Bravo et merci cher professeur Michel Onimus, par Sylvie Bourgeois Harel
Dans mon panthéon de souvenirs, il y a aussi des héros. Des héros discrets qui ont traversé ma vie. Des héros que je n’ai jamais oubliés. Des héros que je voudrais féliciter et remercier.
Aujourd’hui, je tiens donc à féliciter et à remercier un héros qui a traversé mon adolescence. Un héros à qui je pense souvent. Un héros qui a sauvé l’un de mes frères de sept ans mon aîné, de la paralysie, le professeur Michel Onimus, un cousin de ma maman, plus exactement un petit-cousin, le fils de son cousin Jean avec lequel elle a grandi à Cap-d’Ail, leurs parents respectifs ayant des villas voisines.
Nous sommes en 1977. D’un côté, nous avons mon frère Hervé qui, suite à un accident d’avion dans lequel je devais être aussi car, à seize ans, j’apprenais à piloter, c’était ma passion, mais au dernier moment mon père ne m’a pas réveillée, est allongé avec le dos cassé dans une chambre de l’hôpital de Besançon.
De l’autre, nous avons le chef de service de traumatologie qui a décidé de l’opérer pour lui poser des vis et des plaques afin de maintenir sa colonne vertébrale. Le hic est que ce chirurgien est réputé pour rater de nombreuses opérations. Mes parents refusent donc qu’il touche à leur fils.
C’est là que mon héros apparaît. Il est tout jeune, à peine trente-trois ans, et vient d’être muté à l’hôpital de Besançon. Il a déjà une solide réputation derrière lui d’être l’un des meilleurs dans sa spécialité, l’orthopédie et, notamment, celle du dos. Mes parents demandent donc au cousin de maman de s’occuper d’Hervé.
Sauf que le chirurgien, que de nombreux Franc-Comtois le surnommaient Le boucher, refuse net de lui donner son patient. Onimus n’a pas encore de pouvoir dans l’hôpital d’autant qu’avec ses cheveux longs et sa barbe naissante qui le faisaient ressembler aux images bibliques représentant Jésus-Christ, et surtout son van Peace and Love, décoré de fleurs de toutes les couleurs, qu’il garait aux côtés des Mercedes et des BMW de ses collègues, il ne rentrait pas dans la caste de ceux qu’on appelait, à l’époque, les mandarins, qui se croyaient des dieux au-dessus des lois de la médecine.
Commence alors une lutte acharnée entre le bon et le mauvais, entre le bien et le mal, entre la forte probabilité d’une guérison et la forte probabilité d’une paralysie. De peur d’être surpassé par un jeune chirurgien qui ressemble à Jésus-Christ avec ses cheveux longs et sa barbe naissante, et qui n’a même pas l’outrecuidance de conduire une BMW ou une Mercedes auxquelles il préfère son Van de baba cool coloré de fleurs de toutes les couleurs, le chirurgien habitué, mais jamais embêté, de rater de nombreuses opérations, avance sciemment sa date d’opération. Le couperet tombe. Celle-ci aura lieu dans trois jours.
Affolement général. Et impossibilité de sortir Hervé de l’hôpital. Il a le dos cassé. Il ne peut pas bouger. Le moindre mouvement endommagerait encore plus ses vertèbres.
Mon héros, lui, ne s’affole pas. Il ne dit rien. Mais il agit. La veille de l’opération, il entre sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde, dans la chambre d’Hervé, à 5 heures du matin, accompagné de trois internes qui lui vouaient une admiration sans borne. Toujours sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde, ils poussent son lit jusqu’à l’ascenseur et descendent au sous-sol. En effet, Onimus, qui n’a pas encore de pouvoir à l’hôpital, n’a pas accès à une salle de soins décente.
— Tu vas avoir mal, dit-il à mon frère, je n’ai pas d’anesthésiant pour toi, mais tout va bien se passer.
Hervé sourit. Il n’a pas peur. Il fait totalement confiance à ce Jésus-Christ familial, cousin de notre maman au regard si bienveillant. Mais oui, il a mal, très mal même quand Onimus, aidé de ses trois internes, attachent les pieds de mon frère à une corde, la corde à une chaîne, la chaîne à une poulie qu’ils accrochent à un tuyau au plafond du sous-sol qui suinte d’humidité. Un gros tuyau. Un tuyau solide. Mais un tuyau quand même. Tout doucement, ils soulèvent ainsi Hervé par les pieds. Une fois qu’il a la tête en bas, façon supplice militaire pour faire avouer les ennemis de la nation, le héros de mon adolescence, qui venait d’adopter, en plus des siens, trois enfants dans un orphelinat en Asie, a remis en place avec ses doigts reliés au divin chacune des vertèbres de mon frère jusqu’à ce que son dos soit de nouveau parfaitement aligné. Puis il l’a plâtré. Ils l’ont ensuite allongé sur son lit et remonté dans sa chambre sans faire de bruit afin de ne pas réveiller l’infirmière de garde.
Quand à sept heures du matin, celle-ci est rentrée dans la chambre, elle a vu l’énorme bosse sous la couverture. Elle a alors soulevé le drap et a poussé un cri d’horreur et d’incompréhension en découvrant le plâtre. Elle est partie en courant chercher le chirurgien qui venait de garer sa nouvelle Mercedes aux côtés du van coloré et fleuri de Jésus, en pestant que ce soit la dernière place disponible tellement il ne voulait plus entendre parler de notre cousin.
Quand il a compris qu’Onimus lui avait damné le pion, il a puni Hervé. Dorénavant, il était interdit de le nourrir. Puisque sa famille avait plus fait confiance à leur cousin baba cool qu’à ses compétences de chef de service, c’était à elle de s’occuper de ses repas. C’est d’ailleurs grâce à cette punition que, quelques semaines plus tard, j’ai compris qu’Hervé était en train de faire une phlébite. Un dimanche soir où je lui avais apporté son repas et que je lui donnais à manger, je l’ai vu si pâle, si blanc, si proche de la mort que je me suis affolée. Il m’a alors montré sa cuisse qui avait triplé de volume.
— J’en ai parlé au docteur et aux infirmières, mais on m’a répondu que ce n’était rien.
J’ai filé dans le bureau de l’infirmière de garde pour lui demander un ruban métrique afin de mesurer la cuisse de mon frère.
— Certainement pas, mademoiselle, vous n’êtes ni médecin, ni infirmière, vous n’avez aucun compétence en la matière, d’ailleurs vu l’heure tardive, vous devriez déjà avoir quitté l’hôpital.
J’ai alors déchiré un bout de drap et j’ai mesuré, avec, le tour de la cuisse d’Hervé. Puis j’ai sauté sur ma 103 Peugeot qu’un copain avait débridée afin que je puisse rouler jusqu’à 80 km à l’heure, sans casque évidemment. Arrivée à la maison, j’ai montré le bout de drap à mes parents qui ont aussitôt téléphoné à un de leurs amis médecin, un autre Michel qui, lui aussi, avait les cheveux longs et une barbe naissante, mais qui ne ressemblait pas à Jésus-Christ, plutôt à Michel Fugain.
Inquiet et furieux, le lendemain matin, dès l’ouverture de l’hôpital, il a couru dans la chambre d’Hervé qui, d’après ses mots, était à l’article de la mort, et lui a administré une piqûre d’anti-coagulants. Puis rassuré d’être arrivé à temps, à une heure près, Hervé mourrait, il a attendu le chirurgien-chef de service et lui a pété la gueule d’avoir ainsi risqué la vie du fils de ses meilleurs amis. Pas complètement soulagé, il lui a administré un deuxième coup de poing pour le punir de coucher avec sa femme. Ça couchait beaucoup à Besançon !
Par ces quelques mots que j’écris plusieurs décennies plus tard, je félicite et remercie de nouveau mon petit-petit-cousin du côté de ma maman, le professeur Michel Onimus, à qui je pense si souvent. Grâce à lui, Hervé a pu marcher, courir, nager, skier, et aussi refaire de l’avion.
Sylvie Bourgeois Harel
/image%2F1454664%2F20260818%2Fob_c169db_sylvie-robe-orange.jpeg)
Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel - Sylvie Bourgeois fait son blog
Je suis sûre que c'est lui, par Sylvie Bourgeois Harel Le coeur serré, je le regarde. Je n'ose pas m'approcher. Je ne l'ai pas vu depuis longtemps. Très longtemps. Mais je suis sûre que c'est l...
https://www.sylviebourgeois.com/2026/08/je-suis-sure-que-c-est-lui-par-sylvie-bourgeois-harel.html
/image%2F1454664%2F20260922%2Fob_72b6b4_michem-onimus-sylvie.jpeg)
/image%2F1454664%2F20260914%2Fob_0938f3_sylvie-pampelonne-2026.jpg)
/image%2F1454664%2F20260922%2Fob_4ee49e_img-8319.jpeg)