criminel et mon papa un bon mari fidèle. Elle l’a même enfermé toute une journée dans le cagibi avec une poule attachée autour du cou. Et bien quand on lui a ouvert la porte à ce couillon, mon chien pas mon papa, il nous a fait la fête avec sa poule morte comme si de rien n’était et sans comprendre que c’était une punition. Mais un jour ma maman, elle en a tellement eu marre que les poules que mon chien tue et qu’elle rembourse au voisin au prix du marché, ce qui n’est pas rien, elles soient gaspillées chez la Duvernoy, qu’un matin ni une ni deux, elle est allée chez le docteur et elle a récupéré son bien. Puis sans hésiter, elle l’a apporté à Monsieur Paquet, notre boucher et comme il est amoureux de ma maman en cachette et bien il lui a plumé sa poule. Puis ma maman, elle nous l’a fait manger avec du riz et des légumes et elle nous a dit que dorénavant, ce serait toujours ainsi.
 
Et aussi mon chien, chaque fois que l’on va à la campagne, il se roule dans les bouses de vaches pour faire l’invisible question odeur et que les vaches, elles ne le voient pas venir quand il les attaque. J’espère qu’il n’arrivera jamais à en tuer une car je ne sais pas si Monsieur Paquet, il serait très content que ma maman, elle lui dépose une vache morte à découper en beefsteak pas trop épais parce que mon papa et ma mamy, ils ont du mal à mâcher. Ça lui empêcherait ses bénéfices surtout qu’on a un compte très cher chez lui où l’on fait marquer tout ce que l’on achète.
 
Mon chien, il est con, mais je l’aime bien parce qu’il est beau et qu’il me fait marrer. C’est bien simple, c’est le plus beau de toute la région et chaque fois qu’on l’emmène dans un concours de beauté avec ma maman, et bien, on rentre à la maison avec des saucissons et du champagne. Ma maman, elle a honte de le faire défiler, alors c’est toujours moi qui le fait passer devant le jury. Au début, il fait bien le fier, puis très vite, il va aller embêter un autre chien surtout si c’est un caniche bien coiffé, il les déteste ceux-là. Et bien, même s’il est très désobéissant comme chien, on gagne toujours le premier prix de beauté.
Et rien que ça, ça veut dire que je dis toujours la vérité et que mon chien, il est vraiment beau.

 

Sam - Samoyède - Besançon - rue Fanart

Sam - Samoyède - Besançon - rue Fanart

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Hélène Bourgeois (née Onimus) 31 janvier 1926 - 7 juillet 1997 - Cap-d'Ail. Mon chien Sam et la chatte Pyramide

Hélène Bourgeois (née Onimus) 31 janvier 1926 - 7 juillet 1997 - Cap-d'Ail. Mon chien Sam et la chatte Pyramide

Au-revoir maman, je t'aime maman

 

Ma mère aurait eu 95 ans aujourd’hui. Elle est morte à 70 ans d’un cancer du cardia. Elle est morte à la maison (dans laquelle elle est née), dans mes bras. J’en avais décidé ainsi. Il était hors de question qu’elle meure dans l’anonymat d’un hôpital. Elle m’a donnée la vie, je l’ai accompagnée aux portes de la mort. C’était mon devoir, mais aussi ma fierté et la continuité de mon amour. Jamais je n’aurais pu l’abandonner sans mes larmes sur ses joues, dans lesquelles se reflétait la lumière du Sud de ce 7 juillet, et qui ont, j'en suis sûre, illuminé le chemin qu'elle a pris pour se rendre dans cet autre ailleurs. Pour pouvoir rester à ses côtés, la soigner, la nourrir, la faire rire, j’ai réduit mon activité professionnelle, je faisais constamment des AR express à Paris (c’était encore agréable et facile de prendre l’avion avec la navette Paris-Nice, je sautais dedans au dernier moment… ). Je me suis beaucoup battue pour pouvoir la garder à la maison, ce qui était son souhait, et aussi le mien. Je me suis, entre autres, battue contre la clinique dans laquelle elle ne devait passer que deux jours afin qu’on lui pose deux cathéters pour les futures perfusions de morphine, et qui ne voulait plus me la rendre. Je me souviens des trois copropriétaires qui me disaient avec des trémolos dans la voix : « votre pauvre maman est bien malade, on va la garder ici », et moi de leur répondre : « ma pauvre maman, comme vous dites, n’est pas bien malade, elle est mourante et elle ne mourra pas chez vous, elle mourra à la maison, comme elle me l’a demandé, et dans mes bras, alors soit vous me la rendez, soit j’envoie demain ses deux ambulanciers qui l’adorent, la chercher et me la ramener, et je vous promets qu'ils ne repartiront pas sans elle ». Je ne remercierai jamais assez le professeur Jacques Belghiti, un grand chirurgien de l’hôpital Beaujon, doté d’une humanité exceptionnelle, qui m’avait annoncé que ma mère avait un cancer généralisé, qu’il n’y avait rien à faire excepté commencer très rapidement les anti-douleur, qu’elle allait mourir dans les quatre mois, et qu’elle ne voulait pas savoir qu’elle était condamnée. À distance, il m’apprenait l’avancée de sa maladie afin que je puisse anticiper chaque geste et chaque soin. Grâce à lui et aux soignants de l’hospitalisation à domicile, j’ai pu offrir à ma mère mon dernier cadeau d’amour. Un cadeau que je me suis fait aussi, un cadeau qui, aujourd’hui, est devenu ma force et ma paix. Au revoir maman, je t’aime maman.

Sylvie Bourgeois Harel

 

Manoëlle Gaillard - En attendant que les beaux jours reviennent - Éditions Les Escales. Piper (Allemagne). Pocket (livre de poche)

En attendant que les beaux jours reviennent. Éditions Les Escales - Piper (Allemagne) - Pocket (livre de poche)

En attendant que les beaux jours reviennent. Éditions Les Escales - Piper (Allemagne) - Pocket (livre de poche)

Extrait En attendant que les beaux jours reviennent ( éditions Les Escales. Piper (Allemagne). Pocket (livre de poche)

En attendant que les beaux jours reviennent

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 Plage de Pampelonne - Ramatuelle - Sylvie Bourgeois  Harel
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