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Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

Sylvie Bourgeois Harel - Arthur Schopenhauer

ÉCRIVAINS ET STYLE


Avant tout, il y a deux sortes d’écrivains : ceux qui écrivent pour dire quelque chose, et ceux qui écrivent pour écrire. Les premiers ont eu des idées ou ont fait des expériences qui leur semblent valoir la peine d’être communiquées ; les seconds ont besoin d’argent, et écrivent en conséquence pour de l’argent. Ils pensent en vue d’écrire. On les reconnaît à ce qu’ils tirent le plus en longueur possible leurs pensées, et n’expriment aussi que des pensées à moitié vraies, biscornues, forcées et vacillantes ; le plus souvent aussi ils aiment le clair-obscur, afin de paraître ce qu’ils ne sont pas ; et c’est pourquoi ce qu’ils écrivent manque de netteté et de clarté.

Aussi peut-on vite constater qu’ils écrivent pour couvrir du papier. C’est une remarque qui s’impose parfois au sujet de nos meilleurs écrivains. Dès qu’on a fait cette constatation, il faut jeter le livre ; car le temps est précieux. En réalité, dès qu’un auteur écrit pour couvrir du papier, il trompe le lecteur ; en effet, son prétexte pour écrire, c’est qu’il a quelque chose à dire. Les honoraires et l’interdiction du droit de reproduction sont, au fond, la ruine de la littérature. Celui-là seul écrit quelque chose en valant la peine, qui n’écrit qu’en vue du sujet. Quel inappréciable avantage ce serait, si, dans toutes les branches d’une littérature, il n’existait que quelques livres, mais excellents ! Il ne pourra jamais en être ainsi, tant qu’il s’agira de gagner de l’argent. Il semble qu’une malédiction pèse sur celui-ci ; tout écrivain qui, d’une façon quelconque, vise avant tout au gain, dégénère aussitôt. Les meilleures œuvres des grands hommes datent toutes du temps où ceux-ci devaient encore écrire pour rien ou pour très peu de chose. En ce point aussi se confirme donc le proverbe espagnol : Honra y provecho no caben en un saco (Honneur et profit n’entrent pas dans le même sac). La déplorable condition de la littérature d’aujourd’hui, en Allemagne et au dehors, a sa racine dans le gain que procurent les livres. Celui qui a besoin d’argent se met à écrire un volume, et le public est assez sot pour l’acheter. La conséquence secondaire de ceci, c’est la ruine de la langue.

Un grand nombre de méchants écrivains ne tirent leur subsistance que de la sottise du public, qui ne veut lire que le produit du jour même. Il s’agit des journalistes. Ils sont dénommés à merveille ! En d’autres termes, on pourrait les qualifier de « journaliers ».

De nouveau, on peut dire qu’il y a trois sortes d’auteurs. En premier lieu, ceux qui écrivent sans penser. Ils écrivent de mémoire, par réminiscence, ou même directement avec les livres d’autrui. Cette classe est la plus nombreuse. En second lieu, ceux qui pensent tandis qu’ils écrivent. Ils pensent en vue d’écrire. Cas très fréquent. En troisième lieu, ceux qui ont pensé avant de se mettre à l’œuvre. Ceux-ci n’écrivent que parce qu’ils ont pensé. Cas rare.

L’écrivain de la seconde sorte, qui attend pour penser qu’il doive écrire, est comparable au chasseur qui part en chasse à l’aventure : il est peu probable qu’il rapporte lourd au logis. Par contre, les productions de l’écrivain de la troisième sorte, la rare, ressembleront à une chasse au rabat, en vue de laquelle le gibier a été capturé et entassé à l’avance, pour déborder ensuite en masses serrées de son premier enclos dans un autre, où il ne peut échapper au chasseur ; de sorte que celui-ci n’a plus qu’à viser et tirer, — c’est-à-dire àdéposer ses pensées sur le papier. C’est la chasse qui rapporte quelque chose.

Mais si restreint que soit le nombre des écrivains qui pensent réellement et sérieusement avant d’écrire, le nombre de ceux qui pensent sur les choses mêmes est bien plus restreint encore ; le reste pense Uniquement sur les livres, sur ce qui a été dit par d’autres. Il leur faut, pour penser, l’impulsion plus proche et plus forte des pensées d’autrui. Celles-ci deviennent leur thème habituel ; ils restent toujours sous leur influence, et, par suite, n’acquièrent jamais une originalité proprement dite. Les premiers, au contraire, sont poussés à penser par les choses même ; aussi leur pensée est-elle dirigée immédiatement vers elles. Dans leurs rangs seuls on trouve les noms durables et immortels. Il va de soi qu’il s’agit ici des hautes branches de la littérature, et non de traités sur la distillation de l’eau-de-vie. 

Celui-là seul qui prend directement dans sa propre tête la matière sur laquelle il écrit, mérite d’être lu. Mais faiseurs de livres, compilateurs, historiens ordinaires, etc., prennent la matière indirectement dans les livres ; elle passe de ceux-ci à leurs doigts, sans avoir subi dans leur tête même un droit de transit et une visite, à plus forte raison une élaboration. (Quelle ne serait pas la science de beaucoup d’hommes, s’ils savaient tout ce qui est dans leurs propres livres !) De là, leur verbiage a souvent un sens si indéterminé, que l’on se casse en vain la tête pour parvenir à deviner ce qu’en délinitive ils pensent. Ils ne pensent pas du tout. Le livre d’où ils tirent leur copie est parfois composé de la même façon. Il en est donc de pareils écrits comme de reproductions en plâtre de reproductions de reproductions, etc., qui à la fin laissent à peine reconnaître les traits du visage d’Antinous. Aussi devrait-on lire le moins possible les compilateurs. Les éviter complètement est en effet difficile, puisque même les abrégés, qui renferment en un petit espace le savoir accumulé dans le cours de nombreux siècles, rentrent dans les compilations.

Il n’y a pas de plus grande erreur que de croire que le dernier mot proféré est toujours le plus juste, que chaque écrit postérieur est une amélioration de l’écrit antérieur, et que chaque changement est un progrès. Les têtes pensantes, les hommes de jugement correct et les gens qui prennent les choses au sérieux, ne sont jamais que des exceptions. La règle, dans le monde entier, c’est la vermine ; et celle-ci est toujours prête à améliorer en mal, à sa façon, ce que ceux-là ont dit après de mûres réflexions. Aussi, celui qui veut se  renseigner sur un objet doit-il se garder de consulter les plus récents livres sur la matière, dans la supposition que les sciences progressent constamment, et que, pour composer les nouveaux, on a fait usage des anciens. Oui, on en a fait usage, mais comment ’ ? L’écrivain souvent ne comprend pas à fond les anciens livres ; il ne veut cependant pas employer leurs termes exacts ; en conséquence, il améliore en mal et gâte ce qu’ils ont dit infiniment mieux et plus clairement, puisqu’ils ont été écrits d’après la connaissance propre et vivante du sujet. Souvent il laisse de côté le meilleur de ce qu’ils renferment, leurs élucidations les plus frappantes, leurs remarques les plus heureuses ; c’est qu’il n’en reconnaît pas la valeur, qu’il n’en sent pas l’importance essentielle. Il n’a d’affinité qu’avec ce qui est plat et sec.

Il arrive souvent qu’un ancien et excellent livre soit écarté au profit d’un nouveau livre bien inférieur, écrit pour l’argent, mais d’allure prétentieuse et prôné par les camarades. Dans la science chacun veut, pour se faire valoir, porter quelque chose de neuf au marché. Cela consiste uniquement, dans beaucoup de cas, à renverser ce qui a passé jusque-là,pour exact, en vue d’y substituer ses propres sornettes. La chose réussit parfois pour un temps, puis les gens reviennent à la vieille doctrine exacte. Ces novateurs ne prennent rien de sérieux au monde que leur digne personne ; ils veulent la mettre en relief. Alors, de recourir bien vite au paradoxe : la stérilité de leurs cerveaux leur recommande la voie de la négation. Alors, de nier des vérités depuis longtemps reconnues, telles que la force vitale, le système nerveux sympathique, la generatio xquivoca, la distinction établie par Bichat entre l’action des passions et l’action de l’intelligence ; on retourne à l’épais atomisme, et ainsi de suite. De là vient que la marche des sciences est souvent rétrograde.

Il faut parler également ici des traducteurs, qui corrigent et remanient à la fois leur auteur : procédé qui me paraît toujours impertinent. Ecrivez vous-même des livres qui méritent d’être traduits, et laissez les œuvres des autres comme elles sont. Lisez donc, si vous le pouvez, les auteurs proprement dits, ceux qui ont fondé et découvert les choses, ou du moins les grands maîtres reconnus en la matière, et achetez plutôt les livres de seconde main que leur reproduction. Mais puisqu’il est facile d’ajouter quelque chose aux découvertes, — inventis aliquid addere facile est, — on devra, après s’être bien assimilé les principes, prendre connaissance des faits nouveaux. En résumé donc, ici comme partout prévaut cette règle : le nouveau est rarement le bon, parce que le bon n"est que peu de temps le nouveau.

Ce qui caractérise les grands écrivains (dans les genres élevés) et aussi les artistes, et leur est en conséquence commun à tous, c’est qu’ils prennent au sérieux leur besogne. Les autres ne prennent rien au sérieux, sinon leur utilité et leur profit.

Quand un homme s’acquiert de la gloire par un livre écrit en vertu d’une vocation et d’une impulsion intimes, puis devient ensuite un écrivailleur, il a vendu sa gloire pour un vil argent. Dès qu’on écrit parce qu’on veut faire quelque chose, cela est mauvais.

Ce n’est que dans ce siècle qu’il y a des écrivains de profession. Jusqu’ici il y a eu des écrivains de vocation. 

Pour s’assurer l’attention et la sympathie durables du public, on doit écrire ou quelque chose qui a une valeur durable, ou toujours écrire quelque chose de nouveau, qui, pour cette raison même, réussira toujours moins bien.

Ce que l’adresse est à une lettre, le titre doit l’être à un livre, c’est-à-dire viser avant tout à introduire celui-ci auprès de la partie du public que son contenu peut intéresser. Aussi faut-il qu’un titre soit caractéristique, et, comme sa nature exige qu’il soit essentiellement court, il doit être concis, laconique, expressif, et résumer autant que possible le contenu du livre en un seul mot. Sont, par conséquent, mauvais, les titres prolixes, ne disant rien, louches, douteux, ou même faux et trompeurs ; ces derniers peuvent préparer au livre le même sort qu’aux lettres faussement adressées. Mais les pires sont les titres volés, c’est-à-dire ceux que portent déjà d’autres livres. D’abord, ils sont un plagiat, et ensuite la preuve la plus convaincante du manque absolu d’originalité. L’auteur qui ne possède pas assez de celle-ci pour trouver à son livre un titre nouveau, sera bien moins capable encore de lui donner un contenu nouveau. A ces titres sont apparentés les titres imités, c’est-à-dire à moitié volés : ainsi, par exemple, quand Œrstedt, longtemps après que j’eus écrit Sur la volonté dans la nature, écrivit Sur l’esprit dans la nature.

Un livre ne peut jamais être rien de plus que l’impression des idées de son auteur. La valeur de ces idées réside ou dans le fond, c’est-à-dire dans le thème sur lequel il a pensé ; ou dans la forme, autrement dit le développement du fond, c’est-à-dire dans ce qu’il a pensé à ce sujet.

Le thème est très varié, de même que les mérites qu’il confère aux livres. Toute matière empirique, c’est-à-dire tout ce qui a une réalité historique ou physique, prise en soi et dans le sens le plus large, est de son domaine. Le caractère particulier réside ici dans l’objet. Aussi, le livre peut-il être important, quel que soit son auteur.

En ce, qui concerne ce qu’il a pensé, au contraire, le caractère particulier réside dans le sujet. Les sujets peuvent être de ceux qui sont accessibles à tous les hommes et connus de tous ; mais la forme de l’exposition, la nature de l’idée, confèrent ici le mérite et résident dans le sujet. Si donc un livre, envisagé à ce point de vue, est excellent et sans rival, son auteur l’est aussi. Il s’ensuit que le mérite d’un écrivain digne d’être lu est d’autant plus grand qu’il le doit moins à sa matière, c’est-à-dire que celle-ci est plus connue et plus usée. C’est ainsi, par exemple, que les trois grands tragiques grecs ont tous travaillé sur les mêmes sujets.

On doit donc, quand un livre est célèbre, bien distinguer si c’est à cause de sa matière ou à cause de sa forme.

Des gens tout à fait ordinaires et terre à terre peuvent produire des livres très importants, grâce à une matière qui n’est accessible qu’à eux : par exemple, des descriptions de pays lointains, de phénomènes naturels rares, d’expériences faites, d’événements historiques dont ils ont été témoins ou dont ils ont pris la peine de rechercher et d’étudier spécialement les sources. 

Au contraire, là où il s’agit de la forme, en ce que la matière est accessible à chacun, ou même déjà connue ; là où ce qui a été pensé sur celle-ci peut donc seulement donner de la valeur à la production, — il n’y a qu’une tête éminente capable de produire quelque chose digne d’être lu. Les autres ne penseront jamais que ce que tout le monde peut penser. Ils donnent l’impression de leur esprit ; mais chacun en possède déjà lui-même l’original.

Cependant le public accorde son intérêt bien plus à la matière qu’à la forme ; aussi, pour cette raison, ne parvient-il jamais à un haut degré de développement. C’est au sujet des œuvres poétiques qu’il affiche le plus ridiculement cette tendance, quand il suit soigneusement à la trace les événements réels ou les circonstances personnelles qui ont inspiré le poète. Ceux-ci finissent par devenir plus intéressants" pour lui que les œuvres elles-mêmes. Il lit plus de choses Sm/* Gœthe que de Gœthe, et étudie avec plus d’application la légende de Faust que Faust. Burger a dit un jour : « On se livrera à des recherches savantes pour savoir qui fut en réalité Lénore » ; et cela se réalise à la lettre au sujetde Gœthe, car nous avons déjà beaucoup de recherches savantes sur Faust et la légende de Faust. Elles sont et restent confinées au sujet. — Cette prédilection pour la matière, par opposition à la forme, est comme si l’on négligeait la forme et la peinture d’un beau vase étrusque, pour étudier chimiquement son argile et ses couleurs.

L’entreprise d’agir par la matière, qui sacrifie à cette mauvaise tendance, est absolument condamnable dans les branches littéraires où le mérite doit résider expressément dans la forme, — par conséquent dans les branches poétiques. Cependant on voit fréquemment de mauvais écrivains dramatiques s’efforcer de remplir le théâtre au moyen de la matière. Ainsi, par exemple, ils produisent sur la scène n’importe quel homme célèbre, si dépourvue de faits dramatiques qu’ait pu être sa vie, parfois même sans attendre la mort des personnes qui apparaissent avec lui.

La distinction faite ici entre la matière et la forme s’applique aussi à la conversation. C’est l’intelligence, le jugement, l’esprit et la vivacité qui mettent un homme en état de converser ; ce sont eux qui donnent la forme à la conversation. Mais bientôt viendra en considération la matière de celle-ci, c’est-à-dire les sujets sur lesquels on peut causer avec cet homme : ses connaissances. Si celles-ci sont très minces, ce n’est qu’un degré excëptionnellement élevé des qualités de forme précédentes qui peut donner de la valeur à sa conversation, en dirigeant celle-ci, quant à sa matière, sur les choses humaines et naturelles généralement connues. C’est l’inverse, si ces qualités de forme font défaut à un homme, mais si ses connaissances de n’importe quelle nature donnent de la valeur à sa conversation, qui, en ce cas, repose tout entière sur sa matière. C’est ce que dit le proverbe espagnol : Mas sabe el necio en su casa, que el sabio en la agena. (Le sot en sait plus dans sa propre maison, que le sage dans la maison d’autrui).

La vie réelle d’une idée ne dure que jusqu’à ce qu’elle soit parvenue au point extrême des mots. Alors elle se pétrifie, meurt, mais en restant aussi indestructible que les animaux et les plantes fossiles du monde primitif. Sa vie réelle, momentanée, peut être comparée aussi au cristal à l’instant de sa congélation.

Dès que notre pensée a trouvé des mots, il n’existe déjà plus en nous, il n’est plus sérieux dans son fond le plus intime. Quand il commence à exister pour d’autres, il cesse de vivre en nous. Ainsi l’enfant se sépare de sa mère, quand il entre dans sa propre existence. Le poète a dit aussi :

« Vous ne devez pas me troubler par des contradictions ! Dès qu’on parle, on commence à se tromper 1 ! »

La plume est à la pensée ce que la canne est à la marche ; mais c’est sans canne qu’on marche le plus légèrement, et sans plume qu’on pense le mieux. Ce n’est qu’en commençant à devenir vieux, qu’on se sert volontiers de canne et de plume.

Une hypothèse qui a pris place dans la tête, ou qui même y est née, y mène une vie comparable à celle d’un organisme, en Ce qu’elle n’emprunte au monde extérieur que ce qui lui est avantageux et homogène, tandis qu’elle ne laisse pas parvenir jusqu’à elle ce qui lui est hétérogène et nuisible, ou, si elle ne peut absolument l’éviter, le rejette absolument tel quel.

Je vous invite à lire la suite dans l'oeuvre de ce grand philosophe qu'est Arthur Schopenhauer

 

Sylvie Bourgeois Harel - Cécile Harel - Manoëlle Gaillard - En attendant que les beaux jours reviennent

Brèves enfances. Sylvie Bourgeois Harel - Éditions Au diable Vauvert

Brèves enfances - Sylvie Bourgeois - Éditions Au diable Vauvert. Lecture par Alain Guillo

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Normalement, tous les ans, on va passer Noël à Saint-Tropez, c’est là où ma maman est née au bord de la Méditerranée. C’est très joli et on se baigne dans la mer car ma maman, c’est une sirène dauphin qui sait très bien faire les crêpes. Mais cette année, on reste à Besançon parce que mon grand-père du côté de mon papa est malade, et ma maman ne veut pas laisser Henriette toute seule, même si elle a 50 ans. Henriette est grande et maigre, et ses parents sont morts quand elle avait 8 ans. Ses frères aînés, qui avaient déjà la majorité, ont dit au juge qu’ils allaient la garder et s’en occuper aussi bien que si elle était leur fille. Ils devaient avoir une drôle de notion de la famille car ils l’ont enfermée dans un placard, et ils ne la sortaient que pour lui faire faire le ménage et la violer. Ils habitaient une ferme dans le Haut-Doubs et là-bas, à part de la neige en hiver et des vaches en été, vous avez beau crier, personne ne vous entend. Le Haut-Doubs, c'est très beau, mais c'est très froid aussi. Et les paysans, c'est bien simple, ils mangent de la saucisse de Morteau avec du comté, puis ils vont se coucher à la même heure que leurs poules. Elles sont comme leurs bœufs, elles pondent leur lait très tôt.

Un jour, un de ses frères violeur est mort. Henriette, qui avait alors 45 ans, a réussi à s’échapper. Elle a couru très loin jusqu’à Pontarlier où elle s’est cachée derrière une poubelle remplie de papiers cadeaux et d’emballages de foie gras. C’était un 25 décembre, et tous ces restes de fête, ça lui a fait un peu comme un réveillon. C’est l’assistance des hôpitaux qui l’a trouvée. Elle était gelée, recroquevillée, à même pas savoir pleurer puisqu’elle n’avait jamais eu quelqu’un pour la consoler.

Quand elle s’est réchauffée, elle a commencé à venir jouer aux Dames chez mon grand-père qui était veuf. Pour la faire bénéficier de sa retraite de douanier, il l’a épousée. Mon papa n'était pas content alors qu’il est le premier à faire des bêtises, et avec des femmes qui ne sont même pas ma mère. Et quand ma maman l’apprend, elle lui crie dessus et le traite de Matou de Montrapon. Montrapon, c’est le quartier où l’on habite à Besançon. Puis elle découpe sa tête des photos de famille qui sont posées sur l’étagère à côté du téléphone, et elle accroche son pyjama avec une punaise sur la porte d’entrée qu’elle ferme à clé, comme ça, mon papa est obligé d’aller dormir à l’hôtel. Bien fait ! Si seulement il pouvait emmener mon frère aîné avec lui ! Le lendemain, il rentre tout penaud avec la même tête que mon chien quand il a fait une bêtise du genre tuer une poule. Ma maman attend trois jours, puis elle passe l’éponge car elle l’aime et lui aussi, et tout redevient comme avant, mon frère aîné recommence à m’embêter ou à m'enfermer. Faut dire, il est dans l’âge bête où à part de me demander de lui obéir, il ne fait rien de ses journées. Même mon chien ne peut plus le supporter.

Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, mais tout repart de plus belle. Les poules tuées, ma maman trompée, les photos découpées, les pyjamas punaisés, les portes fermées, mon papa à l'hôtel, mon frère aîné excité. Je vous jure, j’ai 8 ans comme Henriette dans son placard, et chez moi, aussi, la vie est compliquée. Chez mon grand-père nouveau marié, c’est très calme. J’y ai passé une semaine l’été dernier pour aller respirer l'air pur de la montagne parce que j’avais trop toussé durant l’année. Mon grand-père me couchait à 7 heures, encore plus tôt que les poules du Haut-Doubs alors que je ne ponds pas. J’entendais les enfants des voisins jouer dans la cour. J’avais envie de les retrouver, mais je ne disais rien parce que j’aime mon grand-père. La journée, il fabrique dans son établi des petites seilles en bois sur lesquelles il grave en italique Pontarlier, puis il les vend aux touristes de Oye-et-Pallet. Dedans, on peut y mettre ce que l’on veut, des trombones, des bonbons. Ma mamy y range son dentier sur sa table de nuit, mais quand elle dort, mon chien le lui vole, le matin, quand elle rit sans ses dents, on dirait qu’elle a 100 ans, je l'aime car c'est une grand-mère enfant qui s'amuse tout le temps.

Mais depuis un mois, mon grand-père est malade du cancer du sang à l’hôpital de Besançon, et peut-être même, m'a dit ma maman, qu’Henriette sera veuve de douanier sans pouvoir toucher à la retraite car ils ne sont pas mariés depuis assez longtemps, ce serait dommage car elle n'est pas encore habituée à être une dame de Pontarlier à dire bonjour aux commerçants. Hier, quand je suis rentrée sans frapper dans la chambre de mon grand-père, j’ai vu une infirmière qui lui plantait une aiguille dans le cœur, je ne veux pas qu’il meure.

J’ai déjà vu un mort. C’était une morte. La femme du parrain de mon frère idiot. Elle était allongée sur un canapé. On aurait dit une enfant. Quand le parrain m’a obligée d’aller l’embrasser, j’ai compris que la mort c’était aussi froid que le Haut-Doubs quand mes parents louent une ferme et qu'on se lave avec de l'eau glacée avant d'aller faire du ski de fond.

Ce soir, c’est Noël, et je ne veux pas que mon grand-père devienne gelé comme le lac de Saint-Point sur lequel je fais du patin avec juste mes bottes aux pieds, sinon Henriette sera obligée de retourner dans son placard, alors que, depuis un mois, elle ne tremble plus et ose enfin me parler. Mon Dieu, faites que mon vœu soit exaucé, et aussi que mon frère arrête de m'embêter. Mais quand j'ai levé les yeux au ciel pour regarder si Dieu m'écoutait, j'ai surtout vu mon papa qui, ayant entendu le téléphone sonner, descendait de l'escabeau où il avait accroché une étoile au sommet de notre immense sapin qui vient directement du Haut-Doubs où les sapins sont les plus hauts et les plus beaux du monde. C'était l’hôpital. Pour la première fois, j’ai vu mon papa pleurer.

Le lendemain, nous étions tellement tristes que ma maman m'a emmenée aux Founottes, c’est le quartier de Besançon où vivent entassées les familles défavorisées, et j’ai donné mon vélo bleu flambant neuf et mes jouets à des enfants nombreux qui vivaient dans une seule pièce. C'était sale et ça ne sentait pas bon, mais quand j'ai vu les sourires de tous ces petits de mon âge qui me disaient merci, je me suis sentie devenir grande et importante, et différente. J'étais le messie et je volais au paradis. J'avais chaud au coeur, et même les problèmes avec mon idiot frère aîné n'existaient plus. J’ai pensé à mon grand-père parti aux cieux, et à Henriette qui n'avait jamais eu de cadeau.

A l’école, quand les filles de ma classe m’ont demandé ce que j’avais eu à Noël, je leur ai répondu que j’avais offert à des pauvres mal habillés tous les jouets que j’avais reçus et aussi tous les anciens avec lesquels je ne m'amusais plus, et j’ai ajouté que, grâce à ma maman, j'avais appris que savoir donner était le plus beau des cadeaux.

Sylvie Bourgeois

Brèves enfances (recueil de 34 nouvelles)

Éditions au Diable Vauvert

 

 

HENRIETTE - Conte de Noël / Brèves enfances

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le comédien Alain Guillo lit Henri, une nouvelle de Sylvie Bourgeois, parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvert

Le comédien François Berland lit prison, une nouvelle de Sylvie Bourgeois, parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvertx éditions

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MON PAPA PAS LÀ. Brèves enfances (recueil de nouvelles) Au Diable-Vauvert. 2009

Ce qu’il y a eu de bien avec mon papa quand je l’ai revu pour la première fois depuis trois ans, c’est qu’il n’a pas pleuré. Ça m’aurait ennuyée qu’il se mette à avoir des larmes. Je n’aurais pas su comment le consoler car moi-même, je n’étais pas loin de sangloter. Non, il s’est bien tenu. Comme moi. On ne s’est pas dit qu’on était malheureux de cette situation, ni que l’on s’était beaucoup manqué pendant tout ce temps. C’est long, je crois, trois ans. J’ai dix ans et la dernière fois que j’ai vu mon papa, j’avais sept ans et même si c’était l’âge de raison et que pour l’occasion, il m’avait offert un beau vélo et un piano, je ne me souviens plus très bien comment j’étais. Je crois que j’étais très petite, alors que maintenant je suis grande, c’est bien simple, je rentre en sixième l’année prochaine.

 

C’est un gentil papa mon papa, mais ce n’est pas un papa causant. En même temps, je le comprends car moi-même, je n’aime pas devoir expliquer comment je vais, ni si j’ai bien travaillé à l’école ou déjà un fiancé. Il m’a emmené dans un salon de thé pour prendre un goûter et je n’ai pas osé lui poser de questions sur sa femme ou sa nouvelle maison et encore moins s’il voulait un autre enfant ou me voir plus souvent. Je lui ai juste dit que j’avais arrêté le piano pour jouer du saxo et que j’allais à la piscine deux fois par semaine.

 

J’ai trouvé qu’il avait changé mon papa, il avait la peau de son visage plus rose, comme celle des bébés et aussi un regard moins fatigué qu’avant. Mais il avait l’air de s’ennuyer assis dans ce café avec moi. En même temps, on n’avait plus l’habitude de passer du temps ensemble, c’était comme si l’on avait été gêné d’être père et fille et pourtant, on était bien à rester ainsi sans rien se dire.

 

C’est peut-être ça être de la même famille, se tenir serré sans se parler et attendre que le temps passe jusqu’à ce que l’on devienne vieux.

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Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

Sylvie Bourgeois Écrivain - Hôtel Ermitage - Saint-Tropez -

François Berland lit Prison une nouvelle de Sylvie Bourgeois publiée au Diable Vauvert dans son recueil Brèves enfances

Sylvette

 

Un jour, mon papa n'est plus jamais revenu à la maison. Ma mère n’arrêtait pas de pleurer, et même de se rouler par terre quand une de ses copines ou ma grand-mère venait la voir. Mais arrête donc de pleurer ainsi, je lui disais. Il ne reviendra jamais. Arrête de pleurer, ça ne sert à rien. Comment tu le sais qu’il ne reviendra plus, me demandait-elle, il te l’a dit ? Mais non, mais ça se voyait quand il était là que le jour où il partirait, il ne reviendrait plus. Ça se voyait. Ce n’était pas sorcier à imaginer. Et elle repartait de plus belle à pleurer. Comme si elle était la seule à être malheureuse. Moi aussi j’étais triste. Mais je n’étais pas malheureuse. Je me disais que maintenant qu’il était parti, j’aurais enfin la chance de ne l’avoir rien qu’à moi. J’ai sept ans et je n’ai jamais passé une après-midi seule avec mon papa. Ma mère, elle voulait toujours venir avec nous. Quoique l’on fasse, elle venait. Ce n’était pas marrant. Du coup, il nous suivait sans rien dire. Il s’ennuyait. Ça se voyait. Alors je lui prenais sa main et je la serrais bien fort pour lui faire comprendre que je savais qu’il n’aimait pas ma mère. Et que s’il était encore là, c’était uniquement pour moi, pour que j’aie une enfance équilibrée.

 

Je n’ai jamais vu mes parents s’embrasser ou se tenir par la main comme le font souvent les parents de ma copine Camille. Ou plein de gens dans la rue. Eux jamais. Ils se disputaient ou alors il n’y avait que ma mère qui parlait. Mon papa, il se taisait et il payait. Il m’a payé un piano, une chaîne, un ordinateur, plus de deux cents DVD, une chambre de princesse, et aussi des tas de voyages où je partais seule avec ma mère, il disait qu’il n’aimait pas les vacances, mais je crois que c’était surtout pour avoir la paix. C’est bien simple, pendant l’année, il dormait la moitié de la semaine dans un appartement à lui tout seul où ma mère n’avait pas le droit d’aller et dès qu’il arrivait chez nous, elle lui demandait de l’argent. Tout le temps. Pour moi. Elle lui disait que j’étais une enfant qui coûtait cher et qui ne mangeait que des produits bios. Alors que ce n’est pas vrai, je n’aime que les coquillettes au jambon.

 

L’autre jour, ma mère m’a dit que mon père était partie vivre avec une pute. Une pute, je sais ce que c’est, Paul mon copain d’école me l’avait expliqué. Mais je suis quand même allée vérifier sur Internet. Et là, j’ai compris pourquoi papa était parti. C’était pas la même vie qu’à la maison. C’est sûr. J’ai essayé d’imaginer mon papa s’endormir dans les gros seins de la blonde vue sur le site Putes.com. Puis j’ai montré à Paul, mon copain d’école, le genre de fiancée que mon papa avait maintenant. Il m’a dit : « Oh la vache, elle est mille fois mieux que ta mère. » Ca m’a un peu vexée car c’est ma mère, mais je dois reconnaître que Paul a raison. Ma mère, je l’aime bien, mais elle n’est pas terrible. Elle a des seins flasques qui tombent et des gros tétons marrons qui me dégoûtent un peu. J’espère que je n’aurai pas les mêmes quand je serai grande, sinon je me ferai opérer par la chirurgie esthétique pour avoir les seins de la blonde d’Internet.

 

Ma mère, elle me défend de parler à la pute de mon père qui est une folle du cul. J’ai demandé à Paul ce que ça voulait dire. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il avait hâte de la rencontrer car sa belle-mère ne s’habille qu’avec des jupes qui lui arrivent sous le genou. La pute de mon père s’appelle Sylvette. J’ai regardé sur Internet, mais je n’ai pas trouvé de Sylvette folle du cul.

 

Samedi, je dors chez mon papa. Youppie ! Il doit venir me chercher à midi. Je l’attends dans l’entrée. Quand ça sonne enfin à l’interphone, je dis à ma mère que j’y vais. Elle me dit qu’elle veut lui parler. Je lui réponds que je crois qu’il préfère ne pas la voir. C’est bien simple, il ne l’appelle jamais et lui raccroche au nez si elle essaye de le joindre. Elle insiste et je suis trop petite pour qu’elle m’obéisse. J’avoue qu’elle me fait de la peine à être aussi bête. Mais c’est ma mère et je dois la soutenir. Alors je me serre fort contre elle dans l’ascenseur.

 

Quand mon papa la voit, il tourne la tête et remonte dans son taxi. Je monte à ses côtés. Mon papa dit au chauffeur de démarrer, mais ma mère ouvre la porte et veut monter avec nous. Le chauffeur qui ne doit pas avoir les assurances en cas d’accident reste arrêté. Mon papa ne dit pas un mot. Moi non plus. Ma mère crie qu’il doit la respecter. Qu’elle ne mérite pas ça. Qu’il doit lui parler, bon sang ! Papa se tait. Ma mère me dit que si je pars avec papa, alors je ne la reverrai plus jamais. Plus jamais. Elle m’abandonnera. Voilà. Les choses se précipitent dans ma tête. Je me mets à pleurer que je ne veux pas être une enfant abandonnée et je descends du taxi pour rentrer dans ma maison. Au moins, je sais où je dormirai si je suis abandonnée. J’ai ma chambre de princesse et ça, personne ne peut me la prendre.

 

Le taxi de mon papa a démarré. Je suis toute tourneboulée. Je crie que je veux partir avec lui, mais trop tard, il a disparu. Je hurle. Je hurle. Je hurle. Ma mère essaye de me calmer en me disant que mon papa c’est un méchant et qu’il ne m’aime plus depuis qu’il vit avec sa pute. Soudain, le taxi revient en marche arrière. La porte s’ouvre et hop, je monte dedans à côté de mon papa. Je ne sais plus où j’en suis. Je me blottis contre lui. Il veut m’emmener déjeuner au restaurant, mais tous ces événements m’ont coupé l’appétit. Je préfère aller au cinéma, je lui dis. D’accord, tu veux aller voir quoi ? Pretty Woman, je lui réponds, il paraît que c’est l’histoire d’une pute qui a trouvé son prince charmant.

 

Sylvie Bourgeois

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Sylvie Bourgeois Harel - Festival de Deauville - Restaurant Ciro's - Samoyède

Sylvie Bourgeois Harel - Festival de Deauville - Restaurant Ciro's - Samoyède

Zoé

nouvelle de Sylvie Bourgeois

Mon mari vit avec une lionne. Si. Pas une lionne deuxième décan ascendant vierge, ce qui m’énerverait aussi, Je suis bélier ascendant sagittaire, non, ce couillon a choisi une vraie lionne, la femme du roi des animaux, et il en est aussi fier que s’il avait piqué l’épouse de son meilleur ami, le prince de Monaco. C’est vous dire la prétention de mon mari. Je dois toujours lui dire oui, sinon il rugit. Ce n’est pas une vie et encore moins depuis qu’il a adopté Zoé. Il l’a trouvée bébé et l’a ramenée à la maison où nous vivons à Abidjan, c’est très grand, elle peut courir au milieu des champs et des étangs.

Mais un jour, cette chipie a commencé à le suivre partout comme une geisha alors qu’elle n’avait pas été élevée pour ça. Je n’ai rien dit, j’ai cru en une lubie. Tant qu’elle était poupon, je dois avouer qu’elle était trognon. Mon mari lui donnait le biberon pendant que j’allaitais notre nourrisson. Je ne me suis pas méfiée. Le temps a passé.

Mais pendant l’hiver, j’ai dû m’absenter, et quand je suis rentrée, j’ai trouvé Zoé allongée dans mon lit à côté de mon mari. Elle m’a grogné et montré les dents. Enervée par tant d’infidélité, je n’ai pas reculé. Elle a alors bondi hors du lit et debout sur ses jambes, elle s’est approchée de moi en faisant la maline avec sa taille fine. Je dois avouer qu’elle était devenue fort sexy, mais de là à me voler mon mari, c’était gonflé. Elle m’a menacée avec ses pattes pleines de griffes et a même essayé de me gifler. Je lui aurais volontiers tiré les cheveux à cette pétasse qui avait pris ma place, mais j’ai préféré reculer, mes doigts pleins de diamants que je lui brandissais en guise de preuves que mon mari m’aimait, ne l’impressionnaient pas. Grrrr ! Grrrr ! Elle faisait. Devant tant de raffut, mon minou a fini par se réveiller et m’a hurlé de partir sous peine de me faire dévorer. En voilà une drôle d’idée, je lui ai répondu, je suis si agacée que je pourrais manger du lion, et ce n’est pas cette conne de bestiole qui va faire la loi entre toi et moi.

Soudain, je n’ai plus rien vu que les poils mordorés de Zoé couchée sur moi, décidée à ne faire qu’une bouchée de ma destinée. Étouffée, j’ai sombré. Je me suis réveillée dans les bras de mon époux. Mon chéri, je lui ai dit, j’ai voté pour la parité, je milite pour la complémentarité, mais là, j’exige l’égalité, je veux moi aussi dormir avec un lion, comme ça tu verras l’effet que ça te fera de ne plus avoir accès à mon intimité quand celle-ci sera gardée par 200 kilos d’agressivité. Ce couillon a ri. Soi-disant, c’était impossible. L’animal ferait de moi une bouchée. Persuadée que je serais sa femme, il voudrait m’honorer et me briserait, et quand je serais indisposée, je le rendrais fou. C’est une histoire d’odeur, il a ajouté, seul un homme peut vivre avec une lionne. C’est la loi de la jungle, tu n’y peux rien changer, il te faut l’accepter.

Zoé a choisi ce moment pour venir lécher les mains de mon mari. Elle lui a ronronné un air charmant et tout en gémissant, elle s’est frotté contre lui et a relevé sa croupe, genre vas-y mon grand, prends-moi, je suis à toi. La salope ! Non seulement elle me nargue, mais en plus elle lui fait le grand jeu. Mon Dieu. Majesté. Monarchie. Suprématie. Vive la République, oui ! Va te trouver un fiancé dans la savane, je lui ai dit, là où est ta place au milieu des charognes et laisse mon cœur de lion tranquille ou je t’envoie au zoo. Nous en avons traversé des combats, mon chéri et moi, laisse-moi gagner celui-là, et aussi arrête de me regarder en te pourléchant les babines comme si j’allais être ton prochain festin, tu crois peut-être pouvoir changer mon destin ?

Quand j’ai vu les yeux de merlan frit que lui envoyait mon époux, j’ai compris. Il était cuit. Mon chaton était épris. 150 kilos qui vous obéissent, ça flatte son homme, surtout quand il est comme mon mari, un roi dans son pays. Zoé, bravo, je lui ai dit, tu as gagné, je m’en vais, je te laisse mon chéri. Avec toi, au moins, il fera des économies. C’est vrai quoi, à part tes morceaux de bidoche, tu n’as besoin de rien. Ce n’est pas comme moi qui ai toujours faim de Prada, de spas et de peaux de bêtes. Je suis une chatte de luxe vois-tu ma grosse minette. Moi aussi je sais miauler miaou miaou pour avoir raison, tu peux donc rester dans ma maison.

J’ai pris le premier avion et je suis partie vivre à Monte-Carlo où les animaux de zoo sont légion, aussi. Il n’est pas rare d’y croiser des boas ou des requins. Si. Même Léo Ferré y a vécu avec Pépé, une guenon qui a rendu folle de jalousie sa femme qui l’a tuée. Pépé. Pas Ferré. Elle n’a pas été jugée, mais Léo ne lui a jamais pardonné. Pour ne pas tomber dans cette extrémité, je ne suis jamais retournée à Abidjan. J’ai préféré me faire ramener de Madagascar un lémurien. C’est un gentil singe gros comme un petit chien sauf qu’il sait faire mon thé et plein d’autres choses aussi dont je ne dirai rien.

 

 

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Alain Guillo lit Henri, une nouvelle de Sylvie Bourgeois parue dans son recueil Brèves enfances, aux éditions au Diable Vauvert

Sylvie Bourgeois - école rue Fanart - Montrapon - Besançon -

Sylvie Bourgeois - école rue Fanart - Montrapon - Besançon -

VANESSA

Nouvelle extraite de Brèves enfances. Sylvie Bourgeois. Éditions Au Diable Vauvert

Mon papa, il boit. Il croit que je ne le sais pas, mais je le vois faire et après plusieurs verres, il a le même regard de travers que le chien des voisins, un basset artésien qui s’appelle Jules. Je l’aime bien Jules, mais de là, à l’avoir comme papa, quand même, il y a un sacré pas. Quand il rentre à la maison de sa journée où il n’a pas travaillé, mon papa, au lieu de réparer la chasse d’eau des toilettes qui est cassée, alors que ma maman n’arrête pas de le lui demander, il va directement dans le salon et il se sert un verre de whisky. En cachette de ma mère car si elle le voit faire, elle lui crie que décidément, il pourrait l’aider, vu que maintenant qu’il est au chômage, il a le temps. Au mot chômage, en général, mon papa, il lève les yeux au ciel. Et au lieu de lui répondre genre qu’il a besoin de boire pour trouver l’inspiration maintenant qu’il a décidé de devenir écrivain et que les écrivains, tout le monde le sait, ça aime l’alcool, il se sert un deuxième verre en faisant attention de bien remettre la bouteille au fond du buffet pour pas que ma mère, elle voie le niveau descendre plus vite que la normale. Puis il s’affale sur le canapé et il allume la télé. A six heures du soir, il n’y a rien que des jeux, mais ça doit lui plaire, il faut croire, car il reste là à regarder des débilités jusqu’à l’heure du dîner. Et ce n’est pas rare qu’il mette ses pieds sur la table basse, ce qui fait hurler ma mère qu’il n’a plus le respect de rien dans cette baraque et que bientôt ce sera sur elle qu’il vomira son laisser-aller de paumé.

Mon papa, avant qu’il ne soit licencié, c’était le plus beau papa professeur de français du lycée Louis le Grand à Garches. Il était si beau avec son Alfa Roméo que plein de filles rêvaient qu’il soit leur fiancé. C’est d’ailleurs à cause de sa beauté que nos ennuis ont commencé. Une grande de seize ans, Vanessa Courtot, l’a accusé de l’aimer et de le lui avoir expliqué avec ses mains qui l’auraient caressé sous sa jupe. Alors que ce n’est même pas vrai, Vanessa, elle a menti. Mon papa, il ne l’aime pas. Je le sais car c’est Janine qu’il aime. Même que je les ai vus s’embrasser et qu’ils étaient tout nus. C’était un jour où j’étais allée chercher de la farine chez la voisine et comme personne ne m’avait répondu quand j’avais frappé alors que j’entendais de la musique, j’étais entrée. Et là, en face de moi, j’ai vu les fesses de mon papa donner des coups de reins très rapidement dans les fesses de Janine qui était pliée en deux et qui se tenait au rebord du canapé pour ne pas tomber. Ça faisait plein de bruit, flop, flop ! Mon papa, han, han ! Janine, oh oui, oh oui ! Le basset artésien, slurp, slurp ! Pauvre Jules, il suivait du regard en bavant les gros nénés de Janine qui se balançaient. Comme ils avaient le dos tourné, personne ne m’a vu et j’ai eu peur car je n’ai que dix ans et Janine n’est pas ma maman, mais je n’ai pas crié, j’ai juste pleuré.

Quand je suis rentrée chez moi sans la farine, j’ai menti que Janine n’était pas là et j’ai téléphoné à Adrien, mon copain, pour tout lui raconter. Il m’a dit que j’avais de la chance et qu’il aurait bien aimé voir la scène car ça devait être mieux en vrai qu’à la télé où il regarde en cachette les films pornos de son père divorcé quand celui-ci sort draguer. Ça m’a énervé parce qu’Adrien, c’est mon fiancé, et j’aurais préféré qu’il me plaigne plutôt qu’il soit si obsédé. À la récré, c’est pareil, il faut toujours qu’il mime aux autres élèves les positions que les grands font pendant l’amour au lieu de rester à me tenir la main. Du coup, je ne sais pas si je veux toujours l’épouser car j’ai peur qu’il devienne un homme-chien comme mon papa qui préfère renifler les fesses des dames au lieu de jouer avec moi.

Vanessa, elle est amoureuse de mon papa depuis le jour où il lui a écrit une chanson pour la fête du lycée. C’est sûr que sur scène, lui à la guitare et elle, avec ses cheveux blonds, il faisait un beau couple, et c’est pour ça qu’elle a raconté n’importe quoi, histoire de le punir qu’il n’ait jamais voulu l’embrasser. Je sais qu’elle est en capable car moi aussi, j’ai fait la même chose avec une fille qui ne voulait pas me prêter sa corde à sauter. Je l’ai dénoncé qu’elle n’arrêtait pas de copier sur moi pendant un exercice de français alors que ce n’était même pas vrai. C’était pour me venger et quand la maîtresse l’a puni en la mettant au piquet, j’ai été contente et je me suis dit bien fait ! Et Vanessa, elle a fait la même chose avec mon papa. Bien fait ! Elle s’est dit après le procès. Vanessa, elle rêve de devenir une star et c’est pour ça qu’elle aime se faire remarquer à mettre des minijupes et à se maquiller autant. Faut dire qu’elle est jolie comme fille et qu’elle se voyait déjà en tournée avec mon papa qui aurait quitté ma maman pour lui faire tous ses caprices de vedette. Je crois surtout qu’elle regarde trop la télé.

Après l’histoire de la farine, je suis restée longtemps à ne plus savoir qui mon papa aimait le plus de Janine, ma maman ou moi et ça m’inquiétait quand je le voyais faire des sourires en cachette à Janine qui était la meilleure copine de ma maman. J’étais gênée de comprendre qu’il pensait toujours à ses fesses, mais je me taisais. Je me disais juste que c’est fou comme les garçons, ils aiment les fesses. Je le vois bien avec Adrien, il veut toujours mettre sa main dans les miennes. Ça m’énerve ! Et je ne sais pas à qui en parler, en tous les cas, pas à ma maman car je ne voudrais pas qu’elle se doute de quelque chose en faisant le rapprochement.

Quand il y a eu le procès à cause de Vanessa, mon papa, il n’a pas osé dire qu’il aimait Janine car elle est mariée à un handicapé que ça aurait tué s’il l’avait su. Il a préféré se taire, alors je n’ai pas parlé non plus et il a été condamné. Le jour où il a perdu son boulot, il a vendu son Alfa Roméo. Depuis, il traîne à pied son âme en peine dans tout le quartier où plus personne ne veut lui parler. Ça me fait de la peine car c’est mon papa quand même, c’est dur d’avoir pitié de lui quand je le vois tituber avec sa barbe pas rasée et ses pulls troués, ça me donne même envie de pleurer. C’était un si beau papa, mon papa ! Et drôle ! Et intelligent ! Il m’apprenait à bien parler le français et aussi à écrire des poèmes avec le nombre de pieds qu’il faut pour que ça rime et tout. Et maintenant quand je le vois sortir du bistrot à répéter dix fois la même chose en marchant de travers comme un crabe amoché, j’ai honte. Je prends même une autre rue pour ne pas le croiser. Ce n’est pas bien, je sais, d’avoir honte de son papa, mais je ne le reconnais plus. Plus jamais, il me prend sur ses genoux et dès qu’il a bu, il me crie dessus que je ne  dois pas devenir une traînée comme ma mère ou plein d’horreurs dans lesquelles il a hâte de devenir un grand écrivain pour dire merde à tous ceux qui n’auront pas cru à son talent. Et depuis que Janine ne le laisse plus rentrer chez elle et qu’avec son mari en chaise roulante que j’aimais bien promener dans l’allée, elle ne vient plus jamais à la maison rire avec ma maman comme avant, il crie encore plus souvent.

Mon papa, je crois, qu’il boit pour se tuer à petit feu et aussi peut-être à la longue ma maman qui a pris cent ans en moins de deux ans. Quant à moi, je pleure tout le temps tellement je regrette de ne pas avoir dit la vérité au procès. Je suis sûre que si j’avais parlé de Janine, mon papa, il n’aurait pas été renvoyé de son lycée. Mais je ne l’ai pas fait car cela aurait fait pleurer ma maman qui aurait eu aussi mal que moi en les voyant. C’est pour ça que j’ai fait le choix de me taire, monsieur le notaire qui est venu signer les papiers de la vente de notre maison à un jeune couple marié avec deux enfants et plein d’espoir d’être heureux chez nous. Résultat, à cause de moi, on est tous les trois à ne plus jamais pouvoir se parler normalement sans se crier dessus tellement j’ai l’impression que l’on ne se supporte plus.

Alors hier, pour oublier que je n’avais que 8 ans et que j’allais vivre dans un petit appartement, en rentrant de l’école, j’ai fait comme mon papa, je me suis servi un verre de whisky. C’était très mauvais. Le whisky, ç’a un goût fort et une odeur qui est tout de suite entrée dans mes trous de nez à me donner envie de vomir. Je me suis dit que mon papa, il devait vraiment être très malheureux pour se punir autant en buvant tous ses whiskys. Si ça se trouve, c’est comme le Christ avec sa croix, mon papa, il souffre pour se faire pardonner mon péché de ne pas avoir dit la vérité . Alors pour l’aider, je me suis forcée à avaler le verre tout entier en me disant que c’était comme un médicament qui allait le sauver. J’ai tout de suite eu la gorge en feu et j’ai fait des rototos. Soudain, ma tête a tourné et j’ai vu tout gris. Pour retrouver ma vue d’avant, j’ai pris la bouteille de whisky et j’ai bu au goulot, glou, glou. C’était dégoûtant, glou, glou, mais il me fallait y arriver pour sauver mon papa, glou, glou. Il n’y avait aucune raison qu’il soit tout seul à porter sa croix, non mais, j’étais là et j’allais lui montrer qu’il pouvait compter sur moi ! Glou, glou.

Quand je me suis réveillée, j’étais dans un lit à l’hôpital avec ma maman à mes côtés. Je ne me souvenais de rien. Puis soudain ça m’est revenu et je me suis dit que la situation était trop compliquée pour lui en parler, alors je me suis tue. Ma maman ne m’a pas laissé le temps d’être mal à l’aise, elle m’a tout de suite embrassée avec plein de larmes dans ses yeux tellement elle avait l’air ému. Elle ne m’a pas grondée non plus. Elle m’a expliqué que mon papa m’avait trouvé inconsciente avec une bouteille de whisky vide à mes côtés et qu’il m’avait emmenée aux urgences. Et que j’étais à l’hôpital depuis dix jours déjà. Et que mon papa lui aussi était couché dans une chambre à côté en train de se faire soigner et qu’il avait déjà changé. Il lui avait même demandé pardon et que bientôt, nous allions partir vivre tous les trois au bord de la mer pour recommencer une nouvelle vie. Youpi, je me suis dit. Youpi, vive le whisky !

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Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

Sylvie Bourgeois - Besançon - Inauguration Exa - Pierre Bourgeois

En fin d’après-midi, j’ai demandé à ma maman la permission d’aller au village avec ma copine Sandrine pour acheter des bonbons. Elle m’a dit oui et de ne pas traîner. Je me suis habillée avec mon short en coton rayé rose et vert qui fait un peu comme une culotte mais qui est quand même un short et mes sandales que ma maman m’a achetées chez Bailly. Elles sont très belles. Quand je les ai essayées, j’avais retenu ma respiration et fait le vœu que ma maman dise oui. Elle m’a juste demandé si j’étais sûre que je n’allais pas me tordre les pieds avec. J’ai dix ans et ce sont mes premières compensées.

 

Quand nous sommes arrivés au Miramar, c’est l’immeuble qui délimite la fin de notre quartier d’été où il n’y a que des maisons de vacances au bord de la mer, un monsieur nous a abordé. Bonjour, je suis un ami de vos papas, il nous a dit. Ah bon ? On lui a répondu sans s’intéresser à lui. Mais il a insisté qu’il connaissait bien nos papas, et nos mamans aussi et il s’est mis entre nous deux. Et comment ils vont vos papas ? Il nous a demandé. Et vos mamans ? Et nous, comme on est polies avec les amis de nos parents, on lui a répondu qu’ils allaient très bien d’autant plus qu’il était grand et un peu terrifiant.

 

Soudain, j’ai senti la main du monsieur dans mon short qui faisait un peu culotte, mais qui était quand même un short. J’ai regardé Sandrine, mais elle était partie à lui raconter sa vie avec ses quatre sœurs. J’ai essayé de l’interrompre, mais elle regardait droit devant elle à continuer de parler en faisant la maligne car c’est le genre de copine à vite faire la maligne. Ca ne m’étonnerait pas d’ailleurs qu’elle ait déjà embrassé un garçon en cachette de ne me l’avoir dit car une année de vacances d’été, on s’adore, et l’année d’après, on se déteste, c’est parce qu’elle est jalouse que je sois fille unique avec mes parents qui sont très beaux. Forcément, elle m’envie, et en même temps, je la comprends, je préfère ma vie à la sienne.

 

Soudain les doigts du copain de mon papa ont caressé mon minou et ont même essayé de rentrer dedans. Quelle drôle d’idée, je me suis dit et je n’ai pas osé lui demander ce qu’il faisait car j’avais peur de me faire gronder par mon papa qui aime que je sois bien élevée. Le monsieur, il avait des ongles mal coupés et qui devaient certainement être sales car j’ai senti une boule remonter dans ma gorge. J’ai même eu mal au cœur et je ne pouvais plus respirer tant j’étais oppressée, quand soudain j’ai pensé je ne sais pas comment à lui demander le prénom de mon papa qu’il connaissait si bien. Il m’a répondu Léon, puis Roger, puis Bernard tout en allant encore plus loin dans mon short et très vite et ça commençait à m’énerver vraiment cette intrusion. Quand j’ai compris qu’il ne connaissait pas mon papa et donc qu’il n’y avait aucune raison qu’il caresse mon minou, j’ai pris la main de Sandrine et je l’ai entraînée à courir très vite avec moi jusqu’à ma maison. Tant pis pour mes bonbons.

 

J’ai couru jusqu’à ma maman et je lui ai tout raconté. Elle a hurlé. Puis elle est allée chercher mon papa et m’a demandé de lui montrer où tout cela s’était passé. On a laissé Sandrine car elle n’avait pas eu les doigts du monsieur dans sa culotte. Faut dire qu’elle est beaucoup moins jolie que moi car elle a du poil sur les fesses et aussi de la moustache parce qu’elle est très brune. Je trouve d’ailleurs que pour une petite fille, c’est plus joli d’être blonde avec les yeux bleus comme moi, la preuve, le monsieur, il ne s’y est pas trompé.

 

Avec mes parents, on est rentré partout dans les immeubles pour chercher le monsieur que ma maman appelle le satyre. Puis quand on est allé dans un bar-tabac pour parler avec le patron, soudain, je l’ai vu passer dans la rue. J’ai essayé de le montrer à mes parents, mais je n’y arrivais pas tellement j’étais sans voix. Finalement, j’ai réussi à tirer la manche de ma maman et elle a compris que c’était lui. Elle lui a aussitôt couru après, suivi de mon papa, puis du patron et aussi de tous les clients qui voulaient savoir ce qu’il se passait. Finalement, ils ont réussi à l’attraper et ma maman lui a posé plein de questions, elle était remontée comme ce n’était pas possible. Après un moment, il s’est avéré que c’était un pauvre garçon qui passait ses vacances tout seul. Un garçon pas très malin d’après ce que j’ai compris. Enfin quand même suffisamment malin pour comprendre qu’un short c’est bien pratique pour y mettre sa main. Ils ont discuté pendant longtemps même qu’à un moment, je me suis dit que j’avais le temps d’aller m’acheter mes bonbons. Mais les gendarmes sont arrivés et on est rentré à la maison.

 

Le soir, j’ai eu le droit de dormir dans le lit de ma maman qui m’a expliqué ce qu’était un satyre et que je ne devais plus jamais forcément croire ce que me disaient les grands et que même si elle m’avait éduqué le respect des adultes, et bien, parfois il y en avait comme ce pauvre garçon qu’il ne fallait pas écouter. Et que dorénavant pour tout simplifier, je ne devais plus jamais parler à qui que ce soit que je ne connaissais pas s’il était âgé que moi. Je lui ai répondu que je pouvais aussi me mettre à détester tous les garçons, comme ça je ne ferais plus jamais de confusion et ce serait encore plus pratique pour mon éducation. Que c’était même la meilleure solution.

 

Ce fut ma plus belle nuit. J’adore dormir avec ma maman. Ca ne m’arrive pas assez souvent. Le satyre, il peut bien revenir, comme ça mon papa, il dormira encore sur le divan.

 

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                  BREVES ENFANCES        

                                        Recueil de 34 nouvelles

                                 Éditions Au diable vauvert. 2009


 

4ème de couverture

 

Trente-quatre enfants se racontent. Trente-quatre portraits en creux de familles décomposées ou recomposées. Trente-quatre regards doux et avertis sur les adultes que nous sommes. Sylvie Bourgeois a su saisir ces innocences écourtées par une maturité acquise trop vite, leur lucidité et leur immense capacité d'amour et de pardon.

 

"C'est peut-être ça être de la même famille, se tenir serrés sans se parler et attendre que le temps passe jusqu'à ce que l'on devienne très vieux."

 

Nouvelliste et romancière, Sylvie Bourgeois a publié plusieurs livres. Scénariste, elle a notamment co-écrit Les randonneurs à Saint-Tropez avec son mari Philippe Harel.

 

 

                 

                                                                                     

 

 

 

 

 

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Elle s’est réveillée et m’a regardée. Longtemps. Puis elle s’est rendormie. Dans son sommeil, je l’ai entendue dire putain de bordel de merde. Elle protestait, je pense, d’être encore en vie.

 

Elle est arrivée ce matin. Avec ses beaux yeux bleus. Des beaux yeux bleus et un visage d’enfant. D’un enfant pas souriant. L’infirmière aurait préféré mettre cette jeune femme qui venait de tenter de se suicider dans une autre chambre, mais l’hôpital était bondé. Elle m’a dit qu’après tout cela lui ferait peut-être du bien de passer quelques jours auprès de moi. De moi qui allais mourir et qui m’accrochais à la vie. Moi dont l’optimisme suscitait l’admiration du personnel médical qui prenait soin de mon corps malade. De mon corps qui avant d’être perfusé, piqué, dégradé était si joli. Je me souviens de l’affolement qu’il créait dans les yeux des hommes. Aujourd’hui, des trous, des crevasses, des gerçures, pas un endroit où ma peau ne soit esquintée et douloureuse. Si je me bats autant contre la maladie, c’est que je ne veux pas mourir avant de connaître le grand amour. Le vrai, le bel amour. Des fiancés, des aventures, j’en ai eu. Comme tout le monde. Mais le grand amour, jamais.

 

Je me suis tue et j’ai attendu. Qu’elle se réveille la désireuse d’éternité. À la fin de la journée, elle a commencé à bouger un peu, la demandeuse de mort. Et à parler. À raconter. Pourquoi elle s’était suicidée. Un homme, son mari la trompait, la battait et avait même essayé de la tuer en la poussant dans les escaliers. Elle l’aimait et lui avait pardonné. Il ne l’aimait plus et voulait la quitter. D’où les médicaments. Et maintenant qu’elle était toujours en vie, elle ne savait pas ce qu’elle allait faire de tout ce temps non désiré.

 

Cette fille me fascinait tant elle avait la capacité de parler sans s’arrêter. J’étais exténuée et l’écouter me reposait. Je n’avais pas à la questionner, ni à la relancer. Elle parlait toute seule, sans cesse. Et qu’elle avait besoin d’admirer un homme pour l’aimer. Et que le sien était admirable. Qu’il avait réussi professionnellement. Qu’il était beau, enfin pas vraiment beau comme on l’entend dans les magazines, mais beau comme elle aimait qu’un homme soit. Je lui ai demandé ce qu’elle pouvait trouver d’admirable chez un homme qui la battait. Elle ne m’a pas répondu. J’ai ajouté que si j’avais la chance d’avoir un amoureux, ce ne serait pas sa réussite que j’aurais admirée chez lui, mais plutôt sa capacité à m’aimer, quoiqu’il m’arrive. J’aurais trouvé par exemple admirable qu’un homme continue de m’aimer malgré ma maladie. Elle m’a regardée sans comprendre, puis elle a continué. Elle s’était ratée, mais elle recommencerait. Les médecins auraient beau s’acharner pour lui redonner le goût de la vie, la prochaine fois, elle ne se louperait pas.

 

Un peu plus tard, elle m’a demandé pourquoi j’étais à l’hôpital. Une leucémie, je lui ai répondu, j’ai une leucémie. C’est grave ? Elle a ajouté. Et avant même que je lui dise que la mienne était mortelle, elle s’est endormie. Avec sa tête d’enfant pas content.

 

C’est mal foutu la vie, elle m’a dit en se réveillant, j’aurais pu te donner la mienne. Ce serait bien si on pouvait donner sa vie que l’on ne veut plus à ceux qui en ont besoin. Elle ferait bien un deal - elle parlait comme ça - avec l’hôpital pour qu’elle ait le droit de se suicider dans une de leurs chambres et qu’ensuite les médecins récupèrent ses organes pour les transplanter à leurs malades. Mais elle était sûre qu’ils n’accepteraient jamais. Pourtant ça lui plairait. En plus, ce serait une première. Et puis comme ça, au moins, elle donnerait à sa mort le sens qu’elle n’avait pas réussi à donner à sa vie. Mais bon faut pas rêver, elle répétait, avec son visage d’enfant pas méchant.

 

Le lendemain, mes taux sanguins se sont effondrés. J’ai dû partir dans une chambre immunisée. Il me fallait un donneur pour une greffe de moelle osseuse. J’ai trente-deux ans et je ne veux pas mourir. La suicidée a trente-deux ans aussi, elle ne doit pas mourir. L’éternité, les ténèbres, ça me fait peur. L’idée que je n’ai pas eu le temps de devenir quelqu’un, ni de terminer ma dernière sculpture, me donne envie de pleurer. De pleurer doucement. Je me console ainsi. Je n’ai plus mes parents. La suicidée voit la mort comme un soulagement. Je l’envie presque. J’ai demandé à l’infirmière d’aller me la chercher. Qu’elle m’égaye un peu avec ses histoires de décès prématuré.

 

L’infirmière m’a dit qu’elle s’était remise et avait demandé à retourner dans la vie, dans sa vie, chez son mari. Elle avait même accepté d’être suivi par un psy. Je lui ai demandé de me la retrouver. Qu’elle vienne me distraire avec ses envies de morbidité. Je voulais revoir encore une fois son visage d’enfant innocent.

 

Je lutte, mais je me sens faiblir. Je suis toute maigre. Je ne peux plus rien avaler et à peine respirer. Aucun donneur n’est compatible. Je lutte, mais je ne vais pas gagner. Je le sais. Je le sens. Mes jours sont comptés. Je le sais. Je sens la paix s’installer en moi. L’image de ma maman me revient de plus en plus souvent. Elle a les bras tendus vers moi et me sourit en m’appelant doucement. Mes heures sont comptées, je le sais, je le sens, mais plus la morphine que l’on m’a augmentée.

 

J’attends la suicidée. Je veux la voir pour lui dire au revoir. Je veux la voir pour lui dire de vivre. Pour elle. Pour moi. Je veux la voir. C’est mon dernier espoir. Je veux la voir ma suicidée avec sa tête d’enfant inconséquent.

 

L’infirmière vient de m’annoncer qu’elle a tué son mari avant de se tirer une balle dans la tête. C’est sa maman qui a trouvé l’appartement plein de sang. Pauvre bébé qui désirait être aimée. Pauvre petite suicidée. Ma suicidée. Ma petite suicidée que je vais bientôt retrouver.

 

Nouvelles de Sylvie Bourgeois

 

 

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