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Sophie à Ramatuelle... ou... en route vers la révolution paysanne...

Sophie à Ramatuelle

ou

en route vers la révolution paysanne

Roman

Sylvie Bourgeois

1

—  Tu te souviens des expériences d’Henri Laborit sur les rats ? demande Sophie, fragilisée par sa rupture avec Julien.

—  Henri qui ? répond sa meilleure amie, Géraldine Chambon.

—  Non mais, je rêve, s’effare Sophie, tu ne connais pas Henri Laborit, qui a été l’un de nos plus grands neurobiologistes ?

—  Désolée !

—  J'imagine que tu n'as pas vu non plus le film d’Alain Resnais, Mon oncle d’Amérique, tout tourne autour de ses travaux ? s'énerve-t-elle. C’est lui qui a introduit les neuroleptiques dans la psychiatrie, même s’il est mort, aux Etats-Unis, il est toujours considéré comme un grand ponte, bref, tu mets un rat dans une boîte et au milieu une cloison avec une porte. Tous les jours, à la même heure, la porte s'ouvre, une sonnerie retentit, une lumière s'allume, et quelques secondes plus tard le rat reçoit une décharge électrique. Au bout d’une semaine dès qu’il entendra la sonnerie, le rat passera la porte. Et en bonne santé content d’avoir pu fuir le danger et la douleur. Deuxième expérience, cette fois la porte ne s’ouvre pas. Au bout d’une semaine, le rat qui reçoit toujours sa décharge électrique, mais qui ne peut pas fuir, devient déprimé, son système immunitaire s'affaiblit, il va développer toutes sortes de maladies. Troisième expérience, la porte est toujours fermée, mais un deuxième rat arrive. Après chaque décharge électrique, les rats qui souffrent vont se battre. Résultat au bout d’une semaine, ils sont en excellente santé. Conclusion, si nous sommes enfermés sans solution pour fuir, nous tombons malades et si nous trouvons un adversaire, nous nous battons, peut-être pour booster nos défenses immunitaires. Face à une épreuve, l’être humain n’a que trois solutions, combattre ou fuir, ce qui le maintient en pleine forme, ou être immobilisé et tomber malade. Henri Laborit disait aussi :" tant que l'on n'aura pas diffusé très largement à travers les hommes de cette planète la façon dont fonctionne leur cerveau, la façon dont ils l'utilisent, et tant que l'on n'aura pas dit que jusqu'ici cela a toujours été pour dominer l'autre, il y a peu de chance qu'il y ait quoi que ce soit qui change".

—  Ce qui veut dire ? questionne Géraldine, hébétée.

—  Oh ben, écoute, soupire Sophie, réfléchit à ce qu’il se passe aujourd’hui, pendant ce temps, moi, je vais réfléchir si je dois rappeler ou non Julien, après ce qu’il vient de se passer, il m’a fait tellement de peine.

Sophie avait quitté Julien six mois auparavant. Plus exactement, suite à une énième dispute qui avait démarré pour rien, pour une histoire de chapeau sans intérêt, le lendemain  matin, ne supportant plus les colères injustifiées de Julien qui rentrait dans des crises incontrôlées (elle se demandait d'ailleurs s'il n'était pas bipolaire, sans jamais avoir osé lui poser la question, de toute façon le connaissant, il n'accepterait jamais de se faire soigner), elle était rentrée chez elle, à Cannes. Elle l’avait appelé le soir-même pour lui dire qu’elle était triste d’être partie, mais qu’elle ne voyait pas d’autre solution. Julien avait bredouillé quelques borborygmes incompréhensibles. Sophie avait l’habitude. Il était incapable de s’excuser ou d’expliquer ses excès. Généralement, elle le laissait mariner quelques jours, puis elle revenait le voir. Julien, de nouveau doux et tendre envers Sophie, faisait comme si rien ne s'était passé. Elle évitait également le sujet de peur de gâcher le moment présent. Ils s’embrassaient, faisaient l’amour comme des fous dans chaque pièce de la maison, partaient déjeuner au restaurant, Sophie adorait manger, Julien aimait la regarder se régaler, ils allaient ensuite se promener main dans la main au bord de la mer. Il râlait quand elle courait se baigner en hiver, en culotte soutien-gorge, dans l'eau glacée de la Méditerranée, mais la réchauffait en la frictionnant quand, trempée et frigorifiée, elle se réfugiait dans ses bras. Puis ils rentraient chez Julien, faisaient un feu de cheminée, lisaient allongés l'un sur l'autre en attendant d'éplucher ensemble des courgettes pour le dîner, c'était leur plat, courgettes à l'eau, fromage de chèvre, menthe, huile d'olive et saumon fumé. Tout rentrait dans l'ordre jusqu'à ce que Sophie reparte chez elle le lundi matin où l'attendait son travail dans l'événementiel pour une société qui gère l'organisation de soirées et colloques notamment pour les festival de cinéma, télévision, musique, et où l'attendait Rémy. Rémy qu'elle n'aimait plus, qu'elle n'embrassait plus, mais qui habitait chez elle depuis trois ans, depuis qu'il avait perdu son travail. Rémy était graphiste. Ils s'était connus, il y a sept ans, lors de la remise des Prix des Régates royales pour lesquelles elle était en charge de la soirée de clôture. Au lieu de donner la coupe destinée au vainqueur au maire de Cannes qui devait la remettre au skipper du vieux gréement qui avait gagné la course, Sophie, hypnotisée par les longs cheveux blonds délavés et les yeux verts de Rémy, qui était juste un coéquipier à bord, était montée sur l'estrade et la lui avait offert, manquant complétement aux règles du protocole maritime. Croisant l'oeil réprobateur de son patron, pourtant habitué aux gaffes de Sophie, elle s'était immédiatement excusée.

—  Désolée, mais ce garçon est tellement beau, avait-elle ajouté, totalement hors de propos en dévalant les trois marches pour aller se cacher, confuse, au fond de la salle.

Sophie était immédiatement tombée amoureuse de ce graphiste qui travaillait à son compte afin de pouvoir garder du temps pour sa passion, la voile. Ce qui convenait parfaitement à Sophie qui avait besoin de son indépendance. Chacun vivait chez soi et quand Rémy s'absentait pour convoyer un voilier à Ibiza ou traverser l'Atlantique ou participer à une course, elle était ravie de retrouver sa liberté et son amie Géraldine avec qui elle aimait aller skier, en hiver, à Auron, ou se promener sur les îles de Lérins, au printemps. Mais suite à la faillite de son principal client, Rémy était tombé en dépression et s'était mis à boire. Ses revenus avaient fondu et Sophie l'avait hébergé dans son deux-pièces de la rue d'Antibes. Ça devait être provisoire. Rémy lui avait promis qu'il allait se ressaisir. Elle l'avait cru. Au bout de quelques mois, voyant qu'il ne faisait que sombrer, elle s'était installée sur le canapé. Même si elle n'éprouvait plus de désir pour Rémy et avait mis un terme à leurs ébats sexuels, elle ne pouvait pas le quitter, il était sa base d'intelligence et de gentillesse, et sa seule famille. Ayant perdu ses parents dans un accident lorsqu'elle avait 25 ans, Rémy était son soutien, même si c'était elle qui le soutenait. Et puis, malgré son état dépressif, il était drôle, il tournait tout en dérision ce qui soulageait Sophie toujours en proie à des angoisses. Il passait des heures entières à lui analyser le monde, les états, les différents gouvernements, les enjeux politiques et économiques. C'était un puits de science. Elle ne pouvait pas mettre à la porte un puits de science. Elle ne pouvait pas non plus lui annoncer qu'elle avait rencontré Julien. Prise entre la culpabilité d'être de nouveau amoureuse et l'attachement réel qu'elle éprouvait pour Rémy, Sophie se partageait depuis deux ans entre Cannes et Ramatuelle, entre Rémy et Julien, entre son canapé et le lit de son amant.

 

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